‹ Mon oncle ThomasChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE V Une audience de police · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Une audience de police

Rétrogradons un moment, et revenons sur ce qui se passa à l'hôtel pendant que mon oncle fut entre les mains de lavare et impitoyable Riboulard.

Les décrotteurs, ses amis, étaient restés pétrifiés de son enlèvement, car on juge des choses les plus sérieuses, comme des plus futiles, par lanalogie quelles ont avec nos intérêts. Ainsi, par exemple, un roi trouve mauvais qu'on vole une province au roi son voisin, dont il ne se soucie guère, parce que l'usurpateur, agrandi et fortifié, peut lui prendre son tout; ainsi un ministre veut faire de son maître le prototype des souverains, parce qu'on eût jamais parlé de Mécène s'il n'etàt été que l'homme d'affaires du roi d'Yvetot; ainsi un officier, sans talents, ne peut avancer qu'à son tour, et il crie que les préférences accordées à un mérite dont il ne convient pas découragent les vieux militaires et étouffent l'émulation ; ainsi un prélat défend sa religion, qu'il a presque oubliée, parce qu'elle fournit aux gages de ses maîtresses, de ses laquais, de son cuisinier, et à l'entretien de ses chevaux et de ses équipages ; ainsi le financier atteste la probité de ses confrères qu'on attaque, parce qu'il sent qu'on ne lui fera pas plus de grâce qu'à eux, et qu'il voudrait que les initiés seuls connussent les secrets du métier ; ainsi un autre voleur plaint sincèrement son camarade qu'on va pendre, parce qu'il peut le dénoncer in extremis, et faire à ses dépens sa

paix avec la justice ; ainsi une petite maîtresse blâme hautement une jolie femme qui souffle un ou deux amants à une autre, parce qu'elle est bien aise de conserver les siens ; ainsi un auteur, qui n'est pas bouffi d'amour-propre, compatit à la chute d'une pièce, parce que demain il peut lui en arriver autant; ainsi un poète médiocre préconise des littérateurs ignorés, parce qu'où les sots sont quelque chose, la médiocrité est tout; ainsi nos décrotteurs voulaient ravoir Thomas, parce qu'avec lui reviendraient les friandises dont il les bourrait régulièrement.

Ils furent donc trouver M. Dugnès, crièrent tous à la fois à la cruauté, à linfamie, à l'innocence persécutée! Dugnès, qui aimait toujours mon oncle, fut raconter le fait à madame ; madame, pour qui mon oncle n'avait pu avoir de mérite que celui de la nouveauté et qui depuis longtemps ne s'occupait plus de lui, madame écouta à peine Dugnès, et lui parla de sa nouvelle calèche et de sa loge à l'Opéra. Dugnès, qui connaissait la libre sensible des cœurs de qualité, répliqua qu'un malheureux, un drôle avait osé méconnaître les droits des ambassadeurs.

L'ambassadrice, qui tenait d'autant plus à ses prérogatives qu'elle les méritait moins, entra aussitôt dans une colère épouvantable ; elle se leva pour courir à son secrétaire, elle renversa en passant son déjeuner de Sèvres, et marcha sur la queue de son sapajou. Elle prit du papier doré sur tranche, et écrivit, de sa propre main, une longue lettre de quatre lignes à M. le lieutenant de police. Elle redemandait mon oncle au nom du roi d'Espagne, et faisait de son enlèvement une affaire de potentat à potentat.

Thomas était fort tranquille dans le panier de Louison, pendant que deux Etats puis-

sants touchaient pour lui à une rupture éclatante, que prévint pourtant la condescendance du magistrat; et les démarches qu'il fit dans la matinée lui valurent l'honneur d'une invitation pour le soir.

Dugnès se rendit avec la lettre chez le conseiller d'Etat. Celui-ci protesta, dans une réponse aussi écrite de sa propre main, qu'il était trop heureux de trouver l'occasion d'être agréable à M™« l'ambassadrice, qu'il n'avait jamais vue ; et aussitôt un exempt fut dépêché rue jes Prêtres, avec l'ordre de mettre Riboulard au cachot, sans autre information, parce qu'il n'était pas possible que l'ambassadrice d'Espagne n'eût pas raison.

D lignés fut poliment invité à accompagner l'exempt qui devait lui remettre l'intéressant personnage pour lequel M"^' la duchesse faisait tant de bruit.

Le mouchrd en chef et Dugnès passaient devant les piliers des halles. L'œil de l'Espagnol fut frappé de la défroque galonnée de mon oncle accrochée à un clou. Riboulard avait trouvé dans un seul individu, le juif et le fripier, et l'honnête acquéreur s'était empressé d'étaler le tout, parce que cela pouvait convenir au petit laquais de quelque gros fabricant qui voudrait aller trancher du grand seigneur en Italie ou en Allemagne.

Dugnès, en qualité d'homme d'affaires de M. le duc, connaissait parfaitement les lois. Il se rappela le vieil axiome : On prend son bien où on le trouve. Il prit en effet la parure complète de mon oncle et la jeta sur le devant de son carrosse. « Cinq cents francs, mon maitre, disait le fripier en le suivant le bras tendu et la main ouverte, cinq cents francs, je n'en puis rien, rien rabattre. Examinez, cela n'a pas été mis. C'est une livrée qu'un tailleur a manquée à un postillon du

cardinal de Rohan. — Prends garde, bavard , interrompit l'exempt, que je ne te mène à Bicêtre pour t'apprendre à acheter des effets volés à un ambassadeur! — Mais, monsieur. .. — A un duc ! — J'ai acheté... —A une Excellence! — En sûreté de conscience... — Le duplicata du Roi Catholique ! — C'est un officier du guet, un homme respectable... — Fouettez, cocher, délivrez-nous de ces criailleries. » Et le cocher fouette, et on descend chez Riboulard.

Il était dans sa chambre, marchant à grands pas, s'arrachant d'une main le peu de cheveux dont il pouvait disposer, et se donnant tantôt un soufflet, tantôt un coup de poing. Il s'arrêtait ensuite devant son armoire, enfoncée et pillée, et recommençait à trépigner et à se meurtrir. « Finissons ce manège, monsieur Riboulard, dit l'exempt, et dites-moi ce que vous avez fait de Thomas. — Oh! le petit coquin, voyez, voyez, monsieur. Mon uniforme des dimanches, mon sang, mes entrailles, mon argent, il m'a tout volé et s'est enfui par la fenêtre, après avoir rompu cette corde avec laquelle ie l'avais fortement attaché. — Ce n'est pas une histoire que je vous demande, monsieur, c'est Thomas. — Je ne vous fais pas d'histoire, monsieur, et vous voyez bien, à mon désespoir, que je vous dis la vérité.— Vérité tant qu'il vous plaira; au cachot, jusqu'à ce que Thomas se trouve. — Mais, monsieur, je n'ai pas tort. — Tort ou raison, M. le lieutenant de police l'a ordonné ainsi, et cela plaît à M"*» l'ambassadrice. »

Riboulard se lamente, il fait son paquet et se dispose à se rendre, sur sa parole d'honneur, dans les souterrains de l'Abbaye. Le fripier avait suivi la voiture de Dugnès, sans autre intention que de le fléchir et d'en obte-

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nir quelque dédommagement. Il prit des informations dans la rue de? Prêtres, et on lui indiqua la demeure de son vendeur. li était à présumer quil en obtiendrait meilleure composition que de lexempt et de Dugnès ; il arriva donc chez lui, et commença en entrant le second acte de la pièce, dont le premier s'était passé sous les piliers des halles.

L'exempt se souciait très peu que le fripier fût satisfait ou non, et il ne s'émut pas infiniment en le voyant menacer et gourmer Riboulard, parce qu'on peut fort bien aller au cachot avec le nez cassé ou une côte enfoncée ; mais ce qui alluma sa bile, c est que le fripier ne gagnant rien à battre le sergent, et trouvant l'armoire ouverte, se dédommagea sans compter et prit à poignées dans la cassette. Riboulard retrouva des forces et cria au voleur à tue-téte, L'exempt, ayant une occasion de prouver à monseigneur de 11 police son zèle et son activité, voulut arrêter le fripier : ces coups de main menaient à une inspection. Dugnès, qui ne pouvait ravoir Thomas, se contenta pour le moment de ses habits et laissa les battants et les battus s'arranger comme ils l'entendraient.

L'Espagnol était dans la rue et il cherchai son cocher, qui buvait en l'attendant, ainsi que cela se pratique, lorsqu'un énorme paquet, qui frisa en tombant la corne de son chapeau, le fit sauter deux toises en arrière. (Test beaucoup, deux toises ; mais on saute bien quand on a peur. Voici ce qui fit sauter Dugnès.

L'exempt n'était brave que lui sixième contre un, et il ne se souciait pas d'approcher le fripier de trop près; il se contentait de barrer la porte pour l'empêcher de s'évader. Le fripier, qui sentait que tôt ou tard

une escouade viendrait assurer la victoire à l'exempt, prit aussitôt son parti : ce fut de sortir par le chemin familier à mon oncle, se proposant, en sa qualité de bourgeois de Paris, de plaider ensuite et de se faire adjuger les espèces de Riboulard.

Il n'avait pas l'intrépidité de Thomas, et la tête lui tourna dès qu'il fut sur le toit. L'exempt, qui le regardait aller de la lucarne, se trouva fort de la faiblesse de son adversaire. Il se sentit, en outre, animé par la présence de trente commères que le brouhaha avait attirées aux croisées. Rien n'esl aussi propre à inspirer du courage que Tattention d'un certain nombre de spectateurs. Voilà peut-être pourquoi tel qui tremble lorsqu'il entend une souris trotter dans sa chambre, se laisse gaiement couper le cou en public.

L'exempt paraît donc sur le toit d'un -air résolu et se met à la poursuite du fripier II affectait de marcher le jarrei tendu et avait bien soin cependant de bien établir un pied avant que d'avancer l'autre. Il gagnait petit à petit sur le fripier, qui se traînait de son mieux sur ses genoux et sur ses coudes. « Il l'aura! il ne l'aura pas ! » criait-on des fenêtres voisines.

L'exempt saisit entin son homme par un pied. L'autre lui allonge un coup qui lui fait perdre l'équilibre. La violence du mouvement le fait perdre aussi au fripier, et la perte leur devient fatale à tous deux. Ils roulent ensemble du haut du toit en bas, et de là dans l'espace. L'exempt tombe sur l'impériale du carrosse de Dugnès, et se casse uue cuisse; le fripier tombe sur le siège, et tue le chien danois de M. le duc, qui regardait tranquillement les passants, assis sur son cul.

Un officier du guet au cachot, un exempt qui a la cuisse cassée, un fripier qui a failli se rompre le cou, sont une satisfaction qui suffirait à l'orgueil même d'une reine; aussi M™^ l'ambassadrice en témoigna-t-elle sa satisfaction au conseiller d'Etat, et elle voulut bien, ainsi que je crois l'avoir dit plus haut, l'admettre à sa fête du soir.

Cette fête tirait à sa fin, et le magistrat dont la perruque était défrisée, l'habit poudré et les manchettes chiffonnées, parce que s'il s'était avisé de batifoler avec les dames, le magistrat jugea à propos de se retirer avant le jour, pour ne pas compromettre la dignité du costume. Il avait, d'ailleurs, des causes importantes à juger à l'audience du matin, et un peu de repos était nécessaire pour lui rafraîchir le cerveau.

Il avait promis à M. le duc une scène burlesque, dont Louison devait faire les frais. Dugnès, assez philosophe pour un Espagnol, ne voulait pas manquer cette audience, qui pouvait fournir un chapitre aux bizarreries de l'esprit humain. Il se rendit de très bonne heure à la salle ou devait siéger monseigneur. Il s'assit derrière les gradins pour tout entendre et n'être pas dérangé. C'est là qu'il prit des notes, sur lesquelles il rédigea ce que vous vous allez lire, et ce qu'il se garda bien de publier alors : il faut toujours ménager les gens en place, tant qu'ils y sont.

(Deux messieurs entrent dans la salle. Habits de velours, vestes de brocart, l'épée. le chapeau sous le bras. Ce sont sans doute des gens d'importance. Nous allons voir cela (1;.

BERTRAND. — Déjà à l'audiencB, mon cher Michaud?

(1) Tous les faits qui suivent sont vrais. Les noms des personnages seulement sont changés.

MiCHAUD. — Vous n'êtes pas moins exact, mon cher Bertrand.

BERTRAND. — L'exactituds ne coûte rien, et plaît à monseigneur.

MICHAUD. — 11 est vrai qu'il est toujours bon de se mettre en évidence.

BERTRAND. — Vous peuscz commo moi.

Nous avons toujours eu les mêmes principes.

MICHAUD. — Et nos principes sont les bons. Aussi la fortune nous favorise; les grands nous recherchent, la canaille nous craint, monseigneur nous considère, et nos affaires vent leur train.

BERTRAND. — Cette Canaille est cependant loin encore de la vénération que nous devrions lui inspirer. Elle se permet parfois des expressions et même des gestes...

MICHAUD. — Quel est l'état qui n'a pas ses désagréments ? Le nôtre n'en est pas moins un des plus importants de Paris.

BERTRAND. — Vous êtcs modcstc. Los inspecteurs de police sont les premiers hommes du royaume, mon ami. Le roi gouverne la France, les ministres gouvernent le roi, monseigneur gouverne les ministres, et nous gouvernons monseigneur. Je conclus de là que nous sommes les èlres par excellence.

MICHAUD. — Je trouve un grand fonds de philosophie daas ce que vous venez de dire. Il y a cependant une conséquence qui vous est échappée.

BERTRAND. — Laquelle?

MICHAUD. — C'est que monseigneur est fort heureux de nous avoir.

BERTRAND. — Parblcu, jc Ic croîs. Que ferait-il sans nous r Dupont est un maladroit, Nicolas vieillit, et Lecourt...

MICHAUD. — Oh! pour celui là il ira au

?[rand. Quelle vigilance, quel tact, quelle messe! Point de scrupules; ne connaissant

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ni parents, ni amis, considérant la nature et les sentiments du cœur comme des préjugés puérils. Il est vraiment né avec des qualités rares.

BERTRAND. — Maîs je ne lui vois que les qualités nécessaires à son état. Savez-vou^. mon ami, quïl y a peu d'hommes dont on puisse faire un" bon inspecteur de police? Quelle réunion de talents exige notre profession! A propos, vous avez sans doute fait quelque découverte?

?kncHAUD. — Je ne me présente jamais à la police sans cela. Et vous ?

BERTRAND. — Si je n'en avait pas, j'en imaginerais. (Ici M. Bertrand prend un ton affectueux.) Mon bon ami, j'ai à te consulter sur une affaire qui m'embarrasse.

MicHAUD. — Bertrand embarrassé! C'est un peu fort.

BERTRAND. — C'cst pcut-être la première fois ; mais enfin, je le suis. Nous sommes seuls, profitons du moment. {A demi-voix.) .Je veux introduire dans Paris une édition de la Vie privée de la Pompadour.

MICHAUD. — Ce n'est que cela! il faut la dénoncer à monseigneur.

BERTRAND. — Le bel expédient!

MICHAUD. — Admirable. Tu te soucies peu de ce que deviendront tes livres, pourvu qu'on te les paye.

BERTRAND. — Oh! ccla m'cst indifférent. Je n'écris pas pour être lu.

MICHAUD. — Ces ouvrages font sur monseigneur l'elfet de l'eau sur un hydrophobe. Il frémira, nous . assemblera, promettra et pavera. Suivez mon plan, monsieur. On bat la "générale à la sourdine. L'armée grise est sous les armes: les barrières sont gardées, ta voiture entre par celle où tu es de poste, tu la saisis, tu laisses échapper le charre-

tier, et tu conduis ta charrette ici avec un fracas d'enfer. Monseigneur te loue, te félicite, te délivre un bon de la somme promise et envoie ton ouvrage moisir dans une tour de la Bastille, ce qui n'est pas un grand malheur pour le public.

BERTRAND. — En honRCur, avec tout mon esprit, je n'aurais pas trouvé celui-là. Mon ami, je m'humilie devant toi.

MicHAUD. — Je vais à mon tour te faire une confidence.

BERTRAND. — Je me croirai trop heureux de te prouver ma reconnaissance. As-tu aussi quelque affaire embarrassante ?

MICHAUD.*— Je suis amoureux d'une charmante petite femme...

BERTRAND. — Un inspectsur de police sérieusement amoureux ! cela me passe.

MICHAUD. — C'est peut-être une fantaisie plutôt que de l'amour. Je crois même que, sans les difficultés que j'éprouve, cette petite bourgeoise ne m'eût pas longtemps captivé.

BERTRAND. — Gest-à-dirc que la dame fait la réservée?

MICHAUD. — Pas du tout; et nous aurions déjà mis cette aventure à fin, sans la jalousie vigilante du plus intraitable mari...

BERTRAND. — Je I cnlèvc ce soir; je le promène toute la nuit, et demain matin, désespéré d'une méprise bien involontaire, je le rends à sa chaste moitié, avec des excuses, des regrets, des grimaces dont il sera attendri..

MICHAUD. — Tu m'as deviné. Les grands génies n'ont besoin que d'un mot pour s'entendre.

BERTRAND. — Et OU nc pcut pas dire que nous soyons méchants, car enfin les projets que nous venons d'arrêter ne sont que des ruses bien innocentes...

MiCHAUD. — Et qui ne font de mal à personne. Ton expédition de ce soir doit ressembler à un tour que tu as joué il y a quelques années. Je n'en ai jamais bien su les détails ; mais il t'a fait le plus grand honneur dans le corps.

BERTRAND. — G'cst l'avcnture de Leclerc. Je n'y pense jamais sans m'admirer moimême.

MICHAUD. — Oui, je me rappelle... c'est Leclerc.

BERTRAND. — Il n'y a pas grand mérite à faire des dupes dans cette classe d'hommes qui ne soupçonnent aucun des ressorts que nous faisons jouer habituellement ; mais faire tomber dans le piège un confrère, un homme de l'art, c'est la suprématie du talent.

MICHAUD. — Sans doute.

BERTRAND.— Leclerc jouait l'important avec ses camarades, il se faisait valoir à leurs dépens; c'était un homme...

MICHAUD. — Dont il fallait se défaire pour l'intérêt général.

BERTRAND. — Et qui ne devait la confiance de monseigneur qu'à une très jolie femme qu'il avait épousée pour... car c'était bien l'être le plus nul.

MICHAUD. — Enfin?...

BERTRAND. — L'amour perd quelquefois les plus grands hommes, et lamour a perdu Leclerc. Amant chéri de M™^ Dupin, je ne sais pas trop pourquoi il fallait se débarrasser d un mari incommode; et selon l'usage heureusement pratiqué parmi nous, une lettre de cachet est lancée contre le pauvre Dupin.

MICHAUD. — C'est tout simple.

BERTRAND. — Ami de la maison, Leclerc ne pouvait décemment mettre lui-même l'or-

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dre à exécution. Je me présente ; il me le confie. Comme une bonne action ne me coûte rien quand elle s'accorde avec mes intérêts, j'avertis le mari; il se cache. Leclere le croit enlevé, et s'établit dans ses droits avec sécurité. J'arrive à minuit, et j'arrête Leclere dans le lit de M"'<= Dupin. Elle se récrie ; elle proteste de ma méprise. « Je ne me trompe pas, madame. Une femme aussi respectable que vous ne peut-être couchée qu'avec son mari : c'est donc son mari que j'arrête. » Je conduis le substitut à Vincennes ; je conte le fait à monseigneur, qui en rit un moment, et qui oublie Leclere avec d'autant plus de facilité que sa femme lui reste.

MiGHAUD.— C'est superbe.

BERTRAND. — N'cst-il pas vrai?

MIGHAUD. — Cependant ton récit donne matière à d'amples réflexions.

BERTRAND. — Gommcut douc?

MIGHAUD. — Si tu allais me traiter comme Leclere.

BERTRAND. — Incapable, foi d'homme d'honneur.

MIGHAUD. — Foi d'homme d'honneur! Je suis pris.

BERTRAND. — Nous sommes entre nous. Eh bien, mon ami, foi de fripon.

MIGHAUD. — Tu me rassures. D'ailleurs aujourd'hui nous avons besoin l'un de l'autre. Ah çà, entendons-nous de manière que monseigneur ignore nos petits ^arrangements.

BERTRAND. — ToujouTS timoré ! monseigneur a de l'usage, et il sent bien que ses agents peuvent se permettre quelques peccadilles. A t-il dit un mot au commissaire Lefort, qui, pour rendre service à un mari qui plaidait en séparation avec sa femme, s'est transporté avec lui chez elle, pour don-

lier à l'époux les facilités de voler à sa moitié ses contrats, son argent et ses bijoux?

MiCHAUD. — Et le commissaire Mante) a fait quelque chose de bien plus gai. Une orpheline vient se plaindre à lui de son tuteur, qui lui a fait perdre son innocence, et le commissaire lui fait perdre la santé. Depuis ce moment, la pupille trouve son tuteur honnête homme. Vive Mantel pour rétablir la paix dans une maison!

BERTRAND. — Eh bien, monseigneur a-t-i) parle de ces escapades? Il sait vivre et laisser vivre. Ne faut-il pas que tout le monde fasse ses petites affaires?

(En cet endroit de la conversatioQ eatreot MM. Lecourl. Nicolas et Dupont. Ils marchent sur la pointe du pied, se donnent des airs penchés, et saluent leurs camarades avec beaucoup de grâces à ce qu'ils croient.)

LECOURT, NICOLAS, DUPONT. — BonjOUF, mCS-

sieurs.

MICHAUD. — Bonjour, Lecourt ; bonjour, Nicolas.

BERTRAND.— BoUJOUr, DupOUt.

MICHAUD. — Quelle figure heureuse a ce petit Lecourl !

BERTRAND. — Figurc faite exprès. Qui ne le prendrait pour un honnête homme?

LECOURT. — Finissez donc, messieurs, vous me faites rougir.

BERTRAND. — Rougis, rougis. C'ost un art qui nous manque, à nous; mais on ne peut pas tout avoir.

NICOLAS. — Monseigneur ne doit pas tarder à paraître.

MICHAUD. — Nous l'attendons depuis une heure.

NICOLAS. — Peine perdue, puisqu'il n'en saura rien.

BERTRAND. — Les espions des espions ne

rinforment-ils pas de tout? (Ces messieurs rient)

DUPONT. —Vous riez de cela, messieurs?

Moi, je ne connais rien d'aussi tieureusement imaginé que l'espionnage. C'est par ce moyen-là que personne n'est en sûreté chez soi, et qu'on se défait, quand on le veut, d'un homme pour un mot qu'on lui fait dire, s'il ne l'a pas dit.

NICOLAS.— Rien aussi qui ait une origine aussi respectable que l'espionnage. Je parie que vous ignorez encore que nous descendons en ligne directe d'Antoine de Mouchi, grand pénitencier de Noyon, qui faisait la chasse aux hérétiques, et qui fut l'un des juges d'Anne Dubourg. Le peuple appelait ses gens des mouches, et depuis, par corruption, mouchards.

BERTRAND. — G'cst uno belle chose que l'érudition. Moi, .je ne m'embarrasse pas d'où je viens, mais de ce que je suis. Le métier est bon, voilà l'essentiel.

LECouRT. — A la bonne heure; mais les espions coûtent cher, et...

MicHAUD. — Qu'importe? c'est le peuple qui paye.

LECOURT. — Pauvre peuple !

MICHAUD ET NICOLAS. — ' Taiscz-vous donc, monsieur. Qu'est-ce que ces idées-là I

BERTRAND. — AUoHs, allous, mcssicurs, de l'indulgence. C'est un jeune homme; il faut lui découvrir le lin du métier. Pas d'humanité d'abord, et pas plus de scrupules; ce sont des sottises. Faire de petites choses, qu'on présente comme des merveilles; profiter de la bêtise du patron, servir ses fantaisies, caresser son amour-propre, et empocher, en sûreté de conscience, le prix de ses flagorneries, voilà ce que je fais depuis vingt ans, et ce que tu feras, si lu veux te main-

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tenir. Tu conviendras, Michaud, qu'on ne peut donner à un élève des instructions plus sûres et plus solides.

NICOLAS. — Voici monseigneur.

(Le lieutenant de police s'avance avec toute la graviié dont il est capable II ne tourne pas la tête, de peur de déranger sa perruque.)

LES CINQ INSPECTEURS, saluaut jusqiCà terre. — Monseigneur!

MONSEIGNEUR. — BonjouF, bonjouF. Ah!

vous voilà, Dupont, approchez. C'est donc vous, monsieur, qni me faites mander à la barre du parlement; qui m'exposez à une mercuriale qui compromet ma dignité, et donne à rire à tous les bourgillons de Paris ?

DUPONT. — Moi, monseigneur!

MONSEIGNEUR. — Yous, moRsicur. On me reproche de ne pas mettre un frein au jeu, de laisser ruiner les plus respectables familles, et cela parce que vous avez la maladresse de saisir un biribi chez la maîtresse du premier président, qui, avant votre bé^ vue, laissait faire chez les autres ce qu'on faisait chez sa maîtresse.

DUPONT. -— J'ai cru devoir...

MONSEIGNEUR.— Vous avez cru... vous avez cru... Qu'avez-vous cru, voyons?

DUPONT. — Qu'il fallait faire mon devoir, sans égard pour les personnes.

MONSEIGNEUR. — Vous ètcs UR sot. Apprenez qu'un inspecteur, qui sait son métier, n'expose pas un homme comme moi, et n'ignore point qu'il est des personnes qui ont le droit de tout faire.

DUPONT. — Mais, monseigneur, cette dame n'avait obtenu un privilège que pour le jour de sa fête, et elle n'a jamais voulu être un

j^Oiir sans donner àjouer, disant qu'elle s'appelle Toussaint.

MONSEIGNEUR. — Il fallait l'en croire sur sa parole, monsieur. Est-ce à vous à lui contester son nom? Êtes-vous son parrain?

DUPONT. — Monseigneur, mes intentions...

MONSEIGNEUR. — Quc m'importent vos intentions. C'est du fait qu'il s'agit. Quand ces gens-là ont fait une sottise, ils croient tout gagner en se retranchant derrière leurs intentions. Est-ce aussi par pureté d'intention que vous avez dit partout que, le jour de la foire de Saint-Germain, j'ai fait distribuer de l'argent aux poissardes, pour qu'elles criassent -.Vive monseigneur lelieutenant de police! On se doute bien que les gens en place qui veulent être applaudis payent des applaudissements; mais est-ce à vous à divulguer les secrets du cabinet? Imbécile!

BERTRAND, à Mlchaud. — Il n'en fait jamais d'autres.

DUPONT. — Je vous jure, monseigneur.

MONSEIGNEUR. — Je VOUS jurc que si vous ajoutez un mot, je vous mets à Bicêtre.

DUPONT. — Je me tais.

MONSEIGNEUR — Et VOUS faites fort bien. Michaud, Bertrand, avez-vous quelque chose de nouveau?

LECOURT. — Si monseigneur veut le permettre.,.

MONSEIGNEUR. — Vous répoudrcz quand je vous interrogerai. Sachez, jeune homme»

qu'il faut avoir l'esprit du moment, et que, dans celui-ci, je ne suis pas de bonne humeur, Bertrand, Michaud?

BERTRAND.— Monscigncur, les malades de différents hôpitaux se plaignent de ce que les médecins leur tâtent le pouls avec des gants ou avec la pomme de leur canne. Ils demandent une visite de monseigneur.

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MONSEIGNEUR.— Ils demandent une visite!

ces drôles-là s'imaginent que j'ai le temps de penser à eux. Je juge cette visite révoltante et inutile : révoltante, parce que je naime pas à voir des malheureux, j'ai le cœur trop sensible ; inutile, parce qu'il est bon qu'il périsse des pauvres : il y en a trop; ils sont innombrables.

MiCHAUD.— Paris est inondé de libelles. Quelques soins qu'on se donne, ils se multiplient incroyablement.

MONSEIGNEUR. — Dcs libelles! ceci est sérieux, par exemple. Occupez-vous, avec le zèle le plus infatigable, à vous assurer du dernier de leurs auteurs. Point de grâce à ces coquins, qui se permettent de nous dire des vérités. Qu'on guette les auteurs, les imprimeurs, les colporteurs; qu'on ne fasse pas grâce à un mot, qu'on saisisse la pensée au passage, et qu'on l'arrête. Nicolas, il faut me trouver quelques gentilshommes ruinés pour observer les bonnes maisons.

NICOLAS. — En voici déjà un.

MONSEIGNEUR. — Approchez, mon ami. {Le gentilhomme sort du coin où il attendait^ patiemment quon lui adressât la parole.) Êtesvous gentilhomme?

LE GENTILHOMME. — J'ai cct honncur-là.

MONSEIGNEUR. — Gonnu?

LE GENTILHO^DIE. — DC tOUt Paris.

MONSEIGNEUR. — Saus amitié, sans reconnaissance, sans délicatesse?

LE GENTILHOMME. — Absolumcut.

MONSEIGNEUR. — Nicûlas te donnera les premiers éléments, et de quoi te faire une garde-robe, car tu as l'air d'un cuistre.

BERTRAND. — Monseigncur, je connais un homme intelligent, adroit, capable de pénétrer partout; mais c'est un homme sans extérieur, d'une figure plate et commune.

Il (faudrait !quelque chose qui relevai cela.

MONSEIGNEUR. — Jc lui ferai donner la croix de Saint-Louis. A vous, Lecourt.

LECOURT. — J'ai trouvé cette nuit un vicaire de Saint-Joseph chez la Dupont. Je l'ai arrêté.

MONSEIGNEUR. -- C'cst tout simplc. Quc va-t-il faire là ? N'y a-t-il pas des femmes mariées?

LECOURT. — Et je l'ai conduit à l'officialité.

MONSEIGNEUR. — C'est très bien. Gardezvous de blesser les prérogatives du clergé; ménageons ces gens-là, nous en avons besoin. Nous nous soutenons mutuellement.

NICOLAS. — La cherté des denrées fait murmurer le peuple. Si j'osais conseiller à monseigneur de chercher dans sa sagesse des moyens de répression...

MONSEIGNEUR. — Il faut quc la populace souffre; mais il ne faut pas qu'elle crie. J'ai obtenu de M. l'archevêque la permission de faire gras ce carême. Il a déjà fait à ce sujet un mandement superbe qu'il n'a pas encore lu. Gela apaisera tout. A propos, Lecourt, avez-vous recueilli quelque chose de drôle pour le journal libertin de Sa Majesté?

LECOURT tire un papier, et lit. — Durfort la cadette, pour dégoûter du mariage, a donné l'idée d'un tableau où deux époux, en regard, bâillent l'un et l'autre d'une manière si naturelle et si franche, que la même convulsion se communique à ceux qui l3s regardent.

M^^^ Dubois, malgré l'œil sévère de ses père et mère, a cédé sa fleur à un garçon limonadier. Il est vrai que ce garçon est le duc de Fronsac, qui, en veste et en tabher, lui porte tous les matins du chocolat.

MONSEIGNEUR. — C'est fort bon, ceci, c'est bon- Continue, mon cher, et de plus gai encore, s'il est possible. Ah I messieurs, il y a deux veuves du Parc-aux-Gerfs à marier. "On donne cinquante mille livres et une compagnie de dragons, et il n'y en a qu'une de grosse. Cherchez des épouseurs.

DUPONT. — J'en prends une, si monseigneur le trouve bon.

BERTRAND, à Micfiaud. — Il cst bête à faire plaisir.

MONSEIGNEUR, à Dupoiit. — Faquiu, sachez vous connaître, et ne prétendez pas à des femmes pour qui Sa Majesté a eu des bontés. Ces dames sont anoblies par le fait, et ne peuvent convenir qu'à de très bons gentilshommes. Il faut promptement les remplacer. Lecourt, je le charge de ce soin. Un physique séduisant, Tair effronté, le geste et le propos libres : point de mœurs, on n'en veut plus à la cour.

BERTRAND, à Mlchaud. — Et mon affaire donc? Tu ne penses à rien.

MicHAUD. — Ah ! c'est vrai. Monseigneur, on parle d'une édition de la Vie de M»"* de Pompadour.

MONSEIGNEUR. — Il faut la saisir à quelque prix que ce soit. Je donne quinze mille livres à celui qui la conduira ici. Qu'on veille surtout aux envois de l'étranger; je ne me lasse pas de le répéter. La correspondance des auteurs nous sera très utile pour ces découvertes. Le directeur générai des postes, qui n'est pas le père des lettres, et qui ne les respecte point, ouvrira toutes celles qui viendront de l'étranger. Ah! pour abréger il me vient une idée excellente. J'arrête la vente de tous les ouvrages queljonques, jusqu'à nouvel ordre. Je veux, j'entends et j'ordonne qu'on n'imprime et qu'on

ne lise que l'Almanach royal. Comment ! je gouverne despotiquement quinze cents filles, et je ne contiendrais pas neuf muses, qui pourtant ressemblent assez à des filles, car elles se prostituent à tout le monde !

Qu'on ouvre les battants, l'audience va commencer.

MiCHAUD. — Monseigneur n'a plus rien à m'ordonner?

MONSEIGNEUR. — Ah ! si fait, si fait. Une estrade pour M. l'ambassadeur d'Espagne et sa société. Ils ont la fantaisie de voir une audience de police.

(Les portes s'ouvrent en effet. Une escouade du guet se distribue dans le parquet. Les paiticuliers assignés approchent de la barre. Monseigneur monte sur son siège ; le grefller est devant lui, les inspecteurs à ses côtés ; la canaille dans le fond].

MONSEIGNEUR.— Greffier, appelez les causes.

LE GREFFIER. — Martin, marchand de vin, rue Saint-Maur, assigné.

MONSEIGNEUR. — Jo conuais son affaire.

Martin, approchez.

MARTIN. — Me v'ià. monseigneur.

MONSEIGNEUR. — Ou boit ChCZ VOUS ?

MARTIN. — Sans doute, puisque j'vendons du vin.

MONSEIGNEUR. — Et on y tient des assemblées ?

MARTIN. — Oui, des assemblées de buveurs.

MONSEIGNEUR. — Des assômblées de penseurs.

MARTIN.— Queuqu'c'est qu'ça, monseigneur?

MONSEIGNEUR. — Ah ! tu jouos l'imbéclle ! N'avais-tu pas avant-hier trente marchands chez toi?

MARTIN. — Oui, monseigneur.

MONSEIGNEUR. — N'étaleut-ils pas dans le grand saion?

70 PIGALLT-LEBRL N

MARTIN. — Oui, monseigneur.

MONSEIGNEUR. — Et ne t ont-lls pas défendu d'y introduire personne?

MARTIN. — Oui, monseigneur.

MONSEIGNEUR. — Tu vois bien que ces gens îà pensaient.

MARTIN. — Non, monseigneur, ils buvaient.

MONSEIGNEUR. — Ils pensaient, et je ne veux pas qu'on pense.

MARTIN. — Ils ont bu soixante pintes, et m'ont bien payé.

MONSEIGNEUR. — lls out parlé du gouvernement.

MARTIN. — Il faut bien parler de quelque chose.

MONSEIGNEUR. — Et ils en ont dit du mal?

MARTIN. — Parguennel c'sont des marchands, r s' plaignont des impôts qui les ruinent, et qui nous font payer tout si cher.

MONSEIGNEUR. — Il aVOUC ! "

MARTIN. — J'avoue... quoi, monseigneur?

MONSEIGNEUR. — Qu'il sc tient chez lui des conciliabules. Ecrivez, greffier : et ledit Martin, pour avoir reçu chez lui des gens suspects, est condamné en six cents livres d'amende.

MARTIN. — Ah! çà, monseigneur, n' badinez pas. C'est mon gain d' trois mois.

MONSEIGNEUR. — Et en cas de récidive, sa porte murée et son vin confisqué.

MARTIN. — Monseigneur, vous n'en boiriez pas.

MONSEIGNEUR. — Je sais être indulgent selon les circonstances. Je ne sévirais pas s'il ne s'agissait que dune bagatelle, de vin falsifié, par exemple. Gela est défendu, à la vérité, mais les gens comme il faut ne vont pas au cabaret. Mais des assemblées! des assemblées ! ! !

MARTIN. — Monseigneur, écoutez donc?

MONSEIGNEUR. — Six cents francs.

MARTIN. — Je ne les ai pas.

MONSEIGNEUR, — On Vendra tes meubles.

MARTIN. — Monseigneur 1

MONSEIGNEUR. — A Bicêtre, s'il ajoute un mot.

BERTRAND, (ï Martin. ' Paye, et tais-toi.

MARTIN, en se retirant. — Voilà une justice bien injuste.

LE GREFFIER. — Le cabdolet du marquis de Blinville a renversé un homme, et l'a tué. 11 était père de huit enfants, et la veuve demande une indemnité.

MONSEIGNEUR. — Douzo ccuts francs à la veuve

LE GREFFIER. — G'cst bcaucoup ; ce sont des gens du peuple.

MONSEIGNEUR. — Gcut éCUS.

LA VEUVE. — Cent écus, et j'sommes neuf! c'est trente-trois livres par tête.

MONSEIGNEUR. — Pourquoi ton mari se laisse-t-il écraser?

LA VEUVE. — Est-ce sa faute si on l'écrase?

MONSEIGNEUR. — On sc range, ma mie.

LA VEUVR. — Et quand on n'en a pas le temps ?

MONSEIGNEUR. — Voilà bien du caquet. Si l'on croyait ces gens-là, nos seigneurs iraient à pied ! "

LA VEUVE. — Et j'y allons ben, nous !

MONSEIGNEUR. — Às-tu des talons rouges, des bas de soie blancs, un habit brodé? Met-on tout cela dans la boue? En vérité, si on ne maintenait pas soigneusement les prérogatives de la noblesse, la canaille se croirait l'égale de tout le monde. Finissons, cent écus, ou rien.

LA VEUVE, se retirant, — Allons, allons,

72 PIGAULT-LEÈRUN

j'aurons peut-être un carrosse queuque jour» queu qui sait, et gare aux enfants d' monsieur r marquis.

UNE MARQUISE, eu minaudant. — Hé, bonjour, mon cher lieutenant de police.

MONSEIGNEUR, SB levant. — La marquise d'Allebouville! Ouvrez la barrière, donnez un fauteuil. Comment, madame la marquise, vous venez à une audience publique! Que ne m'écriviez-vous un mot?

LA MARQUISE. — Oh! je n'ai jamais rien de caché pour personne. D'ailleurs je suis jeune et jolie, et je dois avoir gain de cause partout.

MONSEIGNEUR. — Il Bst saus doutc impossible que vous n'ayez pas raison.

LA MARQUISE. — Vous allcz cu juger. Je serai concise, car je m'aperçois que vous avez une populace innombrable à expédier.

MONSEIGNEUR. — Quc voulez-vous ? c'cst un désagrément attaché à ma place.

LA MARQUISE. — Et qui doit vous peiner infiniment, je le sens, mon bon ami. Voici le fait. J'étais chanoinesse à Maubeuge. Je m'y amusai d abord beaucoup, parce que nous avions Royal-Normandie, avec qui il y avait de la ressource. Ce régiment partit, et je me trouvai seule avec nos dames, qui étaient d'autant plus désagréables qu'on commençait à voir parmi nous la petite noblesse. Je résolus de me marier, n'importe comment.

MONSEIGNEUR. — J'ai SU tout cola, madame la marquise.

LA MARQUISE. — Le marquis d'Allebouville se présenta. 11 est à peine marquis, il est laid, et je le haïssais... un peu moins qu'aujourd'hui; mais il avait cinquante mille écus de rente, et je me décidai.

MONSEIGNEUR.— On uù narre pas plus agréablement.

LA MARQUISE. — A peine fûmes-nous mariés, que d'AUebouville, qui se croyait mon mari, se donna des airs à mourir de rire. Je me vengeai en mangeant la moitié de son bien. Aujourd'hui il veut régler ma dépense et restreindre mes goûts. Le monsieur a des idées qui ont vieilli de cent ans. Il s'imagine que je lui dois le sacrifice de ma jeunesse, parce qu'il m'a fait celui de sa fortune. Il veut que j'aie des mœurs, comme une femme du peuple. Une bourgeoise doit en avoir, parce qu'il faut bien qu'elle ait quelque chose ; mais moi...

MONSEIGNEUR. — Vous ne devez avoir que des fantaisies; c'est clair, madame la marquise.

LA MARQUISE. — Je n'ai jamais eu que cela. J'aime les roués à la fureur, et ceux de la cour sont reçus chez moi à bras ouverts. Eh bien, croiriez-vous que d'AUebouville se permet jusqu'à des emportements? Il tient aux préjugés, et ce qu'il y a de plus inconcevable, à sa femme. Aussi je ne peux plus le supporter.et je viens vous prier de le mettre à Pierre-en-Gise.

MONSEIGNEUR. — Je SUIS déscspéré, madame la marquise, de ne pouvoir céder à vos désirs.

LA MARQUISE. — Oh! VOUS me rendrez ce petit service, mon bon ami, et je ne mettrai point de bornes à ma reconnaissance.

MONSEIGNEUR. — Le marquis d'AUebouville est au service, et je me brouillerais avec le ministre de la guerre.

LA MARQUISE. — G'cst douc au miulstrc de la guerre qu'il faut que je m'adresse?

MONSEIGNEUR. — Oui , Charmante marquise.

74 PIGAULT-LEBRL'N

LA MARQUISE. — Je vole à son hôtei, sans perdre une minute. Aussi bien je ne puis rester ici davantage; il y règne une odeur mortelle pour une femme comme moi; on y sent la nature à pleine bouche. {Elle sort m respirant des sels.) Au revoir, mon cher ami.

MONSEIGNEUR luî présente la main et la conduit jusqu'à la barre. — Je vous salue, marquise. Qu'on se range, qu'on laisse passer madame. Ah ! monsieur l'ambassadeur dEspagne et ses dames. Voici les places préparées pour Votre Excellence. Continuez, greffier.

LE GREFFIER. — Un gentilhomme de la chambre, malade... par sa faute... dirai-je son nom?

MONSEIGNEUR. — Jc le recounais à sa maladie. De quoi s'agit- il?

LE GREFFIER. — Il demande des couches de fumier sur deux cent quatre-vingts toises qu'occupe son hôtel.

MONSEIGNEUR. — Saus doutc, sans doute; tout ce qui sera agréable à M. le maréchal. Officier du guet, dépêchez une ordonnance qui assure de mon respect M. le maréchal ; qui lui dise que je suis désespéré qu'il ait attendu mon agrément, qu'il n'en avait pas besoin, et que je suis son très humble serviteur. (A part.) Gomment donc ! un maréchal de M™*^ dePompadour!

LE GREFFIER. — Jcau-Jacqucs Rousseau, quun chien danois a jeté sous la voiture de son maître, sollicite la même faveur.

MONSEIGNEUR. — Cet homme va toujours rêvassant, et s'occupe des autres au lieu de

penser à lui. D'ailleurs, il est très mal noté à la police. Il écrit des ouvrages d'un style assez pur, mais que personne n'entend : il n'y a qu'à voir son Contrat social.

LE GREFFIER. — Monseigncur accorde-t-il ?

MONSEIGNEUR. — Non, monscigueur n'accorde pas. Je ne salirai pas les rues de Paris pour un Jean-Jacques, peut-être, et puis il est logé si haut que le bruit des voitures ne peut l'incomm.oder.

UN LAQUAIS. — Place, place, à M. le duc !

MONSEIGNEUR. — Ah ! fnonsleur le duc, je suis enchanté, ravi...

LE DUC. — Je passais devant votre hôtel, et j'ai fait arrêter ma voiture. Je suis bien aise de vous dire, monsieur, que je suis très mécontent de vous; vous n'avez pas d'égards pour les gens de la cour.

MONSEIGNEUR. — Je VOUS protcsto, monsieur le duc, que je fais l'incroyable pour mériter leur amitié.

LE DUC. — Connaissez-vous Gilbert ?

MONSEIGNEUR. — Nou, monsiour le duc.

BERTRAND. — G'cst un. poètc, monseigueur.

LE DUC. — Et un poète qui n'est pas sans talents. Savez-vous l'usage qu'il en fait?

MONSEIGNEUR.— Nou, monsicuT le duc.

LE DUC. — Ce drôle-là se permet de donner des ridicules aux plus grands seigneurs.

MONSEIGNEUR. — Mais c'cst affrcux !

LE DUC. — Il travaille en ce moment un poème sur ma dernière plaisanterie. Je suis peint de façon à n'avoir pas les rieurs de mon côté, et vous ignorez cela, vous, monsieur, qui devez tout savoir !

MONSEIGNEUR. — G'cst la fautc de mes inspecteurs, monsieur le duc.

LE DUC. — C'est la faute de qui vous voudrez; mais si cela arrive encore, j'en parlerai au roi.

MONSEIGNEUR. — Vous m'cffraycz, monsieuF le duc. Expliquez-moi le fait, je vous en conjure.

LE DUC. — Toute la France sait que j'avais une fantaisie pour une lingère de la rue Saint-Denis. Cette fille, aux inclinations roturières, fit la difficile, et, comme j'aime l'extraordinaire, je m'avisai d'un moyen tout neuf; je fis mettre le feu à sa maison.

MONSEIGNEUR. — Et VOUS fenlevâtcs au milieu du tumulte?

LE DUC. — Il paraît, monsieur, que vous ignorez l'essentiel, et que vous êtes instruit de ce qui ne vous regarde pas.

MONSEIGNEUR. — Mousicur le duc me permettra de lui faire observer que les incendies sont du ressort de la police.

LE DUC. — Celui-ci est d'une classe particulière, monsieur. Aussi Sa Majesté s'en est réservé la connaissance, après avoir eu la bonté de rire beaucoup du récit que je lui ai fait.

MONSEIGNEUR. — Le roi en a ri, monsieur le duc ! mais cela ne m'étonne pas dans le fond. Quoi de plus plaisant que de brûler la maison de sa maîtresse pour avoir un prétexte de la conduire chez soi; de la ruiner pour avoir le plaisir de lui faire du bien ? cela tieat à la fois de la gaieté française et de la chevalerie espagnole. C'est délicieux.

LE DUC. — Vous sentez, monsieur, que ces sortes d'aventures sont réservées pour les petits appartements, et qu'il ne convient pas à un faquin comme Gilbert de les imprimer.

MONSEIGNEUR. — Jc VOUS protcstc, mousieur le duc, que je réprimerai son audace.

LE DUC. — A la bonne heure.

MONSEIGNEUR. •— Bertrand, vous irez chez Gilbert. Vous lui ordonnerez de brûler son manuscrit devant vous.

LE DUC. — Et vous lui défendrez d'en garder copie.

MONSEIGNEUR.— A pclue d'être jeté dans un cul de basse-fosse. On l'y mettra même provisoirement si monsieur le duc l'exige.

LE DUC, se levant. — Non, monsieur, je lui pardonne cette première faute. Je suis satisfait de vos procédés, et je vous engage à recommander à vos inspecteurs d'être plus vigilants à l'avenir.

LE LAQUAIS. — Placc, placc à M. le duc?

MONSEIGNEUR, veconduisant. — Place à M. le duc !

UN HOMME DU PEUPLE. — Brûlcr uuc maison ! Si j'en faisions autant!...

MicHAUD. — On te romprait, coquin. E3-tu grand seigneur, toi?

LE GREFFIER. — Madeleine Vaudreuil, rue Poissonnière, accusée de séduire des jeunes personnes et d'attirer chez elle des femmes mariées.

MONSEIGNEUR. — Madeleine Vaudrcuil !

L'ENTREMETTEUSE. — Me VOilà, mOUSCi-

gneur.

MONSEIGNEUR. — Vous savcz de quoi on VOUS accuse. Qu'avez-vous à répondre?

L'ENTREMETTEUSE. — Je n'ai jamais enrôlé que des filles du peuple, qui n'ont perdu qu'une misère, lors toutefois qu'e'les avaient quelque chose à perdre, et à qui j'ai fait gagner l'impossible.

MONSEIGNEUR. — Et Ics femmcs mariées?

L'ENTREMETTEUSE. — Cc sontdcs marquiscs, des procureuses, des banquières, à qui leurs

maris ne donnent pas d'épingles, et qui viennent en gagner chez moi.

MONSEIGNEUR. — Mais ce sont des femmes comme il faut.

l'entremetteuse. — Comme il en faut, monseigneur.

monseigneur. — Point de réflexions. Elles passent pour honnêtes.

l'entremetteuse. — Dans leur quartier, monseigneur. Chez moi, elles sont ce qu'elles doivent être.

monseigneur. — Ecoutez, ma bonne. Vous n'êtes pas faite pour tenir la balance des mœurs. Qu'une tille du peuple ait à perdre ou à gagner, vous devez respecter les bienséances. Qu'une femme, honnête ou non, se permette des écarts, cela ne doit pas vous regarder, et jamais on n'a vu former de semblables spéculations.

l'entremetteuse. — Monseigneur sait bien que ce commerce se fait dans tous les quartiers, et que les magasins sont tellement multipliés que les filles publiques meurent de faim.

monseigneur. — Et quand je saurais tout cela, qu'en résulte-t-il ? Que rien ne se faisant à Paris sans privilège, Madeleine Vaudreuil. qui n'en a pas, ira passer six mois à la Salpêtriêre.

l'entre:*ietteu5e.— Comment, monseigneur?

monseigneur. — Oui, madame, à la Salpêtriêre. Souffrirai-je qu'on enlève une fille à son père, une femme à son mari? Nesuis-je pas par état le gardien des mœurs, la sauvegarde des vertus conjugales?

l'en-tremetteuse. — Mais, monseigneur, je n'enlève personne. Tout cela rentre le soir.

monseigneur. — Six mois à la Salpêtriêre.

l'entremetteuse — Puisqu'il faut parler net, j'ai vu ce matin M. Gérard.

MONSEIGNEUR, buissant la voix. — Vous avez vu M. Gérard? .,^ ^ .,, , ,.,

LENTREMETTcusE. — Et voila uii billet qu 11 m'a remis pour monseigneur.

MONSEIGNEUR, Usaut (i part — La Vaudreuil abonnée à mille écus par mois... {A demi voix.)}ié\ madame, que ne vous expliquiezvous ? Fallait-il donner de l'éclat a cette affaire, s'exposer à mettre le public dans la confidence de nos petits arrangements?

L'ENTREMETTEUSE. — Ma foi, monseigncur, quand on paye... „„„-«c.f

MONSEIGNEUR, i^lu'^ btts encore- Pd-jeTTi est rien, madame, il faut encore avoir 1 air d avoir raison. {Haut.) Ecrivez, greffier .: D après récrit que Madeleine Vaudreuil vient de me remettre, lequel écrit semble présenter son affaire sous un jour tout nouveau, la cause est appointée à la huitaine, fbfAS) ei ne sera pas appelée. . .

LE GREFFIER. — A laliuitame.

LE GREFFIER. — Louisou Ghoupiile , repasseuse, rue des Prêtres. .

MONSEIGNEUR. -Oh! cette affaire-ci ne doit avoir aucune publicité. Officier du g'uet, faites retirer l'auditoire. M. fambassadeur d'Espagne et sa société sont seuls nécessaires ici.

(La salle se vide. Louison Choùpille se présente les yeux baissés, la démarche incertaine ; elle a l'air inquiet, naturel à ceux qui n'ont pas l'habitude d'être cites par la police.)

iMONSEiGNEUR. — Approchez. Approchez donc, mademoiselle. Vous n'étiez pas si embarrassée hier après-midi. ^

LOUISON, rougissant. — Apres-midii

MOxsEiGXEUR. - Qui, après-midi Hrov^r vous que jignore quelque chose? '

LOuisoN,6a/6wfmnt.- Monseigneur le nai rien a me reprocher 5"cui, je n ai

voi*r'''ïeve7T; ~ ^'"'^ ^^ ^""^ ^^^^ allons haut D?nf h.nf ^^''^' mademoiselle ; plus ?nt^-;i^^^ o V^ encore. Gomment donc, delà fraîcheur, de la taille, des grâces! '

A qui la nature va-t-eJle prodiguer ses faveurs {murmure une des dames de la soce^té de l ambassadeur) ! C'est une injustice faite à

tnnl .f«/ ?^"^' '^O'^emeur avait attiré Louison sZ laYoue) ' ''' lut donnant des petites tapes caTdfbiln'htur^ilx'"'"' ^'' ^^^"^°« '' ^-

vo^uT^elTen'dlTarm^o^nTe^^^ ^-^

MONSEIGNEUR. — Oh, que si ! oh aup si ' tn

^onfnil^\-^ ^erveille^ Deix viu^riens ne

sont pas, hier, entrés chez toi "

^LomsoN. - Deux dignes prêtres, monsei-

snh^vTr^ll^T "" ^^^' ^^ ^"i honorent sin- Doche ?Pt^fV^^'^'®"^,°''^- ^^ 1^ collation en fonduitfà H^^- ''T^^^^' ^^ ^'^^cô^e où on fa bat de mn-f i^^'^^'^^S-^^P^^^^s, et ton comnat de nuit avec un diablotin....

vm?o^i^°^'' l^^P^Mte. - Ah ! monseigneur, dp r^/f ^? ^'''^^- ^"^'^ ^^ns ceci il n'v\ pas il f^it îïïi^; ^^ ^^P^^'P P°^^ ^6 couvent, et vpncl^^^*^°"^P^^^sante si on veut conserver ses pratiques.

tPndlnH '"'T^''?- - ^^ ^^^^^ complaisance s'é- Hp lo ^i^^^stinctement sur tous les membres de ja communauté ?

rnn°n^^ic°o' ~ ^^^P^' monseigneur. Je n'en connais que quatre. Le prieur et le procu-

reur ont j)ris des dévotes, et les autres n'ont plus besoin de rien.

Quatre, quatre {répétait une dame entre ses dents) ! Quatre cordeliers à une grisette, lorsque nous avons tant de peine à fixer un malheureux petit-maître ?

l'ambassadeur. — Il me semble, monsieur le lieutenant de police, que vous deviez nous amuser de l'embarras de ces drôles-là!

MONSEIGNEUR. — Je me l'étais promis, monsieur le duc. Je m'étais même procuré les renseignements nécessaires ; mais ils se sont avisés ce matin, mal à propos pour vos plaisirs, de chanter une grand'messe, et vous sentez qu'on ne pouvait les enlever à l'autel. Le haut clergé aime assez qu'on s'amuse aux dépens des moines, mais il ne veut pas qu'on attaque le culte. Au reste, vous trouverez peut-être aussi plaisant que je les dénonce à M. l'archevêque.

TOUTES LES DAMES Cl la foiS. — NOU, UOU,

cela serait trop dur. Il faut seulement savoir leurs noms, afin de se mettre sur ses gardes, si par hasard on les rencontrait jamais.

MONSEIGNEUR, à Louison. — Allons, mademoiselle, les noms des quatre cordeliers !

LOuisoN, éplorée. — Grâce, monseigneur, grâce pour ces bons pères I

MONSEIGNEUR. — Voycz-vous, la friponne I elle tient à ses moines. Leurs noms, vous dis-je ?

LOUISON. — Me promettez-vous, monseigneur, qu'ils ne seront pas inquiétés ?

MONSEIGNEUR. — Nou, ma belle, il ne leur arrivera rien, puisque ces dames le veulent airsi. Finissons; leurs noms?

LOUISON. — Grégoire... Bonaventure... Polycarpe... Hilarion,

MONSEIGNEUR. — Sa déclaration est con-

82 PIGAULT-LEBBUN

forme au rapport que j'ai reçu. Mes gens m'ont bien servi.

(Les inspecteurs font une profonde révérence, et les crayonsont tirés, et les noms des quatre moines inscrits sur le^ tablettes des dames.)

l'ambassadeur, à part. — Et ces marauds de cordeliers garderaient cette jolie créature .' Non, parbleu, je ne la leur laisserai pas. Elle est digne du représentant du roi d'Espagne et des deux Indes.

(Ici l'ambassadeur se lève, et va dire un mot à l'oreille du lieutenant de police, qui en dit un autre à l'oreille de Bertrand, qui présente poliment la main à Louison. qui se laisse conduire.

Les dames se lèvent à leur tovir, monseigneur en fait autant. On cause pendant cinq minutes, on se sépare, et on retourne, les uns à leurs affaires, les autres à leurs plaisirs.

Ainsi se termina cette audience de police, dans laquelle, à quelques formes près, des magistrats de tous les lieux et de tous les temps pourront se reconnaître.

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