CHAPITRE VIII
Expédition du prince 'Chartes -Edouard Stuart (1).
De tous les événements d'éclat dont parle l'histoire, il n'en est pas peut-être qu'on puisse comparer à la tentative du prince Edouard, si on considère la faiblesse des moyens, l'éclat des premiers succès, les
(1) Episode entièrement historiqu?.
malheurs romanesques et presque incroyables qui leur succédèrent et les changements qu'une victoire de plus pouvait apporter dans le système politique de l'Europe.
En effet, la bataille de Culloden gagnée, le prince Edouard faisait remonter son père au trône et l'Angleterre devenait l'alliée de la P'rance. Ces deux puissances se liguaient contre la Hollande, Louis XV pour la forcer à la paix, Stuart pour la punir d'avoir détrôné son aïeul. Le commerce des deux Indes prenait une forme nouvelle, et il est à présumer que le pape recouvrait sur l'Angleterre les droits que lui avait ôtés Henri VIIL Charles-Edouard était tils du chevalier de Saint-Georges, vulgairement appelé le Préten- (^ant, et petit-fils de Jacques II. Il vivait à Rome auprès de son père et sa jeunesse s'écoulait dans une inaction qui rie s'accordait ni avec un courage bouillant ni avec un amour extraordinaire de la gloire. Ce dernier rejeton de tant de rois et de tant d'infortunes avait été appelé en France en 1742, et on avait fait alors des efforts aussi dispendieux (lu'inutiles pour le porter, avec une armée, sur les côtes d'Angleterre. Il attendait à Paris une occasion favorable pour déployer ses talents et satisfaire son ambition. La guerre que Louis XV soutenait alors contre JAllemagne, l'Angleterre et la Hollande l'épuisait d'hommes et d'argent. Trop occupé de ses propres affaires pour penser alors à rétablir celles d'un prince étranger, le roi laissait Edouard dans l'obscurité et même dans l'oubli.
Ce jeune prince s'entretenait un jour de !^es malheurs et de ses espérances avec le cardinal de Tencin, qui devait au Prétendant ^^a promotion à la pourpre romaine, et le prélat lui adressa ces propres mots : «Que ne
tentez-vous de passer sur un vaisseau vers le nord de l'Ecosse? Votre seule présence pourra vous donner un parti et une armée. Alors il faudra bien que la France vous secoure. »
Les plus faibles causes amènent souvent de grands événements. Ces mots réveillèrent l'ambition du prince. Mais où trouver ce vaisseau et comment l'équiper? Son père ne pouvait rien pour lui et il vivait en France des dons de quelques familles réfugiées attachées à sa maison.
Il avait vu quelquefois M. de Lally, Irlandais de nation. Son courage, récompensé sur le champ de bataille même de Fontenoi, et son caractère remuant, le lui firent juger digne de le seconder. Il s'ouvrit à lui, et Lally se chargea de diriger l'entreprise.
Il s'assura d'abord de sept of liciers irlandais ou écossais, qui consentirent à courir la fortune du prince. Leurs noms méritent d'être connus : c'étaient le marquis de Tullibardine, frère du duc d'Athol, un Makdonall. Thomas Sheridan, Sullivan, Kelli et Strikland. Tous, avant le départ, furent promus aux premiers grades d'une armée qu'on pouvait n'avoir jamais.
L'un d'eux s'adressa à un négociant de Nantes, Irlandais, nommé Walsh, qu'il savait affectionné au parti du Prétendant. Par un hasard singulier, ce Walsh, dont on n'espérait que quelque argent, avait un corsaire de dix-huit canons, qu'il offrit généreusement, et qu'on équipa en secret. L'actif et infatigable Lally ramassa de tous côtés des armes, des munitions de guerre et des fonds. Enfin, le prince s'embarqua avec ses sept officiers, dix-huit cents sabres, douze cents fusils et quarante-huit mille francs. Telles étaient les ressources qu'il comptait opposer
h des flottes, à des troupes réglées, à des finances considérables, et à l'opinion publique, généralement prononcée en faveur d'un roi affermi sur le trône.
Par une suite des soins du comte de Lally, le corsaire que montait le prince fut escorté nar un vaisseau du roi de soixante-quatre canons, ['Elisabeth, que le ministre de la marine avait prêté à un armateur de Dunkerque. Cette espèce de faveur s'obtenait alors, moyennant une somme payée au trésor royal ."et l'entretien de l'équipage était à la charge de l'armateur. Le roi, à qui appartenait le vaisseau, et le ministre qui l'avait prêté, ignoraient également à quel usage on devait l'employer.
Après huit jours d'une navigation périlleuse, après avoir échappé à la poursuite d'une escadre, le prince tomba dans une flotte marchande qu'escortaient trois vaisseaux anglais. Le plus fort, portant soixante-dix canons, se détacha pour combattre ÏElisabeth. Le corsaire que montait le prince inquiéta le convoi par de fausses manœuvres, et força ainsi les deux autres vaisseaux à ne pas s'en écarter. Insensiblement il gagna le vent, et fit force de voiles vers l'Ecosse, pendant que ÏElisabeth soutenait contre le vaisseau anglais un combat long, opiniâtre et meurtrier, qui fatigua également les deux partis, et dans lequel aucun n'eut un avantage prononcé.
A la faveur de la nuit, le prince aborda une petite île, a peu près déserte, au-debi de l'Irlande, vers le cinquante-huitième degré. Il attendit le jour pour cingler vers l'Ecosse, dans la crainte d'être enveloppé au milieu des ténèbres. Enfin, le petit-fils de Jacques II, roi d'Ecosse, débarqua dans un petit canton de ce royaume, appelé le Moi-
dard. Quelques habitants auxquels il se nomma" tombèrent à ses genoux, en protestant de leur impuissance. Ils étaient sans armes, pauvres, et ne mangeaient que du pain d'avoine, qu'ils obtenaient, à force de travail, d'un terrain pierreux et stérile. « Je cultiverai cette terre avec vous, leur dit le prince; je mangerai de ce pain ; je partagerai votre pauvreté,et je vous apporte des armes. »
De tels sentiments, exprimés avec ia chaleur de la vérité, devaient exciter l'enthousiasme. Ces bonnes gens furent ses premiers soldats. Le bruit de son arrivée se répandit dans les environs. Les Makdonall, les Lokil, les Gameron, les Ecraser, chefs d'autant de Iribus d'Ecosse, vinrent aussitôt se joindre ÎL lui.
Les peuples qui composent ces tribus haîiitent un pays montagneux et couvert de (orêts d'une étendue de deux cents milles. Les îles Orcades et celles de Zetland suivent les mêmes usages et vivent sous les mêmes lois. Ces"^ peuples sont les seuls, de l'ancien monde connu, qui aient conservé l'habit de guerre des Romains. La rigueur du climat, le travail «t la vie sobre auxquels les condamne la nature, les rendent ngiles et vigoureux. Ils supportent avec constance les fatigues et la disette; ile couchent souvent sur la terre, et résistent aux marches les plus pénibles, au milieu des neiges et des glaces; ils sont soumis à leurs seigneurs, qui out conservé sur eux les droits féodaux abolis en Angleterre; ainsi ils sont néccssairemenL du parti do ceux dont ils dépendent.
Les Irlandais, catholiques romains comme le Prétendant, étaient cependant dans des dispositions toutes différentes. Le pays est plus fertile et mieux cultivé; le peuple était
plus favorablement traité par la cour de Londres; les manufactures étaient encouragées ; par conséquent le commerce florissait et l'habitant fortuné et tranquille tenait plus aux douceurs de la vie qu'aux intérêts des Stuarts. Voilà pourquoi l'Irlande ne prit point de part active à la révolution qui se préparait, lorsque tout en Ecosse concourait à l'avancer par les armes, ou la favorisait en secret.
Une autre cause des premiers succès du prince vint du mécontentement de beaucoup de lords écossais, qui, depuis la réunion des deux royaumes, n'avaient pu avoir entrée au parlement d'Angleterre. La cour avait négligé de se les attacher par des pensions. Ils regardaient donc comme une sorte d'esclavage cette réunion qui ne leur assurait aucun avantage à eux ni k leurs tribus, et ils soulevèrent les contrées septentrionales de l'Ecosse.
Quelques autres, que le ministère croyait avoir gagnés par des largesses ou des emplois, cédèrent à l'enthousiasme général et se réunirent à leurs compatriotes, en faveur d'un prince originaire de leur pays, dont le courage, le talent et les vertus étaient encore augmentés par la renommée. Les ducs d'Argile, d'Athol et de Queensbury restèrent seuls tidèles au gouvernement.
Edouard avait à peine rassemblé trois cents hommes autour de sa personne, qu'on leva l'étendard royal. C'était un morceau de taffetas que Sullivan avait apporté et qu'on fixa au haut d'une perche. Cette poignée d'hommes se mit en marche, et grossit en avançant, au point que le prince arrivant au bourg de Fenning se trouva à la tête de quinze cents montagnards. Il leur distribua les fusils et les sabres dont Lally avait chargé le corsaire nantais.
Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables pour attaquer et abattre le gouvernement. Le roi Georges était sur le continent, et il ne restait pas en Angleterre six milles hommes de troupes réglées. La petite armée du prince, s'augmentant de jour en jour, était pleine de courage et de bonne volonté. Edouard conçut les plus brillantes espérances, et pré^jara tout pour seconder sa fortune. 11 s'essaya d'abord contre quelques compagnies du régiment de Sainclair, qui s'avancèrent contre lui des environs d'Edimbourg; il les défit entièrement, et trente Ecossais prirent quatre-vingts Anglais avec armes et bagages.
Il renvoya alors le vaisseau qui l'avait apporté, pour donner avis aux rois de France et d'Espagne de son débarquement et de la situation de ses affaires. Les deux souverains lui écrivirent et le traitèrent de frère, non qu'ils voulussent encore le reconnaître publiquement, mais ils ne pouvaient refuser ce titre d'honneur à sa. naissance et à son courage.
Ils commencèrent alors à le secourir sérieusement. Des convois d'armes et de munitions furent expédiés de différents ports ; plusieurs de ces vaisseaux furent pris par les Anglais, qui ne cessaient de croiser dans ces mers ; d'autres abordèrent et encouragèrent le parti, qui ne douta plus que la France et l'Espagne ne fissent les plus grands efforts pour rétablir le Prétendant.
La confiance commençait à s'établir et attirait sans cesse des soldats à Edouard. Il marchait avec rapidité, toujours à pied, à la tête de ses montagnards, vêtu et nourri comme eux, il leur donnait en tout l'exemple. Il traversa les cantons de Radnoch, d'Athol, de Perthshire; il s'empara enfin de
Perth, une des plus considérables villes de l'Ecosse.
Ce fut là qu'on le proclama solenneUemenl régent d'Angleterre, de France, d'Ecosse et d'Irlande, pour son père Jacques III. Il esi assez extraordinaire qu'il acceptât le titrr de régent de France, au moment où il ne pouvait rien que par la France elle-même: mais c'était un ancien usage, auquel peutêtre il n'osa déroger, de peur d'indi.^poser ses troupes, et qui. par son absurdité même, ne pouvait inquiéter le roi de France.
Le duc de Perth, le lord Georges Murrai arrivèrent alors avec de nouvelles troupes, ot prêtèrent serment de (idélilé au prince. Des compagnies entières désertèrent pour venir se ranger sous ses drapeaux. Uundée. Drumond, Newbourg lui ouvrirent leurs portes.
Il assembla un conseil de guerre, dans lequel on discuta les opérations les pl'JS im portantes. Les avis étaient partagés : ](■ prince voulait marclier droit à Edimbourg, et déterminer, par la pris?; de la capitale, la conquête de lEcosse. Il avait des intelligences dans la ville, mais la majorité de? habitants tenait pour le roi Georges. La place était défendue par une garnison, et Edouard manquait de tout ce qui assure le succès d'un siège. ^ Il ne faut, répondit-il à ces objections," que me montrer pour les faire déclarer tous. » Son opinion prévaut : on marche sur Edimbourg, on s'empare d'une des portes avant qu'on ait pensé à se défendre; le gouverneur Guest, surpris, se recire dans le château avec ses troupes. L'alarme se répand aussitôt dans tous les quartiers; les uns veulent recevoir le fils de leurs anciens rois, d'autres veulent conserver la ville au gouvernement; les esprits
s'aigrissent, les têtes fermentent, Jes magistrats redoutent et veulent éviter la guerre civile; ils ne trouvent pas d'autre moyen que de se rendre à la porte qu'occupaient les montagnards, et d'y traiter avec Edouard. Le prévôt, nommé aussi Stuart, porta la parole et demanda, avec un trouble véritable ou apparent, ce qu'il fallait faire : « Tomber à ses pieds et le reconnaître » cria quelqu'un du côté de la foule. Ce cri fut répété de toutes parts, et le prince fut reçu et proclamé dans la capitale.
Ce premier succès, si brillant en apparence, était peu de chose tant qu'Edouard n'était pas maître du château. C'était la seule place véritablement forte où il pût établir des magasins, se retirer en cas de revers, et d'où il pût contenir des habitants dont les dispositions étaient encore incertaines.
Le château d'Edimbourg est fixé sur un roc inaccessible. Il est défendu par une muraille de douze ^->ieds d'épaisseur, revêtue d'un fossé profond taillé dans la roche. Cette forteresse antique, ec par conséquent irrégulière, exige cependant un siège dans les formes, et le prince n'avait point de canons. Il fut obligé de traiter à son tour avec Guest. On convint que les hostilités seraient suspendues de part et d'autre, et que la ville fournirait des vi\res au cliâteau.
On sut bientôt à Londres les avantages qu'avait obtenus Edouard. Ce prince, qu'on y regardait lors de son débarquement comme un aventurier qui n'était pas à redouter, inspirait déjà des craintes sérieuses. La régence établie par le roi Georges, avant son départ d'Angleterre, mit en son nom la tête du jeune prince à prix. On promit six cent soixante mille livres de notre monnaie à quiconque le livrerait. L'importance de la
120 PIQAULT-LEBRUN
somme prouvait combien on le jugeait dangereux, et, par une contradiction singulière, on ne prenait encore aucune mesure efficace pour le vaincre.
Edouard, maître de la plus grande partie de l'Ecosse, proclamé partout sur son passage, semblait autorisé à traiter de son côté Georges d'usurpateur. On s'attendait qui) répondrait aux proclamations de la régence en se servant des mêmes armes. Il donna un exemple de modération bien rare dans un jeune guerrier que ses premiers succès pouvaient enivrer. Il n'opposa aux proscriptions sanguinaires de ses ennemis que son épéeet la défense rigoureuse à ses adhérents d'attenter à la vie du roi régnant et des princes de sa maison. Une telle conduite fortifia son parti, et rendit sa cause plus respectable.
Il ne négligea rien pour la faire valoir et pour profiter de cette première ardeur du soldat, qui se ralentit si aisément. Il apprit
3ue le général Gope s'avançait contre lui avec es troupes réglées, et il sortit aussitôt d'Edimbourg pour le combattre. Il conduisait trois mille montagnards qui étaient toute son armée, et qui avaient des cornemuses pour trompettes. Les Anglais, au nombre de quatre mille hommes, avaient deux régiments de dragons et six pièces de campagne. Edouard était décidé à tout braver. Il monte quelques hommes sur des chevaux de bagage; il avance à marches forcées ; il se trouve en présence des Anglais à Preston-Pans, et range aussitôt sa petite armée en bataille. Il n'avait ni corps de réserve ni seconde ligne; il n'en avait pas besoin : ses soldats étaient disposés à se battre en furieux. Il tire son épée, et jetant le foureau au loin : « Je ne la remettrai, dit-il, que quand vous serez libres et heureux. »
Ce prince était né général. Il avait remarqué un défilé par où. l'ennemi battu pouvait faire sa retraite. Il détacha cinq cents hommes pour s en emparer, et il engagea le combat avec deux mille cinq cents montagnards.
Son attaque est si vive que l'ennemi n'a pas le temps de se servir de son artillerie. Ses montagnards fondent sur les Anglais, tirent à vingt pas, et jetant leurs fusiJs se couvrent de leurs boucliers, se précipitent entre les chevaux, les tuent avec le poignard, et combattent les hommes le sabre à la main. Là force du corps, inutile aujourd'hui dans les batailles , fit tout dans celle-ci. Les Anglais, étonnés d'une manière de combattre nouvelle pour eux, se débandent et fuient de tous cotés. On leur tue huit cents hommes ; le reste, ainsi que le prince l'avait prévu, cherche à se sauver par le défilé. Les montagnards, qui les attendent, en font quatorze cents prisonniers. L'artillerie, les bagages, les drapeaux, restent au pouvoir du vainqueur. Les chevaux des morts et des fuyards lui font à l'instant une cavalerie. Cette première victoire ne lui a coûté que soixante hommes.
Le général Cope avait fui presque seul. La nation, indignée de sa défaite, demanda qu'il fut traduit devant une cour martiale, et celleci, contre l'ordinaire de ce genre de tribunaux, qu'égarent souvent la passion ou l'intrigue, prononça que la présence, l'intrépidité du prince et la manière de combattre des ^cessais avaient seules décidé la perte de la bataille.
Cependant le grand nombre de prisonniers embarrassait le prince. Il n'avait point de place où il pût les envoyer. Il n'était pas possible de les faire garder par s-es soldats, qu'ils égalaient presque en nombre. Il se dé-
termina à les renvoyer, après leur avoir fait jurer de ne porter d'un an les armes contre lui. Il garda les blessés, les fit soigner comme les siens, et cette générosité lui attira de nouveaux partisans.
Deux vaisseaux, l'un français, l'autre espagnol, chargés d'armes et d'argent, arrivèrent alors sur les côtes. Ils débarquèrent un certain nombre d'officiers irlandais qui étaient au service de la France, et qui brûlaient de se distinguer aux yeux de celui qu'ils regardaient comme leur légitime souverain.
Edouard les employa à discipliner ses troupes.
Le même vaisseau français revint quelques jours après la victoire de Preston-Pans au port de Mont-Rose. Il apportait encore de l'argent et des armes, et le frère du marquis d'Argens,si connu par ses écrits, était à bord en qualité d'envoyé du roi de France auprès d'Edouard. Ses affaires prenaient la tournure la plus avantageuse, il était rentré dans Edimbourg, où son armée s'augmenta jusqu'au nombre de six mille hommes. L'ordre commença à s'établir dans toutes les parties. Il avait une cour, des secrétaires d'Etat, des hauts officiers. Le pays fournissait des subsides réglés ; les Anglais ne le menaçaient d'aucun côté; sa sécurité eût été entière s'il eût été maître du château d'Edimbourg. Il n'avait pas de grosse artillerie, il ne pouvait rien entreprendre contre cette forteresse.
A la, valeur, à la modération, à la générosité d'Edouard, la régence d'Angleterre avait d'abord opposé la proscription. ElJe essaya ensuite la calomnie, et enfin l'arme du ridicule, toujours sûre en France, mais impuissante sur le flegme anglais. On imprima et on afficha partout que le Prétendant venait renverser la religion dominante, persécuter les anglicans, et substituer le despotisme aux
lois du pays. Edouard protestait que jamais il n'attenterait à la liberté des cultes, et qu'il respecterait les immunités du peuple. La réi^ence exigea des fonctionnaires publics une iiouvelle forme de serment, conçue en ces propres termes : f abhorre, je déteste, je rejette comme un sentiment impie cette damnable doctrine, que des princes excommuniés ]jar le pape peuvent être , déposés ou assasHnés par leurs sujets, etc. Edouard répondait que si quelqu'un avait à craindre le fer des assassins, c'était celui-là seul dont on avait proscrit la tête. On fit sortir de Londres et de son territoire tous les prêtres catholiques, trop peu nombreux pour être redoutables, et on ne redoutait en effet que le courage d'Edouard et une armée conduite par l'enthousiasme, qu'échauffaient encore des succès presque prodigieux. Enfin on fit paraître un journal qu'on distribuait gratuitement, dans lequel on comparait les choses importantes faites pendant le règne de Georges II aux changements qui ne devaient pas manquer d'arriver sous la domination d'un prince catholique romain : les moines rétablis, les édifices publics convertis en couvents, un iésuite confesseur et ministre, plusieurs ports livrés aux Français, etc. Les partisans qu'avait Edouard dans Londres même écrivaient dans le sens contraire, et leur style ambigu et la modération qu'ils observaient ne donnaient aucune prise au g-ouvernement.
Le prince, à qui son ardeur ne permettait pas de s'occuper longtemps d'une guerre de JDlumo, sortit de nouveau d'Edimbourg, et enleva l'épée à la main Dundee, Drumond et New bourg.
Le roi Georges, de son côté, était revenu en Angleterre pour arrêter les progrès effrayants de son adversaire. 11 fit venir six mille Hessois
î1i4 PIGAULT-LEBRUN
et les garnisons hollandaises de Tournai et <le Dendermonde, qui, par la plus précise des capitulations, ne devaient faire aucun service pendant dix-huit mois. II mit sur pied ses milices; il engagea plusieurs seigneurs à lever des régiments à leurs frais ; il en fit revenir plusieurs de Flandre; il mit enfin dans ses préparatifs autant d'activité que la régence avait marqué de lenteur.
Ses alarmes augmentèrent, et la fermentation s'empara à Londres de tous les esprits quand on y sut qu'Edouard avait pris Garlisle, et qu'il avait poussé jusqu'à Derbi à trente lieues de cette capitale. Ceux qui n'avaient osé se déclarer hautement pour lui sur des espérances incertaines cessèrent de se contraindre. On buvait dans les tavernes à la santé du roi Jacques ; quelques ministres prononcèrent son nom dans les prières publiques ; le comté de Lancastre lui fournit un régiment entier. Chaque jour, à chaque instant, on apprenait quelque nouveau succès du prince. La consternation grossissait ses avantages et ses forces ; le désordre fut porté à un tel point que la banque et les boutiques de Londres furent fermées pendant vingt-quatre heures.
Depuis qu'Edouard était descenduenEcosse, ses amis pressaient sans relâche la cour de France de le secourir efficacement. Ils assuraient qu'il était facile de débarquer la nuit huit ou dix mille hommes et de l'artillerie Ils ne voulaient pas de vaisseaux de guerre ; il fallait perdre du temps pour les équiper, et le moindre retard pouvait être funeste. Ils demandaient les bâtiments de transport qui se trouvaient dans les ports de Calais, de Boulogne et de Dunkerque. Ils assuraient que dune marée à l'autre ces troupes débarqueraient à la côte d'Angle-
terre. Ils répondaient que dès qu'elles seraient à terre les trois royaumes se déclareraient. Ils désignaient pour les commander le duc de Richelieu, dont la réputation était déjà faite en Europe. Ils demandaient Lally pour diriger les détails et servir sous Richelieu. Enfin leurs sollicitations furent si vives, si opiniâtres, et les probabilités si bien établies par eux, qu'on leur accorda ce qu'ils demandaient.
il est certain que si le passage eût été libre, Is révolution se faisait; mais on rencontrait partout les flottes anglaises, et cette tentative manqua comme celles qui l'avaient précédée. On ne put faire aborder que quelques détachements, qui passèrent par la mer Germanique , et tournèrent ensuite à l'est de l'Ecosse. Le lord Dromond, officier au service de France, débarqua à Mont-Rose avec plusieurs piquets et trois compagnies du régiment Royal-Ecossais. Il se mit aussitôt en marche avec ses troupes pour se réunir à l'armée du prince. Partout où ils passaient, ils étaient reçus aux acclamations des habitants. Les femmes allaient au-devant d'eux, et conduisaient les chevaux des officiers par !a bride. Dans chaque maison ils trouvaient des rafraîchisements; c'était à qui les logerait.
Cependant Edouard touchait au moment qui devait décider de son sort. 11 le sentait, et il se servit de tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Il répandit des manifestes qui pressaient la nation de se joindre à lui; il promettait à tous protection et justice ; il protestait qu'il traiterait les prisonniers comme on traiterait les siens ; il renouvelait la défense d'attenter à la vie du roi Georges. Ces proclamations, remplies d'ailleurs de sentiments d'humanité, furent brûlées à Londres par la main du bourreau.
Déjà les avant-postes des deux partis s'élaierit livré de ces combats partiels qui ne décident rien, mais qui mènent à une affaire décisive. Edouard, trop avancé dans un pays qui ne se déclarait pas pour lui, craignait que les milices répandues dans le comté de Lancastre ne coupassent ses communications et ne le forçassent à se rendre faute de vivres. Toujours impatient de combattre, il fut cependant contraint de reculer et de rentrer en Ecosse. Pendant cette marche, son armée s'augmentait ou diminuait selon les besoins des'soldats, à qui il ne pouvait payer de solde réglée, et que, par cette raison, il n'était pas possible de soumettre à un service régulier. Il lui restait pourtant environ huit mille hommes lorsqu'il sut que l'ennemi était à six milles de lui, près des forêts de Palkirck, et en nombre infiniment supérieur. Il nen marcha pas moins à eux et leur présenta aussitôt la bataille. Ses montagnards se battirent de la même manière qu'à Preston-Pans et avec le même avantage. Un orage, qui soufflait au visage des Anglais, les favorisa encore; mais leur impétuosité leur devint fatale. Ils se trouvèrent débandés, rompus et mêlés parmi les Anglais, qui gardaient leurs rangs. Le prince vit le danger. et les fit reculer. Six piquets de troupes françaises les couvrirent, soutinrent et rétablirent le combat et leur donnèrent le temps de se rallier. Ils revinrent à la charge avec une nouvelle fureur, et enfoncèrent enfm les lignes anglaises. Les dragons s'enfuirent les premiers et entraînèrent l'infanterie. Les généraux, les officiers furent contraints de suivre la foule. Ils se jetèrent en désordre dans leur camp, entouré de marais et défendu par des retranchements.
EdouarJ, maîtie du champ de bataille, ré-
MON OKGLE THOMAS 127
solut d'achever la victoire et de forcer le camp malgré les ténèbres et Forage, dont la violence redoublait. 11 ne s'arrêta que pour donner le temps à ses montagnards de chercher et de retrouver leurs fusils, que, selon leur méthode ordinaire, ils avaient jetés au commencement de l'action. Il maicha aux retranchements lepée à la main. Les Anglais, déjà vaincus par la terreur, se dispersèrent et fuirent une seconde fois du côté d Edimbourg. Leurs tentes et leurs équipages furent les garants de cette double victoire.
Ces trophées, qu'Edouard devait à son intelligence autant qu'à sa valeur, faisaient beaucoup pour sa gloire et rien pour la décision de cette grande affaire. Ces actions fréquentes l'affaiblissaient insensiblement et le duc de Gumberland s avançait en Ecosse avec des troupes fraîches. Il entra à Edimbourg et se réunit aux débris de l'armée vaincue à Falkirch et à la garnison du château. 11 en sortit à la tête de toutes ces forces pour chercher le prince Edouard.
Celui-ci, convaincu plus que jamais de la nécessité de s'assurer d'une place forte, assiégeait le château de Stirling. L'approche du duc de Cumberland le força à lever le siège et à se retirer dans Inverness. Le duc ne lui donna pas de relâche; il passa la rivière de Spée, et se présenta à la vue d'Inverness. Edouard, qui doutait des dispositions des habitants, sortit de la ville, et se prépara à une bataille dont le résultat le portait sur le trône d'Angleterre, ou le faisait déclarer rebelle et traître à son roi.
Nous avons vu des armées de cent mille hommes en Allemagne, en Flandre, en Italie, décider à peine la prise d'une citadelle. Ici le destin de trois royaumes va dépendre de onze mille liommes du côté des Anglais et
128 pigault-lebrun
de sept à huit mille de celui du Prétendant. Si Edouard est battu, son parti est éteint pour jamais; s'il est vainqueur, le chemin de Londres lui est ouvert et la couronne lattend.
Les deux armées se trouvèrent en présence à deux heures après-midi, près d'un village nommé Culloden. Le duc de Gumberland avait l'avantage du nombre, une forte cavalerie et une artillerie parfaitement servie. Les Anglais avaient en lui la confiance que méritait le général qui avait si bien dirigé leur bataillon carré à Fontenoi. Ils étaient animés par le désir d'effacer la honte des deux défaites de Preston-Pans et de Falkirck.
Edouard, au contraire, ne livrait bataille que parce qu'il ne pouvait se maintenir dans Inverness. Celui qu'on force au combat a rarement l'avantage de la position, et il n'est jamais poussé par ces pressentiments intérieurs attribués, je ne sais pourquoi, à une cause surnaturelle, mais qui font toujours faire de grandes choses, parce qu'ils exaltent l'imagination. C'est ce qui arriva à Culloden. Les Ecossais se présentèrent mal; ils n'attaquèrent point à leur manière accoutumée. - Cette façon de combattre n'étonnait plus les Anglais; mais ils la jugeaient toujours dangereuse. Les premières décharges de l'ennemi mirent le désordre parmi les montagnards. Les Français firent la même manœuvre qu'à Falkirck, ils se portèrent en avant; mais les Ecossais ne se rallièrent point, et les laissèrent seuls exposés au feu. Les Français furent forcés de plier à leur tour, et la déroute devint générale. Edouard, blessé, fut entraîné par la multitude, obligé de fuir et de renoncer à toutes ses espérances, ayant à peine perdu neuf cents hommes. Le reste se dispersa du côté d'In-
verness, poursuivi sans relâche par les vainqueurs. Le prince, suivi de quelques officiers, fut obligé d-î passer une rivière à la nage et de l'autre bord, il vit les flammes et entendit les cris de cinq à six cents montagnards qui s'étaient réfugiés dans une grange, et que les Anglais brûlèrent impitoyablement. Le gain de cette bataille oui termina cette guerre, ne leur coilta que cinquante hommes tues etdeux cent cinquante
UIoSSqS*
Parmi les prisonninrs que fit le duc de Gumberland étaient tous les olTiciers français. L'envoyé du roi de France près d'Bdouard vint se rendre lui-même au duc dans Inverness, et ce qu'il y eut d'e.Ytraordinaire. on lui amena trois dames écossaises oui avaient combattu avec le prince à Preston- Pans. à Falkirck et à Culloden. Une quatrième, M'"« Seford, commandant un corps de^ montagnards, quelle avait levés ellemême, tut assez heureuse pour échapper
Le duc de Cumberland sentait la nécessité de disperser sans retour les rebelles (ce fut ^^fu ^^^%^.l^^ nomma alors, en politique le malheur fait les criminels). Il ne leur donna Po.l ^î^^^^ ^'\ respirer. Les soldats, à la laveur de leur obscurité, se cachaient aisément ou se retiraient dans leurs montagnes. Les othciersse rendaient, dans l'espoir d'obtenir grâce. Plusieurs lurent livrés par ces mêmes Ecossais qui la veille combattaient sous eux, ou qui formaient «les vœux Pecrets pour le prétendant. Edouard, Sullivan. Shéï'ohîî./^ quelques autres se réfugièrent d abord dans les ruines dun fort, d'où la faim les chassa bientôt. A mesure qu'ils marchaient, la misère se faisait sentir da vantage. Le chagrin les aigrit; ils en vinrent aux reproches. La division suivit. A chaque
MOW 0^aB TOOUAS. — T. I 5
tâÛ PiOA-ULT-LEBRUN
instant il s'en détachait quelques-uns.
Edouard resta seul enfin avec Siiéridan et Sullivan,
.11 marcha avec ses deux amis cinq jours et -cinq nuits sans oser sarrèter, en proie à ce qu'ont dhorrible la fatigue, la famine, et surtout le souvenir des espérances les mieux fondées et si complètement évanouies. Des détachements anglais étaient répandus partout, et leb soldats cherchaient le prince avec un acharnement que soutenait la somme promise à qui le livrerait. Il était à pied, ses hSibits étaient en lambeaux, sa blessure sans aip^pareil. L'excès des revers même aigrit son courage, et jamais peut-être il ne fut si grand qu'au milieu des plus affreuses cahmités.
Je vais me répéter souvent sans doute. UpÈ continuité de malheurs uniformes ramènent les mêmes situations, et par suite les mêm^s expressions.
Edouard arriva à un petit port nommé Arizaig, aousé par l'espérance de pouvoir s'y embarquer. Deux navires de Nantes, qui apportaient d-e l'argent, des soldats et des vivres, faisaient voile précisément vers ce port, et soutinrent un moment l'illusion. On lui rapporte qu'on le cherche dans Arizaig même; il est forcé de s'éloigner avant que ce;S deux bâtiments aient abordé. Il n'a pas fait deux milles, qu'il apprend que ces navires ont touché au port, et qu'à Ja nouvelle (ie Ja défaite de Cuiioden ils sont retournés en France.
O'Nel, officier irlandais an service d'Espagne, était venu dans un de ces vaisseaux, ir refuse de se rembarquer, il cherche, il trouve ie prince n'attendant plus que la captivité ou la mort. 1< lui dit que l'île de Stornay, la dernière au nord-est de l'Ecosse, est une retrai:e à peu près sûre dans ces \ire-
MO:S ONCLE THOMAS t31
miers moments. Edouard, touché du dévouement d'O'Nel, lui accorde aussitôt sa confiance et se laisse conduire. O'Nel détache une barque de pêclieur; Sullivan, Sheridan et lui rament tour à tour. Ils arrivent dans ille. A peine débarqués, ils aperçoivent dans î'éloignement un gros de soldats. Ils reconnaissent l'uniforme de l'armée anglaise ; ils n'ont que le temps de se jeler dans un marais ; ils y passent la nuit couverts par des roseaux et dans l'eau jusqu'aux reins. Au point du jour ils remontent dans leur petite barque, et se remettent en mer sans provisions et sans savoir où &e retirer. Un brouillard épais les rend plus incertains encore. Ce brouillard tombe; ils se trouvent au milieu d'une flotte anglaise.
Le prince alors oublie sa blessure et prend un aviron. Tous quatre forcent de rames pour gagner une petite îl'^ déserte, bordée de rochers, inaccessible aux vaisseaux et même à leurs chaloupes. Ils échappent encore à ce danger. Ils passent au milieu des ennemis, qui ne soupçonnent pas que c'est le fils du Prétendant qni fuit devant eux. Ils jDarviennent aux bas fonds qui environnent J'île ; ils se jettent à la mer, et tirent à force de bras leur nacelle derrière un rocher.
Il ne leur restait qu'un peu d'eau-de-vie. Des coquillages et quelques poissons secs abandonnés par des pêcheurs sur la plage soutinrent leur déplorable existence. Ils se cachèrent dans le creux d'une roche jusqu'à ce que le^ vaisseaux ennemis fussent hors de vue. Ils repartirent alors ; ils ramèrent d'île en île, cherchant partout un asile qu'ilte ne trouvaient nulle part. Ils eurent cependant quelques moments de repos dans l'île de Wight. De pauvres gens les reçurent et leur donnèrent quelques vivres: Ils se pro-
posaient de se refaire de tant de fatigues, lorsque des nfiilices ancrlaises débarquèrent dans lîle. Ils furent réduits à passer trois jours et trois nuits dans une caverne, abandonnés de ceux qui les avaient d'abord secourus : on aide Jes infortunés, on ne se sacrifie pas pour eux.
Ils se crurent trop heureux de trouver le moment de se rembarquer. Ils se sauvèrent encore dans une autre île déserte, où ils manquèrent absolument de tout. Forcés de se remettre en mer, et n'osant gagner le large avec une barque aussi frêle, il ne restait qu'un parti à prendre : c'était de retourner en Ecosse au risque d'être pris par les Anglais, qui sans cesse parcouraient le rivage. Il fallait mourir de faim ou s'y déterminer.
Ils rentrent donc dans leur nacelle, presque sûrs de trouver la mort sur ces côtes où Edouard avait un instant donné la loi. Ils y descendirent la nuit, et marchèrent à l'aventure, couverts de haillons que leur avaient donnés des montagnards. Au point du jour, ils rencontrèrent une je me demoiselle à cheval, suivie d'un domestique. La jeunesse et ce sexe font n^^îlre au moins la sécurité, et il fallait s'ouvrir à quelqu'un. Le prince aborda la jeune personne; c'était une demoiselle Mak'donall. dont la famille était attachée aux Stuarts. Le prince l'avait vue pendant le cours de ses succès, et se déclara à elle. M'^* Makdonall fond t en larmes en le retrouvant dans cet état. Le prince et ses amis s'attendrirpi.t avec elle; ils pleurèrent tous ensemble, et la douleur de la jeune Ecossaise s'accrut encore en pensant qu'elle ne pouvait rien pour un prince exposé aux dangers les plus cruels et les plus certains. Elle lui conseilla de s'enfoncer dans une caverne profonde qu'elle lui montra au pied
d'une montagne voisine. Non loin de là était la cabane dun montagnard sur la fidélité duquel il pouvait compter. Elle lui promit de l'y venir prendre, on de lui envoyer un guide sûr, si la fuite devenait possible.
Edouard et ses e-timables compagnons se réfugièrent dans cette autre caverne. Le paysan les secourut autant qne le permettait sa pauvreté. 11 leur donna ce qu'il avait de farine dor^e détrempée dans de l'eau. Deux jours passes dans un lieu obscur et humide empirèrent l'état du prince déjà malade. Son corps se couvrit de boutons purulents et d'ulcères. Les provisions du montagnard étaient épuisées, et les proscrits ne voyaient paraître personne.
Ils commençaient à désespérer, lorsqu'un homme, envoyé par M"^ Makdonall, so présenta A l'entrée de la caverne. Il leur avoua qu'il était impossible de trouver un vaisseau pour les passer en France; que la seule ressource nu'il leur restait était de se cacher dans la petite île de Bonbécula, chez un pauvre gentilhomme qui les recevrait volontiers et chez qui M"' Makdonall se trouverait à leur arrivée.
Ils attend nt la nuit; ils se hasardent à descendre au riv ige ; ils retrouvent la barque qui les a apportés; ils passent à Benbécula. Miif^ Makdonall s'était embarquée à quelques milles de là pour les aller joindre, et se concerter avec eux sur les moyens de pourvoir à leur sûreté.
Ils arrivent à la maison du gentilhomme qu'on leur a indiquée. Ils apprennent que cette nuit môme des satellites du gouvernement se sont emparés de lui et de sa famille. Le prince et ses amis so s «uvent dans dos marais, et y passent la journée. Vers le déclin du jour, O'Xel s'expose à tout, et sort
134 PIGAULT-LEJSRUA
de la boue et des joncs, pour aller à la découverte. Il trouve W^ Makdonall dans une chaumijre; il se croit hors de danger, lui et ses compagnons. Elle lui déclare qu'elle espère s-iuver le prince ea lui faisant prendre des habits de femme qu'elle a apportés avec elle; mais elle ajoule quelle ne peut sauver que lui, et qu'une personne de plus la rendrait suspecte. 0 Nei, Sullivan et Shéridan ne balancent point. Ils se sacrifient au salut d'Edouard. 1 (.m brassent en pleurant, s'éloigneatet s'abandonnent à lenr fortune.
Le prince, sous ses habits de femme, suit M^^* Makdonall. Elle le conduit dans l'île de Skie. La maison où ils sont retirés est tout à coup investie par des soldats. Edouard, sans se troubler, va leur ouvrir lui-même, et n'en est pis reconnu. Cependant le bruit se répand bientôt que le prince est dans l'île. Les perquisitions recommencent; il faut fuir de nouveau. Il se sépare de M^^^ Makdonall. Il marche dix milles, sans savoir où il va, et toujours sur le point d'être pris. Près de succomber de 1 >ssitude et de besoin, il arrive près d'une maison d assez belle apparence. Il s'informe, il apprend que le propriétaire avait constamment tenu pour le gouvernement. Trop génére-x lui même pour ne pas cioire à la générosit-^ il entre, il se nomme, et adresse au nentilhomme ces propres paroles : « Le nis de votre roi vient vou^^ demander du pain et un habit. Je sais que vous êtes mon ennemi; mais je vous crois assez de vertu pour ne pas abuser de ma confiancâ et de mon malheur. Prenez les naisérables vêtements qui me couvrent, et gardez-les. Vous pourrez me les apporter un jour dans le palais des rois de la Grande- Bretagne. -^ La délation n'entrait pas encore dans le code des nations civilisées. Le gen-
tilhomme fit ce qu'Edouard devait attendre d'un homme d'honneur. Il le vêtit, le nourrit, le logea, et lui donna les moyens de sortir de l'île.
Arrêté depuis pour l'avoir reçu, et traduit devant la cour, établie à Edimbourg, pour juger les rebelles, ce gentilhomme répondit avec franchise aux inlerrogations de ses juges. Il leur redit les paroles que lui avait adressées le prince, et sa justification se ré duisit à ces mots : « Que ce ui d'entre vous qui, dans une telle circonstance, eût pris sur lui de le trahir, prononce le premier mon arrêt de mort. » Il fut renvoyé absous.
Edouard, sans cesse environne d'ennemis, ne savait plus où traîner sa misère. Il pensa que la tribu de Morar, qui lui était généralement attachée, l'accueillerait dans sa détresse. Il repassa donc en Ecosse. Il erra dans le Lokaber, et dans le Badenoch. Ce fut là qu'il apprit que sa bienfaitrice, M"* Makdonall, était aussi arrêtée, que ses partisans qui s'étaient dérobes aux recherches étaient condamnés par contumace, et enfin que deux bâtiments légers , expédiés de France, avaient abordé heureusement sur la côte occidentale de l'Ecosse, à l'endroit où ce prince était d'abord descendu seize mois auparavant. Ce qui prouve invinciblement que le parti n'était que comprimé, c'est que ces deux vaisseaux étaient mouillés depuis trois mois près des côies. sans que personne en donnât avis au gouvernement.
Pendant ce temps on avait inutilement cherché le prince. Edouard, craignant de se confier, se dérobait également à tous les yeux. Trouvé et armé enlin par des serviteurs que l'jnutilité de it.ui-s premières démarches n'avait point rebulcs, il arriva par les montagnes, et à travers mille dangers, :à
i36 PIGAULT-LEBRUN
l'endroit où il devait s'embarquer. Il vogua heureusement jusqu'à Ja vue de Brest, et il en trouva le port bloqué par une escadre anglaise. Il fallut changer de direction. Il regagna la haute mer, et tourna ensuite du côté de Morlaix. Une division anglaise y croisait. Il échappa encore à ce nouveau péril, et débarqua enfin au port de Saint- Pol-de-Léon,avec quelques amis qui l'avaient rejoint au moment de son embarquement.
Pendant qu'Edouard errait, poursuivi d'île en îie et de caverne en caverne, le duc de Cumberland entrait triomphalement dans Londres, et le roi Georges effrayait par l'appareil de la justice ceux qui tenaient encore intérieurement pour son compétiteur au trône. Il commença par faire porter dans les rues de Londres les drapeaux pris à Culloden. L'étendard royal du prince était entre les mains du bourreau : les autres étaient traînés dans la boue par des ramoneurs de cheminées, et tous turent brûlés par le bourreau.
Cette misérable farce, qui prouvait seulement comh'cn Edouard avait paru redoutable, fut le prélude des scènes tragiques qui se multiplièrent bientôt. On exécuta d'abord dix-sept officiers, qu'on traîna sur la claie au lieu du supplice. On les pendit, on leur fendit le ventre, on leur arracha le cœur, et on leur en battit les joues. Deux jours après, trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tête.
Les lords anglais Balmerino, Kilmarnoch et Cromarty furent jugés par les pairs d'Angleterre. Tous trois, convaincus d'avoir porté les armes pour le Prétendant, furent condamnés à mort. Lady Cromarty enceinte, et déjà mère de huit enfants, alla avec eux se jeter aux pieds du roi, et obtint la grâce de
son mari. Les deux autres furent décapités. Le gouverneur de la tour ayant, selon l'usage, crie : Vive le roi Georges! Balmerino cria tout haut : Vivent le roi Jacques et son digne fils ! et il présenta sa tête.
La vengeance s'étendit sur tous ceux qui avaient pris part à la rébellion. On en îit mourir vingt à Carliste, trente à Jorek, soixante-dix à Penrith et à Brumpton, et cinquante-six à Londres. Un prêtre anglican avait demandé l'évêché de Garlisie à Edouard, pendant qu'il était maître de celte ville. 11 fut condamné à mort, et conduit au gibet revêtu des habits pontificaux. Enfin, on fit tirer au sort les soldats et les bas officiers qu'on put prendre. On en supplicia un sur vingt; les autres furent déportes auxcolonies.
De toutes les victimes de la rigueur de Georges, celle que plaignirent également les deux paitis, fut le lord Devenwater. Son frère aîné, qui dès 1715 avait pris les armes pour le Prétendant, avait eu la tête tranchée a Londres. Son frère cadet, employé au service de France, et pris par les Anglais pendant le cours de cette dernière révolution, avait subi le même sort. Devenwater voulut que son fils, encore enfant, montât sur l'échafaud, et il lui dit : « Soyez couvert de mon sang,et apprenez àmourirpourvos rois.»
Enfin le dernier pair qui tomba sous la hache du bourreau fut le lord Lovât, âgé de quatre-vingts ans. Il marqua la plus grande fermeté, et avant que de recevoir le coup il répéta ce vers d'Horace :
Dulce et décorum est pro patriâ mort.
Il semblait qu'Edouard, rentré en France, n'avait plus a re louter que de mener une vie obscure, insupportable aux hommes qui se sentent nés pour de grandes choses. Un
1 3 8 PIGA'ULT- LETBR U«
dernier coup lui était réservé, et ce fut de tous celui auquel il so montra leplus sensible.
Trois ans après sa triste expédition, la France et les puissances alliées, également épuisées et las'^es de la guerre, envoyèrent des ministres à Aix-la-Chapelle pour traiter de la paix. La première condition qu'y mirent les Anglais, fut que Louis XV renverrait de ses Etats le tîis du Prétendant. Les plénipotentiaires de France ob3er'V3rent que cette paix même allait mettre le prince dans Timpossibilité de rien entreprendre. Les ministres du roi Georges insistèrent, et on ne crut pas devoir recommencer la gaerre uniquement pour les intérêts d'Edouard. Il fut sacrifié au repos de la France.
Quand on lui annonça qu'il fallait sortir du royaume, il répondit que le roi lui avait promis de ne jamais l'abandonner, et gu'il ne partirait point. Son cara^-tère, aigri par tant dé revers, le tit résister aux remontrances, aux prières, et entin aux ordres les plus précis. On se crut obligé alors de s'assurer de sa personne, et on vint pour l'arrêter. Il se défendit; mais il fut pris, chargé de fers, jeté dans un fiacre et conduit en prison, d'où on le tira bientôt pour le mener hors des frontières. Depuis ce temps, ce prince qui, par sa jeunesse et ses qualités, méritait un meilleur sort, vécut ignoré de toute la terre, et avec lui s'éteignit cette longue suite de rois, si constamment infortunés.
Qu'est-ce qu'un roman? Un ramas d'événements imaginaires, qui amusent ou en-
nuient, et qu'on oublie après les avoir lus. Qu'est-ce que l'histoire? Des faits réels, clé- Mgurés, tronqués, mutilés par l'erreur ou la passion de l'écrivain. L'historiographe d'un roi fait des hommes libres des brigands; l'historiographe républicain veut que tous les rois soient des tigres; les écrivains qui ne tiennent à aucun parti (l'abbé de Vertot, par exemple), adoptent tel héros, ajoutent à ses qualités et transforment quelquefois ses vices en vertus. Cet abbé de Vertot. puisque je tiens celui là, écrivait l'histoire de Malte. Il en était au siège de Rhodes, il attendait sur ce siège des mémoires qui n'arrivaient pas. Il s'érige en généralissime du Grand Turc et en grand maître de l'ordre de Malte. Il attaque la place, il la défend, il la prend enfin, et les mémoires arrivent au moment où l'abbé finissait de conquérir l'île entière.
Les mémoires ne ressemblaient pas du tout à ce qu'il avait imaginé. « J'en suis fâché, dit-il, mon siège est fait, je ne le recommencerai pas. »
Lequel vaut mieux, à votre civi?, ou du roman qui s'oublie, ou de l'histoire qui vous burine l'erreur sur le périoste du crâne? L'un et l'autre n'ont de valeur, selon moi, que celle que veut bien leur accorder le lecteur, et tous deux ressemblent à la lanterne magique, où on voit paraître tour à tour le soleil et la lune, le milron, le Père éternel et ;4me Gigogne. Je vous ai longuement entretenu de princes, de montagnards, de rois, de palais, de cavernes, de sucés et de défaites ; je reviens à mon oncle Thomas, et ce que je vais vous raconter e^t aussi vrai que le siège de Rhodes par l'abbé de Vertot. Vous en retiendrez ce qu'il vous plaira.
Le régiment de Lally était en garnison k Nantes lorsqu'EdJOuard s'y embarqua, et
voilà pourquoi le comte y avait fait venir mon oncle. Il espérait obtenir un ordre du ministre pour faire passer le régiment avec le prince ; on lui refusa l'ordre, et voilà pourquoi le régiment res a à Nantes. Mais comme M. de Laily pensait à tout, il prévit que pendant la traversée Sa Majesté future aurait besoin d'un garçon de chambre et dun marmiton pour !e service de sa personne et de sa table; d'un musicien pour l'amuser à bord, et d'un trompette pour rassembler les montagnards à terre. Mon oncle n'était pas porté sur les contrôes du régiment, et voilà enfin pourquoi on le fit partir avcC le royal aventurier.
Thomas, qui n'avait jamais respiré l'air de la mer, eut mal au cœur en mettant le pied sur le vaisseau, ce qui fut cause qu'on l'envoya dans l'entrepont, où il coucha entre un sac de biscuit et une bouteille de rhum, rendant sans cesse et réparant à mesure qu'il rendait. I: ne guérit qu'en descendant en Ecosse, ce qui fut cause encore que le prince ne s'occupa point de lui, et l'avait même oublie. Mais, dès qu'Edouard eut touché la terre ferme et salue le sol natal de ses pères, Thomas sortit de son trou. Dès que dix ou douze montagnards se furent rassemblés autour du piince, il tira de sa poche son turlulutu, et, tantôt fifre, tantôt jouant de la cornemuse, que quefois tambour, plus souvent soldat, insensible au péril, et sabrant quelques Anglais quand il en trouvait l'occasion, il avait aidé à vaincre, à Preston-Pans, à Falkirk, et lors de la déroute de Gulloden, il avait la perspective d'être bientôt maître de musique de la chapelle du roi Jacques, on tambour-mcijor de sou régiment des gardes, ou page, ou aide de cuisine. Mais cette chienne d'affaire, en ruinant les espérances
du prince, envoya les siennes au diable. Trop heureux de n'èLre pas sabré, il courait avec les autres, aussi vite que le permettaient ses jambes, courtes encore, lorsque trois ou quatre dragons anglais, qui couraient aussi, et beaucoup plus vite que lui, parce qu'ils étaient à cheval, le décidèrent, non pas à les attendre,
La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est utile,
mais à se coucher parmi les morts, pour le» laisser passer.
Le dernier qui passa, j'entends le dernier cheval, lui pinça l'oreille avec le bout de son fer, et la pinçi si bien que mon oncle en sauta deux pieds de haut, et en retombant il vit qu'il était seul avec des morts, et par conséquent maître de prendre le parti qu'il aviserait dans sa sagesse. Il commença par faire de son uniforme ce qu'il avait fait à Paris de la livrée de M. lambassadeur. Il le quitta, parce qu'il sentait que ce ne pouvait pas être un titre de recommandation dans la circonstance actuelle; et, par suite de cette idée, il pensa qu'il valait mieux, ce jour-là, ressembler à un Anglais qu'à qui que ce fût au monde. D'après ce raisonnement, il chercha si, parmi ceux qui venaient d'avoir la complaisance de se faire tuer pour une affaire qui ne les regardait pas, il n'en trouverait pas un à peu près de sa taille.
Un jeune enseigne de son âge, que le lord son père avait envoyé à la guerre, au lieu de l'envoyer à l'école, était parmi les morts. Habit rouge, parements et revers bleus, agréments en argent, sabre à monture do même métal, la montre au gousset, et, sans doute, une bourse bien fournie dans la poche; mon oncle trouva très convenable de s'ac-
142 PIGAULT-LEBRUX
commoder de tout cela, et il se mit en devoir de dépouiller le mort.
Le jeune enseigne, qui avait de paraître tel les mèm-^s raisons que mon oncle, et qui se portait aussi biea que lui, ne vit pas plutôt à quel ennemi il avait à faire, qu'il se mit sur son séant, et reprit son sabre. Mon oncle, étonné d'abord d'un mouvement auquel il ne s'attendait pas, se remit bientôt et chargea l'Anglais, en jurant qu'il aurait sa dépouille. Voilâmes deux lurons attaquant, parant, avançant, reculant, et s'allongeant parfois des coups de sabre à se pourfendre tous deux. La lame de mon oncle s'engage dans la monture de son adversaire; il fait un saut en arrière, et : étire son fer si vivement, qu'il tranche net le petit doigt de milord à la première phalange Milord, qui voit son sang pour la première fois, se croit mort tout de bon, et demande quartier. Mon oncle, vainqueur, lui donne la vie, mais il le déshabille complètement. Il ne lui fait pas même giîâ-ce de son caleçon.
J'avais envie de mettre ce gi^and combat sanglant en grands vers bien ronflants ; mais j'ai pensé qu'il pouvait fournir un épisode à quelque poète épique, et je lui en ai laissé le plaisir.
Mon oncle, vêtu en officier d'importance, prit tranquillement le chemin d'Inverness.Il saluait de la main les Anglais qu'il rencontrait; il riait, en voyant les Ecossais fuir devant lui, d'aussi loin qu'ils l'apercevaient, il entra dans la ville, persuade de sa bonne mine, et plus encore du besoin de dîner.
Il cherche dans le gousset de l'ens-igne, et il y trouve une trentaine de guinées. Rassuré sur son existence, il va droit à la meilleure auberge, qu'il connaissait, parce qu'Edouard y logeait la Teille. f:ile était occupée
MON ONCLE THOMAS l-i-'S
alors par le duc de Cumberland et son étatmajor. •■
Le tavernier, très poli ce Jour-là envers'les officiers anglais, salue respectueusemenl mon oncle et l'invite à le suivre. Mon oiaole. pendant sept à huit mois passés dans les montagnes, avait appris passablement l'écossais. I! ne se fait pas répéter l'invitation; il marche sur les pas de son guide. Celui-ci le mène à une chambra doù s'exhalait une odeur délicieuse. Il ouvre la porte, Thomas entre et trouve à table le général anglais et sa suite.
Sa position était embarrassante. S'enfuir. c'était se déceler, et il eût été pris à quatre pas. Rester était aussi dangereux. Des deux partis, il choisit celui qui le flattait le plus; il se mit aussi à table.
Le duc, cho:iué d'une familiarité à laquelk il n'était pas accoutumé, en marqua son mécontentement à ses ofliciers. Mon oncle ne savait pas un mot d'anglais; il ne se doutait pas qu'il fût question de lui. Il mangeait avec avidité et avait grand soin de se servir' les meilleurs morceaux. Il réfléchit cependant qu'aussitôt qu'on lui adresserait la parole, la fourberie serait découverte; mais il pensa en même temps qu'on ne lui ferait pas rendre ce qu'il aurait avalé, et il se d.^cidaià boire et à manger jusqu'à ce qu'on le mit à la porte.
Le duc connaissait l'uniforme. Il savait que le lord un tel avait son fils enseigne dans le régiment; il avait vu le père à la cour, il ne connaissait pas le fils, et par égard pour le premier, il marqua de l'indulgence au second. Il s'amusa môme de sa voracité, et de temps en temps il lui adressait quelques mots. Mon oncle le regardait d'un air bête, ne répondait rien, voyait l'o-
144 PIGAULT-LEDRUN
rage qui se formait, mais ne perdait pas un coup ae dent.
Le duc, étonné du silence de l'insatiable mangeur, demanda à ses offiL-iers ce qu'ils en pensaient. Us crurent que la frayeur, naturelle à un enfant de cet âge, avait dérangé ses organes. Le duc ajouta qu'au moins elle ne lui avait pas ôté l'appétit.
On n'est pas longtemps à table après une Yictoire, lorsqu'il reste des ennemis à poursuivre. Déjà la générale battait dans tous les quartiers de la ville, et le colonel du régiment dont mon oncle portait l'uniforme entra pour prendre les ordres de son généraL
Imaginez-vous ia surprise de cet officier en voyant son habit sur le corps d'un inconnu. Figurez-vous mon oncle, interdit de la manière dont le regarde le colonel, laissant tomber sa fourchette et n'ayant pas la force de mâcher son dernier morceau. Voyez enfin le duc de Cumberland demandant l'explication d'un tableau muet auquel il n'entendait rien encore, mais qui annonçait quelque chose d'extraordinaire.
Le colonel répond quun drôle, et peut-être un espion, a endossé l'uniforme de son régiment. Il prend mon oncle par une oreille. C'était justement celle qu'avait foulée le cheval du dragon, et la douleur qu'éprouve le patient lui Tait pousser un god dam qui lui vaut un soufflet et un coup de pied au cul. Il repond encore à cela par de nouveaux god dam, et c'est tout ce quil pouvait dire : c'était le seul cri qu'il eût entendu des Anglais vainqueurs ou en fuite, et ce mot, employé dans tous les cas, lui paraissait ^(j/'oncî dt la langue.
Cependant, le duc de Cumberland fait cesser les voies de fait, et interroge luimôme Tespion prétendu. A chaque interpel-
iation, Thomas répète son god dam du ton le plus humble. Tout le monde se regarde; on ne sait que penser, lorsque mon oncle, très inquiet du dénoûment, s'écrie en français : « Sacredieu! où me suis-je fourré! »
Le duc et la plupart de ses officiers savaient notre langue; elle fait partie en Angleterre de l'éducation. Dès lors on commença à s'entendre. Mon oncle, interrogé dans oon idiome naturel, répond avec précision et originalité. 11 raconte les faits, il intéresse, il amuse. Une seule chose tracassait le colonel, c'était de savoir où il retrouverait son enseigne, que son père lui avait expressément recommandé. D'ailleurs, il ne croyait pas que mon oncle fût coupable pour s'être battu bravement, et le duc lui pardonna volontiers d'avoir dîné à ses dépens.
Les Anglais aiment les gens de cœur, parce qu'ils en ont, et sans cela nous n'aurions pas de mérite à les battre. Ceux-ci demandèrent à mon oncle s'il voulait servir le roi d'Angleterre. Il répondit que, pourvu qu'on l'habillât et qu'on le nourrit, il lui était égal de jouer du fifre pour Jacques ou pour Georges. Aussitôt on lui fait quitter l'habit de l'enseigne, on lui en donne un de trompette,* on lui met un cheval entre les jambes, et le voilà sonnant la charge contre Edouard, pour qui, quatre heures auparavant, il sonnait la retraite. Cette conduite nétait pas très régulière, mais mon oncle ne se piquait pas de régularité.
Le petit lord, resté nu sur le champ de bataille, n'était pas si -madré que Thomas. l\ passa à se désoler deux heures qu'il pouvait employer plus utilement. Il finit enfin par où il aurait dû commencer. Il s'enveloppa le doigt d'un mouchoir qu'il trouva dans la poche d'un vrai mort, il endossa la défroque
î 4 C PIGAULT-LEBRU-N
de mon oncle et prit tristement le chemin d'Inverness. Arrivé aux. avant-postes, il est pris pour un Français qui ne sait où donner de la tète, et qui vient se rendre prisonnier avec les autres. Le cerveau encore échauffé par la poudre et l'eau-de-vie, deux Anglais le saisissent brutalement; il .veut s'expliquer. on ne l'écoute point; il résiste, on le bourre et on le traîne dans une cave, oij on l'enferme, au pain et à l'e ;U, avec une soixantaine de malheureux, que le défaut d'espace obligeait à se tenir debout.
Deux jours après, les esprits étant calmés, on commença à s'occuper des détails. Le duc envoya un officier major visiter les prisonniers" avec injonction de traiter les Français selon les lois de la guerre. Il était temps. Vingt-quatre heures encore, et ceux-ci périssaient de misère dans leur cave. C'est une belle chose que la guerre !
Le petit lord eut à peine aperçu l'officier anglais, que, fend lot la presse, il courut embrasser ses genoux et lui conier sa déplorable histoire. L'ofiicier le consola, le secourut et le fit conduire à son régiment. Son colonel lui rendit les effets dont Thomas l'avait dépouillé, lui délivra un certificat qui attestait qu'il avait été blesse en combattant glorieusement pour son roi, et le renvoya à Londres, guérir son doigt au près de sa maman.
Mon oncle, enchanté d'être à cheval, trottait de monts en monts, soufflant dans sa trompette. Plus il souillait, moins il avançait les affaires du roi Georges, parce que les proscrits, avertis par le son aigu de la trompette, se réfugiaient d^ns le premier trou, et laissaient passer les limiers royaux. Son colonel, qui s'aperçut enfin des effets huisibles de l'instrument, renvoya le musicien à Inverness.d'oii on l'envoya à Carlisle.
de là à Durham et de Durham à Newcastle, où il trouva le duc de Cumberland occupé des préparatifs de sa pompe triomphale. Il agrégea mon oncle à la masse des musiciens qui devaient ouvrir la marche, et mon oncle, en reconnaissance de cette distinction, pendit à l'arçon de sa selle la trompette dont il sonnait fort mal, et tira son tligeolet de sa poche.
Dès le premier pas, le trompette major secoue les oreilles, et bientôt sa canne voltige sur les épaules de Thomas, ].arce qu'il dérangeait l'harmonie. En effet, il jouait un air français, et il était permis au ménétrier en chef d'être choqué de la dissonance; mais Thomas n'en savait pas d'autre, et il trouvait très déplacées les manières du trompette major/ «
Il avait appris, je ne sais oii, qu'à quelque prix que ce soit, il faut se concilier la bienveillance des gens en place, surtout de ceux à qui on a directement affaire. Si cette bienveillance n'est pas toujours profitable, au moins elle empêche de nuire, et c'est beaucoup. Mon oncle renonça donc au plaisir d'enchanter les oreilles des habitants, qui étaient sur leurs portes, à leurs fenêtres ou dans la rue, et il ne douta point de mériter les bonnes grâces de son chef, en remettant dans sa poche l'instrument qui lui avait déplu. Pas du tout. La canne roula encore, parce qu'il ne jouait plus. Il y avait de quoi se donner au diable, et mon oncle, qui n'était pas endurant, sortit dç la file, et se disposait à piquer des deux. L'impitoyable inajor lui barre le passage. Mon oncle jure et crie à tue-tête; on n'entend pas un mot de ce qu'il dit. On comprend seulement, ou on croit comprendre qu'il ne sait pas la marche qu'on joue, et on la lui attache notée
à la batte de sa selle. Il ne connaissait pas une note, mais il vit bien qu'à toute force il fallait jouer. Il crut qu'il suffirait, pour avoir la paix, de changer l'air qui déplaisait si fort au trompette major, et qui lui avait valu lapremière bastonnade. Il conamençi au hasard un Dupont, mon ami, qu'mterronipit aussitôt la canne, et mon oncle, outré de rage, ne se possédant plus, saute de son cheval, saisit une botte du major, lenlève, lui fait perdre les arçons et l'envoie rouler dans un tas de boue. Deux musiciens se détachent et courent après lai. Il se glisse entre les chevaux, il court, il s'arrête, il fait des crochets, il repart, il se trouve à côté du duc de Gumberland et saute en croupe derrière lui, bien sûr qu'on ne viendra point ie bâtonner là. Deux officiers majors, indignés de sa témérité, le menacent du plat de leur sabre. Le duc tourne la tête et reconnaît le jeune Français.
Celui qui avait balancé à Fontenoy les talents de Maurice de Saxe, et qui venait de pacifier l'Angleterre, ne pouvait se fâcher sérieusement d'une telle escapade. Un grand homme ne croit pas qu'on puisse lui manquer. Il n'est d'insolents que pour ceux qui n'ont de leur place que l'habit. Le duc, instruit de ce qui s'était passé, convint que lui seul avait tort dans cette affaire, et qu'il aurait diî informer le trompette major que mon oncle n'entendait pis l'anglais. Il le fit venir, rit un peu de l'état où l'avait mis le jeune Français, lui recommanda de le ménager et de lui donner un maître démarches anglaises. Que d'hommes puissants font tous les jours des sottises, et ne daignent ni les réparer ni même en convenir!
La canaille de tous les pays est insolente. Celle d'Angleterre, qui se croit libre, et qui l'est, quoi qu'on en dise, joint à l'insolence
le sot orgueil et parfois des actes de violence, surtout envers les Français, contre qui le gouvernement nourrit avec soin la haine la plus invétérée. C'est ain.-^i qu'oo cherche à persuader ailleurs que tous les Anglais sont des lâches et des fripons, ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait ea Angleterre et en France de très braves et de très estimables gens; mais partout les gouvernés ont la vue basse, et on leur ôte leurs lunettes. 11 faut bien qu'ils se laissent conduire par ceux qui les portent.