CHAPITRE X
Thomas soutient de son mieux la dignité du nom français.
Mon oncle ne tarda pas à sentir les effets de cette antipatliie nationale dont j'avais l'honneur de vous parler à l'instant. Il fui assez tranquille jusqu'à Londres, parcequ'on savait que la croupe du cheval du duc était toujours là; mais quand le régiment eut laissé dans la capitale le prince assoupi sur ses lauriers, il retourna à Oxford, sa garnison, et c'est là que le trompette major et les autres se montrèrent ce qu'ils étaient, c'està-dire des Anglais de la plus détestable espèce. Un vieux hautbois, chargé de lui enseigner les airs anglais, le rudoyait, le bâtonnait, et trouvait qu'il faisait tout mal. quoiqu'il fît tout bien, quand on ne lui donnait pas trop d'humeur. Les hommes faits lui prodiguaient les taloches, ses jeunes camarades l'appelaient ordinairement french dog (1), ce qui d'abord ne l'affectait pas infi-
(1) Chien de Français.
niment, parce qui! ne savait pas l'aDRlais r mais Ils lui volaient ce qu'ils pouvaient de sa pitance journalière, ce qui était plus sérieux et le trompette major le commandait de toutes les corvées.
^,l?"^"?^^^S'' ^ois envie de déserter. La difficulté netait pas de s'e?quiver de la viiie mais comment sortir de l'île? Mon oncle nageait fort bien, mais il n'est pas de nageur qui passe de Douvres à Calais. Il fallut donc prendre patience. Il patienta, ou plutôt il enragea une année tout entière, pendant laquelle il soufTnt tout ce qui peut humilier un i^rançais intérieurement ])ersuadé au'il vaut un antre homme, quel qu'il soit
Il était biave comme nn Romain, vif comme un Gascon, rancuneux comme une vieille dévote, et Vigoureux comme on l'est à quinze ans quand on a reçu de la nature un bon tempérament. Avec ces avantages, on ne peut pourtant pas échiner tout un régiment; avec tous ces avantages aussi, on ne peut toute sa vie s'abreuver de dégoûts et d'opprobres. Mon oncle, excédé, poussé à bout, jura de mourir, s'jI le fallait, plutôt que de soufTnr aavaniage. i ^ uo
. Mais Thomas n'était pas un garçon à mourir comme un sot. c'est-à-dire à s'expédier lui-même. Il voulait au moins que sa mort devint fatale à ses ennemis. Il commençait a très bien savoir l'anglais, et un jour que la chambrée était réunie autour de la lamelle, il harangua l'assemblée en ces termes : a Vous êtes des gredins qui vous prévalez de l avantage du nombre pour me turlupiner. Je vous préviens que cela me déplaît, quil est temps que cela finisse, que je suis un chien à vous sabrer tous, et que
iff>?,^«^"^^^^ 9"^ m'appellera french dog aura artaire a moi. »
MON ONGLE THÛMlAS 1^1
A peine a-t-il fini de parler que tous répètent à la fois le mot qui lui blessait ] oreiUe. Il tire son sabre et defiele plus adroit. Le plus fort met son sabre et son habita terre et se présente les poings croises, et la tête inclinée à la manièie des béliers. Mon oncle répond qu'il est soldat et qu'il ne se batpa^ à coups de po:n/. On lui repUque qu'on est pendu en Angleterre quand on met l'épée à la main ; mais qu'on peut y tuer son homme d'un coup de tête sans que la justice
Dans tous les pays du monde les hommes sont plus ou moins enragés et la rage varie selon le climat et lusage. Au Japon, par exemple, on s'ouvre le vendre en présence de son adversaire, et il est obligé d eu faire autant, à peine de passer pour un lâche. H^iii Italie, on fait poignarder son ennemi, ce qui est plus commode. En Espagne on lui ajlonge des coups d'é-jée aveo une gravite a faire mourir de rire. En France, on rnonte avec lui dans un fiacre, on le comble d honnêtetés en route, on descend au bois de boulogne et on lui laisse gaiement Je choix, de se couper la gorge ou de se brûler la cervelle. En Angleterre, on met perruque et habit bas au milieu de la rue, et on se donne des coups de tête et des coups de poing jusqu'à satiété. Ce genre de rage, le moins îou de tous, en ce qu'il est le moins dangereux, a ses règles particulières, auxquelles les combattants ne dérogent jamais, et que maintiendrait d'ailleurs ii gnlene. Il est défendu d'empoigner son homme par quelque partie que ce soit, ce serait un crime de le prendre aux cheveux, s'il en a, ou de le frapper à terre; on le tue deb.out.si on peut, et le vainqueur est reconduit en triomphe par les assistants émerveillés.
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Cela me rappelle une anecdote, très vraie et très peu connue, du maréchal de Saxe. Il était à Londres dans un de ces intervalles où les hommes, las de s'égorger, avaient signé un de ces traités qui nobligent qu'autant quon veut bien les tenir, ou qu'on n'a pas la force de les enfreindre. Le maréchal de Saxe donc se promenait dans son carrosse, et son cocher se prit de querelle avec un boueur fortement constitué. Le boueur arrête l'équipage, ouvre la portière, et prie le maître de lui faire raison de l'insolence de son valet. Le maréchal, doué, comme vous le savez, ou comme vous ne le savez pas, d'une force de corps extraordinaire, laisse dans son carrosse son épée et son habit, et saute sur le pavé.
Si quelque chose peut prouver que le cœur humain r^'est qu'un assemblage bizarre de toutes les passions et de tous les extrêmes, c'est de voir aux prises avec un boueur de Londres le (ils d'un roi de Pologne, élu duc souverain de C^^urlande, vainqueur à Fontenoy et à Lawfeld.
Le maréchal reçoit le premier coup, et saisit son boueur par la nuque du col. Les spectateurs se récrient. 11 l'enlève d'un bras nerveux, et le lance dans son tombereau plein de boue. La populace, que séduit toujours l'extraordinaire, crie bravo! dételle les chevaux, et traîne chez lui Maurice de Saxe, qui pouvait s'applaudir de la seule de ses victoires qui ne coûtât de larmes à personne.
Depuis quelques années, les lords, qui ne se soucient plus de ressembler au petit peuple, ont adopté l'usage plus noble de se casser mutuellement la tête avec un pistolet. Cet exemple a été suivi par quelques officiers et autres, qui sont bien aises de singer les grands, et le pugilat est abandonné aux médecins, aux procureurs, aux marchands.
aux artisans, aux porte-faix, et aux ivrognes de toutes les classes.
Mais j'ai laissé mon oncle aux prises avec son camarade le trompette : voyons ce qu'il en advint. Thomas n'ayant pu convaincre son adversaire qu'un coup de sabre au travers du corps était plus dans 1 1 bienséaace qu'un coup de poing sur l'oreille ou dans les dents et, voulant étonner par un début d'éclat, s'exposa à tous les inconvénients d'un combat où il devait avoir le désavantage. En effet, il recevait dix coups pour un qu'il donnait, et le poing de l'athlète anglais tombait toujours d'aplomb sur son estomac ou sur sa tête. Mon oncle, opiniâtre à soutenir l'honneur national, ne reculait pas d'une semelle, et bientôt le sang lui sortit en abondance par la bouche. « Sacrebleu! s'écria-t-il, je suis bien dupe de me laisser assommer comme un bœuf, tandis que je peux hacher tous ces marauds-là! En garde, tous tant que vous êtes, ajouta-t-il en prenant son sabre, et s'il faut être pendu, nous le serons tous ensemble. »
MM. les Anglais font joliment le coup de fusil; mais ils n'aiment pas plus l'arme blanche qu'ils n'accueillent les Français. La proposition de mon oncle ne leur rit pas du tout; mais comme il se disposait à tomber sur eux, il furent forcés de se mettre en défense. Les lames ne furent pas plutôt à l'air que Thomas, faisant le moulinet avec la sienne et décrivant un cercle autour de la chambre, attaquait, parait et frappait en même temps. En trente seconde, il a fait à cinq ou six ce qui! a appelé depuis des abreuvoirs à mouches. Les autres, effrayés, se sauvent sons les lits et sous la table. Mon oncle les en fait sortir l'un après lautre, en leur piquant les jambes avec la pointe de son
sabre, et les oblige tons à crier : Vivent les Français! Enchanté de ses prouesses, il allait donner la paix à ses ennemis moyennant certaines conditions qui se présentèrent aussitôt à son esprit inventif. Déjà il avait dicté la première d'un ton emphatique : c'était qu'à i"avenir on l'appellerait brave frenchman. Les autrr s sans doute étaient de la même force ; mais l'apparition subite de son maître de musique lui coupa la parole. Un nez d'un rôté, une orei le de l'autre, le sang qui coulait partout, et l'air de supériorité qu'affectait mon onc'e sur ses camarades, mettent le çnldfit-rimsicien au fait. Il lève la canne sur Thomas, et celui-ci, décidé à en finir, quoi qu'il dût lui en coûter, fait sauter d'un coup de dessous la canne au plancher. Le musicien crie qu'il a le rang de brigadier;
Thomas riposte <iuil s'en f qu'il se battra
ou qu'il recevra des coups de canne à son tour, selon la loi du talion, la seule qu'il veut connaître de s» vie. Le vieux hautbois, animé par l'esprit de corps, nui domine partout, peut-être même dans les troupes de Naples, ne peut consentir à payer de ses épaules; il ne souciait pas non plus de payer de sa personne. Cependant mon oncle s'est emparé de la porle : il f)resse, il faut être bâtonné ou mettre tlamberge au vent. Le bas officier se décide pour le parti le plus noble, et il est à peine en garde que Thomas lui allonge le coup <iii mancheUe et lui jette à ses pieds son poignet ft sun sabre.
Pendant que le maître de musique ramasse sa main droite avec la gauche, et que les autres lavent leurs blessures avec de l'eau fraîche en attendant mieux, mon oncle jette son sabre ensanglanté, enfile l'escalier et sort des cascrnt^s.' Les vaincus, que ne contient plus la .présence du vainqueur, pous-
EL
sent des cris du diable; on sort des chambres voisines, on accourt, on sinforme, on s'instruit, et on se met à la poursuite de Ttiomas qui était déjà loin.
Mon digne oncle n'ayant plus d'ennemis en face eut le loisir de peaser à l'embarras où il s'était jeté. Il avait tiré le sabre, et il avait coupé le poignet de son supérieur. 11 y avait de quoi être pendu deux fois. Selon lui, c'était tro|3 d'une, et il courait toujours sans savoir où se réfugier pour éviter le fatal cordon. On tient malgré soi à la vie, et en quelque état qu'on soit, il n'est lien tel que d'être. G est le cri de la nature, et la colère ne lui impose silence qu'un moment.
Une porte coclière se présente, le fugitif s'y précipite, et la ferme après lui. Il est arrêté par le concierge, qu'il renverse d'un coup de pied dans le ventre. Il traverse une grande cour, monte un escalier, parcourt un corridor, dont toutes les chambres sont fermées. Une seule est ouverte, ii entre. Elle est habitée par un jeune homme dune figure douce, et il se rassure. Le trouble qui l'agite ne lui permet pas de se souvenir qu'il parle à un Anglais. Il commence le récit de son aventure dans sa langue maternelle, et il n'a pas dit vingt mots que leieune homme a ôté la clef de sa porte et mis le verrou en dedans.
œ Milord et moi, nous ne partageons pas l'injustice de nos compatriotes envers les Français, dit le jeune homme à mon oncle quand il eut terminé son récit. Nous en avons plusieurs dans ce cabinet qui font nos plus chères délices. — Vous avez des Français enfermés dans ce cabinet? — Et cjup vous connaissez sans doute. — Peut-être bien, surtout s'ils étaient à la bataille de CuUoden. — Ohl ils étaient morts longtemps avant. — Et vous vous amusez avec des ca-
davres? — Non, avec des esprits, répond le jeune homme en souriant. — Des esprits! on m'en a beaucoup parlé; mais je voudrais bien en voir. » Aussitôt le jeune homme ouvre la porte du cabinet, et montre à mon oncle des rayons chargés de livres. « Ce sont là vos esprits? dit Ttiomas en éclatant de rire. — Et des esprits de la première qualité, Bayle, Molière, la Fontaine, Fénelon, Corneille, Montesquieu, Chaulieu, Racine... — La belle trouvaille que vous avez faite là! Mon maître d'ccoie avait une grande armoire remplie de ces esprits-là, et jamais je n'ai voulu les regarder. — C'est pourtant à ces esprits que vous dédaignez que vous êtes redevable de l'accueil que je vous fais et des secours que je vous donnerai. — Ma foi? — Nous ne lisons pas une de ces pages sans contracter une dette envers la France. Elle se monte déjà très liaut, et nous en acquitterons une partie... — Envers moi? — Sans même exiger que vous rendiez justice à ces grands hommes, vos bienfaiteurs. Etre leur malheureux compatriote est un titre cuftisant auprès de nous. — Et je suis le compatriote de Racine? — Certainement. — Malheureux, je n'en doute pas, et vous allez m'aider pour l'amour de lui! c'est admirable, ça ! — Je vais d'abord vous donner un de mes habits. — C'est très bien vu. — Vous êtes jeune, de ma taille, il vous rendra méconnaissable. » Et le jeine homme tire d'une armoire un habillement complet de femme d'une élégante simplicité, et mon oncle. ébahi, le regarde avec de grands yeux noirs que la surprise rend plus grands encore. « Ma contiance vous éionne, lui dit le jeune homme ; mais votre infortune et le besoin que vous avez de moi me répondent de vous. — Ce n'est pas votre confiance qui me
surprend; ce sont vos goûts qui me paraissent extraordinaires. Vous aimez à lire, vous aimez à vous habiller en femme; vous êtes un singu ier garçon! »
La conversation est tout à coup suspendue, parce qu'on a frappé à la porte. Mon oncle croit que c'est Je concierge qui le cherche, et qui aurait eu beau chercherdans une maison oxx il y avait cent locataires, et il courut s e;> fermer dans le cabinet aux esprits. «Ne craignez rien, lui dit le jeune homme; c'est milord, je le reconnais à sa manière de frapper. » Il ouvre, milord entre, lui prend une main, la serre, la baise, presse de ses lèvres celles du jeune homme, s'assied, et l'attire doucement sur ses genoux. Tiens, disait n-^on oncle à part lui, encore un goût plus singulier que les autres.
Le cœur a besoin de repos comme autre chose. Milord, plus calme, aperçut enfm Thomas, et il était naturel qu'il s'informât qui il élait. Il est des moments où la satisfaction intérieure dispose atout écouter favorablement, et le jeune lord, essentiellement bon, interrompit souvent son joli compagnon par un : Foi t bien, Fanny; à merveille ma tendre amie, et mon oncle passait d'un genre de stupéfaction à un autre, et de la stupéfaction il passa à la joie, lorsque milord proposa ce que son aimable amie n'eût osé faire.
Il arrête avec Thomas qu'il sortira le soir i^Oxford, habillé en femme; qu'il sera suivi d'un vieux domestique de conliaoce, qui porterades habits d'homme, enveloppés dans une serpillière; qu'il reprendra dans la première prairie le costume de son sexe; qu'il se rendra à pied au village où la diligence relaye; qu'il trouvera sa place retenue et payée pour Londres, sous le nom de Jeffris ;
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qu^à Londres il prendra la voiture de Douvres, et qu'à Douvres il présentera une lettre de recommandation au banquier Fector. qui trouvera le moyen de le faire embarquer.
Autant mon oncle était violent quand on le chiffonnait, autant il avait de cordialité pour ceux qui paraissaient seulement s'intéresser à lui. Jugez des transports qu'excitèrent les offres généreuses de milord. Thomas, qui pouvait aimer comme un autre, mais qui ne savait pas faire de cérémonies, sauta au cou du jeune lord et de sa séduisante amie: il les embrassa, et les embrassa encore en les pressant à les faire crier. Cet épanchement épuisé, il revint à son caractère. « Peut-être un jour, leur dit-il, aurezvous besoin de moi. Je ne le souhaite pas pour l'amour de vous; mais, sacrebleu!
dans tous les temps, le bras, le sabre et le sang de Thomas seront à votre service. — Voilà comme j'aime les remerciements, » lui répondit milord.
Une seule chose inquiétait mon oncle:
c'était la crainte qu'on lui demandât en route un passe-port qu'il ne pourrait exhiber, a II n'en faut pas, lui dit milord. — Comment, lorsque vous êtes en guerre avec une partie de l'Europe, que les troubles in-, térieurs sont à peine apaisés. — Qu'a de" commun la guerre avec la liberté individuelle d'un Anglais? — Mais les troubles... — C'est au gouvernement à les prévenir ou à les arrêter. Il serait plaisant que, dans un pays libre, on ne pût sortir de chez soi sans permission. D'ailleurs les passe-ports ne servent qu'à gêner les honnêtes gens, et ils sont très utiles à ceux qui ont quelque chose à craindre. — Bah! — Sans doute. Dans les circonstinces les plus ditficiles. on en obtient tant qu'on veut avec quatre témoins,
qu'on ne connaît souvent cjue pour leur avoir payé à déjeuner, et mnni de cette sauvegarde, on va intriguer où on veut. >>
Cette difficulté levée, mon oncle se disposa h S'C mettre en route pour la France. Il soupirait pour son pays natil, comme tous ceux qui s'en sont indiscrètement éloignés, et qui se troii\ent plus mal ailleurs.
Vous désirez savoir quel est ce jeune lord, obligeant, et sa jolie compagne, si douce et si compatissante. Le premier est le fils de lord Seymour; la seconde est la fille de Henry Thompson, marchand oisé de la cité de Londres. Mais par quelle singularité se trouvent- ils ensemble à Oxlbrd? allez-vous me demander encore. — Eh ! que diable, vous êtes bien pressé! Donnez-moi le temps de respirer; respirez vous-même, si vous en avez besoin, et passez au chapitre suivant.