‹ Mon opinion sur la dictatureChapitre 6 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En aucun cas, la Dictature ne se présente comme une inéluctal3le nécessité : pour repousser l'assaut de l'ennemi, soit intérieur soit extérieur, la Révolution communiste n'aura pas besoin de recourir à la Dictature ; elle n'en aura pas besoin pour procéder à la réorganisation de la vie économique ; pas davantage, pour acclimater dans la masse l'exercice de la Liberté.

Bien plus : ce régime qu'on nous représente comme seul capable d'assurer le salut de la Révolution serait, pour ce salut même, nuisible et dangereux.

Il est du devoir des révolutionnaires d'en dénoncer et d'en établir la nocivité et le péril.

A ceux qui nous objecteraient qu'il est tout de même prudent d'en prévoir l'éventualité et qu'il sera toujours temps d'y renoncer dans le cas où, contrairement à leurs prévisions, les circonstances ne rendront pas inévitable l'in^itution de ce régime, je réponds :

1° Que prévoir la Dictature à l'avance et propager dans les milieux révolutionnaires la conviction qu'il sera impossible de l'éviter, c'est travailler à la rendre inévitable ;

2° Que la combattre à l'avance, c'est, au contraire, travailler à en éviter la redoutable éventualité et, si les circonstances l'Imposaient, l'affaiblir par anticipation et en abréger la durée ;

3° Qu'il sera toujours temps de subir la Dictature, si les circonstances la rendent indispensable et que la tâche, alors, sera de la rendre la moins dure et la moins longue possible.

.le n'ai pas encore rencontré un camarade qui considère la Dictature comme chose désirable. Socialistes, syndicalistes, communistes, tous, y compris ceux qui font ouvertement campagne en faveur de la Dictature, déclarent que celle-ci est indésirable mais nécessaire, qu'il serait préférable qu'on pût l'éviter, mais que c'est une mesure à laquelle on sera dans l'obligation de recourir pour le salut de la Révolution. Tous reconnaissent que c'est un mal, mais, ajoutent-ils, un mal inévitable dont il faut, dès à présent, prendre son parti.

Ils ont besoin, au surplus, d'affirmer que ce mal durera le moins longtemps possible, qu'on y mettra fin aussitôt que la situation le permettra.

Ce qui dépasse mon entendement, c'est l'engouement opiniâtre avec lequel ceux qui n'hésitent pas à faire de semblables déclarations s^tiennent cette thèse de la Dictature. Ce qui m'ébahit non moins, c'est la facilité avec laquelle le plus grand nombre accepte cette thèse sans se donner la peine d'approfondir et tout comme si c'était chose définitivement établie et devenue indiscutable.

J'ai cherché, ailleurs que dans les raisons qui m'en ont été données, la cause de cet état d'esprit très répandu dans les groupes de militants.

Cet état d'esprit procède d'un regrettable et injuste dédain de la masse, dédain qui va chez certains, jusqu'au mépris et, chez d'autres, jusqu'à la haine.

A force de répéter et d'entendre dire que la masse est ignorante, qu'elle est lâche et servile, qu'elle n'a, au fond, que le sort qu'elle mérite, on a fini par en concevoir le mépris. Découragés par les risques et les difficultés de la lutte quotidienne et, enfin, par la lenteur des résultats de la propagande, beaucoup de militants en ont trop hâtivement conclu que la foule est irrémédiablement passive, stupide et veule et qu'il n'y a décidément rien à attendre d'elle.

Je prie ces camarades de comparer nos forces à celles de notre adversaire de classe : le Capitaliste.

Pouvoir, Richesse, Presse, Ecole, Caserne, Eglise, celui-ci possède tout. Nous, nous ne possédons rien que notre profonde conviction et l'excellence de notre cause.

Nous sommes une poignée, sans argent, sans situation, presque sans journaux, surveillés, traqués, persécutés, mis à l'index, marqués à l'encre rouge. /

Nos adversaires ont des ressources énormes, des situations de tout repos, tous les journaux à fort tirage ; ils disposent de toutes les puissances de ténèbres et de toutes les forces de mensonge, sans compter le feuilleton, le théâtre, le cinéma, le dancing et le cabaret. Nous sommes dans la situation d'un enfant de cinq ans ayant en main un mauvais pistolet de vingt sous et luttant contre un colosse armé d'une mitrailleuse.

La lutte est prodigieusement inégale. Nous devrions être écrasés presque sans combat.

Et, cependant, nous gagnons du terrain, lentement, péniblement, mais nous en gagnons. Et pourtant, nous entamons la niasse, difficilement, insensiblement, mais nous l'entamons.

Y a-t-il lieu de nous décourager, de désespérer? Evidemment non. Je prie en outre les camarades de se livrer à un scrupuleux

examen de conscience et de se demander s'ils n'ont aucun reproche à s'adresser. Chacun de nous a-t-il fait, pour la propagande, tout ce qu'il a pu faire ? N'a-t-il négligé aucune occasion de s'affirmer ? A-t-il, en toutes circonstances, accompli son devoir, tout son devoir ? Peut-il se rendre à lui-même le témoignage que, pour éclairer cette foule à qui il ne ménage pas le reproche, pour l'éduquer, pour la convaincre, pour l'amener à nous, il a fait tout l'effort de patience, de persévérance, d'énergie et de prosélytisme dont il est capable ?

Enfin, est-il bien assuré que si la masse, cette masse à qui il jette si délibérément le blâme, est aussi ignorante, aussi moutonnière, aussi lâche qu'il le prétend, il ne lui en revient pas la moindre responsabilité ?

N'oublions pas que l'homme est ainsi bâti, qu'en présence d'un fait qui le chagrine, l'inquiète ou nuit à ses intérêts, il en cherche toujours la cause hors de lui-même et qu'il ne consent à s'en accuser que lorsqu'il ne peut plus faire autrement.

Gardons-nous de dédaigner, de mépriser et, plus encore, de haïr la masse. En maintes circonstances, elle a prouvé qu'elle ne méritait ni d'être haïe, ni d'être méprisée, ni d'être dédaignée ; elle a montré qu'elle valait mieux qu'on ne le croyait, qu'elle était supérieure à l'opinion qu'on avait d'elle et que, si elle a bien des défauts, elle possède aussi de précieuses qualités, de merveilleux ressorts et qu'elle est, à certaines heures, capable des élans les plus admirables et des vertus les plus fécondes.

Au cours de ma vie déjà longue et fort mouvementée, j'ai observé les milieux bourgeois et les milieux populaires ; j'ai pu comparer et je n'hésite pas à dire que les milieux bourgeois sont bien plus corrompus, hypocrites, obséquieux, lâches, cupides et méchants que les milieux populaires. Je n'hésite pas à déclarer que les masses ouvrières sont le plus souvent supiérieures en intelligence, en activité, en courage, en solidarité, en désintéressement que ceux qui les mènent et en ont le dédain, le mépris ou la haine.

Moi, j'aime la foule parce que je sais qu'elle est la grande persécutée, l'éternelle victime. Je l'aime, parce que je sais qu'elle recèle à son insu d'incalculables trésors de bonté, de dévouement et d'héroïsme. Je l'aime parce que je sais qu'un jour viendra où cette éternelle victime se révoltera et puisera dans son héroïsme et ^a vaillance la force de terrasser ses bourreaux. Je l'aime, parce que je sais que, si je fais, pour l'affranchir, tout ce qu'il m''est possible de faire, c'est elle qui, bientôt, je l'espère, en s'émancipant elle-même, me libérera.

J'ai cru aussi discerner dans l'adhésion souvent instinctive que nombre de militants donnent à la thèse de la Dictature, la

manifestation d'un sentiment peu recommandable. Beaucoup m'on dit : « Le jour où nous deviendrons les maîtres, ces salauds M de bourgeois s'en apercevront' 11 faudra, s'ils veulent manger, v( qu'ils travaillent dur et ferme ; ce sera bien leur tour ; nous <( nous installerons dans leurs sonaptueux appartements et les a enverrons loger dans nos taudis. Conîment ? — Ces cochons-là (( nous auraient, nous, nos vieux, nos femmes et nos enfants, « exploités, asservis, voués à la misère, torturés et humiliés de (( toutes façons, et nous aurions la stupidité de ne pas leur faire (( subir, à eux, à leurs femelles et à leurs petits les supplices a qu'ils nous font endurer ? La Révolution faite, nous offririons <( à ces messieurs et à leur progéniture un couvert à notre table ? (( Nous les traiterions en amis et nous leur dirions que tout « est oublié et qu'à l'avenir nous allons tous vivre en frères (( et égaux ? Non, non ! Ces sans-cœur nous prendraient pour (( des idiots et ils riraient de nous. Chacun son tour de rire ou « de pleurer. Aujourd'hui ils rient ; demain ils pleureront I »

Et j'ai vu, tandis que ces paroles odieuses étaient proférées, les yeux traversés par un éclair de satisfaction à la pensée sadique des souffrances et des humiliations que les patrons, les riches, les gouvernants, les magistrats, les policiers, les galonnés et les proprios subiraient à leur tour.

Je ne puis m'empêcher, en rappelant ces propos, de penser à ceux que nous entendîmes au lendemain de l'armistice, en novembre 1918, alors que nos indécrottables jusqu'au boulistes hurlaient qu'on avait arrêté trop tôt la boucherie, que les Français auraient dû pousser jusqu'à Berlin, semer sur leur passage la mort ,1a ruine et la dévastation, assassiner les vieillards, violer les femmes et les jeunes filles, couper les mains des enfants, piller, incendier, massacrer, pour faire subir aux « Boches » les tortures qu'ils avaient imposées aux Français du Nord et de l'Est.

Abominables sentiments, dignes des brutes qui applaudirent à la guerre, mais indignes de ceux qui feront la Révolution, afin de pacifier la terre et d'y établir définitivement le règne du Bien-Etre et de la Liberté.

Les Révolutionnaires ne sont pas des bourreaux.

Implacables au cours de l'action ^Ivatrice, ils le seront ; il faudra qu'ils le soient.

Mais, l'action terminée, la tourmente s'étant apaisée, il n'y aura plus dans leur cœur que l'amour profond de l'Humanité, le respect de la vie sacrée, le culte de la Liberté.

-cf^

Page 1