PEUT ET DOIT ÊTRE ÉVITÉ
Serrons de près la question
Il est temps de nous demander si la Dictature dont le Parti Communiste affirme la nécessité, s'impose, comme il le prétend,
avec une force telle que sans attendre les événements il faille la préparer et l'organiser, afin qu'elle soit en état de succéder, presque sans interruption, à celle de la bourgeoisie.
Serrons de près la question ; arrachons cette Dictature aux nuages dans lesquels les communistes se complaisent à l'enfermer. Examinons-la attentivement, minutieusement. Etudions une à une les diverses conditions de nécessité qu'on lui attribue ; soyons précis et clairs.
J'ai interrogé un grand nombre de camarades socialistes et syndicalistes, partisans de la Dictature. Je leur ai demandé sur quoi repose la conviction qu'ils se sont faite et pour quelles raisons le recours à la Dictature leur apparaît inévitable.
De toutes les réponses qui m'ont été faites, il se dégage que, dans la pensée de ces camarades, la Dictature répond aux nécessités suivantes : •
a) Nécessité de briser tout retour offensif de la bourgeoisie à l'intérieur ;
h) Nécessité de repousser toute agression venant de l'extérieur ;
c) Nécessité de procéder rapidement à la réorganisation de la vie économique, momentanément paralysée par la phase révolutionnaire ;
d) Nécessité d'acclimater dans la masse, hier encore asservie, le régime de la liberté.
J'ai vainement cherché, en dehors de ces raisons qui m'ont été données par les fervents de la Dictature eux-mêmes, d'autres nécessités. Je n'en ai découvert aucune.
Etudions donc successivement ces quatre nécessités.
Nécessité de briser tout retour offensif de la bourgeoisie à l'intérieur
Il n'est pas douteux que la bourgeoisie ne s'avouera pas vaincue, même après avoir été délogée des positions que, depuis si longtemps, elle occupe. Il est certain qu'elle n'acceptera pas que sa défaite soit radicalement consommée, conservera plus ou moins longtemps l'espoir de réparer ses premiers échecs et mettra tout en œuvre pour reprendre possession du pouvoir.
Elle mettra adroitement à profit tous les sujets — réels ou supposés — de mécontentement ; elle s'évertuera à faire naître, à multiplier et à accroître les difficultés inhérentes à toute période de désorganisation ; elle tentera d'utiliser à son profit les rivalités, les conflits, les animosités qu'auront pu exaspérer les heures de lutte ; elle apportera le plus d'entraves possibles à la reprise de la vie normale ; elle Jettera le trouble dans les esprits
et la suspicion dans les cœurs ; elle battra le rappel des intérêts les plus vils, des instincts les plus grossiers et des passions les plus méprisables ; elle tâchera de manœuvrer perfidement les groupements les plus avancés, insuffisamment satisfaits des premiers résultats obtenus ; bref, elle fomentera complots, conspirations, émeutes, insurrections, tout cet ensemble de gestes partiels qui, en raison même de leur tendance à se généraliser, constituent le péril le plus grand que puisse courir un régime encore mal assis.
Je ne conteste rien de ce qui précède ; tout cela. Je le reconnais, est parfaitement exact, et il serait d'une impardonnable légèreté de n'en pas tenir compte.
On ne se fait pas faute d'en appeler aux leçons de l'Histoire, et celle-ci nous apporte, en effet, une abondante moisson de faits établissant la preuve que le danger des retours offensifs n'est pas imaginaire, qu'il est positif et pressant.
Seulement, — et ce seulement est de la plus haute importance
— ces attestations de l'Histoire ne s'appliquent pas, mais là pas du tout, au cas qui nous occupe.
Les événements qu'on a coutume de qualifier de « Révolution » dans le passé sont très inexactement qualifiés ainsi, lis n'ont apporté que des changements superficiels à la marche des sociétés humaines ; ils n'ont affecté que la surface, les apparences et les étiquettes ; ils n'ont pas bouleversé le fonds même des choses ; ils ont respecté ces deux principes : Etat et Propriété, qui, depuis des temps immémoriaux, sont les fondements sur lesquels reposent tous les rapports d'individu à individu et de collectivité^à collectivité.
S'il dev^t en être ainsi de la Révolution de demain, ce ne serait vraiment pas la peine que nous lui donnassions si allègrement toutes nos forces.
Les révolutions d'hier — continuons à les qualifier de la sorte
— laissaient les choses en l'état; elles ne démolissaient rien. 'Le lendemain, tout comme la veille, il y avait des gouvernants et des gouvernés, des maîtres et des asservis, des privilégiés et des déshérités, des riches et des pauvres ; il y avait un gouvernement, une police, une armée, une magistrature, des prisons tout, absolument tout comme devant. L'Autorité "et la Force avaient changé de coterie, de clan ou de caste ; elles se trouvaient en de nouvelles mains ; mais elles étaient toujours là, debout, tyran niques et persécutrices.
On conçoit qu'alors il était facile aux désarçonnés de la veille de se hisser à nouveau sur le cheval après en avoir culbuté ceux qui s'étaient récemment mis en selle : le cheval n'avait pas été abattu, il était là tout prêt à recevoir le cavalier ayant l'audace de le monter.
On comprend que le gouvernement de la nation ayant simplement changé de titulaire, le titulaire nouveau pût à son tour
ôtre renversé par T ancien : le gouvernement était toujours debout. [1 ne faut pas non plus oublier que ces pseudo-Hévolutions laissaient régulièrement en place — à l'exception des plus hauts fonctionnaires — ceux qui sous-dirigeaient les grands services publics, ceux qui sous-régissaient les grandes administrations et qu'ainsi la multitude des fonctionnaires qui encombraient la bureaucratie, était inchangée. Au sein de ces services, de ces administrations, de cette foule de gratte-papiers qui composent la pullulante armée des ronds-de-cuir de tous rangs et de toutes conditions, persistaient les mêmes traditions, les mêmes routines, les mêmes abus, les mêmes désordres.
C'est à peine si ces gens-là, chargés pourtant d'assurer la marche régulière du char de l'Etat, s'apercevaient qu'eussent été changés ceux qui en tenaient les rênes.
Quels intérêts auraient pu les animer en faveur des maîtres nouveaux de préférence aux anciens ? Pourquoi auraient-ils pris la défense du nouveau gouvernement ? Souvent, au contraire, ils se prenaient à regretter les chefs dégommés, au caractère et aux habitudes de qui ils étaient assouplis, par une déjà longue servilité.
Aussi, au lendemain d'un de ces mouvements qu'on a indûment appelés Révolution, retrouvait-pn le même état d'esprit que la veille. Circonstance éminemment propice au succès des retours offensifs dont il s'agit.
Mais la Révolution qui vient sera tout autre, ou elle ne sera pas. Elle brisera, entre les mains de la Bourgeoisie les Pouvoirs publics qui font sa force ; elle expropriera la classe capitaliste des richesses qui sont à la base de sa toute-puissance.
Sur ce programme de Révolution, socialistes, syndicalistes, communistes et anarchistes sont, je pense, d'accord.
Eh bien ! nous supposons que cette Révolution est victorieuse; la Dictature de la Bourgeoisie est par terre ; le programme d-' expropriation politique et économique de la classe capitaliste par la classe ouvrière est réalisé. Il ne reste plus rien des institutions sur lesquelles la Bourgeoisie avait étayé ses privilèges et édifié son règne : Gouvernement, parlement, magistrature, police, armée, toute cette armature de despotisme, de répression et de massacre qui avait pour véritable et unique but de perpétuer le régime a été détruite : Elysée, Luxembourg, Palais - Bourbon, Ministères, Préfectures, Palais de Justice ont été nettoyés de la population qui les occupait ; tout a été assiégé par le peuple enfin révolté ; tout est aux mains des insurgés. Les travailleurs ont pris possession des usines, des ateliers, des magasins, de la terre, du sous-sol, des moyens de transport, des grandes administrations, des grands établissements de crédit, des études de notaire, des journaux ; ils ont jeté aux quatre vents les titres de propriété et dépossédé les riches de ce qui faisait leur orgueil et leur doniination ; ils
ont confisqué, au profit de tous, tous les produits, tous les stocks, toutes les valeurs, toutes les richesses, toutes les ressources, monopolisés jusque-là par une minorité de proie et d'accaparement.
C'est bien la Révolution cela? Encore une fois, je pense que socialistes, syndicalistes, communistes et anarchistes sont unanimes à reconnaître que c'est ça la Révolution qui vient ?...
Et cette œuvre une fois accomplie, nous aurions besoin d'une Dictature pour parer à l'éventualité des retours offensifs que pourrait tenter la classe capitaliste vaincue ?
Cette éventualité ne saurait être prise au sérieux.
Raisonnons froidement.
Aujourd'hui, la Bourgeoisie possède tout, elle dispose de tout; Gouvernement, Parlement, Magistrature, Armée, Police, Prisons, Journaux, Administration, Capital, tout est entre ses mains.
Et voici que la Révolution éclate ; l'élan, la violence, l'ampleur, la puissance de cette Révolution sont tels que, malgré toutes les forces qu'elle., tient en réserve, la Bourgeoisie est vaincue. Elle est chassée du pouvoir, délogée des palais et forteresses qu'elle occupe, dépouillée de ses biens ; ses chefs sont réduits à l'impuissance, morts ou en exil. Elle est expropriée de ce qui était le secret de sa force : le capital et l'instrument de sa domination : l'Etat.
Elle n'a plus ni le gouvernement qui terrorise, ni la presse qui ment, ni l'or qui corrompt.
Hier, elle était tout, elle pouvait tout ; aujourd'hui, culbutée, renversée, abattue, elle n'est rien, elle ne peut rien.
Et, n'ayant pu résister quand elle était en pleine puissance de tous ses moyens, elle serait encore redoutable après son écrasement ?
Si, en pleine force, debout, elle n'a pas pu défendre et conserver la situation qu'elle occupait, par quel miracle veut-on que, en pleine faiblesse et par terre, elle soit en mesure de reconquérir la situation perdue ?
Une telle supposition est invraisemblable ; elle ne pourrait devenir raisonnable que dans les cas que voici :
Premier cas. — La Révolution n'a pas été totalement victorieuse ; quoique bien engagée, la lutte s'est arrêtée à mi-chemin. Hésitation, manque d'énergie et d'audace, résistances imprévues, défection des éléments modérés, pusillanimité des meneurs ? Ceci, cela et un peu de tout ce qui précède ont empêché le mouvement d'aller jusqu'au bout.
La Bourgeoisie est portie sérieusement affaiblie de cette ren contre, mais pas totalement abattue ; un temps d'arrêt plus ou moins long se produit • les deux adversaires réparent leurs pertes, reconstituent leurs fojces et se préparent à de nouveaux chocs.
Dans ce cas, oui : un retour offensif de la Bourgeoisie ébranlée mais non abattue est à redouter.
Seulement, dans ce cas, les termes du problème que j'étudie sont à reviser du tout au tout. Car il ne saurait être question de substituer la Dictature du Parti Communiste à celle de la Bourgeoisie qu'après le renversement de celle-ci : l'héritier ne prend la suite, n'entre en possession de l'héritage qu'a^^ré^ décès.
Je pourrais donc m'en tenir là et ne pas pousser plus avant l'examen de ce premier cas.
Mais, les événements pouvant se dérouler ainsi que je viens de le dire, je ne me contente pas de cette réponse qui pourrait passer pour être un moyen facile de tourner la question. Je poursuis.
Dans le cas qui nous occupe, que conviendra-t-il de faire pour parer au péril et le dissiper ? Le mieux sera-t-il de recourir à la Dictature — Dictature du Parti Communiste — et de s'en remettre à celle-ci du soin d'aviser et de faire le nécessaire ?
Le Comité de Dictature que fera-t-il, que pourra-t-il faire ? C'est tout ce qu'il y a de plus facile à prévoir ; estimant que le Prolétariat est trop affaibli par la première phase de la bataille pour continuer celle-ci, ce Comité entrera en pourparlers avec l'ennemi de classe. Les tractations étant engagées, les révolutionnaires resteront l'arme au pied et cette inaction, si peu qu'elle dure, amènera rapidement chez eux la lassitude et le découragement. Il est certain que les représentants de la Bourgeoisie feront traîner en longueur les négociations ; pendant ce temps, les bourgeois et leurs tenants se remettront de la peur qu'ils auront eue ; ils reprendront confiance ; par leurs agents, ils sèmeront dans les rangs des révoltés la division et la méfiance ; ils agiront par la terreur et par la corruption et ils ne tarderont pas à regagner le terrain perdu... à moins qu'entre les négociateurs s'établisse une sorte d'accord aboutissant à l'instauration d'un régime bâtard, à l'établissement d'une Dictature mixte, qui ne serait ni celle de la Bourgeoisie, ni celle du Prolétariat, mais qui, de toutes façons, équivaudrait à l'avortement de la Révolution.
Résultat : la Dictature qui, dans la pensée de ceux qui la proposent, a pour but d'assurer le salut de la Révolution, aurait amené la perte de celle-ci !
Alors, que faire ?
D'abord, se garder de toute mesure dont la conséquence serait d'apaiser la tempête, de diminuer l'enthousiasme et d'arrêter l'élan révolutionnaire.
Quand la foule s'est mise en mouvement, quand elle est entrée résolument dans l'action, quand elle est soulevée par la nécessité de vaincre ou de mourir, la temporisation est la plus lourde des fautes ; biaiser, tergiverser, c'est presque traliir,
La masse dont on a coutume de dire qu'elle est ignorante
et lâche, recèle, en période de profonde agitation, un instinct de divination et une vaillance dont les insurrections passées ont fait maintes fois la preuve.
C'est par elle, oui, par- la multitude profonde, anonyme, qu'ont été, aux rares heures d'insurrection; accomplis les gestes les plus en accord avec le but poursuivi.
Après l'action, la multitude, confiante, ayant le respect des chefs et croyant à la mission et à la nécessité des maîtres, s'est constamment laissé dépouiller des fruits de la victoire ; mais c'est à elle que reviennent l'honneur et le mérite de cette victoire.
Bien plus encore que dans le passé, l'action des masses, sera décisive dans la Révolution attendue. Cette Révolution une fois commencée, le mieux sera certainement de laisser les masses la continuer et la pousser jusqu'à sa conclusion.
Encouragée par les premiers succès, forte des résultats déjà obtenus," galvanisée par l'augmentation de sa force et l'affaiblissement de la force opposée, en vertu même de l'élan donné, de la vitesse acquise, elle poursuivra le cours de ses exploits et ne s'arrêtera que lorsqu'elle aura brisé définitivement toutes les résistances.
Deuxième cas. — La Révolution est restée maîtresse du champ de bataille ; le régime capitaliste a vécu ; nous le supposons.
Mais la Dictature du Parti Communiste ayant remplacé la Dictature de la Bourgeoisie, la situation matérielle des prolétaires ne s'est pas sensiblement améliorée. Les pauvres sont restés parqués dans les quartiers malsains et les taudis ; les travailleurs sont astreints à une journée plus longue et à une tâche plus pénible qu'avant, en échange de quoi ils sont condamnés à des privations plus lourdes que jamais. Les syndicats sont bridés, les réunions interdites, la presse indépendante supprimée ; la police est plus puissante et plus odieuse que dans le passé ; les prisons sont bondées ; c'est la Terreur.
Bref, les espoirs fous que le triomphe de la Révolution avait fait naître sont cruellement déçus, la liberté que le peuple croyait avoir conquise et méritée par son effort victorieux, lui est plus que jamais ravie ; les bienfaits matériels dont la masse escomptait le profit ne lui sont pas accordés. La condition des prolétaires ne s'est pas améliorée, elle a, au contraire, empiré.
Dans ce cas, oui : un retour offensif de la réaction bourgeoise est à craindre et possible.
Est-ce la Dictature qui l'empêchera ? Evidemment non ! Puisque c'est la Dictature qui le provoquera par ses décrets, ses arrêtés, ses prohibitions, ^ses mesures, sa disciphne de fer, son terrorisme de gouvernement !
Qu'au lendemain de la: Révolution s'ouvre une période de gâchis, de gaspillage, de désordre, de violence, de restrictions
- ao -
nécessaires, jusqu'à la reprise de la production et l'établissement de l'ordre dans la répartition de toutes choses : alimentation, vêtements, habitat, etc., je n'en disconviens pas.
Mais pourquoi s'en fier à la Dictature de la charge de rétablir la tranquillité, l'ordre, le travail, la rationnelle et équitable répartition ?
Ceux qui, aux heures les plus troublées, auront pris les initiatives utiles, donné les exemples nécessaires, inspiré, dirigé et exécuté les mouvements décisifs, n'auront-ils pas, plus et mieux que quiconque, qualité pour inspirer confiance à la masse, lui servir de guides et de conseils, lui faire comprendre et admettre les nécessités du moment ? Ne sqront-ils pas mieux placés que tous les mouchards officiels pour être mis au courant des mille manœuvres : calomnies, fausses nouvelles, bruits alarmants, conspirations, complots, etc., par lesquelles la réaction capitaliste tenterait d'étrangler la Révolution ?
Restant en contact avec la foule, vivant au milieu d'elle, partageant son sort, ses espérances, ses appréhensions, ses colères, ses haines et ses conditions d'existence, demeurant étroitement et incessamment liés à leurs groupes, et tous ces groupes euxmêmes restant en liaison constante, ces militants agiront cent fois plus et mieux contre les essais de restauration bourgeoise que tous les dictateurs du monde.
Sans dictatcLirs, les m.asses prolétariennes auront conscience qu'elles écrivent elles-mêmes leur propre histoire, qu'elles dirigent elles-mêmes leurs propres destinées, qu'elles assument toutes les responsabilités, que le salut de la Révolution est entre leurs mains.
L'important, l'indispensable sera, au cours de ces jours décisifs, de rendre tangibles pour tous les bienfaits de la Révolution ; l'essentiel sera que les bourgeois sentent et que les travailleurs constatent que tout est changé.
Que la masse qui peine aujourd'hui pour le compte des profiteurs, qui produit les richesses et croupit dans la misère, qui est opprimée, brimée, muselée, persécutée, ait conscience que si elle travaille, c'est pour elle, qu'elle est libre et qu'elle a réduit .à l'impuissance ses oppresseurs ; que les ouvriers s'installent dans 'les immeubles confortables qu'ils ont construits, qu'ils s'emparent des moyens de production qu'ils ont coutume d'actionner : terres et usines. Et, alors, je mets au défi l'infime minorité capitaliste de reprendre possession de ses propriétés terriennes, de ses usines, de ses immeubles et de son pouvoir.
Troisième cas. — Mettons les choses au pire : supposons que la Révolution triomphante se débatte contre les pires difficultés ; admettons que, voyant le nouveau régime aux prises avec ces pires difficultés, la classe capitaliste dirige contre ce régime
un effort suprême, et voyons si la Dictatuie pourra dresser la digue contre laquelle viendra se briser l'assaut.
Il faut rappeler ici brièvement que la Dictature, c'est le maintien de VEtat et de tous les rouages, excessivement compliqués et solidaires, indispensables au fonctionnement de cette monstrueuse machine. C'est le Pouvoir Exécutif, Législatif et Judiciaire debout; c'est. toute l'organisation policière, militaire, administrative et bureaucratique se survivant.
Etat, pouvoir, organisations seront aux mains des dictateurs nouveaux, me dira-t-on. J'en conviens ; mais ils joueront, dans la nation, le même rôle, garderont le même prestige, useront des mêmes pratiques et conserveront, à peu de chose près le môme personnel que leurs prédécesseurs.
Ce que je ne parviens pas à comprendre, c'est qu'il ne saute pas aux yeux des moins perspicaces que c'est précisément ce maintien de tout l'étatisme bourgeois (centralisation à outrance) qui porte en soi, et manifestement, la menace que la Dictature a pour objet de conjurer.
C'est pourtant une certitude qui a la valeur d'un axiome.
Il est évident que, aussi longtemps que l'Etat perdure, il suffit d'un coup de force, d'une surprise pour que les détenteurs en soient changés. Si la Révolution chasse du pouvoir la bourgeoisie pour y installer le prolétariat, la contre-révolution peut, à §on tour, en déloger le prolétariat pour y ramener la bourgeoisie.
C'est l'histoire d'une forteresse perdue et reprise, dune citadelle qu'on est contraint d'abandonner momentanément, mais qu'on reprend ensuite. C'est tout l'enjeu de la bataille misé suiune seule carte. Voilà le danger.
Qu'on en croie les anarchistes : le jneilleur, l'unique moyen d'empêcher la bourgeoisie de reprendre la citadelle du pouvoir, c'est de' raser de fond en comble cette citadelle.
Je tombe d'accord que, la citadelle ayant été démolie, la classe capitaliste en serait quitte pour la réédifier ; mais ce serait, on en conviendra, u*iie opération autrement longue et ardue, dont, par conséquent, la réussite serait autrement scabreuse et malaisée.
Nécessité de repousser toute agression venant de
l'extérieur
L'assaut contre-révolutionnaire peut venir de l'extérieur : les gouvernements capitalistes,, voyant d'un mauvais œil l'émancipation d'un peuple, peuvent se concerter et diriger contre ce peuple leurs forces combinées.
Cette Sainte-Alliance des Etats bourgeois a fait courir à la Révolution russe les dangers les plus sérieux, et tout donne à penser que, si le prolétariat français suivait l'exemple de la
Russie, les puissances vivant sous le régime capitaliste n'hésiteraient pas à intervenir et à user de toutes les ressources dont elles disposent pour rétablir en France le régime capitaliste.
Cette éventualité est, en effet, fort probable, parce que certaine. Il en résulterait un péril grave, mais dont les événements peuvent seuls donner la mesure.
J'en suis attristé et honteux pouf les révolutionnaires de France, mais j'en fais l'aveu très franchement :^ je ne pense pas que notre pays soit appelé à accomplir le premier — après la Russie, bien "^entendu — sa Révolution. Je crois que certains pays, par exemple l'Italie, l'Espagne, la Hongrie et même l'Allemagne, précéderont la France sur la route de la Révolution.
L'événement justifiera-t-il cette prévision ? Je ne saurais le dire.
Ce qui n'est pas contestable, parce que c'est mathématique, c'est que plus la France se laissera devancer dans la voie révolutionnaire, plus s'atténueront la menace et la* gravité d'une agression venant de l'extérieur.
Il est même certain que, dans le «as où le prolétariat français ne se débarrasserait du régime capitaliste qu'après la chute de ce régime dans les nations que je viens de citer, non seulement le péril extérieur serait presque Réduit à zéro, mais encore que, s'il éclatait, les prolétariats déjà libérés voleraient au secours du prolétariat français attaqué, et le concours que celui-ci recevrait de ceux-là contrebalancerait largement les forces d'agression dirigées contre la France révolutionnaire.
Une autre considération dont il est raisonnable de se péné trer, c'est que, dès à présent chaque gouvernement est obligé, et il le sera de plus en plus, de compter avec les menaces de révolution qui grondent au cœur de chaque pays, d'où il résulte que le temps est proche où ces menaces seront telles, que chaque gouvernement aura assez à faire de maintenir l'ordre chez lui et devra renoncer au désir de rétablir l'ordre chez les autres.
Enfin, 11 est convenable de constater que si la révolution russe a eu à repousser, entre autres attaques, l'assaut furieux de la République française, le prolétariat français, accomplissant à son tour, sa propre libération, n'aurait pas à redouter que la Russie révolutionnaire marchât contre lui et qu'il pourrait, au contraire, escompter tout l'appui de Moscou.
Mais je fais table rase de ces multiples considérations que je ne pouvais cependant pas passer sous silence et qui ne me paraissent pas sans valeur et je suppose que la Révolution Sociale éclate sous peu dans notre pays, qu'elle y triomphe et que les Etats capitalistes lui fassent la guerre.
Certainement, il ne viendra à la pensée d'aucun révolutionnaire que, dans ces conditions, il faille laisser notre frontière ouverte à l'Invasion.
Le pays aura cessé d'appartenir à une. classe ; il appartiendra à tous ; nous en serons tous les copropriétaires. Grâce à un effort prodigieux, nous aurons renversé un gouvernement oppressif ; nous serons devenu, un peuple vraiment libre et qui aura l'inébranlable volonté de vivre en paix avec tous les autres peuples.
Or, voici que, dans l'hypothèse que j'envisage, nous sommes attaqués ; on veut nous replacer sous le joug, en anéantissant le confmunisme que nous venons de fonder et en rétablissant le régime de servitude et d'exploitation que nous avons aboli. Nous nous défendons ; nous sorqpies résolus à repousser l'envahisseur et à y consacrer toute notre intrépidité, toutes nos ressources, toutes nos forces.
La question étant ainsi posée, reste à la résoudre. .
Evidemment, la violence ne peut être combattue que par la violence et l'armée d'agression ne peut être repoussée que par l'armée de défense intérieure.
Il faudra donc sans perdre un jour, rassembler et organiser celle-ci. .
L'abominable guerre de 1914-1918 nous a -valu la triste expérience des problèmes que soulève l'état de guerre et des impérieuses nécessités qu'il implique.
Nous savons donc qu'il faudra, d'urgence, mettre sur pied toutes les forces vives et les réserves de la nation, organiser l'ensemble de ses forces et de ses réserves, introduire la cohésion, l'ordre et la discipline, dresser un plan bien conçu pour l'offensive et pour la défensive, assurer la marche régulière de tous les services de l'avant et de l'arrière: transports des troupes, du matériel et des munitions, ambulances et hôpitaux, liaisons, ravitaillement civil et militaire ; instituer les divers organes du commandement, etc., etc. *
Il sera prudent, en prévision de l'agression extérieure dont je parle, de conserver et de mettre en réserve l'immense matériel et le formidable outillage de guerre dont les armées sont présentement pourvues.
Si cette agression a lieu, il est évident qu'elle ne se fera pas attendre, qu'elle suivra de très près la Révolution. L'instruction militaire de la nation et son outillage de guerre en seront donc au point où ils en seront à la veille du chambardement social. Le commandement subalterne possédant encore ses cadres presque au complet ; seul, le haut commandement fera défaut.
Les casernes seront vides de soldats, c'est vrai ; mais ceux-ci seront dans leurs foyers et, soit que leurs armes et leur équipement leur aient été laissés, soit que celui-ci et celles-là aient été mis en réserve, armes et équipements seront prêts.
L'armée rouge de France ne manquera donc de rien de ce qu'il faut pour être en état de se battre : matériel, munitions, équipement, soldats et cadres ; à l'exception de quelques milliers
d'officiers appartenant aux grades supérieurs, qu'il sera, du reste facile de remplacer, cette armée sera au complet.
Un appel aux armes enflammé fera fonction d'ordre de mobilisation. La Patrie en danger — et ce sera bien véritablement la Pairie — sommera tous ses enfants de se lever pour la sauvegarde des biens et de l'indépendance de la Nation et pour la défense du sol et du patrimoine appartenant à tous.
Il n'est pas permis de douter de l'accueil qui sera fait à «et appel de la Pairie, c'est-à-dire de la Révolution en danger. Tout ce que la terre de France compte d'êtres valides se lèvera en masse ; la frontière se couvrira rapidement • — tous les moyens de transport étant, dans ce but, mis à contribution — de défenseurs intrépides, bien équipés, solidement armés, fortement outillés en matériel et en munitions, prêts à mourir plutôt que de reculer.
0 ardeur incomparable de combattants soulevés par l'enthousiasme le plus pur et galvanisés par la plus sainte des causes, quels prodiges n'accompliras-tu pas ?...
Qu'on se rappelle 1792 !
La Révolution Française était, alors, attaquée, à la fois, par des" provinces entières restées attachées à la Monarchie et à, l'Eglise et par les vieilles et solides armées de l'Europe coalisée, troupes commandées par les capitaines les plus réputés, aguerries par de longues et multiples campagnes, pourvues des armements les plus perfectionnés de l'époque.
Il fallut improviser la défense contre les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur ; il fallut placer à la tête de ces combattants qui n'avaient jamais fait la guerre des généraux de 2.5 ans qui n'avaient jamais exercé le commandement. Et ces chefs se révélèrent conwie des stratèges consommés et ces combattants furent d'incomparables soldats, et il y eut, en haut, au centre et au bas, de ces armées sorties spontanément du sol qu'il s'agissait de défendre, une telle ardeur, un tel feu, une telle intrépidité que, pour ceux qui admirent les exploits militaires, cette époque reste la plus merveilleuse et la plus admirable épopée guerrière qu'ait connue l'Histoire.
Cette épopée se renouvellerait, qu'on n'en doute pas, si la {{évolution de demain — sociale celle-là, et ce serait le secret de sa force — avait à lutter contre l'Europe capitaliste.
Et, pour cela, sc-rait-il nécessaire d'instituer le régime de la Dictature ? — Pas le moins du monde.
Certes, il faudrait des chefs pour diriger l'ensemble des mouvements, pour assurer le fonctionnement ordonné et méthodique de tous les services, pour relier comme il serait nécessaire toutes les unités de combat, pour organiser la continuité, en bon ordre, de l'effort à réaliser.
Ces chefs existent pour la plupart ; on les trouverait assurément dans les cadres déjà existants de l'armée sur le pied de
guerre ; et puis la race des Hoche, des Marceau, des Kléber n'est pas morte et, dans une armée révolutionnaire, la jeunesse, l'ardeur, la décision, la rapidité du coup d'œil sont des qualités qui compensent avantageusement les capacités que la faveur et l'ancienneté attribuent le plus souvent aux Culottes de peau vieillies dans la carrière.
Au pis-aller et dans le cas seulement où la nécessité absolue en serait démontrée, V Armée rouge elle-même pourrait conférer momentanément aux techniciens et chefs militaires des pouvoirs exceptionnels clairement définis et strictement limités aux opérations de guerre et devant cesser, d'office, avec la guerre ellemême.
La guerre terminée, ces techniciens et ces chefs rentreraient dans leurs foyers au même titre et en même temps que tous les autres combattants et redeviendraient de simples camarades.
..En somme, ils n'auraient fait que remplir un mandat précis, une mission déterminée, ainsi qu'en rempliront, quand il le faudra, les techniciens, spécialistes et délégués civils.
De cette solution à l'institution de la Dictature, il y a loin.
AJouterai-je que le régime de la Dictature comporte l'existence d'une armée permanente, de cadres réguliers, d'un budget militaire, de professionnels de la guerre, d'une induslrie ad hoc ; que cette armée permanente perpétuerait l'esprit de corps, les habitudes de caserne et la mentalité soldatesque ; toutes choses extrêmement dangereuses sous régiine communiste et en complet désaccord avec l'idéal égalitaire et internationaliste que la Révolution doit transformer en vivante réalité ?
La solution que je propose a l'immense avantage d'écarter toutes ces conséquences. C'est un résultat qui n'est point à dédaigner.
Nécessité de réorganiser la vie économique
Je pense avoir démontré que la défense de la Révolution, tant contre les entreprises de l'intérieur que contre les agressions de l'extérieur ne nécessite pas la Dictature.
Nous allons voir, maintenant, si cette Dictature est indispensable à la réorganisation de la vie économique fatalement l)ouleversée par la Révolution sociale.
Ceux qui proclament la nécessité de la Dictature et qui déclarent que le Prolétariat n'est pas capable de l'exercer lui-même, sont logiques en revendiquant pour le Parti communiste — qui est le leur — le Pouvoir Dictatorial.
Je prié le lecteur de se rappeler uu de iciiie ce qu.r jai dit dans le chapitre qui a pour titrer : « Le Prolétariat est-il incapable d'exe-rcer- la Dictature ? >>
Quand il aura relu ces pages, il sera, je crois, obligé de convenir que, pour la réorganisation de la vie économique, le Prolétariat est autrement indiqué, grâce à ses syndicats et à ses coopératives fédérés et confédérés, que le Parti Communiste.
A la réflexion, nos camarades communistes reconnaîtront eux-mêmes qu'il en est ainsi.
Et alors, que fera leur Comité de Dictature ?
De deux choses l'une : ou bien il abandonnera aux travailleurs eux-mêmes, à leurs organisations coopératives et syndicales, le soin de réorganiser sur les bases nouvelles la vie économique du pays ; ou bien, passant par-dessus la tête de ces organisations et se bornant à les utiliser dans la mesure et dans les conditions qu'il jugera convenables, ce Comité de Dictature organisera lui-même la production, les transports, les échanges et la répartition.
S'il abandonne à la classe ouvrière la charge de cette réorganisation de la vie économique, il devient impossible de prétendre que la Dictature du Parti Communiste est justifiée par les nécessités économiques.
Je n'ai pas besoin d'insister.
Et s'il pas3e par-dessus la tête des Syndicats et des Coopératives, c'est la mise en tutelle du Prolétariat, c'est la subordination du pouvoir économique au pouvoir politique; à moins que ce ne soit la guerre entre celui-ci et celui-là.
C'est, en fin de compte, cette réorganisation de la vie économique, déjà fort difficultueuse en soi, rendue bien plus malaisée encore.
En l'espèce, et une fois de plus, la Dictature du Parti- Communiste irait directement à rencontre du but qu'on veut lui assigner.
Reste à indiquer de quelle façon pourrait reprendre la vie économique de la France communiste sans aucune Dictature.
J'emploie intentionnellement le mot « indiquer », pour bien marquer qu'il s'agit ici de simples indications, de points de vue qui n'ont pas un caractère inflexible et qu'on pourra toujours, le cas échéant, abandonner, amender, rectifier, perfectionner. • La vie économique comprend : la production, l'échange et la répartition. Ce qui engendre l'état chaotique et désordonné de la vie économique actuelle, c'est qu'elle repose sur le profit, la spéculation et l'accaparement dont vit la classe capitaliste et dont meurt la class(f ouvrière.
En supprimant l'accaparement, la spéculation et le profit, le Communisme libertaire tarit les sources du désordre économique et, du même coup, établit l'ordre.
L'ordre, en Communisme, c'est que tous les besoins de la population soient satisfaits, à commencer par les besoins matéri.pls : nourriture, habitation, vêtement.
Ces besoins primordiaux essentiels, une fois satisfaits, l'ordre exige que les autres : besoins intellectuels et moraux, le soient aussi, au fur et à mesure des possibilités, et le plus largement.
Le scandale, l'iniquité, le crime, en régime capitaliste, c'est : d'une part, que les travailleurs produisent tout et que les parasites ne produisent rien ;, c'est, d'autre part, que les conditions d'existence des producteurs soient presque misérables et que les parasites vivent dans l'aisance, le confort et le luxe.
En régime communiste libertaire, la Justice, l'Ordre, le Bien, ce sera que : d'une part, tous ceux qui, par leur âge et leur état de santé, seront à même de travailler, collaborent à la production et que, d'autre part, la production ainsi obtenue par l'effort commun, soit équitablement répartie selon les besoins de chacun.
Production d'abord, répartition ensuite, tels sont les deux rapports que le problème économique a pour objet d'équilibrer. Il en existe, pourtant, un troisième : transport des produits sur les lieux où ils doivent être répartis.
Lorsque la production sera suffisante, lorsque, par l'industrie des transports, elle sera régulièrement dirigée sur les lieux où le besoin s'en fera sentir ; lorsque, parvenus à destination, les produits seront équitablement répartis, l'ordre régnera et la vie économique sera organisée comme il sied.
Je travaille à être surtout simple et précis, car, de tous les .problèmes que, la Révolution faite, le Communisme libertaire aura à résoudre, le problème économique est à la fois le plus pressant et le plus grave.
Je dis d'abord que la production doit être suffisante. Il faut donc avant tout, connaître exactement le chiffre de la population. C'est facile. Il faut ensuite déterminer approximativement les besoins de cette population. C'est également facile.
Ces deux chiffres : nombre d'habitants et besoins de la population, peuvent être rapidement établis dans chaque commune ; la commune peut les transmettre sans retard à la région et la région les communiquer au bureau chargé de grouper ces chiffres et de les totaliser.
'* Cela peut être l'affaire de quelques jours.
Ces totaux étant établis, il suffira d'en dégager la somme et la diversité des produits à obtenir.
Parallèlement au recensement de la population, peut se faire le recensement de tous les moyens de production : commune par commune, région par région, et les résultats de ce recensement peuvent être promptement transmis au bureau qui est chargé de les recueillir.
Les totaux groupés ainsi, nous serons en mesure de conaaî- (re ce qu'il faut produire et de quels moyens de production : sol, animaux, machines, etc., nous disposons pour obtenir cette production.
Parallèlement enfin, peut se faire, toujours commune par
commune, et région par région, le rencensement des travailleurs, par série, âge et catégorie.
Les résultats de ce recensement peuvent être rapidement transmis au bureau central chargé de les grouper.
Je répète que ce travail peut être achevé en quelques jours. Il n'exige pas de compétence particulière, ni de connaissances spéciales. Les bonnes volontés suffiront à cette besogne.
Je suppose que c'est fait.
Nous voilà donc en possession de tous les renseignements nécessaires : besoins de la consommation, état des moyens de production dont on dispose, sexe, âge, profession des travailleurs qui utiliseront ces moyens de production.
Les trois bureaux qui ont groupé et totalisé. ces chiffres se réunissent et une commission est choisie, à l'effet d'organiser la production elle-même.
Certains produits seront déficitaires ; d'autres seront en surabondance.
La tâche première de cette commission sera de rétablir l'équilibre en réduisant les uns et en augmentant les autres.
Sa seconde mission sera d'assurer à chaque commune ou région les matières premières, les semences, les engrais, les combustibles, les machines, etc., dont elle aura besoin.
Sa troisième mission sera de faire connaître aux régions et aux communes intéressées le montant des produits qu'elles auront réalisés.
Sa quatrième mission sera de s'entendre avec les travailleurs du transport pour la circulation régulière et intelligente, à travers le pays, des matières premières, semences, engrais, combustibles, outillage nécessaires à la production, et de tous les produits eux-mêmes, conformément aux exigences de la consommation.
Il va de soi que cette commission d'économie nationale n'aura, pour simplifier et accélérer ces divers travaux, qu'à en confier le soin à des sous-commissions.
Il va de soi enfin, que cette commission sera composée des techniciens et des spécialistes les plus aptes à ivener à bien le travail dont ils auront à s'acquitter et que, selon les circonstances, les membres de cette commission seront changés le plus souvent possible, afin que, d'une part, ils ne forment pas, à la longue, une caste à part, supérieure et inamovible et que,- d'autre part, le plus grand nombre possible de commissions soient appelées à exercer tout à tour le mandat que détiendront les. membres de cette Commission.
Il est enfin bien entendu que l'autorité de ceux-ci n'excédera pus les limites de leur mandat, que, durant l'exercice de ce mandat, leur situation matérielle sera la même que celle de leurs camarades : tT'g,vailleurs des champs ou de l'usine et que, leur
mission étant accomplie, ils rentreront purement et simplement dans le rang.
Quant à l'organisation technique et dans le détail de la production, des transports et de la répartition, il me paraît tout indiqué que les groupements syndicaux, agricoles et industriels, les sociétés coopératives et les travailleurs attachés aux transports en aient la direction et la responsabilité.
A l'intérieur des frontières, sur le territoire de la France communiste, la vie économique peut, ce me semble, sur les bases et dans les conditions que je viens d'indiquer, être réorganisée en un laps de temps assez court.
Mais il y a un genre de transactions devenues courantes et nécessaires, dont on ne peut nier l'importance, si on consulte les statistiques commerciales. Je veux parler des importations et exportations.
Il sera intéressant et utile, en régime communiste, de les réduire au minimum et il ne sera pas impossible de diminuer sensiblement le total des produits que nous recevons de l'extérieur et des produits que nous expédions hors frontières.
*N'empêche que, en raison môme de l'impossibilité où nous sommes d'obtenir chez nous certains produits, et de la facilité avec laquelle nous en obtenons certains autres, ces transactions dépassant les frontières continueront.
Il sera nécessaire, mais suffisant, d'instituer un organisme spécial dont ce sera le rôle de diriger et d'administrer ces opérations cQmmerciales.
Le mieux sera : d'abord d'échanger le plus possible produits importés contre produits exportés, afin de réduire à sa plus simple expression la circulation monétaire ; ensuite de constituer une sorte de banque naiionalef dont le trésor en papier ou en métal sera uniquement réservé à ce genre d'opérations.
Je ne me dissimule pas que la mise eh pratique du système et de la méthode que je viens d'exposer soulèvera, au début, quelque difficulté et provoquera vraisemblablement quelques mécomptes.
Toutes les périodes d.e tâtonnement en sont là, et l'essai d'un régime économique nouveau ne saurait échapper à la règle universelle.
Mais j'ose espérer que personne ne trouvera absurdes ni impraticables les propositions dont il s'agit.
On chercherait vainement dans celles-ci la trace de quelque chose qui ressemblerait au régime de la Dictature. On peut mèjne affirmer qu'elles sont à la Dictature ce que l'antidote est au poison, puisque toute l'organisation économique que préconisent les communistes libertaires est à base fédéraliste, tandis que la Dictature est, mv^?^, ]■' snvoiT^ .d'inspiration et de pratique centralistes.
Nécessité d'acclimater dans la masse l'exercice
de la liberté
11 me reste à démontrer que s'il est nécessaire d'acclimater la niasse à l'exercice de la liberté, ce n'est pas la Dictature qui peut être le moyen de conduire à ce résultat.
On dit et on répète : « Voyez la masse, regardez-la bien. Courci bée, depuis des siècles, sous la férule des maîtres, elle a conte tracté l'habitude de se soumettre ; elle est faite à l'obéissance ; (( elle a perdu le sens de la révolte ; accoutumée à se laisser gui- (( der et, pour ainsi dire, conduire à la baguette, elle est inca- (( pable de sa diriger elle-même. Elle- y parviendra, sans aucun <( doute, et il est désirable qu'elle y arrive. Mais, en attendant, (c il serait plein de périls de l'abandonner à elle-même, il serait (( insensé de songer à la faire passer brusquement de l'état d'as- (( servissement où elle se trouve à l'état de liberté où il est désiu rable qu'elle parvienne. Celte transition de la' servitude à l'in- (( dépendance sera l'œuvre de plusieurs générations.
{( Lâcher la bride à la foule, du soir au lendemain, ce serait (( ouvrir fatalement une ère de gaspillages, de violences, de (( troubles, de pillages et de crimes sans nom. Ce serait l'eifon- (( drement certain du Communisme. Le régime de la Dictature (( fera naître et développer insensiblement un nouvel état d'es- (( prit et de nouvelles mœurs ; il acheminera peu à peu la masse u vers des pratiques de liberté qui, lorsque la Dictature prendra (( fin, ne menaceront ni la sécurité des personnes, ni l'ordre <( public. » '
Je réponds que ce langage n'est pas nouveau ; il fut de tous les temps et de tous les pays. C'est celui de tous les despotes. Les tyrans ont toujours prétendu qu'ils étaient disposés à accorder la liberté à leurs sujets ; mais qu'ils ne le faisaient pas dans l'intérêt de leurs sujets eux-mêmes, parce que ceux-ci feraient de leur liberté un détestable usage.
Les Bourgeois se déclarent hypocritement les amis de la Liberté, déclaration purement théorique, chaque jour démentie par les faits.
Il n'est pas au monde un Gouvernement, pas un homme qui ait l'impudence ou la franchise de condamner ouvertement la liberté ; il est singulier, mais positif, que tous les Gouvernements et — hormis les anarchistes — tous les hommes la repoussent systématiquement des rapports sociaux.
Tous affirment que du jour où Lois, Gendarmes, Tribunaux, Prisons seraient abolis, il n'y aurait plus que brutes déchaînées et criminels sans frein.
Eh ! qu'en savent-ils ?... La liberté n'a pas eu encore — que je sache — l'occasion de faire ses preuves. L'Autorité a fait les
siennes. Lois, Gendarmes, Tribunaux, Prisons existent et je ne vois partout que turpitudes, violences, canailleries, banditismes et crimes.
D'où vient qu'on accorde une confiance aveugle à l'Autorité et qu'on la refuse totalement à la Liberté ?
Dans la société que nous subissons, le gendarme est personnage indispensable, et cela s'explique : il a pour fonction de défendre les institutions établies et d'en protéger les bénéficiaires. Mais qu'aura-t-il à faire dans un milieu social d'où ces institutions auront disparu et où il n'y aura plus ni privilégiés ni déshérités ?
« La liberté- est désirable ; mais elle est impossible ». Ainsi dogmatisaient tous les despotes, tous les tyrans, tous les maîtres, tous les gouvernants, tous les prêtres, tous les patrons, tous ceux qui ont une âme bourgeoise et aussi — hélas ! — tous ceux qui ont une mentalité d'esclave !
C'est le débat ouvert, depuis les origines de la période historique, entre ces deux principes opposés : Autorité et Liberté, et les deux ordres d'idées et de faits qu'ils représentent.
C'est toute l'Histoire elle-rnême évoquée par la lutte constante entre ces deux principes et se traduisant par les défaites successives infligées par la Liberté à l'Autorité : victoires de l'homme bataillant contre les forces mauvaises de la Nature et domestiquant peu à peu les éléments ; victoires des foules se dérobant péniblement aux tyrannies archiséculaires de l'Homme sur l'Homme ; combats perpétuels qui ont pour but de libérer de plus en plus l'Individu du joug de la Nature et de la Société !
Que de belles et fortes choses il y aurait à écrire sur ce thème abondant et capital !
Mais ces dissertations m'éloigneraient du plan modeste et précis que je me suis tracé.
J'y reviens ; et c'est pour rire, bien que le sujet soit grave, de l'idée que je ne puis me défendre de trouver plaisante (j'ai grande envie d'écrire absurde) qui consiste à recourir au régime de la Dictature pour acclimater dans la masse l'exercice de la Liberté.
Ceux qui nous font une telle proposition se rendent-ils compte que la pratique de la liberté nécessite un apprentissage, qu'en d'autres termes on apprend la liberté comme on apprend toute autre chose ? Savent-ils qu'on ne devient libre — et qu'on ne mérite de r.être — que dans la mesure où l'on prend conscience de la portée de ses actes et des responsabilités qu'ils imposent ? Conçoivent-ils que celui qui a l'exacte compréhension de ce qu'est la Liberté en arrive à souffrir de la servitude d'un autre autant qu'il souffrirait de la sienne ? Comprennent-ils que celui qui a le culte de la liberté a pour la liberté d' autrui tout le respect qu'il entend qu'on ait pour la sienne ?
S'ils n'ont pas conscience de cela, c'est qu'ils ignorent ce qu'est la liberté. S'ils en ont conscience, comment se peut-il qu'ils songent à la Dictature qui est la négation et la mort de la Liberté ?
Si vous laissez toujours un bébé étendu dans son berceau, il n'apprendra jamais à marcher ; si vous n'enseignez jamais à un enfant la lecture et l'écriture, il ne saura jamais lire ni écrire ; si vous ne permettez jamais à cet autre de se baigner, il ne saura jamais nager ; si vous interdisez à un adolescent de manier un outil, il ne saura jamais s'en servir.
C'est en marchant que le bébé apprend à marcher ; c'est en lisant et en écrivant que l'enfant apprend à lire et à écrire ; c'est en se baignant que cet autre apprend à nager ; c'est en maniant un outil que l'adolescent apprend à s'en servir. De même, c'est en maniant l'outil de la liberté qu'on apprend à s'en servir et qu'on devient expert.
Le bébé fera des chutes ; il se fera mal, il pleurera bien des fois avant de se tenir ferme sur ses petites jambes et de trotter ; vaudrait-il mieux qu'il restât dans son berceau et qu'il ne sût jamais marcher ?
L'enfant gribouillera, fera des barres et épèlera avant de savoir écrire et lire correctement ; sérait-il préférable qu'il ne sût jamais lire ni écrire ?
Cet autre boira quelques' coups et courra quelques risques dans l'eau ; aimeriez-vous mieux qu'il ne sût jamais nager?
L'adolescent gâchera des matières premières et se blessera au cours de son apprentissage ; serait-il mieux qu'il n'apprît jamais un métier ?
La masse, au début, commettra des fautes ; elle se laissera aller à certains écarts ; elle se rendra coupable de certains crimes ? — Je ne dis pas non. Mais vaudrait-il mieux qu'elle continuât à pratiquer les bassesses, les soumissions, les méchancetés et ces mille mauvaises actions qu'enfante fatalement la servitude ?
L'autorité a pour conséquence — il suffît d'observer pour s*en convaincre — de développer les plus vils instincts et d'étouffer le germe des passions les plus généreuses.
S'il est exact que deux causes contraires produisent des effets contraires, on peut affirmer que la Cause-Liberté, opposée à la Cause-Autorité, aura pour effet d'étouffer les vils instincts et de développer les passions généreuses.
L'étouffement des premiers et le développement des secondes se feront plus ou moins rapidement : affaire de milieu et d'éducation. Le milieu étant transformé, l'éducation devenant appropriée aux pratiques de liberté, ces magnifiques résultats seront vite obtenus.
Par la Dictature, on en reculerait indéfiniment la réalisation et il faudrait en abandonner jusqu'à l'espérance.