PREMIÈRE PARTIE— L'AMITIÉ
Mes Enfants,
Il est tout-à-faît nécessaire, dans le but de vous faire bien juger et apprécier cette histoire incroyable qu'on appelle ^H' affaire Weldort'Gounod'* (ou ^^ Gaunod^-Wddon*') que je' vous explique, d'abord, bien exactement, qui je suis et qui j'étais, et, par la suite, quelle a été ma position sociale.
Il faut donc commencer par vous dire, mes chers enfants, quels étaient mes parents. Mon père était le second fils d'un Monsieur Morgan Thomas de Llanon, propriétaire de terres ancestrales et considérables qu'il avait hérité de son père dans le sud du pays de Galles, comté de Caermarthen. Son frère aine, Rees, hérita de ces terres; mon père, à qui non seulement, son père, mais un Oncle, laissa une fortune considérable, épousa, en 1835, ^ ^^^ unique de Monsieur John Dalrymple dans le comté de Sussex, un des fils de Sir John Dalrymple. Ma mère hérita des propriétés de son père.
Je fus la seconde fille de cette union. Même en naissant, je fus une cause ^alors comme dans le futur, innocente), de déception et de désappointement pour mes parents. Mon père qui était d'un caractère très entier et qui désirait ardemment un fils (pour des raisons de succession) avait été plus que déçu en apprenant que son premier-né était une petite fille. Lui, ainsi que ma mère s'étaient si bien fait entrer dans leurs têtes que le second enfant ne pourrait être autre chose qu' un garçon, que leur étonnement fut, au moins, aussi grand que leur mécontentement lorsqu'il fut établi, s^ns retour, que la petite créature qui venait de nâitre était du sexe féminin. On a, donc, toujours été mécontent de moi depuis le moment de ma naissance. Je n'ai jamais su faire les choses ^^ comme les autres ;^^ et on m'a toujours blâmée pendant toute ma vie pour des choses dans lesquelles je n'y étais pas pour plus qu* à cette occasion là !
J'étais, parait-il, une petite fille bien saine, bien douce, bien sage \ je criais de joie dans mon berceau, je gigottais des pieds et des mains, je ne pleurais jamais — ma gaieté même alors faisait mal I car ma mère na'a dit que quand j'avais six mois, ma sœur Cordelia, qui en avait dixhuit, mourut après une longue maladie dans les convulsions d'une terrible coqueluche.
Pendant que ma pauvre mère se désespérait à coté de son enfant |
mort — puis à coté du berceau vide, je poussais des cris de joie folle bien mal-à-propos qui la faisait pleurer plus que mes gémissements ne l'eussent fait.
C'est de cette façon que j'ai toujours ^^.nanqu'e de tact^^ à ce qu'on dit. C'était prophétique de tout ce qui devait arriver, me concernant, plus tard :
Il semble aussi que j'avais des dispositions toutes philosophiques, car, à deux ans, lorsque *'pour un crime quelconque" j'étais privée de fraises, ou de gâteau, ou de confitures; je répondais avec un •calme content "To-morrow day," deux mots dans un langage enfantin et Anglais, qui signifiaient, que " si ce n'était pag pour aujourd'hui ce serait pour demain !"
Ma mère, très délicate depuis la -naissance du troisième enfant, (le garçon tant souhaité) fut envoyée en Italie pour sa santé. Mon père nous amena donc tous en Italie où nous sommes arrivés en 1840, deux mois après que le quatrième enfant, une petite fille, avait été mise au monde. Nous avons habité la Villa Capponi, une splendide maison, un de ces beaux et vastes palais des vieux Seigneurs Toscans, pendant six ans. Cette villa, m'a toujours fait rêver et sympathiser avec Mignon qui se souvenait des fleurs d'orangers, des hommes de marbre, des palais de marbre, des grands , escaliers, des grandes cours, des grands jardins remplis de myrte, de jasmin, de géranium, de parfum et puis des vignes fie muscat, le raisin jauni par le soleil, qu'on nous défendait expressément de toucher et qui pourtant a plus d'une fois trouvé le chemin secret de ma petite bouche gourmande : Cette villa était ^^fuorla Porta San Gaîloy^ une longue Avenue de platanes nous séparaient, d'un petit . village, La Pietra, à un kilomètre de Florence.
Moi-même, j'étais née en 1837, le 24 Mai (jour de naissance de j
notre Reine Victoria, ce qui m'avait donné, étant enfant, une vague *
idée de supériorité et de parenté avec la famille Royale) à Tooting Lodge, Clapham, près de Londipes où habitait ma grand-mère Thomas. Toutes les cloches de l'Angleterre avaient, sans le savoir, salué la naissance de la future Georgina Weldon ! Mon père était Gallois, ma mère de race Ecossaise, ce qui fait que je ne suis pas Anglaise !
proprement-dite. Ma famille était plus orgueilleuse de son origine et \
de sa position que si elle avait été des Princes du sang — un certain ,
chevalier. Sir Gilbert Treherne avait (je crois me rappeler) épousé la fille d'Edouard IV., donc j'étais intimement persuadée que nous aurions droit au trône d'Angleterre si quelque chose arrivait à la famille Régnante! Mon père se complaisait à parler de- sa généalogie illustre. Il disait être descendu en ligne directe des Plantagenets, |
de Howell Dda, un bon vieux Roi Gallois ; j'étais, en conséquence, |
boursoufflée d'orgueil, j'étais fière comme un petit Paon, et je suis restée convaincue (jusqu'à un âge assez avancé) que mon père (qui j
.était très beau) ma mère (qui était très belle) étaient les personnages ■
les plus beaux, les plus riches, les plus importants, les plus infaiUibles de la terre. Nous avions, mâitre d'hôtel, valets de pied, chef de 1
cuisine, marmitons, je ne sais pas combien de bonnes; chevaux, i
l'amitié. 3
voitures — il est impossible d'avoir été élevée avec plus de luxe que je ne l'ai été ; aussi j'étais fière ! orgueilleuse ! je me le rappelle bien. Je n'avais pourtant aucune vanité personnelle, jusqu'à l'âge de quinze ans je n'avais jamais entendu dire que j'étais jolie : mais cela n'empêchait pas que j'avais une importance à mes propres yeux que rien ne pouvait égaler ! — J'avais entendu dire toujours que la Beauté était une chose tout-à-fait insignifiante et que de *' faire bien, c'était faire beau " (Handsome is, as handsome dqes). Je me croyais même^ laide, mais puisque je méprisais la Beauté, j'étais tout-à-fait satisfaite. J'aimais beaucoup mes leçons, j'étais très appliquée, très consciencieuse, j'étais donc très aimée de mes institutrices dont je paraissais être la favorite, vu que mon frère et ma sœur étaient des enfants extraordinairement paresseux. Je me rappelle que je réfléchissais que cela devait être un grand désappointement pour mes parents, si beaux et si parfaits, d'avoir une petite fille si insignifiante et qu'il fallait bien étudier pour les dédommager de ma laideur.
J'étais timide, péniblement timide et susceptible ; c'est une timidité qui m'a toujours rendue malheureuse, qui m'a, en réalité, empêchée de rien faire, qui m'a poussée à rester cachée, à fuir les bals, la toilette, la société ; c'est une timidité héritée de ma mère, nourrie par mon orgueil de famille j c'est une timidité héritée aussi de mon Grand-père Dalrymple, lui même timide et nerveux, poussée presque jusqu'à la déraison, et, à tel point, qu'il ne pouvait manger si il y avait un domestique derrière sa chaise et n'était pas à son aise si les domestiques restaient dans la salle à manger pendant les repas. J'étais donc aussi impressionable que timide, et aussi timide qu'orgueilleuse, et je fus rendue encore bien plus timide par les exhortations de tout mon entourage '*à me comporter comme une demoiselle comme-il-faut, à ne pas être vulgaire, à me souvenir de ce que c'était que ma famille" et par tous les r^^isonnements ordinaires qui, à mon avis, assassinent moralement tous les jeunes esprits, qui rendent les jeunes personnes gauches et embarrassées, souvent malheureuses et incapables toute leur vie. Moi-même, je le sens bien je ne suis que la dixième partie de ce que j'aurais dû être — La preuve en est qu'ayant été, comme ce que je laisserais après moi le prouvera, douée d'une façon remarquable pour la littérature, la poésie, la composition musicale, le chant, la peinture et le dessin et pour autres choses encore, je n'ai, qu'à trente trois ans, commencé à prendre un peu d'initiative. Ma modestie, à-peu-près, dominée à cet âge là, ma malheureuse timidité ou impressionabilité cependant ne l'a jamais été, de sorte que, malgré \out l'entrain, l'entrainement, la passion et l'art que je suis capable de donner à mon thant, je deviens paralysée devant im auditoire — quelque fois même, de cinq ou six personnes. Une seule personne suffit pour me mettre dans cet état, sans savoir pourquoi. Il me serait impossible de me présenter sur une plateforme ou scène si je ne buvais pas, ce qui suffirait pour me rendre complètement ivre pendant des heures dans mon état ordinaire — moi, qui ne bois ni vins, ni liqueurs ! Incapable donc de me pousser en avant et de gagner ces sommes avec lesquelles je croyais fonder,
à moi toute seule, une Académie de Musique et d'éducation dans toutes ses branches.
Mon père était un homme très honnête, scrupuleux à l'exagération sur tout ce qui concernait sa réputation, celle de sa femme et, par conséquent, celle de ses proches. Malheureusement, il était' juste venu se fixer à Flprence, où, parait-il, des individus avec des réputations plus ou mpins scabreuses s'étaient donnés rendez-vous ! Mon père n'aimait pas le monde, il se plaisait chez lui ; ma mère, au contraire, aimait le monde.
Mon père n'aimait pas les femmes décolletées; ma mère, au contraire, voulait faire comme tout le monde — elle se décolletait. Mon père jugeait que onzç heures du soir était une heure respectable pour rentrer — c'est l'heure où les soirées commençaient. Il forçait donc ma mère à rentrer juste à l'heure où elle commençait à bien s'amuser. Mon père ne voulait pas aller chez '* celui-ci," ni " cellelà," ni " chez Madame A. parcequ'elle avait eu un amant, ni chez Madame B. qui recevait Madame A., ni chez- Madame C, parceque Madame C. recevait Madame A. et Madame B." Il n'a même jamais voulu mettre les pieds chez l'ambassadeur d'Angleterre, Lord Holland, parceque des cancans avaient courus sur Lady HoUand. C'était une rage de vertu qui le possédait et on l'avait surnommé à Florence, ** le policeman de salon." J'avais hérité, au grand complet, sa manie de garder intacte ma réputation, j'étais d'une vertu farouche, et l'idée qu'on aurait pu se permettre une seule observation défavorable à mon égard, m'eut brisé le cœur.
Voilà Fétat de mon moral lorsqu'à l'âge de trente quatre ans je fis i
la connaissance de Charles François Gounod et de sa famille. 1
C'est peu de temps après cela que le croyant aussi inattaquable que moi, le croyant inspiré par la .même Sainte ardeur dans la cause que j'avais entreprise et à laquelle je travaillais depuis l'année 1867 et qui était en somme la plus importante de toutes; celle d'une \I
éducation réformée dans lequel le chant et la musique avaient une large part; c'est alors que je jetais aux quatre vents tous mes préjugés, je jetais mon bonnet par dessus les moulins, je "coupais les ponts" (voir p. 15, No. II.) et je me sacrifiais toute entière pour aider cet homme, qui avait déjà un nom que je n'avais pas, un nom qui allait m'aider, moi, à fonder une Ecole pure, régénérée et qui, (
selon nos rêves et ma conviction qui reste toujours la même, rendrait les hommes meilleurs et le Monde moins malheureux.
La Société fréquentée par mes parents à Florence était le Parnasse de la Vertu. Parmi les femmes honorées de l'opinion favorable de mon père, se trouvait la Princesse Mathilde qui vivait alors avec son mari le Prince Anatole de DemidofF à San Donato. Elle fut la marraine d'un de mes frères. Peu de temps après cela, elle quitta furtivement Florence et alla à Paris sans en prévenir son mari. ... / Mon père ne lui pardonna jamais une conduite qu'il considéra être lâche : sa théorie était qu'une femme doit vivre avec son mari : ^
DemidofF avait beau être une brute, un démon, il battait la Prinoesse ; mais n'importe, il fallait r^ter et être tuée plutôt que de manquer au ,
serment pris à l'autel nuptial. . . . Lorsque Napoléon II L devint
L*AMÏTli. • 5
Empereur, la Princesse Mathilde fit des démarches pour persuader à mes parents d'aller s'établir à Paris; mais mon père ne voulut pas même en entendre parler, et le nom de la princesse ne fut plus jamais prononcé chez nous ! Je crois que mon père avait une amitié profonde pour la Princesse et que quand elle a agi sans le prévenir, sans le consulter, et d'une manière qui ne convenait pas aux idées rigides et Spartiates de mon père, son idéal a été brisé et que cela lui a fait un mal dont il ne s'est jamais guéri.
J'avais donc, peu à peu, entendu mettre le monde entier ^à l'Index par mon père. Lorsque j'ai eu quinze ans, on a craint, sans doute, que l'air envenimé de ce Sodome et Gomorrhe moderne, empoisonna mes principes de vertu. Nous avons alors quitté Florence et sommes venus passer deux années enviroii chez mon Oncle en Suisse au Schloss Hard près d'Ermatingen dans ie canton de Zurich, presque sur le lac de Constance. C'était un paradis — mon Oncle cultivait avec ardeur les fleurs; ses serres et ses jardins étaient renommés. C'était mon Oncle Qeorge, cadet de mon père. Il avait épousé en 1846 la Baronne Frédérigue Hildprandt, petite fille des Comtes Nostitz, parente proche des Clam Gallas, des Wurmbrandts et de plusieurs des meilleures familles de la Bohème. Mon Oncle était veuf, et sa fille unique a épousé le Comte Théobald Butler, Tainé des Comtes Butler-Haimhausen (Bavière).
En 1864, lïioïi Oncle commit le "crime" de se marier (en secondes noces) avec la plus charmante, la plus excellente femme du 'monde, la gouvernante de sa fille. Cette mésalliance suffoqua mon père. Tous les sentiments d'orgueil de famille des Thomas de Llanon furent profondément outragés ; mon Oncle fut mis à l'index et mon père mourut sans Savoir revu.
En 1847, nous étions retournés en Angleterre pour deux, ou trois ans. L'hiver de 1847-48 nous l'avons passé à Grâefenberg dans la Silésie Autrichienne, pour faire la cure d'eau froide selon le traitement 'découvert par le célèbre Priessnitz. Depuis lors nous nous sommes beaucoup servis de l'hydrothérapie comme remède infaillible dans tous cas d'inflammations, de fièvres, etc. C'était en 1852 que nous retournions à Florence.
La visite chez mon Oncle au Château Hard terminée, ma mère, je ne comprends pas trop pourquoi, persuada à mon père de visiter Bruxelles. Là, nous demeurions dans une belle maison sur les Boulevards, No. I Rue du Luxembourg. Nous* passions les hivers à Bruxelles et les étés en Angleterre à Gatehouse, la propriété de ma mère.
J'avais, alors, ce qu'on était convenu d'appeler, une belle voix. Ma mère me poussait tant qu'elle pouvait à vaincre ma timidité. Je ne pouvais pas même chanter si je pensais que quelqu'un passait dans le 'corridor. J'avais été "très bien" élevée, je n'avais jamais lu le moindre roman, je parlais et j'écrivais l'Anglais, le Français, l'Allemand et l'Italien, je jouais du piano, je dessinois, mais avec tout cela, j'étais une vraie enfant, une vraie gamine, j'étais dévouée à ma poupée, et je sautais à la corde, je jouais "aux chevaux," je grimpais; je me rappelle qu'en 1853, il y avait un jeune homme qu'on disait amoureux de moi : mon bonheur était de le faire jouer " aux chevaux '' avec
nous et de courir par espièglerie tant que nous pouvions et d'empêcher qu'il ne put me dire un seul mot, à moi, à part II parait qu'il rageait l C'est ce que j'ai appris depuis — mais, à quinze ans, je n'y ai rien vu. J'avais peu entendu parler d'amour ; j'avais pourtant acquis la certitude (habilement endoctrinée par ma mère) qu'une jeune fille comme il faut n'aime jamais avant d'être mariée. Qu'alors il est de son devoir d'aimer son mari, et que plus elle aime son mari, plus elle fait son devoir. Dans nos prières il ne se trouve pas les allusions qui dans les livres Catholiques pourraient faire germer des idées à des jeunes filles ; en tous les cas, il est un fait incontestable que la conversation sur certains sujets est libre en France, et qu'en Angleterre, excepté avec un médecin pour des causes strictes de santé, on ne penserait pas et on ne sait pas même ce que, en France, est sur la langue même de femmes non mariées !
Je crois donc qu'il doit être impossible à des Français, de pouvoir concevoir l'extrême pureté que peut garder l'âme d'une jeune fille Anglaise telle que moi, à dix-sept ans — j'étais si innocente, si bien endoctrinée, j'étais et je suis restée si naïve et si crédule ! Voici ce qui m'est arrivé. J'allais partout avec ma mère, aux bals, aux soirées. Le Carnaval fut très beau mais très court cette année là, je crois. Je me rappelerais toujours du 17 Février, 1855. C'était un bal costumé chez la Baronne de Goëthals. J'étais si jolie dans un costume grisette Louis XV.; en revenant à la maison à cinq heures du matin, je pleurais de devoir me déshabiller! J'étais si jolie! Je me trouvais si jolie, j'étais si heureuse d'être jolie — celui que j'aimais (sans m'en rendr^e compte), m'a voit dit. " Vous êtes si jolie ce soir, je voudrais vivre avec vous dans uûe chaumière toute ma vie !" Et j'allais me déshabiller ! Et il ne m'aimerait plus n'ayant plus mon costume ! N'y avait il pas de quoi me désoler? J'aimais — oui, c'est vrai 1 Je n'étais plus une " demoiselle comme il faut !" Mais il y a, je m'empresse de le dire, des circonstances atténuantes. ...
IL avait vingt-cinq ans, IL était Catholique, IL n'était pas "un parti " pour moi car IL était pauvre ; IL était presqu' Anglais (son Père avait été Ambassadeur de son pays à Londres vingt-cinq ans) et puis, IL avait une sœur plus âgée que moi, que j'adorais.
Et ce jeune homme, que, bien entendu, je ne pouvais pas épouser; (je n'y ai même jamais songé), me faisait une cour assidue. Il m'aimait éperdument, il me traitait d'une manière autoritaire, soumise, sauvage, tendre, féroce et caressante, brusque et douce à la fois ; je ne savais sur quel pied danser; -j'avais si peur de lui déplaire, il était jaloux comme un tigre ; j'avais si peur de déplaire à ma Mère qui ne voulait pas me voir accaparée, engloutie par un " sans le sou,^^ Je craignais tant de me le voir interdire tout-à-fait.
Je dansais le cotillon du 17 Février avec un de mes riches " amoureux," et Pedro (c'était son nom) n'avait pas pris une autre danseuse, il était donc presque comme mon propre cî^valier et j'ai été si jolie qu'il n'avait pu s'empêcher malgré l'essaim de cavaliers autour de moi d'être de bonne humeur toute la soirée. Avec la perte de ma jolie toilette, je perdais la réalité de cette nuit si heureuse. Il ne m'avait pas fait une seule scène ; Maman savait que j'avais le
"riche" pour cavalier et qu'il était aussi très amoureux. J'ai été tranquille et heureuse toute la soirée.
Il faut vous dire que Pedro létait un grand pianiste, il était artiste dans l'âme, sans façons, il trouvait beaucoup à redire à mon chant ; il s'est moqué de moi pour mes défauts. La vérité est que quoi que mon père et ma mère avaient des voix rares, ils ne se souciaient guère des règles élémentaires ; mon père, surtout, qui ne savait pas la musique du tout, trouvait " que la mesure était faite pour lui et non lui pour la mesure;" ma mère était tombée inconsciemment, dans la même habitude et il y a des morceaux que jusqu'aujourd'hui je trouve difficile de chanter tels qu'ils sont écrits, parcequ'étant jeune, j'ai eu l'habitude de les entendre défigurés !
J'avais dixhuit ans le 25 Mai 1855.; peu de jours après cela, nous avons quitté Bruxelles et sommes allés passer un mois à Boulogne s/m. Je pensais mourir de chagrin mais ne me doutais nullement , de la raison.
Après que nous nous sommes quittés, une fois réveillée de la machinale et douloureuse stupeur dans laquelle j'avais été plongée et à laquelle j'ai succombé pendant plusieurs semaines, je me suis mise à étudier le piano a,vëc frénésie ; je jouais quelquefois une seule mesure trois quarts d'heure sans m'arrèter ; je me rappelais, avec amour et désolation, tout ce qu'il avait repris et critiqué ; c'est pour cela et comme cela que je suis devenue une grande musicienne. Aussi je jouais du piano dans la perfection, je chantais à ravir et il n'est pas possible pour qui que ce soit d'avoir eu plus de succès que je n'en ai eu.
Quinze jours après notre départ, nous revenions de l'Eglise, nous trouvions Pedro dans notre appartement. Bref, il me demanda, quand, enfin, nous pûmes nous dire deux mots seuls, si il s'était trompé en pensant que par quelques expressions dans une lettre à sa sœur j'avais laissé percer le soupçon dans son esprit que je l'aimais peut-être. . . . Maman m'ayant dit qu'une jeune fille comme il faut n'aimait que son mari, sa question me parut inconvenante, je lui répondis donc — ^^Si je vous aimais à quoi bon ?^' "^<? vous prie de me pardonnery"* répondit-il *^^si vous m'aimez, nous pourrions être mariés dans cette petite église,^ et il désigna du geste l'église de Boulogne. Nous étions assis sur le talus crayeux, nous regardions la mer, c. à. d. il me regardait ; je le voyais ; pourtant, mes yeux étaient fixés sur la mer. Je ne répondis rien, il se pencha vers moi; ses lèvres presqu' effleurèrent ma joue, je me retirais doucement — il ne m'embrassa pas, il partit le même après-midi, et... je ne l'ai plus jamais revu.
Voilà le secret, je le repète, comment et pourquoi je suis devenue une grande musicienne. Il ne savait pas que je l'aimais et l'année suivante il a épousé une dame — noble et grande héritière. J'avais travaillé en vain pour lui, mais les avantages et les tourments que mon talent m'ont causés sont restés dans ma vie. Je ne regrette rien. ...
J'étais secrètement et instinctivement religieuse et mystique. Elevée dans un pays Catholique — mes parents, mes bonnes et mes institutrices, Protestants* enragés. Je couvais des yeux, à la dérobée.
les Calvaires ; les crucifix ; dans nos promenades nous entrions quelquefois dans les chapelles, les églises; nous visitions les belles galeries de tableaux. Je trouvais les moines si simples et dévoués, je ue passais jamais devant la porte d'un monastère sans voir les moines servir à plusieurs pauvres la "minestra." Et que cette "minestra" me semblait bonne. Les chemins de Croix, les tableaux fécondaient mon imagination,' l'agonie de Jésus Christ me fendait Tâme, me torturait 'l'esprit J'en frissonais. J'aurais porté, j'aurais volé tout ce que je voyais — n'importe quoi, pour le porter au pied de l'autel, le donner aux pauvres. J'ai été même joliment battue pour mes déprédations faites dans ce but là. J'argumentais en moi-même que cela devait consoler Jésus de ses souffrances de savoir que je pensais tant à Lui ! J'aimais tant me cacher dans un Confessional, y faire une prière. Pour moi, Jésus était un beau jeune homme maigre et malheureux que tous les hommes s'efforçaient d'imiter. J'avais une vague idée que pour cette raison là, les hommes étaient meilleurs que les femraies. Je suis convaincue que tous ceux que j'ai aimé, je les ai aimés à travers ce sentiment là ! C'est un sentiment absolument faux et dangereux d'un coté, car il vous fait beaucoup souffrir ; d'un autre coté, étant si idéal^ il vous préserve du contact de ces vilaiiis hommes, et vous protège, malgré vous, de leur libertinage naturel.
Je n'ai jamais eu une parcelle de vanité, ni de jalousie. On m'a toujours dit que je ne savais pas aimer. Je ne sais pas si on aime plus que moi, mais je ne crois pas que ce soit possible d'avoir souffert plus que je n'ai fait des suites et des conséquences de cet absurde sentiment qui. n'a aucune espèce de sens commun et que les hpmmes qualifient du titre à! Amour, Comme preuve de ce que je vous dis de mon manque de jalousie, de coquetterie, de tact, je vous citerais un exemple (que j'ai considéré en prenant de l'expérience) tout à fait curieux. Pedro, que j'aimais tant, était un des "Lions" de la Société Bruxelloise et il avait la réputation d'être au mieux avec une des "lionnes" la plus en Vogue à Bruxelles. IJ avait, à l'époque qu' il faisait nia connaissance, l'habitude d'aller lui faire sa cour tous les jours à 5 h. Je n'ai jamais senti le désir de lui faire manquer son rendezvous. Au contraire, je prenais le soin de lui rappeller l'heure
craignant de désappointer la Comtesse de qui n'était pourtant
pab mon amie. Je n'ai jamais eu le désir d'accaparer quoique ce soit, ni qui que ce soit ; c'est pour cela sans doute, qu'on m'a jugée indifférente et froide. . J'aime à partager ce que j'aime, croyant faire plaisir à la personne qui partage avec moi ce que j'aime tant
Le grand malheur quand on aime, c'est de croire l'objet de son adoration parfait, rempli de toutes les vertus > et, avec moi, grâce à ma nature naïve, crédule, bonace, je croyais que puisque nous étions tous élevés dans les principes de l'Evangile et qu'on allait à l'Eglise, tous ceux qui me faisaient des protestations devaient mener des vies modèles.
J'ai eu, pourtant, en matière de religion — ^un moment — un très long moment de doute, d'indécision. Je ne croyais plus à grand chose. A l'âge de vingt et un ans, un grand chagrin m'est arrivé ; je repris ma Bible que je connaissais pourtant à fond, avec acharne-
l'amitié. 9
ment. Aidée par mon Oncle, un homme excellent, qui ne croyait absolument qu'au Néant avant la naissance, et au Néant après la mort, j'étais arrivée à me demander comment, si l'on voulait faire croire au Christ, ou pouvait permettre un livre contenant tant de versions contradictoires que la Bible. J'étais bien troublée. La vie de yèsus (grande édition) ne me satisfaisait point et me dégoûta de Renan. Je ne pouvais pourtant m'empêcher de lire beaucoup de livres de la même espèce. Il y en avait en profusion chez mon Oncle ; j'écoutais consciencieusement les conversation^ d'incroyants et de libres penseurs; je ne trouvais rien de pratique à répondre à leurs attaques contre la religion. Ce qui m'a empêchée de devenir complètement incrédule était la pensée qui me poursuivait, que c'était peut-être yrai, et de combien de peines les souôrances de Jésus seraient augmentées si je ne croyais plus du tout en Lui : — Pourtant il est écrit: 'Œnquérez vous diligemment des Ecritures, car vous estimez avoir par EÛes la vie éternefle." J'avais fait cela, je m'étais enquérée et je n'avais rien trouvé. Je cherchais la Vérité puisque je ne pouvais pas croire ; je voulais, au moins, tâcher de me^ rendre compte de quelque chose. Je me disais avec découragement " Dieu doit savoir que ce n'est pas ma faute, et si il n'y a pas de Dieu cela ne fait rien !"
Ceci n'étant pas mon autobiographie, je passe plusieurs années, et j'arrive à 1860. Le 21 Avril de cette année là j'épousais William Henry Weldon, un jeune officier du XVIII régiment des Hussards. Il avait six semaines de plus que moi. Il avait vingt-trois et moi, vingt-deux ans^
J'avais fait sa connaissance en 1858, depuisT cette époque il avait dépensé et gaspillé le petit revenu qui lui venait de son père qui était mort quand il avait un an. " C'était par amour pour moi," me disait il, " qu'il s'était plongé dans la débauche, la dissipation, qu'il ne lui restait plus rien que d'aller se faire tuer aux Indes." Ce langage m'attendrit, et pour le sauver de la mort je lui promis de l'épouser, mais comme je n'avais nulle envie de " mourir sur la paille" comme me l'avaient prédit mes parents, je l'épousais à condition qu'il ne s'opposerait pas à ce que j'utilise mes talents de musicienne et que je devienne une prima donna. Tout de suite après mon mariage je devins enceinte et j'étais toute entière dans l'extase de devenir mère. La mère de mon mari nous aidait, je ne mourrais pas de faim, je ne pensais pli^s au théâtre, nous vivions tranquillement ; je sus m'accomoder de presque rien et pendant près de quinze années M. Weldon et moi fûmes les meilleurs amis du monde. - Nous habitions Beaumaris dans l'Ile de Anglesea, pays de Nord Galles. Nous venions régulièrement à Londres pour un mois de "/û? Saison*' par an ; nous faisions des visites à la campagne chez une foule d'amis ; en Suisse chez mon Oncle, en Italie, et, quoique je fusse forcée d'être excessivement économe et de retenir mon mari, un vrai *' panier percé," je ne puis nullement me plaindre de mon existence. J'aime beaucoup tout ce <iui est pot-au-feu — raccomoder, travailler à mes propres effets, faire la cuisine, écurer, laver la vaisselle, ranger les armoires, tout ce qui était "soins du ménage" me délectait, je ne faisais pas une visite au dehors une fois rentrée chez nous dans notre propre " cabane," les
dames du voisinage me rendaient visite, Je les recevais en tablier de cuisine. J'avais la réputation d'être très originale, grâce à mon tablier indispensable.
En 1864 la grand-mère de mon mari mourut, il hérita alors d'une fortune qui s'éleva en
Septembre, 1866 à Janvier, 1867, ^jCsS^ ^7 4j environ 13,000 frs.
en „ 1867, à 1795 4 2^ „ 46,000 frs.
en „ 1868, à 2469 15 loj „ 61,000 frs.
^ en „ 1869, à 2056 6 3^ „ 51,000 frs.
en „ 1870, à 243b 28 „ . 61,000 frs.
Je dirais plus tard les raisons que j'ai pour ainsi préciser le revenu de mon mari. Moi, je n'ai jamais revu mon père après mon mariage et je n'ai pas eu de dot — mes sœurs ont eu 175,000 frs. chaque. C'était très injuste, car la seule objection de mon père à mon mari était, qu'il n'avait pas 250,000 frs. de revenu, et que pour cette même raison, mes parents m'avaient déjà fait manquer plusieurs brillants partis. Le hasard a voulu que mon mari fut beaucoup plus riche que mes deux beau-frères, et puisque l'insuffisance de la fortune de mon mari était le seul obstacle à notre mariage, du moment que j'étais déshéritée, mes sœurs ne devaient rien avoir non plus. Les choses sont comme elles le sont parceque mon père a été, enfin, reconnu fou, et qu'il avait fait son testament avant qu'il eut été reconnu comme tel. Il aurait été bien autrement furieux des mariages de mes sœurs que du mien. C'était son orgueil qui l'avait rendu fou ; il a certes poussé à l'état de folie ce désir de Voir ses filles richement mariées. > Je crois aussi qu'il désirait les garder pour lui à la maison; mais comme nous n'avons jamais osé ouvrir la bouche en sa présence, à peine respirer, qu'il était tracassier et violent, que ma mère le craignait comme le feu, qu'il ne nous permettait aucune distraction, pas même celle d'enseigner les Chœurs pour l'Eglise de notre paroissse ; à vingt-trois ans (presque), émue, brisée par les constants assauts sur mon cœur (car j'étais obsédée d'amoureux), je quittais la maison paternelle où, autrement j'aurais été si heureuse, sans trop de regrets. . . .
Je n'avais aucun goût ni besoin de' mariage, je n'aimais ni la toilette, ni les bijoux, ni le luxe, je ne faisais pas de scènes de jalousie à mon mari ; je n'aimais pas à sortir. Je comprends que ce n'est pas amusant pour certains hommes d'avoir des femmes douces et tranquilles comme je l'étais. J'aurais voulu être mèr^, mais mon enfant n'est pas venu à terme. J'aurais fait une excellente sœur de charité. Dans un couvent, j'eusse été la femme la plus heureuse du monde — sans un désir, sans une aspiration, j'étais douée de la nature la plus placide du monde.
J'étais très populaire, comme le sont toujours tous les amateurs, bons ou mauvais, qui dans le but de se faire admirer (ou, comme moi, forcée au piano malgré ma maudite timidité) entretiennent la Société toute une soirée.
J'ai été élevée dans l'Ecole Italienne. Je connaissais tous les Opéras de Bellini, de Donizetti, de Rossini, de Verdi, de Cherubini par cœur — ceux de Mozart, de Meyerbeer. J'avais une excellente
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mémoire et connaissais en outre beaucoup de la musique *de Hândel, de musique Anglaise, etc. J'avais joué très peu la comédie, car ce n'était nullement dans mes goûts. J'avais pourtant joué avec un Professeur de Collège, Cari Seiz de^Constance, ** s'letzi Fensterl," de Lachner, en patois Bavarois. A Ashridge, chez Lady Marian Alford (sœur du Marquis de Northampton) j'avais joué le rôle principal dans une jolie pièce écrite par Augustus Stafford, qui s'appelait *^Jia Dame de Cœurs.^* S. A. R. la Princesse Marie de Cambridge joua un des rôles à cette occasion. Mr. StafTord fut très content de moi, car il me dit que je n'étais pas ^^ comme les autres;** que j'étais simple, sans prétensions, sans façons et contente de tout ce qu'il me disait de faire. J'étais toujours dans le plus grand monde, et après toute mon expérience de toutes les classes de la Société et en dehors de la société dans lequel le sort m'a jetée, je dois convenir que c'est celle-là qui est la plus agréable, car, quoique, sans doute, aussi fausse et aussi vicieuse que. les autres, on n'y fait pas parade de grossièreté et de vice, et a une politesse et un tact dont les autres se moquent. Je n'ai jamais vu dans le grand monde des choses choquantes. Il ne fait pas d'allusions inconvenantes. Dans ce monde là on est plus , poli, pour tout on parait être plus modeste, moins fanfaron et orgueilleux que dans les classes inférieures. Moi qui suis Républicaine et même Communiste, je déclare que voilà mes opinions, fruit d'expérience de toute espèce.
J'ai été présentée comme demoiselle à la Cour de la Reine par Lady Charlotte Schreiber ; après mon mariage j'y fus présentée par la Comtesse (aujourd'hui Marquise) De Grey and Ripon. Je fus présentée au Roi Léopold à Bruxelles en 1855 et à la Cour en Italie en 1875 P^r les Aipbassadrices. '
Nous faisions beaucoup de visites, je l'ai déjà dit, aux Châteaux de nos amis à la campagne pendant des mois quelquefois ; nous étions comblés d'invitations partout et c'était avec difficulté et bonheur que nous nous retrouvions chez nous, dans notre chère petite maison vis-à-vis la mer et les montagnes du Caemarvonshire.
Outre les soins du ménage j'avais beaucoup d'autres occupations — certes la musique n'y avait pas une grande part — ^je n'ouvrais, quelquefois pas mon piano en trois mois. J'avais la manie des collections — des autographes, des timbres, des vieux boutons,, des monogrammes, des monnaies.
Je découpais les monogrammes, avec un vrai art, et les collais dans des livres. Tout chez moi était rangé comme du papier de musique. La plus "vieille fille" du monde n'est pas si "vieille fille " que moi. Que j'étais heureuse ! Mon mari disait ni'adorer. Sa manière de m'adorer se manifestait en n'étant jamais à la 'maison, en ne s'occupant et en ne s'intéressant à rien. J'aurais voulu le garder à la maison, lui enseigner quelque chose, le Français ou l'Italien, ou lui faire cultiver notre jardin dans lequel j'allais moi même travailler dans l'espérance que le goût des fleurs, ou des fruits, ou des légumes •lui pousserait. J'espérais que cela l'amuserait de faire un peu le menuisier chez nous. Non. Inutile ! Je n'ai jamais réussi à l'intéresser à quoique ce soit.
Mes enfatits, je n'hésite pas à vous recommander de me prendre pour exemple. Quoique orgueilleuse, je n'étais pas fière. J'avais
' toujours eu ma femme de chambre ; peu de mois après mon mariage elle se maria puisque je ne pouvais plus la garder ; peu à peu il m*a fallu apprendre que pour que moi et mon mari fussions honnêtes, il fallait payer ses dettes et que cela ne serait pas sans la plus stricte économie. J'avais toujours tenu comme opinion que Thommp qui profite de son crédit pour s'endetter est pis qu'un voleur. J'ai do^nc l:)eaucoup lutté pour arriver à mes fins et me suis, sans doute montrée sous un jour assez dur. Je supprimais notre bière, le vin, le sucre, les cigares de mon mari — moi-même je me privais de manger du beurre. Mon mari ne pouvait s'en passer.
Dans l'année 1862-63 quand, en conséquence de la guerre aux Etats-Unis il y avait la famine dans le Lancashire, toutes les villes d'Angleterre envoyaient tout ce qu'elles pouvaient à ce malheureux comté. Les quêtes et les souscriptions étaient très bien organisées, tout le monde était moralement forcé d'y souscrire. Au grand effroi de mon mari je refusais de rien donner. " Non," je disais, "tu dois encore beaucoup d'argent — tu ne donneras rien, ce serait voler tes créanciers." Il ne trouvait rien à répondre à cette» phrase. Le voyant, pourtant, malheureiix et tracassé de ^^ ce çtfon dirait" je lui proposai de se priver de beurre, et que je mettrais de coté cette somme là par semaine pour les pauvres affamés. Il consentit et pendant quatre mois, au moins, il ne mangea pas de beurre, et fut content de ^^ faire comme les autres,*^ ^^ Faire comme les autres T Voilà la loi des moutons, des dindes, des oies! Une supériorité est un
.exil, et l'homme pas plus que la bête ne trouve la supériorité ou l'exil supportables. Il faut que tout cela se promène en troupeau ! Mon mari avait deux bonnes et grandes qualités; beaucoup de présence d'esprit, et puis, il était excellent garde-malade. . . . Une occasion se présenta où sa présence d'esprit fut récompensée par les plus heureux résultats. Nous nous trouvions à Macerata dans les Marches Romaines. C'était le Vendredi Saint Mon mari et moi étions dans la loggia du Syndic près de l'autel ; c'était au moment que des hommes, chancelant sous ce fardeau pesant, apportaient pQur le déposer dans la tombe, un énorme crucifix qui devait être exposé pendatat quelques instants devant l'autel. L'horrible incendie de l'Eglise de San lago avait eu lieu peu de temps auparavant, mille personnes avaient été brûlées, les ornements et les draperies avaient pris feu, le pétrole enflammé tombait sur la congrégation, une panique épouvantable avait pris possession de la foule, la porte fut bloquée par les corps entassés qui devinrent dans peu d'instants des cadavres carbonisés car l'église était un brazier ardent.
Toui d'un coup, dans l'église de Macerata on vit le feu grimper et sautiller de draperies à ornements sous la grande voûte de la cathédrale près d'une colonne. Je fis le mouvement pour me sauver de même que plusieurs autres personnes. Mon mari qui ne parlait que l'Anglais me prit par les bras et me commanda de ne pas bouger de place; il me dit: "Nous sommes en vue de toute l'église, ceux* qui sont avec et près de nous devant l'autel sont sur une éleva-
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tion et peuvent être vus de toute la congrégation " (il y avait au moins cinq mille personnes dans Téglise). "Si nous quittons la place** ajouta-t-il, "la peur gagnera le peuple, et ils seront tous écrasés. Criez aux porteurs du Crucifix ce que je vous dis, de continuer leur Chant, de ne rieit- craindre, que la vie de tous ceux qui sont dans TEglise dépend de leur sang-froid, Les flammes s'arrêteront d'ellesmêmes.'*
Les hommes qui portaient le Crucifix (il y en avait une douzaine), les chantres, étaient aussi pâles et consternés que je Tétais moi-même; ils ne chantaient plus, j'avais beau les encourager — Le chant interrompu ne recommençait pas. Mon mari d'un accent que je n'oublierais jamais, me dit alors "Reprends le chant toi-même!" et sans savoir ce que je faisais j'entonnais de mon mieux le plain-chant qu'on sait dans le Graduel Romain. Ma voix féminine qui frappait l'oreille de ces hommes, et, si inaccoutumée dans l'Eglise, surtout à cet endroit là, et toute seule, leur donna de l'assurance, le chant recommença : ils avaient eu le tçms de voir par eux mêmes, qu'ils ne couraient aucun danger ; le feu, comme mon mari l'avait prévu, n'avait pas le moyen de s'étendre ; personne n'avait bougé, et la cérémonie, qu'un souffle de terreur avait arrêtée, continua comme si rien ne s'était passé pour la troubler. Moi, je fondais en larmes 'et ce moment ne s'est jamais effacé de mon souvenir. Il m*a fait bien des fois voir un grand navire sur un océan paisible, secoué soudain par un vent invisible, le vaisseau' sombrer et la mer tester aussi calme qu'avant.
J'ai oublié, jusqu'à-présent, de vous dire que mon père reprit en 185 6,. le nom de Treherne, un ancien nom de famille. Peu à peu, ses frères suivirent son exemple. Mon oncle aine pourtant résista longtemps à cette innovation. Le nom de Thomas est illustre et il av^it autant d'orgueil de famille que mon père; je ne suis pas su^e, après-tout qu'il ne soit pas mort et enterré sous le nom de Thomas. Toute notre famille cependant depuis au moins 10 ans, porte le nom de Treherne.
Je vous ai donc dit, mes enfants, que ma vie se déroulait avec bonheur et tranquillité. J'étais philosophe, j'avais pris mon parti ; mon mari ne voulait rien faire, j'avais abandonné l'idée de le voir occupé. Il n'était pas intéressant, c'est la vérité ; aussi après l'avoir beaucoup aimé, je me pris à aimer mes chiens avec frénésie. C'étaient des carliiis magnifiques. Celui que j'avais eu le premier, était celui que j'adorais tout particulièrement ; je pense que c'était pour la même raison que j'ai tant adoré Gounod ; il réclamait tous mes soins et était pour moi une source continuelle de tourments, Moi, je n'aurais jamais dû rien aimer, car je me rendais pat trop esclave. Mon pauvre chien Daix (Daniel) avait une maladie de peau qui, pendant des années fut impossible de guérir. Aucune diète, aucune médecine, aucune pommade ne produisait le moindre effet. Figurez-vous un chien qui était toujours* à prendre de la médecine ou enduit d'un onguent qui sentait mauvais, plus ou moins. Je lui faisais donc toutes espèces de costumes, de l'étoffe la plus robuste que je pouvais trouver, car aussi solide que fut l'étoffe, il se grattait le dos en passant sous toutes les chaises et usait, quand il ne la déchirait pas, la selle
de son manteau. J'étais toujours à le raccomoder — mon pauvre I chien !^ Il était obligé aussi de porter une muselière pour Fempêcher de se mordre. Tout le monde était après moi à cause de mon "chien galeux." Il irritait tout le monde, surtout les messieurs, parcequ'en faisant sa promenade éternelle sous les chaises il accrochait en tirant après lui le pan de leurs habits. Nous avons gardé ce cher chien qui avait alors deux ans, depuis le mois de septembre 1862 jusqu'au mois d'août 1875. Il était devenu si infirme — ^ses jambes de derrière étaient complètement paralysées. Il souffrait beaucoup, et comme j'étais alors entourée d'enfants il m'était impossible de m'y dévouer complètement. Il eut fallu tout mon temps pour le soigner et m 'occuper de lui. C'est donc avec un chagrin extrême que je priais mon médecin de venir et de lui apporter quelquechose qui tuerait un chien sans le faire souffrir. Il vint, et ce fut moi-même qui eus le courage de faire prendre à mon pauvre chien chéri et plein de confiance le poison fatal. Au bout de quelques secondes il avait cessé de vivre et de souffrir. Il était mort sans soupçonner que je lui eusse donné quoique ce soit qui ne fut pas bon pour sa santé. Le même soir je donnais le même poison à sa petite vieille femme favorite, Jarba, qui était complètement aveugle et infirme, je les couchais l'un à côté de l'autre dans le panier dans lequel ils ayaient si souvent voyagé, je les ai couverts dans leurs couvertures de flanelle avec du charbon de bois en poussière, je les descendis moi-même avec un de mes élèves dans le jardin, je mis leur cercueil, dans la fosse que le jardinier avait creusée pour cela, avec une grand bêche je remplis la fosse de terre, moi-même. Je laissais là le corps de mes deux vieux amis, et là, sons le mûrier du jardin de Tavistock House, reposent ces deux chères bêtes. Elles m'avaient donné bien du mal, mais aussi, pendant longtemps, tant de bonheur, tant d'intérêt. Et puis mon mari semblait beaucoup les aimer. Il prenait plus d'intérêt dans les chiens que dans n'importe quoi d'autre. Ce n'avait été qu'au mois d'Octobre 1869 qu'un Monsieur français, le Baron EHsé de Montagnac dont nous avons fait la connaissance à Hanford chez les Clay Ker Seymers m'indiqua un remède pour la guérison de mon chien. C'était des briques de sulfure de potasse que jie faisais dissoudre dans de l'eau chaude. La maladie revenait de temps en temps, mais ces bains le calmaient, le guérissaient sans qu'il devienne rongé et dégoûtant : Il ne s'est plus mangé et je n'ai plus été obligée de l'habiller. Ma reconnaissance envers Monsieur de Montagnac est illimitée. J'avais fait faire un bain de zinc exprès, et Dan y restait couché deux ou trois heures tranquillement, pourvu que je reste tout à côté de lui. Il était si sage, si sensé. Il avait une autre petite femme de toute beauté — Titania — autrement Tity et Mittie — Elle, Jarba et Dan étaient insépairables ; ils attrappaient aussiquelquefois inséparablement la vraie gale. Je les baignais alors dans le sulfure de potasse, l'un après l'autre, puis' il fallait les frotter et les sécher ; j'y passais quelquefois la journée ! Les accouchements de mes chiennes étaient une fête pour moi. Que j'aimais les petits ! Dieu sait si cela me fatiguait ! pendant le premier mois je n'osais pas les quitter d'une semelle, car Tity n'était pas bonne mère du
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tout, elle piétinait ses enfants, et ce couchait sur eux sans faire le moindre cas de leurs gémissements étouffés. Jarby était mère excellente, mais elle, pauvre petite, était presqu'^aveugle de naissance. Elle se couchait aussi sur ses petits, et quand les petits écrasés hurlaient, elle perdait la tête, elle se levait, elle piétinait et manquait de tuer tous les autres bèbès. Elle n'avait pas tant de lait que Tity et pourtant elle nourrissait plus volontiers que' son amie frivole! Il fallait donc que je fasse accepter par Madame Tity un enfant de Jarba. Jarba très inquiète tout le tems ne savait pas ce que cela signifiait, et Tity, qui sentait que ce n'était pas le sien, se laissait faire d'assez mauvaise grâce. Je n'allais nuUepart sans mes trois chiens. Si on ne voulait pas de mes chiens, je n'y allais pas. Je les lavais tous les jours en été, et je les séchais complètement en les frottant. Aussi mon pauvre Dan, si la faiblesse des jambes de derrière n'avait pas été un défaut de naissance, je l'aurais avec moi toujours, je n'en doute pas. Il n'est jamais devenu trop gras; à quinze ans il avait l'air d'un jeune chien. Je pesais la nourriture pour mes chiens ; j'avais aussi une médecine excellente (Benbow's mixture) que je leur donnais de temps en -temps. Il avait une santé et une humeur parfaites, si ce n'eut été cette malheureuse maladie de peau, qui constituait la tâche dans mon soleil et qui m'a causé plus de chagrins, plus d'histoires et plus de mauvais vouloir de la part de personnes qui, sans cœur elles mêmes, sont jalouses de l'affection ou du dévouement qu'une autre démontre pour qui ou quoi que ce soit. Homme, femme, enfant, chien, chat ou perroquet. Mes chiens avaient une conduite parfaite, excepté Tity (ou Mittie comme nous l'appelions souvent) qui était égoiste, gourmande, et bruyante. Nous avions réussi à faire comprendre à Dan et à Jarby que nous n'avions pas besoin d'eux comme chiens de garde. On aurait sonné cinquante fois, ils ne se seraient point dérangés. Mais Tity ! Il n'y avait pas moyen ! Au plus petit bruit, elle était en alerte, elle laissait échapper un petit cri aïgu. Les poils sur son cou et son dos si dodus se hérissaient, elle fronçait son front en baissant la tête; ses quatre jambes raidies et la pointe de ses pattes à peine touchant le tapis, elle se mouvait soigneusement vers une chaise basse sous laquelle elle se blottissait et où elle s'en donnait à son aise de grogner, de jeter des petits cris à fendre le cerveau, jusqu'à ce que impatientés on n'aille l'en tirer pour lui donner une bonne volée. Pendant ce temps là. Dan et Jarby (avec une expression de dégoût sur leur visages) étalés devant le feu, semblaient réfléchir sur la conduite stupide de Tity, contemplaient placidement le feu, guettaient les flammes, et à chaque escarbille q\ii se dénichait, se levaient prudemment en reculant si (ce qui devait leur sembler) une étonnante détonation se lançait hors de la cheminée, et se rasseyaient avec confiance, le danger une fois passé. . . . Dan semblait quelquefois faire des observations sensées à Tity. Il allait vers elle, lui disait quelquechose et ils revenaient ensemble. Jamais ces chiens ne mendiaient pendant nos repas. Même en voyage, quand nous dinions au Restaurant Dan restait sur sa chaise, Jarby aussi; mais Tity! . . . nos yeux un instant tournés — vite elle déguerpissait, elle se faisait donner à manger à droite et
à gauche, tant qu'elle pouvait avaler. Heureusement elle était dodue comme un loir, sinon elle dévorait avec un tel appétit qu'on aurait pu penser que nous la faisions jeûner par trop souvent ! En vérité, avec toutes mes nombreuses petites occupations, avec mes trois chiens et leur progéniture, ma vie était bien remplie, et il ne m'était jamais venu à l'esprit d'avoir un autre but ou d'autres occupations. Jamais, un seul instant dans ma vie n'ai j'éprouve de l'ennui. Et cela certes ce n'est pas être ^^cotnme les autres,^* Autre chose en quoi je n'étais pas ^^comme les autres,^* Je n'ai jamais pu porter un Corset. A seize ans on avait commencé par me faire porter un corset et jusqu'à dixhuit ans je portais un corset. Il m'est impossible de vous dire ce que j'ai souffert pendant ces deux années là de douleurs dans le dos. Quoique je cessais d'en souffrir à l'instant que j'avais tiré la baleine (à la minute) du corset, cela n'est venu à l'idée de personne que c'était le corset — jamais serré — qui était la cause de mes souffrances. Une fois cette grande découverte faite, je cessais de porter un corset et n'ai plus jamais eu mal au dos. Encore, pas '^^comme les autres,** Qu'est ce que vous voulez, est-ce ma faute? Je suis née avec le dos très court : une robe faite à ma taille ne m'allait jamais l;)ien, c'était trop large ou j'étais pincée. Comme je n'ai jamais été de l'opinion qu'il faut souffrir pour être belle j'ai cessé de porter un corset et, je n'ai plus eu mal au dos. Comme je n'aimais pas perdre mon temps à me coiffer, je me suis fait couper les cheveux tout à fait à la Titus. Je vous recommande bien, mes filles, de faire comme moi. Portez vos cheveux courts, c'est si propre. Etre belle ne sert qu'à faire des amoureux et des ennemis. Les amoureux sont vos premiers ennemis, car si vous blessez leur amour propre en ne leur accordant pas tout ce qu'ils désirent, ils vous haïssent. En restant vertueuses, vous vous entendrez toujours dire que. vous n'ayez pas de cœur, et si vous en avez, tant pis pour vous. C*est une phrase que j'ai entendu seriner et qui m'a considérablement agacée ! Tenez vous pour dit que "n^avoir pas de cœur** signifie "«^ pas avoir dépassions** On vous fera tout le mal imaginable si vous êtes sages et si vous tenez à votre réputation. Les femmes seront envieuses, les hommes vous en voudront plus de cela que de toutes vos beautés^ parceque on ne pourra pas se frotter les mains en réjouissance de votre chute; on hait les femmes qui n'ont pas succombé aux tentations et sur lesquelles on ne peut pas se donner des airs de pitié. Etudiez, soyez bonnes femmes de ménage avant tout, alors quand tout vous abandonnerait il vous resterait le bonheur de garder propre vos quatre murs, de raccomoder vos vêtements et d'arranger avec goût et propreté votre simple nourriture Malgré tout ce que j'ai souffert, malgré tout ce que j'ai perdu, malgré toutes mes déceptions si amères et si cruelles, malgré que la torche de la Vérité brille pour moi et me fait regarder les choses et> les événements dans un jour péniblement clair, qu'il m'est impossible maintenant de garder une seule illusion, j'ai au fond de mon âme "/<» grande^ belle et transparente nature de diamant que Dieu m* a donné** (ainsi que dit Gounod — voir page 163, No. IL, Lettres, etc.) celle que Dieu a illuminé de la clarté éternelle, et qui est cause, que, sans espoir, je poursuis une
mission sans en apercevoir l'issue possible, ni probable. . . . ainsi Moïse pendant trente ans conduisait les enfants d' Israël sans l'espoir de voir lui même la Terre Promise. Je croîs fermement ceci, que si Dieu m'a retirée d'une vie heureuse et; paisible; puisqu'IL a voulu me placçr sous les ardeurs brûlantes d'une publicité que j'ignorais et que je , ne pensais pas chercher ; si, en somme, d'une dame du grand monde ' choyée et admirée, Reine partout où j'allais, par ma beauté, mon talent et ma conduite sage et irréprochable, je sois tombée au rang d'une femme déclassée qu'on fuit comme " dangereuse," qu'on appelle une "femme ivre de notoriété," avec laquelle les mères ne voudraient pas que leurs filles ou leurs fils fussent vus en public ; moi qui avais toujours été regardée comme un chaperon modèle, je n'ai plus ni honneur, ni réputation, ni prestige, je ne puis avoir que les goûts d'une courtisane et regrimper à une position tolérable qu'en devenant la maitresse d'un duc ou d'un Ministre ou d'un journaliste quelconque, je nourris, comme consolation de tout ce que j'ai perdu, l'espérance qu'un de vous, mes enfants, sera apte à continuer l'œuvre que je ne puis qu'entrevoir. Rappelez vous que je faisais votre cuisine, que malades, je vous ai soignés, que vous avez dormi dans ma chambre, à côté de tnon lit, votre main dans la mienne, que je vous ai enseigné tout ce que j'ai pu, et que vous qui n'êtes que de pauvres enfants abandonnés devez remplir sans la trouver dure, une tâche qui réjouira mon Ame après ma mort lorsqu'elle erra je l'espère, autour de vous ; avec la permission peut-être, de vous aider, de vous conseiller, cette pensée vous empêcherait de vous mal conduire puisque vous sauriez attrister mon Ombre. Rendez moi heureuse après ma raort et consolez moi pour l'amour de Jésus, que je voulais consoler à ma manière quand j'étais toute petite. Reportez à ma mémoire les mérites de vos talents, de vos connaissances ; que je puisse vous revoir, vous occupant de tous les soins si nécessaires du ménage. Soyez sobres, ne mangez pas beaucoup, intéressez vous à la santé de chacun, cherchez les moyens de soulager les autres. En cas de nécessité vous pourriez vous mêmes servir de médecin comme je l'ai fait tant de fois ; tâchez de vous donner une bonne main pour bandager en cas d' accidents, tâchez de bien soigner les malades ; soyez utiles à vos semblables — qui ne vous le rendront guère. Si vous n'êtes pas persuad.es que vous vous rendez agréables au Dieu Suprême, Créateur de toute chose en vous rendant utiles à vos semblables, songez avec certitude que vous réjouirez mon .Esprit ainsi que tant d'autres qui vous entourent. Soyez persuadés qu'en quittant cette terre transitoire, j'emporterai avec moi le désir de vous rendre heureux, et, par vous, de donner le bonheur à beaucoup d'autres créatures. N'oubliez pas que si je n'ai pu le faire, c'est parceque j'étais pire que seule. N'étant pas du peuple je n'aurais pas sa sympathie ; ceux du monde dont je suis, sont d'avis qu'on a "ses devoirs à remplir envers la Société dans laquelle il a plut à Dieu de vous faire naîtreP Je devrais, selon le monde, laisser à des bonnes, à des institutrices l'ouvrage que je fais — "les conséquences en sont pour moi trop funestes ! " ** Je me donne des mains de cuisinière ! " " Je dois m'abrutir en compagnie de ^sales enfants communs, naturellement et grâce à leur naissance,
vicieux et incapables de quoique ce soit de bon ou de reconnaissant ! " ... et csetera. Je ne m'attends pas à de la reconnaissance ; si je m'illusionnais à ce point, vous, et tous ceux qui ont dit tant m'aimer, me laisseraient peut-être mourir au coin d'une borne ou me ferait porter à l'hôpital. Je n'espère rien de ce côté là. Quand vous aurez lu l'histoire incroyable que je vais écrire, d* ingratitude, de fausses calomnies, d' infâmes trahisons, vous ne vous étonnerez point de la morbidité apparente de mes sentiments. J'y suis forcée par la vérité brutale des faits. Et pourquoi m'attendrais-je plus de Vous que de Lui ? J'avais cru pendant longtemps que ma persévérance, ma valeur artistique et personnelle trouveraient des sympathies; j'avais cru que de démontrer par vous les résultats extraordinaires qu'on peut, avec mon système d'éducation, obtenir de tous petits enfants (sans les fatiguer) comme prononciation, rhythme, longueur de respiration, tenue, pouvoir de soutenir le ton, accent parfait dans trois langues avant 1 âge de trois ans, des prodiges de facilité et de mémoire, aurait encouragé quelques personnes à m'aider à fonder sur des bases solides un établissement qui aurait contenu les cinquante enfants avec lesquels je désire commencer cette nouvelle Ecole. Av^ ce nombre là je prouverais que toutes espèces de soi-disant dons ou talents sont de la pure gymnastique et qu'il n'est pas plus difficile de donner à qui que ce soit une admirable diction, une magnifique mémoire, et une voix belle et utile qu'il n'est de leur donner une tournure aisée et distinguée, et une démarche gracieuse. . . .
Si on vouloit se donner la peine d'étudier combien il y a de personnes qui ne mettent pas le pied par terre droit, on cpnstaterait que pas un sur mille n'use ses chaussures également de chaque côté. Tout cela parceque les grandes personnes trouvent qu'elles ont quelque chose de mieux à faire que de s'occuper des petites personnes ! Beaucoup de mères qui sont supposées soigner leurs enfants, trouvent que tout ce qu'ils foiit est parfait jusqu'à un certain âge, l'âge ou l'enfant trouve moyen de se rendre dangereusement insupportable — alors il est trop tard! Vous risquez de perdre ce ^^ précieux trésor dans une convulsion^* si il s'était mis trop encolère, il faut donc qu'il fasse à sa tête. Les parents même répètent comme si c'était une des plus grandes, une des plus rares et plus nobles qualités du monde : " C'est que ce petit bon'homme a de la tête ! * Il a un caractère étonnant ! ' ' C'est qu'il en a de la volonté ! ' * Cest qu'il ne céderait pas. Il crierait quatre heures sans s'arrêter, on est *bien obligé de faire ce qu'il veut!'" Victor Hugo, pourtant (à qui je résiste décidément dans beaucoup de choses qu'il a écrites sur les enfants dans cet adorable livre ""/'-4r/ d'être Grand Père ), disait, de sa ôlle> dans les Contemplations:
*• Elle ne disait jamais * Je veux * — et souvent * Je n*ose.'
Il n'est nullement nécessaire que le monde entier ait individuellement de la volonté ou soit désireux d'avoir de la volonté. Le monde ne pourrait pas marcher du tout si chacun avait des fortes individualités et cherchait à les imposer. Le monde marche bien mal,
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€t je trouve qu'en France il marche moins bien que dans plusieurs autres pays que j'ai habité. J'attribue cet état de choses à la manière que les Français ont de pourrir (gâter n'est pas assez fort) leurs^ enfants. Ils leur permettent les plus grandes Tamiliarités, des réponses ou des demandes les plus grossières, et de parler de tout sans respect pour rien ni pour personne. Aussi Victor Hugo à la page 130 de rArt d'être Grand Pire a écrit la plus grande et la plus précieuse vérité : (sans le vouloir, je crois!)
** Oui! c'est avec ces indulgences là Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte,
l^e plus grand bien qu'on puisse donner à un enfant c'est rtnstînct de l'obéissance; il faut qu'il obéisse sans savoir qu'il a jamais été forcé •d'obéir. Ceci, on peut commencer à le lui donner selon l'âge et la précocité de l'enfant, de six semaines, à trois ou quatre mois. L'enfant alors grandit comme la plante à coté de laquelle on place le tuteur auquel on l'attache avant qu'elle commence à se pencher ou à prendre un pli de côté ou d'autre. La plante ne pourrait pas porter les beaux grains qu'elle portera plus tard si elle n'était contrainte à pousser droit. Après un certain âge, il n'y a plus la même nécessité d'attacher la plante, elle grimpe droit et se conduit seule. Les plus beaux fruits se produisent sur des .arbres cultivés en espalier. L'arbre lui même est plus productif, aussi sain, et aussi robuste que le fruitier sauvage. Les enfants, les hommes sont comme les plantes. Tous ne peuvent être des arbres; il faut accepter ce que la civilisation nous apporte. La nécessité d'une culture morale, plus soignée, plus artistique. Celui ou celle, qui aura été le plus cultivé en espalier sera celui ou celle qui produira le plus grand nombre de beaux fruits.
Jésus a dit : ^^ Celui qui veut Hre le premier entre vous sera le dernier de tous et le serviteur de tous.^* C'est une loi inévitable. Il n'y a pas de servitude comparable à celle des princes et des hommes au pouvoir. Ils ne peuvent pas, si ils sont consciencieux, approuver ni être satisfaits de leur position. Plus que tout autre, ils voient des fautes et des abus auxquels il n'est pas en leur pouvoir de remédier. Mon Père était Membre du Parlement Anglais; mais il ne l'était devenu qu'après l'âge de soixante ans. Sa nature a été auçsi confiante et peu soupçonneuse que la mienne. Il aurait dû être élu à Coventry quand il avait trente ans, mais, une cabale lui avait fait perdre la première élection quoique son Oncle y avait dépensé jQz^yOoo (750,000 frs.). Quoique mon père qui était. un orateur splendide avec une voix et des poumons inépuisables, eut à plusieurs reprises l'occasion d'être élu Député pour d'autres villes, il s'obstina pour Coventry et y contesta toutes les élections pendant trente ans.
Pendant ce temps, le même député, Mr. Ellice, garda sa place et avec lui toujours un autre du coté libéral. Mon père était Tory, c.à.d. Conservateur de l'ancien régime. Comme preuve de ce que vaut le suffrage et les électeurs, Mr. Ellice, à peine mort, mon père fut élu à une grande majorité et fit élire avec lui peu de temps après un autre Conservateur dans une ville qui avait eu pendant trente ans deux Députés Libéraux !
Une fois au Parlement, mon père, quoique toqué, s'aperçut que ^^r amour de la patrie** voulait dire Tamour des bonnes places et que tout était " esprit de parti," que les Whigs valaient les Tories, les Libéraux les Conservateurs. Lui, qui avait été si enthousiaste pour la Réforme et la politique, ne s'en occupa plus. " S'il Tavait su," disait-il " il n'y aurait jamais songé et ne se serait pas présenté comme candidat si il y avait eu une autre élection. ..."
Je n'en finirais pas si j'écrivais la dixième partie de tout ce que je devrais dire, mais je veux rendre justice à mon père. Il était d'une trempe toutrà-fait supérieure quoique d'un caractère tracassier, violent — infernal — même ? Il était doué outre mesure de toutes espèces de qualités et de talents — pour la comptabilité, la poésie, les langues étrangères, la musique, une voix exceptionelle, une grande puissance dramatique, une veine comique irrésistible, un sourire et un charme infini. Il captivait tout le monde.
Pourquoi donc avait-il ce triste caractère ?
Parcequ'il était le chéri de sa mère qui l'avait gâté. Son frère aine devait lui céder parcequ'il était le cadet, son frère cadet devait lui faire toutes ses volontés parcequ'il était son aine. Il était horriblement orgueilleux, il était le préféré de son Oncle. . Ma mère avait refusé de l'épouser pendant dix ans qu'il a soupiré pour elle, ce qui a beaucoup aigri son caractère; ma mère nous gâtait ce qui le mettait en furie. En somme, je plains beaucoup mon père (non que ma mère ne soit pas la plus excellente des femmes) il a eu pour compagne (qu'il n'a jamais quitté et à laquelle il était passionément et profondément attaché) la personne du monde la plus incapable de l'apprécier et de le dompter.
Moi-même qui suis de nature la créature la plus douce et la plus patiente, j'ai pourtant fini par être poussée à bout et par me mettre dans une grande colère. Depuis la première fois que cela m'est arrivé en Décembre 1873, j'ai perdu beaucoup de mon calme, et de mon équilibre.* Mes nerfs ont été trop tendus, trop surexcités et je me sens en colère assez facilement maintenant. Je comprends donc que mon Père ne pouvant dompter son caractère irritable s'est trouvé attaqué du cerveau. It était trop " Don Quichotte" pour ne pas avoir été irrité et désespéré vingt fois par jour. Malgré toute ma bonne volonté de trouver tout bon, je^suis obligée moi-même de convenir avec Salomon, que tout est vanité / . . .
Je crois, mes enfants, que j'ai, ici, écrit assez pour vous prouver que je ne suis pas une femme "du pavé de Londres" comme Mr. Charles Gounod et ses amis s'efforcent de le faire croire ; que je ne suis pas et que je n'ai jamais été la ** première venue." J'aJL eu, je puis le dire, une position toute exceptionelle, ainsi que toute personne peut s'en assurer, si elle veut toutefois prendre la peine de faire des recherches sur mon passé. Les lettres que composent ma correspondance et mon journal que je tiens régulièrement depuis l'année 1852, existent Elles prouveront tout ce que je vous dis là et bien autre chose encore après ma mort si vous en avez besoin.
Mes portraits par G. F. Watts, John Brett, J. R. Parsons, Sir Robert Collier, Val Prinsep, Mr. Pinel At Grandchamps, mon buste
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en marbre par Charles Fuller, un très mauvais (en plâtre) par Franceshi, comme , aussi le moule de mon visage par Franceshi et de nombreuses* photographies prouveront que je ne suis pas une horiible sorcïhre sèche, avec des grandes dents déchaussées, aux gencives décharnées qui ensorcela le pauvre Gounod à tel point, que, pendant trois années et demi, elle le tint sous le charme de sa beauté factice, qui lui fit signer des papiers qui dépossédèrent sa femme et ses enfants de tout ce qu'il avait, pouvait avoir dans le passé, le présent, et le FUTUR, "ji la Providence ne Veut point retiré du gouffre dans lequd il était tombé P*
J'espère encore, pour vous, être une jolie vieille, puisqu'à quarante ans j'en parais à peine vingt-cinq, que le galbe de ma figure est enfantin, que mon sourire est franc, et mon r.egard (comme le savez bien, petits monstres) bien doux, et parfois bien terrible aussi. ... J'espère toujours garder ma gaieté, ma grande bonne humeur; jouer et rire avec vous, et (s'il le faut) vous corriger sans faiblesse.
En attendant, je commencerai par vous dire .comment il se fait que, d'une vie si heureuse, si paisible, je me suis trouvée lancée dans . une vie si malheureuse et si orageuse.
En 1866, je fis la connaissance d'une jeune fille, Gwendoline Jones. C'était la fille ainée d'un ministre Protestant du pays de Galles. La famille était pauvre et il y avait dix enfants. Gwendoline avait pour marraine la marraine de mon mari. Cette marraine était unç vraie petite mère pour moi. Je l'aimais, elle adorait mon mari que j'adorais, et je crois qu'elle était aussi fière de la femme de son filleul que si elle avait été sa propre fille. Elle et son mari (le médecin du village), habitaient Beaumaris, comme nous. Nous étions donc voisins. Gwendoline venait donc en visite chez sa marraine Mrs. •W3mne Jones, et comme cette jeune fille avait beaucoup de goût pour la musique et que j'étais le grand oracle musical du pays, elle l'amena chez moi pour que je donne mon opinion sur sa voix et ses dispositions musicales dont sa famille désirait tirer parti. Je trouvais, ma foi ! tout cela très médiocre ! . . . C'est que c'était sérieux! Cette jeune fille, disait-on, était artiste dans l'âme ; ses voisins campagnards lui avaient seriné qu'elle avait une si admirable -voix, qu'elle chantait d'une façon si charmante. On me demandait mon opinion sérieuse. Je la donnais consciencieusement. Elle se bornait à affirmer qu'elle avait besoin d'étudier.
Lui donner des. conseils ! ! ! Je ne savois trop que lui dire. Mrs. Wynne Jones me dit que la grande ambition de cette jeune fille était de chanter un duo avec moi à un Concert de Bienfaisance, que si je voulais l'accompagner, la patroner et chanter avec elle, cela ferait du bien à Gwendoline, çt, à elle, tant de plaisir. Tout ce qui pouvoit lui faire plaisir était un plaisir pour moi, et je pris là jeune fille en amitié, lui enseignai moi même deux duos que je chantai avec elle. L'année de 1867 se passa ainsi tout doucement. Gwendoline venait quelquefois chez sa marraine, et elle venait chez moi autant et plus que je ne la voulais ! Il ne m'était jamais venu à l'esprit que c'était des leçons précieuses que je donnais à cette enfant. Je ne savais pas que j'avais des dispositions toutes particu-
lières pour renseignement. Etant jeune fille, pourtant, j'avais fait travailler mes deux sœurs assidûment, et quoique, n'étant ni travailleuses ni sérieuses (comme moi je Tétais) elles chantaient avec moi les trios les plus difficiles à la perfection. J'avais fait travailler vdes amies. Il y en a deux, dont je dirai les noms un jour, qui sont considérées comme de grandes musiciennes, et auxquelles j'ai enseigné le Trio des ^^yoyeuses Commères de Windsor'* (Balfe). Bon Dieu ! Il n'est pas possible d'exagérer la difficulté que j'ai eue à leur faire comprendre la mesure ! J'enseignais, en cachette, le Chœur de l'Eglise d'une de nos Paroisses. En cachette, car mon père (sans aucun motif, sauf celui de nous contrarier) y avait mis son veto.
Après mon mariage, j'ai donné des Concerts au Canada en 1861, pendant la guerre des Etats-Unis pour les Volontaires Anglais. Je n'avais que des cruches d'Amateurs, plus mauvais les uns que les autres, mais cela a marché avec pas mal d'ensemble et d'entrain. Ces journaux alors (pareeque je n'étais pas Artiste cherchant à gagner son pain, ou celui des autres) me comblèrent de compliments. On écrivit même que " Madame Weldon était, en vérité, le Napoléon de la musique !"
Mon mari était Capitaine des Artilleurs Volontaires à Beaumaris. J'organisais, tous les ans, un concert au bénéfice de son régiment. Je choisissais ce qu'il y avait de voix possibles parmi les artilleurs à qui j'enseignais tous les soirs, pendant trois semaines, quelques chœurs (parties ténor et basse). J'accrochais quelques petits moutards pour chanter alto ; moi même, seule, je chantais la partie de soprano ; et je vous réponds que je n'ai jamais fait marcher un Chœur mieux que celui là! J'étais la femme du Capitaine Commandant — nous étions une trentaine et il fallait bien que cela marche. Ce qui me surprend c'est, que je n'aie jamais songé à me faire un cercle, ni à être à la tête de quelquechose. J'avais, s^ns le comprendre, eu pas mal d'expérience et beaucoup de goût à faire travailler et conduire — de main de maître — des Chœurs. Evidemment j'avais beaucoup de capacité, mais aucune ambition. Pendant l'année 1868, Gwendoline Jones fut très malade. Depuis longtemps elle avait souffert d'une maladie mystérieuse que les médecins ne comprenaient pas et à laquelle ils donnaient le nom d'hystérie. Elle n'était pas plus hystérique que moi, qui jie le suis point, elle devait être un médium sans s'en douter et elle souffrait de ne pas être développée. Je me rappelle bien tous ses symptômes et quand j'ai entendu pafler du spiritisme et que je m'en occupais iin peu, j'ai compris moi même ce que cette pauvre fille avait.
En 1869 elle revint me trouver en me disant, qu'elle était résolue d'étudier sérieusement le chant, de se fixer à Londres et de prendre un maître de chant. Elle voulait suivre la carrière d'artiste et elle me demandait de lui recommander un Professeur.
Sa voix me paraissait plus faible, moins juste. . . . mais, je croyais qu'il fallait simplement prendre un Mâitre, et que ce Maître pouvait donner voix et oreille. Je raisonnais ainsi, car, moi,^je n'avais pas eu de professeurs de chant ni de piano. J'avais de la voix, et je
chantais ! — donc, il ne m*^tait pas venu à l'esprit qu'on avait besoin de Mâitres si on avait de la voix.
Je passais mentalement en revue tous les maîtres à Londres que je connaissais. Benedict, Campana, Deacon, Pinsuti, Traventi, Vera, Randegger, etc. — je choisis Randegger, car, j'avais entendu dire qu'il prenait des élèves en apprentissage, auxquels il ne faisait rien payer jusqu' à ce qu'ils gagnassent assez d'argent par le talent qu'il savait leur donner. J'écrivis donc à Randegger pour lui proposer ma Gwendoline comme élève. Il me répondit très -gracieusement qu'il' serait charmé de faire son possible pour ma protégée, mais qu'il , ne prenait plus d'apprentis dans les conditions que je proposais, vu qu'ils étaient toujours ingrats et le trompaient invariablement. Je lui amenais Gwen. Il vint l'entendre chez ma mère où nous demeurions à Londres à ce moment là. Après quoi, il me dit : '* Ma bonne dame, la pauvre fille n'a ni voix, ni oreille, êtes vous folle de vouloir la faire chanter?" Je baissais le nez, et me sentis horriblement peinée ppur Gwendoline et sa famille. Je n'ava-is pas le cœur de la désappointer: je lui dis donc de venir chez moi depuis lo h. et demi tous les matins jusqu' à une heure de l'après-midi. Quoique • ce fut au beau milieu de la saison et que j'allais beaucoup dans le monde, je lui donnais tous les instants possibles. Elle venait régulièrement, et peu à peu, en lui faisant faire les mêmes exercises que j'avais inventés pour moi, je sentais que je lui formais un organe, qu'en vérité elle ne possédait pas. Le ii Juin j'écrivais dans mon journal le passage suivant: " Gwen, qui retourne à la campagne chez ses parents, vint pour la dernière fois ce matin. Il y aura un mois demain que je l'entrepris. Son progrès a été merveilleux et je lui ai dit que rien ne s'oppose à un succès parfait pour elle, si elle garde la^ santé et Ja vie."
Pendant le mois que je l'avais enseignée, j'avais cherché par tous les moyens possibles à donner à sa voix la même qualité de burin que la mienne. Je demandais à entendre quelque chose derrière le son. Quand je me suis aperçue que je pouvais obtenir cela pour quelques secondes dans une seule note, je fus satisfaite. ... Il y avait donc moyen de mettre du corps dans ce coton mou, incertain, auquel je comparais ce qu'elle avait de voix. Elle comprit d'elle-même, sans que je le lui di$e, qu'elle ne savait rien, qu'elle n'avait rien, qu'elle ne pouvait rien ; sa voix, dont elle avait été si fière, lui faisait horreur j Sa manière de chanter la faisait mourir de rjre\
J'avais gagné beaucoup! Elle s'apercevait elle-même de ses défauts. Elle retournait chez ses parentis étudier avec courage quatre notes au milieu de la voix — Sol, La, Si, Do. Je lui défendis absolument de travailler aucune autre note.
Nous sommes alors partis, mon mari et moi, avec nos chiens, faire des visites chez mon Oncle Geoi:ge Treherne en Suisse à son Château de Miilberg et puis chez ma Cousine la Comtesse Butler à Haimhausen. Lorsque je revins en Angleterre je me hâtais d'aller retrouver, au pays de Galles, ma Gwendoline. Non seulement je tenais à me rendre compte de son progrès, mais j'allais au Presbytère de son père avec l'intention de donner des leçons à toute la famille.
J'avais recommandé à Gwen, dans, son propre intérêt, de prendre tous ses frères et soeurs en classe et les faire étudier, avec elle, d'après la méthode que j'avais évidemment découvert, tous les jours et toute la journée, si c' était possible.
La passion de renseignement était tombée sur moi. Mon mari en était tçès-content, très-heureux du résultat et nous parlions déjà de nous établir à Londres au mois de Mai prochain et de fonder une Ecole pour quinze jeunes personnes de bonne famille, qui, grâce à moi, au bout de deux ans feraient leur entrée triomphale dans le monde des artistes. J'avais entrepris Gwen pour deux années. Sa mère et moi, nous avions décidé qu'elle ne chanterait devant personne, pas même chez eux à des amis, avant deux années accomplies sans ma permission.
Ma joie et mon triomphe en retrouvant Gwen, furent sans bornes. Sa voix était devenue ronde, ferme, juste et ample: et — le Rè — ce maudit Rè qu'elle n'avait paru posséder qu'à l'état de trou, était aussi beau, aussi sonore et aussi clair que le Do et le Mi. Une de ses sœurs surtout, Gertrude, qui, depuis sa naissance, avait passé pour " manquer absolument (Toreille^^ avait fini par répondre rapidement au son, tel qu'on voulait lui faire reproduire. La famille criait "rf« miracle'^ \ J'étais dans l'extase! Je dis à Gwen que je m'enfouirais avec elle en Suisse chez mon Oncle poui; tout l'hiver et que là nous travaillerions comme des enragées, que dans moins de deux ans je présenterais au monde musical une grande cantatrice du nom de Gwtndolinc Bradwyn. Elle avait déjà changé son nom !
Ceci était au mois de Septembre, 1869.
M. Weldon et moi fîmes alors plusieurs visites chez des amis et ce fut le 16 Décembre que nous partions pour la Suisse avec Gwen et nos trois précieux carlins.
Benedict, qui avait été un de mes admirateurs le plus fidèle depuis l'année 1858, s'intéressait vivement à tout ce que je faisais, il me parla de Wartel, le professeur de thant, qui avait, à ce moment, le plus de vogue, à Paris. Il me donna une lettre d'introduction pour cet ami et me pria d'aller le voir. Je donne ici le texte de cette lettre car elle est une preuve de plus du grand prestige musical que j'avais (si on en doutait) et que je ne dois pas à M. Gounod une seule introduction musicale excepté celle de M. et de Madame Viguier.
Lettre de Sir yulius Benedict à Mr, François Wartel.
** Mon cher Wartel, — Ceis lignes vous seront remises par une " de mes meilleures amies, la femme la plus accomplie, le talent " musical le plus remarquable du Royaume, Uni — et je puis bien le ** dire de l'Europe entière — l'organisation artistique la plus 'complète " qu'il soit possible d'imaginer — mais qui, malheureusement pour " l'art, ne s'en occupe qu'en amateur, — par Madame Weldon — qui, " en route pour la Suisse avec Mr. Weldon, son mari — naguère •" officier très-distingué et charmant gentilhomme — va s'arrêter deux " ou trois jours dans votre capitale. Elle m'a demandé ce mot pour ** faire la connaissance de l'illustre Professeur et artiste dont la re-
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<* nommée grandit chaque année, et j'ose me flatter qu'elle sera ^* accueillie par lui comme le mérite la grâce et la beauté réunies ^' à un talent hors ligne. ♦
*' Tout à vous et de cœur,
'* " i6 Dec, 1869." "Jules Benedict.
Benedict vint exprès chez moi pour entendre Gwen; il fut enchanté de la manière dont elle produisait sa voix. Il me dit : " Il n'y a personne qui la produise si bien et elle est sûre de faire une grande carrière " (Extrait de mon Journal).
La pauvre Gwen, en venant à Londres de son pays pour nous rejoindre éprouva une légère secousse par suite d'un accident sans importance sur la voie ferrée. Le choc, à son système nerveux fut tel que sa maladie, au bout de quinze jours lui reprit; sa mère devint si inquiète qu'au bout de trois mois elle vint chez mon Oncle la reprendre. Gwen avait pourtant travaillé tant qu'elle avait pu ; je chantais pour elle et lui enseignais tout ce que je pouvais. Elle était arrivée à chanter si bieii que mon Oncle et ma tante, quand elle chantait avec moi dans un autre salon que celui ou ils se trouvaient, ne pouvait Reconnaître si c'était Gwen ou moi qui chantait Quand elle me quitta nous nous consolions en pensant que sa santé se remettrait à l'air de ses chères montagnes et qu'elle ferait travailler ses sœurs.
Nous avions réussi à faire recevoir Gertrude à Queen's Collège {Londres). An mois de Février (1870) Hullah, un de nos premiers Professeurs de Chant l'entendit chanter et offrit de l'enseigner. Je leur recommandais de refuser ses leçons; néanmoins je fus enchantée de cet incident, car il démontrait, que, quoiqu'elle eut si peu travaillé, cette jeune fille qui n'avait pas su, avant de me connaître, donner un son juste, était devenue assez supérieure à ses compagnes de collège, pourqu'un homme comme Hullah la distingua et la choisit ^ parmi un si grand nombre d'élèves. . Plus tard, cette même Gertrude remporta le Premier Prix de Chant au nouveau Collège à South Kensington. Voilà le progrès accompli par une jeune fille de qui on avait toujours parlé comme dépourvue de toute disposition musicale. On disait d'elle. ''Aucune idée de musique ! Pas d'oreille ! Pas de voix!" Pendant qu'on prônait le " génie " de Gwendoline. il me semble à moi, que pour toute différence entre les deux sœurs,, il n' y avait que la question de disposition et de tempérament Gwen était nerveuse, maladive, ambitieuse et gaie avec beaucoup d'initiative et Gertrude était tout l'opposé de sa sœur.
Gwen était l'ainée de la famille. Quand sa mère pouvait se rendre à des fêtes de campagne, ce qui ne lui arrivait que rarement, c'était l'ainée qu'elle amenait avec elle. Madame Wynne Jones, sa marraine, Tavait fréquemment gardée des semaines en visite chez. elle. Aux yeux de cette famille, séquestrée dans un pauvre Presbytère dans la solitude des montagnes, Gwendoline était une demoiselle du monde — du grand monde ! — qui avait tout vu, tout entendu ! Cette enfant qui, pour ainsi dire, était blasée sur elle même, son importance
et son savoir, était en réalité un petit cheval sauvage et c'est ainsi que mon monde et ma famille la considéraient, ce qui occasionna des préjugés contre elle, et commença pour moi des difficultés, dont je ne devais plus sortir. ... Et puis : elle n'était pas jolie 1 On nous appellait la Beauté et la Bête. . . .
Gertrude avait une santé de fer. C'était la bonne grosse fille de campagne qui n'avait jamais rien vu, ni rien entendu. A son point de vue, sa sœur gazouillait comme un rossignol Elle essayait de rimiter; elle ne produisait que les sons grossiers d'un contralto puissant. C'était horrible, aussi s'empressait-on de la faire taire ! Gwen, en découvrant, et en apprenant à guider la voix de tous ses frères et sœurs se trouva réveillée à la conviction qu'elle n'était plus un Phœnix, et elle s'acharnait autant à les faire travailler qu'à travailler elle-même. Cette disposition d'esprit nae fit réfléchir. Je me réjouis d'avoir découvert une méthode si facile et si amusante, qui intéressait celle qui enseignait autant que celle qui apprenait, qui inculquait l'oubli de **soi" et empêchait l'émulation. Toutes espèces de rêves ** d'école universelle" germèrent alors dans mon cerveau. Et ces rêves n'ont jamais quitté ma pensée. J'y rêve toujours et j'y crois. Gwen, au piano, tenait sa petite sœur âgée de deux ans et demi tranquille et amusée pendant des heures dans la journée ; une des sœurs, Amy, que l'on avait considérée comme poitrinaire, prenait des poumons, eUe commençait à savoir respirer, une seconde, puis deux, puis trois, puis enfin treize secondes ! Elle devint grasse, forte, rose, bien portante. C'était donc la perfection des méthodes pour enseigner les enfants, elle donnait la santé aux poitrinaires, la tranquillité et lé bonheur à une famille entière. Ma méthode se développait avec une importance que je ne lui soupçonnais nullement. Mon cœur battait ! Comme j'allais faire du bien en» m'y dévouant ! Que mon cours serait plein ! Quelle musique divine j'allais pouvoir entendre avec ces voix jeunes, crystallines — ces sons filés, doux, comme je savais en faire : mais que "tout /vz" ferait bien autrement mieux que moi, avec ma vieille voix négligée, éraillée, accoutumée à chanter fort II me semblait déjà entendre ^Ha voix du ciel semblable aux grandes eaux*^ de l'Apocalypse. C'est cette voix d'enfants et de nourrissons destinée à mettre le comble à la louange du Seigneur par leurs bouches que j'entendrais ! Voilà donc le son uni, le son pur, le son hardi, le son parfait qui pouvait monter tout droit vers Dieu dans le plain chant et les belles hymnes de l'Eglise. Cette voix que nul n'avait rêvée, cette voix que nul n'avait entendue ! Cette voix que nul ne saurait trouver ! Je l'avais trouvée, non seulement rêvée et entendue, mais trouvée I
Cette voix puissante, claire, lumineuse, impersonnelle", cette voix qui sortirait des poumons sains de l'enfant inconscient, sans passions. De l'enfant qui ne calculerait pas qu'il était chanteur, artiste, soliste, qui ne songerait pas à ^^V effet produif* — qui ne dirait pas "J'ai une voix !" à l'enfant qui apprendrait avec bonheur sans se dire "Quand chanterai-je en public?" Voilà pourtant déjà le calcul de Gwent Au lieu des deux années d'exercices et de solfège que j'avais stipulées, son progrès avait été si surprenant, elle disait, même lorsque j'étais
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revenue de la Suisse et de Hâimhausen en 1869 — ^^r année prochaine'*' J'étais vexée. ... •
J'avais pourtant fini par céder. J'avais aussi dit "l'année prochaine." L'année était venue, et la pauvre Gwen malade avait à peine pu travailler !
Au mois de Mai 1870, Mr. Weldon et moi sommes revenus de la Suisse où j'avais 'passé l'hiver, et nous sommes restés à Londres pour ^^ faire la saison,^^ Gwen étant toujours trop souffrante pour revenir travailler, trois de ses sœurs sont venues demeurer avec nous dans l'appartfement que nous avions pris exprès pour elles. Mon mari, tout-à-fait convaincu du bien immense que je faisais, était d'avis que je ne devrais pas prendre des élèves qui ne pouvaient rien payer pour leur propre entretien. "C'était tout et trop donner'' disait il. J'étais l'institutrice de ces jeunes filles, je ne sortais presque pas, j'étais toujours occupée près d'elles pour les faire bien travailler à la musique, l'aiguille, l'écriture et à les dégourdir autant que possible. Cette occupation assidue, à Londres, ne faisait pas trop l'affaire de mon mari et il appuyait avec assez de persévérance, de justice, et même un peu d'humeur sur la dépense que ces jeunes filles nous occasionnaient. . . . J'étais au désespoir ; je leur faisais tant de bien, et leur mère et Gwen m'écrivaient de si belles lettres. Voici la traduction textuelle d'une lettre que la mère m'avait écrite ; ce n'est pas étonnant que j'avais la tête montée et que moi, qui jusques dors m'étais tant désolée de n'avoir pas d'enfants, étais trop heureuse de trçuver le vide comblé par une occupation qui développait mes instincts maternels et artistiques.
Lettre de Mrs. yohn Oiven Jones à Madame Weldon,
Llangwyfan, 16 Juin, 1869.
' " Ma chère Madame Weldon, — ^Je ne trouve pas de paroles " suffisamment enthousiastes pour exprimer l'obligation extrême que " j'éprouve envers vous pour l'immense progrès que vous avez " développé dans Gwendoline, non seulement à sa voix mais à son " moral aussi. Et quand je pense au temps si court à cette seconde " occasion qu'elle a eu le privilège d'avoir été enseignée par vous, " il me semble incroyable que vos instructions aient produit un change- '* ment si complet. Il me semble que c'est comme si sa voix avait " franchi une barrière qui Pemprisonnait, qu'elle est maintenant libre, " forte et capable de travailler et de se faire une route, prendre un " essor et s'envoler bien loin— bien loin. Je n'ai pas de savoir et " ne puis m'exprimer (secundem artem) sur ce que je pense et " éprouve sur la musique vocale. Il me serait impossible de dire " à Gwen, comme vouz le pouvez, comment il faut s'y prendre pour " bien chanter, mais mon instimt (car ce n'est rien de plus que cela) " me dit quand elle manque l'expression juste du sentiment du " poète, et avec l'aide magique de la musique, peindre en couleurs " plus vives la pensée qu'il essaie d'exprimer — intensifiant ses ombres " et augmentant la lueur brillante de ses lumières. Merci beau- " fcoup de la copie de la circulaire que vous m'envoyez àpropos de
" votre cours projeté. Combien le public devrait vous être recon- '* naissant quand il saura que vous leur permettrez de partager les " richesses de votre science et de. votre génie. Rien ne peut-être " plus beau ! Quel privilège immense c'eut été pour Gwendoline, " si une pareille chance lui avait été offerte lorsque, pour la premièrç " fois, elle alla à Londres. Dieu vous a, en vérité, donné de grands " talents et vouz avez sagement agi en ne les cachant pas dans une ** serviette et en ne les ensevelissant pas. Dieu, dans sa sagesse, ne " vous a donné ni fils ni filles, mais, à leur place, il vous a richement *' douée, en vous donnant les moyens de vous créer à vous même '* des fils et des filles de l'harmonie. La musique vocale est insai- '* sissable. Elle est comme Todeur de Tencens. Il revient à notre " souvenir, mais nous ne pouvons rattacher à la terre pour rester ** avec nous, comme nous pouvons le faire pour Tœuvre du poète ou " du peintre qui reste avec nous après que leur auteur nous a quitté.
" * Dieu, sur la terre, envoya ses chantres " Avec chants de tristesse et de joie ** Afin de toucher les cœurs des hommes " Et de les ramener vers le Paradis.*
" Les chanteurs de Dieu sont donc comme des anges visiteurs. Ils ne restent qu'une saison, et viennent purifier les pensées de ceux qui sont de la terre. Vous avez reçu le don beau et parfait de la musique et c'est par l'emploi de votre talent que vous aug- '* menterez le nombre de ces chanteurs, et par votre savoir, que *' vous * cultiverez,* les facultés de chacun en leur apprenant à " fortifier et enseigner ce que le Père de la Lumière leur a donné. ** Alors, en vérité, vous aurez accompli de vôtre vivant une belle et ** digne œuvre. Il y aura un petit nombre de personnes qui jugeront ** que vous jetez 'votre pain sur les eaux" — mais, à moi, il me " semble, qu'il vous reviendra avec usure dans l'honneur et le ** respect que beaucoup de vos élèves vous apporteront et qu'ils " mettiront comme tribut à vos pieds; je prie humblement que Gwen " soit de ce nombre.
" En terminant, permettez que je vous remercie beaucoup pour " dire que vous défendez que Gwen aille chez qui que ce soit en ** visite. J'ai maintenant votre autorité pour répéter cela à qui- ** conque me la demanderait. J'ai déjà eu occasion de le faire. *' Remerciant de tout mon cœur Madame Treherne pour toute sa " bonté et avec mes compliment au Capitaine Weldon. Je suis bien " sincèrement à vous.
"Alice Jones."
La première lettre de ce genre est datée le 5 Mars 1867. Ces espèces de lettres aidaient à me monter la tête et je me disais : '* comment m' Arranger pour pouvoir garder mes filles î"
Que faire !? Pourquoi, comme tant d'autres, ne donnerais-je pas un Concert à Bénéfice ? " Un concert à Londres !'* me dis-je " cela " fera bien mon affaire. Ce sera donner à mes amis l'occasion de " m'être agréable. Qu'ils seront heureux de témoigner leur recon- ** naissance pour tout le plaisir que je procure à 'la Société" depuis
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" tant d'années ! Combien ils seront contents de penser qu'une " dame de * leur monde/ une personne aussi charmante, aussi douée " que Madame Weldon dévouera dorénavant sa vie à enseigner à " d'autres à être aussi charmants et doués qu'elle-même, qui a passé, " jusqu'à présent, son temps à 'enchanter le monde!' "
Mon mari partagea ma satisfaction à cette lumineuse idée. Mon Ecole, dans notre imagination, prit, tout de suite, les dimensions d'un gigantesque et superbe Château en Espagne. Nous étions d'accord que • Londres était la seule ville où une si grande œuvre pourrait aboutir à un succès éclatant, nous nous décidions à acheter une maison à Londres avec un beau jardin pour les carlins et de quitter Beaumaris, ou nous avions notre mobilier, des bibelots en grande quantité, des porcelaines et des anciennes faïences Italiennes que nous avions ramassé depuis notre mariage.
Le Comte et la Comtesse Dudley me prêtèrent Dudley House pour mon Concert : l'Honorable Captain Seymour Egerton (dont il est si souvent question dans les lettres de M. Gounod de 187 1 et dans ma brochure la ^^ Querelle du Royal Albert Hall Co.'*) se fit, complaisamment, mon ^^homme d*affairesy II se chargea de tout, fit imprimer mes billets, mes programmes, et j'expédiais, comme de coutume, des billets avec des lettres expliquant mon but et priant mes amis de m'aider à faire du bien.
J'ai déjà donné une idée de la Société d'Elite dans laquelle je trônais, qui me fréquentait et dont j'étais la *' Péri," — ** la Reine du Chant,"— la,"Sémiramis,"— la " Corinne,"— le "Rossignol,"— la " Muse," etc., et tous ces autres jolis noms flatteurs accordés au plus mauvais amateur comme à la plus grande artiste. Je connaissais tous les plus riches et les plus nobles parmi les gens qui jetaient leur argent par la fenêtre, et puisque mon mariage (au dessous de moi et sans-façons) n'avait pas été le signal d'une pluie de cadeaux de noces comme j'aurais dû recevoir, je pensais que mes amis saisiraient cette occasion de réparer leur manque de générosité, dix années après mon très-heureux mariage, pour me prouver leur affection, leur appré- ^ ciation, leur admiration et leur reconnaissance. Combien de fois^ avec les larmes aux yeux, avec des soupirs étouffés, ne m'avait-6n pas dit — "Ah ! Madame, Que pourrions nous ne pas faire ^our vous qui prodiguez si largement vos dons divins à vos semblables ! Que pourriez vous ne pas exiger?!" Je leur en fournissais gracieusement l'occasion. J'exigeais! et je ne m'attendais pas à un résultat au dessous de 75,000 frs.
Eh bien ! au lieu des 75,000 frs. sur lesquels je comptais, je recueillais de mon auditoire vaste, appréciateur, admirateur, enthousiaste et enivré, la somme de quatre mille, neuf cents, soixante quinze francs. ^^^^ ^^^^
Oui, mes enfants, telle fut la récompense d'un travail de quatorze années au profit artistique de " la Société."
Le plu^ soigné de l'affaire fut, que les. quelques dames qui m'aidèrent le plus à placer des billets furent précisément de celles chez qui je n'avais jamais chanté, et pour qui je n'avais rien fait ! Ce qui
fut encore plus intéressant ! Les amies pour lesquelles je m'étais le plus dérangée et chez lesquelles j'avais le plus souvent chanté, me tinrent des discours, ou m'écrivérent des reproches, me faisant part, de l'objection d'une telle à ceci et d'une autre à cela ! L'objection principale était " Cela ne pouvait plaire à mon mari ! " L'affection et l'estime qui se démontrèrent, à cette occasion, pour mon mari (qui avait été jusqu' alors considéré comme plutôt une cinquième roue à un carrosse) fut remarquable. Je fus si étonnée et si indignée ; je fis le serment de ne plus donner des Concerts à ces conditions là ! "Non! j'en appellerais au Public. Au Public véritable; et jamais — oh! mais jamais plus, je ne chanterais une autre note de mélodie pour ma Société fausse et ingrate!" J'étais outrée et j'avais l'intention de les faire souffrir en ne me faisant plus entendre. '' Quand on en aurait l'envie, on payerait pour m'écouter!" J'organisais, toujours dans le même but, une série de Concerts dans le Nord du Pays de Galles où j'étais bien connue. Un petit agent de campagne, aussi honnête qu'ignorant, fit Vimpresario. Gwendoline et sa mère désiraient tant que je fisse débuter la jeune fille, que malgré mon intime conviction, j'y consentis. Elle avait à peine pu étudier, et quelquefois elle chantait très faux.
Nous partîmes donc bravement toutes les deux, en treize jours nous avions chanté dans seize concerts, et, oh! merveille!... Je n'y perdis pas d'argent. Sans compter la dépense de ma toilette (qui n'avait pas été achetée exprès) j'empochais jQ\*i (425 frs.) Les journaux de province rfious firent mille compliments; Gwen eut tant de succès. Sa mère fut d'avis qu'elle n'avait "plus besoin d'avoir recours à ma charité," qu'elle était en état de chanter en public et de gagner sa vie. Gwen, en réalité, n'avait pu profiter, en tout, 'que d'environ six mois de mes leçons (et celles-là n'avaient pas pu être suivies). Il y avait donc bien du chemin à faire avant de rattrapper les deux années que j'avais exigé en la prenant pour élève. Sa santé toujours très-incertainei son chant était loin de ce que je désirais. J'offris à sa mère 1250 irs. par an pour qu'elle la laisse tranquille, et pour lui donner le temps de se perfectionner avec moi. J'avais commencé ^ flairer les exhalations empoisonnées de la carrière d'artiste ; mon instinct me disait qu'elle ne pouvait point lutter contre ce monde là. La mère, une femme prétentieuse, ignorante, sotte, et entêtée avait la loi de son coté, la loi lui donnait pleins pouvoirs et quoique, à ce moment là, je gardasse gratis quatre de ses filles, elle ne m'écouta pas. La pauvre Gwendoline mourut peu de mois après.
Voici mon premier échec triste et sérieux. Je pris la résolution alors de ne prendre que des orphelins et des orphelines de classe inférieure ; mais le hasard malheureux voulut que (avec l'exception de Nita Gaëtano qui me traita aussi mal que si elle en avait eu), des entants, avec des parents pauvres, toujours me tombaient sous la main jusqu'en 1874, et qui, du premier jusqu'au dernier, ne firent que m'occasionner des déboires.
Mon mari se réjouissait de mon succès personnel et, un jour à Birmingham où nous étions allés entendre la première audition de son oratorio St Fêter, causant avec notre grand allié Benedict ; celui-
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ci me dit. "Ah ! vous fîtes bien mal il y a douze ans, de n'avoir pas suivi mes conseils : jamais je n'ai conseillé à personne autre que vous la carrière musicale ; mais" (se tournant vers mon mari) " elle est si douée ; c'est une étoile que le monde a perdue ! C'est un vrai malheur que vous ne m'ayiez pas accepté pour votre imprésario : Il y a longtemps que nous aurions, tous les deux, fait fortune !"
** Eh bien, mon cher Daddy," répondit mon mari, "tout, peut-être, n'est pas perdu, je vous promets qu'elle c];iantera à votre Concert l'année prochaine." Voilà le premier mot qui fut prononcé pour moi au sujet de chanter en public. Ce fut mon mari qui le prononça, il n'émana point de moi, mais j'en profitais pour le persuader de consentir à me permettre d'adopter la profession musicale comme carrière et He gagner les 50,000 frs. nécessaires à l'accomplissement de mon rêve !
Ce fut au mois de Septembre que ceci fut arrangé, et ce fut le 13 Septembre 1870* qu'ayant décidé que nous voudrions demeurer à Tavistock House, une belle grande maison à Londres entourée de jardins et de grands arbres, aussi agréables pour les élèves que pour les carlins, que mon mari écrivit au propriétaire lui proposant de la lui acheter.
Sa proposition fut acceptée ; le bail fut signé le 3 Décembre 1870. Je vous prie, mes enfants de conserver ces dates dans votre mémoire quand je parlerai plus tard de Mr. Charles Gounod.
Voilà donc Tavistock House (Tavistock Square) achetée et devenue notre propriété. Nous avons pourtant passé l'hiver à 23 Bentinck Street, un gentil appartement que nous payions 450 francs par mois afin d'obliger Madame Davis qui habitait Tavistock House depuis douze ' années. Charles Dickens avait habité cette maison avant cette époque, ce qui l'avait rendue une maison célèbre. La belle maison que Mr. Davis faisait construire dans Grove End fLoad n'était . pas complètement terminée ni complètement séchée; Madame Davis était d'une santé fort délicate. Pour lui éviter le trouble d'un double déménagement nous consentions à remettre notre entrée en possession jusqu'à la belle saison, qui arriva au mois de Mai 187 1.
Par l'entremise de Benedict je reçus bien vite des engagements qu'on me payait de 500 à 800 frs. chaque. Je faisais mon chemin. Je soufifrais, cependant, terriblement d'émotion en chantant en public : je ne voulus point écouter, par conséquent, ceux qui me disaient " que ma voix était trop belle et que je la gâterais en chantant dans des Chœurs." J'aurais fait n'importe quoi pour me guérir et pour prendre l'habitude de chanter en public. Je n'écoutais ni flatteries, ni fausse honte, ni orgueil et je m'engageais dans plusieurs Chœurs de Londres, notamment dans celui de Henry Leslie. Les journaux, par parenthèse, me déchiraient sans rime ni raison ou me passaient sous silence comme tout-à-fait au dessous de la critique.
Vous voudriez comprendre, n'est ce pas, pourquoi, après avoir toujours été louée par les journaux et avoir çu tant de succès, ce
* Coincidence curieuse ; ce fut le même jour de cette même année que Gounod avec sa famille, fuyant les Prussiens, débarqua en Angleterre.
phénomène se produisait? A ce moment là, je ne le comprenais pas plus que vous, mais, Texpérience me Ta expliquée ! La musique (je ne m'en doutais nullement) est de la marchandise pure et simple. Cet " art divin," du moment qu'on l'embrasse comme carrière, devient une denrée sur laquelle les journalistes, les éditeurs, les agents de Cpncerts et de Théâtres* prélèvent leurs impôts. Tous ces "dons célestes," ces "beautés divines" passent à Toctroi de la poche du reporter et à la douane du bureau des annonces. D'une façon ou de l'autre il faut finir par y laisser sa peau si on veut parvenir. Pour réussir il faut avoir des relations avec toute cette fange; et moi, dame ! . . . J'étais une Dame bien née, comme-il-faut — cela me repoussait ! J'étais pour cette cohorte d'aventuriers une béte noire, un chien galeux! Une dame qui avait une bonne réputation depuis tant d'années, il n'y avait pas l'espoir de lui voir un amant ; il n'y aurait pas moyen de la séduire — donc, pas moyen de faire du chantage ! Bénédict s'était permis de la protéger. Il fallait donc dire beaucoup dé" mal de son talent ; cela le contrarierait, on le savait susceptible et faible de caractère, il la lâcherait probablement et alors elle tomberait, proie légitime, dans le domaine public des agents reçus; elle serait forcée de passer sous les fourches caudines des intrigues de la profession, ou de faire un four complet! Etudiez mon Hvre "La Réforme Musicale" comme vous devriez étudier votre Bible ; vous comprendrez alors tout !
Je n'y explique pourtant pas assez clairement, il me semble, la méthode à employer pour gagner le public. Il sera mieux pour moi d'avouer, tout de suite, que ce sont les femmes qui savent le plus faire parler d'elles, qui ont des relations d'intimité ou de parepté avec les grands "imprésarios" tels que Strakosch, Caryalho, etc., qui sont les prima-donna qui réussissent le mieux. Etïe Maîtresse d'un Duc. le tromper beaucoup; être une femme très-dévergondée, boire du Champagne, fumer, tousser, épuisée par des nuits d'orgies, voilà où on peut encor réussir. Quant aux hommes, eux, ils réussissent par lesfem7?îes. Ils font la connaissance des femmes du grand monde, bêtement éprises de leurs mollets, ou autre chose, trouvent moyen de les compromettre et obligent leurs maîtresses haut placées de travailler auprès des Ministres et des hommes distingués de leut époque pour faire réussir ces saute -ruisseaux,, qui souvent n'ont que des "manières" et pas l'ombre de talent. Si jW tant souffert, si j'ai tant lutté, mes enfants, c'est parceque j'espère avoir été pour vous l'élément scandaleux nécessaire à votre réussite et grâce à cela que je pourrais vous être utile et vous donner du **chic." Une fois devant le public, à dix-sept ou dix-huit ans, je pense bien que votre supériorité irrésistible entrainera tout, et que vous serez par vousmêmes une bande assez complète et assez forte pour vous soutenir entre vous. Je compte donc vous voir ou vous savoir, mes filles, sur
Je Théâtre ou sur la scène d'une salle de Concert sans avoir dû passer par les mains de qui que ce soit. Que j'aurais si bien tambouriné pour vous, qu'on vous tambourinera à force d'habitude et parcequ'on ne pourra pas faire autrement. Voilà où on peut encore
. en arriver après vingt années de lutte et de persévérance.
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Que je continue, pourtant, à expliquer comment, de notre temps, on gagne l'attention du public et la faveur des journaux.
Mettons de côté les familiarités naturelles que presque chaque critique de musique se croit en devoir de se permettre envers la femme, qui, en vertu de sa profession, est littéralement à sa merci pour sa nourriture et ses vêtements, il est impossible qu'elle puisse faire son chemin sans argent dépensé par, ou pour elle par un moyen ou Tautre : c.à.d. un agent qui ^^fait son affaire avec elle*^ pour un bail de trois, six, neuf !
Moyen No, L D'engager l'attention du public.
Votre nom étalé dans chaque coin de rue sur les murs, sur les kiosques dans d'aussi grandes lettres que possible. . . .
Voilà la ''Great Attraction'' No. I. . . .
Moyen No, IL Pour garder l'estime du public. .
Des articles de journaux. ...
Mais. . . . Comment obtenir des articles de journaux. Cela ne vient-il pas tout seul ?
Quoi ? Paierait-on les critiques musicales ?
Pas précisément — quelquefois, mais on ne pourrait pas \^ prouver. On peut oublier sa bourse sur la cheminée dans. le salon de ces Messieurs. On ne la réclame pas — oui ! cela se fait. Oui ! on leur envoie des tonneaux de vins fins, des pâtés de foies gras, du gibier, des dons, en somme, de îiatures différentes. Quelquefois un bon diner même vous fera obtenir une bonne parole. Mais . . . tout cela n'est pas légitime. Le vrai moyen de s'assurer les critiques favorables d'un journal, c'est de payer largement des annonces dans les colonnes musicales du journal. Rappelez -vous qu'un journal est une propriété particulière appartenant 'à un seul Individu, à une Clique, ou à une Compagiiie. Ce journal est un revenu, une spéculation peut-être ; un moyen de chantage probablement. Vous y achetez des actions comme si c'était un chemin de fer, une mine ou une banque. Ne croyez pas que les journaux existent pour ** satisfaire aux besoins du public !" on ne.se moque pas mal des ^^hesoins du public r L'actionnaire ou les actionnaires ont le ^''besoin prive*' et très -réel de remplir leurs poches au sacrifice de n'importe quelle réputation et s'inquiètent fort peu des faussetés ou des lâchetés auxquelles leur journal donnent publicité pourvu qu'ils puissent le rendre " une affaire payante I"
Annoncez largement tout ce que vous voudrez ! C'est le moyen légitime d'acheter les journaux, c'est le moyen honnête, auquel personne ne pourrait attacher le nom de vol ni de corruption. L'éditeur en chef du Journal alors lui-même vous protège. Vous lui représentez des rentes, lui et ses associés protégeront cela contre la malignité personnelle du critique musical. L'éditeur ne se considérerait plus comme faisant ^'des affaires légitimes et honfiètes^' si il permettait à son client d'être passé sous silence ou calomnié. •
Quel espoir un chanteur peut-il donc nourrir (ou une chanteuse) d'avancer par son propre mérite si il lui est impossible d'y faire entrer la question d'argent. Si ceci était un fait clairement exposé et simplement reconnu être la vérité, y aurait-il tant de personnes de
talent infortunées, qui luttent et qui vivent pendant des années d'une existence incertaine, d'espérances fausses, et de croyances erronées dans leurs propres mérites, pendant lesquelles elles ont jeté à la dérive leur énergie, leur temps, leurs belles années et leur santé. POUR- QUOI, de quel droit, un ^^ soliste^] avancerait-il à moins de 600,000 frs. dépensés en réclames et en annonces ? Ce serait même injuste ! Si 100,000 frs. étaient dépensés, est-ce probable que les Editeurs de journaux pourraient faire cette injustice signalée à M. M. Gye, Mapleson, Halanzier, Carvalho, Chappell, Novello, Boosey, Metzler, Heugel, Choudens, Pasdeloup, Colonne, Costa, Crystal et Alexandra Palaces, Albert Hall, Philharmonique, etc., de prôner un chanteur ou une chanteuse qui ne fut pas du troupeau? Tout cela, en se donnant plus ou moins la main représente des milliards de francs aux journaux, et comment une seule pauvre petite chanteuse pourrait-elle lutter contre tout cela ? . . . Où en serait le bon Dieu Lui-même, mes pauvres enfants, si les cloches ne lui faisaient pas des réclames au dehors, et si on ne Lui faisait pas des réclames dans Téglise sans cesse ? Et pensez à l'argent que représente tout cela ! ! !
Serait-ce juste, que celui qui ne peut dépenser que 100,000 frs. par an reçoive profit égal à ceux qui dépensent, 1,000,000 ! — Non, certes ! — La Réputation se vend, s'achète et vaut commercialement, exactement ce que vaut " Au Printemps," " La Belle Jardinière," — " La Moutarde de Bornibus," — " Le Chocolat Menier," — " Le petit Journal," — ** Petit.photographe," — "Nadar," — "Grands Magasins du Louvre," etc.; et tant d'autres choises que le public apprend et apprécie à raison de ta grandeur des lettres dont les affiches sont composées !
Lorsque je commençais ma carrière publique, j'étais dans la plus profonde ignorance de tous ces mystères. J'avais été bercée par la plus douce flatterie depuis mon entrée dans le monde et j'étais convaincue que j'allais, sans une ni deux, mettre le monde sens-dessusdessous quand je montrerais seulement le bout de mon nez en public.
Je m'imaginais que j'allais faire la fortune des entrepreneurs de Concerts. Qu'ils s'arracheraient Madame Weldon ! ! ! Le doute n'a jamais percé dans mon esprit ... Je voyais Londres — tout mon Londres — toute "la haute volée" se précipiter en masse pour entendre leur idole chanter en public.
Bref ! mes enfants ! — Pas une âme ne se dérangea ! Pas une âme ne déboursa un shilling pour entendre Madame Weldon chanter en public, quoiqu'elle eut privé le monde de l'ineffable bonheur de l'écouter en particulier ! ! !
Voilà où mon Orgueil reçut un rude choc ! Dieu le sait pourtant je n'étais certes pas vaine, mais; j'étais naïve et crédule, j'avais pris pour de l'argent comptant les assurances qui m'avaient été serinées toute ma vie sur mes charmes et mes perfections et j'avais cru qu'on tenait à moi. . , . Point de tout cela; les journaux n'avaient pas parlé de moi, donc, aux yeux de tous ceux qui m'avaient cru jusqu' alors un prodige, je devins insignifiante et cela n'avait pas même valu la peine de m'écouter. Les journaux ont le pouvoir de faire
voir blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc ; ils ont le pouvoir de vous créer ou de vous perdre — et moi, ils m'ont perdue ! En tous les cas si je ne suis pas perdue sans retour, cela n'aura pas été faute
à eux ! '
Je me suis néanmoins bien moquée moi-même de Madame Weldon ! Mon expérience est pourtant l'expérience de presque tout le monde. Nous voyons à côté de nous des artistes inférieurs, indignes, grimper au succès à notre barbe et sous notre nez : nous nous sentons injustement traités, nous sommes froissés, dégoûtés, nous ne comprenons pas pourquoi une fille qui est fille d'un sabotier, une traineuse de rues, une personne sans éducation, sans taleAt, portera des belles robes et trouvera des engagements, pendant que vous — qui n'êtes pas de cette classe là — ne trouvez rien et n'avez pas le moyen de vous acheter la plus simple petite toilette. Vous ne pouvez en approfondir les raisons. Vous restez, en arrière, honnêtes, drapées dans votre dignité, votre vertu, vos scrupules et . . . votre. . . impuissance. Vous vous verrez réduites à quitter la place ou à faire ^^ comme les autres^ Eh bien! mes enfants, si tout ce qui est arrivé et tout ce qui arrivera m'empêche de vous former en bataillon de défense et de vous faire atteindre la place quç vous aurez le droit d'occuper; à bas la dignité etc., passez sous les Fourches Caudines; avalez tout ! Seulement, lorsque vous aurez gagné votre Piédestal — Souvenez vous ! et dites comme moi : "Je me suis abaissée, je me " suis encanaillée, je me suis ternie, je me suis vendue, parceque la " conduite d'un * grand'homme ' de génie, Charles François Gounod, ** ayant détruit tout ce qu'elle avait rêvé, tout ce qu'elle avait con- ^* struit avec abnégation et larmes d'amour à l'heure que le succès " triomphait et couronnait ses braves et pieux efforts ; elle, notre ** pauvre protectrice, notre amie, notre mère, n'a pu contre la ligue " formidable qui la cernait nous laisser une protection assez puissante; " je continue sa tâche et je crée, moi, des Apôtres et des Prétresses " de l'art, je fonde une École de Musique, qui, plus tard sera reçue ^* et saluée universelle dans tous les pays du monde comme un *Art " Divin' au lieu d'être ce qu'il est à présent, un * Satané métier.'".
Rappelez- vous que si l'on doit vous reconnâitre comme des Orphelins sans nom (excepté le mien), des enfants de charité, ce n'est point à moi que vous devez cet opprobre ; c'est à M. Gounod.
En 1870, l'idée ne m'était pas venue de fonder cette Ecole sur des bases charitables. Je comptais gagner mon argent, dépenser mon argent sur ma propre Ecole, et je n'aurais dû jamais avoir besoin . de songer à me procurer de l'assistance ou de quêter un sou à personne.
Je n'avais pas eu le moindre doute, et je ne l'ai pas, (puisque j'ai eu tant d'offres depuis lors), qu'un- agent serait devenu mon ''fermier" et j'aurais fait avec succès son affaire et la mienne. J'étais très-bien .avec tout le monde — ^je n'avais pas un ennemi, du moins je croyais cela! Quand on n'a besoin de rien, que sait-on de la vie — du monde ?
J'ai dit plus haut que je faisais partie des Chœurs de Henry Leslie. Il m'avait choisie pour chanter une partie de solo à un de ses Con-
certs à St. James Hall. Je répétais avec le Chœur précisément au moment où M. Charles Gounod accompagné de Madame Gounod, de sa belle mère Madame Zimmernian et de M. TAbbé Boudier I®' Vicaire de S. Cloud entra dans la salle (Voir Autobiographie de Charles Gounod '^z.gft 39 et Quarrel oj ihe Albert Hall CJ?., p. 7).
L'agent de ma foi m'avait trouvée ! Celui que le plus ambitieux rêve de ma vie n*eut jamais imaginé ! Par son admiration, je me trouvais, soudain, lancée au rang (que je savais, en conscience, bien mériter) d'une des plus célèbres artistes de Tépoque.
Or voici par un hasard curieux, comme il se fait que j'avais, le 26 Février (1871) fait la connaissance de ce mortel étrange qui a, pour nom, Charles François Gounod. Depuis Tannée 1862 lorsque, pour la première fois, j'entendis prononcer ce nom et chanter la musique du nouveau compositeur, je fus charmée et intéressée. J'étais, étant d'une nature attachante, restée fidèle à mes anciens Maitres Italiens et je ne' croyais pas qu'il aurait été possible de trouver plus beau que Bellini, Donizetti, Verdi, Rossini, &c. En 1858 j'avais été persuadée par Bénédict, d'étudier la musique d'un grand favori du Roi de Bavière, Richard Wagner. Tout 'en admirant et en constatant les grandes puissances de cette musique légendaire, (je n'ai jamais aimé les légendes — je suis trop positive — ) elle ne me disait rien. Il fallait acheter par des quatre heures de longueurs spirales et labyrinthiennes d'un ennuyeux presqu'inapprochable, un quart d'heure de musique d'une splendeur éblouissante — gigantesque. Je l'ai étudiée consciencieusement, mais je l'ai vite laissée là !
Ce fut le Duo du Jardin de Faust, ^^Laisse moV^ (misérablement miaulé par deux faibles amateurs) qui me révéla quelque chose que je n'avais pas encore ressenti, qui me poussa à aller chez une bonne vieille dame qui me gâtait et à lui dire: "Voulez vous me faire cadeau de la partition de Faust de Charles Gounod?" Elle me la donna et alors je m'en allais chez Bénédict. "Mon Daddy, il me faut absolument une loge pour Faust '^ Et j'eus une loge pour entendre Faust. ... Je ne rêvais plus que Faust y je ne pensais plus qu'à Faust y je ne jouais, je ne chantais plus que Faust, Je compare Wagner à une plate-bande ensoleillée pleine de tulipes et de fleurs éclatantes à longues tiges avec des feuilles bizarres devant laquelle on reste debout à contempler les beautés ; mais Gounod me parut, à moi, comme le touôu mousseux d'un bois où pénètre les grands rayons de lumière. Un touffu sur lequel on pouvait se reposer pendant des heures, sur lequel on se vautre comme dans des meules de foin parfumées, .un touffu incrusté par-ci, par-là de pierres fines sur lesquelles poussent des petites mousses grasses, vertes comme des lézards, des lichens durs, brun jaune, vertbleu pâle ; un touffu où pousse le petit chêne, (un gland ayant été planté là par quelque fée), un touffu cachant des grandes racines nerveuses et sombres, des violettes, des pervenches, des digitales, des fougères échevelées et puis le ruisseau qui coule, à cote duquel le myosotis se regarde, où les demoiselles se reposent ; enfin que ne me disait-elle pas cette nouvelle musique. L'église, l'encens, le plain-chant, les processions ! C'était un monde ! — mon monde. C'était la basse-cour, la che-
Valérie, Tenfer, le cieL Que cette musique me remplissait de satisfaction ! Et puis, je voulais savoir comment était Gounod. On m'avait dit qu'il avait été Trappiste. Un jeune homme Saint et silencieux. Ce n'était pas étonnant que sa musique fut si pénétrée, si divine ! Moi qui aimais tant le silence, la solitude, je l'enviais. ... Et puis, on disait que je chantais Faust *' comme personne." On me disait : " Que c'est beau ! Je Ta vais toujours trouvé si long et si ennuyeux avant de vous entendre ! — avez vous eu des leçons de Gounod." ** Non," je répondais, " Gounod est Trappiste, mais cela doit être comme il le veut Je le sensl" Je rencontrais dans ce temps là peu d'admirateurs de Gk)unod. On m'accordait que sa musique était jolie quand je la chantais ; pas autrement ! On ^pe disait souvent que Gounod n'était pas un compositeur : "C(? n'est pas de la composition r' Combien de fois n'ai-je pas entendu cela ! Je rougissais de dépit, et je disais: " Non, c'est plus que de la composition^ c'est de l'inspiration !"* on me narguait alors ; pourtant on m'accordait " C'est très-beau, Gounod, quand vous le chantez. Il devrait vous entendre !" "Si Gounod pouvait vous entendre !" constamment on m'avait répété la même chose. Ma façon d'interpréter. Gounod, semblait intéresser tout particulièrement ; car on ne me faisait pas les mêmes remarques touchant Rossini, Verdi ou Mçyerbeer, etc. J'entendais bien que les autres n'interprétaient pas bien Gounod, qu'on le rendait vulgaire. Je m'apercevais bien qu'il fallait une finesse parfaite pour éviter de le rendre ou nul, ou grossier et absolument dépourvu de charmes. Quand je commençais à enseigner pour tout-de-bon, je me disais que mes élèves seraient les interprètes et les Apôtres de ce Messie d'un Evangile de Musique nouvelle.
A mes oreilles, Mireille^ et Roméo et Juliette, tour à tour, avaient le même charme que Faust (qile je ne pourrais jamais considérer comme supérieur à ses autres Opéras). Je constate, cependant, que aans Faust comme dans Mireille et Roméo et Juliette il y a des airs de Soliste qui ne m'extasient pas. Je trouvais ses Mélodies adorables. Il faut penser que j'avais, de nature, une faiblesse toute particulière pour Gounod, car je pris Faure en grippe depuis le jour que je l'entendis raconter des histoires burlesques sur le compte de Gounod et tourner en ridicule mon "Saint" et mon " Trappiste." Je fus furieuse lorsque j'appris que Gounod p'était pas Trappiste et qu'il avait une femme avec laquelle il se disputait constamment. La guerre avait éclaté entre la France et la Prusse. Faure et Gounod s'étaient réfugiés en Angleterre. Benedict m'avait plusieurs fois proposé de me mener voir Gounod, car, disait-il, c'était mon devoir de me faire entendre à Gounod : qu'il serait si enchanté de m'entendre ! Gounod était toujours chez lui les Mercredis. On ne parlait pas de Madame Gounod, aussi, intérieurement je me disais que j'étais une Dame et; je ne voulais pas aller voir un artiste dans ces conditions là. Benedict nous priait aussi de venir chez lui le Dimanche soir ; Gounod y venait quelquefois, mais je n'avais ni l'envie d'aller le voir comme une bête curieuse, ni de le rencontrer. Il n'était pas Trappiste ! Il
♦ C'est ce que j'ai répondu à Sir Michael Costa un ^)ur !
m'avait déçu. Je le boudais. , Cinq mois du séjour de Gounod à Londres se passèrent ainsi — nous n'avions jamais eu la manie de courir après les personnes, quelque célèbres qu'elles fussent.
Or le 26 Février arriva. J'avais le cœur bien gros d'un chagrin que m'avait causé le frère de mon ancien amoureux, Pedro. J'aimais ce Tommy (son nom) parcequ'il était le frère de l'autre et il en profitait pour me faire de la peine. Mon mari et moi étions allés dîner chez Mr. Janies Clay (le père de Frédéric Clay) que Gounod appelle dans ses lettres (voir page 91. Les lettres^ 27 Oct., 1872.) Padriiio. Fred Clay m'ayant disputée sur mes rêves d'école et mes ** absurdités," je le trouvais fort désagréable et je proposais à Mr. Weldon d'aller dire adieu, chez Benedict, à l'une de ses filles qui s'en retournait en France.
Nous arrivions donc chez Benedict assez tard. Il fut enchanté de nous voir, il s'empara de moi par le bras et dit à un Monsieur habillé dans une toilette de couleur brune (habit, pantalons et gilet pareils) "Ah ! mon cher Gôiînod, voici Madame Weldon dont je vous parlais; ne partez donc pas; chantez lui quelquechose et puis elle vous chantera. Vous serez enchanté ! "
C'était donc Gounod ! Je voyais enfin le Gounod de mes rêves. Gounod, quand il me fut présenté, me contempla d'un regard étonné, profond, questionneur; il avait l'air de me "reconnaître;" il sembla saisi, il paraissait hésiter; je lui dis tout doucement: "Monsieur, je n'aurais pas osé vous le demander, mais je serais bien contente — permettez que je vous présente, mon mari" — et je lui présentais Mr. Weldon.
Gounod, sans dire un seul mot, alla se replacer au piano. Je pris ma place accoutumée dans le salon de Bénédict sur un sofa d'où je pouvais voir les mains du pianiste, que j'aime toujours regarder quand on joue du piano. La fille de Bénédict s'assit à.coté de moi, et à coté d'elle vint se placer très- familièrement une laide petite femme habillée et coiffée très-vulgairement que je pris immédiatement en grippe car je flairais qu'elle fixait sur Gounod un regard moqueur. Quoique l'aspect de Gounod ne me plut pas, parcequ'il avait le teint sale, que ses mains me paraissaient sales, ces habits sales et trop courts, je pensais à Faure et ne voulais pas qu'on s'en moqua. Gounod me semblait tout rondy sa barbe rasée en rond^ pas un poil ne dépassait l'autre (c'était dur comme une haie de buis) son cou court, son ventre rond^ ses épaules rondes, les yeux ronds qu'il m'avait lancés ! Et puis il était gras et vieux. Ce n'était pas un maigre, jeune et silencieux Trappiste. Gounod, pour dire la pure vérité me déplaisait, mé désappointait, j'éprouvais même de la répulsion; mais c'était lui, malgré tout, l'auteur de la musique divine que j'adorais ; il était donc sacré à mes yeux et la petite dame brune avec des larges narines ouvertes et retroussées comme celles d'un chien de faïence Japonais, avec un sourire narquois sur les lèvres, un regard effronté, m'offensait. Gounod joua, en me lançant des regards sérieux (mais 7'Oftds) de temps en temps le Prélude, assez long, de cette adorable mélodie *^A une jeune fille,^^ Il commença à chanter et je n'écoutais que les paroles qui m^allaierit droit au cœur, qui remuaient les
l'amitié. Sy
fibres de mon émotion, qui m'étreignaient le cœur à chaque ligne davantage.
Ces lignes semblaient adressées à moi; Gk)unod me regardait, tout droit (toujours tout rond), de temps en temps. Il semblait s'adresser à moi.
Je ne savais plus de quel coté regarder. Mes larmes, qui avaient commencé à couler dès la première ligne étaient devenues un ruisseau, le ruisseau était devenu un' fleuve, le fleuve un torrent, le torrent des sanglots, les sanglots une attaque de nerfs.
Voici ces paroles d'Emile Augier qui me faisaient tant de mal, et pourtant, du bien — car quoique je sois bien malheureuse, j'ai été si heureuse et je le suis encore quelquefois d'un bonheur si profond songeant à Theureux temps passé, je ne regrette pas ce que j'ai souffert
" Pauvre enfant, qui voulez combattre la nature, Qui doutez de l'amour et repoussez sa loi, Qî£ avez vous donc souffert! et par quelle blessure Ce cœur de dix huit ans a-t-il perdu la foi t La fleur d^ avril, est elle à tout jamais fanée , Pour avoir frissonné sous un souffle du Nord? La coupe de vos jours, est elle empoisonnée Par un pleur de vos yeux, qui coula sur le bord! Moi qui suis déjà vieux dans les choses humaines. Dont le cœur a saigné plus de fois qiià son tour, y^e ne regrette pas le sang pur dont mes veims Ont. rougi les buissons otlje cherchais T amour. Car ce que ni ont appris la ronce et les épines Cest qu'il n'est rien de bon au monde que d!' aimer: Que même les douleurs de T amour sont divines Et qu'il vaut mieux briser son cœur que le fermer,^*
Gounod chanta encore plusieurs mélodies, mais je n'ai plus rien entendu. Je suis allée me cacher dans les rideaux d'une fenêtre, boire un verre d^eau dans l'espoir de me calmer. Mon mari était furibond et voulait m'em mener. C'était la première fois que cela m'arrivait dans un salon quoiqu'au Théâtre j'aie toujours été très impressionable. J'empire tous les jours, j'évite le théâtre -et toutes les émotions de ce genre, car elles me font trop souffrir.
Après que presque tout le monde fut parti, je sortis de mon coin et je demandais à Benedict. " Qu'est ce que c'était que cette vilaine petite femme brune qui étoit venue s'asseoir à coté de nous sur le sofa ? " ** Madame Gounod ? — Mon Dieu, Madame Gounod ! " Je m'écriai. " Pourquoi l'a-t-il épousée ? "Parcequ'elle avait une fortune et une position qu'il n'avait pas ..."
Je m'en retournai avec mon mari, peu satisfaite de ma soirée. Je m'étais, comme le disait avec justice et franchise mon mari, ** comportée comme une idiote." Gounod, mon Dieu, mon Saint, mon Trappiste était rond ; celui dont Faure avait parlé légèrement n'avait pas un bon regard naturel; il s'était marié, pour de l'argent, à la plus laide, la plus vulgaire, la plus moqueuse, la plus désagréable petite femme de la terre— ^^«r de l'argent II!
Le 28 Févriet", deux jours après, Gounod, accompagné de la petite femme brune, de sa belle-mère et de son abbé entrèrent dans cette* salle où je chantais la prière de Mendelssohn : ^^ Ecoutez ma prière, ô Seigneur** (paroles de TAdagio), dans les paroles du Finale je pengais une prière qui, me semblait, serait exaucée.
^^Ohf que n'ai -Je les ailes d^une colombe, je m'envolerqis trouver le repos.** Après avoir fini, le Chœur applaudit; Gounod, extasié, quitta sa place avec précipitation pour me faire tous ses compliments; il me présenta "Ses Dames" et TAbbé qui furent fort aimables. Je partis ensuite chanter à un Concert qu'on avait organisé au profit des Français blessés, (à Hanover Square Rooras) une mélodie de circonstance, paroles écrites par le Baron de Moyecque, la musique par Fred Clay. La mélodie elle même était vendue au bénéfice dts blessés, et à ce Concert, où je ne manquais pas de dire que Gounod m'avait entendue chanter et tous les compliments qu'il m'avait fait, on me conseilla d'aller le trouver chez lui et de lui demander de me faire rechanter la même mélodie, à un Concert qu'il organisait pour les blessés à TAlhambra dans Lekester Square, le 4 Mars.
J'allai donc, le jour suivant, qui se trouvait être un Mercredi, le jour de réception des Gounod. Je lui fis ma demande, j'apportais la mélodie en question, intitulée ^^Al6ion, ô Sœur Généreuse'^ — on me pria de la chanter. Ce fut à mon tour de faire pleurer tout le monde. Madame Gounod pleura, elle oublia d'être moqueuse, Madame Zimmerman et plusieurs autres dames fondaient en larmes, Gounod ~rae serrait les deux mains, les larmes aux yeux, s'écriant : " Quelle voix étrange! c'est la voix des deux sexes!" Ce fut une pluie de larmes, de compliments. Gounod se mit au piano. Il coriimença Faust, Gounod et moi, nous* Tavons chanté d'un bout à l'autre ! C'était des bravos et des soupirs à ne pas en finir. Madame Gounod devint enthousiaste ; elle me dit, elle même, que j'étais " née pour Goun^dJ* Madame Zimmerman pleurait en disant la même chose, Gounod jubilait. "Voilà la Pauline qu'il me faut I Voilà la Pauline de mes rêves." Bref: succès ne fut jamais plus complet. J'étais ravie ! — Je quittais ces bons Gounod avec un billet d'introduction de Gounod pour Rimmel, l'organisateur^ en chef du Concert de l'Alhambra. Le chose fut arrangée avec Mr. Rimmel, et je fus complètement heureuse et satisfaite de ma journée. Je me sentais de l'enthousiasme pour Gounod, de la sympathie pour sa femme qui avait été si aimable, et je me disais que c'était vilain à moi de l'avoir mal jugée. Je me disais que si elle était laide ce n'était pas sa faute, que si Gounod l'avait épousée, ce devait être pour de grandes qualités qu'on n'apercevait pas au premier abord, et non pour sa fortune.
Voici ce qui se passait le jour suivant, le 2 Mars 1872 (Ext du journal)* — " Gounod (l'ange du Ciel) me fit une visite, il resta 2 heures avec moi. Il m'apport^, sa lettre" (voir celle du 2 Mars 187 1, page i) "et me joua* la composition pour l'inauguraton du " Albert Hall qu'il m'assure lui avoir été inspirée par ma voix, et c'est " moi qui dois en chanter le solo. C'est divin ! Il dit que de
Je tiens un journal depuis l'année 1852.
l'amitié, * 41
■** m'avoir entendue chanter lui a fait un tel bien, que j'ai la voix la " plus extraordinaire qu'il. a jamais entendu, une voioc des deux sexes, " Il dit avoir trouvé en moi sa Pauline, rhiéroïne de son nouvel " Opéra Les Martyrs, Nous avons parcouru Mireille^ Roméo et -** Juliette, Quelle bénédiction du Ciel que Gounod que j'avais tant adoré comme divin depuis tant d'années, sachant que son âme était à moi, étendit sur moi la main de son Génie céleste au " moment troublé de ma vie quand j'en avois le plus besoin."
Le 4 î^ars, je chantais **Albion, ô Sœur généreuse" au Concert de TAlhambra et en revenant saluer le public qui m'applaudissait après le chant, je fis un faux pas et me foulai le pied assez gravement.
La soirée suivante, mon pied ayant été bien bandé dans un bandage d'amidon par un chirurgien, mon mari me porta en voiture pour aller passer la soirée chez les Gounod.
On me plaça dans un coin du Salon, ma jambe étendue sur un tabouret près du piano. Je fais la description particulière de cette position, car cet accident a empêché ce qui autrement, tout innocemment, eut pu arriver; c.à.d. que j'eusse pu causer ou me trouver dans des coins avec Gounod, ce qui eut pu, sans y penser moi-même, être uti prétexte pour allumer la jalousie de Madame Gounod, qui me fit, plus tard, tant de tort : mais non, c'est dans ce coin là qu'on me relegu9.it, en face de tout le monde, je ne bougeais pas de la soirée. A cetre occasion je vis le fils et la fille de Gounod et j'écrivis la remarque dans mon journal "que ni l'un ni l'autre n'étaient bien élevés." Ce soir là Madame Zimmerman qui voyait que je ne pourrais sortir qu'en tout petit comité, nous pria de revenir la soirée suivante parceque sa fille sortait et qu'ils désiraient jouer une partie de Whist. Nous y sommes donc retournés et nous avons eu un grand désappointement ce soir là; Gounod nous dit que quand il m'avait demandé de 'chanter le solo de " Gallia" à l'inauguration de Albert Hall, il avait complètement oublié qu'il avait promis à Madame Conneau de la faire chanter à cette occasion là, que c'était bien malheureux pour lui, parceque cette composition n'allait pas à sa voix du tout.
^^Le 14 Mars, je chantais à ma place parmi les Choristes de Leslie, ^* Gounod qui conduisait une de ses compositions, se dérangea deux /* fois pour venir me' parler pendant la soirée." — (Ext. de J.)
**Z<? ij Mars, selon son désir, j'allais le matin entendre la répétition " à orchestre de son ^De Frofundts* et de son ^O Saluiaris^ à St. ^* James HalL II me dit à peine Bonjour étant très-occupé de sa ** répétition."
^^Le 20 Mars, Madame Gounod, sa fille Jeanne, et Madame Zimmerman vinrent me rendre visite.'' — (Ext de J.) ^^Le s Avril, Gounod me fit une longue visite. Jean de Reszke était là. Gounod va mettre en musique " The Sea hath ils '' Fearls,"— (Ext dç J.)
"Zif 14 Avril il m'apporta ^There is a Green Hill far away,'
^Beware!^ et ^The Daisy?- Ce jour là mon mari et moi quittions
Londres pour aller emballer notre Mobilier à Beaumaris. En
" partant, il m'embrassa sur le front d'une manière solennelle."
Ceci, je le jure, est un compte-rendu exacte des termes qui avaient
te
subsisté entre les Gounod et nous. Une femme a le nez assez fin pour flairer quand un homme lui porte un intérêt plus qu'ordinaire. Gounod ne m'avait pas témoigné plus d'admiration que celle à laquelle j'avais été accoutumée de la part de tout le mondé. On m'avait toujours dit que j'interprétais la musique de Gounod "comme personne." Il ne m'avait jamais parlé qu'avec le plus grand respect. Je le regardais comme un Saint, un père. Madame Gounod n'a pas eu plus raison d'être jalouse de moi que si je ne le connaissais pas. Dieu sait que cela est la pure vérité — ainsi que l'on dise et médise tant que Ton voudra. Je sais, et, Gounod le sait, nous n'avons en aucune façon, couru après lui. Nous ne lui avons pas même fait une cour assidue comme je lui en ai vu faire souvent. Nous ne sommes plus retournés chez eux les Mercredi, non parceque nous savions que Madame Gounod était jalouse, mais d'abord parceque les artistes n'étaient pas de notre monde ; leur salon était petit et d'aller souvent chez qui que ce soit aurait été contraire à nos habitudes un peu exclusives.
"Z<r 2Ç Avrils nous sommes revenus à Londres. Le i^ Mai eut ' lieu la fête d'inauguration à Albert Hall. Nous sommes allés le
* même jour rendre visite aux Gounod, les féliciter. Nous trouvâmes 'seulement Madame Zimmerman" (que j'appellais toujours dans
mon journal) "la 'chère vieille dame'" (tant elle semblait m'adorer) " Jean et Jeanne Gounod. Madame Zimmerman nous pria alors ' de venir passer la soirée du 2 Mai chez elle. Nous avons ' accepté."
"Z<? ç Mai, Gounod vint me voir et me raconta, en grand secret^ ' qu'on lui avait proposé de diriger des grands Chœurs qu'on voulait ' former à l'Albert Hall pour la saison de 1872, qu'il l'avait accepté ' et ceci me fit un énorme plaisir. Il m'apporta ce jour là une ' nouvelle mélodie ' The Sea hath its Pearls ' (L'Océan a ses ' Perles)." "Z^ II Mai, nous sommes allés passer la soirée chez les Gounod.
* Madame Zimmerman et moi, l'Abbé Boudier et Gounod fîmes une ' partie de Whist. Gounod s'empara ce soir là de ma belle plume ' en or que je fus obligée de lui donner" (quoique j'y tinse beaucoup). "J'écris la réflexion: Quelles belles compositions il écrira
' avec ma plume que j'aime tant ! " "Z^ 12 Mai, jour de notre prise de possession de Tavistock House, Gounod et Madame Zimmerman vinrent nous rendre visite,
' Madame Gounod avait promis de venir et d'amener Jeanne mais
* elle ne tint pas sa promesse. On nous pria donc de revenir le ' soir même entendre lire à Gounod sa Trilogie (La Rédemption)
* qu'il ne rêvait plus qu'à composer pour moi et pour mes Chœurs
* de voix d'enfants."
"Z^ 14 Mai, Gounod et l'Abbé Boudier m'apportèrent les Pho- ' tographies des ruines de S. Cloud. Kuhe est venu ce jour là ' lui demander de rester à Londres pour son Concert, Benedict ' l'ayant persuadé de rester pour le sien et de m'accompagner dans ' ^Oh ! tiiat we tw'o were Maying.^ Kuhe désirait ardemm.ent Ten- ' gager à faire de même pour lui. J'avais connu Kuhe et sa famille
l'amitié. 43'
" qui demeuraient à Brighton depuis prés de vingt ans. Il donnait " un Concert par an à Londipes et plusieurs à Brighton pendant la ** saison."
Le 75* Mai Mr. Louis Van Waefelghem qui m'avait été recoTimandé par mon ancien ami Mr. Jules De vaux, chef du Cabinet du Roi des Belges, vint me supplier de l'emmener avec moi chez Gounod pour lui faire quelques observations sur Tobligato violon de \^Sea haih its Pearîs " qu'il devait nous accompagner. Je fis venir ma voiture et nous sommes allés frapper à la porte de Gounod. Personne n'était à la maison. Nous avons donc attendu, en voiture, devant la porte ; Gounod et l'Abbé Boudier arrivèrent tranquillement à pied du coté du Parc; Madame Gounod et Madame Zimmerman revinrent en voiture. Nous étions devant la porte. Il y avait un policeman qpi demandait des explications sur une certaine pièce de 12 sous qui avait été donné à un policeman un autre soif; Madame Gounod était tout-à-fait bouleversée, elle m'employait pour traduire. J'oublie la fin de l'histoire. Le policeman s'en alla. Van Waefelghem fit sa demande, il obtint les explications voulues et je revins chez moi.
Ze 16 Maiy jour mémorable ! Gounod et l'Abbé Boudier arrivèrent v me faire une visite. Gounod était dans un état épouvantable de surexcitation. Or, je n'avais jamais vu Gounod que calme, digne et d'une sérénité angélique ! Jamais en lui la moindre apparence de hâte, ni de précipitation, ni d'effarement. II. ne gesticulait jamais ; il n'éley-ait jamais la voix. Ses pas semblaient l'emblème de son âme ; il ne paraissait jamais pressé ; même le jour que j'attendais en voiture avec Van Waefelghem devant sa porte, j'admirais son pas si calme, si mesuré, lequel, avec le plaisir que je pensais qu'il devait ressentir en lui-même de me voir aurait été naturel de voir un peu accéléré. J'approuvais intérieurement chaque parole, chaque geste de Gounod. Peu à peu je découvrais que Gounod ressemblait de plus en plus à l'idéal que j'avais formé de lui, depuis si longtemps, dans mon imagination. Je me l'imaginais juste, sans préférence terrestre, tout en Dieu et avec l'amour de l'humanité plein son cœur. Tous ceux qu'il recevait, hommes, femmes, enfants, et bêtes, il les embrassait. Le peu qu'il parlait était plein dé bonté, de considération pour tou^. Il s'entretenait de ses amies et de ses amis absents en France avec des sentiments qui mè remplissaient de joie, car quoiqu'il eut semblé vouloir me faire sentir clairement pour lui que mon chant le transportait, je ne pouvais devenir qu'une des dernières perles du collier sur lequel étaient classées ses amies bien-aimées,je me sentais si honorée, si bénie de pouvoir aspirer même à devenir la dernière perle de toutes, pourvu que je fusse digne d'être une perle — la plus petite, la plus négligée, je lui serais pourtant attachée, et je serais, toute humble, un atome dans la pensée de ce grand homme si bon, si affectueux, si enfantin ! Il paraissait si naïf ! Si innocent ! Mon mari, moi, tous nos amis en étaient charmés. Il reprouvait avec tristesse les méchancetés de sa femme. Il tâchait de trouver une tournure aimable à ce que sa femme tournait en ridicule. Il semblait vouloir cacher les défauts de sa femme et jamais je n'entendis un mot
qui ressemblait à une querelle entre eux. A mes yeux, ce n'était pas un homme, c'était un Dieu ! Je me' disais que c'était un Socrate et une Xantippe modernes.
Chez eux, j'avais constamment entendu Madame Gounod, M. et Madame Pigny, Madame Zimmerban et d'autres habitués, déplorer le manque de savoir-faire de Gounod en affaires. Le question de '^gros sous'^ était toujours sur le tapis; on accusait Gounod de ne tenir aucun compte d'argent ; il paraissait dépenser plus qu'il n'eut dû. * Gounod semblait accepter ces reproches comme des observations qu'il méritait, et disait : "Voilà une petite amie" (en «me désignant) "qui nous aidera joliment !" Dire si je gonfls^is de plaisir et d'orgueil. Je n'ai jamais aperçu un symptôme de déplaisir dans Madame Gounod quand il disait cela; au contraire, Madame Gounod, comme les autres, me demandait beaucoup de renseignements Anglais de toutes espèces, Madame Zimmerman semblait m'adorer. Nous étions d'ailleurs en ce temps, tous, enthousiastes pour les pauvres Français dont le beau pays était si éprouvé. Les malheurs de la guerre et de la Commune nous avaient, pendant six mois, fendu l'âme. Madame Zimmermann avait eu sa maison à S. Clbud brûlée, le beau jardin dévasté, le chalet de Gounod détruit, la chambre où sa Jeanne était née, le piano de sa mère, mille manuscrits et notes de musique perdus : ils étaient à-peu-près ruinés ; ils avaient donc (en plus des sympathies et des admirations que la présence de Gounod naturellement nous aurait imposés) toute notre piti^ et notre bonne volonté de les aider pour eux, pour leur Abbé et pour leurs pauvres de S. Cloud. On s'était empressé de me dire que je ferais la fortune de Gounod et qu'il me ferait la mienne. Gounod, sans avoir l'air de trop dire, faisait entendre que jamais, à Paris, on n'aurait vu succès pareil au mien. Je croyais à tout ce qu'on me disait ; ,si ce n'eut été que par -pure reconnaissance pour tout le bien que Gounod et son entourage devait me faire, j'aurais fait n'importe quoi pour leur être agréable.
L'Abbé Boudier qui m'avait été présenté par Gounod à notre seconde entrevue et qui quêtait pour ses pauvres de S. Cloud gagna mes sympathies et je lui obtins une somme assez considérable. . . . Je reçus plusieurs lettres de lui ; celle qui suit, pleine d'emphase et de reconnaissance prouve que ma quête avait été fructueuse et qu'on avait été très-heureux de se servir de moi et de mes amis.
Lettre de M, VAbbé Boudier^ Vicaire de S. Cloud à Madame Weldon,
" Londres, ce 14 Mai, 1871.
" Madame, — Je vous remercie de tout mon cœur pour l'obligeante " et aimable charité avec laquelle vous voulez bien vous occuper de " l'œuvre si intéressante des pauvres de S. Cloud.
" Je ne puis avoir un meilleur avocat ou une plus gracieuse inter- " prête que vous auprès de vos dignes amis qui auront la charité de " verser leur obole généreuse entre vos mains.
" Merci au nom de huit-cents familles complètement ruinées par " la barbarie Prussienne I
l'amitié. 45
" Merci au nom de quatre-cents d'entrés elles, qui sont provisoire- " ment logées dans des écuries à moitié délabrées.
" Merci au nom des vieillards, des ouvriers, des pauvres et des *' enfants à qui votre dévouée et bienveillant concours aura donné du " pain, des vêtements, et peut-être un toit.
" Merci, chère Madame, en mon propre nom, inconnu de vous et ** n'ayant aucun droit à votre bonté, je suis d'autant plus flatté de " vous compter au nombre de nos Bienfaiteur que vous vous y êtes " spontanément et généreusement dévouée.
** Veuillez agréer, chère Madame, le hommage de mon profond ** respect et de mon éternelle reconnaissance.
(Signé) *' L'Abbé Boudier,
" i« Vicaire de St. Cloud."
Le ** profond respect" et "l'étemelle reconnaissance" de l'Abbé ont eu autant de valeur que le "profond respect" et "l'éternelle reconnaissance" de Gounod ; car je ne puis croire, que, si une seule personne, nous connaissant comme l'Abbé Boudier nous connaissait se fut fermement et dignement opposé à la conduite, folle, cruelle et méprisable de Gounod envers nous, en nous quittant, dé la manière dont il nous a quittés après son séjour chez nous de trois ans, qu'il eut osé se t:onduire ainsi.
Gonnod et moi, chacun dans notre genre, raffolions de Religion. Il m'apportait des fragments religieux en prose que je trouvais splendides, et en vers, dont voici un échantillon.
** Seigneur Jésus 1 Que je connaisse moi, que je connaisse toi, Que rien autre je ne désire, si ce n'est toi. Que je haïsse moi et que j'aime toi ; Tout ce que je ferai, que je le fasse à cause de toi. Que je ne pense rien, que toi. Que je mortifie moi, et vive en toi.
Tout ce qui arrive, que je le reçoive de toi. Que je poursuive moi, et suive toi ; Que toujours je désire suivre toi.
Que je fuie moi, et me réfugie vers toi ; Que je sois digne d'être défendu par toi.
Que je craigne moi, que je craigne Toi, Et que je sois des Élus par Toi.
Que je me défie de moi, et me fie en toi ; Que je veuille obéir à cause de toi ; .
Regarde moi pour que je voie toi ; Appelle moi pour que j*aime toi.
Et qu'éternellement je jouisse de Toi.*'
A,insi soit-il.
Je vivais donc dans cette situation d'esprit, lorsque le lô Mat arriva. Qu'on s'imagine mon étonnement, mon désenchantement et mon effroi ce jour là en voyant Gounod tomber comme la foudre chez moi, hors de lui, . . . bavant !
L'Abbé Boudier, qui, du reste, ne le quittait jamais, avait beau
vouloir le calmer ; efforts inutilçs ! Gounod jurait qu'il se séparerait de sa femrûe. Il resterait en Angleterre, il s'en irait en Amérique, n'importe où, pourvu que sa femme ne puisse pas l'y poursuivre. Il marchait à pas fiévreux dans la chambre, les paroles jaillissaient de sa bouche j " il y avait vingt ans qu'il menait cette existence d'enfer. Il ne la mènerait plus ! C'était fini ; une bonne fois fini ! A ne plus recommencer ! Jamais ! Plutôt la Mort !" Je restais ébahie — j'étais muette ! Les paroles de Faure me revinrent à la mémoire. Je voulais savoir ce que Gounod avait. Gounod ne s'expliquait pas, c'était un monologue, une imprécation qui ne discontinuait pas. "Ce n'est rien!" disait l'Abbé "c'est la même histoire tous les trois, mois — ilsvse raccomoderont !" Il faisait tout ce qu'il pouvait pour apaiser Gounod qui ne discontinuait pas sa promenade, ses gesticulations. Il était tout-à-fait incohérent et pleurait presque. Il ne pouvait, disait-il, rien faire de bon à coté de cette femme, " Elle me coupe toutes mes idées net, elle me martyrise, elle me paralyse, elle me fait mourir de chagrin^ voilà vingt ans qu'elle n>e rend cette vie un enfer sur la terre !"
^* Mais qu'avez vous donc fait?" — ^je demandais enfin (car j'appréhendais une histoire d'argent ou d'éditeur). " Rien, mais rien ! " répondait-il piteusement " Mais, il faut que vous ayez fait quelque chose ! Qu'y a-t-il donc ? " " Rien — mais rien î " répondait Gounod s'échauffant davantage. "Alors, qu'a-t-^//<?/" — ^j'insistais — "Dame!" dit Gounod d'un air outré. "EUe est jalouse !" "Jalouse ! — Jalouse de qui donc, Mon Dieu! " je demandais toute hébétée; car avec l'exception des embrassades paternellement mais perpétuellement donné par Gounod à tout ce qui l'approchait — hommes — enfants — femmes et bêtes — ^je n'avais jamais vu un homme moins aux petits soins, un homme qui faisait moins attention indiyiduellement aux femmes que Gounod. Je le considérais comm© tout le contraire de " galant." "Jalouse de qui^ — Jalouse de vous!" s'écria Gounod furibond. J'éclatais d'un rire si franc et si sincère, certes, si Madame Gounod l'eut entendu, sa jalousie eut cessé à l'instant, et les déplorables conséquences de cette funeste passion n'eussent point apporté les troubles et les chagrins dont ce Récit est le fidèle interprète. " Jalouse de moi? 1 II serait-elle capable de s'imaginer par hasard que je pourrais être amoureuse de vous I ? . . ."je demandais riant toujours. Il ne me serait jamais venu à l'idée que Gounod, un homme marié, put être sérieusement soupçonné d'être amoureux. Egalement monstrueux et impossible, me semblait-il que moi, une femme mariée put être amoureuse. Et à notre âge I Non ! cela me paraissait drôle. Or j'avais dit très-haut, selon mon habitude, que j'adbrais Gounod, que je vivais pour sa musique. Madame Gounod avait-elle pris cela au sérieux? Elle m'avait elle-même dit que j'étais " née pour Gounod ! " "Ah ! ma chère bonne amie, j'espère bien que non! mais elle a toujours été comme cela pour toutes les femmes que j'ai jamais vues, elle a toujours été injuste et violente ! "
Je finis par être suffoquée de ce soupçon injuste. Je m'indignais à la pensée qu'on pouvait tourmenter ce pauvre cher homme — ce Saint — à cause de moi. . . . jamais, jamais un homme ne m'avait
l'amitié. 47
moins fait la cour que Gounod. Si Madame Gounod était jalouse de moiy elle devait être une hyène, une tigresse, une folle. Comment " à notre âge ! à sôh âge ! " L'idée que Gounod qui avait cinquantetrois ans pouvait être aimé par moi à trente-quatre, que Madame Gounod, à quarante-six ans pouvait être jalouse de moi et de son mari à ces âges vénérables me remplissait de dégoût, d'horreur et d'incrédulité. Et même (je faisais la réflexion tout haut), si on pouvait être amoureuse de Gounod on n'oserait pas le faire voir — il est tellement Saint. Il serait dégoûté d'une femme à tout jamais !
Gounod, me voyant indignée et débiter ces pensées (que je viens d'écrire) avec une conviction et une foi que lui et FAbbé (connaissant le dessous des cartes) devaient considérer d'une nàivetè sublime^ se calma et me déversa, à pleines gorgées, Thistoire d'une Rosalie, d'une Pauline, d'une Catherine, d'une Cécile, d'une Edith et finalement d'une Bénédicte (à qui il fait allusion dans sa lettre du 15 Mai, 187 1) qui était bien malade. Cette ^^ sainte JUU^^ était un sujet de taquineries constantes de cette *^Mégèrç gué ne comprenait pas l affection puf-ey idécUe comme lui et moi (âmes d'élite) la comprefiaient'* Il dit à r Abbé ** que rien ne changerait la fermeté de sa résolution à plaider " en séparation de corps et de biens avec sa femme; que si sa femme " s'obstinait à le quitter juste au moment de la saison de Londres ^* quand tout le monde lui disait qu'il fallait y rester pour un mois " de plus, qu'il avait accepté plusieurs Concerts, qu'il avait * donné ** sa parole qui pour lui était plus sacrée que les écrits' et qu'il ne " coucherait pas les pouces pour un caprice de femme, que Jean • '* avait encore son temje à finir à sa pension et qu'il ne laisserait pas " son fils tout seul en pays étranger, si sa femme lui jouait ce tour là *' il ne remettrait plus jamais les pieds chez elle" 1
Les raisons que donnaient Gounod me semblaient excellentes, et en réponse à l'Abbé qui me suppliait de se joindre à lui pour le persuader de ne pas se séparer de sa femme, je répondis - que Gounod avait eu trop de patience, que si c'était moi, ce ne serait pas vingt Jours que je vivrais à coté d'une " chipie " pareille. Je demandais carrément à l'Abbé à qui la faute pourtant: et il répondait que "Madame Gounod était terrible! terrible!" L'Abbé, du reste semblait avoir une grande affection et un grand respect pour Gounod. Un seul mot de blâme honnête et sérieux, à sa face — comme il aurait convenu à un ami, à un Ecclèsiastiquey surtout, de donner à ce moment là, m'eut ouvert les yeux, m'eut mise sur mes gardes et aurait empêché une femme jeune et naïve (pour mon âge comme je l'étais) de se compromettre comme je l'ai fait avec un homme qui à la réputation qu'a Gounod à Paris. Tout a conspiré pour me faire croire Gounod un angi, et Madanie Gounod un démon.
Le 18 Mai. — Mr. Van Waefelghem est encore venu me voir ; en conséquence de sa visite j'eus beaucoup de courses à faire et il me pria d'aller faire une question, touchant la Romance pour lui, à Gounod.
Madame Gounod étant absente, j'attendis dans ma voiture à la porte et ne voulus point entrer, car on me répondit que Gounod était à la maison, seul. Gounod vint me parler quelques instants à la voiture
et puis je repartis. Il m'avait dit de venir le trouver avec M. Van Waefelghem étudier " The Sea hath its Pearîs^^ dans Taprès-midi le jour suivant. Nous nous y sommes rendus à l'heure convenue. Nous y trouvions M. et Madame Pigny et Jeanne Gounod dans une commotion indescriptible. Madame Gounod avait perdu 8,ooa frs.; elle affirmait qu'ils lui avaient été volés, et elle- était allée chercher la police. Gounod rentrant avec l'Abbé nous dit tranquillement de ne pas nous inquiéter ; que c'était dans les habitudes de sa femme de mettre tout sens-dessus, sens-dessous, de poser un objet sur une certaine place sans se rappeler où, puis de se dépêcher d'accuser fout le monde dans la maison de l'avoir volée ! Madame . Gounod qui rentra quelques minutes plus tard dans un état d'huile bouillante se remit à rechercher les billets égarés, et, en effet, ne tarda pas à les retrouver sous un paquet de linge où elle les avait cachés. "J'en étais sûr!" dit Gounod simplement. - Il fut d'une complaisance extrême pour Van Waefelghem. Il consentit à lui faire un accompagnement obligato d'alto au lieu de violon. Gounod lui promit qu'il composerait une autre mélodie avec obligato pour alto et qu'il laisserait **the Sea hath its Pearls" tel quel II alla chercher son (ihoix de poésies qu'il m'apporta et je choisis ces beaux vers de Kingsley : ** Oh /. thcU we two were mayingJ^ Le 20 Mai, " l'Abbé Boudier vint me prévenir que le piano de Gounod ayant été emporté,. il viendrait chez moi à 4 h., me faire entendre la nouvelle mélodie et que je devais aller prévenir les Editeurs (Duff et Stewart) de se dépêcher d'imprimer, '* The Sea hath tts Pearls^^ et' les préparer pour Oh ! that we twoJ^ Mr. Stewart me dit alors que Gounod devrait faire faire une griffe de sa signature avec laquelle on put timbrer tous les exemplaires imprimés. J'allais donc en parler à Madame Gounod à qui j'expliquais la chose. Elle dit n'y rien comprendre — pas plus que moi. Elle appela Gounod qui lui dit qu'il en avait une pareille à Paris, qu'il en fallait une comme celle-là pour l'Angleterre et qu'il prierait son ami Mr. F. D. de timbrer les exemplaires pour lui. Je me sauvais vite avec sa signature que je portais chez le graveur ; au bout de deux jours elle fut prête et ultérieurement elle nous fut confiée puisque Mr. D. en refusa la responsabilité. Ce ne fut donc aucun compliment que Gounod nous fit C'était une complaisance à nous d'accepter la besogne. Dans l'après-midi il m'apporta, ^^Ohf that we two were maying^^ une des plus belles et des plus touchantes mélodies qu'il ait jamais composées et qui me fit pleurer à chaudes larmes.
Le 21 Mai. — Je voulais donner à la petite Jeanne Gounod uri'petit souvenir pour faire plaisir autant à Madame Gounod qu' à la petite y c'était un joli bijou qui avait appartenu à ma grand-mère (un beau cœur en cornaline) et que, quand j'étais enfant et sage, on m'attachait sur l'épaule gauche. C'est le 20 Mai que je dis à revoir (car je ne voulus point lui dire adieu), à Madame Gounod. Je ne pouvais faire entrer dans ma tête l'idée qu'elle fut réellement jalouse de moi, ou qu'elle avait des mauvais sentiments à mon égard. Je savais la vérité et ne pouvais croire à une sottise pareille de sa part. Elle m'avait d'ailleurs, en apparence, toujours fait bon accueil. Nous nous em-
l'amitié. i9
brassions, comme à l'ordinaire et elle me , dit : ** Allons, ma chère, adieu, je ne vous reverrai peut-être jamais ! " — comme si elle avait du chagrin de ne plus me'Voir. *'0h !" lui répondais-je "ne dites pas cela ; si vous ne pouvez venir en Angleterre, nous irons en France ; je ne pourrais plus me passer de vous deux ! " Elle était odieuse, il est vrai; mais, je la plaignais. Pourquoi le bon Dieu m'avait-IL fait si aimable et elle si désagréable ? Elle semblait s'égayer quand j'étais là;, je la faisais rire. La querelle du Î6 Mai entre elle et Gounod s'était apaisée. Gounod n'avait plus reparlé de séparation, au contraire, il devait la rejoindre avec Jean le 15 Juin. Ceci, en secret, me désolait, car j'aurais voulu le voir rester pour toute la saison, me prôner et m'accompagner partout; je me suis pourtant bien gardée d'y laisser paraître quelque chose ! — pu de faire un signe, ou de 'dire un mot qui l'eut persuadé de rester pour moi dans mon intérêt personnel.
Zâ 23 Mai, — Mon mari et moi sommes allés rendre visite à " Grand nihre'^ (Madame Zimmerman), à Gounod et à l'Abbé qui avaient déménagé dans un autre appartement depuis le départ de Madame Gounod. Je demandais à ** Grand Mère " comment elle avait pu se décider à laisser partir sa fille seule? "Je reste avec mon cher Gounod qui est un ange; cela me tuerait d'être avec ma fille? Vous ne connaissez pas Anna ! " Elle me prodiguait son affection et le même après-midi elle vint avec nous et Gounod faire une première visite à ma mère qui fut charmée de Gounod. J'avais attendu le moment du départ de Madame Gounod pour pouvoir présenter Gounod à ma mère. Madame Gounod était si commune et avait l'air si vulgaire, qu' à moins d'avoir été une Comtesse, je n'eusse Certes pas osé la présenter à ma mère. Ce jour là Gounod me fit cadeau du brouillon de " Oh that we two " et de V Eucharistie de Bossuet (qu'il me donna pour mon jour de naissance) dans lequel il écrivit j 24 Mai, 1871, Un frère à son frire.,
^^La même foi, Le mèmt amour, la même espérance"
Je le croyais d'une piété fervente ; il parlait à chaque instant de religion. Lea histoires de la Commune nous tenaient darfê une angoisse terrible. Le massacre des otages l'avait presque rendu fou; le pauvre Archevêque de Paris, l'Abbé Deguerry, la grave maladie de Bénédicte Savoye, tout s'accumulait à la fois. Quand il ne me voyait pas, il se réfugiait chez ma mère, à qui il tournait la tête. Il trouva donc sa consolation et ses distractions chez nous à cette pénible époque — cette époque doublement pénible à un cœur Français, et ce souvenir là seul aurait dû nous garder une place affectueuse et reconnaissante dans son cœur. Soi> cœur ! En a-t-il ! . . .
Mais dans ce temps là nous disions " Quel saint homme ! Quel homme excellent! Quel bon cœur! Quelle éloquence! ^Que j'étais fortunée d'avoir acquis l'estime et l'admiration d'un pareil Etre ! Pauvre cher homme !" Maman le plaignait — je le plaignais, nous le plaignions et nous chantions ses louanges ensemble.
Le 24. Mai. — Mon jour de naissance (j'eus 34 ans.) Gounod m'apporta ce qu'il appelait " mon bouquet de deux sous ! une nou-
velle mélodie simple et gentille ^^ Reine d'Amour,^** et une plume en échange de la mienne qu'il m'avait prise.
Le 26 Mat, — Gounod me donna les Confessions de St, Augustin. Il passait son temps à pleurer les malheurs de la France entre Grand mère et l'Abbé, tour à tour, chez nous ou chez ma mère. Jean passait ses demi-congés chez nous. L'Abbé Boudier me priait " de remonter le *• pauvre cher Grand- homme^ si éprouvé en ce moment, ^^ Grand-mère semblait m'adorer et me faisait pas mal de confidences sur ^* Anna" et les perfections de Gounod. Elle écrivit dans notre livre de signatures : ** Hortense Zimmerman^ bien heureuse d avoir fait la connaissance df P aimable Madame Weldon^ dont elle gardera un bien affectueux souvenir, ^^
Elle me prenait dans s^s bras et m'embrassait ! mon mari donnait des leçons d'Anglais à Gounod. La plus douce intimité fut établie. Qu'il eut été pourtant facile à Madame Zimmerman de me prévenir contre le roseau sur lequel je m'appuyais; qu'il eut été charitable à elle d'envoyer l'Abbé Bouclier me dire: "Pauvre fe{nme, pauvres " amis ! Je vous vois confiants, affectueux, généreux, bercés d'il- " lusions ! Prenez garde ! En France nous connaissbns Gounod, " c'est un Tartuffe, un Protée, un Abbé renégat ; il affecte la religion, *' il n'en a pas. C'est le miel avec lequel il attrappe des mouches " cgmme vous. Il a eu cent maîtresses, sa femme a raison d'être ''jalouse, il lui a fait .mille infidélités; il n'a ni dignité, ni honneur;
il dansera sur le vôtre, il est libertin, ses sens sont dégradés, en
somme; Goufiod est une fille T* La douleur pour moi, même alors, •en eut été infinie; mais j'aurais écouté, j'aurais même cru, et promptement, car ce que je ne me suis pas expliquée pendant longtemps, grâce à cet avertissement, (si on me l'avait fait,) me serait devenu compréhensible. Mais non 1 on a laissé faire, et quand j'ai entendu dire du mal de Gounod, il était trop tard ; ce ne fut que quand nous avions le droit de toiit attribuer à la médisance et à la jalousie.
J'aimais beaucoup Jean Gounod qui avait alors 15 ans. Il était mal élevé, mon mari ne pouvait pas le souffrir. Jean blâmait sa mère pour tout ce qui arrivait. Il m'appelait " Ma' Reine," et paraissait m'adorer.
* Le 2Ç Mai, j'attendais Gounod. Il ne vint pas. Je fus anxieuse, j'allais voir Grand-Mère. Elle n'y était* pas. Gounod se traina jusqu' à ma voiture, il se soutenait à grand peine, il était livide, il tremblait de tous ses membres. ' "Pauvre angel" (Extrait du Journal.) **Je le trouvai dans un état pitoyable. Avec la plus " grande difficulté je l'ai persuadé de venir faire un tour du Parc ei> " voiture" (J'étais dans ma Victoria). " Je l'obligeais à me raconter ** son chagrin. Qu'il me fait de la peine. Combien il est bon! Ils " ont tué l'Archevêque de Paris, l'Abbé Deguerry et soixante-quatre *^ prêtres dans la prison de la Roquette, et Paris brûle."
Il écrivait constamment à ma Mère.
"Z<f jz Maiy ce fut le Concert de Bénédict. Gounod m' y accompagna dans sa nouvelle mélodie — ^Ohl that we two were mayingJ^*
* "Queen of Love»" publiée chez Novello'.
l'amitié. . 51
«' Il allait mieux."
'Le 6 yuin une des filles de Bénédict me fit une visite. Je la connaissais intimement depuis longtemps, elle me dit : " Tout le monde . •dit que (jounod est amoureux de vous ! " Je répondis : " Ne dites pas cela ! Ce serait alors pour moi TAnge déchu 1 *' Un jour, ■Gounod m'avait dit, vetiant me parler à la porte quand j'étais en voiture (je ne me rappelle plus bien la circonstance, mais elle doit se trouver dans le manuscrit volé par le Gaulois), "J^ croyais," me <iit-il "que les femmes s'apercevaient immédiatement quaad un homme avait une préférence pour elles ! " Je répondis vite : " Vous — vous n'êtes pas un homme, vous êtes un Dieu ! " Il s'aperçut que j'avais été embarrassée par la remarque qu'il avait faite, car, malgré moi, je rougis et quand je le revis la fois d'après, c'est alors qu'il me fit cadeau de r Eucharistie de Bossuet, au lieu d'attendre mon jpur de naissance même.
Je lui dis un jour : "Je serais si désolée que vous eussiez une préférence pour moi; d'abord ce ne serait pas juste envers les perles de votre * collier,' et puis, si le soleil brillait pour une seule fleur elle serait bientôt flétrie ! "
On m'a assuré que je devais embêter joliment Gouftod avec tout l'idéalisme et la sentimentalité exagérée que je mettais dans mes rapports avec lui et^ de l'opinion que J'avais de sa bonté et de sa vertu. Sa vertu surtout ! ! !
Je ne crois pas cela pourtant, et voici pourquoi je crois» qu'il était alors sincère. Je n'aurais jamais pu m'expliqùer la retenue extraordinaire qu'il sut exercer si longtemps sur son langage, ses gestes et son maintien, si, par la révélation, et, plus tard, par mes connaistsances des choses spirituelles, je n'eusse compris que Gounod était, ce qu'on appelle (parmi les spirites) un médium (inconscient), ou sensitive apte à recevoir de fortes impressions (spirituelles), de devenir modelé d'après, les désirs de l'esprit plus fort que le sien avec lequel il se trouve en rapport par hasard. Gounod, en me regardant est devenu attaché à moi comme l'aimant au fer. En me regardant, pour la première fois, il m'a toujours juré qu'il m'avait reconnue. Il m'avait sans doute vue en rêve, en vision ; c'est pour cela qu'il m'a reconnue. Il n'y a rien de mystérieux là-dedans. Moi-même je me sentais une attraction toute spéciale pour lui et sa musique. Depuis des années dès la première note que j'en entendis, je m'y attachais tout particulièrement. Une chose nouvelle était entrée en moi. L'inspiration en lui l'emportait sur la science ; j'aurais composé comme lui si on • m'avait encouragée et si j'avais eu une éducation musicale. Je composais The Brook à dix -huit ans. C'est une composition tout -à fait originale, pensée, étudiée (qui me vint naturellement); pas du tout dans le genre d'aucune musique que j'eusse jamais connue, mais pas étonnante si j'eusse été une adepte de l'école de Gounod. Je ne •connaissais pas alors même le nom de Gounod, ni même la musique de Fred Clay, qui, après Gounod; a été, à mon avis, le compositeur du plus grand talent que j'aie connu jusqu' à ce que je fisse la connaisance de John Urich; et, quant à moi, ce jeune homme "entend" mieux à lui tout seul, que Gounod, Fred Clay, et Wagner combinés.
Les Sands d Dâe, une compositjion écrite quand Fred Clay avait dixhuit ans, promettait un grand avenir — mais sa position Sociale lui a coupé les ailes. Il est fils d'un Membre du Parlement (un homme riche) et Secrétaire privé du Ministre des Affaires Etrangères. Sa carrière s'en est ressentie car il n'a rien écrit de sérieux. John Urich a le mauvais vouloir de Gounod ; d'abord par jalousie, et en second lieu parcequ'il fit s>on possible pour être un intermédiaire pacifique entre nous deux, afin d'éviter la publication de ces volumes. Il lui en apporta les épreuves. Mais ses efforts furent inutiles. Gounod refusa de me faire réparation de toutes les façons. J'ai été donc réduite à me défendre moi-même ainsi que mon mari, trop insouciant, en vérité, de ce que nous avions sacrifiés, et de notre but, cause première de notre irfiprudente abnégation. Je m^adresse tout particulièrement aux Spirites qui liront ce livre. Ils comprendront bien,, qu'entre Gounod et moi il y a des liens Spirituels que rien ne peut briser.* J'écrivais moi-même dans mon journal (sans savoir le premier mot de Spiritisme) presqu' à notre première rencontre : " J^e savais que son âme était la mienne,^^ Depuis lors, tout ce qu'il disait quand il était attaqué du cerveau, ses visions en me regardant dans lesquelles il me voyait (à 4 heures de l'après-midi en été même) rayonnante, couverte d'une lumière blanche, les visions que j'ai eues à coté et à cause de lui (les seules que j'ai eues de ma vie) prouvent qu'il y a, entre nous, quelque Aose qui ne pourra jamais se détruire. Sa propre mère n'est elle pas mon esprit protecteur. Elle veille sur son fils, elle veille sur moi.
Il est vrai qu'en le voyant pour la première fois, le mauvais atmosphère l'enveloppait, et j'éprouvais de la répulsion pour lui ; mais ma nature plus forte, mon ascendant plus positif quie le sien, l'ont dompté et l'ont moulu d'après mon esprit; tel que je voulais qu'il fut, tel que je croyais le voir. Il a été irrésistiblement mené (par des raisons qui me sont bien suffisantes,) à être comme je voulais qu'il fut, à âevenir le reflet de mon idéal; il a, inconsciemment, joué un rôle ; il a paru être un personnage (avec lequel il n'avait en vérité rien de commun) sans hypocrisie préméditée. Cette personnification de Sainteté a été adoptée sans qu'il en eut conscience.
Ce grand empire que j'acquis, sans en avoir conscience, sur lui, fut,, sans doute, aidée par les entourages charmants de mes toilettes soignées, de mes jolis cheveux, dorés et ondoyants, de ma jolie voiture, de ma belle maison, des beaux arbres, de l'admiration de laquelle Gounod me voyait entourée. Il savait que nous allions dans tout le grand monde; chez ma mère tout était luxueux et artistique, ma sœur toujours splendidement mise, et mon mari un jeune hoihme superbe de taille, très-avenant, d'un comme-il-faut imposant, presque effrayant — d'un calme, d'une tenue irréprochables ! . . . Pendant dés mois, c'est ainsi que je gardais le Gounod de mes rêves. Un jour seulement (pendant cette époque) j'ai été témoin d'une colère folle qui le prit pour une affaire insignifiante. Il rugissait de rage (voir page 60 Les Affaires). J'en fus très-peinée. Je ne l'aimais
* Voir note à la fin du livre sur Desbarolles.
l'amitié. 63
pas alors comme je Tai aimé depuis (d'un amour tout maternel) ; je l'aimais à cette époque comme TApôtre aime son Dieu, comme la foret aime le Soleil. Je Taimais comme un être inférieur aime un être supérieur. Je me sentais aggrandie à coté de lui — graiîde par «a Grandeur et bénie par (ce que je croyais) lui avoir apporté de distractions et de consolations dans des moments aussi pénibles que -ceux qu'il traversait. Contente parceque je sentais que je pouvais lui rendre service en faisant pour lui ce qui aurait été au dessous de lui de faire pour lui-même. Je m'appelais le **Rat" du "Lion," <i'où vient 1q nom de Raton qu'il me^ donnait (voir sa correspondance pages 7, 36-38, etc., du Vol. Des Lettres^ etc). La santé de Bénédicte èavoye était pour lui une inquiétude incessante. Il m'avait raconté que Bénédicte Savoye était une demoiselle de 30 ans qu'il aimait depuis le premier jour qu'il l'avait vue d'un amour sans bornes, un amour sans espoir; c'était une fille honnête, pieuse, travailleuse; ses deux sœurs et elles étaient des maitresses de piano ; elles avaient perdu leuç mère depuis peu, et cette mort, ajoutée aux malheurs de la guerre, semblait avoir porté un coup fatal à cette pauvre Bénédicte qui ne s'était jamais bien portée depuis. Gounod lui avait donné son confesseur à lui. Monseigneur de Ségur; Edith de Beaucourt, dont il avait été également " toqué " était dans la confidence. Elles étaient toutes des ^^ Saintes^' dignes de moi . . . et . , . . sa femme — son ^^OdiotéSy^ son ^^chten difàiencCy' sa " Mégère" était jalouse de tputes ces " Saintes ! !" Cela ne m'étonnait pas puisqu'elle était jalouse de moi et je disais à Gounod que d'avoir une personne à coté de soi vous accusant sans cesse de commettre des crimes auxquels on ne pensait pas était le moyen de vous mettre des idées dans la tête. Après la mort de Bénédicte, sa sœur Marguerite rendit à Gounod les lettres qu'il lui avait éèrites. Madame de Beaucourt et lui les- relurent ensemble et les brûlèrent. C'est Gounod qui me raconta cela ; Madame de Beaucourt doit savoir si c'est la vérité. Je ne me suis pas expliquée, si ces lettres étaient une " Sainte correspondance" (je me figurais des lettres de St Jérôme et de Ste. Paule), pourquoi ils auraient détruit une correspondance qui avait duré trois années — les lettres surtout étant des lettres de Gounod ! 1 ! dont je n'aurai, moi, jamais détruit une parole qu'il aurait écrit ! ^ Je commençais aussi à me douter qu'il n'était pas Solon.
. Le 10 y^uin il reçut une lettre de Paris lui disant, officieusement, qu'on attendait qu'il se proposa pour lui donner la place de Directeur au Conservatoire, à Paris. On lui annonçait une invitation' du Président de la République qui lui donnerait ainsi le mot pour la lui demander personnellement (c'était une affaire d'étiquette) et peu de jours après, une invitation à diner de M. Thiers lui fut envoyée. (J'ai ces pièces.) Il voulait, d'abord, accepter, parceque, me disaitil, il aurait alors le pouvoir de me donner une classe au Conservatoire et de me faire chanter partout où il voudrait Moi, comme une grande et impardonnable Nigaude, au lieu de le pousser à cela dans mes intérêts, je l'en dissuadais, en lui disant, que, comme Directeur, son DEVOIR serait de ne pas montrer de la préférence pour personne; que puisqu'il se plaignait déjà dç ses Séances à l'Institut (qui lui
prenaient tant de "temps) que serait-ce s'il était Directeur? Il n'aurait plus un moment pour composer. Il fallait, certes, disait-il, abandonner ou la composition ou le Directorat, mais pour moi il ferait tous les sacrifices ! Je n'hésitais pas une seconde, je ne voulais pas en entendre parler. Lui pourtant, il hésita beaucoup ; il réfléchit trois jours et le 13 Juin, envoya une lettre refusant de faire aucune démarche pour l'obtenir, ainsi que l'invitation de M. Thiers.
Grand-Mère, toujours bien affectueuse pour moi, partit vers le i8- Juin. Nous avions offert à Gounod et à l'Abbé Boudier de venir habiter chez nous; des autres amies (deux jeunes filles et leur mère) de Gounod et de l'Abbé les avaient aussi invités à passer le reste de la saison chez elles. C'étaient nous qui avions fait la première invitation, nous avions, je crois, invité aussi Grand-Mère — la maison était si grande, nous aurions pu loger un régiment; mais . . . ô mystère 1 l'Abbé qui voulait bien accepter chez les jeunes filles, n'osait pas , venir habiter chez nous, de peur de Madame Gounod! (voir page ^ Les^ ' Lettres), lia lettre que Gounod a écrit à l'Abbé est d'un prix inestimable pour moi, car on y voit, dès le début, que Gounod n'appréciait que trop bien tout le tort que les mauvaises langues nous faisaient grâce au séjour, bien, que court, qu'il allait faire chez nous. Il nous a donc, sciemment, apporté l'oppfobre et le scandale. . . . Comment après même cette seule lettre a-t-il pu se conduire envers nous après nous avoir quitté, comme il l'a fait ? A qui la responsabilité ? A son atmosphère empoisonnée ! Voilà la seule explication possible. . . .
Gounod vint s'établir chez nous le 19 Juin ; l'Abbé venait constamment nous voir et quand il retourna à S. Cloud, il écrivit dans notre livre de signatures : "^
'TAbbé Boudier.
^^Très-reconnaissant envers Madame Weldon de sa générosité et deson^ dénouement jtour les pauvres de S, CloudJ^
Gounod resta avec nous jusqu'au 31 Juillet.
Durant ce temps il fit un travail considérable. Il composa "Z^ Songe de Pauline^' — Le Finale du 3^^™^ Acte de '^Polyeucte'' Il travailla beaucoup l'orchestration de ^^Folyeucte-' (un opéra qui avait été presque coniplêtement esquissé avant 1870), à sa ^' Rédemption.-^ Il réduisit au piano le rôle entier de Pauline pour moi, et il composa un bon nombre ,de mélodies charmantes.
Le jour qu'il nous quittait, j'ai écrit dans mon journal.
"Arthur Blunt et Freddy Warreont diné avec nous et, vers 8 heures, avec notre cher Vieux Gounod dans la Voiture, nous sommes allés à la gare de Charing Cross. Fred Çlay vint à la Station lui dire Adieu. Je fus, seule, autorisée à l'accompagner jusqu'au wagon, et je le regardais partir à çh, 1 5. Ainsi se terminait la plus heureuse période de ma vie. En lui, il n'y a pas de désappointement ! Il est tout ce que j'aurais désiré. Soigneux, prévenant, bon comme un ange, digne comme un Saint, économe, sans une parcelle de vanité, tendre comme la plus tendre des lemmes, résolu dans son honneur, il n'y a pas de mots qui puissent faire assez comprendre à qui que ce soit à quel point il est bon, à quel point il est grand !"
Et je croyais tout cela religieusement, mes enfants % Gounod m'a apparu tel que je le décris pendant cinq mois. Je puis à peine le croire maintenant. C'est pourtant là dans ma propre
l'amitié.
écriture. Toutçs ses lettres, toutes ses actions étaient en harmonie. Je ne me trompe pas. Tous le voyaient comme moi. On l'appelait "L*Etre Divin '* — mon mari l'appelait ainsi. Il l'appelait aussi ^^ old man^\ C^Ls vieux^*) parceque moi, j'appelais mon mari ^^mon vieux,^* que Gounod rappelait "Z^ vûux" pour s'amuser, et mon mari le lui rendait en l'appelant "mon Vieux'' aussi. Tout le monde était très-amusé de remarquer les ressemblances de goûts et de caractère entre moi et Gounod. Nous avions les mêmes manies, les mêmes petites habitudes. Le fait est que; sans en être conscient, il m'imitait !
- Le jour qu'il est arrivé chez nous avec sa malle, en la déballant, il me montra une longue corde. Il me fit frémir — moi Protestante — en me disant que c'était la discipline avec laquelle il se flagellait. Je le suppliais de ne plus s'en servir et il me promit qu'il ne le ferait plus. Il me donna une jolie petite Imitation de Jésus Christ; des Chapelets. Nous étions trempés jusqu'au cou dans la Religion. Cela me rendait heureuse, quoiqu'en réalité, je ne croyais pas à ces . choses là comme j'y crois , à-présent. Nous nous montions mutuellement la tête. Tout ce que j'entendais à travers tout cela, c'était les voÎK futures de mes élèves, et mon cœur nageait dans Tespérance. Gounod paraissait aussi ^ anxieux que moi de fonder mon Ecole. Il travaillait lui-même beaucoup sa voix selon ma méthode, ce qui la rendait bien plus puiss,ante et moins incertaine. Nous lui avons donné un bain en caoutchouc et nous l'avons persuadé de prendre des ablutions froides, fréquentes qui lui firent beaucoup de bien. Il était un martyr de la dyspepsie, il disait que les taquineries incessantes de sa femme avaient tourné son sang en vinaigre et l'empêchaient de digérer. Avant de nous quitter, il parut complètement guéri de cpla. Il devint plus gai, quoique toujours soucieux et chagrin des mauvaises nouvelles qu'il recevait de sa pauvre chère Bénédicte.
Il avait plusieurs habitudes malpropres qui faisaient frémir mon mari, et moi aussi ! Mais je n'eus qu'à lui en faire l'observation une fois. Il ne recommença plus. Il crachait par terre dans les escaliers et même dans les chambres. Il s'arrangeait les ongles à table. Il discontinua tout cela avec la meilleure grâce du monde.
Pourquoi donc en France crache-t-on partout? Les trottoirs même en sont dégoûtants. C'est à peine 'si le plus misérable pauvre de la plus basse populace en Angleterre cracherait sur un trottoir; et des hommes "distingués" en France crachent partout sans faire attention à ce qu'ils font Ils crachent en wagon ! en omnibus ! partout! Et puis les lieux d'aisance en France, est-ce assez horrible? Quel contraste en Angleterre, Gounod prisait et fumait beaucoup. Cela me déplaisait beaucoup, mon mari avait renoncé a fumer depuis notre mariage, mais pour I'Etre Divin je croyais de mon devoir de tout supporter et Gounod continua à fumer et à priser comme par le passé.
Enfin! Il était parti, et ses lettres sont là^ pour prouver d'ellesmêmes l'exacte situation de nos relations et de notre manière de vivre.
Ce qui me frappa dans ses lettres le plus est,- qu'il s'est mis
à signer " Charles." Charles tout; court. C'était ainsi qu'il signait à Bénédicte, à Edith de Beaucourt, à Cécile de Ségur, etc. ; Cela me déplaisait Je le lui avais dit Je lui avais fait entendre clairement qu'il était trop vieux pour signer Charles. Je n'ai janiais voulu rappeler Charles. Cela ne me paraissait ni respectueux, ni naturel. Ma manière favorite alors en m'adressant à lui était, " mon cher vieux Papa-Maman,^* Robuste comme un père, tendre comme une mère, après la vénération extrême que j'éprouvais pour le génie de Gounod, voilà comme je le sentais./ ,\ ,
Je lui ai donc écrit pour lui dire de ne pas signer Charles, et on verra dans sa lettre du lO Août, 187 1, page 16, il signe comme il a toujours signé depuis : Ch, Gounod, Je m'apercevais vite de la fièvre de ses lettres, surtout de ses curieuses répétitions au sujet de rheure de l'arrivée et du départ de chaque lettre.
Il m'avoit déjà prévenue que sa femme était infernale. Elle était capable de payer la poste pour faire saisir notre correspondance. Je regardais ceci, dans ce temps là comme une impossibilité, mais Texpérience, que j'acquis depuis lors, m'a appris, à Theure qu'il est, (Mars, 1878), qu'il n'y aurait eu rien de si étonnant à cela ! J'étais si innocente à cette époque ! Je ne puis dire combien de choses Gounod me répéta pour représenter sa femme à moi sous les plus odieuses couleurs. Il avait été longtemps sans femme disait-il, parceque les grossesses de Madame Gounod l'embêtaient et que ses accouchements Tefirayaient Elle se permettait (au. dire de son " Martyr ") constamment un " cavalier servente " que son Gounod, en bon Chrétien et philosophe, ne lui reprochait pas. Il était complaisant jusqu'au bout et mettait en musique les vers des soupirants de sa femme. Je m'en rappelle d'une particulièrement, une poësie que j'adore, d'Albert Delpit, " Je ne puis espérer^* que Gounod supposait être adressé à sa " moitié." Je le trouvais sublime ! J'étais très-touchée dé ces histoires là, car il ne les racontait pas brutalement comme je les racontera. Il avait un génie tout particulier pour parer le mal avec de si belles paroles (et puis' j'avais été très-complaisante pour mon mari pendant les premières années de notre mariage), que j'en comprenais à peine ïa portée, encore moins le ridicule et l'horreur que j'en éprouvais plus tard quand il ne se donnait plus la peine de s'exprimer soigneusement sur de sujets aussi scabreux. Plus tard ! hélas I après que sa grave maladie et ses disputes nous eûmes mis sur un pied égal, que je l'aimais comme on aime son méchant enfant et pas du tout comme Dieu, je le grondais et le faisais taire quand il entamait ces conversations là. Plus tard, c'est qu'il ne mâchait plus ni ses expressions, ni ses racontages. D'ailleurs, il avait quelque chose à dire sur chaque membre de la famille de sa femme. Le fils unique, Charles Zimmerman, était si vicieux, il avait dû complètement disparaitre, Zéa sa belle-sœur était folle, etc., etc., etc.
Ses lettres donnent une idée précise de tous nos plans j je travaillais beaucoup, je ne pçnsais qu'à mon début; je filais quatre et cinq heures par jour en faisant des exercices de vocalisation, et j'étais arrivée à filer en mesure et sans le moindre effort.
Le ji Août, il était revenu quelques jours pour le procès Littleton
l'amitié. 57
^voir la seconde partie de ce Récit, Les Affaires^ page 66), il me fit pleurer beaucoup par des arguments interminables sur des suppositions et des soupçons sur tout le monde et à cause de tout ! Vente de Folyeucte, Tàrri^^ée de ses lettres et des miennes, les manigances de Madame Gounod pour empêcher les Concerts à Albert Hall, mon /iébut à rOpéra, une foule de choses qu'il ne pouvait pas prouver et qu'il était archi-inutile de discuter. Alors, parceque je ne me rangeais pas dans i^es idées et que je ne me laissais pas monter la tête il avait Tair de me trouver maussade. Mon mari et moi, nous nous étions, à cette seconde visite de Gounod, aperçus d'un changement incompréhensible. Il serrait avec effusion la main de mon mari chaque fois qu'il le voyait entrer dans la chambre et lui demandait comment il se portait, comme si il ne l'avait pas vu de la journée. Déjà on se servait de moi comme " souffre-clouleurs." Mon mari me disait \ " Que le Vieux m'ennuie, il me demande cinquante fois par jour comment je me porte !" Il s'en plaignait tant que j'en ^hasardais l'observation à Gounod: "Que votre mari est singulier ! Quelle objection aurait-il à ce que je prenne de l'intérêt à sa santé ?" " C'est précisément cela," je lui répondais ** il dit que si vous écoutiez ce qu'il vous répond, vous vous souviendriez de ce qu'il vous a dit et que comme on ne peut pas changer de santé vingt fois par jour, surtout quand on n'est pas malade, vous ne le lui demanderiez pas si souvent !" "Ah ! c'est comme cela qu'il parle de moi ! Je ne le lui demanderai plus." " Mais, si ! Demandez le lui une fois par jour, vous lui ferez plaisir — vous ne vous apercevez pas, j'en suis sure, combien de fois vous répétez la même chose 1 " " Je vous fatigue déjà!'' répondait notre Gounod froissé, "Vous ne m'auriez pas trouvé ennuyeux il y a six semaines 1 " " Mais non 1 je ne pourrais jamais vous, trou ver ennuyeux ! " (Toute alarmée d'un si noir soupçon.) "Mais si!" riposta assez sombrement Gounod "vous me trouvez assommant, vous me l'avez bien dit, il y a deux jours ! " C'était vrai ; cela était arrivé. Je m'esquintais à répéter une vocalise au piano, et Gounod (qui était "parti"), m'interrompait sans cesse pour me conter ses ' soupçons contre sa femme, Choudens, Barbier, ,Carvalho et tout le Bataclan; je lui avais lancé laconiquement pour ne pas m'interrompre, "Vous m'assommez." Cela lui avait fait tant de peioe^ je lui en avais demandé pardon à genoux. La vocalise fut complètement abandonnée, la réconciliation a pris beaucoup de temps, car, j'avais offensé " Sa Majesté !" Son pardon était bien doux pourtant; je me reprochais mon impatience; pauvre homme ! Il avait tant changé. ...
Voilà le fruit de son retour en France ! Puis tout ce que Madame Gounod lui avait dit me concernant / Que je n'avais pas le sou, que j'étais avare, que je ne savais pas chanter, que j'étais laide ; et Bénédicte était si malade, sa sœur Batos si malade, S. Cloud en ruines, je me trouvais inhumaine d'avoir été impatiente. Je regrettais de le voir repartir la seconde fois, car il était un vrai compagnon pour moi qui n'en avais jamais eu, excepté' mes carlins. Sa seule consolation, éloigné de son nouveau ^^Home,* semblait être Morainville. J'aimais Madame de Beaucourt pour tout le bien qu'elle lui faisait
Il paraissait tant l'aimer que je le croyais plus heureux là-bas qu'avec nous^— une grande consolation pour son absence ! On voit que je n'étais pas jalouse !
Depuis les fatigues que m'avaient occasionnées Gwendoline Bradwyn et ses sœurs (surtout depuis la mort de cette pauvre fille) je ne me portais presque jamais bien: il ne se passe pas un jour (dans mon journal) que je ne me plaigne de quelque chose qui clochait. La foulure au pied m'avait affecté la santé ; puis la grave maladie de notre cher ami Freddy Warre dont parle Gounod dans presque chaque lettre entre le 20 Sept, et le 15 Oct, 1871. Evidemment, je n'étais pas robuste, et la surexcitation dans laquelle Gounod me tenait par ses vraies infortunes, et ses malheurs imaginaires, ses soupçons et ses arguments, n'étaient pas faits pour m'aider à me mieux porter.
Enfin l'époque arriva où je devais partir chanter aux deux premiers Concerts du Conservatoire à Paris. Mon mari ne pouvait encore m'accompagner (notre ami, F. Warre, réclamait encore tous ses soins). Une amie de mon mari, Nellie Craven, qui devait le remplacer, perdit son père le jour même de mon départ, de sorte que je fus obligée de partir seule. Mon mari me confia donc aux bons soi^is de Gounod, et malgré un rhume épouvantable et une brumeuse matinée, il si trouvait à la gare du Nord à 7 h. a.m., pour me recevoir. Je n'oublienai jamais le sentiment de " douleur -que j'éprouvais en le regardent. Il avait le regard d'une pauvre bête poursuivie, hantée, traquée. Il a été si amusé et il a ri de si bon cœur en lisant la lettre Française de mon mari dans laquelle il lui recommandait " sa sharc pteetfam^' qu'il semblait redevenir notre Gounod ancien de Tavistock House et je me sentis un peu soulagée. Il mé disait que sa femme le rendait ioM—fou à lier. Qu'il n'y tenait plus 1 Vous dire, mes enfants, ce que, pour moi, cette phrase contenait de terreur ! C'était pour moi, me réveiller un matin, l'attendre ; attendre une lettre ; la journée se passer — rien — et puis découvrir qu'on l'avait enfermé chez le Docteur Blanche. On m'avait déjà dit que Gounod avait été fou et qu'il avait été gardé dans une maison de santé. Je ne l'avais pas cru possible ! Gounod ! Gounod fou — enfermé ! Je le lui ai demandé. Il me répondit que c'était vrai. Il me raconta pourquoi et comment. Toujours la faute de *' cette femme." . . . ^-^ cette exécrable femme r^ . . . Il avait même fait son possible pour se suicider. Plus tard, j'en ai eu la preuve, car, en lui mettant souvent des cataplasmes je vis, depuis son ventre jusqu' à sa poitrine, des énormes cicatrices, traces du couteau avec lequel il s'était ouvert le ventre. Il avait, à une occasion, porté la camisole de force pendant deux mois, à ce qu'il m'a dit. Est ce vrai? Je n'en sais rien. Quelque fois, je pense qu'il a fait un tas de contes dans le but de m'apitoyer. . , . Aussi, ces six semaines que je passais à Paris furent pour moi un martyre inexprimable. Rendue archi-nerveuse par les bourrasques qu'il ap- . portait chaque jour de chez lui, chez moi, comme un ouragan. . , Jean, nouvelle source de tourments, s'était décidé à fuir le toit maternel et à passer ses examens à l'Ecole Navale. Gounod était au comble de l'exaspération et du désespoir. Un jour il arriva, ressemblant plus à une
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bombe que d'ordinaire. Il avait " frappé sa femme." Une femme ! " Frappé une femme ! Il lui avait déchiré la manche de sa camisole, il l'avait appelée ^canaille:* il s'était oublié! un homme ne doit jamais s'oublier vis-à-vis d'une femme : mais celle là était trop infernale ! Il se confondait dans le repentir." Ce qui l'avait tant çutré était que Madame Gounod lui avait dit, qu'avant de faire sa connaissance, ** Madame Weldon était une femme publique qui couchait avec le premier venu pour cent francs la nuit." Poussée par lui à révéler d'où elle tenait cette infâme calomnie, elle dit que c'était Madame Gueneau de Mussy (la femme du médecin de ce nom que j'avais connue depuis douze ans) qui lui avait confié cet audacieux et infâme mensonge. J'étais tentée de fuir; mais Gounod disait, " Ma pauvre enfant, gardez vous bien de faire une chose pareille. Elle ne vise qu'à cela afin de pouvoir dire que vous n'osez pas chanter à Paris. ' Restez, et restez tant que vous pourrez. Courage 1 " Il me disait d'avoir du courage ; j'en avais toujours bien peu. Le peu que j'avais s'étranglait dans mon gosier.
Comment j'ai .fini par chanter au Conservatoire et à l'Opéra Comique, je ne me l'expliquerai jamais. Je^ plaisais au public, mais j'étais trop paralysée par la peur et l'émotion pour l'enlever. Les journaux furent assez complaisants pour moi.
Je faisais vendre ^^Gallia^\ à Choudens.
Des lettres privées firent pourtant mon éloge, donc je pense que ce n'était pas trop, mal. Entre autres je choisis une de M. Ernest Legouvé à l'ami Benedict :
" Je ne crois pas pouvoir mieux répondre à votre lettre pour " Madame Weldon, qu'en vous apprenant son succès au Consprva- " toire. J'y ai aidé de mon mieux en applaudissant de tout cœur, ** et avec cette intelligence qui distingue les hommes nh claqueurSy " qualité que je me reconnais. Vous savez que les Auditeurs du " Conservatoire sont des gens très-difficiles, croyant de devoir à eux- ** mêmes d'être très-sévères, et ne délivrant leur Bravos que comme " on délivre des brevets de capacité. ^ La" réussite de Madame " Weldon est d'autant plus honorable. ' Dès qu'elle est arrivée, la " personne a plu ; son attitude réservée et de femme du monde a " plu ; il n'y avait pas en elle l'apparence d'une femme de théâtre. " Dès qu'elle a chanté, sa voix a paru bien timbrée, sa manière de " chanter naturelle, simple et d'un bon style. Elle a eu beaucoup '^ de succès dans son premier morceau, et à la fin applaudie. Dans " le second, on aurait voulu, je crois, un peu plus de. forces, et la " voix a été forcément étouftée sous le Chœur; ajoutez qu'elle avtiit " une peur affreuse ; je le voyais, dans les premières mesures de ** l'introduction et avant que vint soa tour elle avait peine à rattrapper " sa respiration. Je crois que Dimanche cela ira encore mieux. *' L'œuvre de Gounod a été, aussi, fort bien aecueillie. Ce qui me " plait le plus, c'eist l'introduction que je trouve pleine de désolation. " La note jetée par le cor seul fait un effet de tristesse navrante. " J'aime beaucoup le premier air de Madame Weldon, et le dernier " morceau, quoiqu'il me semble moins nouveau — ^plein d'élan et d'effet. " Bonne' audition, bonne matinée pour l'auteur et l'interprète."
Je paraissais être beaucoup applaudie et avoir beaucoup de succès ; mais je n'étais que la dixième partie de moi-même et me sentais prête à me trouver mal chaque fois que je chantais, tellement j'étais démoralisée I J'étais très-bien 2 1 Place de la Madeleine où M. et Madame Viguier avaient trouvé l'appartement pour nous, et on m'avait engagée une excellente cuisinière. Victoire était son nom (comme la mère de Goun,od) et Victoire était un vrai ty-p£ du Midi, Or Victoire prenait beaucoup d'intérêt à sa maîtresse. La dernière représentation de Gallia devait avoir lieu sous peu de jours \ Victoire m'apparut sous la forme du tentateur. Voici ce qu'elle me dit : ** Madame, vous savez, vous avez du succès. Eh bien, il faut faire comme font tous les artistes." " Et qu'est-ce qu'ils font, Victoire?" ** Ils se font jeter des bouquets, Madame." " Quelle horreur ! Fi donc ! Victoire, pouvez vous penser que je ferais des choses pareilles ? D'ailleurs, puisque vous dites que tout le monde fait ainsi, ce serait pour moi une raison pour ne pas le faire ; on serait sûr de me soupçonner aussi." Les paroles de Victoire firent pourtant leur effet sur moi. Je méditais. . . . J'aurais bien voulu^ qu'on joncha le théâtre de fleurs pour moi; j'aurais bien voulu avoir un souvenir de ma Gallia, indépendamment de la médaille du Conservatoire qu'on m'avait présentée et qui a Gallia — Charles Gounod gravé sur le bord. Mon imagination travaillait, et voici ce qu'elle trouva.
" Victoire 1" lui dis-je, "je ne veux pas de bouquets; les fleurs se fanent, elles sont très -dispendieuses; achetez -moi une couronne d'immortelles et faites y placer les lettres GALLIA à G. WELDON, vous me l'apporterez anonymement et si on trouve l'idée jolie, on me la donnera au théâtre!" Victoire fut enchantée de la commission, elle se hâta de l'apporter ; Gounod et mon mari étaient présents et elle se sauva vite pour ne pas éclater de rire. Elle écouta pourtant fidèlement 'à la porte. J'avais bien envie de rire aussi, mais je pus garder mon sérieux : Je m'extasiais devant la belle couronne ; mon mari tâchait de deviner qui nie l'avait envoyée; moi, je me perdais en conjectures. Mr. Viguier entra sur cçs entrefaites : il fut enchanté de la ''délicate attention" qu'on avait eue à mon égard,' il décida que ce devait être de la part de V Association des Artistes Musiciens pour laquelle j'avais chanté à S. Eustache. " Quelle gente intelligente ! Voilà qui était mieux qu'un bouquet — bien plus dans leurs moyens. Et approprié à la circonstance. Gallia, une élégie — rien de plus parfait que cette couronne d'immortelles en commémoration de l'occasion, présentée à la gracieuse interprète." D'autres personnes qui vinrent ce jour là trouvèrent cela très-original ! Trèsgracieux, etc.
Mais je n'étais' pas heureuse 1 . . . Seul, Gounod qui avait été troublé à la vue de cette couronne, gardait un silence porne. Quelle en pouvait être la raison? Je demandais avec la figure la plus ' innocente du monde. *' Que diriez-vous si je me faisais présenter cette couronne à ma soirée d'Adieux ? " ** Pour rien au monde ! " se hâta de répondre Gounod: **Je vois quelquechose là-dessous que *' vous ne voyez pas, ma pauvre enfant ! Qui vous dit que ce n'est ^' pas ma femme, par dérision, qui vous envoie cette dburonne
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'* d'enterrement. Je flaire, moi, qu'il n'y a qu'un ennemi qui vous " enverrait une pareille sottise — car c'est une sottise qu'on vous fait là, " ma pauvre enfant, croyez-moi ! Cela signifie tout bonnement que " Gallia est un four, Charles Gounod un four et G. Weldon aussL " Ma fille ! Que de persécutions, mon Dieu, que de persécutions ! " Les Lamentations de mon pauvre Gounod n'eurent pas de fin. Il se perdait en conjectures. Si seulement il pouvait découvrir une trace, une petite trace ! Le magasin où la couronne avait été achetée. Où était le papier dans lequel elle avait été enveloppée ? "Perdu !'' La seule espérance perdue ! *' Ah! mon enfant, ne jetez plus du papier comme cela !" Je n'y tenais plus ; il avait bien assez de tourments et de déboires sans que moi, qui aurais fait n'importe quoi pour les lui éviter, y ajoute. Tous les jours son état s'aggravait, son teint devenait plus gris, ses yeux plus hagards, ses souffrances morales et physiques marchaient de front ensemble et tenaient l'épée de Damoclès suspendue sur ma tête. " Si seulement je puis tenir ensemble jusqu' à la fin du mois, c'est ce seul espoir qui me fait vivre ! " il disait en me regardant avec des yeux éteints. Il devait encore revenir à Londres pour le procès Novello (page 60 Les Affaires et la Querelle du Royal Albert Hall et Law Documents; aussi page 42 Autobiographie,^
Je me mis donc à genoux devant lui, je lui embrassais les mains. Je cachais ma figure, tant j'avais honte. " Mon vieux papa-maman " je lui dis d^un ton suppliant. " Pardonn,ez-moi ma vilaine ruse. Personne ne nï'avait envoyée cette couronne. Je l'ai achetée moimême. Victoire était du complot et me l'a portée !"
Pauvre Vieux ; il me regarda en me relevant la tête avec tant de chagrin.
"Coquine!" (et les larmes roulèrent sur ses joues) "Je. n'auraisjamais pu croire ma Mimi capable d'une si épouvantable malice ! " A mon tour de pleurer, de me désespérer, de me repentir, à jurer que je ne le ferais plus. Il posa ses mains sur ma tête; il me releva, il. m'embrassa : "Vous êtes une vilaine. Mademoiselle, mais c'est la première, et c'est la dernière fois. Vous me le jurez. . . . et . . . je vous. . . . pardonne ! " Je le lui jurais de bon cœur et je tins ma promesse. Voilà la seule et unique fois que j'ai essayé de faire de la réclame ^our moi. .
Il n'y avait pas de sacrifices que je n'eusse fait afin de me rendre digne d'une âme si pure. Je me demande maintenant en relisant ses lettres pleines de contradictions, comment j'ai fait en sorte d'être si aveugle. ... Je trouve que je suis tout-à-fait comme Tom Pinch, aveuglé sur les mérites de Mr. Pecksniff. Tout le monde connait le roman "Martin Chuzzlewit" et son auteur célèbre Charles Dickens. Mon mari et moi, c'est absolument Mr. et Madame Tom Pinch, car nous étions aussi imbéciles, l'un comme l'autre.
Pendant notre séjour à Paris, Gounod, tous les trois jours, venait nous raconter sérieusement qu'il allait se séparer de sa femme, qu'ils étaient même allés un jour % chez le notaire ou avoué pour les préliminaires; rien, cependant, ne fut arrangé; Gounod continuait les
scènes domestiques au domicile conjugal et ne pouvait nous entretenir d'autre - chose. Gounod, d'ailleurs, quoiqu* occupant un appartement dans la même maison, vivait séparé de sa femme depuis beaucoup d'années. Son appartement était au ^^^^^, celui de sa femme au rèz-de-chaussée. Il y avait sa chambre à coucher, une autre pièce et son cabinet de travail où il y avait des rayons remplis de livres pieux.
Au fond de la cour de la maison qu'il habite se trouve l'atelier du sculpteur Franceschi; celui-ci, ainsi que sa femme, semblait m'adorer. Franceschi ne cessait pas de louer et d'admirer ma " beauté sculpturale ; " il m'a fait poser pour mon buste avec la coiffure de Gallia et pour la statue de la Musique en honneur de Gottschalk qui devait être placée dans le Bois de Boulogne à New York. Ils ne pouvaient dire assez de mal de Madame Gounod, ni assez plaindre Gounod.
Ils semblaient adorer Gounod. On le consolait, on le choyait, on on le câlinait. Franceschi avait si peur des scènes que Madame Gounod lui faisait parcequ'il faisait mon buste et du tort qu'elle pourrait lui faire, qu'il s'enfermait à clef chez lui ou se réfugiait chez nous pour nous dire ce que Madame Gounod disait. Il a dit devant nous à Gounod, que si cette " infernale Mégère était safemme, guHl y avait longtemps qu'il lui atirait brisé tous les os dans son corps tellement il P aurait rossée/^*
Mon buste était terminé; il me ressemblait parfaitement, c'était un chef-d'œuvre; Franceschi lui-même, tous ceux qui le voyaient s'écriaient que c'était ce qu'il avait fait de mieux. Madame de Beaucourt en était charmée. Nous nous sommes prises de grande amitié l'une pour l'autre. Elle et son mari considéraient Gounod un ange; Madame Gounod quelque chose de ^^ grotesque^^ méchant et horrible. Tous aidaient à m'induire de plus en plus dans mon erreur ; à me serrer la corde autour du cou.
Tout l'entourage de Gounod, Dieu merci, me trouvait- "///7'///<r," etc. Il savait et voyait bien que je plaisais à tout le monde ; si, par malheur, on ne m'avait pas appréciée, je sens bien qu'il ne m'aurait pas gydé sa propre opinion deux jours ! Heureusement, il en fut tout autrement Surtout à l'Eglise S. Eustache, ma voix est ressortie avec presque tout son éclat naturel. J'étais bien enmitouffleé, car il faisait horriblement froid, je pensais qu'on ne me voyait pas si bien, j'étais cachée dans des voiles et des fourrures, et. je n'étais pas si nerveuse. Si j'avais un paravent devant moi, quand je chante en public, je ne serais pas nerveuse du tout, je crois. Cela me serait égal, il me parait, de sentir que 6,000 personnes m'écoutaient si personne ne pouvait me voir.
Je n'avais pas eu tout-à-fait aussi peur à T Opéra-Comique qu'au- Conservatoire ; à l'Opéra- Comique, j'avais l'orchestre devant moi et le public; au Conservatoire, je ne pouvais m'empêcher de voir des yeux fixés dans mes yeux. Les Messieurs au parterre me touchaient presque. C'était pourtant une épreuve assez formidable que l'Opéra -Comique ! D'abord, je n'avais jamais joué sur une scène qu'en tout petit cpmjté et que deux ou trois fois dans ma vie, et alors toujours en jupes courtes, ou sans " traine." Dans inon costume de
<jallia j'avais une énorme " traine/' Il me fallait marcher à reculons sans tomber dans ma traine, rencontrer une borne sur laquelle je devais me trouver assise sans l'avoir regardée. Gallia était un rôle plastique; Gallia était une emblème qui aurait été complètement hors de son rôle en donnant des coups de jarrets à sa traine comme on fait si facilement en société ou comme convient à une Dame à la mode,fComtesse ou Dalila quand l'actrice avec "chic" fait ce mouvement là en scène.
Il fallait, pour bien paraître dans le rôle, rester presque immobile, et pourtant, il fallait bouger. J'étais dix -sept minutes en Scène seule, Les Chœurs (derrière moi qui détonaient lamentablement et ^ui représentaient ^^mes frères^^) ne me soutenaient pas. J'avais eu une seule méchante petite répétition. Ce qui me tourmentait le plus, c'était ma traine et ma borne ! Les Choristes me semblaient horribles, c'était la première fois que j'en voyais de près, ils étaient si drôlement grimés.' Au moment lorsqu'enfin, arrivée saine et sauve sur. ma borne, je devais regarder un peu de côté pour contempler tristement ses "Israélites-galliques" passer au fond de la scène', il me prenait envie de rire en pensant que c'étaient ces gens là que je devais appeler ^^ mes f rires P^ Gallia^ pour dire vrai, était fatalement <léplacée à V Opéra Comique, je le sentais . . . mais Gounod était presqu'hors de lui à l'idée de mon refus; il disait que si je ne le chantais pas, son chien de faïence dirait que c'était parceque fêtais incapable j incapable par conséquent de soutenir le rôle de PauUne. Il a fallu, à toute force, que je passe par là. Or cela aurait été toute autre chose de remplir avec succès un rôle comme celui de Pauline, où certes elle n'a pas à "tenir la scène" seule pendant dixsept minutes. Pauline est un rôle plein de mouvement et trèsdramatique ; elle pourra danser sur sa traine si elle l'ennuie. C'est un rôle plein de passion, très -facile à chanter et à jouer pour un tempérament dramatique, et ^ Gounod m'avait promis quatre mois (à l'Opéra), de répétitions. A ces conditions là je m'engagerais à jouer et à chanter Pauline comme personne encore aujourd'hui ! Je suis persuadée que si le public savait en quelles circonstances Gounod m'avait promis le rôle de Pauline et tout ce que je lui ai sacrifié, il sifflerait l'artiste qui débuterait dans ce rôle; car, en somme, le grand cœur de la grande masse^du public est toujours juste, n'importe dans quel pays.
J'avais donc fait une grande impression. Jules Simon et Charles Blanc avaient pleuré ; mon mari n'aimait pas même- me regarder, tellement l'abattement profond et la désolation extrême que j'ai su mettre dans mes regards et dans mes gestes, l'attristait. Dulocle (le Directeur) et les autres disaient que j'avais le ^^ génie du geste,* Choudens était ravi, Les Directeurs prièrent Gounod d'écrire, pour moi, un Opéra Biblique "Ruth et Boaz"* dont ce **è^nie écrasant" M. Jules Paul Barbier écrirait le libretto, et qui serait représenté pendant l'hiver 1872. On me disait ^^scripturale,^' ^^ sculpturale,'^ et il fallait " qu'on écrive pour moi des pièces qu'on n'oserait
* Voir page 74 Les Lettres.
jamais écrire pour personne d'autre.'* On aurait le temps de me faire débuter dans le rôle de Ruth avant de débuter, à TOpéra, dans- ** PoLYEUCTE.'' On disait qu'il n'y aurait pas de ténor et qu'Halanzier ne serait pas prêt. Pourquoi donc n'ai-je pas poussé Gounod à faire ainsi ? Hélas ! Je n'ai pensé qu'à Gounod, à ses montagnes de travail, à sa mauvaise santé, à son chien de faïence et moi à Paris ; aux tourments que cela lui causerait Je l'engageais à ne psfe y penser. . . . Dulocle et Barbier furent furieux. Et moi, maintenant,, je suis désolée et furieuse avec moi-même quand je pense à tout ce que j'ai refusé et sacrifié pour cet homme qui m'a si mal rendu l'affection naïve et maternelle qui m'a guidée dans toutes mes actions et mes démarches quand il s'agissait de son repos et de sa santé. Pendant que j'étais à Paris Madame Gounod fit l'aveu suivant à son: mari. £lle lui dit que puisque tous les hommes qui venaient chez elle lui faisaient des propositions galantes (seulement elle disait la chose plus crûment que cela) elle avait la conviction que Gounod était l'amant de Madame Weldon ! Une raison qui me fit presque mourir de rire, car j'étais convaincue excepté par intérêt qu'on n'aurait pas voulu la toucher qu'a^^ec des pincettes ! Gounod en était veirt ; il faisait pitié à voir. M. Gavard (de l'Ambassade à Londres) qui était chez moi un après-midi quand Gounod est arrivé à njoitié mort de crampes d'estomac, doit bien se rappeler l'état à faire peur dans lequel il se trouvait, et on ne peut pas m'en vouloir de n'avoir pas fait mon possible de le forcer à retourner dans ce qu'il disait être " son enfer.*.. . ." Oh non ! Jahiais je n'aurais consenti à le laisser ^^reprendre^ Combien de fois ne ra'avait-il pas dit, malade et bien pourtant. " Mimi, n'est-ce-pas, jamais tu ne me laisseras reprendre."
Ah! mon pauvre Vieux, pardonneS-moi, je t'ai laissé ''reprendre!" mais, quand tu nous a dit au revoir, tu partais avec Gaston de Beaucourt, tu allais chez les De Beaucourts, tes ** Wddons de Faris,^* je les croyais aussi dévoués pour toi que nous. Comment aurais-je pu me douter qu'ils étaient capables de te pousser à des infamies ? Comment pouvais-je deviner qu'ils ne savaient pas te protéger contre l'enfer qui t'attendait, où tu as retrouvé le démon dont tu as été possédé depuis que tu n'es plus abrité par l'aile de ta pauvre ^^ petite mire!''' Ah ! voila ce que je me suis dit mille millions de fois. . . .
Gounod était arrivé en Angleterre avec nous le i®^ Décembre, 187 1. Il s'est abattu compae un oiseau blessé; il s'est blotti dans son lit comme une bête malade pendant plusieurs jours sans vouloir le quitter. Il était venu pour trois semaines et il prenait du V^^x à foisons. Il devait retourner pour la Noël; de plus il était très désireux de retourner voter à l'Institut pour Ernest Reyer. Ernest Reyer m'avait regardée d'une manière significative et m'avait dit. "//* faut que Gounod soit là, je compte sur vousT Cela voulait dire : "Je suis le rédacteur musical du Journal des Débats et vous ne m'aurez plus pour ami si je ne suis pas reçu à l'Institut." Il était donc décidé que Gounod serait de retour en temps voulu. En quittant Paris, à la gare du Nord, un pickpocket me vola 275 frs. en billets. - — . ' ■ -
» * Voir page 174 Les Lettres.
l'amitié. 65
Mon mari» courut après hii et Tattrappa, il avait assez d'argent sur lui et nous aurions pu ravoir mon argent, mais le commissaire de police fit mille objections et ... le train partait. Gounod était dans la fièvre de partir, il médit: "Si je reste un jour de plus ici, je meurs. Au diable Targent, je vous le rendrai !" Nous avons donc lâché le voleur et nous sommes arrivés juste à temps. Le train partait. Le côté singulier de cet incident qui me firappe est le nom donné par le pickpocket *' Charles Gaston." Charles Gaston m*a volé 275 fi*s. le 30 Novembre. C'était mal
Charles (Gounod) et Gaston (de Beaucourt) son complice, revenaient en France le 8 Juin 1874.
L'un avait volé à une personne étrangère pour lui une petite somme d'argent . . . Les autres revenaient avec les bénéfices de 500,000 francs, l'honneur d'une famille, la paix, le bonheur, la réputation d'une femme qui pendant trois ans Charles avait appelé sa ^^ petite tnère^^ La justice aurait envoyé le premier Charles au bagne. A l'autre Charles on lui discerne la Grande Croix de la Légion d'Honneur ! Notre médecin le Dr. MacKem vint le jour après que nous étions arrivés, voir Gounod. Il nous dit. "Cet homme est bien plus sérieusement attaqué que vous ne le pensez. Il est empoisonné par Texhèma et Tétat de son pouls me fait craindre pour lui un transport au cerveau !" Le Dr. MacKem ne savait pas le nom de son malade, et si il l'avait su, il ne lui aurait rien révélé, car le médecin appartenait à la secte des Frères de Plytnouih ; ils sont très-pieux, fuient la musique comme l'œuvre du démon, et lui, pas plus que le reste de ses frères, n'avait jamais entendu le nom de Gounod, lii celui de Faust.
Cette remarque m'efiâraya beaucoup et je redoublais de précautions pour épargner tout tracas à mon Vieux,
Le médecin lui ordonna l'hydrothérapie et lui donnait ses propres médecines homéopathes. A moi, il me disait " Donnez lui le repos et le calme." C'était le mois de service de Mr. Weldon au Collège des Armes et Blazons. Mon mari l'enveloppait dans des draps mouillés et dans des couvertures le matin, et le pauvre Gounod restait quelquefois six heures dans ces draps recouverts de couvertures, de fourrures, d'imperméables sans pouvoir transpirer. Je donnais au rez-de-chaussée mon cours le matin. (Il durait de 9 h. jusqu'à I h.) Je remontais quinze et vingt fois dans la matinée jusqu'au troisième où il restait presque jour et nuit dans ce que nous appelions "La Chambre chaude" pendant la classe le regarder, lui donner à manger, à boire, lui dire un petit Bonjour, une petite caresse, un petit mot consolateur. Il y avait là le réservoir d'eau bouillante qui chauffait l'eau pour le bain à toute heure du jour et de la nuit, et l'air y était toujours à la même température (60 de Fahrenheit). Alors ce qu'on entendait le plus souvent dans la maison était : " Monsieur Gounod a-t-il transpiré?^* ^^ Monsieur Gounod a transpire aujourd'hui au bout de anq heures vingt sept minutes l " "Monsieur Gounod n^a pas eticore transpiré,'^ Dan seul lui tenait compagnie le matin ! Lui et le Vieux, mes deux chéris Nos. Deux et Trois — mon No. Un chéri partait le matin après avoir enveloppé avec soin et art
son ** Vieux ! " En partant il me disait " J'espère que le Vieux va transpirer aujourd'hui.*' Il revenait quelquefois trois fois dans la Matinée de la Cité où était son Collège pour voir si le Vieux transpirait afin de le retirer de sa prison de couvertures. En rentrant, mon mari disait toujours " I-e Vieux a-t-il transpiré ? " En partant " Transpirera-t-il ? Combien de temps va-t-il mettre aujourd'hui à transpirer?" Il repartait le cœur gros quand au bout de deux heures et demi il revenait et son Vieux n'avait pas transpiré . . . Il voyait tout de auite à ma figure si le Vieux avait transpiré. Si par hasard le Vieux avait transpiré et qu'il attendait mon mari, je le gi^ettais avec impatience du haut des escaliers, tout en haut de la maison, j'entendais ouvrir la porte de la maison et avant de l'apercevoir je criais joyeusement " Le Vieux transpire ! ! "
La peau du Vieux était dans un tel état qu'elle ressemblait à du parchemin ; elle était insensible quand on la pinçait, mais les démangeaisons occasionnées par TExhèma le rendaient fou et le fatiguaient horriblement, ses chemises en étaient toutes ensanglantées. Le médecin, qui l'avait soigneusement ausculté, trouva ses deux poumons fortement conjestionnés, les bronches dans un état d'irritation chronique. Il lui avait absolument défendu de fumer, de priser. On lui supprimait tout ce qui lui était agréable à la fois ; cet état d'immobilité (les premiers jours de lassitude passés) lui pesait affreusement Gounod aime a être occupé. Il fallait que le plus grand soin fut pris pour Sa nourriture ; je lui faisais sa cuisine, moi . même, sur un poêle à gaz près de lui ; j'étais toujours en tablier, en camisole ; et c'est alors, je crains, que sa ^^ Déesse^* devint pour lui sa bonne et son esclave. Au commencement, il me tyrannisait doucement, peu à peu il devenait exigeant, je faisais tout ce qu'il voulait. Il n'avait que moi pour l'égayer et le consoler. Pauvre homme ! Le médecin au bout de onze jours, voyant qu'il n'allait pas mieux et qu'il était dévoré par le désir et l'inquiétude de s'en retourner pour tenir sa promesse, voter pour M. Reyer et passer son Noël en famille, dit carrément qu'il ne reviendrait plus le voir si il songeait à s'en retourner dans le milieu que Gounod lui avait décrit. Je pris alors le médecin à part et je lui fis part de tout ce que les mauvaises langues et sa femme diraient contre moi. On dirait qu'il n'était pas malade, qu'il feignait la maladie pour rester avec sa maitresse, que tous ces cancans mettaient Gounod hors de lui et l'empêcheraient de se remettre, qu'il ferait mieux de retourner à Paris comme il s'y était engagé et de revenir ici après pour être soigné. Le médecin pour toute réponse me dit gravement ** La vie de cet homme est en jeu, je crains tous les jours une crise cérébrale sérieuse, vous ne devez pas reculer devant les cancans à sauver la vie de cet homme." ... Quant à moi je regardais avant tout ma réputation et j'avais réellement peur : je lui répondis que je né pouvais prendre sur moi de le garder, que mon mari allait rentrer — c'était son heure, et que s'il le voulait bien il l'attendrait pour lui dire son opinion.
Lorsque mon mari rentra, le médecin lui répéta tout ce qu'il m'avait dit, et je réitérais à mon mari mes objections. Mr. Weldon s'en moqua tout bonnement et répondit sans hésiter : ** Certainement
l'amitié. * 67
<iue nous garderons ce pauvre Vieux. Je ne me moque pas mal de tout ce que la Canaille dira à Paris. Il est malade, il faut le guérir ! ' Gounod fut très-soulagé d'apprendre que le médecin le gardait de force et il fit écrire à son médecin de Paris (le Dr. Raymond, je crois) par le Dit. MacKern lui même, la décision qu'il avait prise à son égard. Il répétait pourtant constamment avec effroi :
*' Mon Dieu ! que va-t-on dire 1 Moii Dieu ! et Reyer, voilà un ennemi de plus que nous avons à endosseï:, ma pauvre Mimi !" Cinq, minutes après : " Après tout, je m'en moque ! Tu me garderas, ma bonne petite mère, tu me soigneras, ma chère petite fille, et ce bon Harry ! Tu. sais si je suis malade; et si je dois mourir, je veux mourir dans vos bras. Tu as si bîfen soigné ce pauvre Freddy, tu l'as sauvé; tu me sauveras aussi. Quant au mal qu'on pourra te faire, ma pauvre Mimi, si Dieu me donne la vie je^saurais te^protéger. Vas ! Sois tranquille !" Se rappelle-t-il tout cela?
C'est pendant cette longue et pénible maladie que le tutoiement fut à moitié établi entre nous. J'étais "'sa poule," il était "mon poulot ; " les poules bien certainement tutoient leurs poulots. Une autre fois j'étais la vieille chatte qui nourrit ses petits chats; les chattes, bien sûr, tutoient leur petits chats, les petits chats tutoient leurs mères; c'est ainsi, moitié par tendresse, rtioitié par plaisanterie que nous avons commencé à nous tutoyer. Gounod m'avait bien dit que c'était une habitude compromettante et m'a bien avertie de ne pas le tutoyer en public, mais au bout d'une année j'en avais tellement pris l'habitude que je n'aurais pu lui dire " vous" pour tout au monde. Après tout, Madame Gounod avait partout fait croire que son mari était mon amant avant même qu'il y eut eu la moindre ihtimitè entre nous. On dit la même chose d'une femme évidemment qui n'aura parlé avec un homme que deux ou trois fois. *^Cay £sty^ dit-on ! " oh dira et on a dit ^ça y est ' de moi et de toi/ Eh bien ! cela les amuse, et puisque tu es un bon vieux Saint, personne ne pourra croire sérieusement que tu sois capable de tout accepter d'un jeune homme— tout— soins et hospitalité— et puis de lui prendre sa femme!" Et je me rassurais, quoique très - contrariée au fond. Nous jouïons beaucoup à un jeu de cartes appelé ^^CribbageJ* Pendant des heures je distrayais Gounod à ce jeu là. Alors il me disait que j'étais ^^son OdetteJ^ qu'il était ^^môn vieux Charles^^ et qu'il me ferait une jolie berceuse sur les mots d'une Romance qu'il connaissait:
" Berce, Odette, ton vieil enfant sur tes genoux."
Mais ce fut comme beaucoup d'autres de ses promesses. Il n'en fut rien.
Quoique nous étions très-heureux ensemble, Gounod se tourmentait constamment pour une chose ou l'autre assez insignifiante ainsi que je décris dans le volume '•^ Les Affaires ^^ 'ait sorte que mon existence était loin d'être tout rose.
Le 22 Décembre quand mon mari le sortait de ses draps il allait aux bains Turcs. Le 2^ il fut prit de coliques affreuses; le 2^ il soufirait de la dyssenterie. Il finissait par m'accaparer toute ma journée, je n'avais ni trêve, ni répit. Le médecin venait deux fois
par jour. Le 27, j*ai commencé à le sortir un peu, et à le faire promener au soleil.
Les bains Turcs semblaient lui faire un bien plus rapide que les emballages de draps mouillés seuls. '
Le i^yanvier 1872, Gounod prit froid. Le 4, il avait si mal entre les épaules, il ne pouvait pas bouger. Il souffrait tant d'hémorrhoïdes les q^e ce fut à cause de cela qu'il ne put se bouger. Le 7, grâce à la combinaison du rhumatisme et des hémorrhoides il souffrait comme un damné. Le 8, il allait un peu mieu^tT Le p, TAbbé Boudier nous fit une visite inattendue — De Paris, Gounod fut rempli de soupçons. Il pensait que c'était Madame Gounod qui l'avait envoyé faire L'espion. Voir si il était réiellement malade, ou si il jouait la comédie. Mais Gounod souffrait trop visiblement de toutes espèces de maladies. L'Abbé put s'en convaincre facilement.
Voir les notes fac-similé (page 76 Les Lettres), on y verra la remarque (Bût^dier-AFF aires ? . . . à Londres), C'était un de ses plus grands griefs, que sa femme qui l'avait vu si horriblementmalade, doutait de ses souffrances.
Madame Louisa Brown et sa fille (Madame Louisa Brown avait été en pension chez Madame Zimmerman) vinrent aussi ce jour là,, et se rencontrèrent par hasard avec l'Abbé Boudier. Il est possible que Gounod soupçonnait que Madame Gounod cherchait des témoins qui diraient que Gounod se portait parfaitement bien ? Elle a perdu son temps, car l'Abbé Boudier, Madame Brown et sa fille purent constater l'état dans leiquel il était, et j'eus soin de le la^isser bien seul presque tout le temps avec ses amis et les amis de Madame Gounod. Le Dr. Mackem vint aussi pendant qu'ils étaient là. C'était un homme d'une soixantaine d'années, très- sérieux, et j^ pense qu'il a dû satisfaire ceux qui avaient été envoyés faire l'espion. Si Madame Gounod avait réellement aimé son mari, ou si elle avait cru pour un seul instant que sa présence lui ferait du bien, l'auraitelle abandonné comme elle l'a fait entre des mains d'étrangers malade — presque mourant — comme il l'était ? En conséquence de ces visites inquisitoriales, Gounod s'excita tant que le 12 Janvier 1872 il me querella terriblement parceque je ne pouvais pas m'intéresser à discuter ni à partager ses soupçons, qui ne pouvaient aboutir à rien et qui n'étaient qu'une pure perte de temps. Nous nous sommes tant disputés que je pleurais si affreusement, je fus complètement épuisée. Voilà la première fois que nous nous querellions pour tout de bon. Hélas ! ce ne fut point la dernière 1
Mais, mes enfants, vous devez comprendre que de vouloir absolument obtenir de moi des contre-soupçons, des contradictions sur un sujet pareil n'était pas supportable.
Il commencerait ainsi — " Mimi, tu es sûre, n'est-ce-pas, que l'Abbé était envoyé ici par Anna?" " Oui, mon Vieux !" " Eh bien, Mimi, c'est extraordinaire j'ai la même idée que toi." **Mais moi, mon Vieux, j'ai cette idée là parceque tu me l'as donnée!" Lui (tout désappointé) — " Mais alors ce n'est pas ton idée à toi?"
Moi "Non!^ Lui, "Comment non, tu n'as pas d'idée là-dessus?" Moi, "Non, qu'est-ce-que tu veux, à quoi bon que j'ai une idée
^' là-dessus ? " Lui, " Mais j'en ai une, moi, pourquoi tu n'en aurais pas ? *' Moi, " Parceque ce n'est pas dans ma nature d'être soupçonneuse." .Lui, " Tu veux dire par là que je suis trés-soupçonneux." Moi, "Mais oui, tu Tes!" Lui, (se fâchant) "Voilà la première " foi? quW me dit que je suis soupçontneux ! " Moi, "Comment? "tu n'es pas soupçonneux?!" Lui, "Mais non, je ne suis pas " soupçonneux de nature comme tu le fais entendre!" Moi, " Mais " non, je ne pense pas que tu sois soupçonneux de nature, au con- ■** traire; mais les malheurs et les tourments qui t'ont poursuivi toute " la vie font que tu perds ton temps à t'imaginer des choses qui " sont peut-être vraies, peut-être fausses, et qui vraies ou fausses ^* n'aboutiront à rien!" Lui, * Coiflment ! je perds mon temps, mais " tu le dis toi-même, il n'y a pas plus travailleur que moi!" Moi, " Mais si, mon vieux, tu es travailleur." Lui, " Un travailleur ne " perd jamais son temps ; je ne puis pas être éternellement à la ^* chaîne, et cela me distrait de penser et de causer un peu." Moi, " Causes tant que tu veux, mon Vieux, mais à quoi bon" te tourmenter " pour des choses si inutiles." Lui, "Inutiles ! ! ! mais pas plus inu- " tiles que tes chiens, tes enfants, et tes cours." Moi (pincée, très calme), " Aussi je ne t'embête pas avec mes chiens, mes enfants et ■*' mes cours!" Lui, "Je t'embête alors!" Moi, "Tu ne m'embêtes " pas!" Lui, "Je t'ennuie alors en te faisant de simples petites " observations." Moi, "Tu ne m'ennuies pas non-plus !" Lui, "Quel " effçt alors te fais-je?" Moi, "Je n'ai jamais pensé à l'effet que tu ■" me faisais, tu sais bien que je t'aime de tout mon cœur!" Lui, " Autrefois tu étais bien contente d'être avec moi ; maintenant il " n'y a plus à te dire un mot sans que tu trouves que je sois soup- " çonneux, que je perde mon temps. Je n'ose pas ouvrir la bouche " dans cette maison." Moi, "Tu exagères joliment par exemple !" "** Lui, " Comment j'exagère? je te demande une simple petite question " et tu ne veux pas me répondre!" M!oi, *Je ne veux pas te ré- " pondre? Je t'ai parfaitement répondu ! " Lui, "Tu appelles ça *' une réponse ^J^e r^ ai pas d'idée!^ Merci de la réponse ! * " . . . (Silence de ma part) Lui, "Avoues la vérité, tu ne peux pas "souffrir que je parle de ma femme!" (Je hausse les épaules.) Lui, " Tu hausses les épaules, tu es silencieuse ; tu vois bien, je dis " la vérité. Conviens que tu aimes mieux que je ne prononce pas le " nom de ma femme." (Même silence de ma part.) Lui, (très caressant) "Voyons, Mirai chérie, c'est cela, n'est-ce-pas?" Moi (indignée), " Je ne sais, ma parole d'honneur, où tu vas chercher des " soupçons pareils ! " Lui (enchanté d'avoir arraché une réponse), " Tu vois bien, tu te fâches ; si je ne touchais pas juste, tu ne serais ^* pas si furieuse." . . . Moi, " Où vois-tu, que je sois furieuse ? " Lui, " Dis tout-de-suite que tu es contente." Moi, " Je ne suis '** pas-du-tout contente; tu me fais de la peine, voilà tout." Lui, ^* Et tu crois que tu ne m'en fais pas — ^je parle de ce qui m'intéresse le " plus et tu refuses de m'écouter et tu me marchandes tes réponses." Moi, "Que veux-tu dire?" Lui, "Tu sais bien, ce que je veux ^* dire !" Moi, " Je n'ai pas la moindre idée de ce que tu veux dire." Lui, "Voyons, regarde-moi bien en face, et répète cela!" Moi, "Eh
" bien, je te regarde en face et je te répète que je ne sais pas ce que " tu veux dire, ou où tu désires en venir !" Lui, "Tu as joliment " du toupet ! Je te demande poliment, tranquillement, si tu penses ** que TAbbé a été envoyé ici par Anna et tu me réponds cavalière- " ment que tu n'en a pas une idée." Moi, "Je n'ai dit rien de la " sorte ! Tu m'as demandé si j'étais sure que ta femme avait envoyé " ici l'Abbé et je t'ai répondu OuL" Lui, " Et tu m'as menti, alors?" Moi, " En tous les cas je t'avais répondu Oui, et je ne t'avais pas " répondu cavalièrement, ainsi que tu le prétendais, que je tiavais pas " une idée. J'ai beaucoup d'idées mais pas à ce sujet là." . . . Lui,. (interrompant vite), " parcequ'il s'agit de ma femme ! " Moi, " Ta " femme ! Je ne m'en moque pas mal de ta femme ; si ce n'était " *pas pour toi je n'entendrais jamais son maudit nom et j'oublierais " qu'il existe une pareille femme au inonde ! C'est pas étonnant que " j'ai pas envie de toujours t'entendre en dire du mal et rabâcher la " même histoire. Elle est infernale! c'est convenu. Laisse moi la " Paix ! et à elle aussi ! " Lui (très-oflfensé), " Merci, ma fille, c'est " une leçon que tu me donnes là," Moi (intriguée), " Une leçon ! *' Que signifie cela ? " Lui, "N'importe, j'apprendrais avec le temps " à savoir me taire ; mais je te supplie d'avoir un peu de patience " avec moi pour quelques jours encor. Tu m'avais habitué à être " libre dans mes conversations avec toi ; j'enchainerais ma parole à " l'avenir et je choisirais avec soin des sujets d'entretien qui te " plairoiit afin d'éviter la torture de tes reproches, de ton silence, " de ton déplaisir." . . . Enfin, mes enfants, il avait le don de continuer des conversations pareilles pendant des heures entières. Elles m'agaçaient à tel point que je m'en sentais ^^ idiotisée,^* et je pleurais de tout mon cœur de me voir ainsi tourmentée. Si je répondais c'était mal. Si je ne répondais pas, c'était pis. Je ne savais où en donner de la tête. Il faut suivre l'histoire de nos querelles dans le Volume des Affaires, car ce fut ordinairement à cause d'affaires qu'il me chicanait.
"Z^jp janvier. Gounod s'est presque évanoui. Le Dr. MacKern disait qu'il n'avait aucune maladie organique, mais qu'il était en pièces, dans un état précaire, équivalent à celui de la femme à son retour d'âge. Il me dit que cet état continuerait certes pendant plusieurs années; qu'il y avait aussi à craindre une complication cérébrale dont des attaques réitérées finiraient par amener un ramollissement du cerveau." — (Ext. du Journal).
Le 2^ yanvier. Il allait un peu plus mal. Il avait une glande depuis plusieurs jours qui enflait dans son cou et qui lui causait des douleurs intolérables. C'était un vrai Martyr que ce pauvre homme. Il ne pouvait s'empêcher de pleurer ; moi je pleurais à côté de lui de concert ; j'étais désespérée ; on ne trouvait rien pour le soulager. Alors le médecin et mon mari me grondaient en me disant que j'étais bonne-à-rien. Mais ma sensibilité faisait du plaisir à Gounod, elle le consolait et en me voyant pleurer, il me disait: "Mimi, tu es bonne; tu pleures pour ton Vieux !"
Le 2y, il soufifrait encore. ...
Le 28, il allait mieux — Dieu merci. . , .
l'amitié. 71
Le j Février^ nous sommes allés à Brighton avec Gounod et Nelly Craven, nos carlins et nos oiseaux pour lé Festival. Nous avions presque toujours Ndly avec nous. Nous Taimions beaucoup et elle me servait comme demoiselle de compagnie. J'avais engagé Mademoiselle Ottilie Schmidt (3 Sonnenberger Strasse, Wiesbaden) (encore une amie de la famille de mon mari) pour venir demeurer avec nous comme ma chaperone; elle était alors malade, et en attendant son arrivée, nous avions adopté Nelly à sa place. Mon mari, naturellement, n'aimait pas à se traîner parmi les artistes, et on m'avait recommandé de prendre une dame avec moi quand je chantais en public au lieu d'avoir Gounod pour chaperone, Gounod allait mieux dans ce moment, et le médecin lui avait permi (les deux mois de cures incessantes étant terminées) d'aller remplir notre engagement à Brighton.
Le 5. Nous sommes allés à la première répétition de Gallia et de la Messe Solennelle, au Dôme, Jamais de la vie je n'eusse rêvé* une chose pareille.^ Le Chœur n'en savait pas la première note et Kuhe, l'entrepreneur des Concerts, nous avait écrit que les Choristes savaient leurs parties par 'cœur. Au lieu de 76 musiciens à l'Orchestre, il n'y en avait que 29 ! Pas de cor ! Pas de hautbois ! Pas de grosse-caisse ! Nous avons fait faire une promenade au ^Hion rageanf^ pour le calmer. Gounod était hors de lui !
Le 7, Gounod avait très-mal dormi ; il reçut une lettre de Madame Zimmerman* qui le fâcha' beaucoup. La répétition alla rpieux ce jour là. Au moins, tous les musiciens étaient à leurs pupitres ; au grand complet ! Benedict qui arriva ce jour là pour répéter ".S*. Pierre^' (son Oratorio) faillit en devenir fou. Il fallait quatre heures pour exécuter son Oratorio, et il avait environ une heure de répétition ! Mon mari, le reconduisit à soq Hôtel de peur qu'il se j,ette dans la mer ! Je vous assure, mes enfants, que l'existence d'un compositeur n'est pas tout rose ; aussi j'ai beaucoup compassion de Gounod et j'en aurais toujours.. Le public, si ignorant, ne se doute pas des souffrances des bons musiciens ! Grounod souffrait horriblement de toute cette musique atrocement montée et exécutée ; mais il ne semblait pas si malade, l'air de la mer paraissait lui faire du bien. Il était bien ennuyé, c'était une harpe qui manquait, ou quelqu'autre instrument qui clochait, mais, après la première horrible répétition, il semblait s'être résigné à tout pendant les dix autres jours que duraient le Festival.
Le 14 Février, nous avions été photographiés chez M. Mayall, et le même soir nous avions joué tous les quatre au Cribbage. Gounod n'était pas malade. Vers i h. et demi du matin, j'ai été réveillée par des gémissements épouvantables. Je ne pourrais jamais oublier ce son ; je l'ai depuis lors, à plusieurs reprises, entendu; il ressemblait au cri d'une bête poursuivie et blessée — ^je me sentais glacée de terreur chaque fois qu'il frappait mes oreilles. Nelly Craven avait sa chambre
♦ Toutes ces lettres, Gounod les serrsiient précieusement en disant ** Pour ta défense, ma pauvre Mimi!" aussi je me sens réellement protégée par la possession de tous ces documents qu'un hasard providentiel a laissées entre mes 'mains. La dépense serait trop grande si on en publiait la dixième partie.
sur le même carré que la nôtre. Gounod avait la sienne au i*' étage à côté du saloâ J'allais trouver Nelly voir si c'était elle d'où venait' ce bruit. Je la trouvais réveillée, comme moi, par ces ^^ vagissements " lugubres. Mon mari dormait
Nelly et moi, nous avons couru en bas trouver le Vieux. C'était lui qui poussait ces cris inhumains. Il était assis sur son lit, il ne nous reconnaissait pas. Il branlait sa tête à droite et à gauche, il regardait fixement devant lui et murmurait '' qu'il y avait si longtemps, qu'on voulait le mettre dans' le cimetière, qu'il ne voulait pas être mis dans le cimetière, que Mimi n'était pas Catholique, qu'elle ne pouvait être couchée à coté de lui, que ce n'était .pas encore temps et qu'il ne fallait pas le prendre et le mettre dans le cimetière."
Je rappelais, je l'embrassais, je lui embrassais les mains, la tête, je lui disais : ** C'est Mimi ! Elle se couchera à côté de toi I Elle sera Catholique, elle fera tout ce que tu voudras, tu n'iras pas dans le cimetière. . . ."Il n'entendait rien, il continuait à pousser ces espèces de hurlements. Je laissais Nelly avec lui et je m'enfuis vite réveiller mon mari qui se leva immédiatement
Mon mari descendit, et voyant l'état dans lequel il étoit, le porta en haut comme il aurait porté notre petit enfant, et le coucha dans notre chambre dans mon lit II me fit coucher dans le sien, et m'engagea à rester tranquille. Je devais chanter ce soir là. Lui, il veilla à côté du Vieux jusqu'à-ce que le médecin que nous avons télégraphié de Londres arriva. Il lui donna une potion, lui ordonna \in bain-de-pieds très-chaud, en me recommandant de lui bien frotter les jambes. Au bout de deux heures il semblait reprendre ses sens, mais il pleurait à chaudes larmes et continuait à répéter. '' Je n'ai plus longtemps à vivre, Mimi, je mourrais heureux si tu me promettais de devenir Catholique. Promets le moi I " Je le lui promettais, bien entendu, je lui aurais promis la lune 1 II parut alors se tranquilliser.
La nuit suivante, ou plutôt le matin de 3 h. jusqu'à midi du jour suivant les mêmes hurlements recommencèrent Je croyais qu'il allait mourir. Nous étions dans un état d'anxiété pénible ! J'étais plus morte que vive 1 J'avais écrit à Madame de Beaucourt, à Jean! Nous ne savions quoi faire. . . . Madame de Beaucourt m'a répondu qu'il fallait télégraphier pour le Docteur Blanche; mais Gounod, m'en ayant parlé avec aversion et horreur pendant sa crise, et contre lequel il m'avait depuis longtemps prévenu en me disant qu'il était un complice de sa femme, je n'en fis rien. Le Dr. MacKern, à qui j'en parlais, nous dit que ce dont Gounod souffrait n'était nullement l'affaire d'un médecin aliéniste. Que ce n'était pas de la folie, que Gounod, était, comme une femme, dans un état hystérique, et que si c'était une femme on dirait, " (fest une attaque d^hystérieJ* J\ fallait tout simplement le guetter et l'empêcher de se blesser, le garder aussi tranquillement que possible et avec du bromure de potassium et un autre remède bien simple qu'on lui administrerait, la crise ne pourrait être de longue durée. Dr. MacKern s'était attendu à ce transport au cerveau depuis le premier jour qu'il l'avait aperçu.
Le 77 Février, Gounod semblait aller beaucoup mieux; le 18, lui
l'amitié. 73
-qui avait pleuré des heures par jour parceque je n'étais' pas Catholique, ou parcequ'il craignait qu'on le ^^reprenne^^ était tout-à-fait gai. Je l'ai amusé toute la journée avec des cartes. Nous sommes alors revenus à Tavistock House. Notre cher Tavistock! Que nous aimions et que j'aime cette chère maison.
Le iç, il s'est mis dans la tête d'écrire à Legouvé pour lui dire qu'il désirait qu'on fit don dé tous ses droits d'auteur sur Faust pour saider à payer l'indemnité aux Prussiens jusqu'à-ce que les^ Prussiens fussent payés et le territoire délivré.
Espérait-il que je combatte cette résolution que je trouvais, moi, juste et généreuse ? Je n'en sais rien. Toutefois est-il, il me chercha chicane toute la journée. (Ext. du Journal) " Le Vieux fut très-dûr pour moi. Je pleurais tellement. Il se fâche si facilement! La faute en est toujours à cet horreur de chien de faïence. Il est si bon lui même ! " Il avait été trop mdade pour conduire sa répétition d'Albert Hall. C'était peut-être cela qui le taquinait — alors tout tombait sur moi ! ... Il fallait être patiente de nature, car il ne m'est jamais venu à l'esprit de m'en fâcher.
Je fus tellement désolée de le voir ainsi et d'éprouver ce nouveau sentiment de méchanceté contre mx)i-même qui aurais souffert n'importe quoi pour soulager ses irritations, que je me sentais littéralement mourir de chagrin. Le jour suivant, j'étais si nervieuse (il m'a été impossible de m'arrêter), j'ai pleuré toute la journée. Je ne m'étais jamais fâchée de ma vie, et dans toutes ces scènes qui allaient en augmentant, je me sentais prise d'un découragement et d'un désespoir profonds en voyant que je ne pouvais parvenir à rendre cette idole <ie mon âme heureuse.
Le 21 Février. Nouvelles scènes. Une lettre du Dr. Blanche -qui (comme l'Abbé avait prétendu) annonçait qu'il venait à Londres "pour affaires." Qu'il serait là le 22. "Encore un espion du -chien de faïence ! " disait Gounod furieux.
Enfin, il faut en convenir, le Dr. Blanche semblait tout-à-fait se ranger du coté de Gounod, en disant. " Nous savons, tous^ ce que c'est que Madame Gounod ! " Il s'en retourna à Paris avec un écrit solennel * de Gounod à sa femme, qui déclarait que jamais — oh ! mais JAMAIS il ne remettrait le pied en France jusqu'à ce qu'elle soit venue le chercher et rester avec lui deux mois à Londres dans une maison qu'il louerait pour elle et lui-^une résolution que le Dr. Blanche applaudit hautement.
Le 27 Février^ Gounod prit froid. Le jour suivant il fut trèsmalade. Il fut forcé de garder le lit Sa tête était un peu dérangée.
Le 2Ç, il ne dormit pas du tout II fut asssez malade pendant quelques jours et ne put conduire la répétition du 4 Mars.
Il composait, cependant, sans cesse, et nous faisions des heures de Crtbbage ^2X ]o\xx. ' -
Le s Mars, un Monsieur lui fit une visite et parla beaucoup affaires, Gtande dispute en conséquence !
* Un écrit dont Gounod garda la copie et qui se trouve, p. 71. — Les Lettres.
I^ ij Mars^ il y eut une dispute affreuse à propos de la lettre de . Mr. P. J. Barbier à laquelle Gounod répondit (voir page 72 Les Lettres), Il voulait l'appeler en duel, â discutait Tendroit convenable du terrain, le choix des armes ! Dieu sait quelles bêtises il ne proposait pas de faire. Toute sa défense chevaleresque de ^^mon honnetir^^ me laissait coniplètement indifférente. Je ne connaissais pas Mr. P. J, Barbier; je n'avais qu'une thèse. "Si Gounod voulait faire cesser les mauvaises langues, il n'avait qu'à forcer sa femme à faire comme il l'exigeait dans ses lettres, et de s'en retourner paisiblement en France avec elle." Je ne comprenais pas qu'il se brouille avec ses amis. Je. ne blâmais en aucune façon Mr. Barbier pour ce qu'il disait. Il n'était que le perroquet de Madame Gounod.*
Je n'étais donc pas de l'avis de Gounod ; il me faisait des scènes puisqu'il ne pouvait pas en faire à M. Barbier et disait que \^ prenais le parti de Barbier! ... Et Gounod était si faible. La moindre émotion Tépuisait et lui donnait des sensations d'évanouissement.
Mr. Viguier arriva nous faire visite pendant plusieurs jours le 18^ Mars, Cette visite fit grand plaisir à Gounod.
Or Mr. Viguier m'a vue doàner à Gounod tous les soins dont je me crois devoir à moi et à mon mari de faire la description, car il est resté plusieurs jours à Tavistock House. Depuis les douches d'eau chaude et froide dans la baignoire, le savonnage, le frottement, les remèdes ou la nourriture que j'étais obligée de lui porter à chaque heure. La promenade obligatoire. Le coucher de bonne heure. Mr. Viguier a vu, comme tant d'autres, du reste, que j'étais condamnée à embêter Gounod toute la journée à 'cause de sa pauvre santé. Que j'étais pour ainsi dire à la chainey entre l'éclume et le marteau. Nonseulement avais-je la conscience de faire toutes les ordonnances du médecin pour mon propre compte par égards seuls pour la santé et le bien-être de mon malade, mais, si je faiblissais devant la perspective du mauvais vouloir, des regards courroucés, des exclamations maussades que Mon Vieux, ennuyé par mes constantes interruptions mal -à- propos, ne m'épargnait pas, il y avait mon mari qui me ramenait à l'ordre, au devoir, quand il faisait son enquête le soir^ en revenant diner. '
*' Eh bien. Le Vieux, a-t-il fait sa Promenade aujourd-hui?" — " Oui !" " Le Vieuj^ a-t-il pris son Oeuf à 11 heures?" — "Oui !" ** Le Vieux, a-t-il pris sa poudre avant son lunch?" — *' Oui !" '* Le Vieux, a-t-il pris son bouillon à 4 heures ?" — " Oui !" "Le Vieux, a-t-il pris son cognac et son oeuf battu à 6 heures ?'r —"Oui!"
" Lui as-tu frotté son dos ?"— " Oui !" Etc., etc., etc. Malheur à nous, et surtout, à moi, si je devais répondre ^^Non " à aucune des questions que mon mari me posait. Je vous assure qu'il ne plaisantait pas.
Aussi, je lui disais avec un profond découragement bien souvent
* Madame Gounod avait, en quittant l'Angleterre rép'andu partout la nouvelle qu*elle avait élé forcée de quitter à cause de moi. Ce fut à ma mère que cet infâme propos revint en premier lieu peu de temps après qu'elle eut quitté son inari, et qu'elle m'eut fait Un Adieu tout amical.
* quand j'étais seule avec lui : "Ah ? tu ne sais pas comme c'est dur pour moi de faire, et de le forcer à faire tout ce qu'il déteste tant de faire. Je guette bien le moment quelquefois ; mais, si tu voyais les yeux, presque de haine, avec lesquels il me regarde quand je viens l'embêter, ton cœur se serrerait aussi bien que le mien, et il te faudrait bien du courage pour te faire détester par ce cher Vieux, qui, je suis sure, abomine ma vue, le son de mes pas, et qui doit frémir quand il sent que je bouge ma chaise, pour peur que ce ne soit moi qui vienne encore lui couper ou l'interrompre dans une phrase par, ce qu'il appelle, ^obéir à la santé' Tu ne sais pas ce que j'ea souffre !" Mon mari m'encourageait tendrement, et je continuais ma tâche ingrate, comme le pauvre cheval aveugle du moulin. . . . C'était le rocher de Sisyphe. C'est d'ailleurs mon sort !
Depuis que Le Vieux avait ^^ dicte ses volontés'^ à sa femme par l'entremise du Dr. Blanche (sauf l'incident Barbier), Gounod avait été d'un humeur bonne et charmante jusqu'au 24 Mars. Mais cette date là fut une des époques les plus terribles que Gounod m'a fait passer. ...
Le 2j avait eu lieu la grande Course des Bateaux entre Oxford et Cambridge. Gounod, mon mari et moi avions passé la journée à Mortlakè chez des amis qui demeuraient juste en face du ^'winnmg posf^ (poteau gagnant). Nous avions diné avec Mr. et Madame Brunton, nos voisins dans le Square, dont Gounod parle assez fréquemment dans ses lettres.
J'étais très-fatiguée et je n'insistais pas avec assez de persévérance pour empêcher Gounod de manger trop d'une tourte aux pommes dont il avala une grande assiettée pleine avec de la crème et du sucre. La pâtisserie lui était expressément défendue. Non-seulement par le Dr. Mackern, mais aussi par le Dr. Wilberforce Smith, un médecin de la même Ecole, plus jeune, qui venait le visiter encore plus souvent que le Dr. Mackern. Je prévoyais donc toutes les conséquences désastreuses de cette assiettée de tourte aux pommes. J'avais l'habitude, régulièrement à chaque repas, de dégarnir sa viande du gras et des tendons, de couper son pain et de ne lui en donner que la croûte. Le soin de sa santé était pour moi une oeuvre de , chaque instant de la journée.
Nous sommes rentrés chez nous très-tard, tous les trois très-contents de nous coucher.
Le 24 Mars était un Dimanche — *'Ce sacré jour des Anglais P^ comme l'appelait Gounod. (En Angleterre, il n'y aucun s^ervice des postes le Dimanche.) Charles Rawlings (un des fils de l'Aveugle dont Gounod parle dans sa lettre, voir page 16 — Les Lettres) qui avait alors 14 ans environ, me monta les lettres qu'il avait oublié le jour auparavant, de mettre à leur place accoutumée. J'avais donc manqué d'y faire attention Samedi soir. C'étaient des lettres qui étaient arrivées après la poste du matin Samedi, et puisque nous avions été absents toute la journée, il n'y avait pas mal de lettres accumulées. J'avais l'habitude d'ouvrir et de répondre pour Gounod à toutes ses lettres Anglaises et même à celles de l'étranger, excepté celles de sa famille, de Madame de Beaucourt, des de Ségur, des
Savoye, etc. Pour éviter des discussions, des soupçons et des malédictions, je recevais et j'y répondais (la plupart du temps) sans en souffler mot à Gounod.
En me rappelant la tourte aux pommes, j'aurais bien voulu cacher la lettre du chien defàience (car il y en avait une de Madame Gounod) et ne la lui donner que le Lundi matin quand j^espérais que la tourte serait digérée; mais, je n'osais pas faire cela, car Gounod, tout occupé qu'il était et toujours ^^ accablé de besogne^' comme il le prétendait être avait une habitude singulière. Il examinait chaque timbre de la poste soigneusement, minutieusement, consciencieusement, avant de décacheter l'enveloppe qu'il ouvrait avec une précaution extrême comme s'il craignait une explosion dangereuse. Si donc je m'étais jamais avisée dé garder une lettre (attendant que le moment funeste fut passé et la bonne humeur revenue), j'en aurais eu pour toute la journée, tel que je vais vous raconter touchant les lettres apportées en retard le 24 Mars 1872, lorsque je lui apportais à 8 h. du matin les lettres de France qui y avaient été jetées à la poste le 22.
Il était éveillé lorsque j'allais lui dire Bonjour, et, au lieu de dire "Bonjour, ma Mimi, tu t'es bien reposée?" et de m'adresser avec tendresse comme d'ordinaire, ses yeux se fixaient avec avidité sur les lettres que je tenais dans ma main. Je les lui ai passées, j'allais lui ouvrir davantage les volets, lui demandant comment il se portait, et comme il avait dormi "Mal — cette sacrée " tourte m'a tenu éveillé toute la nuit, et si je m'assoupissais je " me réveillais en sursaut" Moi, " Petit gourmand, qui est-ce- " qui a essayé de t'empêcher de la manger? Qui est -ce -qui n'a " pas voulu écouter sa bonne chère Mimi ? " " Lui, Aussi, je suis " privé de tout ! Si tu étais dans ma peau, tu verrais comme cela te plairait!" Moi, "Voyons, embrasse-moi!" J'avais rangé ses vêtements qui étaient en désordre (contre son habitude) jetés par-ci, par-là dans la chambre, et je vins m'asseoir sur son lit pouf écouter les nouvelles. Moi, " Voyons, qu'est-ce qu'il te dit, ton chien de " faïence?" Gounod était assis dans son lit, tenant ses enveloppes à la main qu'il retournait dans tous les sens. Lui, " C'est drôle ! je " je ne puis déchiffrer ce qu'il y a sur ce timbre. Est ce un W, est- *' ce un N, ? Je n'y vois pas ! Ce sacr'e brouillard ! Ces employés " de la poste pourraient bien se donner la peine de timbrer les " lettres plus distinctement. L'encre n'est pas chère et ce n'est pas " eux qui déboursent les sous de leurs poches pour la payer ! Dans " ce sacr'e pays on n'y voit paâ clair le matin à 9 h.!" Moi (espérant faire diversion) " Il n'est pas encore huit heures et quart, mon vieux, " et aujourd'hui il fait plutôt clair pour la saison, quoiqu'il fasse un " froid de loup. Il y a une vilaine pluie qui tombe." Lui, " Eh " bien ! puisqu'il fait si beau temps, que tu y vois si clair, tu vois " toujours mieux que n'importe qui, fais-moi le plaisir de me dire ce *^ qu'il y a sûr ce timbre. Est ce un W. ou un N.? " Moi, " Donne- " alors, que je regarde !" Mais non ! Gounod une fois qu'il tenait une lettre ne voulait pas la lâcher, il la tenait comme si il soupçonnait qu'on voulait lui jouer le tour de l'arracher de force. Il a fallu que je mette pied à terre, que j'aille me coller à coté de lui pour examiner
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microscopiquement ce stupide timbre. Moi, "Ce n'est pas très- " distincte, mais cela doit être un W.!" Lui, " Et moi, je crois que " c'est un N.!" Moi, "Eh bien, soit! un N." **Lui, "De quel " ton sec tu dis cela." Moi, "Quelle expression veux-tu que j'y " mette? Tu dis que c'est un N., je dis que c'est un N." Lui, " Mais tu n'as pas l'air de croire que c'est un N." Moi, " Bien sûr " que non, puisque je t'ai dit que je croyais que c'était un W.l" Lui,. " Que tu as le caractère entier; enfin regarde encor." Moi, " C'est " inutile que je regarde, c'est inutile de le regarder ; c'est un N. ou " un W., ou un P. ou un Q.; où cela peut-il m'intéresser?" Lui, " Cela m'intéresse beaucoup, mais je n'ai pas tes prétensions !" Moi, " Bon Dieu ! . . . Donne alors que je voie.. ... Tu vois bien; " voyons, c'est 23 Mar. 71 X. W.C. nous sommes dana ce quartier " là, il faut que cela soit W.C. il n'y a pas de iV^C" Lui (presque satisfait) "23 Mars,. 1 871 — une croix! qu'est -ce -que cette croix. '' signifie?" Moi, "Je ne sais pas." Lui, "Tu ne connais pas les "marques postales?" Moi, "Non! après tout qu'est-ce-que cela " peut nous fairç. Depêches-toi de lire tes lettres ! je meurs d'envie " de les entendre !" Lui, " Mais le 23 ! c'était hier, les courses de " bateaux; j'aurais donc dû recevoir ces lettres hier, car elles ont " toutes, les timbres de Londres d'hier 23." Moi, " Je sais bien " pourquoi, Charlie avait oublié de les poser à leur place accoutumée; " c'est pour cela que nous ne les avons pas eues hier soir en ren- " trant!" Lui, "C'est cela ! voilà comme le service de cette maison " est faite par tes ^sacrés enfants. Sais-tu que c'est grave le service " des postes? — on doit recevoir ses lettres régulièrement, et ici on '* ne les reçoit pas régulièrement. Monsieur Charlie les garde pour *• lui ! Drôle de maison, val C'est amusant de demeurer dans une " maison où personne n'est responsable de la poste, dans une " maison où il n'y a pas de règle fixe pour ce qui est considéré dans " tous les pays du monde comme ce qu'il y a de plus important dans " l'existence ! " Moi, " Mon Dieu ! Cela n'est presque jamais ar- " rivé encore, mon Vieux ; tu sais bien que Charlie nous monte les *' lettres à toutes les heures, et quand nous sommes sorfis, les lettres " sont posées sur la table dans le corridor. Si nous avions regaifdé " dans la boite aux lettres, nous les aurions trouvé là, car c'est là que '* Charlie les avait laissées. Tu n'es pas raisonnable ! " Lui, " Dame, " du moment qu'on se permet un mot contre un de tes fameux " Rawlings on est imbécille, je le sais bien, aussi je n'hasarderais " plus une observation sur le compte de tes' prodiges !" Moi, "Je " n'ai pas dit que tu étais un imbécille ; j'ai dit que tu n'étais pas ." raisonnable." Lui, "A mon âge, on a bien le droit de se trouver " dans le vrai et le raisonnable en prétendant et en affirmant qu'on " ne peut se fâcher au sujet d'une question plus grave que celle du '* retard dans les lettres. C'est considéré comme tel dans tous les " pays du monde. Le Directeur des Postes serait mis à l'amende " si par sa faute il était prouvé qu'une lettre ne parvenait à sa cjes- " tination que le jour après celle qu'elle aurait dû être livrée." Moi, ** Me vois-tu mettre Chariie à l'amende chaque fois qu'il oublie quel- " quechose !" Lui, " Il ne s'agit point de plaisanter. Le sujet est
" grave ; mais tu passes tout à ces enfants, ce sont des Phœnix, des '* prodiges I Enfin ! n'en parlons plus : il te plait qu'on m'apporte " mes lettres quand cela plaira aux MM. Rawlings — Amen — ^voilà ce " que j'ai de mieux à dire ! " Moi, '* Mais, mon Vieux, voyons, ne ** me fais pas de chagrin; je gronderais Charlie quand je descendrais " et je lui dirais que je suis très-mécontente." L-ui, " Ah ! oui ! " c'est ça ! Je te vois d4ci gronder un de tes précieux trésors — tu " n'oseras seulement pas leur faire la plus petite remontrance." Moi, " Eh bien tu vas voir !" Je sonnais, une bonne vint, je lui dis d'un air majestueux de m'envoyer Charlie. En attendant qu'il paraisse, Gounod ricanait et me narguait — " Oh ! la fameuse raclée qu'il "va recevoir! Oh! ce pauvre Charlie! Oh! que je le plains!" J'avais fini par me sentir un peu agacée et quand Charlie se présenta je lui dis d'un ton assez courroucé. "Vraiment, Charlie, vous devriez " faire plus attention ; je vous dis que vous avez une tête d'épingle " sur vos épaules : Comment se fait-il que vous ayiez oublié de " donner ses lettres à M. Gounod hier soir ou de les mettre à la ** place accoutumée? Si c'est comme cela que vous faites attention, " nous finirons par ne plus pouvoir vous garder!" Gounod (alors) " Cela ne fait rien, mon bon Charlie !" du ton le plus caressant et le plus amical. . . . C'était trop fort; je congédiais brusquement Charlie et je dis au Vieux " Voilà, par exemple, ce que j'appelle un " peu fort, mon Vieux, vous me poussez à bout pour faire gronder " l'enfant, je le fais venir afin de le gronder en votre présence, pour " votre satisfaction, et vous lui dites ^cela iie fait rien!^ i' Lui, " Tu " n'avais pas besoin de lui parler de mes lettres ; tu aurais pu parler " des tiennes ; je suis assez grand pour gronder pour mon propre "compte quand cela me fera plaisir!'' Moi, ** Voilà une idée! " Enfin ! Impossible de te répondre quand tu dis des choses pa- " reilles. Toi, quel besoin avais-tu de faire croire à Charlie que " c'était moi la mauvaise et la déraisonnable et; toi son protecteur ! " Enfin tu es mauvais comme tout ce matin, c'est cette vilaine " assiettée de tourte que tu as engouffré. Sois gentil, embrasse bien '* la Mirai, pliis tu liras tes lettres, puis tu t'habilleras un petit peu ; " j'irais écrire, puis tu appeleras ta petite mère, elle te mènera au " bain, elle te douchera la tête, les épaules avec de la bonne eau très- " chaude, puis elle te douchera avec de l'eau bien froide, elle te " frottera ta chère vieille tête, elle te séchera les cheveux, elle te fera " une belle crinière et tu seras si beau, si joli ! si chéri ! si mignon ! " comme il n'y a pas un Vieux au monde !" Voilà comme je lui parlais, et quelquefois complètement en vain ! Ce matin là, il n'avait pas du tout envie de m'embrasser, ni d'être beau, ni chéri, ni mignon ! Il continuait à serrer, en grognant avec une ténacité gourmande, ces deux malheureuses lettres. Il me faisait l'effet d'un chien qui grogne sur un os espérant qu'un confrère viendra lui chercher querelle. Dans ces moments là, je crois réellement que ce qui lui aurait fait le, plus de biep, aurait été, de lui arracher les lettres des mains et de lui donner une bonne volée. Il continuait à grogner, il continuait à tourner les enveloppes dans ses mains : **'Une lettre, je vois bien, c'est du chien " de faïence, mais l'autre ; . . . elle a été mise à la poste à Boulogne-
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'*' sur-Seine. Qui est-ce-que je connais à Boulogne-sur-Seine ? Qui " diable peut mè mettre une lettre à la poste à Boulogne-sur-Seine?" Moi, ** N'est-ce donc p'as de Marguerite Savoye?" Lui, " C'est bien un peu son écriture, mais pourquoi me mettrait-elle une lettre à la poste à Boulogne-sur-Seine?" Moi, **Si tu l'ouvres, et si tu la lis, tu le saurais peut-être. Enfin dépêche-toi, ou il faut que jç " m'en ailles, j'ai à écrire !" Lui, **Mon Dieu ! as-tu un caractère assez despote — on ne fait pas tout comme Madame veut, alors " Madame s'en va ! Que tu dois ressembler à ton père ! " Moi, *' Et toi que tu dois ressembler à un vilain petit chat féroce, qui " grogne, qui est méchant, et — qui est vilain, et — qui est grognon, " et — qui est gourmand, et — qui .... aim^, tout-de-même sa ' ^* pe-ti-te Hmee-Hmee 1 1 ! "
Au mot ''féroce" je mettais mon doigt sur l'œil droit, au mât *' mauvais/* sur l'œil gauche, à ''mèchanV* je lui pinçais le nez, à " vilain/* je lui pinçais l'oreille droite, à '' grçgnon/* l'oreille gauche, à ''gourmand'* je lui pinçais les lèvres ensemble, et à Hmee-Hmee grande explosion de grognements de tendresse — ^je lui jetais les bras autour du cou, je l'embrassais près d*ui;ie oreille et lui disais tout bas : *' Si tu es méchant beaucoup plus longtemps, tu vas faire pleurer la Mimi." A la fin des fins, j'étais parvenue à le dérider un peu, et il se mit à ouvrir l'enveloppe avec la plus grande précaution, à lire la lettre qui n'était pas celle du chien de faïence. Comme il ne lisait pas une écriture étrange si bien que moi, je me penchais pour l'aider à la lire. Il couvrit la lettre avec sa main. ** Pas d'impatience ; on ne peut jamais aller assez vite pour toi ! " C'était une lettre insignifiante, non de Marguerite Savoye. " Lis donc d'abord la lettre du chien de faïence," je lui disais, **et tu finiras celle-là, à ton aise; cette lettre n'est de personne que* tu connais. Tu peux me la donner."- Lui, " Pas du tout, il se peut qu'elle soit d'une grande importance y c'est peut-être quelqu'un qui désire m'acheter Polyeucte. Je crois avoir aperçu le mot Polyeucte." Décrire au détail toute la discussion que Gounod avait le G'enie de soulever et de soutenir pendant des heures entières pour la moindre des choses remplirait non un chapitre mais un volume, non un volume mais trois volumes. Il ouvrit encore, toujours avec la même précaution, l'enveloppe de la lettre du chien de faïence à laquelle il répondait tout-haut à mesure qu'il la lisait. C'était une lettre qui l'enfuribondait, et je voyais, avec désolation,' la mauvaise humeur établie, sans retour, pour la journée.
"Dire que j'aurais, si je n'étais pas 2X[é 'k ctXXt scu:rée course de bateaux, reçu cette lettre à lo heures hier matin, presque vingt-quatre heures plus tôt ! Dire que si ton Charlie n'avait pas oublié de me la donner, j'aurais pu immédiatement écrire, et ce chien de faïence infernal aurait eu sa réponse, et inerte! je la lui promets, ce soir — maintenant à cause de ton sacré jour de Dimanche elle ne pourra avoir ma lettre que demain soir. Lundi ! et pas avant 8 heures et demi. Pas même alors^ peut-être ! Elle sera probablement sortie cancaner et dire du mal de moi ; elle est capable de ne rentrer qu'à minuit et tout-ça parceque ton Charlie avait jugé à propos d'oublier
de nous donner nos lettres ! *' Moi, " Si tu l'avais reçue hier soir, tir aurais pu encore plus mal dormir — tu aurais écrit une lettre que je n'aurais pas laissée partir, tu sais bien que je n'aime pas que tu écrives des vilaines choses; ainsi tant -mieux si Charlie a oublié de la donner." Gotinod continuait à gronder — mais il était 9 heures, il fallait bien qu'il se lève, je l'embrassais encore, je lui dis de se dépêcher et de m'appeler quand il serait prêt pour aller à la baignoire, j'allais avertir en secret mon mari de l'aspect du ^^ baromètre Gounod*^ — m secret — car, si Gounod s'était douté que nous avions parlé ensemble, il aurait soupçonné que je m'étais plainte de lui— et j'allais me mettre à ma table répondre à la correspondance. Au bout d'un quart-d'heure Gounod m'appela ; il était plus content, il avait préparé sa réponse (verte !) au chien de faïence et me la racontait tout en marchant, à travers les douches, à travers le savon, pendant que je lui frottais bien du savon sur la tête, le front, les oreilles, le cou, les épaules, la barbe, les bras, il ne perdait pas un instant à se féliciter de sa veine épistolaire. Les seaux d'eau ne l'arrêtaient pas, sa voix tremblait pendant que je l'essuyais — (je le frottais de toutes mes forces, car le médecin me l'avait bien recommandé). Je lui arrangeais une superbe crinière ; il devint alors tendre et caressant ; l'eau lui faisait toujours beaucoup de bien, je sentais renaître en moi l'espoir que le mauvais quart-d'heure était passé. Il me disait que j'étais bonne et patiente, il s'appelait un "méchant Vieux," et promettait "qu'il ne le ferait plus." . . . Mon mari, Gounod et moi sommes descendus déjeuner ensemble à 9 heures et demi et, comme de jcoutume le Dimanche, je remontais immédiatement après que j'avais fini, pour travailler, laissant Gounod et mpn mari à fumer leurs cigares en- •semble. Depuis environ un mois, les médecins lui avaient permis de fumer en modération, mais non de priser. Cette habitude malpropre, il la perdit complètement chez nous.
J'avais prié mon mari de ne pas me laisser trop longtemps seule avec le Vieux ce jour là. Gounod craignait mon mari qui était pour moi un superbe paravent; mon mari était imperturbable; il avait le don de ne pas entendre ce qu'on disait. Gounod geindrait une demi-heure sans s'arrêter, mon mari (je ne sais pas comment il faisait), n'avait pas répondu un seul mot II avait seulement compris d'une manière passive que Gounod était d'une humeur embêtante ! Gounod se fatiguait devant cette résistance de sourd-muet, dans laquelle il sentait tout le mépris paresseux et cette espèce de sentiment de nonchalance que doit éprouver un grand Terre-Neuve après lequel un roquet s'égosille à glapir. . . . Mon mari m'avait donc promis de revenir à la maison toi>t de suite après l'Eglise, de passer au Club chercher quelqu'ami qui distrairait notre Vieux et me recommanda d'avoir le lunch prêt à une heure et demi précises.
Gounod, mon mari parti, remonta dans notre chambre de^travail, me
trouva à ma table écrivant. Lui, "A qui écris-tu?" Moi, "A H ."
Lui, "Il t'a écrit?" Moi, "Non, à toi." Lui, "Comment! une " lettre à moi et tu ne me la donnes pas I" Moi, " Elle ne te regarde " pas. Tu sais bien, tu me dis toujours de t'épargner toutes ces '* lettres inutiles qui te dévorent ton temps. . . ." Lui, " Enfin que
l'amitié. 81
*' dit il H ?" Moi, " Il demande que tu le reçoives ; comme je
** sais que tu n'as nulle envie de le voir, il est très-facile pour moi de ** lui écrire deux mots de ta part que tu es très-souffrant et que tu " ne peux pas le recevoir. Tu n'as qu*à signer !" Lui, " Mais qui " te dis que ce n'est pas pour une bonne raison qu'il voudrait me " voir?" Moi, "Il peut Fécrire, sa bonne raison, d'ailleurs c'est ce " que je le prie de faire. Et puis nous la saurons ! *' Lui, ** Mais " c'est peut-être quelquechose qu'il ne veut pas écrire." Moi, "Bien " entendu ! Qu'est-ce-que cela te fait ? " Lui, " Beaucoup, car je ne
" serais pas surpris de savoir que H veut me voir de la part —
" officieusement de ces Messieurs de Albert Hall." Moi, "C'est exacte " ment ce que je soupçonne aussi ; mais comme ces Messieurs ** devraient traiter avec toi officiellement^ s'il y a quelque chose à *' dire, qu'ils l'écrivent et qu'ils ne chargent pas un espèce de petit
** commis saoulard comme H pour intermédiaire." Lui, " Tu
** es bien dure pour ce pauvre H . Que t'a-t-il donc fait ? "
Moi, " A moi ? Rien du tout ! " Lui, " Pourquoi donc ne veux-tu " pas que je le voie? " Moi, " Moi ! ne pas vouloir que tu le voies. ** . . . mais c'est toi qui n'aies jamais voulu le voir, qui te sauvais *' quand tu le voyais de loin ; tu en as dit tout le mal possible, tu le " hais et tu l'abomines, j'évite même de te parler de sa lettre pour ^* éviter de ^entendre l'abimer ; maintenant, tu te prends la fantaisie ** de le voir — après quoi, si je te laissais faire, c'est encore moi qui attrapperais tes anathèmes parceque je ne t'ai pas empêché de perdre ton temps ^inutilement avec des gens inutiles**^ Lui, "Il ** n'y a pas moyen de te faire une observation, tu ne veux rien
" écouter. Je te dis que H veut peut-être prendre un rendez-
" vous avec moi pour me dire quelque chose qu'on désire te^ cacher " et. . . ." Moi, " Juste I Raison de plus pour que tu n'ailles pas te " fourrer dans un guêpier sans témoins. Il y a bien assez de guet " à-pens qu'on nous tend, sans que tu ailles t'y précipiter au devant ** Qu'on l'oblige à écrire ce qu'il lui faut. Te vois-tu recevoir des ** gens que l'on sait être des espions quand on peut si facilement " l'éviter." Lui, " Tout de suite les gros mots avec toi ! Saoulards ! ** Espions ! Brigands ! pourquoi pas Assassins ! Ah ! quand tu " n'aimes pas les gens, ma fille, tu n'es pas douce, par exemple ! " Moi, " Et toi, Boudier, Blanche, etc. Enfin oà vas-tu pêcher cette
" extrême et soudaine envie de t*entretenir avec H ? " Lui,
" Je ne suis pas prisonnier, je le pense du moins, dans ta maison, et " si les gens demandent, tout naturellement, à me voir, en quoi vais-je " pkluTy moi, l'envie de les voir ? Il est tout naturel qu'on reçoive " ceux qui désirent vous voir." Moi, " Mais alors à ce compte là, " tu recevrais tout Londres et sa femme, et oîi irait ta composition " pour laquelle je sacrifies tout?" Lui, "Toi, tu ne vois qu'une " chose — me faire travailler comme un galérien. Il n'y a que quand je travaille que je te plais. Tu es alors tiien débara§sée de moi, et tu en profites pour aller cancaner avec ton père Rawlings ! " — (le père aveugle des garçons Rawlings.) Moi, "Mon Dieu! Es- '* tu assez chicaneur ce matin — Tiens ! tu me fais perdre là tête ! " 'Rappelles -toi ta tourte hier -soir. Que t'avais-je prédit?!'"
" Lui, " Il me semble que j'ai une raison bien légitime d'être mé- ** content. On m'envoit des lettres À moi ; non seulement on les " retient vingt - quatre heures, mais encore, on me les soustrait " complètement ; de plus, on ne m'en fait pas . même part et " on y répond sans me consulter quant à la réponse à envoyer. " Je commence à croire, ma fille " (il était toujours furieux quand il m'appelait " sa fille "), ** que mon ami Barbier a raison quand '* il parle de V^//^ influence injustifiable qui ^^ érige en juge de mes ' " ajfaireSy de mes travaux^ de mes collaborations^ de mes amitiés^ " de ma vie^ de mes devoirs^ et de ma conscience même* (voir page 74 Les Lettres) "De mes lettres, de mes réponses, de ** tout 1 II faut que tout passe sous le ne2 de Madame ! Eh bien !
** je verrais H et je lui dirais de venir ici demain à deux heures
" et demi, si toutefois je suis libre de donner un rendez-vous à un
" ami qui désire me voir dans ta maison!" Moi, "H n'est
*' pas ton ami, il n'y a rien de commun entre lui et toi ; je m'oppose " à ce qu'il vienne ici, car je ne finirais pas d'entendre tes reproches *' si je faiblis. Tu m'as donné la consigne et je la garde — Pc^ de ^^ gens inutiles excepté le Dimanche après-midi." Lui, "Eh bien! " puisque tu ne me permets pas de recevoir qui me plait, j'irais le " voir." Moi, "Tu feras comme tu voudras ! C'est «ntendu !" Et je me disposais à croire l'affaire remise indéfiniment, lorsque, à mon grand effroi, Gounod dit: "Eh bien! je sors! . . ." Moi, "Tu "sors ! Tu ne peux pas sortir, tu es malade, enrhumé ; il fait un " tems glacial, horrible. Tu ne peux pas sortir. Je t'en supplie, ne " sors pas !" Lui (pincé) "Je ne pense pas. être prisonnier dans ta " maison." (Il était enchanté intérieurement, car il savait qu'il avait trouvé le moyen de me désespérer.)
Moi, "Je te supplie de ne pas sortir, il neige, il y a un vent " atroce; tu te rendras encore plus malade; je te mènerais demain
" chez H dans la voiture puisque tu as ce soudain et dévorant
" désir de voir cet homme." Lui, " Sa lettre a déjà vingt-quatre " heures de retard; il aura attendu la réponse hier soir. Il me " trouverait très-impoli si il n'entend pas parler de moi aujourd-hui."
Je me suis tue, car quand il commençait ces espèces d'arguments là, il fallait laisser faire — plus j'aurais supplié, plus il aurait insisté. La mort me monta au cœur, mais je ne dis plus rien, je feignais de m'absorber dans une traduction, je cherchais des mots imaginaires dans le Dictionnaire pour avoir l'air de m'occuper ; Gounod tournait sensément chercher son paletot, etc., dans la chambre, pour me faire entendre qu'il répétait: "Ah ! on ne veut pas que je sorte, je sortirais ! " Ah ! on ne veut pas que je reçoive les personnes que je désire " voir ! je les verrais ! Ah ! on ne veut pas que je reçoive mes " lettres, je les recevrais ! Ah ! on ne veut pas que j'y réponde. " J'y répondrais ! Ah ! on veut me tenir prisonnier dans cette " maison, eh bien ! on ne me tiendras pas !"
Gounod alla s'habiller pour sortir; il avait mis son gros pardessus d'hiver, mon bonnet de loutre, un grand cache-nez et ses bottines les plus solides, il remua à sa table pendant quelques minutes espérant que je dirais quelquechose qui lui donnerait l'occasion de recom-
niencer son ^^ ramage \^^ mais je restais le nez baissé, les yeux fixés sur mes cahiers, je me gardais bien d'ouvrir la bouche, je. pleurais presque. Il partit sans rien dire. Je Tai entendu descendre les escaliers, fermer la grande porte de sortie ; je me levais tristement pour aller regarder les grands et noirs platanes agités par le vent, et le mauvais temps noir et froid. . . . Cinq minutes écoulés à peine, j'entends la grande porte se rouvrir, des pas dans les escaliers ! •c'était mon Gounod revenu ! Je fis une prière de reconnaissance ; si j'avais été Catholique, certes, je me serais signée; je rougis de joie, je me suis vite rassise, et je me remis à rechercher des mots dans le dictionnaire. Je ne dis rien. J'attendais, mon cœur battant ^ me briser la poitrine. Lui, " J'ai oublié de prendre son adresse, donne-moi sa lettre !" Je lui passais la lettre en silence; il ressortit, il referma la grande porte sur lui. Cette fois il ne revint pas. . . . A une heure mon mari rentra pour le lunch amenant avec lui Mr. Ernest Gye, fils de ^Ir. Frederick Gye directeur du Gçand Opéra >(Covent Garden). Gounod était parti à 1 1 heures, environ. Il avait donc eu le temps d'aller et de revenir. J'étais dans des transes ! ! Une heure.... et demie... et... Gounod ne venait, pas. Nous nous sommes mis à table. Je ne pouvais ni parler, ni manger. A deux heures et quelques minutes Gounod rentra. Il était pâle, en transpiration, il paraissait ne rien comprendre, il salua à peine Mr. Gye que mon mari lui présentait; je l'ai accueilli comme une mère reçoit son enfant, je lui essuyais le front, le cou, l'intérieur du bonnet qui était trempé (il avait dû cpurir comme un chat) je l'ai fait asseoir sur sa chaise, lui remis le bonnet sur sa tête, et lui fis garder son pardessus de peur qu'il se refroidit, sonna pour son bouillon que jefaisais moi-même ou que je faisais faire exprès pour lui et qu'il prenait plusieurs fois par jour. Le domestique l'apporta, je Je plaçais devant lui. Mr. Gye et mon mari causaient comme si ils ne s'apercevaient de rien. ** Bois ton bouillon, mon vieux," je lui murmurais tout bas. Gounod repoussa de devant lui son bouillon. Il paraissait étouffer. II ne parlait pas, je crois qu'il étouffait parcequ'il n'osait pas faire une explosion, mon mari et un étranger étant là. " Vas-en haut, dans notre chambre" je lui dis tout bas " et je t'apporterais ton bouillon." Gounod se leva, il sortit de la salle à manger, je le suivais avec précaution tenant le bol de b6uillon : arrivée à la porte, j'entendis s'ouvrir la grande porte de devant, puis elle se referma ! Peu s'en fallu que tout le bouillon ne fut renversé. " Harry ! Le Vieux est ressorti par ce temps là, pour l'amour de Dieu rattrappes-le ! " . . ;
Mon mari, avant que j'eusse eu le temps de finir ma phrase, en moins de temps que je prends pour l'écrire, était dans le jardin et, avant que Gounod n'eut atteint les grilles, était sous le bras de mon mari comme dans un vis. Mon mari le ramenait tout tranquillement, lui fit monter les escaliers, le posa sur un fauteuil dans notre chambre, puis le regardant avec > deux yeux, qui quand il était mécontent ressemblaient à deux lames, lui dit d'un ton sec et d'une politesse terrifiante. ..." Une autre fois, mon Vieux, quand il vous prendra la fantaisie de faire des scènes, choisissez le moment où il n'y aura pas des étrangers chez nous." "Mais" hasarda Gounod, "suis-je
donc prisonnier ici?'* "Une trêve à vos enfantillages," répondit avec sévérité mon mari "vous n'êtes pas prisonnier, vous le savez bien, mais vous n'êtes pas libre de vous rendre encore plus malade que vous ne l'êtes, et de me tenir moi, ainsi que ma pauvre femme (que vous rendez complètement malheureuse), dans une anxiété constante et profonde à cause de votre santé." Gounod n'osa plus souffler mot, mon mari nous quitta en m'embrassant et me disant avec bonne humeur de faire boire son bouillon au Vieux, de le faire bien manger, de bien le dorlotter et d'éviter qu'il ne se refroidisse. Une fois le dos de mon mari tourné, la fureur noire de Gounod éclata dans toute sa violence. " Ah ! c'est ainsi qu'il ose me parler, c'est ainsi qu'il a osé me ramener ! Moi ! Gounod ! Gounod ramené par le bras comme un voleur! un malfaiteur! Ramené d'une manière honteuse devant tout Londres ! " En parenthèse, il est bon que j'explique pour donner encore plus de saveur aux exagérations de Gounod, que Tavistock House est avec deux autres maisons, seule au milieu de jardins et de grands arbres qui l'entourent et l'isolent complètement. Nous n'avons pas de voisins vis-à-vis la maison et les seules personnes qui auraient pu voir ce qui c'était passé sont nos voisins de droite si par hasard ils avaient regardé par la fenêtre. Voilà ce que Gounod appelait " être ramené devant tout Londres ! " "Ramené par ce pion ! Ce gendarme ! par ton mari qui ne me vient pas à la hauteur de la cheville ! Oh ! mon Dieu " (et il tomba à genoux en sanglottant) *' Que vous ai-je fait pourque je sois exposé à être ainsi humilié ? La mort serait douce, ô Seigneur \ Faites moi mourir! La mort seule peut me laver d'un pareil affront ! "
En vain je l'appelais, en vain je le suppliais de se calmer ; inutile de le raisonner, pauvre homme ! ... Je tâchais de le prendre dans mes bras, de le caresser. Il me repoussait brutalement, presqu' avec des coups. . . . " Ne me touche pas I C'est toi qui as poussé " ton mari à m'insulter, à m'outrager, à me défier; c'est toi qui es la " cause que cet homme par sa force de brute, m'a trainé devant tout " Londres. Ce sacré pion ! Ce sacré gendarme ; inutile pour moi " de lutter contre sa force de taureau, d'animal brute. Me traîner " moi, Gounod I Dans les rues ! comme un assassin qu'on mène à " Téchafaud." Lui, il pleurait, sanglottait, hurlait de rage ; moi je pleurais, sanglottais, hurlais de désespoir! "Je mourrais !" s'écriat-il " et que tout périsse avec moi !" J'étais éperdue, je pensais qu'il voulait mettre le feu dans la chambre, il y avait un feu magnifique. J'étais immobile de terreur, mais je ne le lâchais pas du regard, espérant qu'il parviendrait à le dompter. Il se précipita comme un fou vers l'armoire oîi la grande partition de Polyeucte était soigneusement serrée. Il s'en empara en s'écriant " Polyeucte d'abord, Polyeucte brûlera ! " C'était son habitude à la moindre contrariété de brûler le Manuscrit auquel il travaillait.* C'était son meilleur moyen
* Une grande scène de Rédemption a disparue ainsi, des belles mélodies, entr' autres une dont la poésie m'était dédiée et commençait '* Sainte Cécile." Elle s'appelait **Le Maestro à Sa Sainte."
d'obtenir de moi tout ce qu'il voulait. Il me désespérait quand il détruisait ainsi le fruit de son travail; je ne pouvais pas Ten empêcher, il déchirait ses feuilles en quatre et les avait vite brûlées (en hiver) ! Il faisait tout ce qu'il pouvait pour me donner une attaque de nerfs suivie d'une migraine et de vomissements qui me duraient trois jours. Lorsque le moment était arrivé, qu'il me voyait sanglotter sans pouvoir m'arrêter, vomir à rendre les entrailles et si malade qu'il fallait souvent envoyer chercher le médecin ; toute la bonne humeur de Goiinod revenait, il redevenait charmant, m'adorait de nouveau et ne pouvait me câliner, me demander pardon et se repentir assez. Il s'accusait de toutes ses fautes, pleurait à chaildes larmes, confessait son mauvais caractère à moi et à mon mari, et était si gentil que nous ne pouvions nous empêcher de l'adorer; que toute souffrante et incapable de' parler, ni d'ouvrir un œil, je lui donnais la main à garder pendant des heures. J'aurais été bien mieux toute seule, mais je craignais de l'attrister si je le priais de me quitter.
Jamais il ne m'était venu à l'esprit de lui en vouloir pour ses scènes — ces affreuses scènes ; aussi quand je me mets à refléchir à tout cet amour, à toute cette patience avec lesquelles nous l'avons traité, je me dis qu'il est impossible qu'il Tait oublié ! Il doit s'en souvenir, au fond de son cœur il doit nous aimer véritablement et il nous reviendra.
Il avait donc dit ^^Polyeuctebfulera ! ! I^^ Avec une -force que l'horreur du désespoir me prétait, jç me jetais de tout le poids de mon corps siu: Gounod, je le fis tomber par terre, je roulais sur lui ; nous nous battions corps à corps pour la possession du trésor, je lui arrachais la partition, je la jetais sur le canapé, je me relevais brusquement, je m'assis dessus en lui criant': '*Vous me tuerez d'abord ! mais " vous ne brûlerez pas Polyeucte !" Mes forces épuisées, j'éclatais en sanglots, je lui tendais les bras — " Mon Vieux ! mon vieux trésor ! " Pourquoi es tu méchant ainsi avec moi ? Ne vois-tu pas que tu ** me tues. Je souffre trop, je n'en puis plus ! Je fais tout ce qui " est possible pour t'éviter les ennuis, la besogne. C'est en vain, ^' quand tu es mal luné, tu tournes tout en mal, tu me traites comme ** si j'étais ton ennemie mortelle parceque je fais comme tu me supplies " de faire. Je te donne tout ton temps — ^e f épargne les gens inu- " aies ! C'est moi qui voudrais mourir, car je suis trop malheureuse "** de te voir si cruel i"
Gounod à qui la bataille avait fait du bien, s'était calmé. Dieu merci, le Manuscrit de Polyeucte fut sauvé. Vous verrez, plus tard quand l'idée de brûler Polyeucte entra dans mon malheureux cerveau, lequel de nous, Gounod ou moi, était le plus excusable !
Quand son estomac était dérangé, Gounod était tout bonnement diabolique. Mon mari monta vers quatre heures, et nous tint compagnie. Gounod, quoiqu'apaisé, était maussade, contredisant tout, ne voulut pas prendre ses médecines, et il se coucha assez en froid avec moi. La vérité est, je n'avais pas encore vomi, et je n'étais pas . à demie-morte de migraine.
A 5 heures 30 le matin suivant, je l'entendais tousser afireusement. Je me levais pour aller lui porter la potion qu'il n'avait pas voulu
prendre le jour auparavant. Il n'était pas dans sa chambre à coucher mais dans notre chambre de travail, sans feu, (Il était venu là afin que je pusse l'entendre tousser.) Je le persuadais de me permettre de l'envelopper avec ses couvertqres sur le grand fauteuil, et j'arrangeais ses jambes sur une autre chaise, je m'enveloppais bien aussi, je me couchais sur le canapé près de sa chaise, il se tranquillisa et je me rendormis. Dans la matinée il était triste, il recommençait l'histoire "de l'insulte que Harry lui avait fait subir devant \out Londres,, devant le fils de Gye, son ennemi mortel" et je recommençais à pleurer. L'après-midi il allait mieux. Dans la soirée il reprit de plus belle la chicane, et j'allais me coucher malade comme un pauvre chien, vomissant, épuisée, et avec une migraine à me rendre folle !
Le Mardi 26 Mars, deux jours après la scène de Polyeucte je ne me suis pas levée de la journée. J'étais anéantie. Toute la journée j'ai souffert le martyr avec des douleurs dans la tête et dans l'estomac ; on me tenait des fomentations bouillantes sur la tête et l'estomac pendant des heures, et lui, Pauvre Vieux, il ne demandait pas mieux que d'aider à tenir ma tête. Dans la soirée je me levais juste pour faire faire mon lit. Gounod, en conséquence redevint gai et pimpant !
Depuis le 2Ç Mars jusqu'au 12 Avril il y a eu la commotion de la visite de Jean Gounod pour ses vacances de ^ Pâques, qui se passèrent assez paisiblement — seulement, pendant ce temps là l'affaire du ^^ fwn- enregistrement" de Faust fut mise sur le tapis (voir page 70 Les Affaires, page 57 Autobiographie de Gounod). Gounod redevint comme un damné ! Comme ce fut moi qui eus le malheur de découvrir que c'était Gye et non Gounod à qui la Loi donnait raison, Gounod prétendait ^^ que je me rangeais du côte de ses ennemis,"
Le ij Avril j'étais à moitié morte, tant j'avais pleuré. *
yusqiiau i^^ Mai, malgré les affaires à Albert Hall, malgré que mon buste de Franceschi.n'arrivait pas, malgré qu'en présence de Strakosch, un jour, j'avais manqué /le trait après le trille dans PAir des Bijoux de Faust que Gounod lui avait annoncé que je chantais à la perfection (Ah ! Je ris) .... malgré qu'on avait beaucoup trop applaudi Marie Roze à l'Opéra dans Faust qu'elle chantait horriblement mal en 1872, malgré ses histoires de Paris et de son chien de faïence, il y eut une trêve à ses taquineries ; j'avais la paix, et quand il était sage je vous assure, il n'y avait pas une créature plus heureuse que moi sur la terrç, ni une plus adorable que Gounod ! Mais le i^^ Mai, ce fut un jour déplorable et je pleurais encore des larmes à arroser tout l'appartement (voir page 79 Les Lettres). Mr. Viguier nous faisait une visite et, sans le vouloir, empirait l'état actuel. La moindre des choses dite par une troisième personne, une fois qu'elle avait tourné le dos, il la retournait contre moi) la discussion s'entamait comme je vous l'ai déjà décrite et finissait de même. ... ,
Le 4 Mai notre bonne amie, ma, dame de compagnie, Mlle. Ottilie Schmidt arriva, ce qui nous fit un grand plaisir. Presqu'en même temps j'accueillais, par pure charité, une jeune mulâtresse du nom de Nita Gaëtano chez nous. Elle s'est si mal conduite vis-à-vis de moi
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depuis que je n'ai vraiment pas la prétension de lui garder plus longtemps Tincognito de ses initiales (voir page 41 Les Affaires). Je désire en putre que mes enfants aient connaissance d'autres détails qui les édifieront sur la manière dont ceux à qui je les ai prodigués ont reconnu mes bontés pour eux.
J'avais écrit à l'agent, qui l'avait détournée de moi, que je me réservais le droit de la poursuivre pour son manque de bonne foi et pour l'argent qu'elle me devait aussi bien que pour plusieurs objets qu'elle m'avait pris en nous quittant, quand le moment de pouvoir me rendre ce que je réclamais serait venu.
En 1877 j'appris qu'elle donnait un Concert (pour acheter son trousseau) chez des personnes de mes amis que j'ai tout lieu de croire qu'elle avait indisposés contre moi, et elle avait fait beaucoup d'argent avec ce Concert. En même temps j'appris qu'elle était fiancée à un Captain Lynedoch MoncriefF un homme de 40 ans, pauvre marin, mais de bonne famille et de bonne position. Une de mes amie qui connaissait la mère du Capitaine me dit que cette vieille dame était désolée de ce mariage, et puisque c'était, grâce à mai que cette personne avait fait " son trou " à Londres, je devrais écrire ce que je savais sur son compte prévenir Madame MoncriefF. Je fis donc comme elle me le conseillait, et en même temps je priais mon avoué de lui réclamer la somme de jQ2o (500), qu'elle me devait, sans parler de tout ce qu'elle aurait été condamnée à me payer comme dommages-intérêts. Elle répondit par l'intermédiare d'un avoué qu'elle m'avait payée et qu'elle ne me devait rien; et elle* envoya son "Monsieur" m'insulter, me dire que j'en avais menti,, que j'étais folle, que tout le monde le savait, et que je risquais d'être poursuivie pour diffamation. J'ai répondu. " Poursuivez moi, le public jugera entre nous!" Je savais bien qu'il n'en ferait rien; cette histoire touchant M"®. Gaëtano était bien connu dans la Société des artistes ; mais ce n'était pas tant sur cela que. j'avais appuyé dans ma lettre à Mrs. Moncrieff — c'était sa 'cruauté envers mes chiens, son goût de la toilette, etc., qui ne me semblait pas fait pour faire le bonheur d'un pauvre ménage. A moins que le Capitaine ne spécule sur son chant, ils n'auront certes pas de quoi habiller Madame ! Toute la correspondance Gaëtano - Weldon existe, dans laquelle vous lirez notre contrat, et dans ses propres lettres le détail de tout ce qu'elle me devait. Je ne pouvais plus alors l'attaquer judiciarement ; Gounod m'avait délaissée, mon mari était nul ; elle avait le " beau rôle." Elle disait qu'elle nous avait quittés par scrupules de vertu; ** Gounod étant l'amant de Madame Weldon.". Cela seul suffisait pour lui ouvrir toutes les portes. On est si content dans ce monde de faire tout le mal possible à une femme qui s'obstine à marcher droit et à faire du bien ! Je suis persuadée qu'elle a eu plus de sympathies et bien plus facilement des patronesses qui lui plaçaient des billets dans le noble but de lui fournir un trousseau, que moi pour fournir du pain à des orphelins. C'était une belle fille gracieuse, portant bien son type, avec des yeux superbeis ; son corps — un serpent — fin et tortueux. Elle m'avait tant plu, je l'aimais beaucoup, je lui prétais tout ce que j'avais. Elle emporta même, par
pure insouciance je suis sure, mon superbe collier de corail qui valait plus de looo frs.; mais celui-là je me le fis renvoyer immédiatement. Plusieurs autres choses disparurent vers ce temps là de la même manière. J'ai une petite fille, qui est tout son portrait physique et moral (quoiqu'elle ne soit pas aussi jolie que Nita). Aussi je mets cette enfant sur ses gardes quoiqu'elle n'ait que trois ans et quelques mois. Elle est envieuse, sournoise, paresseuse, hypocrite, coquette; sombre chez nous et avec les autres enfants; pleine de charmes et de grâces qu'elle étale en présence d'étrangers, surtout quand ce sont des Messieurs. Très-orgueilleuse et très-ingrate. Une fois établie dans notre maison Nita Gaëtano devint maussade et insupportable avec moi et M"* Schmidt, délicieusement chatte et affectueuse pour mon mari et Gounod.
Le 15 Mai. — Gounod me disputa tellement que je 4Û5 me coucher à 5 h de l'après-midi et ne pus me relever qu'à 5 heures le 16.
Le 9 Juin» — Gounod alla voir les Viguiers; il revint très-vexé de, plusieurs cancans qu'ils lui répétèrent comme étant en vogue à Paris ; il eut une grande dispute avec moi.
Le 10. — ^Je gardais le lit toute la journée.
Le II. — Nous avons diné tous avec des amis de M^ Schmidt à Mortlake — nous ne nous sommes couchés qu'à 3 heures du matin. La nuit du 12 je fus réveillée par les ** vagissements" du Vieux. Mon mari le tenait dans ses bras ; Gounod ne nous reconnaissait pas, il répétait sans cesse "qu'il voyait le trou noir où on voulait le mettre" et voulait le faire voir à des personnes imaginaires. ** On voulait le prendre," disait-il. Il disait tout bas " Je les entends derrière la porte, ils sont tous là pour me prendre — là — derrière la porte. Je vois à travers la porte ; mais Mimi les voit aussi, elle est si blanche, elle voit le grand trou noir avec sa lumière toute blanche. Mimi me l'a promis. Elle est là. Mimi ne me laissera pas prendre. Mimi ! Mimi ! prends moi ! tiens moi fort — je glisse, tu vois, je glisse dans le trou. Mimi ! je suis perdu. Mimi, si tu ne me tiens pas tu ne pourras pas me sauver. • . . Perdu ! J'ai si froid ! J'aurais si froid là-dedans. J'ai bon chaud quand Mimi me tient. Ne me prenez pas. Tiens moi, Mimi. Mimi est toute blanche ! Elle n'est plus là, elle m'avait promi ! " Il pleurait et sanglottait ; il grinçait des dents, il mâchait quelque chose qu'il n'avait pas dans la bouche. Il se cramponnait à moi, me tâtait la figure, puis cherchait des yeux et disait ** Blanche — pas Blanche" (faisant, je pense, allusion au médecin aliéniste Blanche chez qui on l'avait enfermé plusieurs fois). Il avait l'air effrayé et semblait se cacher de personnes ^^ gui voulaient le prendre^ Nous avons fait venir le médecin et à 4 h. cet après-midi là il nous reconnaissait tous. Il n'est pas possible d'avoir des moments plus beaux de bonheur que ceux que j'éprouvais lorsque je revoyais la lumière de l'intelligence éclairer de nouveau les chers yeux de mon Vieux. Je m'étais donné un faux mouvement en soulevant Gounod dans son lit ce jour là. Quand Gounod criait : "Tiens moi, je glisse !" je le tenais lentouré dans mes bras de toutes mes pauvres petites forces; car il glissait réellement dans son lit avec un grand saut (comme quand on s'éveille en sursaut) je le tirais su5 ses oreillers tant que je
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pouvais. Je fus obligée de garder le lit le jour suivant à cause du mal dans mon dos. Le Docteur Meuriot (celui qui avait succédé au Dr. Blanche "k !Passy) vint lui rendre visite le 14, Le /j", lui et sa femme vinrent prendre le ^^iunch^* avec nous. J'ai eu si fort mal à la tête ce jour là, je ne pus donner mes leçons à ma classe.
La seule consolation (quand j'étais rendue malade par sa faute) était que Gounod se portait bien, et que son humeur, ordinairement, alors était charmante.
Le 2^ y^uin, i8y2, — Une personne marcha sur son cor et lui fit tellement mal qu'il en fut tout malade.
Le 7 y^uillety le vieux me chicana, je ne me rappelle plus à cause de quoi — c'était un Dimanche. Il avait peut-être entendu un cancan qui l'agaçait, ou quelque ** raseur" l'aurait ennuyé. Il avait mal au genou. Le médecin lui avait envoyé une pommade avec laquelle je devais lui frotter le genou. Je devais en prendre gros comme un pois. Gounod, ^^i boudait ce Dimanche soir, monta (comme je le supposais), travaille^ — moi, trop heureuse de rester un peu tranquille avec mon mari et d'échapper à ses taquineries, je me gardais bien de monter avant l'heure de nous coucher. Mon mari monta avec moi pour va^-^^ protéger P Jugez de mon trouble anxieux lorsque au lieu de le trouver travaillant chez nous^ je trouvais mon vieil enfant couché dans son lit, maussade et se plaignant terriblement de son genou. " Mon pauvre Vieux," lui dis-je en lui prenant la tête et en l'embrassant de tout mon cœur, "mon Vieux, tu souffres tout seul, tant que cela, et tu n'appelles pas ta petite mère ? Pourquoi tu fais comme cela, méchant petit chat ; il fallait me le dire, tu sais bien, je serais montée avec toi te frotter ton vilain genou ! " Je cherchais le pot de pommade que j'avais mis dans ma chambre par précaution parceque le médecin m'avait dit que c'était des cantharides — quelquechose d'horriblement fort. Il avait disparu ! En revenant raconter sa disparition à Gounod, je vois tout -à- coup, devant mes yeux, sur sa commode, le pot en question. Il était ouvert. Je le prends ! Il était presque vide 1 J'étais foudroyée ! Moi, "Mon Dieu! où as -tu mis cette pommade!" Lui, "Dam! Sur mon genou, où veux-tu que je la mette?!" Moi, " Malheureux, qu'as-tu fais? Ce sont des cantharides." Lui, "Aussi, je souffre le martyre, Mimi, c'est à me faire couper la jambe !" Moi, "Sur ton genou! mon pauvre Vieux!" et je me mis à pleurer. "Tu es capable de te faire perdre la jambe avec cela! Qu'allons - nous devenir !" Mon mari alla immédiatement chercher le médecin qui ne vint pas, mais qui lui dit que nous ne devions rien craindre ; que Gounod souffrirait comme un damné pendant vingt-quatre heures, qu'il démangerait à devenir fou. Qu'il fallait tenir le genou frais. Je lui appliquais donc jofUr et nuit de l'amidon en poudre, et des compresses d'eau froide. Il ne dormit pas un seul instant de la nuit; mais j'ai tant pleuré, il souiOfrait gaiment et se repentait de la mauvaise humeur qui était cause de son tourment. Le 11 j'étais malade avec la migraine.
Le 14 yuillet. — Il prit froid. Il fut très-enroué a son Concert le ij. Le i6y il empirait, le z/ il fut obligé de garder son lit. Il fut très-malade pendant plusieurs jours.
Le 2^ yuilUt, — Sa mauvaise humeur le reprit de plus belle parcequ'un certain Mr. Jarrett amena une chanteuse, W^. Clara Kellogg. Celui-ci avait dit à Gounod que Choudens deman&ait 10,000 frs. pour la partition de Mireille en Amérique à Maretzek et le 26 il fut odieux. J'étais au désespoir quand on lui disait des choses pare^les. Il s'en prenait après moi comme si il y avait de ma faute !
Le 2ç yuillet — Nous sommes partis pour Spa, M°* Schmidt^ Werrenrath, Nita Gaëtano, moi, Dan et Titania (dans un grand • panier). Mon mari était de service et ne put nous rejoindre que sept ou huit jours plus tard. .
M^* Schmidt s*en alla chez elle à Wiesbaden pour ses vacances- Une grave maladie qui lui dura deux ou trois années l'empêcha de revenir. Puisque, à cause de la santé et des humeurs de Gounod * j'abandonnais complètement l'idée de chanter en public et de me faire une carrière artistique, la présence de M"* Schmidt n'était plus nécessaire chez nous et nous la regrettions seulement comme une bonne et chère amie. J'ai appris d'elle, après que Gounod nous avait quitté, que ce fut elle qui mit dans la tête à Gounod de nous payer une pension, aussi il ne l'aimait pas beaucoup ! Il avait alors été avec nous presque depuis le commencement de Juin, 187 1, il n'avait jamais pensé à nous rien donner. Depuis lors, l'argent avec lequel il payait sa pension ne venait pas de France, mais bien avec ce que nous gagnions à la sueur de nos fronts en Angleterre (malgré toute l'opposition qu'on nous faisait, mais, hélas! qui me minait lentement, mais sûrement), où avant de nous connaître, il ne faisait pas un liard !
Nous avions manqué un train ; Werrenrath fit le voyage avec M^* Schmidt. Gounod, Nita et moi seuls arrivèrent à Bruxelles à 7 h. du matin le 30 juillet — Nous étions partis avec les carlins, mais. . . . oh malheur ! oh détresse ! oh désespoir ! nous arrivions sans eux. . . . J'avais demandé après eux à Baisieux, la frontière, et on m'avait juré qu'ils étaient, eux et leur panier, dans le train ! Et ils n'y étaient pas — ! — Quant à moi je pleurais de désespoir. Nous croyions Tity qui, était toujours dodue comme une souris, pleine; je me figurais
* Il était impossible pour moi de chanter, Gounod étant là. D'abord il ne voulait pas que je sorte sans lui, et ne voulait pas sortir avec moi à moins de deux^ mille, cinq-cents francs. Moi, j'avais facilement de 500 à 800 frs., mais comme Gounod était à-peu-près inconnu en Angleterre on ne voulait pas donner un sou de plus pour sa présence. C'est une chose qui l'a beaucoup froissé. Et le mauvais effet que cela lui produisait se reportait dans son esprit sur moi !
Puis, je connaissais une foule d'artistes qui me demandaient à chanter pour eux,. el qui désiraient avoir Gounod aussi. J'aurais bien voulu les obliger moi-même, mais eus été très-fâchée de voir Gounod se trainer pour son plaisir (qui était loin d'être im plaisir pour moi) avec moi dans des petits Concerts. Surtout, après tout ce qui est arrivé, je me réjouis d'avoir si bien gardé son repos et sa. dignité. Cela m'a fait perdre tous mes anciens amis, car, comme je serais morte plutôt que de dire tm mot contre Gounod où de laisser soupçonner pour un seul instant les difficultés de tout genre que les humeurs, les accidents ou les maladies de Gounod me causaient, ils ont pensé, sans doute, que c'était des airs que je me donnais. Quant à Benedict, il n a plus osé me faire avoir un engagement, et il n'a pas même osé me laisser chanter à son propre Concert en 1873 (ni depuis) à cause de l'animosité du père Gye contre moi pour Vafaire de Faust. De sorte que Gounod m'a fait perdre tout — absolument TOUT !
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que dans sa désolation d*être perdue, elle accoucherait et que les parents affamés mangeraient leurs petits. Je me figurais Tity folle, Dan bavant de désespoir! . . . et... où, pouvaient-ils donc être? Le Bureau du Télégraphe ne s'ouvrait qu'à ^8 h. Je courais dans la gare de tous les côtés — me tordant de désespoir, accostant chaque ** officiel " que j'apercevais, le suppliant de me faire ouvrir le bureau et d'envoyer un télégramme. Gounod de son côté était furieux. "Ces sairês chiens" disait -il "Pourquoi les amener? Pourquoi nous mettre cette corvée sur les bras ! Tant mieux si ils sont perdus. Toi, tu ne peux pas vivre sans tes chiens ! Est-il rien d'insupportable comme une femme qui ne peut se passer de bêtes, d'oiseaux, de perroquets, de grenouilles, de tortues, de hérissons? Si ils sont retrouvés j'exigerai qu'on leur ouvre le panier et qu'on les laisse courir où ils voudront ! Quant à moi, si ces phiens remettent les pattes chez toi, je rebrousse chemin, je retourne à Tavistock, et tu feras la saison de Spa sans moi ! " L'omnibus attendait. Nita trësennuyée, avec un air de martyre, attendait dans l'omnibus, Gounod voulait me forcer d'y monter aussi avec lui et d'abandonner les chiens à leur destinée. Bien entendu, je refusais carrément de bouger de place jusqu'à ce que le bureau du Télégraphe fut ouvert Gounod, tout de même, ne voulant pas me laisser à la station toute seule à me débrouiller, ni Nita aller toute seule à l'hôtel, promit de trèsmauvaise grâce, de rester à la gare télégraphier, me jucha, sanglottant de tout mon cœu^ dans l'omnibus comme une masse inerte et désolée, et nous voilà en route, Nita et moi. En arrivant sur la Place des Palais, je me souvins heureusement de mon ancien ami Mr. Jules Devaux, chef du Cabinet du RoL Je fis arrêter l'omnibus, je descendis, et je courus jusqu'au Palais. Là je demandais M. Devaux à un domestique en livrée. M. Devaux était couché. Il dormait. Je racontais mon histoire lamentable au domestique qui sembla me témoigner beaucoup de sympathie; il me fit écrire un petit mot pour M. Devaux, promit de le lui remettre immédiatement et je gagnais * l'hôtel, le cœur moins désolé. Nita, en attendant, s'était fait donner une chambre à deux lits pour elle et moi, et une à un lit pour Gounod tout près de la nôtre, malheureusement, d'où il lançait des anathêmes aux inalheureux chiens lorsqu'il fut revenu dé la gare. J'avais prié M. Devaux de télégraphier à chaque station sur la ligne, et dans chaque télégramme de répéter qu'il fallait jeter ua peu d'eau dans le panier. Le panier était fermé avec deux bons cadenas. Les chiens valaient au moins looo frs. chaque. Je suppliais M. Devaux de me tenir au courant de la situation, et, après cinq heures d'angoisses, un télégramme arriva pour dire que les précieux trésors avaient été retrouvés et qu'ils arriveraient à 5 h... et... qu'ils se portaient bien et qu'on leur avait jeté de l'eau. Je pus donc me calmer. Gounod devint plus complaisant et content, car, au fond, il aimait beaucoup ces chiens. Dan lui tenait fidèle compagnie quand il était malade ; il taquinait Mittie et tenait Jarba constamment sur les genoux. Jarba n'était pas amenée en voyage, elle était trop aveugle.
Enfin les chéris arrivèrent Ils se portaient parfaitement, et leur panier était complètement propre. Ils n'avaient ni faim ni soif-r-mais
la pauvre petite Mittie sauta hors du panier, vint mettre son petit nez dans ma main, et avec une confiance touchante et admirable, me regardant avec son joli sourire rassuré, s'empressa de soulager un petit besoin dans cette position. Gounod leur fit immédiatement faire leur promenade, et quand il les ramena, je leur avais préparé un bon bain, je les lavais, je4es frottais, je les séchais (j'étais toujours munie d'un grand drap exprès pour eux), je les recouchais et les enfermais à clef dans le panier dans le corridor où ils restèrent parfaitement sages et tranquilles. Les bas de Gounod avaient été oubliés, ce qui le faisait grogner sans cesse ** parceque si cela avaient été les bas pour le père Rawlings on ne les aurait pas oubliés." J'écrivais donc à mon mari de les apporter. La lettre que j'envoyais à mon mari avec la description de nos aventures est excessivement amusante ainsi qu'une que je lui envoyais de Spa. J'en transcris une ici, car elle dépeint si bien la situation.
Lettre du j Août, Spa.
" Je me mets en quatre pour trouver le moment de t'écrire ; nous " nous levons un peu tard (moi à 7.15 !) et je vais alors prendre les '* eaux. Après cela (Nita, moi et Werrenrath) nous déjeunons. " Alors le Vieux (il arrive d'Alsa aussitôt qu'il peut) et moi avec " Nita et Werrenrath vont de nouveau prendre les eaux : le Vieux ** se plaignant sans cesse de ce qu'il n'est pas avec nous, me re- " prochant parceque je l'ai ^ forcé d'aller chez Gambart!' Alors nous " nous précipitons, ou nous flânons jusques chez nous (mais cela ** finit toujours par la précipitation !) alors il se fait ^ un devoir* de **' s'en retourner à Alsa, car son jeu est de prétendre qiiil y est trop " ^prisonnier ' pour se permettre de luncher avec nous ! Nous luncheons *' donc avec Werrenrath ; à 5 heures le Vieux et moi prenons un " bain d'eau minérale qui mousse comme du Champagne, nous " retournons alors faire nos toilettes et nous dirons. Quelquefois " nous allons tous à Alsa. Depuis que je suis ici, avec l'arrangement ** de l'appartement, déballer les malles, ranger les affaires, Nita d'aucun *' service excepté celui de maudire et de jurer après la pauvre Mittie; " après moi, parceque je les sors avec moi ; en somme après tout ce '* qui n'est pas exactement lelon se$ goûts ou qui ne flatte pas " Madame ; et 'puis les leçons que je lui donne à elle et à Werren- ** rath, ma journée est tout-à-fait plus que remplie et je prétends " * faire 'mon devoir de santé' et être dehors, à l'air, autant que ** possible. Le temps est dégoûtant — Pluie — Pluie — Pluie. Les " enfants vont bien. Mittie me parait être pleine, mais je crains que " ce ne soit qu'une fausse alerte. Je ne me suis pas encore remise ** de mon horreur de les avoir perdus ! J'étais obligée de t'envoyer " ma lettre de Vendredi sans même pouvoir la signer, tellement ma " migraine à empiré. J'ai vomi terriblement. Le Vieux prêt à ** mourir en convulsions de me voir tant soufîrir," etc. etc. etc.
yn billet à mon mari du 6.
"Fais -moi le plaisir d'envoyer mon billet et mon chèque pour ** ;^ioo à Goddard. Je n'ose pas en souflier mot à Gounod : Dans " ce moment ci, son jeu est de prétendre qu'il n'a pas un seul sou "au monde! Je prends patience et je paie moi-même! Je suis
*' tout'à-fait malade, j'ai si sommeil, je ne sais que faire. On me dit " que c'est l'effet produit par les eaux."
■Jean arriva à Alsa, avec son domestique Victor; et son arrivée fut le signal de furibonderies plus fréquentes de Gounod, car son ^''JUs chêri*^ préférait grandement un bateau sur un petit étang au fond du jardin à son ^^père ^hèriP Jean avait aussi beaucoup changé à son désavantage. Il se servait de mots très-grossiers, était trèssale, se disputait avec Victor et ne se souciait guère d'accompagtfer son père quand il allait prendre les eaux à la Sauvenière, qui n'étant pas en ville Gounod était obligé d'y aller seul — ,lui qui détestait être seul un moment — puisque c'était trop loin pour moi de m'y trouver malgré toute la bonne volonté et le désir que j'avais de le contenter.
Le IQ Août, M. Gambart eut une longue conversation avec moi. Il me conseilla de me tenir bien sur mes gardes contre Gounod. Il m'expliqua toute l'histoire de Faust, me prévint qu'il serait impossible à moi, ni à un ange de Dieu de le satisfaire. Qu'il était un " homme de sabie,^ qu'inévitablement, avec lui, nous perdrions notre ** temps et notre argent" Ceci ne me fit pas la moindre impression, Gambart était un homme excessivement grincheux, entier et jaloux de l'affection un peu embêtante que Gounod semblait nous porter — et dont il faisait beaucoup de parade en public, ce qui m'ennuyait considérablement. Gambart sentait bien que Gounod, chez lui, se <:omportait comme un chien en laisse. Je n'aurais avoué à personne qu'à mon mari que Gounod me tracassait à me rendre folle. J'avais la conviction que si j'avais été sa femme il ne m'aurait pas tourmentée comme il le faisait. J'attribuais tout aux tracasseries de son chien de faïence* Son joug pesait sur lui quoiqu'à la distance et je le plaignais. Nita et Miss Schmidt trouvaient Gounod insupportable, mais je leur faisais prendre patience en leur démontrant combien il était à plaindre — Miss Schmidt craignait pour ma santé, et Werrenrath, .qui était toujours là, voyait bien comment les choses se passaient, mais (il me l'a dit depuis), il ne se serait pas risqué à en faire l'observation. Nôn-seulement je ne voulais pas entendre un mot contre Gounod, mais j'aurais ressenti le soupçon d*une idée contre lui. Jean Gounod paraissait tout-à-fait contre sa mère, mon mari m'avait écrit et Gounod en copia les passages (que je tiens dans son écriture) : " Méfiez vous de yean. C'est un petit garçon à double face. Il va dire du mal de sa mire à son pire, du mal de son père et toi à sa mère. Madame Viardot dit qu'il est si menteur qtidle ne peut permettre à son fils d^ avoir des rapports avec lui'* C'était Alice Boulan, une des filles de Bénédict.qui avait dit cela à mon mari. . •
Apropos de Madame Viardot. Je ne lui ai jamais cru la réputation de ^^ Sainte, ' mais Gounod m'en a toujours parlé dans les meilleurs termes, et, quant à moi, je crois que si ce n'eut été pour Madame Viardot, Gounod n'aurait jamais percé, le monde l'eut à tout jamais ignoré. C'est uû vrai service à l'humanité qu'elle a rendu et pour lequel je lui rends grâce, et qui lui vaut, en tous les cas, mon entière reconnaissance quoiqu'il soit cause de tous mes malheurs !
Gounod m'avait raconté que sa femme ayait été même jalouse d'elle, et comme trait grossier et bestial de la jalousie de cette dame, il me raconta, Thistoire suivante.
Quand Gounod tomba dans le piège de Madame Zimmermann qui cherchait à marier ses filles — pas chose facile malgré leur dot, qu'elle parvint à mettre le grapin sur ce malheureux petit compositeur et qu'il devint le compagnon de chaine de Mademoiselle Anna Zimmermann, Madame Viardot envoya son cadeau de noces à la j eune'épousée — un bracelet. Cette innocente j eune fille le lui renvoya avec quelques mots insultants pour lui dire " qa'elle n'acceptait point des cadeaux des maîtresses de son mari." Lorsque Gounod me dit ceci je devins cramoisie d'indignation. " Comment," je dis " que pouvait une, jeune fille savoir de 'maîtresses'? Quelle horreur de fille. Avoir pas honte d'avouer qu'elle avait jamais entendu parler de pareilles horreurs ! Qu'avez-vous donc fait ? Mon Dieu, quelle insulte !" Gdunod eut l'air assez piteux et baissa le nez. "Qu'avez vous fait ?" je demandais encore plus impérieusement. '* Que voulez vous que j'y fasse?" "Vous! Ce que j'aurais voulu vous voir faire. J'aurais mené ma femme par le bras, je l'aurais fait mettre à genoux, je lui aurais fait dire à Madame Viardot — * Madame, je vous demande bien sincèrement pardon de m'être conduite si malhonnêtement vis-à-vis de vous ; je vous prie de vouloir bien me rendre le bracelet que vous avez eu la bonté de m'envoyer.' Si elle eut refusé, je l'aurais plantée là et je m'eusses eu plus rien de commun avec une femme aussi grossière et ignoble."
Madame Viardot avait été d'une utilité inestimable pour Gounod, et tous ceux, qui admirent le génie de Gounod doivent lui en savoir gré. Elle a été bonne pour Gounod et sa mère quand ils étaient dans le besoin ; elle est mariée, elle est grand-mère ; qu'elle ait été ou non la maîtresse de Gounod cela ne regarde personne. Quant à son talent et à sa personne, ceux-là sont dans le domaine public, je ne l'ai jamais admirée en rien, donc je suis tout-à-fait sur du terrain neutre en parlant de Madame Viardot Elle, comme son frère Manuel Garcia, ont profité du nom de leur père et de celui de leur sœur la Malibran qui, ma mère m'a dit, avoit été une vraie, grande artiste. Ils sont nés dans un cercle artistique. Je prouverais bien, par mes enfants, qu'il faut être né absolument idiot, sourd et muet si dans ce siècle d'ignorance profonde de la musique et afïiuence de médiocrités misërablesj on ne parvient pas facilement à gagner assez comme moyens vocaux pour devenir des ^^étoiles^^ dans le monde musical d'aujourd'hui.
Comme j'ai dit dans mon «econd volume, jamais Gounod n'a été si insupportable que pendant les sept semaines que dura sa visite à Alsa chez M. Gambart.
C'était to,us les jours quelque chose de nouveau, en plus le quart d'heure quotidien de lamentations parceque lui était à Alsa et moi à Spa. Puis des prédictions sur l'ingratitude de Nita. Il s'en rendait malade — moi aussi. Le 14, 75, 16 Aout^ j'ai été au lit malade presque toute la journée. Je ne faisais que pleurer. Le Vieux, malade aussi. Werrenrath était paresseux. Nita aussi. Mon mari
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souffrait horriblement avec le tic douleureux. Et puis vers le i*' Septembre, Gounod s'était "corné" dans le cerveau qu'il voulait absolument aller passer Thiver à Capri. ** Capri — son cher Capri ! " . . . Nous devions tout abandonner en Angleterre. Le Chœur ! Le Cours ! Les Enfants ! — tout cela "pouvait aller se faire pendre '/* ^t Gambart, enchanté du naufrage contemplé, Ty poussait. . . .
J'avais ma petite classe à Spa; Nita, Werrenrath, la petite Bérardi, le petit Frédérix, M^*. Louise >Macau et Madame Henriette Francotte — ^bien entendu, gratis.
Les lamentations de Gounod allaient toujours en s'augmentant Il était arrivé une grande fille prétentieuse du nom de Lo^é à Alsa. Il s'échappait "^/<f sa prison'' et restait avec nous toute la journée. C'est à Spa qu'il termina Les. Deux Reines.
Le 12 Septembre^ chicane tprrible ; le ij, je fus affaissée sur moimême obligée de garder le lit. Gounod n'y tenant plus, vint s'établir à l'Hôtel. Il avait de noiiveau rattrapé tous ses anciens symptômes. La dyspepsie, l'Exhâma, etc. Il lui fallait ^^ Mimi" pour dégarnir sa viande, " Mimi " pour lui couper son pain et ne lui en donner que la croûte. Nous avions alors connu Gounod dix-huit mois. On ne me dira pas que la " folle passion " d'un ampureux dure dix-huit mois vivant côte-à-côte avec l'objet de cette " passion." Moi je soutiens que Gbunod n'a jamais été amoureux de moi; il avait trouvé en moi une personne qui se laissait niachinalement tyranniser. Je prétends, moi, qu'il lui fallait une personne ou quelque chose sur laquelle il pouvait constamment tapper. Je n'avais pas encore eu l'idée de regimber contre ce traitement; je pleurais, j'endurais, j'en devenais malade, Gounod produisait un effet qui lui procurait de la satisfaction ; il se donnait constamment l'occasion de se repentir, de demander pardon, de promettre qu*il ne le ferait plus. Que de fois ! — Cent mille fois ! ne me suis-je dit depuis. " Si le bon Dieu m'avait, alors, seulement fait la grâce de m'en faire mourir, je serais morte complètement heureuse" — car, ce qui est le plus singulier de toute cette affaire là, je n'ai jamais été si heureuse de ma vie.
Le i8 Septembre. — Gounod tomba gravement malade, son cerveau était attaqué. Mon mari le descendit du 2*^°^® étage où il avait sa chambre, le mit dans notre chambre à coucher, et on plaça un lit pour moi dans le salon à côté. Il garda son lit cinq jours.
Nous avions une autre malade sur les bras. Madamç Henry Porter, une jolie petite Américaine — une amie de Nita. Elle était sérieusement malade; mon mari était obligée de la porter comme un petit enfant. Nous ne pouvions la quitter dans cet état; elle était obligée de consulter un bon chirurgien, et il n'y en avait pas à Spa. Nous sommes donc partis avec elle pour Bruxelles laissant Gounod à Spa avec les Bérardi. Je ne sais, ma parole d'honneur, où on est allé pêcher l'idée que je surveillais, que j'accaparais ou que je gardais Gounod à vue. Il ne m'est jamais venu à l'idée d'être jalouse de Gounod. Madame Bérardi était aussi jolie que possible ; il se plaisait beaucoup chez les Bérardi ; ils avaient le moyen de lui être beaucoup plus utile que moi qui ne demandais qu'à le soigner.
J'en étais au dix -huitième mois de ma Gounodyssée, j'aimais mon Vieux plus que jamais, mais, je ne nie pas que c'était un soulagement pour moi d'en être séparée quelquefois. Il était si adorable avec les étrangers. Il s'en faisait tant aimer, j'en recevais tant de compliments, je gonflais de bonheur, d'orgueil de le voir apprécié, et j'étais confirmée de plus en plus dans ma croyance qu'il fallait que je sois son bouc-ètnissairt^ et que c'était bien heureux pour lui d'en avoir trouvé un.
Gounod, au bout de quelques jours, s'empressa de nous rejoindre à Bruxelles. Mon buste par Franceschi, à ce moment là (i" Octobre) fut une source intarissable de tracas. Mon mari qui avait accompagné Madame Porter jusqu'à Paris, alla 'voir JFranceschi avec le Capitaine Bingham, vit ce petit Monsieur Franceschi qui lui dit qu'il enverrait le buste qui était terminé. Nous avons passé quinze jours à Bruxelles très-pacifiquement. Gounod était ravi de voir ses prédictions concernant Nita Gaëtano réalisés. Elle nous avait planté ' là pour s'engager avec un agent II en était délivré, il ne pouvait pas la voir ! Il ne me fit qu'une scène à cause de Werrenrath qui chanta très-mal à son Concert à Bruxelles. . . . comme si il y avait de ma faute !
J'avaià pris un grand froid et je m'étais fort enrhumée, et quand nous avons quitté Bruxelles le 15 Octobre j'étais tout-à-fait malade. J'avais très-mal à la gorge. Nous partîmes pour Londres via Calais, Comme si c'était fait exprès, les carlins dans leur panier furent de nouveau oubliés à la frontière. J'avais pourtant pris la précaution à Baisieux de demander si ils étaient dans le train. Non ! on les avait laissé à Blandin. Werrenrath continua son chemin pour aller porter la nouvelle à mon mari qui nous attendait J'étais si malade, je n'étais que trop heureuse de me blottir dans mon lit à l'Hôtel Dessain^ Calais. Les chiens arrrivèrent à 5 heures. Gounod était furieux. J'étais trop malade pour lui parler. Je fus si malade dans la nuit, je fus obligée de l'appeler. Je souffrais dans le gosier affreusement, ma langue était couverte d'une épaisse peau blanche, je craignais avoir la dipthérie et de mourir. Je ne pouvais articuler un son. Gounod était si impatient — il ne pouvait pas me comprendre. Je pleurais, il était si dur et mon mari était si bon pour moi quand j'étais trèsmalade. Je ne pus bouger de mon lit tout le 16. J'étais couverte de compresses d'eau froide — sans elles je serais morte bien souvent
Enfin le z/ Octobre^ je pus voyager. Nous arrivions au cher Tavistock le même jour. Harry (mon mari) était très-anxieux des nouvelles rapportées sUr mon état par Werrenrath; je toussais pendant des mois entiers après cela. Le médecin me fit partir le 26 pour Brighton. Voilà la troisième fois que je me séparais âe mon Vieux, sans regret ! (voir Correspondance^ page 90). Il me laissait partir à grand regret et avait besoin de me voir rentrer au "Foyer." J'étais "Za Fleur du JPbyer,^* * Je revins le i®' Novembre et tout alla bien jusqu'au 16, lorsque le Vieux me fit une scène parceque les Choristes et Werrenrath ne lisaient pas bien la musique.
♦ Voir page 58 Les Lettres.
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Le 20y pour la même raison, il se fâcha tellement pendant que nous étions en voiture, qu'il s'évanouit presque et je fus bien effrayée. Je fis vite retourner lé cocher chez nous ; il était glacé ; je fis chauffer des bouteilles de grès, je l'assis dans un grand fauteuil prés du feu. Il s'en remit si promptement qu'il alla terminer l'après-midi chez Bertrand, le professeur d'Escrime.
Vers le 2j, nouveau sujets de soupçons et de lamentations. Il se figura que Harry l'avait pris en grippe. Or jamais mon mari ne m'a rien dit contre lui, et j'attribuais cette nouvelle phase d'esprit à l'imagination du Vieux et à son désir de trouver des nouveaux sujets de tracas. Je me suis aperçue pourtant, plus tard, par la première lettre de Gounod ^n allant en France — 9 Juin 1874, qu'il s'était réellement préoccupé de cela.
Nous jouions, dans ce temps là, constamment aux jeux de Patience, Sympathie et Etoile»
Le 26, Le Vieux souffrait de douleurs dans la tête et le cou. Il ne put bouger de son lit jusqu'au 4 Décembre. Il alla ce jour là au bain Turc et se sentit mieux.
Les Décembre, Le Vieux (comme je disais à mon mari) se levait avec "le chien noir" sur l'épaule. Il vint me tracasser le matin à la classe, se montrer devant elle mécontent de Werrenrath et des Choristes. Je le laissais seul à se débrouiller avec eux et je montais écrire. Il n'avait pas, en réalité, la moindre idée Renseigner un Chœur. Il est très-excellent Chef-d'Orchestre et de Chœurs, mais pour leur seriner leurs parties, pas la moindre capacité. C'est ce qu'il découvrait bien vite quand il se vit à la tête d'une vingtaine d'ignorants sans moi, et qu'il se trouvait ne plus pouvoir les quitter puisque j'étais partie. Moi ! j'étais en haut, en paix, à faire mes écritures — aussi Gounod trouva moyen de se venger dç moi des bons moments que j'avais passés et du mauvais sang qu'il s'était fait II sortit sans dire un mot. J'attendais une demi-heure, une heure — ^je crus qu'il était allé se jeter à Teau comme il m'en avait si souvent menacée. Je n'y tenais plus, j'allais à deux stations de police donner l'alerte et son signalement. Il revint tranquillement, et recommença à me chicaner le soir.
Le (5 je gardais le lit épuisée. Vomissements et Migraine. Le Vieux garda le lit jusqu'à 3 h. Il recommença le soir la dispute et se sauva de la maison comme un fou.
Z^ 7 il fut comme un ange toute la journée.
Le 75 Décembre i8j2 fut un beau jour pour moi. Mon mari qui n'avait pas jusqu'alors complètement compris ni apprécié mon Ecole, me dit grâce aux progrès extraordinaires des Rawlings, mes élèves, que je l'avais complètement converti et que dorénavant il me donnerait tout l'aide et tout le concours personnel possible. J'en fus rendue tellement heureuse que pour la première fois de ma vie j'éprouvais le besoin de remercier Dieu, et je laissais pousser mes cheveux pour faire plaisir à mon mari.
Le 18. — Le Vieux avait très-mal à la poitrine. Je le gardais au lit et lui mettais des cataplasmes énormes.
Leiç, — Il eut une mauvaise crise de quelquechose et je crois que
son cerveau fut attaqué; mais je ne me rappelle plus (en Mars 1878) rhistoire et la pathologie de ses maladies comme je les savais en 1874 et 75, lorsque Tai écrit cette première partie (dont le Manuscrit m'a été volé par le Gaulois), Mon journal n'est pas assez précis quelquefois et ne donne pas tous les détails qui m'auraient été si utiles. J'en fis l'histoire exacte pour le Dr. Blanche en 1874, en le priant de me la renvoyer. Je la lui ai redemandé plusieurs fois, mais il n'en a tenu compte que pour me remercier du travail intéressant que j'avais eu la bonté de faire. Somme toute, le mois de Décembre fut assez paisible.
I^ ly yanvier^ 1^73' — Le Vieux fut de très-mauvaise humeur. Il continua à grogner toute la journée. A 6 h. le lendemain matin j'entendais du bruit dans la chambre de travail ; je me levais. C'était Lui ! Il ne s'était pas couché de la nuit. . . . Dieu merci, et, par extraordinaire, cela se passa sans m'avoir rendue malade.
Le 27. — Il se remit dans une humeur diabolique parcequ'un des Choristes (un certain Monsieur George Smith) iui dit que le Chœur Gounod était petit. Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il fut petit. Chaque Choriste devait payer une cotisation par an de plus de 70 frs., et aucune autre Société n'exigeait plus de 25 frs. Souvent rien, et des grands avantages (commet amusements gratis) étaient offerts par les autres. Mais Gounod (étant le ^^ grand Gounod^) trouvait qu'on devait le payer pour l'honneur d'appartenir au ** Chœur Gounod ; " puis il s'en prenait à moi comme si c'était Moi, ^^ Là grand Gounod I^* Il s'attendait à réussir en Angleterre dans des tentatives artistiques et commerciales, dont j'ai su plus tard, en France, qu'il n'aurait pas même pu en être question. Il ne voulut pas se coucher. Il refusa toute^^nourriture. Il était terrible. Je ne comprends pas, par mon journal, si son cerveau fut attaqué ce jour là. J'écris dans mon journal — "J'étais sur le point de sortir avec
Mrs. C lorsque je jugeais nécessaire de rester à coté du pauvre
Vieux. C'est réellement assez pour me tuer cet état constant de grognements et d'incertitudes dans lequel il me tient. ... et puis cet effroi à l'idée de la possibilité de ce que Gambart a dit pouvant
être réalisé ! Mrs. C dut donc partir sans moi. Gounod ne
put ni bouger, ni venir diner. , Il «alla se coucher. Je fus donc obligée de conduire la répétition. Tout alla bien excepté Flntroit et le Kyrie, Quand je suis montée me coucher je trouvais la chère vieille âme rayonnante, affamée et sage comme une image ! " Me voilà donc toute heureuse. ... Il se repentait, il me caressait, il me tenait, il ne se lassait pas de me bénir, de raconter à mon mari combien il avait de nouveau été méchant, mais que Mimi n'avait pas trop pleuré : et alors on l'embrassait, on l'adorait, on lui donnait à manger. On le trouvait tellement gentil, on oubliait toutes ses mauvaisetés. ... Le Vieux se sentait très-faible toute la journée suivante et moi je fus de nouveau malade pendant des journées entières.
Je ne puis décrire l'effet que ces scènes me produisaient. Je devenais comme glacée — intérieurement et extérieurement — le sommet de ma tête frisson ait et je me sentais abattue par une désolation
extrême. J'adorais cette vieille créature qui me tuait. Il me harassait, il m'obsédait pendant une ou deux journées entières ; à peine si il me laissait m'échapper pour me coucher ; mais il m'avait si bien endoctrinée qu'il mourrait sans moi, que quand je sentais ma patience diminuer, je m'accusais de barbarie et de cruauté; avec ça, mon mari avait encore plus pitié de lui que moi, vu que lui, il ne l'avait pas toute la journée comme moi sur le dos. Ne croyez pas, mes enfants, que je n'avais pas pris des renseignements sur son caractère et sa réputation «près ce que M. Gambart m'en avait dit. Au contraire, nous en demandions à tout le monde, mais on ne nous a rien raconté de défavorable. Le ton dont on parlait ne me rassurait pas ; je ne me sentais pas complètement satisfaite, et j'ai écrit à une dame qui je savais avait connu Gounod et sa famille depuis longtemps pour lui demander json avis sincère, lui disant ce que Gambart m'avait dit, et lui demandant si nous courions aucun danger. J'en appellais à elle comme une jeune femme en appelle à une femme plus âgée, j'en appelais à la femme, à la mère de famille de me dire honnêtement si les termes chien et chat que Gounod disait subsister depuis vingt ans entre lui et sa femme étaient de sa faute ou de celle de Madame Gounod ; " soyez juge entre eux afin que je sache ce que J^aieàfaireJ^ Voilà à-peu-près le fond de ma lettre. Voici sa réponse (traduction) — i" Nov., 1872.
" Chlre Madame Weldon^ — Beaucoup de remerciments pour votre *^ franchise, ^e n' ai jamais entendu un mot contre notre ami mutuel ** en France. Je ri ai pas vu Madame Gounod parceqiielle était à ^* Fecamp pendant que j^ étais à Paris, Quant à sa belle-mère elle ** parlait souvent de lui avec le plus grand amour et respect,
" Vous me demandez de juger avec justice efitre mari et femme, J^e " ne désires pas juger du tout, J^'ai connu Madame Gounod, sa mère ■*' et ses sœurs longtemps avant qiielle fut mariée et nous avons été trh- " intimes, ♦
" Quant à M, Gounod je r avais mis sur un piédestal^ à cause de son *^ art, longtemps avant d'avoir eu le plaisir de faire sa connaissance " pendafit la guerre. Depuis lors, j'ai trouvé en lui un ami charmant, ** Pourquoi donc aurais-je écouté la moindre chose qui aurait pu amoin- " drir ces rapports agréables vis-à-vis de Vun ou de Vautre^
" Que voulez-vous dire par 'affreux mensonges et insinuations'? ■*' Vous parlez de vos * iniquités ' ! Mais, c'est que vous n'avez pets du " tout Vair de pouvoir 'en commettre. Quant à répéter quelquechose à " notre ami de ce que sa femme avait dit de vous ou de lui, comme vous "** paraissez le désirer, je rC aurais pu le faire car cette année Madame '* Gounod ri insinua Vien sur son mari, File tient un noble silence " quoique je mHmagine qu'elle soit loin d'être heureuse, n'ayant pas vu
son mari depuis si longtemps.
" Maintenant, chère Madame Weldon, vous désirez savoir si j'avais *' entendu dire quelquechose contre Gounod en France, je vous ai répondu aussi franchement que vous m'avez écrit, y^e voyais beaucoup Madame
Gounod en Angleterre après la guerre ; et je la revis à Paris il y a plus d'un an. Si une femme au monde aime son mari, c'est elle, , , .
" Vous paraissez posséder une influence sans homes sur Goiinod et je '* le comprends fort bien.
" Votre puissance grandiose à exécuter ou plutôt à exprimer les pensées ** musicales les plus élevées du siècle doit plaire en bien des façons au " compositeur,
" 7^ ^^^^ ^l^^ entièrement franche. Faites usage d*une partie de " cette influence pour rappeler à Gounod qu'au delà de la grande œuvre " Anglaise que vous Vaidez si noblement à accomplir, il y a sa famille " en France, qui, peut-être, ne doit pas être entùrement négligée. Une ^^ petite visite à sa famille arrêterait beaucoup de ces soupçons dont vous " me parlez, et je crois que les tourments dont i*ous parlez seraient " diminués plutôt en voyant, qiien entendant /â!r/i?r de sa famille.
" y ^espère qtie ce n^est pas< moi qui aies jamais dit un mot qui ait pu " ajouter à ces tourments aux-quels vous faites allusion ; je suis toujours " enchantée de le voir, et si je ne puis aller à Tavistock House, ?est à '* cause de la distance et de mes devoirs de ménage,
" Vous qui êtes bénie par la présence de votre mari êtes en mesure de " pouvoir faire de même pour d^ autres moins fortunées. Croyez dans " la sincérité d^une vieille amie des GouÂods, Cette lettre, est comme la " vôtre, 'toute confidentielle/"
* Je n'ajoute donc pas la signature à ce précieux tissu de sincères mensonges et de franches hypocrisies. Les Français l'apprécieront encore mieux que les Anglais ; aussi, en retour pour cette lettre peu Chrétienne, je serais bien surprise si elle ne finit pas par être frappée dans ses enfants (voir Note i6o, page 97, Lettres).
Il est possible qu'elle ne voulait point se compromettre par écrit car elle devait bien savoir tout ce qui se disait de Gounod depuis des siècles ; un mot d'elle (étant à Brighton spule) je serais allée lui causer et savoir tout ce que j'aurais dû savoir. Je m'étonne bien de ce que cette dame a dû se dire du "succès" de la*" petite visite" de Gounod à sa famille ! Elle doit s'en féliciter ! J'avais quelque influence sur lui pour ce qui était grand, honnête, bien et raisonnable, pour ce qui est digne, ce qui est noble ; Madame Gounod l'a sur lui pour ce qui est vil, ce qui est infâme, ce qui est lâche ! Quand je vous montre là le dessous des cartes je vous prouve combien j'ai lutté, combien j'ai souffert pour le préserver contre ses caprices, contre le ridicule ; on verra bien que mon influence n'était pas formidable, qije c'était une lutte désespérée entre l'esprit du bien et l'esprit du mal. Quand il est allé en France en 1874 ce n'était point dans le but de retourner dans sa famille. . . . mais j'anticipe. . . . Je tiens à répondre à toutes les questions qu'on m'a si souvent adressées : " Comment, vous ne saviez pas ce que c'est Gounod ! Vous n'avez donc pas dû demander?" —
Si ! J'ai fait tout ce qu'il fallait faire. J'ai été trompée. Voilà tout.
Je tiens ici à copier dans l'ordre de mon journal un extrait con-
* Ces personnes, en réalité, étaient de celles qui le plus tracassaient Gounod; ilr en parle dans sa correspondance (Les Lettres).
l'amitié.
cernant Nita Gaëtano. Je IcTetrouve seulement en le parcourant à l'intention de Gounod, mais son " Monsieur," le Captain Lynedoch Moncrieff ra'ayant informée que je mentais en affirmant que c'était Madame Gauldrée Boilleau qui m'avait dit que Nita était {^^half-casii') mulâtresse (ce qui se voyait bien du reste) je copie de mon journal ce que cette dame m'avait dit sur cette peu désirable jeune fille.
"5 Février y Samedi, 187S. — ^J'oubliais d'écrire que Madame Gauldrée Boilleau nous fit une longue visite Jeudi. Elle nous raconta l'histoire de Nita. Son père ne fut jamais marié avec sa mère qui était Quarteronne, donc Nita a du sang noir
dans les veines. Ce qui, Madame B pense, doit être la raison de sa mauvaise
conduite. Qu'elle n'en obtenait rien par la douceur et qu'eZfe venait à bout seulement d'elle en la traitant comme un animal ! Que c'est curieux."
Sang d'esclave !
Autre sujet de chamailleries entre Gounod et -moi. . . . Les tableaux qu'il me dessinait. Lui, doué d'une imagination si riche en musique, en semblait dépourvu quand il s'agissait de faire de la peinture. Il se bornait à peindre des sables. Moi, qui ne demandait pas mieux que de posséder n'importe quel souvenir de mon idole, je préférais tout de même lui voir faire quelquechose de plus accentué que des sables. "Allons! mon Vieux," je lui disais, "tes sables, c'est très-joli, très-doux; mais il te manque absolument un effet de distance. Mets au fond, à l'horizon à gauche un petit monticule. , . . ." ** Mais," disait Gounod, " il n'y a pas de montagnes dans le désert !^' " Cela ne fait rien ! " je répondais, "cela n'a pas besoin d'être le désert — ^voyons, mets une petite montagne ! " J'obtenais la montagne. "Maintenait, si tu avais un petit coucher de soleil à droite, cela marquerait l'horizon ! " "Il y est, le coucher de soleil !" disait Gounod. " Vois-donc cette petite ligne rougeâtre; le voilà !" " Non, je ne le vois pas ! " " Comment tu ne le vois pas." " Non, tout me paraît sable et tu as des lignes rougeâtres partout, de sorte que, bien certainement, on ne distinguerait pas qu'il s'agit d'un coucher de soleil." " Toi, tu cherches les poux à la tête ; c'est un coucher de soleil décidément." " Toi, tu sais que cela veut dire un coucher de soleil, alors tu t'imagines que les autres doivent le savoir aussi. Je t'assure que personne ne s'apercevrait du coucher de soleil." Peu-à-peu, quand il était de bonne humeur, j'obtenais le coucher de soleil. Cela obtenu, je disais, le câlinant j.udicieusement, " Maintenant, mon petit Vieux. Il faudrait absolument que tu dessines quelquechose sur le devant — des ronces, des petites broussailles, une petite rivière. ... Il faudrait, puisque le coucher du soleil est derrière tout le paysage, que le devant fut dans l'ombre. ..." Quelquefois, il me prêtait son pinceau. Alors je lui montrais ce que je désirais avoir. Quelquefois c'était un palmier qu'il me fallait Quelquefois il s'offensait et ne voulait plus rien faire du tout, il laissait le tout en plan; mais aussi il finissait, un autre jour, par être trèscomplaisant et très-gentil; j'arrivais par obtenir tout ce que je voulais en fait de tableaux. Il avait un très-joli crayon et si il avait étudié le dessin, je suis sure qu'il serait devenu aussi célèbre peintre qu'il l'est musicien. Son fils avait beaucoup de dispositions pour le dessin et si il hérite de deyx des plus belles quaHtés de son père, c . à . d .
rapplication et la sincérité dans son art, il deviendrait un peintre charmant.
Un autre moyen que, Gounod trouvait pour se rendre malheureux, dissatisfait et mécontent de son sort ; c'était de vouloir toujours faire ce qu'il voyait faire aux autres. Si les enfants sautaient à la corde, il sautait à la corde; si il voyait les garçons courir autour du jardin, il courait avec eux ; et si il ne sautait pas pfbs rapidement, ou si on le devançait à la course il pleurait sa jeunesse perdue! Quand il allait faire des armes, il se lamentait parceque le Professeur ou un autre élève était plus agile que lui. Quand il voyait Carpeaux souvent, alors il geignait pendant des heures parcequ'il n'était pas sculpteur. Il parlait d'abandonner la musique pour se dévouer à la sculpture. . . . C'était à tel point, que mon mari et moi nous nous disions, et nous le lui disions aussi en riant, que si il voyait dans les rues des enfants faire des pâtés de boue il descendrait auprès d'eux en faire aussi, et que si on ne trouvait pas que le sien était le plus beau, il s'y obstinerait jusqu'à ce qu'il eut fini par en obtenir le premier prix ! . . . Enfin, Gounod est incontestablement un Grand Homme, un Homme de Génie, et je suis persuadée que ce ne fut que par jalousie de Jérémie qu'il avait fini par s'être tellement lamenté qu'il avait atteint le sommet du Génie de la Lamentation. Ce n'est pas étonnant que Gallia soit peut-être sa plus belle composition î Jérémie et Gounod sont des Maîtres Collaborateurs y unis par une profonde sympathie, et Jérémie n'a dû jamais rêvé que les siècles à venir lui discernerait un collaborateur plus en veine que ce pauvre cher Vieux qui trouvait le moyen de se plaindre pour les causes les plus insignifiantes. Moi, qui ai toujours été trop fière pour me plaindre — nous étions, de ce coté-là, le jour et la nuit. Aussi lorsque je raconte tout ce qui m'est arrivé, ce n'est nullement dans le but de me plaindre ni parceque je pense que l'on aura de la pitié pour moi. Je constate simplement des faits, qui sont arrivés au dix-neuvième siècle qui, je le crois, pourront amuser, intéresser et instruire mes enfants et mes Lecteurs en général, et qui leur donneront une idée de ce que le public tolère dans un homme qui s'est conduit de la façon indigne dont Gounod s'est conduit envers tous ceux avec lesquels il a eu des relations d'afiaires (et quelquefois d'amitié) . . . C'est un avertissement que je donne au public ! . . . Gare aux Grands Hommes I
C'était écrit que je devais subir tout ce que j*ai subi. Je fus si malade pendant le mois de Février, le Vieux fut presqu'angélique ! Je le quittais pour la quatrième fois le 28 Février et fus absente pendant une semaine.
Les Carpeaux avaient été à Londres tout l'hiver ; Gounod et Carpeaux se lièrent d'amitié, et quand je suis revenue de Brighton, les deux ^^ grands hommes*^ s'étaient amusés à me complotter une "sur* prise" et Gounod me mena chez Carpeaux voir son buste presque terminé. Puisque j'avais été absente, et qu'il avait mangé plusieurs fois chez Carpeaux, il souffrait horriblement de son "yîrr chaud *^ de crampes et de spasmes dans l'estomac Je lui mis des fomentations bouillantes sur les intestins. L'eau était si chaude, elle m'emportait
l'amitié, 103
presque les ongles ! yusqtiau 20 Mars la paîx a régné. Alors, las de cet état pacifique, il commença ce jour là chez les Carpeaux à m'argumenter, à me chamailler —
« Nous sommes reTenns à la maison où j« trouvais Werrenrath que je priais de rester comme un espèce de paravent. Le Vieux dans l'humeur la plus diabolique. Il était terrible. J'ai été obligée de recevoir Paque, Harper, Colyns et sa femme, Wiener, Blagrove, Silas. Le Maître d'Hôtel de Maman qui a été avec nous 38 ans vint m'apporter un paquet d'Italie. Il est triste, il semble penser que je ne suis pas contente de le voir ! Je suis écrasée par le travail et par le Vieux qui me fait perdre tout mon temps : Ces étemelles querelles et argumentations à cause de rien sont plus que je ne puis supporter. Je fus obligée de quitter la table pendant le ëiner, je pleurais tant, il a fallu me coucher. J'ai tant vomi. Le Vieux si endurci. Je me sens briseHe cœur par ses ta(^uineries. " — (Ext. du Journal.)
"21 Mar8f Vendredi, Moi au lit toute la journée. Le Vieux aussi. Quelle perte de temps !" — (Ext du Journal.)
"24, Lundi, Grande conversation à cause de Jeawne. Dore. Polyeucte ! Carpier a écrit. Argumentations jusqu'à minuit," — (Ext. du Journal.)
*'2âf Mardi, Renversée par le Vieux de nouveau. Je deviens nerveuse et dyspeptique à l'entendre constamment se regimber contre et se plaindre du sort. Il accoucha d'une excellente lettre au 'chien de foOenee, * " — (Ext. du Journal. ) (Voir page 1 10 Les Lettres.)
Nous avons été un .peu plus tranquilles pendant quelques jours. Lrcs Barbiers étaient à Londres. Ils venaient tous les jours. Ils paraissaient beaucoup m'aimer. Le ** Grand Barbier'^ semblait comprendre et apprécier nos combinaisons commerciales, ce qui fut une grande cause de satisfaction pour Gounod. Nous lui avons montré tous les comptes, les livres, etc.
Madame Franceshi écrivait en même temps une lettre très-affectueuse pour dire que mon buste était enfin expédié ; cela augmentait sa bonne humeur.
** Enfin le 15 Avril, mon buste (soi-disant) arriva, mais Hélas ! Hélas ! il n'avait rien de commun avec la magnifique œuvre d'art que nous avions laissée à Paris. Nous craignons que le chien de faïence n'ait détruit l'original ! c'est une chose horrible ! "—(Ext. du J.)
Bon à mettre au coin d'une borne ! Gounod dit à qui voulut l'entendre que c'était sa femme qui avait détruit mon buste et que Franceschi avait laissé faire comme prix de ses faveurs. (Voyez page 122 Les Lettres.") Aussi Franceschi, à qui cela fut rapporté, me dit qu'il avait eu l'intention de venir à Londres ce battre en duel avec (jounod pour avoir osé dire cela. Il avait peur de Madame Gounod qui par vengeance de ce qu'il avait fait mon buste, lui avait fait perdre de bonnes pratiques. Comme alors il dit aujourd'hui que Gounod et sa femme sont des " cochohsi^ mais ils l'aident à avoir une belle clientèle que je ne saurais lui trouver — alors il n'ose pas prendre mon parti ouvertement.
Le 20 Avril, — Jean, inattendu, arriva pour ses vacances de Pâques; il s'était battu à coups de poings avec son aimable mère et avait planté là sa Maman. Gounod était aux anges. La visite dura quatre jours et se passa fort paisiblement (voir page 113 Les Lettres,)
Le ^f.— Gounod (qui pade avec extase de la musique ancienne, mais qui l'abomine) fit une chose qui le mettait toujours de mauvaise
humeur. Il ^*posa** pour aller écouter la musique d'un de ses *Uolosses de Vart,' Bach. On exécutait La Passion (St. Matthew) à la cathédrale de St. Paul. Cette musique Tassommait, il me rapporta, marqué d'injures, le programme (que je possède). Le lendemain il fut d'une humeur massacrante et me chicana sur le système de Royalty,
Le 27, — Il commença à être très-souffrant, le 28, le 2Ç, le jo, le i^ et le 2 Maiy il fut tout-à-fait malade et alité. Le j, il put se lever.
Le 9 Mai, — Le Vieux n*allait pas bien, It 10 il garda le lit toute la journée ; 2c 12 il allait un peu mieux, Ze 14 sa toux recommença, ^ 16 il toussait beaucoup. J 'envoyais demander au Dr. Hamilton de venir aussi le voir. Cela faisait trois médecins. « Ze 17 il ne quitta pas son lit, aussi, fe 18.
ie 19. — Le Vieux va im peu mieux.
Lt 20. — Le Vieux tousse beaucoup.
Le. 21. — Le Vieux crache toujours.
Le 22, — Moi, au lit toute la journée. Migraine.
Le 23. — ^Je cassais, je ne sais comment, la pointe d'or de la plume que le vieux m'avait donné il y a deux ans.
Le 24. — Le vieux et moi sommes sortis un peu au jardin.
Nous avons continués à être malades, tous les deux, jusqu'au 9 Juin. Je le cohduisais à Blackheath et je le laissais chez Madame Paterson (des amies de Madame Gounod) pour changement d'air, et moi je m'en allais à Hampstead Heath, du côté opposé à Blackheath.
Voilà la cifiquûme fois que je ^^ lâchais^* Gounod ! (et on prétend, rappelez le vous, que je le gardais à viu I) Ce changement d'air nous fit du bien; — au bout d'une semaine nous étions revenus à Tavistock House.
Le 2j yuin. — Il se mit dans une horrible colère, indigné à cause du procès Littleton qu'il venait de perdre (voir pp. 82-94 Les Affaires) Madame Paterson essayait de le calmer en disant, certes, tout ce que les personnes débitent ordinairement dans ce but et qui ne sert qu'à vous enrager davantage. Je ne voulais pas l'entendre dire de si horribles choses (comme je le lui ai entendu dire, du reste, que cette fois là.) J'ai quitté la chambre.
Id, il serait à propos de raconter l'anecdote suivante.
Gounod avait été condamné à 50 frs., (environ,) comme amende pour s'être servi du mot ^^ refait'* dans une lettre en parlant de Novello & Co., (Littleton) et les frais qui s'élevaient à ;^ii8 (près de 3000 frs.) Gounod, avec raison, se considérant injustement condamné, refusa de payer. Quand il parut devant le Juge, Lord Chief Justice Bovill, il répéta la même chose et déclara qu'il irait en prison plutôt que de payer une somme si injustement prélevée. Je l'encourageais hautement, car j'avais mon petit plan tout prêt. D'ailleurs j'avais prédit qu'on ne mettrait pas Gounod en prison. Après un délai de trois semaines je fis écrire par son avoué demander ce que cela signifiait. L'avoué de Littleton répondit qu'une dame était venue les payer de la part de Mr. Gounod et que l'aifaire était terminée. Nous ne l'avons pas cru un seul instant, car j'étais persuadée que Littleton aurait payé cinquante mille francs de sa poche plutôt que de donner à Gounod l'avantage du retentissement que cela aurait donné à l'affaire, si il eut été vingt-quatre heures en prison
l'amitié. 105
et p^ ce moyen soulever Tindignation du public contre les intrigues infâmes des grands éditeurs. On connaissait assez bien les éditeurs, et on aurait compris s^s peine, que quand un compositeur s'en plaint cela ne doit pas être sans raisons, aussi, si Gounod avait été en prison, j'aurais eu l'argent du public en vingt-quatre heures pour acquitter cette dette indigne; j'aurais annoncé un Concert pour payer ses frais. Il n'aurait pas été plus que cela en prison car nous aurions nous-mêmes payé la somme plutôt que de l'y laisser plus longtemps que la nuit J'étais donc tout-à-fait désappointée d'avoir manqué ce ** coup."
Lorsque mon mari et. moi- sommes allés à Paris pour la première représentation de Jeanne Darc au mois de Novembre de la même année, je racontais triomphalement cette histoire à Franteschi.
"Comment!" dit-il, **vous ne saviez pas que l'argent avait été " payé."' "Mais non," je lui répondis, "c'était le truc de Littleton !! " Il a feint d'être payé, puisque Gounod n'a pas voulu le payer ! " " Mais, si," insistait Franceschi, " il a été payé." " Mais, non, vous " dis-je ! " J'insistais encore plus fort, " il n'a pas été payé, je ne " l'aurais pas payé pour tout au monde avant d'avoir tiré parti de la " belle réclame que cela aurait fait à Gounod d'aller en prison — seule- •* ment une heure m'aurait suffit — mais il y aurait été ! ! ! Pensez donc, " Franceschi, comme les journaux auraient fait des histoires ! Tout =* le monde aurait bien su que Gounod avait été mis ^n prison pour •* avoir été volé par un Editeur Anglais ; tout le monde aurait couru " pour le voir — ce pauvre martyr ! Vous pensez que c'est le mérite " qui attire, le mérite qui remplit vos poches 1 Hélas ! J'ai appris " tout autrement, ce ne sont que les absurdités et les réclames qu'on ^* recherche. N'importe ce qui est affiché, partout on en parlera ^* beaucoup et on la croira nécessaire à l'existence, témoins la Liberté^ '* rEgalitéy la Fraternité, affichées partout comme des objets perdus " et qui coûtent beaucoup d'argent quoique le sens-commun vous ** dit que ce sont trois choses qui tfont jamais été, qui ne sont pas, " et qui ne seront jamais. Mais les mots sont bien en évidence " partout, on croit alors pouvoir en obtenir la réalité." " Mon Dieu," dit Franceschi, " quelle femme ! Elle ne veut rien écouter ; en cela " vous avez raison. Je ne le discute pas ; mais, moi, Franceschi, je " vous dit que l'argent a été payé ! " Je haussais les épaules — ** Vous croyez que je vous mentirais. Je vous jure que nous ne " l'avons pas payé ! " " Je le sais bien," dit Franceschi, " puisque *' c'est Madame Zimmerman qui- l'a payé ; êtes vous persuadée ! " Enfin! . . . Madame Hortense Zimmerman, sa belle-mère ! " . . . C'est moi qui suis tombée de mon haut ! C'est moi qui étais furieuse ! embarassée ! Gounod avait formellement défendu à sa femme de payer, et lui avait juré que si elle payait, Jamais, oh ! mais jamais il il ne remettrait les pieds chez elle. " Mon Dieu ! que je regrette, ** Franceschi, de savoir cela. Voilà une cachotterie que je serais ** forcée de faire à Gounod, car je ne sais pas ce qu'il ferait si il " savait que sa belle-mère avait fait cela. Oubliez que vous me ** l'avez dit. Jamais je n'oserais le lui dire ! " . . . . Je n'en ai jamais parlé à mon mari. Il ignore jusqu'à ce jour la vérité ; mais
Gounod semblait quelquefois éprouver tant de rancune contre moi pour des cachotteries que je lui faisais pendant quelques jours, dans le but, si je le voyais mal disposé, d'éviter des scènes, que je n'osais pas me risquer à garder celle-ci. Je lui dis donc un jour quand il était de très-bonne humeur. " Mon petit Vieux, j'ai un grand secret *' à te dire, mais quand je te l'aurais dit, tu me jures d'avance que ce " sera pendant toute l'éternité comme si je ne te l'avais pas dit et " comme si tu ne le savais pas ! " Il me le jura, tout curieux de savoir le grand secret. — Il fut furieux et ne voulait plus tenir' sa promesse — mais je parvins à le calmer et l'affaire resta un secret profond entre nous deux.
Voulez -vous bien le croire, que, Gounod, une fois revenu en France, releva cette affaire. Il la retourna contre moi, insinuant je ne sais plus quel conte extraordinaire; j'avais, disait-il, 'partagé avec Littleton les 3000 francs de sa belle-mère et je m'étais entendue avec Littleton depuis le commencement pour lui faire faire un procès, lui faire perdre de l'argent, le faire tourner en ridicule, etc., etc., etc. Des idées tellement extravagantes, qu'il me semble curieux que qui que ce soit au monde puisse croire un mot de ce qu'il dit sur mon compte !
Gounod m'avait promis qu'il ne dévoilerait jamais que je lui avait fait cette confidence que d'ailleurs je ne lui avais faite que dans son intérêt et celui de sa famille. Il faut vous rappeler que dans ce temps là je croyais que Gounod était très-entêté et qu'il tenait à garder sa parole et ses promesses. Je craignais que le paiement de cette somme par sa famille aurait élargi la brèche entre eux,* c'est pour l'éviter que je m'y suis prise comme je l'ai fait, afin qu'il ne put pas s'en servir comme une raison de plus pour ne pas retourner chez lui. J'en reviens donc au 23 Juin 1873. Je fus tellement bouleversée de la scène que Gounod avait fait chez les Patersons que je pleurais encore beaucoup, mais 'mon mari s'était fait une telle fête de m'accompagner. au Albert Hall ce soir là voir la réception du Shah de Perse, que, malgré ma migraine, nous y sommes allés. Conséquence . tout le jour suivant malade au lit, je ne pus me lever que pour diner.
Mon mari qui, toute sa vie, avait été d'un caractère sombre et d'un tempérament triste dûs à une affection du foie, devait, je crois, se ressentir aussi beaucoup de ses orages incessants; mais, fi paraissait être, comme moi, inconscient de la cause qui empirait ces symptômes et endurait tout avec un stoïcisme étonnant Quelquefois, je me disais que si Gounod rendait mon mari malade comme il me rendait malade je n'aurai? pas enduré que Gounod resta deux heures chez moi ; je l'aurais bien vite mis à la porte !
Nous étions embêtés par beaucoup de personnes ; il y avait Polés, qui, pieu merci, est mort à l'hôpital depuis, un aventurier très-habile qui tracassait Gounod avec des offres de toutes sortes d'éditeurs qui m'aboutissaient à rien, WerrenratTi qui ne travaillait pas, Naudin qui me prenait mes bijoux, Maurin, agent dé Rivière qui nous offrait
* Un hasard aurait pu le lui révéler.
l'amitié. 107
n'importe quoi pour que je chante aux Concerts de Covent Garden, Madame Franchi, Valdec, Blanche Parèdès, etc. Fièvre de terminer Jeanne Darc et puis une foule d'ennuis incidentels qui causaient constamment un dérangement d'équilibre. Je n'en finirais pas si je ' racontais le tout en détail, ou même si je parlais de tout sans en donner les détails. . . . Aimée Desclée était à Londres' où elle faisait fureur. Elle adorait Gounod et lui faisait une cour que moi, bien sûr, je ne lui ai jamais iaite ! C'était une charmante fiÙe, nous l'aimions beaucoup.
Elle* quittait Londres ; nous sommes allés après avoir chanté à un concert lui faire notre visite d'adieux. Elle dinait dans le jardin seule avec un ami; elle nous pria si fort de rester, que, quoique mon mari nous attendait, nous n'avons pas pu le lui refuser : j'envoyais donc la voiture avec un billet de ma part à mon mari lui dire où nous étions, de m'jenvoyer une robe de chambre (j'étais en grande toilette) et de dire que si on avait absolument besoin de moi ou de Gounod pour une cause ou autre, de donner notre adresse. C'était le 9 Juillet et le temps était superbe. Pendant que nous étions à diner, on sonna à la porte du jardin et la bonne vint dire que c'était un jeune homme de Paris qui demandait Mr. Gounod. On le pria de donner son nom ; il envoya sa carte, If, Noble^ de la part de Régnier, . Gounod fut enchanté " Un ami, un élève de Régnier, qu'il entre ! " Alors apparut devant nous un jeune homme, un Américain du Nord avec le vrai accent Yankee, qui était haut de sept pieds environ. Très-mince, avec une figure sans 'barbe et une chevelure noire crépue et désordonnée. Il me faisait l'effet d'un tnanche à balai. Gounod et le reste de la compagnie le reçurent fort gracieusement. Il devait avoir besoin d'être mis à son aise, un pauvre garçon avec un cou, des bras, et des jambes si longues que les siennes. Eh bien ! on se trompait. Monsieur était d'une assurance charmante, d'une vanité superbe, l'opinion et l'estime qu'il entretenait pour ses talents et sa personne étaient vraiment consolants. Gounod qui est très-moqueur (quand cela lui prend), se mit à le narguer, et me mettait, moi, sur des épines ; je craignais tant que le jeune homme ne s'en aperçut ; et puis Gounod me déplaisait Je ne le trouvai pas charitable de se moquer d'un jeune homme qui venait, .sensément, lui ^^demander des conseils " (comme le disait Régnier). Noble disait qu'il aller débuter dans Hamlet, mais qu'une difficulté sérieuse pour lui était de trouver une scène assez grande qui fut appropriée à ses moyens. ** Voyons " lui disait Gounod. " La salle de Covent Garden serait-elle assez vaste?" . . . '*Non," répondait Noble, "Ce n'est pas encore le Tli^éatre qu'il me faudrait." ... Il finit par avouer qu'aucun théâtre du monde n'était digne de lui et qu'on devrait lui bâtir un Edifice à Londres ! Je crois même qu'il pensait que Gounod était capable de se mettre à la tête d'une souscription pour lui en bâtir un digne de son génie (tellement Gounod le blaguait bien) I *' Voyez-moi ça 1 " disait Gounod, feignant l'extase, "Voyez I si ce n'est pas tout-à-fait une forme comme on en voit sur les bas- reliefs Grecs ! — une tête de Théocrite !" ... Je ne sais pas tout ce qu'il ne trouvait pas. Malgré qu'il était très-drôle et que j'aurais ris de bon cœur, je me sentais
inquiète. "Oh non [" je disais, "Monsieur, pour vous rompre à la scène, n'importe le talent que vous auriez, il faudrait que vous commenciez sur des petits théâtres de province ; apprendre à faire usage de vos bras et de vos jambes ! " surtout, je pensais, quand on est fait comme lui ; comme une sauterelle !
Au bout d'une heure le Monsieur fit ses adieux, il passait seulement par Londres, en route pour New York et allait tout droit à Euston Square Station; le ^^hansom'' l'attendait Gounod l'accompagna jusqu'à la rue et revint après que la voiture avait emporté "Théocrite." Aimée Désciée et moi nous éclations de rire; et je reprochais Gounod en riant d'avoir aidé à plonger ce pauvre jeune homme plus profondément dans l'océan de sa vanité et de sa complaisance inouïe de lui-même. La soirée fut charmante et nous sommes revenus à la maison gais et heureux. Avant de descendre déjeuner le matin suivant je racontais à mon mari tout ce qui c'était passé et la façon dont Gounod s'était moqué de " Théocrite" . . .
Gounod s'était éveillé ce jour là dans son humeur la plus enjouée ; à déjeuner la conversation, était des plus agréables. Soudain, nous entendons sonner fort à la porte; le domestique vint dire qu'un " cabman " (cocher) est là. " Je ne sors pas," dit mon mari " cela doit être pour les voisins à droite." Le domestique sortit et rentra. "Non Monsieur, c'est bien pour ici; le cocher demande à parler au maître de la maison ! "
Mon mari sortit, sa serviette à la main; en peu de minutes, la figure très-rembrunie, il rentre au salon: "Réellement, mon vieux'' dit il en s'adressant à Gounod très-froidement mais très -poliment, " c'est insupportable ! Le cocher vient demander que vous lui payiez la course du jeune homme qui est allé vous trouver hier au soir chez M"*. Désciée!" — Gounod. "Moi! payer la course de ce jeune homme ! Et pourquoi ? "—Mon Mark " Il vous prend pour son père ! " — Gounod. " Comment, son père ! qu'est-ce que c'est que cette histoire là ! " — Mon Marl " Il dit que vous l'avez quitté avec tant d'affection, que vous l'avez embrassé sur les deux joues, qu'il vous prend naturellement pour son père, et, puisque ce Monsieur l'a planté là, à la station, sans lui payer ses courses qui sont de sept ' shillings et sixpencéj et est parti par le train, qu'il s'attend, en conséquence, à ce que le pïre paie les dettes du fils ! Voilà, mon vieux, ce que c'est que d'embrasser tout le monde ; voilà ce que vous vous attirez; maintenant, après vous être tant moqué de ce Monsieur, je m'étonne bien que vous ayez pris la peine de lui démontrer tant de tendresse ; avec nos idées Anglaises cela ne. va pas du tout et nous appelerions tout bonnement cela de la blague ! " (humbug.)
Gounod. — "Comment! vous m'insultez, vous m'appeliez un blagueur ! "
Mon Marl — "Je ne vous insulte pas, et je ne dis pas que vous êtes un blagueur."
Gounod. — "Mais dire que je blague ou que je suis un blagueur c'est absolument la même chose ! "
Mon Marl — -"Enfin ! il n'y a pas lieu de se fâcher. Voulez-vous payer la course ? Oui ou Non ?"
l'amitié. 109
GouNOD. — " Non, mille fois non ! **
Mon mari est sorti; alors Gounod se tourna vers moi qui pendant cette scène pinçait mes lèvres ensemble pour ne pas rire. "Ah! c'est toi, scélérate, sacrée hypocrite, qui es allée me trahir auprès de ton mari; c'est toi, sacrée hypocrite, qui lui as dit que je m'étais moqué de Théocrite. A l'avenir je serais sur mes gardes devant toi — aller tout répéter comme tu le fais à ton mari, médire sur mon compte, me faire insulter par ce gendarme qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre; c'est toi, je te connais! c'est insupportable, c'est infâme ! c'est à ne pas y tenir. Blagueur î moi, Gounod blagueur. Moi qui suis la franchise, la conscience, le scrupule en personne. Es-tu assez fausse, assez en dessous — assez." . . .
Moi. — " Je te supplie ne te fâche pas avec moi, je lui ai raconté l'histoire d'hier soir tout naturellement. Savais-je moi que ce maudit cocher allait venir; est-ce que je savais que tu avais embrassé Théocrite ! "
Gounod. — "Tais-toi, n'ajoute pas le mensonge; tu t'es moquée de moi avec ton mari; tu lui racontes tout ce que je fais, tout, ce que je dis : c'est un système d'espionnage perpétuel, je ne le supporterais pas, je me jeterais plutôt à l'eau."
Sur quoi il sortit de la chambre me laissant seule ; assez rassurée sur son sort. Mon mari, je le savais, était en parlementaires avec le cocher sur la porte, et, pour sûr, ne le laisserait pas sortir. Il serait allé faire une scène au cocher — cela ne m'inquiétait pas. Je riais plutôt, car la farce était bonne. . . .
Mon mari revenu, je lui dis *' Et le Vieux? " Mon Mari, " Il a monté les escaliers quatre à quatre ! " Moi, " Dieu merci, il est alors allé travailler tranquillement." Et nous restions bien contents à finir notre déjeuner ensemble, à lire les journaux, à nous entretenir du vieux, de ses habitudes extraordinaires et de la fureur dans laquelle il était entré avec moi tout-de-suite que mon mari avait tourné le dos. "Aussi, Harry," lui dis-je, "ne me quittes pas ce matin, restes avec moi pour me protéger, je ne veux pas monter ce matin, il recommencera son bougonnage et me rendra malade!" . . Notre bonheur ne fut pas de longue durée ; vingt minutes après, Gounod rentra dans le salon. Il s'était complètement rhabillé. Il avait mis son pantalon le plus beau, son gilet neuf, son frac noir, ses plus jolis souliers, ses bas rouges, une chemise fraîche et blanche, un foulard noif, les bouts très-soigneusement noués, et il avait sur la tête son fez Algérien. Sous le bras il portait du papier à musique. Il entra cérémonieusement comme une personne qui craint d'être indiscrète. Il s'approcha de la table où nous étions encore à déjeuner, il se mit en face de mon mari, ôta son fez et lui fit un grand salaam. "Monsieur," lui dit-il lentement, "j'ai réfléchi qu'il doit être aussi désagréable pour vous d'avoir un * blagueur ' dans votre maison qu'il est pour moi d'y rester. J'ai l'honneur de vous saluer.'' Il remit son fez sur la tête — moi, il ne me lança pas même un coùp-d'œil — il s'achemina lentement, avec une dignité sans pareille, vers la porte — mes larmes commençaient à couler, je joignais les mains, et je regardais mon mari de la manière la plus suppliante. Mon mari
comprit, il se lança vers la porte du salon, il se tourna vers Gounod, le dos contre la porte, il fixa sur lui des yeux étincelants, il dit. **Vous ne sortirez pas!" Gounod, "Aujourd'hui je suis prisonnier, l'autre jour j'ai été ramené par vous par le bras devant tout Londres, une autre fois j'étais gourmand, une autre fois j'étais menteur! aujourd'hui je suis blagueur. Il ne peut vous être agréable d'avoir une personne qui a tous ses défauts là chez vous ; veuillez donc, je vous prie, m'ouvrir la porte F" Mon Mari, " Voyons, mon cher Vieux, qu'est-ce qui vous a pris ce matin ? Regardez Mimi qui pleure, pourquoi nous faites-vous tant de chagrin?" et mon mari s'approcha de Gounod qui le prit dans ses bras et le serra de toutes ses forces en pleurant . " Oh ! mon cher Harry, que je suis vilain, que je suis méchant, je suis toujours à faire pleurer ma pauvre petite mère, à la rendre malade ! " et il sanglotait — moi je sanglotait de mon coté ! " Mon Dieu ! " dit mon mari épouvanté '* le Vieux se trouve mal ! ! ! " Il le retint dans ses bras, juste à temps pour l'empêcher de tomber, et l'étendit sur le canapé tout de son long. Mon mari lui a desserré la ceinture, la cravate, lui tamponnait la fîgure avec de l'eau, moi et lui nous avions pris des éventails et lui donnions tout l'air possible. Au bout de quelques minutes, les larmes sous ses paupières se mirent à couler, et il soupira, " Mimi, tu me pardonnes ! " **Oui, mon petit vieux, oui! oui! oui! cent fois oui!" Lui, "Harry, vous n'êtes pas en colère contre moi ! " Mon Mari, " Non, mon vieux, non, jamais." Le Pauvre Vieux nous tenaient les mains. " Que Dieu vous bénisse, mes enfants, vous êtes des anges gardiens pour moi ! " Alors il m'embrassait, je l'embrassais ; voyant que la Paix était tout-à-fait rétablie, mon mari dit: "Alors, vous voilà contents, il faut que je sorte; adieu, mon Vieux, adieu, ma chérie, et prends bien soin du Vieux, donne lui ses médecines régulièrement, fais le promener, et si vous êtes sages je vous rapporterais des petits cadeaux." Souvent mon mari, quand il rentrait, nous rapportait des petits bibelots. Après que mon mari fut parti, je demandais à Gounod qui restait bien fatigué et couché sur le sofa. " Dis-moi, que pensais-tu donc faire?" (Il commençait à rire de sa propfe mauvaise humeur.) "Je ne sais pas, je voulais à tout prix aller rager dehors ! " " Mais enfin, tu emportais du papier à musique et des notes, tu as eu une idée quelconque; oîi allais-tu?" "Eh bien, Mimi, je te l'avoue, je voulais passer toute la journée dans le chemin de fer souterrain ! et noter en route des pensées musicales, qui je pense me seraient venues." Sur quoi je l'embrassais en riant de plus belle en lui disant " Drôle de petit Vieux — ^Va ! " . . .
Tout alla sur des roulettes jusqu'au 17 Juillet Ce jour là Jean Gounod arriva passer ses vacances, et la description que j'en fais dans mon journal n'est pas flatteuse, ''J^mu est aussi maussade et contrariant qi^une sorcière. Il fronce les sourcils^ est blasé et ressemble à son aimable Maman,^* iç yuillet. " ^ean odieux,** Pourtant, il n'y eut pas un mot entre moi et le Vieux jusqu'au 16 Août, Du reste j'ai remarqué, depuis la scène de Théocrite, que Gounod décidément était devenu moins taquin pour moi Jean, pendant ce mois, avait été insupportable, le p^re et le fils s'étaient chamaillés inceësamment. Il y
L'AMITli. 111
€ut une si belle querelle un jour qu'il faut absolument que je vous amuse un peu en la racontant ici.
C'était le ç Août; après le lunch, Gounod et Jean causaient ensemble et moi j'avais à faire, je me dérangeais de temps en temps ; je n'ai donc pas entendu tout le commencement de la dispute. Gounod se posait quelquefois en homme humble (mais grand) qui peut écouter ^t accepter même les conseils des enfants^ car ^^ Notre Seigneur a dit " (voilà la thèse) et Jean souvent donnait des conseils à son père ! ! ! Son père prenait cela en bonne part jusqu'à ce que j'entendais ces mots : " Conviens, mon petit père, que tu n'avais pas besoin d'embrasser
Madame X et qu'il est tout naturel que cela n'ait pas plu à
Maman." " Voyons, mon fils," disait Gounod, " tu ne vas pas avoir le toupet de soutenir ta mère en cette circonstance là, petit insolent !" ^'Crotte I" répond son fils, "après tout, je m'en fiche, embrasse la sur son c si cela peut te faire plaisir !"
Gounod éclata comme un tonnerre; il répéta le mot qu'on ne peut pas écrire — "Où diable cet enfant va-t-il apprendre des mots pareils !" Jean avait -quitté le salon et s'était esquivé en haut " Est-il assez malhonnête,' assez mal élevé ! C'est tout le portrait de son infernale mère ! Quel enfant infernal I ma pauvre Mimi, dis-moi, as-tu jamais entendu un enfant parler ainsi à son père? . . . Mais, c'est la dernière fois qu'il me parlera ainsi ... La dernière, entends-tu ! Il restera dans sa chambre et il n'en sortira pas pendant deux jours; on lui portera du pain et de l'eau. Je jure que voilà ce qui va lui arriver."
"Si j'étais toi, mon Vieux, je n'en ferais rien. Il est trop tard pour corriger Jean. Il se corrigera de lui-même plus tard ou pas du tout Je te conseilles de laisser passer la, chose, si tu le punis, il ne t'écoutera pas, et si tu n'es pas obéi, tu comprends c'est se faire moquer inutilement de toi-même par ton propre enfant Crois-moi, ne te mets pas dans cette position là ! " Paroles inutiles ! Gounod était prêt à se fâcher avec moi parcequ-il disaitf que je plaidais pour Jean. ^* Pas du tout ! je ne plaide pas pour Jean, mais je te préviens de ce qui arrivera." Gounod, ferme et résolu, quitta aussitôt le salon, nous montions les escaliers, Gounod jurant de se faire obéir et de prouver qu'il savait se fair^ obéir. Arrivés en haut près de la porte de la chambre de travail où nous devinions que Jean était, Gounod hésita et me dit "Qu'est-ce donc que j'avais dit que je lui dirais?" Je souriais, " Tu feras mieux de ne rien dire !" "Mais si," dit Gounod j'avais dit qu'il garderait sa chambre huit jours, n'est ce pas?'^ Moi, " Deux jour§ !" Lui, " Deux jours, c'est vrai !" Il ouvrit la porte. Jean s'amusait avec ses pinceaux et sa boîte de couleurs. "Allez dans votre chambre. Monsieur," dit, avec majesté, Gounod, " et vous n'en sortirez point pendant deux jours. Je vous l'ordonne," et il alla s'asseoir à son bureau. Jean se leva immédiatement, mit ses pinceaux et ses couleurs en ordre dans la boîte avec beaucoup de calme et de soin, et sortit de la chambre. Gounod me lança un regard qui voulait dire " Tu vois ! mon fils m'obéit !" "Ah ! ouiche ! je t'en souhaite !" J'entendais Jean dégringoler les escaliers avec la rapidité de l'éclair et la porte de devant se refermer sur lui ! Gounod avait entendu aussi; il partit comme une- bombe et du haut du carré
cria à Jean avec une voix de tonnerre de revenir, en jurant »tous les sacres mille tonnerres de Dieu^ etc., qu*il y a dans le calendrier ! Mais^ Jean avait déjà, je suis sûre, tourné le coin du Square ! Jean était bel et bien parti ; Gounod dans une fureur blême se remit alors à son bureau et écrivit la pièce de vers qui se trouve page 275, Les Lettres. N.B. — Dans ce volufne là il y a une erreur dans la date. C^est le ^ et non le 12 Août que cette scène se passa.
Nous n'avons pas revu M. Jean de la journée. Gk)unod et moi sommes allés passer la Soirée à Egyptian Hall. Quand il revit Jean le lendemain, il suivit mes conseils et ne parla plus de ce qui c'était passé.
Jean, Gounod et moi passions souvent les soirées à jouer au whist à trois. Je prenais le Mort, Gounod et son fils étaient partenaires. Ni Tun ni Tautre avait la première idée du jeu ; en vain j'expliquais qu'il fallait que celui à gauche du mort joue dans les cartes fortes et celui à droite dans les cartes faibles du mort, il leur paraissait impossible de comprendre cela. Je joue bien, de sorte que, quoique je tiennes de très-mauvaises cartes, je gagnai quelquefois un point dans le rubber. Jean se plaignait, bou gonnant, jurant, pestant, et Gounod n'était pas content non plus, mais, il faut le dire, je n'ai jamais entendu dire un mot grossier à. Gounod. Excepté le mot ^^ sacré^^ il ne jurait que quand il était tout-à-fait hors 'de lui. Jean donc ne tenait pas cela de son père. J'en reviens au lô Août, 1873. Nous jouions, nous trois au whist. Gounod et Jean avaient eu des. cartes superbes (nous ne marquions jamais les honneurs) et le rubber avait duré trois quarts-d'heurè. J'avais enfin fini par gagner juste un point. Jean était furieux, Gounod accablé, mais supportant ses malheurs gaiement. ... Je me donnais les cartes le tour suivant, et quand j'étalais mon Mort (qui était superbe) sur la table, Gounod me dit '* Tu ne vas pas dire " cette fois ci, que tu as de mauvaises cartes !" "Mon Dieu ! mon " Vieux, n'est-ce-pas, tu ne ve!;ix pas commencer à devenir grognon " comme Jean." Gounod, " On ne peut pas te dire deux mots " maintenant sans que tu n'accuses le monde d'être grognon. Je te " prie de croire que tu peux avoir l'air aussi désagréable et renfrognée " que les autres." Moi, " Hè bien, oui. Je suis renfrognée. Jean " est si grossier." Sur quoi Gounod se leva de la table subitement et dit "Voilà maintenant que vous dites que nous sommes aussi " grossiers l'un que l'autre." Moi, "Je n'ai rien dit de la sorte, j'ai " dit que Jean était grossier, puisque toi tu étais de parfaite bonne " humeur, et que tu n'as pas dit un seul mot grossier, comment aurais- " je pu le dire?" Lui, "Vous l'avez dit, vous avez dit le mot gros- ^' sier." Moi, "Je n'ai pas dit autre chose que de te prier de ne " pas devenir grognon comme Jean!" Lui, "Tu as dit que nous " étions aussi grossiers l'un que l'autre 1" Moi, " Rien de la sorte — *' puisque tu n'as rien dit de grossier, comment veux-tu que je t'aie " dit que tu étais grossier. J'ai dit grognon,*' Lui, " Tu as dit gros- " sier, tu n'as pas parlé de grognon !" Moi, "C'est que tu es si accablé " parceque tu n'as pas gagné le " rubber i* tu as entendu de travers !" Je prenais la chose tout-à-fait en riant, et ne m'étais pas aperçue que le Vieux était réellement hors de lui ; je calculais mon jeu et quand je
suis absorbée dans une idée, je n'ai pas de place pour deux. Le jeu, surtout, m'absorbe complètemeûL Je dis : ** Joue donc, Jean ! *' Jean était à ma gauche.
Lui, ** Je ne joue plus, si tu n'avoues pas que Ju as dit le mot " grossier/ " Moi, " J'ai dit le mot G . R . O . G . N . O . N . ce qui " qui est un mot de la langue Française qui se prononce Grognon I " Lui, "Et moi je soutiens, et je jure sur mon âme et conscience que tu as dit le mot Français G.R.O.S.S.I.E.R. qui se " prononce Grossier^ Moi, "Ah ! tu as entendu G.R.O.S.S.I.E.R. " je ne le conteste pas, mais moi j'ai dit G. R. O. G. N.O. N ! " . . . ** Lui, " Alors tu conviens que tu as peut-être dit Grossier^ Moi, *' Je ne conviens de rifen de la sorte, mais je crois que tu as entendu ** grossier. Je conviens de cela ! " Lui, "Alors tu conviens qu'il est '* possible que tu te trompes et que tu aies dit grossier.** . Moi, "Pas " du t;out ; je suis intimement convaincue que j'ai dit que Jean est *^ grossier, ce qu'il l'est, bien certainement, maià de toi il ne me serait " jamais venu à l'esprit de dire que tu étais grossier vu que ce n'est ** pas là ton défaut." Lui, " Mai» puisque je Tai entendu de mes "deux oreilles!" Moi, "Eh-bien, tu l'as entendu!" Lm, "Alors ** c'est que tu l'as dit ! " Moi, " Enfin, ne peux-tu pas être satisfait " avec cela; je conviens que tu Tas entendu." Lui, " Moi je veux *' que tu confesses la vérité ; je ne sais pas pourquoi tu te donnerais '* tant de peine à mentir ! " Moi, " Cela me serait bien égal d'en " convenir si je l'avais dit, ou si je pensais l'avoir dit, mais je suis si " sûre du contraire que je mentirais si je disais que j'avais dit le mot " Grossier quand je suis si convaincue d'avoir dit le mot Grognon,'* Lui, "Tu es singulière quelquefois!" Moi, "C'est toi qui est " singulier, je t'affirme que tu n'as pas été grossier y que je n'ai pu " penser que tu étais grossier, que je n'ai pas eu l'intention de le dire, " que par conséquent je ne Tai pas dit, que je conviens que tu ne mens pas puisque je te dis que je crois que tu as cru entendre le mot grossier; cela m'est égal, et je ne cornprends pas que tu te disputes pour si peu de chose ; je te demandes pardon pour le mot grossier que tu as entendu — voilà tout. Rassieds-toi et continuons le jeu!" Gbunod jeta ?a main (son jeu) sur la table avec fracas, et en faisant tout sauter sur la table. "Je ne jouerais plus avec une Menteuse comme toi! "Alors je me suis fâchée; je me suis levée, je l'ai regardé fixement et je lui ai dit très-tranquillement: " Tu sais que je liai pas dit grossier!** Sur quoi, mon Gounod est sorti du^alon en fermant la porte avec violence, nous laissant, moi et Jean, seuls. Jean riait à gorge déployée. Et je lui dis, indignée, " C'est tout de ta faute, petit mal-élevé." ... Je rangeais les cartes, et, suivie de Jean, qui avait entendu comme moi, je montais les escaliers pour aller rejoindre le Vieux rageur. Il n'était pas dans notre chambre de travail, il était dans la sienne. J'allais ouvrir la porte. Elle était fermée à clef. Moi, bien contente, je ne perdais pas un moment pour me réfugier dans la mienne, je me déshabillais pour la nuit, je faisais ma toilette nocturne. Voilà que j'entends la double porte de ma chambre s'ouvrir; je savais que c'était Gounod. "On n'entre pas!" je crie. J'entends une espèce de rugissement de bœuf — la
porte se referme. "Mon Dieu! protégez-moi," je me disais, **ila rintentioQ de continuer la discussion ! '' Je me dépêchais d'éteindre le gaz, de me glisser dans mon lit, bien déterminée à ne plus répondre un seul mot et à feindre le sommeil le plus profond. Cinq minutes s'écoulèrent — la première porte s'ouvrit; on frappa à la seconde. Pas un mot ! on ouvre. C'étaient Gounod et Jean ! Le ton de Gounod était celui du triomphe. ** Je viens seulement te dire que Jean a entendu exactement comme moi et que c'est le mot grossier" ç^Q tu as dit." "Moi, "Et moi je viens exactement vous dire à tous les deux que je vous prie de sortir de ma chambre ; et quant à Jean il sait parfaitement qu'il ment, quoique tu ne le saches peut-être pas; tout ce que je puis vous dire. est qu'il ne restera plus dans cette maison, que demain vous lui chercherez un appartement et que nous serons alors plus tranquilles! Tput cela me tue!" Gounod, "Alors tu me chasses!" "Tu feras comme tu voudras. Débrouillez-vous comme vous l'entendrez. Sortez d'ici et laissez moii dormir ! " Gounod continua à rabâcher que j'étais menteuse, -que je le chassais, lui et son fîls-^mais cela m'était égal, qu'ils s'en aillent au diable tous les deux. J'en étais lasse, lasse, ïasse ! Ne pouvant obtenir de moi aucune réponse, malgré ses larmes qui entrecoupaient sa voix à l'idée d'être " chassé " et d'être " trouve mort sur le seuil de ma porte^^ il partit d'un pas désolé, et moi, mon cœur battait à se rompre de l'entendre pleurer; mais je me disais: " Courage, ma fille, c'est mieux comme cela !" Je faisais mon possible pour ni'endormir. Impossible ! Les heures se passaient, * je n'entendais plus rien. Enfin mes portes se rouvrent — c'était mon mari (Mr. " Couche-tard*^ comme l'appelait Gounod), qui était rentré. "Dors tu?" "Mais non!" lui dis-je, "je n'ai pas fermé l'œil." Mon Mari, "Qu'a-t-il donc, le Vieux? Il est dans sa chambre avec Jean, sanglotant tous les deux ! Gounod a fait sa malle, il est habillé pour le voyage ! Tu n'as jamais vu quelquechose de plus pitoyable. Qu'est ce qu'il y a ? Il dit que tu l'as chassé."
Je racontais l'histoire, telle qu'elle s'était passée et même bien plus longuement qu'ici, car il y a bien des petits détails que j'y passe. Mon mari et moi avions essayé de tout avec Jean ; pendant des journées entières nous ne lui parlions pas — on lui défendait de se mêler des enfants (nous étions pourtant loin de nous douter de ce qui se passait) Werrenrath, Freemantle, le père Rawlings s'en plaignaient ; mais je n'ai rien compris, excepté qu'il était taquin, menteur et insupportable, et qu'il ne voulait pas laisser à Freemantle, qui dormait dans la même chambre, la paix. Il m'amadouait même en emmenant promener avec lui un joli petit blond de cinq ans, un de mes élèves que j'appelais le Bébé qu'il prenait constamment avec lui. Je lui trouvais donc de bons côtés et des circonstances atténuantes. // aimait lès enfants! If Depuis lors, obligée de savoir beaucoup de choses, dont, je suis sûre, pas une dame Anglaise, dans un million, n'a jamais entendu parler, j'ai compris et apprécié la complaisance et la bonté de Mr. Jean Gounod pour cet enfant. Il était, d'ailleurs, d'une familiarité révoltante pour tout le monde. Avec Freemantle, les Rawlings, les jeunes filles qui venaient à ma classe tous les matins, et j'avais
déjà plusieurs fois dit à son père que ce ne serait pas possible pour nous de rester à Tavistock House quand Jean reviendrait pasçer ses vacances — que nous serions obligés d'aller les passer au bord de la mer ou à la campagne afm d'éviter toutes les difficultés journalières dans la maison occasionnées par ce garçon diabolique. . . . Gounod en voyait la nécessité aussi bien que nous, et ce fut la dernière fois que Jean mit les pieds à Tavistock House. Mon mari trouvait que j'avais tout à fait raison. . . . "Mais il ne s'agit pas de tout cela, il " faut te lever absolument et aller consoler le Vieux, il n'ose pas venir *' chez toi J il est comme hébété, il a les yeux hagards, il fait pitié ; " il ne dit qu'une seule chose * Elle m'a chassé !' — quant à Jean il " sanglote également et on ne lui tire pas un mot!" "Moi! me " lever, vraiment non, j'en suis fatiguée, lasse; si tu étais avec eux ^' toute la sainte journée comme je le suis, tu verrais la patience qui " té resterait." Mon mari, " Mais tu ne peux pas le laisser comme ." cela toute la nuit." (Il était minuit et demi.) Moi, " Moi, je ne " veux pas le voir; je veux dgrmir, dis-lui toi-même de se coucher, ^' déshabilles-le et mets-le dans son lit." Mon mari, me quitta alors, il revint bientôt. " Viens donc, il ne m'entend plus, il est comme " une pierre. Il semble paralysé, voyons ! ne sois pas cruelle, lèves- ** toi, je t'en supplie." D'assez mauvaise grâce je me levais et je passais ma robe de chambre. Nx)us sommes allés trouver le Vieux — Pauvre Vieux, il était l'emblème de la désolation ! Il avait tiré mon ' gros bonnet de loutre sur les oreilles, il avait son gros pardessus d'hiver (il faisait très-beau et chaud — 16 Août, 1873) il tenait son petit sac de voyage à la main, il avait ses pantalons chauds, ses gros souliers, il était assis sur son lit les jambes pendantes. Il n'écoutait pas Jean non plus qui sanglotait sur la malle; jamais on n'avait vu deux êtres plus prçfondément malheureux! J'étais toujours si indignée avec Jean que mon cœur restait endurci. Je dis donc au Vieux "jQu'est-cé que tu fais là?" d'un ton sec. Pauvre Vieux! il se cramponna après moi comme un enfant se cramponne après les» jupes de sa mère. ^^Oh/ Mi-mi 1^^ il sanglotait ^Uu-m* as-ckas-s'e ! tu-aschas-sk-ton-pau-vre- Vieux, Tu rCau-ras-pas-ce-cou-rci-ge T^ Moi, "Ce n'est pas toi que je chasse, c'est Jean ; , tu le sais, il n'est pas supportable !" Alors Jean demandait son pardon par pitié pour son père avec des larmes abondantes de repentir. Je ne voulais point céder, et je n'ai pas cédé. J'envoyais Jean se coucher à 2 heures ; je persuadais au vieux de se mettre dans son lit. Il était tout-à-fait incapable de se remuer, tellement son émotion l'avait affaibli. Mon mari le déshabilla, le jucha dans son lit, le borda, et quand Jean fut parti, rtion mari alla se coucher, espérant que les choses s'arrangeraient. Eh bien, non, voulez-vous me croire ? Le Vieux voulait en avoir le dernier mot, il continua son ramage, et 6 heures du matin avaient sonnées avant que je pus le quitter. Je me suis relevée à 10 heures, à moitié morte — le Vieux toujours affolé de désespoir ; finalement je pardonnais à Jean — il le fallait bien, mon mari insistait aussi pour que je rende le pauvre Vieux heureux et nous nous sommes recouchés tranquilles. Le Vieux a dormi jusqu'à près de 6 heures et moi jusqu'à 4 du soir.
Le i^^ Septembre^ ^^73- — Jean partit, Dieu merci.' Depuis la grande scène Grognon-Grossier il s'était mieux tenu, mais nous étions bien contents d'en être débarrassés.
L'humeur de Gounod fut délicieuse : mais le Éo Septembre étant très-tourmenté par la discussion Polès-Ricordi, son cerveau fut un peu dérangé et il pleurait beaucoupvsans raison. Ze 21 je l'envoyais avec mon mari prendre un bain Turc et il alla plus gaiement. Ma petite chienne Tity mit au monde /e2o Sept., quatre* amours de petits carlins, entre eux Whiddles, qui, comme on le verra dans la suite, fut la cause innocente de la perte de notre Vieux. . . . Etait-ce un pressentiment, un phémomène psychologique que cette détresse qu'il éprouva le jour de la naissance de ce petit chien ? Il a pleuré toute la journée ! Moi j'étais si contente, j'aimais à la folie mes ^^petHs enfants^
Le 27 Septembre, il me fit une grande scène. Voici pourquoi. Nous étions allés avec les enfants voir Polichinelle chez nos amis Sir Charles et Lady Dilke. Dan et Tity étaient avec nous. Tout-àcoup je m'aperçois que Tity semblait faire tout ce qu'elle • pouvait pour attirer mon attention et avoir beaucoup à me dire ; je me rappelle, avec effroi, que Tity était absente de ses petits depuis plus de 3 heures. Je l'avais sortie avec moi exprès; les petits monstres tétaient tellement après elle, et elle était devenue très-bonne mère, ils la fatiguaient; pour la reposer je l'avais emmenée. Je laissais donc tout en plan, le Vieux insista de quitter la compagnie en même temps que moi ; je ne pris congé de personne. J'étais malade d'angoisses pensant à mes petits trésors qui n'avaient que sept jours, mourant de faim. Je dis au cocher de faire voler le cheval; Gounod me.parlait,^ je ne pouvais pas lui répondre. Tity toujours très-excitée en voiture,, jappait furieuseméht. Elle semblait savoir que c'était pour elle qu'on allait si vite; j'arrivais à Tavistock House comme un ouragan, je montais les escaliers quatre à quatre pour aller retrouver les petits ; Tity galopait devant moi, et là, l'affreux spectacle des quatre petits martyrs gisant comme des lys fanés s'offrit à mes yeux ! Ils étaient mourants; Tity les léchait avec anxiété, désespoir, rage, frénésie l Ils ne pouvaient plus têter.' Que faire? Je dis à ma femme de chambre de m'apporter vite la bouteille de cognac, j'en mis une goutte sur mon doigt et touchais la langue de Whiddles, il fit un petit mouvement, je le tenais alors près d'un des mamelons de sa mère, je le pressais ; le lait goutta dans sa petite gueule ; il finit par revenir à la vie et le prit de lui-même. Lui, le plus précieux, sauvé, je fis la même chose pour les trois autres, et, au bout d'une heure, tout cela avait fini leur repas et dormaient à merveille; la petite mère était heureuse et moi aux anges, si cela n'avait pas été pour mon Vieux ' grommeleur qui j'avais sérieusemyt offensé en ne pas lui répondant quand il m'adressait la parole en voiture, en ^^ faisant plus attention à Tity qu^à luV^ et en ^^ démontrant ufie sollicitude exagérée pour les petits chiens que je iu lui avais jamais témoigné à lui, mon GtOUNOD que j^ avais la prétention de tant adorer r Nous avons passé une nuit affreuse. . Il n'avait pas trop fait la moue, quoiqu'il m'avait fait beaucoup pleurer. *' Tu aimes les chiens plus que moil^* Mais l'incident lui avait porté au cerveau. Je fus éveillée à une heure du matin par les gémisse-
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ments inhumains que mon pauvre Vieux poussait dans le corridor. Je me levais précipitamment; je le trouvais dans le corridor en chemise de nuit, se cramponnant à tout pour empêcher mon mari, qui le tenait, de le ramener dans sa chambre pour le recoucher dans son propre lit. Mon mari * avait été révçillé en sursaut par Gounod qu'il trouva accroupi, assis sur son lit, qui lui racontait des choses fantasques; et après avoir essayé de le raisonner et voyant qu'il ne comprenait pas, s'était levé pour le coucher. Il avait connaissance de qui nous étions jusqu'à 5 h. du matin, alors il perdit complètement la tête et ne savait plus du tout qui nous étions, ni oh il était. Mon mari alla chercher le médecin à 5 h. du matin. Il semblait 4<rôir pris en horreur son lit. Il tâchait d'en sortir à chaque instant. Et, jusqu'à une heure de l'après-midi, j'ai eu la plus grande difficulté à empêcher qu'il ne se découvre et à l'obliger à rester coucher. Enfin, je trouvais moyen de le tranquilliser. Je me couchais à côté de lui, sur son lit, avec sa porte toute grande ouverte, en lui murmurant à l'oreille que "Mimi était si fatiguée, qu'elle avait si besoin de dormir >" je mis mon bras sur lui et tenais ses couvertures. Devant quoi peut -on me reprocher d'avoir reculé quand il s'agissait de luitrouver an remède? ... Il s'est endormi paisiblement; il se réveilla beaucoup mieux et quand le médecin revint il ne se rappelait plus qu'il avait eu une crise. Nous avions retourné son lit. Il ne le remarqua point. Le jour suivant il allait mieux, mais le jour après (lejo Septembre )\2i crise lui reprit; il souffrait beaucoup et me fit beaucoup souffrir toute la journée.
Comme il restait malade et que ces crises . effrayantes lui reprenaient constamment, le médecin nous conseilla de le mener au bord de la mer. C'est ce que nous avons fait et nous sommes allés à Margate, oli nous avons passé trois semaines, le 6 OcL C'est pendant cette époque là que mon mari institua les Lois de Dracon (voir page 139 Lettres). Vous voyez donc avec quel soin scrupuleux nous avons dévoué et employé tout ce que nous avions de soins, de temps, de pensées, d'intelligence pour remettre cette pauvre machine délabrée. Le médecin nous avait dit que si il passait deux ou trois ans, il serait sauvé et qu'il pourrait même vivre assez longtemps. Avec quels scrupules ! quel amour, n'avons nous pas soigné, observé, guetté, notre vieille plante. Vous vous étonnez de ma patience, n'est-ce-pas? • .. Je ne la comprends plus moi-même. Voilà tout ce que je ^puis répondre à cela maintenant.
Au bord de la mer, il commença à se remettre au bout de quelques jours, et, au bout de treize jours, il se remit à composer un Miserere, Nous avions passé ces treize jours à fianfer avec nos chiens et leur petite famille à l'air, à joue% aux cartes et au Tric-trac que nous avions enseigné à Gounod. Nous sommes tous revenus à Tavistock House le 31 Oci., 1S73,
* Dans toutes ses crises, même fut-il complètement inconscient, Gounod allait toujours trouver mon mari ; jamais il ne m'appelait. Au contraire, il murmurait, "U ne/atU pas réveiller Mimi, Mie est si fcUiguée ! Elle travaUle tant ! Elle a si besoin de sommeil, ' Pa/uvre Mimi, qui travaille tant ! Il faut la laisser dormir!" Je croyais qu'il m'aimait tant !
Le 4 Novembre, — La S. Charles, je suis partie pour Paris, laissant mon mari avec le yieux. Gounod ne voulait pas venir à Paris pour les premières représentations de Jeanne Darc, mais il désirait de tout son cœur que nous y allions afin de pouvoir lui en faire le rapport fidèle de la façon dont l'affaire se passerait. Mon mari ne voulait pas le quitter pour plus longtemps qu'il n'était absolument nécessaire, craignant toujours pour sa santé ; il n'est venu me rejoindre que pour la première qui eut lieu le 8 Novembre à Paris au Théâtre de la Gaieté.
Gounod profita de mon absence pour prendre la plume et écrire à M. Vizentini, le chef d'orchestre, une lettre d'injureç parcequ'il avait reçu une lettre de son ami Q qui lui disait que, à la Répétition Générale, la Marche Funèbre (dans yeanne Darc) n'était pas exécutée à la place désignée par les auteurs. Il n'avait pas même attendu mon rapport pour fulminer contre ce pauvre M. Vizentini qui réellement s'était donné toutes les peines du monde pour assurer le succès de la pièce, et qui était un Gounodien enragé. . . .
Voici la lettre que Vizentini m'écrivit à ce sujet, et comme on a toujours essayé de mettre sur mon compte, les choses désagréables ou taquinantes qu'il faisait, je suis heureuse de posséder au moins une preuve par écrit de ce que je soutiens et soutiendrais mordicus toute ma vie, que c'est Gounod ou mon mari qui me poussaient en avant dans tout ; que quand ils ne remportaient pas la Victoire aussi facilement qu'ils s'y étaient attendus, alors voulaient battre en retraite — c'était moi alors, c'est vrai, qui marchais seule — car ma thèse en tout est — " si j'avapce, c'est par conviction, donc, il faut, ou bravement,, s'avouer dans son tort—OM toujours avancer." Cela me console maintenant de penser que j'ai toujours eu raison honnêtement et que je n'ai été battue que par des milliers contre moi — unité/ . . . J'aime mieux avoir été battue par la force, la ruse, et la trahison que d'avoir cédé. ...
Enfin . . . voici le billet que je reçus de Vizentini le jour de la. première de Jeanne Darc, 8 Novembre, 1873.
" Cabinet du Directeur. Théâtre de la Gaieté. . . ,
" Chère Madame, — ^J'ai reçu de Gounod hier une lettre dure — plus que
dure — blessante et injuste. Cela m'a navré. La vôtre me remet un peu. " Je vais tâcher de remédier a bien de petites imperfections. ** Dartaux dont vous parlez trouve tout au dessous d'elle. ** Enfin ! à ce soir. ... J'ai fait tout ce qu'un homme peut faire.
Votre, A. Vizentini.
Mon mari devait repartir pour Londres le jour suivant et me laisser à Paris — il y avait plusieurs personnes que Gounod m'avait chargé de voir de sa part; son avoué Delacourtie, entre autres; mais je me sentais, en dedans de moi-même, le pressentiment que Le Vieux avait besoin, de ^^ Mimi** — j'ai dit à mon mari que je sentais que le Vieux me voulait et que je ferais mieux de m'en retourner avec lui Nous ^sommes donc partis ensemble à 7 heures du matin de Paris. A Charing Cross nous avions trouvé Freemantle (qui j'aurais peut-être dû expliquer auparavant était un jeune homme de mes élèves, qui, à l'heure qu'il est, je regarde
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comme mon enfant et qui a demeuré à Tavistock House pendant presque tout le temps du séjour de Gounod). Freemantle nous dit que le Vieux paraissait être très-étrange, qu'il n'avait pas adressé la parole à qui que ce soit de la journée, qu'il n'avait rien mangé et qu'il paraissait "avoir quelquechose de drôle." Il n'avait pas même joué avec les chiens, ce qui était une grande ressource pour lui. Je pris donc, sans attendre mon mari et les bagages, une voiture et j'arrivais à ma chère maison. J'entre comme à l'ordinaire, je demande oii est Gounod. " £n bas." J'entre donc dans le salon, et là je trouve mon Vieux dans un fauteuil, étendu, inerte, tourné vers le feu. Il ne s'est pas retourné pour voir qui entrait Je suis allée me mettre devant lui à genoux et lui embrassai la jnain. Il ouvrit grand ses yeux comme si il sortait d'un rêve, me regarda avec une joie indicible dans les yeux, me prit la figure avec les deux mains comme pour me tâter, et dit avec mystère. " Est-ce bien toi, Mimi?" Deux larmes coulèrent le long de ses joues, comme en viennent aux personnes quand elles reviennent d'un évanouissement. Qu'il était heureux de me revoir ! " Je sentais que tu avais besoin de Mimi, mon Vieux, je suis venue ! " " Que Dieu te bénisse ! " Sans nous il se fanait comme une fleur à qui il manque l'eau et le soleil. Enfin, cela n'était pas de la comédie ! Il nous aimait, il nous chérissait, il tenait â nous. Comment a-t-U pu. . . . comment peut-il être si cruel? Comment voulez-vous que je n'y tienne pas? ... J'y tiendrais toujours, tant que j'aurais la vie. . . . J'aurais beau jurer le contraire — cela ne pourrait pas être vrai que je le haïsse quand on l'a si profondément aimé de l'âme comme je l'aimais. \jà. femme jalouse le haïrait peut-être — mais moi, d^ns mon cœur, l'avoir vu si malade de corps et d'esprit si longtemps, si souvent, je me dis; qu'après nous avoir quitté cela a dû lui reprendre et peut-être dans ces moments là on lui a infusé un poison qui lui a fait une blessure au cerveau. Il ne peut plus l'en faire sortir. ... Je ne puis pourtant pas lui en vouloir. Je garde, mon beau rêve, et ne puis croire à la navrante réalité qui m'a broyé le cœur.
Quand mon mari arriva de la gare, le Vieux était à peine remis et moi j'étais encore à genoux devant lui ; au bout d'une demi-heure il paraissait complètement remis et j'écris dans mon journal. '
"Je trouvais notre précieux Vieux tout-à-fait malade, mais bientôt, à la vue de son petit père et de sa petite mère, il se sentit mieux ! £t il a bien travaillé à la Répétition."
Le Vieux se remit alors. Santé, humeur, toutes les deux charmantes jusqu'au 6 Décembre, 1873. Alors, malheureusement, il fut très-taquin et malade le y. Je m'étais cogné la tête assez gravement le 2Ç Novembre — au bout de quatre jours j'av^s dû garder le lit pendant trois jours et j'avais mal dans la tête continuellement. Je n'avais donc peut-être pas pu l'amuser et le distraire tant qu'à l'ordinaire. Enfin, au bout de deux jours, il s'était remis de cela, et moi, j'allais mieux . Tout alla bien jusqu'au 17 Décembre . alors (Ext de Journal), —
**Le Vieux est souffrant" — **Le 18, Le Vieux est grognewc" — "Le 19, *'Le Vieux est odieux"
Le iç Décembre^ est' une date célèbre dans mon existence, car ce fut le premier jour de ma vie que je me mis en colère ! . . Voici pourquoi, voici comment ! Il faut vous dire, d'abord, que Gounod était d'une avarice curieuse. A l'entendre parler, vous eussiez cru qu'il n'avait pas le sou. Pour lui faire acheter quelquechose, ou débourser quelque argent c'était la mer à boire. Sa pauvreté était une source de Jérémiades perpétuelles; quand il perdait au jeu — (notez bien que nous ne jouions jamais pour de l'argent, pas même pour des fiches) — les lamentations de Jérémie ne sont pas aussi poignantes que celles grognées par Gounod ; il recommençait toute sa carrière en commençant par la mort de son père quand il avait cinq ans, les luttes de sa mère; elle si pauvre, elle brûlait ses Manuscrits pour allumer le feu . . . l'odyssée de Son Opéra Sapho — noyé — comme Sapho elle-même. Médecin malgré lui, qui ne lui avait rien rapporté, la Nonne Sanglante — four complet — Faust* toutes les difficultés pour le faire représenter. La perte des droits d'auteur, le brigandage de Choudens, etc., etc., etc., cela n'en finissait pas. Et avec toute cette avarice, cette parsimonie ; quand on sortait à pied avec lui, il proposait de vous acheter tout ce qu'il voyait. Moi, j'étais, et j'ai toujours été très-économe, et ne lui permettais de rien m'acheter, mais j'avais du bon-sens, et quand il lui fallait réellement quelquechose je n'hésitais pas à la commander, je la payais, et puis j'attendais le bon moment — (lorsqu'il avait beaucoup gagné au jeu!) — de me faire rembourser l'argent qu'il me devait En fait d'habits, Gounod était assez bien monté quand il est venu chez nous, donc c'était 'bien peu qu'il a dépensé en Angleterre — surtout qu'il empruntait tous les habits de mon mari (ou celles de mes affaires qui pouvaient lui convenir) et il' portait constamment une magnifique robe de chambre chinoise et que par parenthèse, neuve quand il est venu, il a complètement usée. . . .
Mais quoique Gounod pouvait endosser les paletots, et les gilets de mon mari; les pantalons de mon mari étaient beaucoup trop longs et trop larges, et il était impossible à Gounod de les porter. Depuis longtemps Gounod avait réellement besoin d'un pantalon; depuis longtemps mon mari me disait. "Le Vieux est dégoûtant, il faut absolument que tu lui fasses faire un pantalon ! " Moi, je l'avais bien suggéré plusieurs fois à Gounod, mais puisque cela ne prenait pas et que les Jérémiades revenaient sur le tapis, afin de les éviter, ainsi que la scène qui serait survenue si j'avais insisté, je laissais passer la chose. ...
La Nouvelle Année approchait, et, en Angleterre, nous avons la coutume de nous mettre sur le dos autant qu'il est possible d'habits neufs pour le premier jour de l'année. ' On dit que cela porte bonheur. Mon mari continuait à me fair^ des reproches touchant le pantalon du Vieux, et moi, le matin, je disais au Vieux depuis plusieurs jours; "Tu sais, mon Vieux, il faudrait absolument que nous allions chez le tailleur aujourd'hui ! " "Oui, Mirai." . . .
L'après-midi venait, il trouvait une excuse pour ne pas y aller.
Le lendemain matin, je recommençais, " Mon petit Vieux, voilà Harry qui vient encore de me supplier de te faire faire un
pantalon!" "Ah oui! ce boni Haxry ! Il faudra y penser." L'aprèsmidi, quand nous sortions — et régulièrement — dans la voiture, je disais " Allons chez le tailleur ! " Alors ! oh mais non î ! ! Si il ne découvrait pas qu'il était indispensable d'aller ailleurs, il recommençait à dire qu'il n'avait pas le sou et qu'il " devait plusieurs mois de pension à Harry,^^ Il avait, à ce moment là, au moins £^^0 en or dans son tir.oir à argent. Enfin le iç Décembre était là, le pantalon n'était pas commandé. Mon mari me dit . . . *' Voyons, il faut absolument que le Vieux ait un pantalon. Il n'est pas respectable. Les ouvriers ne travaillent presque pas depuis le 23 Décembre jusqu'au nouvel an. Tu n'es que juste à temps. Aujourd'hui il faut absolument que tu l'emmènes chez le tailleur ! " Quand j'allais réveiller le Vieux, lui ouvrir ses volets etc., je lui dis. " Tu sais, aujourd'hui il s'agît d'être un bon petit Vieux et d'aller avec sa Mimi se faire faire un pantalon pour être beau pour le Jour de l'an !" Mais oh ! qu'il était mal luné ! " Enfin," je lui dis, "il est inutile de discuter, '*' — il te faut un pantalon. Depuis deux mois, au moins, Harry me " dit tous les jours de te faire faire un pantalon. Après tout, tu com- " prends, cela m'ennuie. Il devrait t'y mener, lui même, chez le tailleur, ^* seulement il craint une dispute, alors il faut que ce soit moi qui ** endosses le paquet !" Je m'échappais ce matin là, et j'ai passé deux heures en paix au bain Turc. Quand je suis revenue, il était plus gentil; mon mari, "Dragon" lui avait dit qu'il lui fallait un •pantalon pour le jour de Tan, il s'y était résigné et le Baron Alfred de Rothschild venait de lui envoyer ;^ioo, Assez contents, nous sommes allés cet après-midi, d'abord à la banque placer leS;^ioo, puis chez l'éditeur "Smith" — mais, hélas! sa mauvaise humeur lui avait repris. Il commença à dire " Mimi, je t'assure que je n'ai pas besoin ^* d'un pantalon !" Mot, "Voyons, regarde celui que tu as sur toi; '* voilà trois années qu'il te dure. C'est le seul pantalon d'hiver que tu as " eu, excepté celui à pieds que tu ne peux porter que dans la maison ^* et celui-là tu l'as depuis sept ans ; enfin regarde-toi, j'ai beau le "raccomoder, le rappiécer, les genoux sont usés, le bas est frippé — "à peine si tu es décent là-dedans ! " Lui, "Mais, je n'ai pas le " sou!" Moi, "Comment tu n'as pas le sou! Tu as ;^5o en or ^* dans ton tiroir et puis tout l'argent à la banque !" Lui, " Mais je ^* dois à Harry cinq mois de pension, la pension de Jean, je dois à "Zaffîra; enfin tu ne réfléchis pas, ma fille, que j'ai de lourdes " charges à porter et que je ne reçois pas un sou de France !" Moi, " Toi, tu parles de la pension que tu dois à Harry — moi, je la maudis ^* cette pension et ridée que tu as eu de lui en payer une. On dirait " que tu dois aller en haillons parceque tu ^^dois^* ta pension. Tu " sais bien que cela déplait à Harry que tu lui paies cette pension et " qu'il est heureux quand tu ne la paies pas — tu crois que ce n'est " pas humiliant de m'en tendre constamment fourrer sous le nez cette ^* pension, comme si nous étions des propriétaires qui aboyaient .^' après toi. Tout de suite après avoir été chez Smith nous irons " chez le tailleur!"
Lui, " Mais, ma fille, je tiens à être honnête avant tout !" Moi, ■** Il faut être décent avant tout!" Lui, "Tu ne me laisses pas
" parler. Je veux être honnête avant tout. Ma mère était pauvre^ " bien pauvre, mais elle n*a jamais dû un sou; elle était " loquetue" '^ mais elle est morte honorée des curés qui la connaissaient et de ** tous nos voisins. Voilà une sainte femme ! Je veux suivre les *' conseils qu'elle ma donnés. Je ne veux à aucun prix m'endet- " ter 1" Moi, ** T'endetter. Papperlapap ! tu payeras d'abord Harry, '* puis Zaffira et puis le pantalon. Tu peux payer tout cela à l'heure " qu'il est." Lui, ''Mais tu oublies, ma fille, il faut penser à garder *' de l'argent pour les Concerts à Orchestre, pour Smith qui n'a jamais
'* d'argent — ^je n'ose pas dépenser " Moi, " Tu n'as pas besoin
" de garder de l'argent pour les Concerts, ni Smith, ni pour personne " — et puis, qu'est-ce quç c'est qu'un pantalon ? Cinquante francs, la " belle affaire." Lui, " Si ce n'était pas pour la pension à Harry " cela irait encore ! mais le chien de faïence garde tout mon argent '^ là-bas, je suis sans le sou !" Alors je me fâchais pour tout de bon — ^je vous épargne les détails de son enfance, de son adolescence, de ses complaintes de n'avoir gagné que looo frs. par an jusqu'à l'âge' de 30 ans à la Chapelle des Missions Etrangères; mais, à moi, il ne me les avait point épargnés. J'étais hors de moi ; je dis au Cocher de retourner chez nous, j'espérais encore y trouver mon mari, et je dis à Gounod, "Je te jure ceci, que si aujourd'hui même tu n'écris " pas à Paris, prendre les mesures nécessaires pour te faire envoyer " de là, régulièrement, ;^3oo par an (;^24o par an pour ta pension et " jC^^ pour tes menus plaisirs) je ne veux plus te garder un jour de "plus!" Gounod, fut atterré, "Comment! nous retournons?" " Oui," je lui répondais, "Je ne veux plus rester avec toi, je ne veux " plus te voir jusqu'à ce que cet argent soit à la banque et que je " sente quef tu ne pourras plus me dire que tu n'as pas le sou parce- *' que tu dois de l'argent à mon mari." Je ne voulais plus lui répondre, il rabâchait quelquechose, je ne l'écoutais pas-^pour le coup — j'avais perdu la tête. Arrivés à la maison je courus au Salon tirant après moi le Vieux par la main comme une mère traine un méchant enfant ; mon mari était là. Je dis, " Voilà, je te ramène le Vieux-r- " tire-toi d'affaire avec lui comme tu pourras — ^je n'en veux plus, il ne " veut pas aller chez le tailleur, il dit qu'il n'a pas le sou ; il m'insulte sans cesse en me disant qu'il nous doit sa pension comme si nous allions le mettre en prison si il ne la payait pas. J'insiste qu'il devrait faire venir de l'argent de France, puisqu'il en a tant là-bas, ^£300 par an, et puis il ne pourra -pas dire qu'il n'a pas de quoi nous payer et de " quoi s'acheter un pantalon. J'insiste qu'il le fasse aujourd'hui même. " Qu'il se mette à ce bureau là en face de toi, qu'il écrive sa lettre, ou " je n'en veux plus à aucun prix. Il retournera en France — il fera ce " qu'il voudra — ^je suis hors de moi, je deviendrais folle! Je ne puis " plus le supporter!" Sur quoi je frappais avec mes poings sur la table de toutes mes forces et je me sauvais en fermant la porte avec un fracas qui fît trembler tout ce qu'il y avait dans la maison. Je ne pleurais pas, j'étais rouge comme si j'avais la scarlatine. J'étais pourpre; je m'enfermais dans ma chambre me balançant, criant,! dans un état que je n'avais jamais ressenti jusqu'à ce jour ! J'avais enfin déraillé; ma fureur (sans doute) contenue si souvent avait
u u te
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éclaté; je l'aurais tué, lui comme moi, avec bonheur ! J'étais devenue féroce. Il est bien évident qu'il ne serait pas difficile de commettre des crimes à des moments pareils ! Mon mari frappa à ma porte ; j'allais lui ouvrir quand je m'étais assurée qu'il était seul II riait de bon cœur. " Ma chérie "...me dit-il. "Je ne t'avais jamais " vu si bien jouer la comédie" (voir page 184, Les Lettres.) " C'était " parfait ! Il faut, recommencer ce jeu là, car tu as fait une peur " bleue au Vieux. Il est en bas à pleurer, à se désoler, à s'excuser, " à vouloir faire tout ce que tu exigeras. Viens donc le consoler. " Il est assez effrayé." Moi, ** Je ne joues pas la comédie du tout, " sais-tu, Harry. Je suis comme folle 1 à me jeter par la fenêtre si '* tu me dis encore deux mots ! Laisse-moi je te prie. Laisse-moi, me " calmer. Je pense que cela va se passer"— et je me jetais sur mon lit; mon mari voulut me câliner, il disait ** Pauvre petite ! Pauvre petite chatte ! " Mais je criais, " Laisse-moi ! Laisse-moi 1 Laisse-moi, ou je ne sais ce que je deviendrais ! " Il jugea alors mieux de me quitter ; je restais couchée — aplatie sur mon lit sans bouger, avec des palpitations de cœur qui m'étouffaient Je restais tranquille une demi-heure. An bout de ce tems là mon mari revint, cette fois-ci avec Gounod. Gounod se jeta à genoux en me mettant les bras autour de la taille, il pleurait à fendre l'âme, il me demandait pardon ; * moi, j'étais calmée, je lui embrassais son crâne chauve en mettant mes bras autour de son cou. Je pensais qu'il avait écrit à Paris! mais mon mari n'avait pas insisté et pas un sou jamais ne fut demandé ni envoyé de France ! Enfin nous sommes allés commander le pantalon, et ce même jour il paya à Harry ses cinq mois de pension, la pension de Jean, son manteau de foUmire et les traduc tions à Zaffira, ;£i88 en tout. Voilà la dernière somme d'argent qu'il paya et le der;iier chèque qu'il fit en Angleterre . . .
Pour la fin de l'année, voici ce que j'écrivais pour le 31 Décembre, dans mon Journal comme résumé de l'année, 1873 : —
Harry chez sa mère. Le Vieux et moi avons veillé ensemble voir partir la vieille année et naître la nouvelle, et avons passé la soirée si heureusement. Nous sommes tellement plus heureux que nous Tétions autrefois. Nous nous querellons bien moins. En vérité, presque pas du tout, excepté cette terrible dispute de Tautre jour. Jean lui avait fait beaucoup de mal, et notre visite à Paris et le quittant l'avait détraqué, pauvre Vieux cnéri. Si je puis seulement le rendre sage, et lui persuader qu'il est sage, ce serait une belle chose pour calmer ses mécontentements étemels et ses soupçons pour des causes si peu importantes. Sa santé est une source constante d'anxiété pour moi; cela me fatigue bien et me fait devenir vieille, mais voilà les médecins qui tous m'assurent qu'organiquement il n'a rien. Peut-être était-il embêtant dans le simple but de m'embêter — quelquefois cela en a eu tout l'air, il semble tant craindre que je ne l'aime pas assez. Harry est si bon pour lui et moi aussi, si bonne. Nous ne vivons que pour lui, donc il se tourmente pour cette idée là en vain. Cependant il a beaucoup changé à son avantage et chaque année j'espère le voir devenir plus calme, plus heureux et plus sage, quoique Jean et Jeanne (qui est encore moins aimable que Jean à ce qu'on dit) est une tâche terrible sur son horizon et on est sûr de se servir de la rengaine paternelle ; c'est un engin puissant entre leurs mains. Ils ne feront qu'ajouter à son malheur et au nôtre. Personne ne pourrait avoir la patience avec lui que nous avons, quoique ses humeurs noires ajoutent évidemment a la tristresse naturelle et le tempérament hypocondre de Harry."
Après cela suit le résumé d'autres choses qui n'ont pas lieu d'être dans ce volume.
An mo^s de Janvier, vers le ii. Le Vieux s'enrhuma ; il toussa beaucoup et le jp, il eut une de ses crises cérébrales. Toujours poursuivi par la même idée qu'on ^^ voulait le prendre^^ et h ^^ mettre dans un trou ; " mais que " Mimi Hait blanche" çi/elle voyait le trou noir avec sa lumière^ qu*elle lui avait promis qu'elle le tiendrait et qu'elle ne le laisserait pas prendre^* Il se figurait être chez Blanche, le 'médecin aliéniste et ne reconnaissait personne. Il pleurait, appelait " Mimiy' voulait sortir de son lit, où je ne parvenais à le garder qu'en me couchant auprès de lui. Ces crises duraient quelquefois vingtquatre heures à la fois — pas plus — quelquefois pas plus de 1 1 heures. Tout le mois de Janvier se passa très-favôrablement — aucun nuage ! Tout fut bonne humeur. D'ailleurs depuis le fameux ig Décembre^ selon la recommandation de mon mari, je feignais de me riiettre en colère si Le Vieux paraissait disposé à la discussion ou à la taquinerie, et tout rentrait aussitôt dans Tordre. Grâce à Dieu ! Comme mon mari et moi nous nous félicitions de cet heureux changement !
Au mois de Février, j'étais très-enrhumée, Gounod aussi A moi il m'était impossible de quitter la maison. Nous étions en pleins Concerts, pleines répétitions et tout le bataclan; Gounod ajoutait à ma besogne, je ne dormais plus une fois trois heures du matin. Je me levais pour travailler ; une heure ou deux de tranquillité, c'était un vrai luxe — mais je me tuais ! J'avais une vraie bronchite, je /us alitée pendant plusieurs jours pendant leur absence ; et je fus obligée d'aller seule le 2y Février passer quelques jours à Margate au bord de la mer. Mon mari resta soigner Gounod. Le 2 Mars je suis revenue à la maison. Pendant mon séjour à Margate, mon petit chien Whiddles que j'avais emporté avec moi (laissant Dan et Jarby à Tavistock), eut des convulsions qui m'avaient beaucoup effrayée. Le pauvre petit ! je fus obligé de le laisser un jour entier chez la vétérinaire — au bout de deux jours il se portait parfaitement. J'avais eu beaucoup de mal à élever ma petite ^^ couvée*^ Les carlins sont très-délicats et difficiles a élever, ils avaient tous été horriblement malades, mais je n'en ai pas perdu un seul — aussi, je les adorais.
Le 7 Mars, — Le Vieux qui paraissait bien portant le 6 et qui avait
■été au théâtre le soir auparavant eut une nouvelle crise cérébrale qui
-nous effraya terriblement — il devait conduire au Concert le soir. Le
médecin vint ; il le remit sur pied. Dieu merci, et il put aller au
concert.
Le <$*.— Mon mari l'emmena de nouveau à St. Leonards où ils restèrent jusqu'au 19.
Le 28 Mars. — Mon mari et moi sommes allés aux courses de bateaux, le Vieux ne se portait pas assez bien pour y aller. Nous sommes revenus à 5 h. Il paraissait triste — mais il s'occupait et travaillait beaucoup. Quant à ma santé, cela fait pitié de lire mon journal, et de voir combien j'étais malade. Je travaillais jour et nuit. On nous faisait partout toutes les misères du monde pour nous mettre des bâtons dans les roues.* C'était toujours à recom-
* Voir Notes à la fin de livre.
l'amitié. 125
mencer. Il y avait de quoi le rendre triste, et rien que ma foi, mon courage, mon calme, et mon énergie ind!omptables auraient résisté à tant d'épreuves/
Le T^*" Avril. — Gounod eut une autre crise cérébrale. Vers ii h. du matin il avait repris connaissance. Il y avait un temède qu'on employait qui ne manquait jamais de remettre l'équilibre. Ce fut, o\x ce jour ci ou le 7 Mars qu'il eut la crise la plus curieuse de toutes celles dont il à souffert chez nous. Il s'est beaucoup préoccupé de plusieurs choses auxquelles il n'avait jamais fait allusion avant ni depuis lors. Il se figurait entre autres choses que Jean ét^it poitrinaire, il disait — '* La voilà, Catherine ! Quel bruit, quels chuchottements " tout autour du moulin. Ça entre, ça sort tout ce monde là, je les " entends, je les vois autour du moulin. Ils veulent ma ruine, ils " veulent ma mort — ils me prendront, il me mettront dans- le trou " noir et Mimi ne m'aime pas ! Qu'elle est ridicule ! Mimi, elle ** ne veut pas d'enfants ; elle parle toujours de ses enfants, elle n'en '^ a pas ; mais Edith en a ; ah ! Edith a des enfants bien à elle l " Elle en veut bien. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept " (il comptait sur ses. doigts) *^à moi— Je petit Charles. Charles à moi, " mais Mimi," (et il ricanait mystérieusement), " il n'y a pas moyen. " Elle n'en a pa5 ! Et elle parle comme si elle en avait ! Ha ! Ha ! '' Ha ! Harry m'a mis ces deux tableaux dans ma chambre, il croit "que je ne comprends pas. C'est un avertissement! Il me tuera " .... et Catherine me cachera dans le moulin. Mimi est avec " Harry. Elle lui raconte tout. Je suis averti, je suis perdu — voilà " ces tableaux — la mort par l'épée, la mort par la hache — il me ** donne mon choix !" Vous pensez ce que je ressentais quand je l'entendais se moquer de moi. Je le savais jaloux des enfants, et je crois qu'il était plus blessé qu'il ne voulait le paraître de ce que, dans l'intérêt des enfants, nous ne voulions plus de Jean chez nous, et que je préférais quittefla maison (mon mari aussi), plutôt que d'exposer les enfants à son contact pernicieux ! Aussi j'en ai eu trop de peine. Je ne lui en ai jamais parlé. Et puis, son idée à cause des deux tableaux. C'étaient deux belles gravures du supplice de Lady yane Gray (Paul de la Roche) et du Dud après le Bal Masqué (de Gérome). Nous les avions mises danis sa chambre par compliment — ces deux gravures étant d'après des tableaux de célèbres artistes Français. Cela, je lui demandais si il avait pensé à ces deux tableaux quand il se portait bien, et il m'avoua qu'il avait eu l'idée que Hârry les avait mis là comme un avertissement qu'il le tuerait parcequ'il était si méchant pour moi. Quant à ce qu'il dit d'Edith et de ses enfants je le gardais pour moi ; quant au moulin et Catherine, ils sont meuniers dans la famille dans laquelle Zéa (sœur de Madame Gounod) s'est mariée. De sorte, que pour la première fois, depuis qu'il lui prenait des crises cérébrales il parla de quelquechose qui existait réellement dans son esprit. ...
Quant à ma *' lumière blanche^^ il in'assurait plusieurs fois me voir enveloppée de rayons de lumière. Même en plein jour cela lui est arrivé de me dire : " Mimi, ne bouge pas ! reste comme tu es, je te vois couverte d'une lumière blanche." C'était toujours dans la
chambre de travail que cela arrivait, pendant que j*étais assise à mon bureau, ou au piano. ... Je ne savais pas ce que c.ela voulait dire. Je le regardais avec surprise. Au bout de quelques instants, pendant lesquels il me regardait avec une expression de béatitude: " Ah ! c'est fini ! " et il se remettait à travailler en poussant un grand soupir comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire. Ah ! si j'avais été un peu instruite dans les phénomènes psychologiques, quel parti n'y aurait-il pas eu à en tirer avec Gounod, car il doit être uh grand médium. A Livourne j'ai été renseignée et j'ai depuis beaucoup réfléchi sur un phénomène qui, ayant rapport à Gounod, à ma théorie sur " Le Son " comme science, et au don musical, en général, ne sera pas mal placé si je le raconte ici. Je parlais à l'imprimeur qui devait imprimer mon livre Gounod de ce qui me paraissait, à moi, son Génie surnaturel pour la composition. Je lui disais. "Je suis bonne musicienne, et pourtant je ne puis pas même " me figurer ce qu'il éprouve quand il compose. Il semble écouter *' quelquechose les yeux fermés sur lesquels il tient ses mains " pendant dix minutes. Mon mari et moi nous nous taisions scru- " puleusement quand nous le voyions ainsi inspiré, de peur de l'éveiller " de son rêve. Au bout de ce temps là il disait. * C'est beau ! je le " tiens tout entier 1 ' Il avait entendu des heures de musique dans " ce court espace de temps, qu'il écrivait en suite comme si qu^lque- '* chose avait copié (sur un organe que nous autres, nous n'avons *' pas,) des sons photographiés et qu'il disait entendre soufflés par un " prchestre et des' sons tellement beaux que rien sur la terre ne ^ pouvait ressembler à leur exquise douceur et puissance !" "Tiens," me dit l'imprimeur; "cela m'intéresse ce que vous dites là, j'ai une " vieille tante qui a quatre vingts dix ans. Toute sa vie elle disait " entendre de la' musique céleste si belle, qu'elle ne pouvait écouter ^* aucune musique de ce monde. L'orgue de l'Eglise était un sup- " plice pour elle, quoiqu'il soit très-beau ; la musique militaire lui " donnait des attaques de nerfs épouvantables, la mettait dans un " état indescriptible, presque de la catalepsie. Elle ne pouvait " entendre aucun son musical sans en devenir presque convulsée. ^* Depuis, vingt ans elle est sourde. Elle ne souffre plus, elle entend " toujours sa musique séraphique, elle a une vieillesse heureuse, et " se porte très-bien." " Eh 1 " je demandais, " qu'est ce qu'elle était " comme caractère avant de devenir sourde ? " ^\ Insupportable, " mauvaise comme une harpie, à la croire souvent possédée du ** démon !" " Comme Gounod," je m'écriais, "je pense donc que " si il devenait sourd, ce qu'il feignait d'être quelquefois, il devien- *' drait un ange ! C'est peut-être comme cela avec, tous les musiciens " qui ont des oreilles surnaturelUes. Beethoven, tiens ! — a écrit ses " plus belles symphonies après qu'il était devenu • sourd." Ces oreilles donc qui entendent^ " cela doit être comme les oreilles aux- " quelles Jésus s'adresse, ce ne sont que des élus qui possèdent ces " oreilles là et nous ne sommes pas tous élus."
Les breilles qui peuvent entendre ! '
Moi, par exemple, j'entends des sons, mais je constate sincèrement que ce que j'entends ne m'est venu que par conviction, par expérience,
L'AMITlâ 127
«n enseignant des enfants, y ai entendu des sons fugitifs produits par eux si beaux, si extraordinaires, d'une étendue si merveilleuse, apparemment fictive et même incroyable, que je me suis dit que ces «ons étaient capables de discipline et de culture, et qu'avec ces voix là on produirait des sons bien autrement exquis que ceux qu'on peut obtenir sur les cordes, le roseau, le bois, le cuivre, ou dans le métal. J'ai entendu, par exemple, dès l'âge de trois ans, mes orphelins s'amuser à chanter jusqu'au Fa dièze (une octave plus haut que celui ^uise trouve sur le piano) et, avec cela, chanter jusqu'au Fa . Aux enfants de cet âge là comme à ceux de 7, 10,^ n — -zr 14 ans, je leur faisais faire tous mes exercices jusqu'au ^
Sol ^. J^ai entendu et vu la plus petite^ à moins de deux ans,
chanter des gentillesses à un autre enfant, dans le but de le câliner et d'obtenir de lui ce qu'elle' désirait ; fai entendu les bébés que j'élevais chanter en" mesure quand ils voyaient arriver la nourritUre, ou moi, et cela longtemps avant qu'ils aient eu la moindre idée de prononcer une parole. Chanter, pas avec des voix comme les enfants en ont toujours — mais juste et avec des sons soutenus. A deux ans, mes enfants savaient lire et prononcer parfaitement leur Alphabet en trois langues. J'ai obtenu des choses (par les moyens les plus simples et les plus machinales), qu'on trouvait miraculeuses ^ mais qui causaient tant de jalousie, que tout ce que cela nous a rapporté a été la haine de tout le monde. C'était un ^^crime*^ pour moi de me dévouer à enseigner tout cela à des enfants "^<? rien*' au lieu de donner cela aux enfants riches, " nés pour avoir du charme, des talents,'' Du temps de Gounod, je n'avais pas tant ressenti ni souffert de cela) mes enfants n'étaient pas si petits, je n'étais pas tant avec eux. Je ne les modelais pas comme je l'ai fait depuis et quoique je savais que la voix était un instrument encore inconnu, je ne m'étais pas personellement prouvé la vérité de ce qui était alors purement de l'intuition. Le son est sans doute le plus puissant engin que la nature a donné pour mener l'humanité. Le son discipliné est donné à tous. Avec la vraie éducation du son viendra la réhabilitation de l'humanité ; ce sera là la vraie égalité et la vraie fraternité, A cette époque de notre siècle, sur cent hommes et femmes qui parlent, il n'y en a pas un qui sait se servir de sa voix chantante. Voilà cet organe que Dieu nous a donné, celui qui est le premier dont la créature humaine se sert en naissant, qui est presque totalement négligé — le cri que l'enfant pousse en venant au monde, c'est dans les cordes musicales que ce son là se produit C'est du chant, cela, et quel chant pour la mère ! moi qui étais si fière quand mes petits chiens faisaient leur premier grognement, je me le figure avec extase quoique je n'aie jamais eu d'enfants à moi ! Plaisanterie à part, on ni'àccordera qu'il y a toutes espèces de sons expressifs dans notre gosier dont l'homme en général ne se sert jamais. Il n'y a pas un organe vocale aussi faible, aussi laid qu'il soit qui ne puisse être rendu utile à l'harmonie générale, si, une fois, je pouvais parvenir à l'enseigner en bloc. Tout, et beaucoup plus, ce 'que tous les instruments de l'orchestre produisent de sons, je pro-
duirais par rhomme seul (en nombre bien entendu). Vous pourrez facilement me croire quand vous réfléchirez aux quelques personnes que vous aurez connues qui savent imiter toutes espèces d'animaux^ d'instruments — le vent même — le galop d'un cheval, le tirage d'un bouchon. Les pieds, les talons, les mains, tout serait employé dans mon orchestre, et les voix, elles-mêmes, quelquechose comme on ne s'en fait pas une idée — mais, pour obtenir cela, il faut commencer dès le berceau, il faut que l'enfant sache obéir, il ne faut jamais qu'il se doute qu'il ne fait pas la chose la plus simple et la plus naturelle du monde. Il ne faut pas savoif ce que le mot " nerfs " veut dire. Il ne faut pas savoir ce que la fausse honte ou l'orgueil signifient. Comme il n'est pas possible d'empêcher que toute grande personne qui s'approche d'un ^^ enfant prodige*^ ne le pourrisse par son ignorante flatterie, il serait désastreux de former seulement quelques prodige^ isolés, au lieu du vaste ensemble, de la grande et nombreuse Ecole que je rêve. Là, j'aurais au moins, comme contre-poids aux agents qui guetteront comme des vautours autour de ma volière, Fesprit de corps pour garder mes sujets ensemble et les empêcher de se laisser acheter pai* des- étrangers. Quand j'écris à Gounod (page 122 dies Lettres) de son temple et ses instruments y\^ faisais allusion à tout cela. Je parlais si souvent avec Gounod de toutes «nés idées sur les sons. Quelquefois, par exemple, ma voix lançait des harmoniques ou doubles sons. Ni moi, ni Gounod ^ne comprenaient cela — pourtant nous Pavons entendu plusieurs fois. Cela se faisait par hasard, et je ne pouvais pas le faire exprès. Mais nous disions, et, je .crois,, avec raison, qu'un effet physique produit par le hasard, doit pouvoir êtr^ cultivé et répété à volonté ; et, en faisant cette expérience avec des enfans depuis leur naissance, on découvrirait (comme j'ai découvert et prouvé moi-même par les enfants), que la musique et tout ce qui appartient à la science du son, se donne facilement, machinalement/ sans aucune fatigue, occupe et amuse infiniment l'enfant, qui, à cinq ans, aurait fait une éducation plus complète et plus sérieuse que toutes les prima donnas et tous les chanteurs de notre époque. Y a-t-il quelquechose qui a plus de pouvoir sur le peuple qu'une belle voix? Non, n'est-ce-pas? on aurait beau être grand orateur, si l'organe n'était pas beau de nature ou embelli par le travail et la science, il ne ferait pas l'effet d'un orateur, moins éloquent, qui aurait un organe plus expressif ou plus agréable. Y a-t-il un son qui émeut plus que le cri *'Au feu !" La voix alors sort vraie\ c'est l'accent de la vérité qui vous touche, qui vous pénètre; c'est l'effroi! Moi, jamais je ne puis entendre ce cri là sans frémir et sans que les larmes ne me viennent aux yeux, tant l'angoisse remplit chaque voix en regardant passer avec la rapidité de Téclair les pompiers, avec leur pompe à incendie, et les chevaux excités qui semblent comprendre qu'ils sont les messagers du salut
Pensez donc aux hourrahs de la foule; de la foule heureuse! Y a-t-il un son plus émouvant, plus agréable? C'est si beau ce sentiment d'unité exprimé par la grande masse. Et tout cela, tous ces sons au détail individuellement, sont rauques, nasillards, grossiers, criards! L'ensemble en est grandiose.
l'amitié. 129
Prenez les Choristes, un à un, du Chœur le plus superbe, ils sont quelque chose d'épouvantable.
Jugez donc, avec le son cultivé comme il serait si facile de faire et de rendre universel, quel effet ne produirait-on pas? Quelle ère pour les Compositeurs lorsque la musique ne coûterait plus cinquante francs par minute comme elle coûte maintenant et que tout le monde pourrait lire et exécuter la musique, avec la même facilité et beaucoup plus d'art, que les masses ne liraient de la simple prose, n'importe quoi, aujourd'hui ! Depuis que cet imprimeur m'a parlé de sa vieille tante sourde, que j'ai réfléchi qu'elle devait entendre les mêmes sons qu'entendait Gounod et que Beethoven devait entendre avec des oreilles que je ne sais désigner que comme des organes surnaturels^ je suis restée de plus en plus convaincue que cette musique, on pourrait l'obtenir sur la terre et qu'elle serait obtenue par un système d'éducation pareil à celui que je voudrais trouver le moyen d'enseigner. Vous verrez dans d'autres écrits pourquoi dans l'état actuel des choses et des lois, il est si difficile pour moi de fonder l'Ecole comme je la veux et comme il est indispensable qu'elle soit dirigée, à moins que l'argent nécessaire puisse me tomber de quelquepart, — et que je garde ma santé, mon énergie, et mon pouvoir d'amuser les enfants pendant vingt années de plus. Ils apprennent à enseigner depuis leur bas âge; ils comprennent donc et s'intéressent à ce qu'ils font, un intérêt qui, je pense, ne ferait qu'augmenter avec les années et l'expérience, et, qui me créerait des élèves qui augmenteraient et qui sauraient continuer mon Oeuvre après moi.
Or, avec Gounod pour allié, je comptais arriver à un succès complet. Le jour des persécutions aurait eu une fin — on serait ** venu nous trouver*^ — il l'avait dit si souvent. ** Laissez faire, mon enfant. Tout vient à temps! on viendra!" Ah oui, je le croyais — Tout venait . . . C'est vrai! tout était presqu' aplani en 1874!!! Maintenant, je sais seulement que je suis perdue, qu'il nCa perdue^ qu'on l'a cherché lui — mais moi et mon Ecole — mes enfants, tout cela pourraient mourir de faim au coin d'une borne 1 On ne nous apportarait pas un morceau de pain, tellement on hait ceux à qui on a fait tant de tort comme tant de monde en a fait à moi, et, par conséquent, à des pauvres créatures, nées dans le malheur et l'abandon.
Pendant le mois d'Avril, depuis le 16 jusqu'au 2 Mai, mon mari, moi, Gounod et nos chiens sommes allés nous reposer au bord de la mer à .Hastings. Le temps était ordinairement resplendissant et pendant toute ma vie, ce sera le point que je regarderais comme le plus éblouissant et le plus rempli de bonheur. Gounod n'avait jamais été plus charmant, ni mieux portant, avec l'exception d'un petit mal au genou qui le faisait un peu boiter. Sa santé était bonne, il travaillait, zélé et heureux ; c'est là qu'il a composé les Stances de Lord Houghton à David Livingstone, Ilala. Il semblait prendre plus d'intérêt que jamais dans ma petite troupe d'élèves et désirait ardemment faire tout ce qui lui était possible pour hâter l'accomplissement de nos vœux. Il me fit la dédicace qui se trouve dans les premières pages de la petite Brochure intitulée la JDestruction du Folyeucte de Ch, Gounod, et dans la liste au commencement de ce
volume et que je ferais imprimer ici, du moins en partie, afin qu'il reste préserit aux esprits de mes Lecteurs que Técrit suivant est une preuve incontestable et sérieuse du but que nous avions tous les deux à cœur.
" C'est à l'un de ces représentants plus humbles et non moins courageux du dévouement patient et infatigable que je désire consacrer le profit (quelque modeste ou abondant qu'il puisse être) de la vente de ce morceau de musique. Madame Weldon, de qui chaque jour m'apprend à vénérer de plus en plus l'inépuisable charité, a consacré sa vie à Tentretien matériel et à l'enseignement musical de pauvres enfants que sa maternelle sollicitude veut protéger, par l'éducation, le travail et les ressources du talent, contre les épreuves et les dangers de la vie d'artiste. Cette petite pépinière a besoin de culture et d'assistance pour s'étendre et 4evenir un verger, La Providence, qui bénit toujours le courage de la Foi et les larmes de la compassion, ne lui refusera pas son appui, et la pieuse fondatrice de cette noble institution aura, je l'espère, la joie et la consolation de voir, avant l'heure de ses funérailles, la bénédiction et la récompense de sa généreuse entreprise.
'* 27 Avril, 1874." « Ch. Gounod."
Moins de deux mois après avoir écrit ceci, M. Gounod employait • les gens de l'Ambassade de France pour venir chez nous réclamer ses affaires, que, non-seulement nous n'avions pas refusé de lui envoyer, mais çî/i/ fie vous avait pas même demandées ! ! !
Lisez aussi attentivement la page 52 de son Autobiographie, Lisez aussi page 82 (Les Lettres) où il écrit en Juin, 1872, à l'Editeur du Musical World en parlant de t institution musicale qui sera la plus belle dans le monde et son espoir de pouvoir gagner assez d'argent pour lui venir en aide; pouvais-je me douter qu'il me berçait d'illusions, pouvais -je me douter qu'il lui serait si facile de renoncer à tous ses engagements vis-à-vis de nous, privés et publics; que l'honneur valait si peu de chose, que le mensonge était salué et récompensé, qu'iL serait récompensé, acclamé, décoré, et qu'à moi, qui. restait fidèle à mes enfants, à mes principes, on me jeterait la pierre et qu'on ferait tout ce qui est possible pour m'étouffer dans la boue. Non! je ne pouvais me douter de cela; aussi, dans un livre que je ferais à part, je vous détaillerais les conséquences de. la fausse éducation que j'ai reçue, les conséquences de croire qu'en étant honnête on gagne le respect et le bon vouloir de ses semblables.
Gounod et nous, à Hastings avions donc passé un moment délicieux. Moi, occupée dans la maison ; je le voyais partir pensif, couvant ses inspirations heureuses. Il s'acheminait vers une projection faite avec des pieux qui s'avançait dans la mer, et là, baigné dans la lumière, lumineux lui-même, par le plus beau soleil d'avril et les ' reflets de la mer illuminée, il travaillait toute la matinée à son calpin qu'il rapportait, content et fier, à sa petite mire. J'étais si heureuse ! Mon mari était si content aussi. Plus de tristesse, plus dihypocondrie. Il s'étalait comme un .gros lézard au soleil avec nos chiens, et j'embrassais dans un seul regard, de la fenêtre, tous les êtres que chérissais et, dont je me croyais chérie. ... Je parle de l'hypocondrie de mon mari; il en avait souffert toute sa vie, mais ces
l'amitié. 131
symptômes alarmants s'étaient beaucoup aggravés depuis une année. Les humeurs du pauvre Gounod, quoiqu'il ne semblait pas s'en rendre compte, paraissaient lui produire une mélancolie sans bornes, car il me disait : " Ma chérie, je suis triste à mourir, et sans aucune raison ! " Je répondais : " C'est parceque le Vieux t'assommes ! *' " Non,*' disait il "ce n'est pas cela, c'est plus fort que de l'embêtement, c'est quelquechose de pesant, de noir comme un cauchemar qui me poursuit. Quelquefois en me promenant sur les bateaux, je me sens l'envie de me laisser tomber à l'eau et de disparaître à tout jamais.*' "Oh !" lui disais-je, " Tu ne t'en rends pas compte, mais c'est le Vieux qui suffit pour faire mourir de désespoir toute une colonie I " Il soutenait que non, mais moi, je ne m'en dédirais jamais. Gounod s'attristait beaucoup de cette condition de mon mari, qui, quand cela lui prenait, ne déridait pas. Il n'y avait pas moyen de le faire sourire, et Gounod tâchait de faire tout ce qu'il pouvait pour l'égayer, ce qui désespérait mon mari, car quand il a quelquechose, n'importe quoi, il ne peut souffirir qu'on lui en fasse l'observation ; aussi mon mari me disait : "Quand le Vieux me prend dans ses bras pour me consoler je ne sais pas ce que je ne lui ferais pas ; j'aimerais mieux être embrassé par un serpent que par un individu de mon propre sexe ! " . . . Voyez la lettre de Gounod à moi lo Mars y 1874, p, 13 8 y Les Lettres —
*' J*ai dit à ton Poomps que je ne voulais pas le Yoir triste parceque cela me ferait beaucoup de peine ; et je Pal pris dans mes bras et embrassé si fort, si fort que cela a eu l'air de lui faire du bien. "
L>ans celle du 11 Mars —
** II avait passé une bonne nuit, ne toussait pcis et paraissait tout-à-fait en **good 4p%rits,"
ce qui signifie "d^une humeur enjouéeJ^ Dans celle du 77 Mars il me dit —
" Ton cher Poomps est excellent pour moi, etc. ... Je suis bien content dfc voir <jue ce cher Poomps n'est plus triste ! ... à moins qu'il ne me le cache .... mais j'espère que non. Nous faisons de bonnes promenades et de bonnes causeries ensemble, et je suis content qu'il ait l'air de ne pas trop s'ennuyer avec moi. "
Mon mari donc était une source immense d*anxiété pour moi. Non-seulement il avait sa propre nature oisive à combattre, mais, en exceptez ceux qui sont du métier, personne ne peut se figurer ce que c'est que d'être à la tête d'un Chœur — surtout quand il y a un
" Comité.'' Je publie ici une copie de lettre que j'adressais à
un membre du comité; elle vous donnera une idée de mon état d'esprit, et de mon désespoir à voir tourmenter mon mari. J'ai écrit beaucoup d'autres lettres de la même espèce, pour épargner Gounod et mon mari. J'avais éloigné les moucherons, mais jugez si ils m'aiment et si ils ne bourdotinent pas d'exaltation en me voyant — moi, croulée, et le fruit de tous mes efforts, anéanti.
Ldtre de Madame Weldon à Mr,
Membre du Comité du Chœur Gounod.
" Tavistock Hoose, Tavistock Square, 23 Mars, 1874. Mon cher Monsieur, — M. Weldon a été extrêmement ennuyé par l'imperti-
nence des remarques qui lui avaient été adressées par plusieurs Membres du Comité à la dernière occasion, et comme il n'est pas soutenu, comme je le suis, par la foi qui m'anime et qui me fait croire dans une grande régénération musicale qui doit être inévitable tôt-ou-tard, cette espèce de tracas le rend tout-à-fait hypocondre ; un état d'esprit qui le fait beaucoup souffrir ainsi que nous tous. Rien n'a pu être plus charmant ni plus courtois que M. Weldon; mais lorsque, malgré tous ses efforts pour l'endurer, je trouve qu'il recule devant ces meetings inutiles et désagréables, je me montre, et je déclare que je ne vetix pas qu'on le tracasse. Il ne le sera pas t Tracassez moi ! Cela m'est égal ; et je crois que je possède la faculté de rendre ce que l'on me donne. ...
" Nous qui avons travaillé comme des esclaves pour obtenir des souscriptionstMx' 'Concerts Oounod ' sommes probablement plus vexés qu'aucune autre personne de ne pas pouvoir avoir un Ordiestre, et bien plus que les Membres du Chœur qui, prenant toutes choses en considération, ont peut-être obtenu une somme moindre que deux cents cinquante francs pour la série entière des cinq Concerts. Les souscriptions ont été obtenus par et de mes amis personnels et par mes efforts personnels ; je trouve que les Membres du Chœur se donnant les airs de ne pas approuver un programme de Concert sans Orchestre est vraiment sublime ! C est même épatant !
*' Cher Monsieur, je profite de cette occasion pour vous faire comprendre que Vesprit [spirit] (je ne sais pas au juste ce que vous entendez par là : cousin-germain de la 'dignité,* je suppose) de la Société ne pourra jamais être maintenu aussi longtemps qu'il y aura dans nos rangs un grogneiir comme vous. Vous nous servez d'épouvantail, vous faites quitter les autres, vous- vous plaignez de tout. Vous avez parfaitement réussi à démoraliser et Werrenrath et Freemantle, deux Membres du Chœur très-utiles et capables.
" Depuis le commencement, je me suis prononcée contre la formation d'un Comité. L'idée que des gens qui ne courent aucuns risques s'arrogeraint le droit d'avoir des voix dans une aventure, à mes yeux est ridicule au possible. Si M. Gounod perd le procès ' Metzler ' il faut que l'argent sorte des fonds du Chœur. Le journal ' The Choir ' a été adopté comme moyen d'annonces et de réclames pour le Chœur Gounod et si les frais de ces annonces sont augmentés par un procès, il faut, tout naturellement, que ces frais soient payés, autant qu'il sera possible, par les profits, dont nous seuls avons le droit de disposer, car c'est nous seuls qui avons travaillé pour les obtenir. Le Comité est une farce. L'année prochaine nous ne travaillerons pas à nous esquinter comme nous l'avons fait cette année, et si les personnes qui savent que je ne veux pas les garder dans le Chœur n'ont pas le bon sens de donner leur démission, je prendrais sur moi de leur défendre ma maison. Je me chargerais de tout moi-même, et, avec quelques Messieurs agréables et complaisants comme Mr. Bare, Mr. Newbon, etc., je viendrais à bout de tout. Je m'oppose à ce que Mr. Weldon soit tourmenté. Il n'a pas été né pour avoir à faire à ces espèces de gens là; Il n'a ni mon enthousiasme,- ni ma. détermination pour le soutenir, et il a été bon, aimable et patient bien assez longtemps. Yrs. faithfuUy, « Georgina Weldon. "
Le contenu de cette lettre donne donc une faible idée de ce que ce Chœur nous causait d'ennuis. Tous les éditeurs étaient furieux de voir que Gounod restait en Angleterre et que nous ne cîoulions pas ; ils envoyaient donc des personnes dans le Chœur semer le mécontentement et les mauvais propos. Aussi, Gounod jurait qu'il ne voulait plus de Chœurs, et à Hastings il a beaucoup travaillé à une A^esse Instrumentale, Il faisait tous les plans possibles pour être débarassé et être indépendant du Chœur pour nos Concerts de 1874.75. ...
Mon mari craignait les scènes de Gounod pardessus toutes choses; .l'arrivée de la poste le matin étant un signal probable de dérangements intempestives pour la journée entière, mon mari prenait toutes les précautions imaginables pour nous les éviter. Voici, par exemple
une lettre qu'il écrivait à notre élève Freemantle qui restait à Tavistock House quand nous nous en absentions.
Lettre de M, Weldon à M. Richard Freemantle,
" 8 Oct., 1873. Clifton Hôtel, Margate.
*' Mon cher Freemantle, — Comme les lettres viennent seulement d'arriver {midi) je suppose que vous les aurez mises à la poste après 5.30. Comme nous ne desirons pas que le Vieux les voient avant que nous ne les ayions inspectées, afîn de mettre toute lettre de côté qui pourrait le troubler dans ce moment, mettez le paquet de lettres à la poste avainJb 5.30, afin qtie nous puissions les recevoir à 7.30 a. m., sans donner au Vieux la chance de les voir le premier.
" Je regrette de dire qu'il n'est pas si bien portant aujourd'hui; peut-être parcequ'il a été trop à l'air hier. 'Madarme* et moi avons bien dormi cette nuit, et nous nous portons bien par conséquent. Avec nos meilleurs souvenirs,
" Yrs. sincerely, William H. Wbldon."
Voici une jolie petite lettre encore, que m'écrivait mon mari vers cette époque et qui démontrera combien il soignait et s'inquiétait de la santé du Vieux. Ils m'écrivaient d'ailleurs tous les deux et les quelques mots à la fin de deux des lettres de mon mari ajoutés par Gounod ne sont pas dans le volume "Zes /^tres"
** Royal Saxon Iloteî, St. Leonards-on-Sea, ** 10.10 p. M., Dimanche, 8 Mars, 1874.
" Ma petite femme chérie, Deux mots pour te faire savoir que nous sommes arrivés sains et. saufs. Le Vieux n'a pas sommeillé un moment pendant tout le trajet et était gai comme un pinson. Je voudrais bien pouvoir t'en dire autant de moi !
" N'oublies pas d'avoir des papiers prêts pour le Chœur comme ceux qui sont sur ma table, un pour les Messieurs, un pour les Dames. Ne Voublies-pas surtout. Meilleurs souvenirs (et les miennes *) à l'Homme de Génie. Je voudrais bien qu'il fut ici avec moi. Ton mari qui t'adore,
" Habby Weldon.
" P. S. — Je me sens si anxieux à cause de ta santé. Dis à l'Homme de Génie de te promener tous les jours au moins une heure. Nous allons maintenant prendre un peu de souper. Pendant que je t'écris le Vieux t'a composé une mélodie pour le^ paroles d'une 'hymne* qu'il a trouvée ici dans l'Evangile placé dans sa chambre à coucher et l'écrit. Sa tête était pleine de sujets pour le piano pendant tout le voyage."
" Votre vieux MinU, — Dors bien et ne te fatigues pa>s avec le Chœur. Il fait ce soir un des' plus beatcx ciels qu'on puisse voir. Je t'en envoie toutes les étoiles. Ton vieux Mimi,
**Ch. Gd."
Et le jour suivant — ç Mars, 18J4. —
" Chère Mimi chérie, — Je ne veux pas oublier de te dire que Garcia en s'en allant hier, m'a dit qu'il était entièrement à ma disposition dans les termes que nous avons adoptés. . . . Donc, n'oublies pas de le mettre dans le prochain programme pour Ahraiha'nCs Request.
" Poomps et moi avons pu sortir à peu près une heure de 4 à 5. Ha neigé toute la journée jusqu'à 4 h. Je commence ma préface à George Dandin. Le Vieux Mimi tousse toujours, mais il sent que cet air ci va lui faire du bien.
* Mots écrits par Qounod.
Je t'embrasse, ma chère Mimi, comme je t'aime et tu sais que c'est beaucoup dire. Ton Vieux old man,
"Ch. Gounod."
Aussi Gounod nous appréciait bien quand il écrivait sur l'Amitié, en pensant à nous, ce qui suit :
*' L'amitié des Anglais a cela de particulier, qu'elle n'est pas seulement in> variable dans sa constance, mais infatigable dans son activité. Ce n'est pas one amitié qui se croise les bras et se contente de vous sourire quand elle vous rencontre ou quand elle a besoin de vous ; c'est une amitié sûre qui ne payera pas d'un bon mot le plaisir de vous écorcher entre amis ; c'est une amitié courageyse qui ne déguise ni ses sentiments, ni ses convictions» et avec laquelle on sait une fois pour toutes à quoi s'en tenir; c'est une amitié vigilante, qui, lorsqu'une fois elle a pris en main la défense de vos droits ou de vos intérêts, ne reculera devant aucun obstacle, devant aucun sacrifice pour les faire triompher; c'est une amitié patiente quç les épreuves ne rébutent pas et qui résiste aux persécutions ; c'est Une amitié égale, qui ne connait pas cette per- ' pétuelle et odieuse alternative de déchirures et de ravaudages dont se composent tant de soi-disant amitiés indignes du nom qu'elles portent. "
Il était tout content de sa page, et, en me la passant, il disait : *' N'est ce pas, Mimi, que c'est bien là ton portrait ! "
J'ai déjà dit que mon mari avait, en pur désespoir de cause (trouvant Gounod si difficile à soigner selon les conseils des médecins,) inventé un petit truc pour le rendre obéissant, qui réellement nous servait beaucoup, et a évité bien des malheurs 1 Ce truc, s'appelait Les Lois de Dragon (page 139 Zes Lettres,)
Un matin mon mari nous dit d'un ton très-solennel. '* Cette nuit j'ai eu une Vision. Il m'est apparu un homme à l'aspect sévère, dans une grande tunique blanche. Il m'a dit que le Vieux rie se promenait pas assez, qu'il ne prenait ni sa médecine, ni sa nourriture assez régulièrement et qu'il se couchait trop tard, qu'il lisait le soir dans son lit, qu'il se découvrait la poitrine et les bras, et que jamais il ne se porterait bien si il continuait à se conduire d'une façon aussi repréhensible. Il m'a alors dicté un code de Lois que j'ai écrit; le voilà, Mon Vieux ! Le voilà, ma chérie, et j'espère, qu'à l'avenir, je n'aurais qu'à vous dire ce seul mot ''Dragon !" pour vous faire immédiatement rentrer ds^ns l'ordre et l'obéissance." ... Il nous fit à tous les deux jurer obéissance et loyauté à Dragon et à ses lois; même jusqu'au dernier jour de son séjour chez nous, Gounod faisait plus de cas de Dragon que de nous deux. Quoique nous sachions, tous les trois, que Dragon était une simple plaisanterie, nous nous seivions gravement de son nom — même dans ses pires colères, Gounod n'a jamais blasphémé Dragon ! Jamais il n'a dit, *' Tu m' mbêtes avec ton Dracon ! " Les Lois de Dracon étaient rédigées régulièrement par mon mari et fixées sur le mur dans notre chambre de travail. (Voir donc, comme exemple, pages 120, 122, and 139, des Lettres^ ainsi que plusieurs autres endroits où il est question de DpvAcon.) Gounod avait un plaisir enfantin a dédier à mon mari la moindre des choses qu'il trouvait jolie. ^^ La Fleur du Foyer ^^ ^^ Corne laith thy nakedfeet^^ et cette délicieuse scène symphonique de ^'J^ésus, sur la Merde Tibériade pour laquelle il lui fit cette bonne petite lettre
l'amitié. 135
affectueuse du j Fèv,, ^^74^ iP» 131 Les Lettres.) On verra souvent que Goiinod se signe Hmee ou m'appelle Hmee-Hmee, cela intrigue beaucoup tout le monde qui a lu mon livre des Lettres. J'avais, pour amuser Gounod, inventé une espèce de petit grognement aimable devant chaque consonne, que Gounod rendait "i P Orchestre,* par un h. mis devant chaque consonne. Hmee-Hmee était donc une manière de prononcer Mimi. Très-souvent il me donnait le même nom, " J/a Mie** qu'il donnait à sa Mère, et Mimi est, dans ce cas, une corruption de Ma Mie.
J'aurais eu des lettres bien plus longues et nombreuses de Gounod si je ne l'avais pas supplié de m'ènvoyer simplement des cartes postales. Il détestait écrire à ses amis de France et pestait contre le " massacre de temps en politesses et en exigences;** je n'aurais pas voulu penser qu'il pesterait contre moi de la sorte, donc, quand il me quittait, je le suppliais de ne pas perdre son temps à m'écrire plus de ce qu'une carte postale pouvait contenir.
Une autre des choses dont je le sauvais et qui l'exaspérait au plus haut degré, c'était la correction* des parties orchestrales. Quand je n'avais pas, pour cause de maladie ou manque de temps, fait la première révision, ses complaintes étaient terribles, comme on s'en 2i^er<^oït page 1^2 des Lettres, note ijç,
Gounod avait essayé de soulever une fameuse dispute au sujet de Mireille; il écrivit la lettre du 23 Mars, 1^74^ à M. Du Locle, et on verra bien par mes lettres à M. Du Locle, du 18 Mars, 1874, à Mr. Delacourtie, du iç Mars, 1874, et à Mr. Barbier, du 18 Mars, 1874, que Mireille était dans ce moment-là une cause fertile de discussions, que Gounod m'avait donné des explications très-serrées à ce sujet et que j'étais sur la brèche d'où il savait bien qu'il ne me plaisait pas d'être tirée de derrière par les jupons ! C'est ce qu'il fit pourtant dans sa lettre 2j Mars et me ferma la bouche en parlant de la veuve et des enfans de Michel Carré. Pour dire la vérité, après la preuve de mauvaise mémoire qu'il manifesta dans sa lettre à moi àpropos de Romeo et yuliette, page 141 Les Lettres, je commençais à me méfier de la véracité de ses Récits. Il fut donc bien attrappé ce jour là, je feignais d'être enchantée et touchée de sa lettre.
Autre sujet qui l'avait beaucoup froissé ; la Comtesse d'Harcourt, femme de l'Ambassadeur de France, l'avait prié de venir en aide au Bazar de Bienfaisance qu'on a tenu pour l'Hôpital Français à Londres. Gounod lui envoya pour au moins ;^i2 (300 frs.) de musique, chaque exemplaire portant son autographe spécial. Il stipulait Seulement qu'on lui rendrait £^2 i8s. là-dessus, le prix que la musique lui avait coûté à lui-même. Jamais il n'a pu se faire rendre cet argent. // a eu beau écrire, beau me faire écrire à et recevoir plusieurs lettres de M. Gavard (le Secrétaire d'Ambassade), jamais Gounod n'a pu toucher cet argent. Une chose dans l'autre, il y avait donc lieu de pousser des lanaentatiohs toute la journée quand il était ainsi luné. Je reconnais et je constate avec tout ce que j'ai écrit que je ne puis que donner une faible idée des mille et une raisons qu'il avait pour lui donner de la besogne inutile, ainsi qu'à moi, et que je n'ai pas démontré suffisament toutes les difficultés.
136 MON ORPHELINAT £T ÔOyNOD EN ANGLETERRE.
les irritations et les pièges qui lui étaient habilement dressés par les éditeurs de musique et les journalistes. . . . Moi, je devais subir tout cela, et, par dessus le marché, si j'avais oublié quelquechose, si il y avait le moindre défaut dans mes arrangements, il me taquinait en me disant que je " ressemblais à sa femme." ( Voir page 136 Les Affaires^ noie 168.)
£n plus il y avait la grave question de Jean.
J'avais, quand j'étais à Margate seule, écrit à Jean la lettre, page ij6 Les Lettres. Je n'avais pas son adresse, moi; j'envoyais donc ma lettre à Madame de Beaucourt, en la priant de la lui remettre ' quand elle irait voir son fils, qui, je savais, était au même Collège que Jean Gounod. Elle me renvoya ma lettre en me disant que des difficultés particulières l'empêchait de la faire passer à Jean, e{ en me donnant son adresse. Je lui répondais que je ne savais pas à l'Ecole Sainte Geneviève si on lisait les lettres qui venaient pour les élèves, et que, pour Jean, je ne voudrais pas que ses professeurs aient connaissance de la mienne; je la lui renvoyais donc demandant si elle ne pourrait pas la lui faire passer elle-même en demandant à voir Jean lui-même. Elle me répondit alors, en me renvoyant la lettre de nouveau, me disant qu'il lui était complètement impossible de se charger d'aucune commission pour Jean, me donnant ses raisons. Je gardais alors la lettre avec l'idée de la donner à Jean, moi-même, quand je le re verrais. Il avait été décidé entre mon mari et moi, que quand Jean viendrait voir son père, au bord de la mer, que nous nous abstiendrions même de voir Gounod ou son fils pendant ce temps là — mais quand nous en fîmes part à Gounod nous fûmes obligés d'y renoncer sur le champ. Il aimait mieux se passer, de Jean ! 1 !
Le 2j Avrilj à Hastings, le Vieux me dit qu'il avait eu une RÉVÉLATION sur ce en quoi consistait la Grâce Divine et se mit à écrire un livre sur Iç Surnaturel. C'était très-beau, et je regrette bien de ne pas l'avoir. Il fut très-tracassé le même jour touchant un ami à propos duquel il reçut des mauvaises nouvelles et qui se termina par quatre années de travaux-forcés pour ce malheureux. ... Il écrivit au Dr. Blanche pour venir en aide à ou le renseigner plus amplement sur son ami, lui demandant en même temps où il devrait aller passer l'hiver ; il était enrhumé et toussait. Une autre fois, le Dr. Blanche ou le Dr. Foville, qui vint le voir, lui recommandait Arcachon. Le Dr. McKern dit que ni l'un ni l'autre serait bon pour Gounod. Biarritz à cause des vents froids qui soufflaient des Pyrénées, et Arcachon a cause des petites plumes des graines de pins qui voltigeaient dans l'air et qui lui irriteraient les bronches. Il recommanda Amélie les Bains. Mon mari aurait voulu qu'il aille à Bournemouth parcequ'il ne voulait absolument pas aller en France, mais comme tous les médecins optaient pour Amélie les Bains^ et que Gounod déclarait ^ hautement qu'il '^^ préférait mourir, que de se séparer de moiy* il avait été convenu que je prendrais une de mes vieilles institutrices comme chaperone et que j'irais passer quelques mois à Amélie les Bains avec Gounod, car j'avais tout aussi besoin de repos et du midi que lui.
Quant à Jean, Gounod ne voulait pas aller le trouver en France
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sans nous, mon mari ne voulait pas aller en France à aucun prix, Gounod en était si triste qu'il faisait pitié. Sa lettre à Jean décrit bien ses sentiments (page iS4 Lettres), et moi, le voyant si malheureux, je fis encore un effort auprès de mon mari, qui après tout, lui dit qu'il ne l'abandonnerait pas et qu'il consentait à aller à Villerville au lieu d'aller dans le Pays de Galles ou en Ecosse. Gounod, triomphant, écrivit à Jean une autre lettre pour lui dire que tout s'était combiné selon ses désirs — il oublia de déchirer la lettre du 21 Mai, 1874, et je la t^'ouvais dans son buvart après son départ. C'est une pièce que je suis très-heureuse de posséder et qui prouve bien que sa visite en France dépendait entièrement de si nous voulions ou non l'accompagner, quoique mon mari et même, moi, insistions qu'il pouvait bien y aller seul puisque Jean et les de Beaucourts seraient près de lui et qu'il serait en. toute sûreté contre les assauts du chien de faïence^ ce qu'il semblait craindre plus qu'une visite de Satan.
Le mois de Mai (quoique pas si agréablement passé à Tavistock House que le mois d'AvrÛ à Hastings), touchait à sa fin. J'avais eu 37 ans le 24 (Dimanche) et Gounod m'avait fait beaucoup de protestations d'affection et de reconnaissance. Il m'avait fait cadeau de plusieurs dessins de son père^ Le 27 (Mercredi) fut une journée magnifique. Madame Louisa Brown nous avait invités à aller passer chez elle, à Blackheath, la journée. Nous sommes donc partis à midi, le Vieux et moi, Dan et Whiddie, de Tavistock House, dans raz. propre Victoria avec noXx^ propre cocher et notre cheval comme d'habitude. Gounod se portait très-bien, et moi aussi. Qu'il faisait beau temps !—-**// faisait du soleil pleins nos cœurs ; et du soleil plein la prairie,^* Je crois que ce matin a été et qu'il aura été le dernier de ma vie dans lequel j'aurais senti ^^du soleil plein le cœurJ^ Il faisait très-chaud ; un quart d'heure avant d'arriver à Blackheath, voilà mon petit chien Whiddles qui jette des cris perçants, et à qui il reprend exactement la même crise que celle qui lui avait pris à Margate au mois de Mars et qui m'avait tant consternée. Le cocher s'arrêta stupéfait ; Gounod était atterré ; moi, je savais ce que c'était, mais j'avais de la peine à tenir mon pauvre petit dont ks cris continuaient à percer le cœur et à attirer l'attention des passants; Gounod voulait que^e le lâche, il craignait qu'il ne me morde ; on avait beaucoup parlé d'hydrophobie dans les journaux, et les gamins qui se pressaient autour de la voiture disaient ^Uhien enragée On ne se figure pas mon angoisse; j'avais peur qu'on ne me prenne mon petit chéri et qu'on ne me le tue devant les yeux. Je disais ''Ce n'est rien, il a déjà eu cela plusieurs fois ! Ce sont des convulsions. C'est un tout jeune chien !" Je suis descendue de voiture et j'entrais dans une maison demander un peu d'eau. Je lui plongeais la figure dedans ; cela arrêta ses cris de possédé, mais ses pauvres petits yeux étaient hagards, je le posais à terre ; il courait devant lui comme un petit fou : il ne reconnaissait pas ma voix. Gounod était dans un état nerveux terrible, sa figure était décomposée ce qui augmentait ma propre angoisse ! Nous sommes remontés en voiture. Une vilaine foule s'était ameutée et criait ^^ chien enragé^' quant à moi je dis au Cocher de partir vite, je tenais serré contre moi mon petit trésor ; et nous sommes . arrivés
chez Madame Brown (Whiddles ayant recommencé ses hurlements de plus belle), Gounod plus mort que vif, Dan surpris et inquiet. Tout de suite je dis en arrivant à Madame Brown ce qui était arrivé et lui demandais où je pouvais enfermer mon petit. Elle avait juste un endroit enfermé dans le jardin, un poulailler sans poules, oii nous l'avons enfermé avec de la paille, pour se coucher dessus. Après le lunch, voyant qu'il n'allait pas mieux, je le mis dans un bain chaud dans lequel je Tai tenu avec la plus grande difficulté, et puis, avec Taide de Gounod et de M^® Brown je lui administrais de l'huile de racin, je le séchais et l'enveloppais tant que je pouvais dans un drap et lé remis dans le poulailler. A 5 heures, mon Whiddles allait mieux, mais il avait toujours l'œil égaré et je le laissais où il était. Je suppliais Mrs. Brown de me garder Gounod pour la nuit — "Il est si nerveux," je lui disais " Vous voyez comme il est émotionné à cause du petit chien, ce serait terrible si une nouvelle crise reprenait en route à ce petit malheureux ! " " Avec grand plaisir !" dit Mrs. Brown " Tant que vous voudrez ! " Moi et Madame Brown nous sommes allées dire à Gounod que Mrs. Brown désirait beaucoup qu'il resta chez elle un jour ou deux. Gounod fit des obj ections. Dabord il ne voulait pas en entendre parler, puis, qu'il ne me laisserait pas retourner seule à la maison; mais moi je lui dis alors, que cela me rendait si nerveuse de penser qu'une nouvelle crise pourrait reprendre à Whiddles et que cela le rendrait nerveux lui, que j'ain^ais mieux être seule; que je n'étais pas nerveuse, et que je viendrais le reprendre le Samedi — Que d'être à U campagne, dans ce beau jardin, où il pouvait rester assis au grand air toute la journée lui ferait beaucoup de bien. Enfin nous avons fini par le per* suader de faire comme nous voulions ; il promit de rester, moi je lui promis de lui envoyer une valise avec des affaires le jour suivant ; je lui envoyais son Molière (afin qu'il pu travailler à son George Dandin ,) son crucifix, ses brosses, sa chemise de nuit et ses habits de tous Us joursy ses pantoufles, etc. On verra dans son petit billet du 28 Mai que le même sentiment de lassitude (moi, une fois éloignée de lui, comme ce qui lui avait pris pendant mon séjour à Paris) le reprit. Je quittais donc de chez les Browns ce soir là, où, je laissais mon précieux Vieux, hélas ! pour ne plus jamais le ramener ! à environ neuf heures et demi du soir, avec mes deux chiens ; Dan à côté de moi, Whiddie enfermé, dans un panier, de peur d'accidents. ... A peine avais-je quitté cette maison, sans une ombre dans le cœur, j'entendis frapper des coups au fond de la voiture, avec tant de fracas, qu'il me semblait que la route devait être bien mauvaise et que le cocher ferait mieux de choisir son chemin sur la route. . J e regardais, je iie voyais des pierres nulle 'part et je disais au cocher de tirer sur le côté afin d^éviter les cailloux dans le chemin. " ïl n'y a pas de cailloux. Madame," répondait le cocher. " Enfin c'est singulier," je lui dis "c'est à croire que les pierres défonceront le fond de la voiture, tellement cela tappe forti" Cela faisait l'effet de pierres lancées avec violence par les fers du cheval; il nje semblait qu'il ombrageait à tout, que la voiture n'allait pas droit, que quelquefois elle était tirée dW coté et puis d'un autre comme si quelque chose tâchait de la faire verser; en approchant des
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réverbères il me semblait qu'ils se penchaient tous à mesure que je devais les passer comme si Ûs allaient tomber sur la voiture m'écraser; qu'il y avait des formes noires, indescriptibles, comme des bras noirs à longues manches flottantes qui planaient à environ vingt mètres au dessus de la voiture et qui faisaient des signes pour me faire comprendre qu'il fallait retourner sur mes pas. Je me figurais que la voiture avançait par petites secousses. Je dis au cocher, "Bien sûrement le cheval n'est pas comme à son ordinaire ! " " Mais, si, Madame ! " Qu'avais-je donc ? Moi, jamais nerveuse en voiture, je tremblais comme une feuille; je pressentais qu'un accident allait m'arriver et que je serais tuée avant d'arriver à la maison. Je n'avais pas même eu un verre de vin, je n'étais ni fatiguée, ni surexcitée ; j'avais mainte fois quitté le Vieux ; il allait être bien tranquille jusqu'à Samedi, et moi j'allais pouvoir bien travailler. Qu'estce-que cela pouvait donc être? Je fis arrêter trois fois le cocher. Trois fois je me sentais étouffer sous l'impression d'un péril extrême, trois fois je descendis de voiture et me promenais sur le trottoir — rien que la. fausse honte m'empêchait de retourner chercher le Vieux. J'avais si peur, et je n'osais pas l'avouer. Si peur d'être sans lui — pour la première fois de ma vie, j'avais peur — moi qui avais été presque naufragée, je n'avais pas eu peur alors ; Et j'avais peur maintenant ! Le cheval, moi, une fois sur le trottoir, je voyais bien, marchait tranquillement; les réverbères étaient droits; je ne voyais plus ces formes noires et agitées dans le ciel; mais, à l'instant que je rentrais dans la voiture, les mêmes signes, les mêmes sensations recommençaient Une fois traversé le grand pont et dans la ville de Londres même ces signes cessèrent. Cela n'a pas empêché que je sois rentrée avec mes deux chiens, plus morte que vive ! Mon Dieu ! si j'avais obéi à ces signes et si j'étais retournée chercher mon Vieux qui se serait si vite empressé de revehir avec sa petite " poltronne " (comme il m'aurait appelée,) quels malheurs, quels chagrins, qiielies tortures, ne me seraisje pas épargnée ! . . . Une fois arrivée à la maison, je ne pensais plus à tout cela, je me serais bien gardée d'en parler. Je trouvais un tas de lettres, j'y répondais, je me couchais, je dormais bien; l'impression s'était passée. . . . -
"Samedif 30 Mai, 1874 (Ext. du Journal). J'allais chercher le cher Vieux, mais il avait si envie d'y rester, je l'y ai laissé. J'y ai diné. C'est une bonne femme que cette Louisa Brown, elle en a bien soin, et moi, pendant ce temps là j'avance avec mon travail. ..."
Puisqu'il paraissait si satisfait de rester, j'en profitais pour le persuader de rester juqu'au Samedi en huit, ... Il ne désirait rester que jusqu'au Mardi. . . . '' En tous les cas, Mimi, tu ne me laisseras pas tout ce temps là sans venir me voir ; tu viendras me voir Mardi ? " Je lui ai dit que j'avais tant à faire que s'il avait bien besoin de moi je viendrais Mercredi, et, qu'en tous les cas, j'enverrais Freemantle, Mardi, le voir, afin de bien me rassurer sur l'état de sa santé. Il se portait bien. . . . "Tâches de faire sans moi, mon petit Vieux, je travaille comme quatre Ratons pendant que tu n'es pas là. Etalestoi au Soleil comme un gros Lézard, j'en profite, je t'assure." Dieu sait ce que je n'ai pas abattu d'ouvrage pendant cette semaine là !
Il n'était pas satisfait, mais, réellement, je pensais qu'il pouvait bien s'arranger sans moi pendant une autre semaine et je n'avais nulle intention de revenir le chercher avant le Samedi Mon mari, lui et moi devions partir le i" Juillet pour Villerville^ j'avais plusieurs Concerts à Londres sur les bras, toute la maison à ranger — des masses de papiers à revoir. L'affaire du Festival de Liverpool était en pourparler ainsi que plusieurs autres arrangements contemplés, et, pour moi, une semaine tranquille, non-interrompue, sans cartes, ni tric-trac était une vraie bonne aubaine. Je lui avais porté son livre sur le Surnaturel^ il avait son Molière^ il avait de quoi s'occuper; je l'abandonnais sans le moindre remords ! Je le quittais ce soir là heureuse de le voir bien portant et content, je revins tranquillement à la maison sans avoir eu peur de rien. Tout me paraissait dans l'ordre accoutumé.
Tous les jours mon Vieux m'envoyait sa petite poste-carte et le Mardi, fidèle à ma promesse, Freemantle alla le voir. Il le trouva assez bien, mais se plaignant beaucoup de ce que je n'allais pas le voir. Comme toujours, très-affectueux. Il se signe le 2 yuin par le nom de mon petit chien **Whiddie." Pauvre Vieux! Il disait souvent. **Si fêtais un chiens tu m'aimerais davantage/^* . . .
Dans le Volume des Lettres il y a, à la page 159, une erreur.
Ce n'est point la carte postale du 2 yuin, qui me manque mais celle du j J^uin. Non seulement il attendait avec impatience une lettre d' Edith de Beaucourt, qui devait s'occuper de nous trouver un appartement à Villerville, mais il m'écrivait bien tristement, y ai écrit dans mon Journal^ —
** Occupée jusqu'à 4 P. M., à nettoyer et à ranger les bureaux à moi et au Vieux, Des nouvelles fort attristantes du pauvre cher trésor,"
Mon Dieu ! J'aurais dû aller le chercher; il s'ennuyait sans moi, je ne le savais que trop ; mais j'avais la rage de tout avoir en bel ordre à son retour afin qu'il fut content en rentrant dans son cher " Tavistock " de voir combien sa Mimi avait fait beaucoup de choses et bien travaillé dans l'absence de son vieil enfant qui lui mangeait la moitié et quelquefois tout son temps.
Le matin de Vendredi je reçus \2l poste carte (du 4 yuin) dont le dernier mot est ^^A Samedi^ n'est-ce-pas? Ces cinq mots qui me disaient qu'il m'attendait; qu'au moins cette fois-ci je ne l'y laisserais plus. Que c'était bien Samedi que je viendrais pour le reprendre : Qu'il était si las ! Si fatigué I
Presqu'en même temps je recevais de Madame Brown un télégramme " Gounod est très-malade. Arrivez vite" Je partis sur le champ. Je pressentais que c'était une crise cérébrale qu'il avait ; j'emportais avec moi le remède que je regardais comme infaillible. Je pris un hansom jusqu'à la gare de Charing Cross, le train jusqu'à Blackheath — mais je dépassais la gare d'une station, je descendis à Charlton où il n*y avait ni voitures, ni rien, et je volais plutôt que je ne marchais^ jusqu'à la maison de Mrs. Brown ! Là, je les trouvais tous, Mr., Madame et M^* Brown consternés, agités, effrayés comme ^ nous l'avions été la première fois que nous avions vu Gounod dans
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cet état. C'était une crise qui lui avait prise à 4 h., le jour précédent, après être revenu de la poste où il avait porté ma poste-carte, et cette lettre pour Edith de Beaucourt dont il parle dans ma poste-carte. Il avait commencé par répéter beaucoup de fois la même chose, et Madame Brown, quoiqu'il lui avait semblé étrange, n'avait pas été effrayée ; mais quand il commença à crier et à être violent, elle avait envoyé chercher le médecin, le Dr. Kidd ou le Dr. MacKem qui vivaient à Blackheath, sachant que c'étaient ces médecins là qui avaient l'habitude de le soigner. C'est-à-dire Dr. Kidd. ne Ta jamais vu; mais Dr. MacKern était son beau-frère, ils traitaient leurs malades de la même manière, et ils donnaient des médecines de la même espèce ; je ne me rappelle plus pourquoi ils ne sont pas venus, je pense qu'ils étaient absents, mais leur ami et confrère, le Dr. Tait, s'empressa de venir au secours, et, quand je suis arrivée, Gounod, était un peu calmé, quoique Madame Brown me dit, ^' Vous saurez peutêtre le garder dans son lit; nous sommes exténués ici des efforts que nous avons fait pour le garder dans son lit cette nuit. Nous craignions qu'il ne se suicide, qu'il ne se jette par la fenêtre." Je montais quatre à quatre, et là j'y trouvais mon pauvre ami dans l'état que je connaissais si bien. Il a eu un espèce de sourire vague, il répéta machinalement " Mimi>" quand je lui ai dit, ''Voilà Mimi." Il disait, " Mimi apportera les papiers^ et puis vous comprendrez ; jamais Mimi ne perd un papier — elle a tous les papiers — elle vous expliquera cela^-je n'ai pas un sou, Je n^ai rien, rien" (et il pleurait) '*on ne veut pas me payer, et Mimi dit qtfilfaut que Goddard me paye, et je n^ai rien» Il y a les comptes, les comptes— je liy comprends rien mais Mimi comprend, je n'ai pas besoin de comprendre, etc, etc. ^ean est poitrinaire, trhpoitrinaire. Il est mon jUs^ etc., etc, etc. Il entendait, comme à l'ordinaire, les gens chuchotter, dire tout bas qu'ils voulaient le prendre, le mettre dans un trou noir, , . .
Oh ! que je me faisais des reproches ; je m'accusais ! C'était moi qui l'avait persuadé de rester à Blackheath. J'avais tant à faire. Il n'avait pas vu qu'il me' harassait, qu'il me fatiguait, que je me levais quelquefois de 3 h. jusqu'à 6 h. pour accomplir ce qu'il y avait de besogne ; que je me rendormais de 6 à 8 heures afin de trouver le temps pour l'amuser et le distraire. J'avais été si heureuse de le savoir chez les Browns, et maintenant je ne comprenais que trop bien tout ce qu'on lui avait débité 1 Pour des personnes qui tie sont pas dans le commerce musical, même mon Récit sur ^^Les Affaires'^ et mes lettres à l'Editeur "Smith" ne seraient peut-être pas très-clairs; de sorte que je sais que les Browns qui l'auront sans doute questionné et qui lui auront sans doute dit, avec raison, qu'ils n'y comprenaient rien, l'avaient fait déménagé dans sa tête en le tourmentant sur l'aspect de la situation qui leur semblait peu brilliante. Comment était-ce possible à qui que ce fut de comprendre la ligue puissante, immense et cachée qui nous cernait ? Comment leur faire comprendre cette conspiration du silence qui aurait ruiné même Gounod sans l'élément d'énergie que j'y apportais ? On lui avait cousu son Crucifix d'argent dans une petite couverture de peau, une chose que depuis longtemps il m'avait demandé de lui faire; mais moi, toujours pressée
par la besogne, je l'avais remis de jour en jour jusqu'à ce que ce fut, après tout, fait par une autre personne. Je me reprochais de ne pas lui avoir fait cette petite complaisance. Ce crucifix, assez grand et pesant, était posé sur sa poitrine; je voulus le lui retirer, cela lui donnait Tair d^un mort — et je pensais que le crucifix lui donnait de la peine à respirer. Il sentait que je vpulais lé prendre. Il n'a pas voulu. Il grinçait ses dents et paraissait encore plus inquiet Je me couchais, comme àj'ordinaire, sur le lit à côté de lui, et il n'essaya plus de le quitter. A deux heures, le Dr. Tait, que j'avais déjà vu, revint, et, comme Gounod n'avait pas repris connaissance, il consentit à lui administrer le remède ordinaire que j'aVais apporté avec moi, et qui selon mon expérience aurait dû lui rendre la connaissance en moins de deux heures. Moi j'espérais ardemment ramener Gounod ce jour là à Tavistock House. Mon mari avait arrangé avec moi, qu'U viendrait nous chercher à 7 h. et demi le même soir. Madame Brown m'avait dit qu'elle avait télégraphié à sa famille, le croyant à la mort Cela ajoutait à mon inquiétude, je savais qu'il ne mourrait pas et que si sa famille arrivait, cela ne lui ferait aucun bien ! Je m'attendais à chaque instant de le voir revenir à lui et je calculais qu'il^ avait eu une très-longue crise.
A 4 heures de l'siprès-midi, j'étais assise à côté de lui, le veillant ; il était tranquille, mais continuait à marmoter entre les dents ^y^MimV papiers^ etcJ^ *'Ah !" je pensais, j'ai été joliment égoiste; j'ai manigancé pour avoir une semaine sans mon Vieux afin de pouvoir " mieux travailler pour nous, je suis bien attrapée! On Ta tourmenté " avec ses histoires d'argent, et sans la Mimi pour le débrouiller, on " me l'a rendu malade ! Va ! il pourra me faire mourir d'embête- " ments, il m'assommera cent mille millions de fois ; Jamais plus " je ne m'en séparerais ! ". . . Tout-à-coup !
Au même instant, je me vis comme entourée d'un immense réseau à grandes fnêches de lumière étincellante qui tombait sur mes yeux et tout autour de moi. Je me sentais rayonner d'une splendide lumière blanche. Les rayons qui projetaient de mon corps rayonnaient à la rencontre et allaient se mêler à un univers, (que dis-je!) des Univers de lumière ! Cette lumière était sans fin ni commencement. Je savais que c'était la lumière immortelle que je voyais. Il est impossible pour la parole humaine de donner le plus faible aperçu de la clarté resplendissante dans laquelle je me sentais baignée. J'ai réfléchi depuis lors que c'est là ce que Gounod voyait quand il disait me voir ** couverte de lumière blanche." Aussi, quand Barbier a fait la traduction de Biondina, Gounod m'avait dit d'une voix pleine de mystère : " Mjmi, sais-tu les vers que j'aime le plus dans tout cela ; c'est —
* L'autre dira dans sa blanche parure Ton cœur candide et ta foi pure Elle est, ô chère feipme Blanche comme ton âme.' "
" C'est ainsi que je te vois si souvent !". . . La lumière que je voyais, qui me remplissait, paraissait être formée d'étincelles dont chaque étincelle représentait un monde. C'étaient
l'amitié. 143
des mondes incrustés Tun sur Tautre. Je semblais comprendre Tinfini, mon intelligence semblait le toucher, et que mille ans s'écoulaient pendant que j'avais cligné des yeux/ '* Qu'était-ce donc que le temps, qu'est-ce que mille années de souffrance?" Rien, je sentais — puisque mille ans est un espace de temps si court au Suprême Créateur de toutes choses. IL cligne les yeux ! Mille ans se sont écoulées. Un grand malheur, un grand désespoir semblait avoir passé sur moi. Dans cette incrustation de lumière je voyais des caractères lumineux qui me faisaient comprendre que ce chagrin serait oublié, et que -des longues années d'épreuves terrestres n'étaient rien à côté de l'éternité qui était composée d'instants de mille aps. Ces caractères lumineux qui perméaient en moi plutôt que je ne les voyais, ni les entendais; qui m'inondaient, qui m'embrassaient et passaient à travers moi (impossible de décrire l'exacte sensation), semblaient Hre de JESUS lui-même. Ils exprimaient —
" Mon Père, pardonnes leur car ils ne savent ce qu'ils font,"
et semblaient m*expliquer que ce chagrin qui m'était fait ne serait pas compris par les personnes qui en étaient la cause. Que tout le mal dans le monde était plutôt la conséquence de l'ignorance que de la méchanceté préméditée. En moi-même je me disais. "Je suis heureuse, je n'ai aucun chagrin ! "
Alors je vis — (c'est le moyen le plus court de décrire l'impression que je recevais :)
** Mon Dieu 1 Mon Dieu ! pourquoi m'avez vous abandonné? " Ne te crois pas abandonnée dans ton désespoir le plus âpre. Tu " douteras, ainsi que Moi-même je doutais — le Saint-Esprit ne se ^' montrait plus ; je ne voyais alors plus rien ; tout était devenu ^* Ténèbres ; je me sentais abandonné : c'était pourtant à l'instant " où Mon Père me ramenait à Lui, au moment oir il terminait mon " épreuve terrestre, au moment même oh je croyais être abandonné, " Il me rapprochait du Bonheur, du Repos dans la Paix des Sphères " élevées. Ainsi il sera avec toi, ma fille, tu te sens flétrie, oubliée, ^* abandonnée, tu ne comprends pas ton épreuve, c'est au moment où
tu seras la plus malheureuse et abandonnée des femmes que Mon
Père te rapprochera du S. Esprit et inondera de lumières ton âme." " Aies Courage — Luttes — Tu en as la Mission et tu en as la Force. '' Souviens Toi ! "
Et moi, bien moi; je me disais "Je n'ai aucun chagrin — le Vieux ^* est malade, il guérira, il m'aime. Il est là I Je le vois ! " . . .
Je voyais encore.
" En vérité, je te dis aujourd'hui tu seras avec moi dans le '' Paradis."
" Oui, c'est la voix du Futur .qui est toujours dans le Paradis et qui ** rend justice. La Voix du Futur, c'est la Justice étemelle. Elle
juge les choses passées tx. présentes. La voix du Présent calomnie
toute chose nouvelle, digne et noble. Elle te calomnie, toi, comme
elle m'a calomnié, Moiy c'est la voix de celui <jui n'a pas été illu-
a tt
" miné par les rayons de l'Avenir. Les deux Larrons repré- " sentent La Voix de l'Avenir et la Voix d'Aujourd'hui. . . . " Dans cette nuit sombre, penses à la montagne solitaire, penses à mai '^ abandonné de tous, méconnu de tous. £t pourtant reconnu de " mon Vivant encor, défendu par le larron à droite, emblème de " l'Avenir m'assurant le Paradis ; le larron à gauche, représentant '* celui du Présent, qui, aveuglé par les Préjugés, renie tout ce qu'il " ne peut voir et comprendre. Toi donc, souviens-toi de ceci, c'est " la voix de l'Avenir qui te parle ; tu seras, en vérité, avec moi '' dans le Paradis, tu l'es déjà, parceque tu soufifrés injustement. Tu " te diras, pourquoi avoir tant travaillé en vain, pourquoi tant *' souffert ? Tu aspireras au repos, tu voudras être consolée. Alors '^ le Paradis te seras tout prêt, tu comprendras que mille années de " souffrance ne sont rien dans l'éternité. Insignifiantes — car, après ^' ces mille années là, il y a le bonheur de la progression, où tu '* sentiras les avant-coureurs et les extases du bonheur étemel où '' chaque mille ans est composé d'un instant de mille années de
félicité. }(: 3|c :tc « ♦
Moi je pensais. "Je n'ai aucune souffrance. Je ne souffres pas " parcequ'il est malade. Le Vieux est là ; je le consolerais demain " Il ne va pas mourir." . . .
Alors je voyais :
" Femme, voilà ton fils."
** C'est toi qui es la femme. Tu as le cœur vrai, ainsi que la vraie " femme doit l'avoir. Tu aimes ceux que tu aimes comme les mères '' aiment leurs enfants, sans jalousie, sans soupçons, sans arrière- *' pensées ; avec dévouement, avec angoisse — angoisses que tu " éprouveras, terribles comme celles que Marie a éprouvées. Elle, " non plus, ne comprenait pas, ni toi non plus, tu ne comprendras " pas encore et tu souffriras, comme Elle, le martyre."
Alors je voyais :
"VoilX ta Mère."
" Tout homme, doit regarder chaque femme qui traverse sa vie à " travers sa mère. La femme est la Mère de THomme^ L'Homme '' ne doit jamais oublier cela. Si ton Vieux ne t'avait jamais aimé '^ autrement, tu n'aurais pas été malheureuse, et, lui, il aurait été '^ heureux. Ne penses pas que ce soit scandaleux qu'il ait vécu à '^ côté de toi si longtemps. Le monde criera. Mais n'oublies-pas " ceci, JÉSUS donhe sa Mire — non à mxi frire — non à un fUs — non à " une amie. Il l'a confiée à un disciple — à celui qui l'aimait et qui le " comprenait le mieux. Le monde alors a crié au scandale, comme '^ il crierait aujourd'hui, mais cet acte là seul démontre que dans les '^ circonstances exceptionelles qui lient des êtres ensemble hors la '* famille, la Famille ne compte pas. Celle qui est ma mère, ceux '^ qui sont mes frères çont ceux qui écoutent ma voix et qui suivent '* ma Volonté. Dieu t'avait envoyé ton Vieux. ... Tu as une '^ Mission à accomplir."
Je pensais, " Pourquoi me dire tout cela? Il est là, je n'ai pas " reculé devant le scandale. J'ai toujours cru que Dieu me l'avait
envoyé dans le but d'accomplir une belle mission, une œuvre
humanitaire. Je n'ai point reculé devant ma responsabilité. Je l'ai " acceptée toute entière. Je me suis sacrifiée, je le sais bien, Pour- *' quoi me rassurer? Je n'ai pas douté."
Alors je voyais :