J'AI SOIF
" Toi aussi tu as soif de finir de souffrir. Tu as soif de l'heure '* quand Dieu te retirera la lourde charge qu'il t'a confiée. Mais, " souviens-toi toujours, le Tout Puissant t'a donné cinq talents. Il te " faut lui en rapporter dix. Tu as le pouvoir d'aller jusques au bout, " car Dieu t'en a donné les forces."
Je me disais — ** Je ne me sens pas impatiente ; je n'ai pas soif d'en ** finir. Je sais qu'il faut du temps. Je souffre un peu par le Vieux, ** j'étais contenté de m'en débarasser quelquefois ; mais il me rend " bien-heureuse aussi. Tout n'est pas absolument Roses ; tout ne ** peut aller dans notre monde comme l'on voudrait. Je ne m'y " attends pas. Je ne/«/> douter 1"
Je voyais alors :
"Tout est accompi<i/'
" C'est ce que tu diras aussi. Ta Mission sera accomplie, tu le *' sauras. Tu ne sentiras ni triomphe, ni joie, ni satisfaction. Tu ** auras trop souffert. Tu te sentiras être l'inatniment passif et obéis- " sant des desseins de la Providence. La Providence conduit ceux " qu'elle choisit et qui se laissent mener par elle dans la foi, sans " questionner, ni douter. Toute créature humaine nait, afin de " pouvoir travailler à et résoudre un problême de la Création, mais " les découragements arrêtent la plupart — presque tous — le travail se " fait donc lentement, d'une manière interrompue et imparfaite. Toi, ** tu t'éteindras, mais ce que tu avais été destinée à accomplir sera " accompli."
Alors je me disais — " Ma destinée est d'avoir cinquante enfants et ** de soigner mon Vieux. Je ne demande que cela. Je n'ai besoin " ni de triomphe, ni de joie, ni de satisfaction. Tout cela est pour " LUI. Peut-être, après moi, j'aurais des élèves qui seront remarqua- „ liles. Je serais morte — peu m'importe ! "
(£f yhus avait parlé huit fois.^
La lumière s'évanouit, et moi qui jusques lors m'étais sentie inondée de bonheur, de clarté et d'extase ineffables, je xestais, revenue à moi, comme sous l'impression froide d'un chagrin immense, éternel — ayant souffert pendant mille ans. Il est impossible pour moi de donner l'aperçu le plus faible de la beauté et de la félicité céleste de cette sainte vision. Je n'en ai jamais eu avant, ni depuis ce moment. Je l'ai écrite aussi courtement que possible, car si j'écrivais la centième 10 ^
partie de ce qui m'était révélé et des réflexions toutes philosophiques qui ft^ inondaient et qui passaient à travers moi par de grands océans de vagues limpides et puissantes, cela remplirait un grand volume. Le Vieux dormait paisiblement et je désirais ardemment qu'il se réveille afin que je puisse lui raconter ce qui m'était arrivé.^ Je songeais à ce qu'il m'avait dit voir de lumière^ de ce qu'il avait vu sur la Grâce et de son livre sur le surnaturel commencé à Hastings.
Aussi je n'ai jamais plus eu un moment de paix, ni de bonheur depuis ce moment là, comme vous allez le voir ! Je fus si bouleversée dès le lendemain, que je né trouvais pas le calme d'esprit nécessaire pour bien l'écrire — pas même à Lui — quoique je lui écris moins d'une semaine après pour lui dire que je voudrais tant le lui écrire et il me répond dans sa lettre du lo J^uin (page 164 Les Lettres. " ^e voudrais tant que tu m* écrives te que tu nCas dit que tu ** me dirais sur les Sept Paroles du Christ I Je t'en prie de me " l'écrire.; cela me fera un véritable bien !"
Il faudrait avoir la plume de Victor Hugo pour pouvoir mettre dans un style supportable la description des beautés célestes qui me visitèrent cet après-midi là. . . .
Peut-être qu'un jour le moment viendra lorsque je pourrais tranquillement me mettre à table après quelques mois de paix; me recueillir et écrire convenablement les détails de cette vision mystérieuse qui, après les premiers mois que j'ai passés de désespoirs ' irréfléchis, affolants, ont servi à me rendre toute ma Foi, tout mon courage, et toute mon énergie.
L'après-midi se passa ; Gounod était tranquille, quoique en sommeillant il grinçait ses dents, et je fus bien triste, quand mon mari arriva à 7 h. 30, de devoir le quitter sans qu'il m'eut reconnue. Il ne reconnaissait pas mon mari. Il a souri pourtant vaguement quand il l'a vu. Mon mari resta auprès de lui toute la nuit et le lendemain matin, vers 10 h., il était revenu à Tavistock House. Ses nouvelles étaient mauvaises ; Gounod n'avait pas encore repris connaissance. Gaston de Beaucourt (le mari d'Edith) était arrivé; Gounod ne l'avait pas reconnu, et alors mon mari me raconta une chose à laquelle il n'avait attaché aucune importance mais qui, à moi, me planta le poignard — qui n'en a jamais été arraché — dans le cœur. Gaston de Beaucourt ne parlait pas un mot d'Anglais, mon mari pas un mot de Français, donc c'était Mrs. Bïrown qui savait très-bien le Français . qui lui avait dit que '* Gaston ^e Beaucourt avait dit qu'il était venu ^^ prendre possession de Gounod et qi^ il ne permettrait à personne d'entrer " dans sa chambre,^' ^ "Mon Dieu!"* Je dis à mon mari, "il veut " nous empêcher, nousy de le voh:. Comment! tu as pu le quitter à " ces conditions là ? Je serais resté si j'avais été toi ! " " Oh ! " me répondit mon marL " Je ne crois pas du tout que M. de Beaucourt " ait dit cela pour nous. Je suis resté tout le temps avec lui — je " crois que M. de Beaucourt a seulement ^it cela pour empêcher les " Browns de venir à chaque instant le tracasser. Je ferais de même si " j'étais lui. Il les trouve, peut-être, nerveux, embêtants et fatiguants " pour un malade." Je secouais la tête tristement. " Eh bien, tu
l'amitié.
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iras à Blackheath passer Taprès midi, ma chérie ; comment veux-tu que M. de Beaucourt pei;ise à nous éloigner, nous, de la chambre du Vieux, nous qui Tavons, pour ainsi dire soigné jour et nuit depuis trois ans ! C'est impossible ! " Je n'avais qu'un pressentiment; pressentiment né, je pense, en conséquence de pia vision du jour précédent et dont je n'avais soufflé mot Inutile de discuter ! Le cœur bien lourd, bien désolé, envahie de la plus douloureuse inquiétude, je partis, après le lunch, pour Blackheath. J'aurais voulu que mon mari vienne avec moi, mais il avait un engagement qu'il était forcé de remplir, puis, il se moquait de mes craintes. " Quelle notion fantasque ! J ! Où peux-tu prendre des idées pareilles ! " . . . Me voilà donc arrivée chez Madame Brown (il m'est impossible de me rappeler si son mari et sa fille étaient présents) et Gaston de Beaucourt étaient dans la salle à manger. Après les premières politesses pour Mrs. Brown et M. de Beaucourt. La première chose que je demandais naturellement était, — "Comment va le Vieux. A-t-il repris connaissance ? " " Oui ! " dit Madame Brown — " Quel bon- *'heur!" je m'écriais, "je cours vite le voir!" *-* Pardon," dit froidement cet homme de Beaucourt, se plaçant devant la porte. "Vous ne pourrez voir Mr. Gounod!" J'étais préparée à cela ; si non, il me semble que je serais tombée suffoquée à la renverse. "Moi! je ne puis pas voir Gounod!" Mr. de B,, "Npn, Madame!" Moi, " Mais alors il est plus malade, vous me le cachez, n'est ce pas, "** il est malade, il va mourir!" Mr. de B., "Non, Madame, Gounod " va mieux, mais vous ne pouvez pas le voir ! " , Moi, " Pourquoi — " oh ! dites moi pourquoi?" Mr. de B., "M. Gounod est encore très- " faible, je crains que la moindre émotion ne ramène sa crise, et, com- ** me il vous aime beaucoup, cela lui causerait des fortes émotions ; " j'en crains les conséquences." Moi, " Comment ? moi qui l'aies " soigné jour et nuit depuis trois ans; il me regarde comme sa mère, sa bonne, son esclave — il doit, au contraire, s'étonner de ne pas me voir à ma place accoutumée. C'est cela même qui a dû lui causer cette longue. attaque; avec nons Jamais il était resté plus de vingt-quatre heures sans nous reconnaître. Voilà plus de 36 heures qu'il aura été dans cet état pitoyable. • Mon Dieu ! Mon Dieu ! vous me cachez la vérité, allez lui demander si il ne veut pas me voir — vous verrez ce qu'il vous répondra ! Il ne veut voir que sa ,' ^^ petite mère,* Il est plus mal, ou vous iriez tout de suite." . * . M. DE B., "Je suis sure comme vous. Madame, de la réponse que M. " Gounod me ferait ; il voudrait vous voir, mais je suis la personne *^ dans ce moment qui le soigne et je juge plus prudent de défendre à qui que ce soit la chambre de Gounod. Demandez à Madame Brown." Mrs. Brown (soupirant), "Je ne l'ai pas vu!" . . . Moi, "Je comprends cela; mais Mrs. Brown n'est pas avec lui " comme moi et mon mari le sommes avec Gounod depuis trois ans. ** Comment voulez-vous que l'un ou l'autre de nous deux puissions " l'émotionner ou l'exciter? C'est impossible — laissez-moi passer "Mr. de Beaucourt. Je veux voir mon Vieux!" . . . Mr. de B., " Et moi je vous affirme. Madame,, que vous ne le verrez pas!" Ah! si mon mari avait été là, il m'aurait vite ouvert la porte.
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J'étais indignée, désespérée. "De quel droit, Monsieur, prenez " vous sur vous de m'empêcher d'aller voir Gounod. Oh, Mrs. " Brown," je lui criais dans des accents qui devaient lui remuer le cœur, ** Ouvrez moi votre porte! Laissez -moi, je vous en " conjure, voir Gounod." Mrs. Brown sembla tout-à-fait faible et indécise, " Que voulez vous," me dit-elle, en Anglais, " il dit qu'il est ** venu prendre possession de Gounod et que personne ne le verra ; " il se conduit en maître absolu. . . ." Moi, " Mais de quel droit, "je demande, venez vous prendre possession de Gounod?" Mr. DE B., " Par le droit que Gounod m'a donné lui-même ; il m'a écrit " pour que je vienne le chercher 1" Mon cœur se déchirait, " Mon- " trez moi la lettre, alors 1" Mr. de B., " Je n'ai pas la lettre." Moi, " Non, n'est-ce-pas, mais moi j'ai ici sa poste-carte, à moi, sa dernière " poste-carte, son dernier mot, écrit et mis à la poste avant qu'il ne " tombe malade. Vous voyez n'est-ce-pas. Voilà les mots A Sa- " MEDi, n'est-ce-pas? C'était w^/qurxievais le chercher! Oh, Mr. " de Beaucourt, nous ne dites pas la vérité ! Il ne vous a pas même " écrit. . . ." Mr. de B., " C'est vrai. Madame, la lettre était à ma " femme!" Moi, "Jamais il ne vous aurait demandé de venir le " chercher. Il devait aller chez vous le /*'' yuillet. Pourquoi " m'écrirait-il à mai de venir le chercher Samedi et à .vous de venir " le chercher. Cela n'a même pas le sens-commun. Moi, je veux " voir Gounod; je ne quitterais pas la maison sans l'avoir vu ! Quand " vient le médecin?" Mrs. Brown, ''Il revient cet après-midi !" Moi, "Alors j'attendrais qu'il vienne, et nous verrons si, malgré les " ordres du médecin, Mr. de Beaucourt m'empêcherait de le voir ! ! ! "^ Je m'assis alors, dévorée par la fièvre du doute, du soupçon, du mal-, heur, du pressentiment; accablée par cette idée que j'étais à deux pas de mon Vieux, de mon ^trésor, de cette créature que j'avais sauvée par mes soins, de cet Etre auquel j'avais presque tout, tout, tout, sacrifié, dont j'épiais le sourire, le retour à la vie de l'âme du cerveau avec une amour, une anxiété, une responsabilité que rien ne peut exagérer. Il était là, .à deux pas de moi, et la force brutale d'un homme me séparait — nous séparait. Car lui, mon Vieux ! il devait s'étonner, se dire ; ^^ voilà la matinée qui passe, i heure, 2 heures, pas de Mimif et quand il s'était réveillé, n'a-t-il pas dû chercher des yeux Mimi? . . . Mon Dieu! que je souffrais. Mr. de Beaucourt alla rejoindre Gounod. Je pleurais silencieusement, une fois ma décision d'attendre le médecin prise; puis je me suis fatiguée de pleurer silencieusement, je suis allée en haut, dans la chambre à côté de celle de Gounod, pleurer plus fort. Mais, pn l'avait changé de chambre — ce que je ne savais pas ! — au bout d'une heure que j'avais été là pleurant toutes les larmes de mon cœur. Madame Brown et sa fille sont montées pour tâcher de me consoler. Elles avaient laissé la porte ouverte — ^je crois que c'est alors que Gaston de Beaucourt, entendant le bruit, sortit de la chambre de Gounod çt vint nous dire, avec colère, que le bruit allait attirer l'attention de Gounod; moi, j'ai dit alors "Je suis trop lasse et désespérée d'attendre; vous allez " l'emmener à Morainville bientôt et je ne le verrais peut-être pas " avant de partir !" Le ton de Mr. de Beacourt changea subitement.
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" Vous êtes alors d'avis qu'il ferait bien de partir de suite pour " Morainville?" Moi, "Mais oui! Le changement lui ferait du "bien!" Mr. de Beaucourt parut tout-à-fait surpris; je pleurais plus qi^e jamais. Rien ne peut peindre ma désolation. " Pourquoi " n'irait-il pas, il aurait tant de bonheur à y aller. ... Il vous aime ** tant, tous les deux, mais, pourquoi, moi, m'empêcher de le voir?" Mr. de B., "Vous ne lui persuaderiez pas alors de ne pas partir !" Moi je ne comprenais pas bien alors ce que cela signifiait ; avais-je jamais persuadé à Gounod à ne pas aller où il lui plaisait ? ... Il aimait Edith et Gaston de Beaucourt, il les appelait ses Weîdons de Paris, comme nous, il nous appelait ses Beaucourts de Londres^ pourquoi n'irait-il pas, oii pouvait-il aller de mieux que chez eux, à la campagne, au grand air, au soleil ? Pourquoi Gaston de Beaucourt avait-il l'air de penser que je m'y opposerais, puisque c'était convenu, arrangé depuis longtemps. Il s'aperçut évidemment qu'il avait fait fausse route, et qu'il n'y avait rien à craindre du côté de mon opposition — "Vous voyez bien !" me dit-il d'un ton fort dur; "si je con- ** sentais à vous laisser voir Gounod, vous lui causeriez une forte " émotion; vous ne pouvez pas vous contenir — c'est évident!" ' Je m'arrêtais à l'instant. "Oh !" je dis, "si je puis voir Gounod, que ** cinq minutes, vous verrez comme je sais bien me contenir ! " " Alors, promettez- moi," dit Mr. de Beaucourt, "de ne pas rester <* plus de cinq minutes et je consentirais à vous faire entrer dans sa " chambre." Je promettais, bien entendu; et, à ce moment, Gounod parait à la porte de sa chambre. ..." Mimi ! Mimi ! je veux voir " Mimi! J'entends qu'elle pleure. Qui fait pleurer Mimi ! Mimi! où " est elle !" Gaston de Beaucourt l'avait saisi dans un clin d'œil, l'avait ramené, l'avait rassis dans son fauteuil, et moi, je me précipitais sur ses pas pour rejoindre mon Vieux, suivie de Madame et de M^® Brown. Qu'il paraissait heureux et consolé de me voir. Mais qu'il avait changé ! J'étais heureuse et consolée de le voir, et de le voir, comme toujours — satisfait ainsi que l'enfant à qui l'on rend la mère; mais je me sentais navrée à son aspect. Au lieu de l'homme, plutôt gras et robuste que j'avais mené chez Mrs. Brown onze jours auparavant, je trouvais un petit Vieux, maigre, rattatiné ; ses pantalons pendaient sur ses jambes amaigries, il était pâle, il avait un air éteint et gris. Qu'est-ce qui lui était arrivé? Voilà ce que je ressentis en le voyant. Qu'est-ce qu'on lui avait fait ? Même, au plus mal, au commencement de sa maladie chez nous, il n'avait jamais maigri à ce point là. " Ma Mimi," me dit-il en m'embrassant plusieurs fois ; ^ qu'il y a longtemps que je né t'aie vue. Pourquoi m'abandonnes-tu ? '■ Moi, " J'ai été à côté de toi toute la journée, hier, et Harry toute cette nuit, seulement tu ne nous recohaissais pas, mon pauvre Vieux ! " Lui, "Ce bon cher Harry, ne vient-il pas aujourd'hui?" Moi, "Pas aujourd'hui ; mais il m'a dit qu'il reviendrait demain ! " Lui, " Et toi aussi. Mirai," Moi, "Oui, mon Vieux, je viendrais dans la matinée et Harry aussi, parceque, tu sais bien, demain c'est notre Dimanche ; on sera bieii désappointé de ne pas te voir." Lui, " Tu leur diras bien que je suis malade, mais que je serais là Dimanche prochain ! "
Je lançais un regard à Mr. de Beaucourt, qui grimaçait et qui me faisait des signes menaçants. Il était assis juste derrière Gounod et il me faisait signe de partir en regardant sa montre ; Moi hébétée, ahurie, agitée, tirée à reculons par les deux femmes, je lui dis soudainement. "Adieu, jnon petit Vieux." Lui, "Comment! tu me quittes déjà, pourquoi pleurais-tu?" Moi (assez embarassée) " Parceque je m'étais figurée que tu étais plus malade que hier, alors j'ai beaucoup pleuré, alors Mrs. Brown et Agnes me consolaient." Lui, "Je vais bien. mieux, Mimi chérie, mais tu vas rester diner avec moi ; ici en haut, avec moi, à côté de ton Vieux." Oh, Seigneur I que je désirais rester avec Zui — mais, je sentais mes jupes tirées plus fort, des grimaces devant moi, et la montre de Gaston de Beaucourt. Je pris mon courage à deux mains. "Mon pauvre Vieux, hélas! c'est impossible, Harry m'attend; tu sais comme nous travaillons pour en avoir fini avant le i*^ yuilld^ alors je ne puis absolument pas rester cet après-midi Nous reviendrons demain matin ! " Je le serrais dans mes bras, j^e l'embrassais, le cœur serré — lui, il m'embrassait comme si il ne pouvait pas me lâcher en me bénissant de tous les soins que j'avais pour lui, et, en descendant les escaliers, je l'entendais encore dire "Mimi! A Demain!'^ Je ne quittais pas Mrs. Brown tout-de-suite, car je voulais absolument voir le Dr. Tait. Quand il vint et que je lui racontais ce qui c'était passé, il dit que c'était tout bonnement " monstrueux " d'avoir essayé de m'empêcher de voir Gounod. Je partis avec lui dans sa voiture. - Il pleuvait à verse et je suis retournée chez moi comme j'étais venue, en chemin de fer, le cœur bien gros, pleurant les larmes amères du doute et de l'inquiétude. . . .
Mon mari fut un peu surpris quand je lui racontais l'affaire, mais il me consolait en me disant que le Vieux était remis et que le Vieux ne voudrait jamais que je fusse éloignée de lui Je lui- dis aussi qu'il devait partir pour Morainville tout de suite, je pensais ; mais je lui ai dit que je ne pensais pas que le Vieux le savait car il m'en aurait parlé la première chose, j'en étais sûre. . . . J'étais poursuivie de pressentiments, je ne pus ni me reposer, ni dormir, ni manger. Dimanche matin je m'étais assoupie un peu, puis réveillée depuis une heure, je me disais, " Est-ce-que je me lèverais, bu resterais-je dansmon lit jusqu'à ce que la bonne me porte mon eau chaude povu: ma toilette?" Je regardais ma montre; il était juste 6 heures. Je me sentais impatiente de me lever, car j'avais beaucoup à travailler ; je devais aller passer la matinée à Blackheath avec mon mari, et puis l'après-midi Û fallait que je reçoive mon monde à Tavistock House, Je regardais les petits tableaux accrochés près de mon lit, peints" par Gounod, mes yeux se promenaient devant moi; et, je sentais mon regard fixé sur la porte. Je voyais entrer une foule de personnes habillées dans le deuil le plus profond. Tout était triste, morne, silencieux. Jesemblais contempler mon mari, et beaucoup d'amis et de connaissances, des habitués de la maison, et puis, je me voyais, moi-même. Je ne paraissais pas maicher, je paraissais plutôt glisser machinalement. J'étais pâle. J'avais une longue robe noire, un manteau et voile très-longs — dans le deuil le plus profond. Je me
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disais, "Comment ! moi, Georgina Weldon, je me vois toute seule — '' toute en deuil, sans le Vieux ! Moi, qui ne me suis jamais sentie " sans lui quand je me promène. Même quand je descends au ** jardin, il m'attend au pied des marches, il me donne son bras et " nous faisons notre petit trot ensemble autour du jardin." Alors je voyais derrière moi, un. grand, immense char-funêbre, couvert d'un drap mortuaire noir avec une grande frange autour qui avait au moins un mètre de haut — toute noire, niais, près de la terre, je voyais comme des glands d'argent au bout de cette frange* pesante qui touchait presque la terre et masquait complètement les roues. "Ah !" je me demandais, " comment cela se fait-il ! J'ai vu des chars funèbres : " mais toujours j'en ai vu les roues. Quelle frange immense ! " Jamais je n'ai vu rien de pareil." J« m'observais de mon lit, et quoique je savais que j'étais dans mon lit je voulais pourtant savoir pourquoi mon ^^ double " était seul. Quelquechose alors sembla diriger mon regard vers le Catafalque et me signifier "// est là. Tu seras " seule toute ta vie. ..."
Vous vous figurez,facilement l'état de désolation dans laquelle cette nouvelle vi§ion me plongea — ^je n'avais plus dorénavant qu'une idée. '* On me prendra mon Vieux, il mourra sans moi ! Je ne le verrais plus jamais excepté dans un grand catafalque!" J'allais raconter ce que j'avais vu à mon mari en. sanglotant de désespœr. Il me dît que j'étais une imbécille, superstitieuse — ** Comment vèux-tu qu'on éprenne le Vieux.^ Ce n'est pas un petit enfant. Qu'on le prenne ! on ne peut lui prendre son libre arbitre ! " '* Mais il mourra ! Il mourra, je ne le reverrais jamais. . . . C'efet fini— il va mourir ! " J'ai tellement pleuré, jai été incapable d'aller dans la matinée, avec mon mari, voir Gounod. J'avais peur de pas pouvoir m'empècher de pleurer devant lui; de ne ^^ pouvoir me contenir^^ ce que me reprochait évidemment Gaston de Beaucourt comme un très-grand crime ! Alors, je me serais jetée dans ses bras en l'implorant de ne pas partir sans nous ; j'avais un si noir pressentiment de ce départ. Il serait peut-être tué en chemin de fer! Aurai-je jamais pu m'imaginer l'affreuse réalité. • . . J'avais peur de savoir que Gounod m'avait peut-être trompée. Qu'il avait peut-être écrit à Gaston de Beaucourt. Qu'il ne voulait plus de moi. J'avais peur de l'entrevoir ! J'avais peur d'aller avec mon mari. Mon mari me rapporterait ses impressions; Gounod ne pouvait pas partir ce jour là. Il était encore trop faible. . . . Quelle matinée d'angoisses je passais !
Enfin mon mari revint ^Humhet^^ et m'égaya. Il me rendit presque toute ma tranquillité. Il me dit que le Dr. Blanche aVait été envoyé par sa famille en conséquence du télégramme de Madame Brown ; que Le Vieux n'avait fait que me demander — n'avait cessé de demainder après moi, comment j'allais ; si désappointé de ne pas me voir. " Ah ! " dit mon mari, " tu regretterais d'avoir été aussi sotte que tu " l'as été, si tu avais pu voir les yeux anxieux du Vieux (quand je " suis entré), te cherchant derrière moi, comme si il était sûr qu'il " savait (][ue tu fusses là. . . ." Il me dit qu'on avait parlé de le^ faire partir tout de suite pour la Normandie, au lieu de le faire attendre jusqu'au z»** yuillet — " Le Vieux voulait, à tout prix, nous
** attendre. Il a demandé si nous ne pouvions pas partir tout de " suite. Je lui ai dit que c'était impossible puisque c'était* mon mois ** dé service ; il a eu Tair si désappointé — mais je lui ai dit que nous " étions, tous les deux, d'avis qu'il ne pouvait mieux faire que de partir " avec M. de Beaucourt. Il me fit répéter vingt fois que tu étais de ** cet avis là \ il me fit promettre cent fois que nous le rejoindrions ** au plus tôt. Donc tu vois qu'on ne te prendra pas ton Vieux si " facilement ; d'ailleurs le Dr. Blanche m'a fait tous les compliments " du monde sur la façon dont il avait été gardé chez nous, et le " Vieux sera parfaitement chez les De Beaucourt. Il sera comme " chez nous, tu le sais bien. ..." Enfin il est incontestable que je n'avais aucune raison de me méfier ni d'Editlj, ni de Gaston de Beaucourt Quand nous avions été à Paris pour la première représentation de yeanne Darc elle s'était rangée entièrement du côté de mon mari et de Draœn, contre moi, pour défendre absolument à Gounod de venir à Paris à ce moment là. Franceschi et beaucoup de ses autres amis, Barbier, etc, désiraient qu'il vint se montrer, mais le conseil d'Edith de Beaucourt avait prévalu, et nous avait complètement décidés à ne pas persuader à Gounod de venir, car je savais que si elle pensait ainsi, Gounod serait tout-à-fait satisfait — "Le " Vieux," continua mon mari, " doit partir demain, si il sent qu'il " peut supporter le voyage, car le Dr. Blanche part deniain \ il " viendra nous faire visite cet après-midi, et si Le Vieux n'est pas " encore capable de faire le voyage demain, M. de Beaucourt attendra " et ils partiront ensemble. . . ." " Que le Vieux a eu une longue " crise cette fois ci et comme ila changé," je dis à mon mari, "as-tu " jamais vu quelquechose de maigre, de rattatiné comme ce pauvre " Vieux. Qu'est-ce-qu'il a donc eu ? Il a été en paix, au grand air, " il n'a vu personne, il a été dans un joli jardin toute la journée. " C'est curieux !" ** Oh !" dit mon mari, "il ne t'avait pas là pour "lui arranger sa nourriture, il aura trop mangé!" "Je ne crois " pas que c'est cela, on l'a plutôt beaucoup questionné et parlé " d'affaires, car jamais avant, dans toutes ses crises, a-t-il jamais " rabâché un seul mot sur ses papiers, ses comptes — Smith ni aucun " autre éditeur!" Le Dr. Blanche, selon sa promesse à mon mari, vint nous faire visite dans l'après-midL II a eu beaucoup l'air de me consulter sur l'état de Gounod — ^^ Si Je pensais bien qi£il reste, il resterait, â était nous qui le soignions depuis si longtemps,^* Je lui ai dit la vérité que Gounod depuis le jour que je l'avais connu avait toujours paru plus ou moins souffreteux, que son caractère s'en ressentait et que j'avais passé des heures assez mauvaises à côté de lui, et que maintenant il était surgi cette difficulté de Jean qui était si mauvais sujet, qu'il fallait absolument défendre, à cause des enfants dans la maison, qu'il y remette les pattes et que lui et Gounod se chamaillaient toute la journée! Le Dr. Blanche qui répéta que Gounod partirait avec lui et Gaston de Beaucourt demain si il s'en sentait capable de faire le voyage, me dit qu'il m'écrirait l'heure du départ ce soir, ou m'enverrait un télégramme ce soir ou demain matin à la première heure— /t?«r 8 heures. Il me demanda de lui donner des affaires pour Gounod et je lui mis dans une serviette assez de choses
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pour lui remplir la petite valise de mon mari que je lui avais envoyée à Blackheath et que je pensais qu'il emporterait avec lui à Paris. Quand le Docteur Blanche fut parti je disais à mon mari — "Il ne m'écrira pas! Et je n'aurais pas de télégramme depaain matin." Sur quoi, mon mari me dit, " Tu m'agaces avec tes bêtises — en somme l" "Eh bien, tu verras!" J'étais morte de fatigue; je ne pus pourtant pas dormir. Je me suis levée à 3 h. Lundi matin, le 8 y^uin, et j'écrivais à mon Vieux une lettre déchirante, dans laquelle je lui avouais tous mes vilains, noirs soupçons, mais que Gaston de Beaucourt m'avait désespérée en me disant qu'il était venu le chercher par ses ordres ; qu'il n'avait pas voulu que j'entre dans sa chambre. En résumé lui faisant part de tous les chagrins qui me torturaient à cette idée qu'il avait écrit une chose à Edith, et à moi de venir Samedi. Je ne pouvais pas douter que sa maladie fut réelle, il était si terriblement changé; je lui parlais de ma Vision sur les Sept Paroles du Christ, mais ne lui ai rien dit de la Vision du Catafalque. Quant aux signes et faits extraordinaires qui se passèrent en route le soir que j^ l'avais laissé à Blackheath le 27 Mai, je n'y avais attaché aucune signification et ce ne fut qu'en entendant parler du Spiritisme et de phénomènes semblables que j'ai compris que les bons ou les mauvais esprits avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour me faire retourner, sur mes pas, chercher Gounod, et, par là, me sauver de la catastrophe qui m'a perdue, lui, une fois tourné contre moi par les miasmes infectes de son entourage. Le soir. Pas de télégramme ! aussi je dis à mon mari ^^Pas de télégramme,^* " Ce sera pour demain matin " fut la réponse. Je hochais tristement la tête. ...
La poste arriva le matin — ^^Fas de Lettre du Dr. Blanche. Tu vois, Hany." Mon mari ne put alors pas me dire, "imbécille!" ** Il n'y a pas un moment à perdre ;" dit-il ^près un moment de, réflexion; "mets ton chapeau vite, nous sauterons dans le premier hansom venu et nous nous en irons par le train immédiatement à BlackReath." ' Nous voilà partis. A Chàring Cross (la gare) le Dr. Blanche se promenait paisiblement de long et en large. Il perdit contenance en nous voyant. Ils devaient partir par le train d'une heure vingt-cinq minutes, mais il ne nous avait ni écrit, ni télégraphié. Nous eûmes l'air de rien. Je ne lui rappelais point sa promesse. Nous fûmes bientôt à Blackheath et chez Mr. Brown. Lorsque je suis arrivée dans le salon, le Vieux était couché sur le canapé, il sauta littéralement de joie quand il m'aperçut, et je me rappelerais toujours ce regard de bonheur si vrai dans ses chers yeux qui me laissera, pendant toute ma vie, l'espoir que le tout n'était pas une ignoble comédie, préméditée et complotée entre les Browns, les De Beaucourt, le Dr. Blanche et Gounod ! " Mimi ! " me dit-il " ma chère bien-aimée petite mère, on m'avait dit que tu ne viendrais pas!" {Qui avait pu lui dire cela?) *^0h! nx^n Vieux Trésor, morte ou vive je serais venue t'embrasser, te dire adieu !" "-4 revoir, Mimi, je ne veux pas te dire adieu ; tu me laisses partir sans toi ; je ne voulais pas, mais ce bon Poômps m'a bien juré er promis que vous viendriez me rejoindre au premier moment, peut-être même avant le i*' Juillet. Enfin, mon bon Harry, vous me promettez que
VOUS viendrez plus tôt, je ne puis supporter l'idée de me séparçr de vous, mon bon petit père, ma bonne petite mère, si vous ne me jurez que vous ne me suivrez de près." Mon mari prêta serment de venir — et Gounod continuait. "Bien sûr, tu es bien d'avis que je parte maintenant pour Morainville, sans cela je ne partirais pas " — (" Oui, Oui ! ", je lui disais) — "Ce bon Gaston qui est si bon, si dévoué; il a eu peur quand j'écrivais à Edith combien je souffrais. Il a bien pensé que j'étais malade et sachant que je n'étais pas avec ma petite mère qui me soignes si bien, il est venu me voir 1 " Je lançais un regard à M« de Beaucourt II ne me regardait pas, il avait détourné les yeux. Mon regard voulait dire. " Vous m'avez menti ! "
Le bonheur inonda mon cœur quand Gounod eut dit ces mots. Donc, il ne s'était pas " fait chercher." Il n'avait rien fait de faux. C'était biqn moi qu'il attendait Samedi pour le chercher, et non Gaston de Beaucourt. Tous mes noirs soupçons disparurent, mes sombres pressentiments s'évanouirent, et je suis sûre que ma figure s'illumina d'une joie toute spéciale. Que je bénissais mon Vieux d'avoir répondu à la question pleine d'angoisses que je lui adressais dans la lettre que j'avais sur moi. Je respirais ! Il ne voulait pas m'echapper ! . . . Non, j'étais toujours sa petite mère, sa fille chérie, et si je ne voulais pas, il ne partirait pas sans moi. Je n'avais qu'à dire un mot ! Que j'étais heureuse ! — " Mon chéri, j'avais si peur que tu ne viennes pas, je t'avais décrit une petite lettre que j'ai donnée à Louisa" (Mrs. Brown) " pour toi, avec là clef de mon tiroir à argent" (Je lui avais porté £1^1 que je lui donnais alors.) "Merci, Mimi, tu penses à tout, donne les à Gaston." Mon mari passa les £1$ à M. de Beaucourt qui les reçut d'assez mauvaise grâce en disant qu'il avait bien assez d'argent pour payer le voyage. Gounod me tenait la main dans sa main gauche, et celle de mon mari dans sa main droite, il ne voulait pas que nous le quittions d'une semelle, ni l'un^ ni l'autre.' ** Louisa," dit-il, "portez-moi la lettre que je vous avais donné pour Mimi et la clef." Madame Brown l'apporta, me les donna; et ce billet écrit dans les termes de la plus profonde affection était de nature à me rassurer complètement, même si je ne l'avais pas déjà été par les paroles mêmes de Gounod. Je voyais que le Dr. Blanche et Gaston de Beaucourt nous guettaient, et je voulais lui passer ma lettre sans que ces deux hommes (qui ne m'inspiraient plus grande confiance)' s'aperçussent de ce que je faisais. Je voiilais qu'il la lise après le départ, pas avant, je craignais que les termes désolés de ma lettre ne le fassent pleurer. Je l'y suppliais si fort de se cramponner à une seule idée si il retombait malade et de demander, ^^Mimi — ye veux voir, Mimi — Faites venir Mimiy^ et de ne rabâc.her que cela tout le temps. Je lui disais que l'idée qu'on allait l'emmener, qu'il pouvait mourir loin de moi était plus que je ne pouvais endurer. Que j'aimais mieux mourir. ... Et, oui ! oh, mon Dieu ! Vous qui m'entendez. Vous le savez bien, j'aurai choisi mille fois de mourir plutôt que de souffrir comme je l'ai fait . . . Mon mari engagea leur attention à propos de quelque chose, se leva et alla près d'eux; alors je dis vite, " mon Vieux, trouve une excuse, j'ai besoin de te voir deux minutes seule. Ne pourrions nous pas aller au jardin."
L*AMITlé. 155
Sans un moment d'hésitation il me pressa la main en signe qu'il avait compris et, dit : " Viens Mimi, je t*ai écrit une nouvelle mélodie. Viens l'entendre ! Viens me la chanter." Il se leva* du canapé ; et moi je le suivais. Immédiatement, comme mus par un ressort, les deux Français se levèrent (Gounod les avait-il prévenu de faire ainsi?) "Ah" leur dis-je en badinant "je ne veux personne. En cinq minutes j'aurai répété la mélodie, mais il faut que je soi^ seule pour cela; en cinq minutes je vous appelerais." Et ils fûren^ obligés de se rasseoir. Une fois seule avec mon Vieux, je lui donnais la lettre, tachée et trempée par mes pleurs comme elle devait l'être, et je lui dis, en peu de mots, mon grand chagrin — Le chagrin que Gaston de Beaucourt m'avait fait — Il se récriait, il protestait, il voulait appeler Gaston de Beaucourt, le confronter devant moi. "Non! non!" je disais, "c'est mieux de ne rien dire; il aurait trop honte de me voir si il savait que tu m'avais dit toi-même qu'il en avait menti ! Je suis rassurée, mon vieux trésor béni, par ce que tu as dit tout-à-l'heure dans le salon, par ton cher, cher petit billet; seulement, jure moi, promets moi que ^i tu te sentais bien bien malade, tu m'appelerais, tu me ferais chercher, tu préviendrais Edith; si tu meurs, tu m'as promis de mourir dans mes bras, il ne faut pas que tu meures sans m'avoir revue. Promets le moi!" Il m'a juré, promis, bénie, embrassée, rassurée. " Essayons ta mélodie, mon Vieux, si noû ils entendront bien que nous ne travaillons pas!", Lui jouait Taccompagnement, moi je chantais (je déchiffrais) la nouvelle composition. Vous allez pouvoir facilement apprécier combien d'empire j'ai eu sur moi-même, et quel effort surhumain j'ai dû faire pour garder la figure calme et heureuse que j'avais porté à ipon Vieux, lorsque je m'aperçus que les paroles de la mélodie étaient presqu'une description de la Vision que j'avais vue le matin précédent, devenant ainsi pour moi, un précurseur certain de sa mort.
En voici la traduction du premier couplet :
Sentinelle! Que reste-t-U de la nuit?
La rosée de Vavbe tombe-t-elle?
Lea deux d'orient, ont-ils une bordure de lumière
Comme la frange d'un drap mortuaire ?
Dans mon cœur le,;présage que j'avais eu, devenait une œuvre accomplie. Je voyais mon Vieux déjà mort et enterré. Je ne sais comment j'ai pu retenir mes larmes. Il m'avait tant promis de me faire appeler que je pensais bien pourtant le tenir — mon ami, mon co-adjuteur, mon aide robuste, mon vieil enfant— dans mes bras au moins, encor une fois à son heure de mort La mort, ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus douloureux à supporter ! Je le sais bien maintenant ! Au bout de deux lectures je savais ma mélodie ; le Vieux voulait se remettre à causer avec moi. " Non," lui dis-je en l'embrassant d'une manière solennelle dont il doit bien se rappeler, '^ces hommes là et les autres attendent, je te verrais en trois semaines ; je pourrais alors te dire tout ce que j'ai dans le cœur ! " Je sentais que je n'avais plus la force de causer avec lui seule. Je sentais que, "/<? ne pourrais pas me contenir ^^ de sangloter, de le supplier et de lui dire, "Oh! mon Vieux, restes, je t'en supplie, jusqu'à ce que je puisse partir avec toi.
j'ai trop de noir dans le cœur. Ce n'est pas vrai que j*aie jamais été d'avis que tu partes ! " Dieu sait je n'avais plus une ombre de âouXesur/ui — mais /^«r lui je craignais. ... Et pourtant, il allait chez leà De Beaucourt, chez qui, avant, /â 6 y^uin^ 1874^ j'aurais été aussi heureuse de le savoir que chez nous, quoique, chez eux, dans une crise qu'il avait eu à Morainville ils avaient envoyé chercher et l'avaient bien fait emmener par le Dr. Blanche. . . .
Aussi, c'était pour cela que je le suppliais de me faire chercher au lieu du Dr. Blanche; puisqu'avec moi, il était en sûreté, que je savais le garder dans son lit Le mot " maison de santé " avait pour moi quelquechose d'épouvantable ! Lui, à Morainville j'avais cela à redouter. . . . Mais, moi, auprès de lui, je savais le garder, je savais le tenir mieux que toutes les camisoles de force du monde !
J'appelais alors, avec une figure tout-à-fait réjouie, les Browns, les deux Français et mon mari. Gounod heureux comme toujours de produire sa ^^muse^ Je chantais ^^ Sentinelle^ que reste-t-il de la nuit?" Mon mari me regarda d'un air surpris lorsque les mots " drap mortuaire et frange de lumière," frappèrent son oreille. . . . Et il m'avoua depuis que ^^â était singulier" . . . Alors on trouva cela très-beau, et on pria Gounod de me faire chanter autre chose. Je chantais alors le Pays Bienheureux, {The Better Land, de Mrs. Felicia Hemans) paroles françaises paraphrasées par Gounod et moi et que je vais vous donner ici.
" Tu me parles toujours d'un pajs radieux ^
0£i les petits enfants sont sereins et joyeux Où donc est il ce pays plein de charmes Qui ne connait ni soum>anoe, ni larmes ?
Est-ce où Toranger parfume les airs ?
Où l'insecte luit dans les mjrtes verts ?
Plus Loin ! Plus Loin ! Enfant I Plus Loin t
** Est-ce là que Ton voit ces oiseaux merveilleux Couverts d'or et d'azur, au plumage soyeux ?
Et ces rubis étoiles qui scintillent Et ce corail et ces perles qui brillent ?
Et ces diamants dont les feux sont si grands Qu'ils éclairent, dit-on, les Palais des Géants ? Plus loin — ^plus loin. Enfant — ^plus loin t
' L'œil n'a pas vu ce pays radieux I L'oreille ne sait pas ses cantiques joyeux I Nul n'a rêvé ce séjour adorable, Où, dans la paix immuable, Les petits enfants, le bonheur dans les yeux, Contemplent le Père qui règne aux cieux !
Là haut ! Là haut ! Enfant I Là haut ! "
Gounod et le reste de mon auditoire furent ravis, comme à l'ordinaire, ils trouvaient que je chantais cela si admirablement, il a fallu le redire tout entier une seconde fois. Je chantais comme dans un rêve — "Zi haut. Là haut!'' Etait-ce donc là haut que je devais le revoir ? Voilà la dernière fois que Gounod m'a m'accompagnée.
Il n'a jamais voulu nous dire Adieu. Toujours au revoir.
l'amitié. 157
Etait ce un rendezvous que je lui donnais quand je chantais ''LÀ haut!" Je lui ai dit Là haut ^^dans la langue oà je parlais notre langue à tous deux*^ (Voyez Biondina — la Dédicace^ page i88, Les Lettres).
Nous étions arrivés ce matin là chez les Browns à lo h. environ. A midi Gounod commençait à faire ses Adieux très-tçndres aux Browns ; il pleurait et les embrassait tous. Il avait écrit dans mon livre de signatures son ^^Au revoir^* qui se trouve page 162 Les Lettres; j'avais trouvé un peu singulier qu'on n'emportait pas la valise de mon mari. J'ai compris que Gaston de Beaucourt avait mis les affaires de Gounod dans la sienne. Gounod portait le beau chapeau Panama de mon mari, donc il avait quelquechose de nous — sa clef de Tavistock House U l'avait sur son trousseau. Il ne l'a jamais rendue. Dieu merci ! Une fois en wagon (moi entre lui et mon mari, Le Dr. Blanche et Gaston de Beaucourt), en route pour Londres, était-ce le Dr. Blanche qui le gênait ou qui l'excitait, il se mit à redemander, à rabâcher vingt fois les mêmes questions, surtout au sujet de son ami Q , qui fut condamné quelques jours
après cela à 4 années de Mazas. Il avait bien toujours un peu la manie de se répéter, surtout quand il allait être, ou qu'il avait été malade, mais jamais autant que pendant ce petit voyage là. Le Dr. Blanche me demandait, lorsque nous attendions à Charing Cross le train pour Paris, si Gounod était souvent comme cela. Je lui dis " Quelquefoi;5, mais pas si fort. Cette crise a été la plus longue et la " plus forte qu'il a eue, à ce qu'il me parait, et je n'y comprends rien. *' Jamais il n'avait changé à vue d'œil comme il l'a fait cette fois ci, " et son écriture est encore toute faible et agitée, ainsi que j'avais " remarqué quand il avait écrit ces quatre lignes dans mon livre. . ." Le mystère sera, peut-être éclairci, un jour ; car, là-dessous, t\ y a,^ bien sûr, quelquechose de louche et d'incompréhensible. Gounod semblait jusqu'au dernier moment ne pas vouloir partir sans nous, mais mon mari et moi l'encouragions; mon mari, obsédé par les supplications de Gounod, avait fini par promettre de tâcher d'arriver avant le i^^ juillet, ..." Nous ferions notre possible." Le Vieux pleurait tout son sou ; mais moi, j'ai été brave jusqu'au bout, je n'ai pas versé une larme, ni, même, eu les larmes aux yeux. Gaston de Beaucourt a dû voir que je savais me " contenir." L'heure marquait 1.23. Gounod était en wagon; Mon mari et moi tous les deux près de la portière. Il sanglotait, nous tenait encore les mains, sans pouvoir proférer une parole ; " Voyons, mon cher Vieux," lui dit tendrement mon mari *'ne pleurez pas tant, je vous promets que Mimi vous rejoindra en dix jours ! " Le chef de train arrive — " Prenez-garde — le train part ! " . . . D'aussi loin qu'il pouvait, Gounod, mon cher, mon pauvre cher Vieux, nous regardait à travers les larmes qui lui inondaient le visage. Il était parti ...
Or — qui me dira? — Quand saurais-je si le tout n'était pas une • comédie habile parfaitement jouée par tous les personnages du drame, ou est-ce que ce n'est qu'en retombant en France qu'on a pu lui persuader — Dieu sait quoi — car jusqu'à ce jour, je ne comprends-
pas ce que cela veut dire. C'est ainsi qu'un beaa rêve se change en épouvantable pauchemar.
Je copie ici des Extraits de mon Journal qui prouveront que trois jours après qu'il était parti, j'étais devenue inquiète. Le quatrième je Tétais, et sérieusement
[j^ **8 Juin, Lundi. Me suis levée à 3 h. J'écrivais, etc., et envoyais des " ' lettres aux Jonmanx concernant le Comité Polonais. Pensant à rien que mon pauvre vieux Bébé. Harry et moi sommes partis par le train de 9.25. Rencontre Blanche à la gare Cnaring Cross. Nous avons donc fait le trajet ensemble. Avons trouvé le Vieux pensant à rien que de, quand et où il reverrait Mimi. Si heureux de me ravoir. H va bien mieux, et nous le consolons tant <]^ue nous pouvons. H regrettait bien de se séparer des Browns, et ne faisait nen que nous obliger à jurer de promettre de venir bientôt. Il n'a jamais de la vie demandé à Gaston de venir le chercher ! ! ! Je le savais ! ! ! Nous avons * lunché ' à Charing Cross et vtmes netre cher vieil enfant partir à 1.25. J'espère qu'il ne pleurera pas longtemps. J'ai eu bien soin de ne pas pleurer. Une fois chez nous, je suis allée au lit, et j'ai dormi qjiatre heures.
**9, Mardi, A midi environ un télégramme délicieux du Vieux. H est arrivé à Paris ! Tout le trajet en une fois ! . . .
" 10 f Mercredi, Je reçus une bien bonne lettre de notre cher Vieux.
" 11, Jeudi, Une bonne lettre du cher Vieux, mais il est encore à Paris, ce qui me rend très-inquiète. Je fais un long relevé de la Santé du Vieux pour le Dr. Blanche.
"i;9. Vendredi. Lettre qui a beaucoup augmenté mon inquiétude, m'a, de fait, rendue très-malheureuse. Mon Dieu ! Que deviendrais-je, si, lui ayant tout sacrifié, il m'abandonne ? J'ai écrit deux fois au Vieux. . . .
** IS, Samedi, J'ai vomi toute la nuit. J'ai été obligée de garder le lit toute la journée. Le Dr. Chapman est venu, et me posa un sac de glace. Je me suis levée, mais j'étais trop faible pour m'asseoir. J'ai essayé de manger un peu de diner. Je me suis couchée dans le fauteuil, et y ai dormi avec Whid, Dan, et Jarby jusqu'à 10 h. 30. Incapable de presque rien manger depuis que le Vieux est parti.
"14t IHmanche. J'écris au Vieux tant que je puis.
** 15, Lundi. Je suis à moitié morte d'anxiété et de désappointement, aucune lettre du cher Vieux ni aujourd'hui, ni hier, ni Samedi. Je me sens tout-à-fait malade. Je n^ puis me mettre à rien faire. Je suis sortie me distraire.
**16, Mardi. Mon cœur reconforté par une douce vieille lettre du Vieux. Il m'a envoyé son article traduit du mien.
** Smith lui avait écrit et il avait écrit à Smith. De la Pôle avait prophétisé, qu'une fois hors d'ici, les éditeurs seraient à ses trousses. Qui jamais aurait rêvé que cela aurait été Smith le premier. J'ai écrit au Vieux, Harry écrivit au Vieux.
**i7, Mercredi. Le 66**™* anniversaire du jour de naissance de notre cher Vieux. Je m'étonne de ne pas avoir une lettre de fui ce matin. Il est né en 1818. Je n'avais pas dormi de la nuit et pourtant je suis «i si fatiguée.
**1S, Jeudi. Encore bien chagrine. Pas de lettre du Vieux. C'est trèssingulier, et me rend si anxieuse.
"id, Vendredi, Lettre de Gounod. Ce brigand rusé de Smith a été à Paris, a vu Gounod qui dit n'avoir rien signé ! Je me dépêchais d'aller chez son avoué Taylor. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour sauver ce vieil idiot. Après l'affaire de Fauit comment peut-il être tellement., stupide ? Je suis presque folle de tout ça !
**20, Samedi, Je pleurais presque toute la matinée quoique j'aie fait de mon mieux pour tout préparer pour le Festival de Liverpool. De la Pôle est parti pour Paris à 8^. Ah ! si seulement il pouvait ramener le Vieux ! quelle consolation cela serait. P (un peintre) et moi eurent une longue conversation touchant Jean. J\ le prendrait bien pour 3 ans à 8000 frs par an.
'*^1, Dimanche, Un télégramme incompréhensible de De la Pôle.
^^S2, Lundi. Terribles lettres du Vieux, je lui écrivis une longue lettre par Pôle. J'ai pleuré tout mon cœur. Harry m'emmènera au Righi où je verrais
« ^ l'amitié. 159
des nouvelles choses, des nouveaux visages, si seulement je n'avais pas cette anxiété terrible touchant sa santé, je sais bien que mon cher petit Vieux reviendra à sa chère bonne Mimi. Qu'il me semble Merveilleux que les Sept Paroles du Christ m'aient été révélées — Femme,, voilà tonJiU. C'est ainsi qujB toute femme doit considérer chaque homme, et c'est ce sentiment là, qui m'aide. à ne sentir ni vexation, ni amertume contre le Vieux. , Fût-il mon fils, je n'aurais pu l'aimer fJus ou lui pardonner mieux, et pourtant il a trainé Harry et moi dans la boue, nous a tracassés jusqu'à en mourir avec ses humeurs intraitables, ses grognements incessants, ses soupçons, et ses inconséquences. Il viendra à nous— si il vit! Voilà le doute horrible qui me torture! Quand tout lui ^ manquera il reviendra à l'asile du repos et de l'amour.
' ' S3, Mardi» Lettres du cher Vieux. Harry m'emmènera au Rigi Kaltbad où je suis allée quand ma pauvre Flo* est morte. Ceci est plus terrible que la mortù Le vieux me brise le cœur. . . .
'* B4y Mercredi. Pas dh lettres ds Paris. J'ai écrit à E. de la Pôle, et Edith de Beaucourt. Je n'ai fait que pleurer toute la journée. J'ai beau faire. H m'est impossible de m'arrêter. H. C. est venu. Je n'ai pu chanter, je pleure tant.
**S5, Jeudi. Pas de lettre encore, mais une très-consolante de Delacourtie, Par elle je crois comprendre qu'il est assez clair le précieux Vieux n'a rien signé avec cette brute-porc Smith, et que je pourrais encore lui faire une fortune et avoir beaucoup à travailler pour lui. Je suis allée droit chez Mr. Taylor après avoir, en route, déposé Harry à la gare pour Liverpool, et j'espère que de là il écrira une bonne lettre à Delacourtie. Je lui ai écrit un volume. Si seulement je puis réussir à faire comprendre le côté commercial de l'arrangement à un seul homme en France, je suis sauvée: Mon Dieu! que je Fou^' suis «reconnaissante pour la lettre de Delacourtie. Comment il se fait que je suis sur pied encore je ne comprends pas ; je dors à peine 3 ou 4 heures. Je me réveille à 3 lieures, pensant que je vais devenir folle. Que c'est merveilleux que je n'ai pas de migraine. Je me suis tirée d'affaire pour le Concert des petits Hess très-bien. J'ai chanté, **0h ! thcU we two." ** Ilala " et tout, mieux que jamais. *'Et que son Âom divin poit redit d'âge en âge ! " Il sera toujours Gounod, il n'y aura personne comme lui. Il ne m'aimera peut-être plus, mais je supporterais et ferais tout plutôt que de laisser supposer que j'ai été sa Maîtresse aans le but de le voler.
^' ê6. Vendredi, Pas de lettre de Paris. A quoi donc pense Pôle ! ? Cela m'affole de n'avoir aucune nouvelle.. J'ai écrit encore huit pages à Delacourtie. Taylor. Je deviens plus calme, enfin. Dieu merci, je ne suis pas malade.
** 27 Samedi. Lettre pas satisfaisante de De la Pôle. Billet de Madame de Beaucourt. Elle dit que sa santé n'est pas en mauvais état. Dieu merci !
**S8, Dimanche. P vint me voir. H m'apporta la photographie de la
pauvre Aimée Désciée. Je lui ai donné la commission d'aller voir le Vieux.
**S9, Lundi. Lettres du pauvre cher Vieux. J'ai écrit à lui et Delacourtie. Je me sentais bien mal toidie la journée. Je perdis complètement la tête le soir. Harry me porta en haut sur mon lit et envoya chercher le médecin— j'espère que je ne deviendrais pas folle."
Ce fut ce jour là, à Fidée qu'on viendrait chez moi fouiller, remuer, chercher, prendre je ne comprenais pas trop quoi, que feus un transport au cerveau et que je fus possédée bien longtemps de Tidée de brûler tout — la maison, tout — plutôt que de me voir arracher ce qui me restait de ce que j'aimais tant. Je voyais que j'étais perdue — c'était pour moi la ruine morale et pécuniaire que le scandale que Gounod apportait à l'affaire. Chez moi, je savais que mon mari succomberait aux ennuis, aux insultes — il était triste de nature, et
* Ma sœur Florence. Ce fut ce jour-çi que mon mari, qui n'écrit que très-peu, s'euferma à clef dans le salon et lui écrivit la lettre remarquable qui se trouve en Français page 184 Les Lettres^ et en Anglais à la fin de ma brochure *The History of my X^rphanage.^^
moi qui Fégayais, qui le remontais, je sentais que j'étais perdue, je croyais être devenue folle, irresponsable de chagrin, je ne pouvais plus du tout m'arrêter de pleurer, je pensais, afifolée, à mes enfants que je n'étais plus capable de regarder, ni d'instruire — que j'avais perdu la boussole; que j'avais perdu tout mon appui pour eux. L'appui pour lequel j'avais sacrifié (à sa jalousie et à sa susceptibilité) tous mes anciens appuis, mes anciens amis ; qu'il ne jne restait plus un — plus un seul ; que Lui, il mourrait . . . pardessus le marché^ j'avais Tidée fixe qu'il mourrait sans moL . . .
Une chose se dressait devant moi — un malheur fatal et incurable. ...
Fendant ces trois années, j'avais négligé toutes mes habitudes d'économie ; je n'avais pas surveillé mon mari qui avait pris l'habitude de dépenser £^ et jQio par jour dans ses mmus plaisirs sans m'en rendre compte ; lui, qui jusques' lors n'avait jamais dépensé un sou sans m'en rendre compte exacte pour que je l'écrive sur notre livre de comptes. C'était moi qui tenais les comptes ! Tout I Et depuis trois années, engagée dans une entreprise qui, je voyais bien, devrait me rapporter des milliers où j'économisais des vingtaines,^ j'avais lâché la bride sur le cou de mon mari et n'avais pas eu le temps de tenir ni comptes, ni livres, ni de le surveiller en rien.
Je réfléchissais donc, que notre ancienne manière de vivre était morte et ensevelie, que mon mari avait, de nouveau, repris ses habitudes dépensières; que je n'avais plus les goûts d'économie que j'avais eus, et qui ne m'avaient pas été naturels; que mon mari avait secoué *^mon Jougy^ que mon influence était tuée, et que tout ce que j'avais prôné à lui, à tout le monde, à ma famille surtout, comme ce qui assurait, sans retour, le succès de mon Ek:ole, était allé à la dériver que c'était pis, cent fois pis, mille fois pis que si Rien n'avait jamais existé. J'étais jouée, bernée, sacrifiée ! . . . Je ne voyais ni compensation ! Ni consolation ! Ni lueur ! Ni espoir ! Ni amour t Ni amitié ! Plus Rien I
Lutter ! Cela ne me restait plus dans le cerveau — seulement, je ne voulais pas qu'on dise que j'avais gardé Gounod chez moi pour le voler ! Non ! pour éviter qu'on puisse croire cela, le lutterais jusqu'à la mort ! Et cela, surtout à cause de mon mari ; c'était encore plus honteux pour mon mari que pour moi ; et ce pauvre homme avait été si bon, si patient ; il avait fait pour Gounod ce que jamais, jamais il n'aurait fait pour moi ; il avait réellement travaillé pour le Chœur, pour les Concerts, pour Gk>unod. Il en était fier, il était fier de moi, des élèves. J'avais fini par lui prouver que le succès était possible ; que j'étais capable de tout — et maintenant, Gounod n'avait pas été absent trois semaines ; tout avait, non-seulement, été anéanti, mais, ajouté à tout le scandale qui m'avait secrètement torturée, attristée, humiliée pendant plus de trois ans, j'y voyais VAmm prononcé par Gounod lui-même. Horreur I Horreur! Horreur! Tant que je vivrais, l'horreur de ces journées là ne pourra jamais devenir moindre dans mon esprit. Une ombre noire menaçante s'est dressée devant moi ; et depuis lors m'a poursuivie. Je craignais tant aussi sa Mort. Je n'avais pas une seule consolation. Nous craignions tous les deux.
l'amitié. 161
pour sa santé — sinon, je vous réponds, que, pendant deux ou trois mois, mon mari était bien dans Thumeur de le broyer sur un mot de moi et nous aurait bien vengés tous les deux — mais nous étions étrasés, démoralisés par cette crainte de lui causer des émotions. Pensez donc, nous avions eu cette créature à côté de nous — presque jour et nuit — trois ans; comment tourner contre lui? Même à-^présent; quatre années se sont passées, je ne suis pas accoutumée à la pensée — " Il va bien ! Il est fort ! Il compose ! Il se montre autant que " possible, il ne pense qu'à produire ; il écrit des Opéras ; on lui paie
* entier. On Ta récompensé de s'être conduit envers ses bienfaiteurs avec ce qui était l'ingratitude la plus cruelle. Tout ce que je lui disais dans ma. lettre du 2Ç J^uin, 1S74, a été accompli à la lettre." Que lui disais-je — ?
" Sois sûr, mon Vieux, d*ime chose ; on va te payer pour ta lâcheté comme on a payés Soria et Nita Gaëtano— on te fera tontes les flatteries, toutes les récompenses pour avoir humilié et abandonné cette femme qui t'était dévouée. ..."
Je lui disais aussi qu'il aurait un incessant remords de la mort morale qu'il m'infligeait, et que si je n'en mourrais pas, comme Bénédicte, il viendrait me demander pardon. . . . Voilà quatre années de cela ! Pas un mot de repentir ... au contraire, dans une autre histoire, peut-être, je raconterais qu'il me poursuit toujours d'une haine noire et vénéneuse. ... A cette édition j'ajouterais comme " Suite," la traduction d'une petite brochure que j'avais fait et publié en Anglais en 1876 et qui prouvera la lutte inespérée dans laquelle je m'étais engagée avec lui et dans laquelle je me suis trouvée abandonnée par lui. On aurait peut-être pensé que même les journalistes me voyant relevée avec, mes pauvres petits enfants, du terrible naufrage que j'avais subi, auraient eu pitié de moi et d'eux, auraient salué le courage de cette femme qui, toute seule, venait prouver ce qu'elle pouvait faire pour et donner à l'art. Non ! les deux concerts à orchestre dont il est question (où j'ai bien perdu 6000 frs.), ne m'ont pas valu le seul compte-rendu d'un seul journal quotidien. Ni le Times, ni le jDai/y Tèlègraph, Daily News, Morning Post, Standard^ etc., enfin, pas un s6ul journal de considération n'en a fait, même mention. Et sans la publicité, point de succès; et sans le succès, j^avais tout; le monde contre moi. J'avais pourtant annoncé le Concert partout dans tous les journaux ; fait avec soin le service de la Presse. Non, on ne pourra pas me pardonner d'avoir ouvert le$ yeux à Gounod et d'avoir fait en sorte qu'il sache, au moins^ maintenant, se faire payer ses compositions et ses services. . . . Mes concerts, pourtant, avaient touché bien des cœurs (mais pas les poches !) ; j'ai reçu plusieurs jolies lettres ; je veux en transcrire une d'un inconnu parcequ'elle est bien courte, partie d'un bon cœur Français, qui m'a donnée un moment de consolation pour la déception et le désappointement qu'ils m'avaient autrement causés.
Je l'en remercie. . . .
"Madame, — En partant de Londres, j'emporte de ses magnificences, de ses misères, une idée tnste qui me désabuse sur la grande Nation Anglaise ; tout est dans les formes ici, mais de cœur point si ce n'est par une grande ostentation, mais ce que l'emporte d'ici, c'est une belle, noble et sympathique imase qui se détache raoieuse sur le fond brumeux de la vieille Aiigleterre, ange de dévouement et d'abnégation pour ces pauvres chérubins qu'eUe ramasse dans les profondeurs noires et lu&;uores de la Cité orgueilleuse aux pieds d'argyle, pour en faire les voix de 1 avenir. Si vous la connaissez, Madame, dites lui bien bas qui je l'admire aussi dans son chant suave, vibrant et doux comme la rosée du ciel, qu'elle fait tomber en notes perlées.
'' En revenant à Paris ma faible voix chantera ses louanges et je serais toujours un de ses plus fidèles admirateurs.
"De LA ViEUVILLB.
<< Londres, le 23 Juin, 1876."
C'est peut-être un très-pauvre vieil homme qui m'a écrit cela ; mais, il me semble, qu'il doit connaître les misères de cette vie et qu'il me bénit pour ce que je tâche de faire. Et puis, il a parlé " des voix de r avenir" ma corde sensible !
Or, répondez moi, bien sincèrement, qui de nous deux M. Gounod ou moi étaient le plus pardonable de l'idée de brûler le MSS. de Polyeucfe? Vous direz que Polyeucte appartenait à M. Gounod et que lui il en avait le droit — mais il pouvait le récrire — c'est d'ailleurs ce qu'il a fait
Voici où j'ai mal fait. Voici oU j'ai eu tort. J'ai eu trop de chagrin. J'aurais dû ne rien rendre jamais ! pas une loque : et tout publier. Toute la musique que j'avais. Le défier de nous attaquer ! Le défier de nous toucher ! ! ! mais quand on me reproche de ne pas avoir agi ainsi, je ne puis que répondre: "La dernière pensée que j'avais, c'était lui faire du tort; — ou l'embêter. Je n'avais que du chagrin, et la détermination de faire bien connaître la vérité, que je n'avais rien gardé." C'était bête ! . . .Je vois bien que personne ne vous pardonne d'avoir été le dindon de la farce!
** 30 Mardi. Taylor est venu.' Il est si choqué qu'ils aient envoyé à Gavard. J'avais une vilaine douleur dans la tête. J'ai .^trde le lit toute la journée. Oh ! le voir ! Entendre le bruit de ses pas ! "
**1 JuiUett 187 4t Mercredi, Lettre du Vieux avec une à Gavard le priant de ne pas faire attention à son premier message. Je suis si faible, si bon-à-rien. J'ai revu et trouvé plusieurs papiers importants SrnUh ; à ma grande joie.
"S Vendredi, Je n'ai pas pleuré une fois aujourd'hui.
**4 Samedi, Lettre du Vieux. Il semble penser que personne n'est à plaindre que lui ! I ! Ecrit à lui et à Delacourtie quelques lignes.
** 5 Dimanche, Je travaillais tant que je pouvais. Dan devient bien infirme. Il était tout haletant. Nous lui avons donné .un bain chaud. Je m'inquiète de le laisser lui et Whid ici.
" 6 Lundi, Mr. Taylor vint avec des documents de Delacourtie par l'entremise de Moreivu. Maintenant le Vieux a découvert qu'il lui faut ses Manuscrits avant de faire aucun arrangement. Il ne les aura pas ! Voila tout ce que je puis dire. Oh ! que c'est épouvantable tout ceci ; et, comment et où en sera la fin ? Et est-ce que je garderais ma pauvre tête ? . . .
'•*■ 7 Mardi. Oh ! que je crains la traversée, quoique si je pouvais en mourir
l'amitié. 163
cela ne me fâcherait pas. Je renonce au Drawing-room Gazette, aux articles, aux journaux, à tout ! Je n'ai plus rien en moi. Je suis naufragée.
" 8 Mercredi. J'ai tant travaillé à emballer, j'étais trop fatiguée pour partir . le soir. Heureusement, car je reçus une lettre chérie de mon cher Vieux.* Harry lui avait écrit; donc à présent nous le verrons Vendredi à 5 h. P-m. environ, j'espère, je prie. Cela n'a pas pu être vrai ce qui se passe. C'est comme un horrible rêve.
"9 Jeudi. Vu Mr. Taylor. Il nous demande de partir sans lui, et il nous suivra demain soir. J'ai écrit au cher Vieux.
^*10 Vendredi. Arrivés à Paris. Victoire est venue à 3 h. J'attends Oounod et Delacourtie. Billet de Delacourtie disant que Gounod est '* malade " ce que je ne crois pas, bien entendu. Envoyais Victoire découvrir la vérité.
**ii Samedi. Mr. Taylor arriva hier soir à minuit 30. H est allé voir Delacourtie le matin qui avait à peine le temps de lui parler. Ils veulent les Manuscrits, avant de signer aucun engagement. H veulent nous escroquer, c'est clair ! Voilà les Français. Ca leur ressemble : mais je les comprends «nfin. J'attendais Victoire toute la' matinée ; mais il est maintenant 2 h. 30 — elle n'est pas là. Quelle vie épouvantable d'inquiétudes et d'écrasements du cœur. Tutto menzogna ! tradimento ! inganno ! . . . Victoire vint. Elle n'avait pas vu le Vieux, j'ai eu un faible espoir jusqu'au dernier moment. . . . Que pourtant je le verrais. . . . qu'il viendrait voir la pauvre Mimi — mais Non ! Silence de mort et Victoire avait su par les domestiques qu'il allait très-bien. Delacourtie refuse de rien faire sans les manuscrits en main, donc rien n'a été fait et Polyeucte sera jeté à la mer plutôt que de le rendre ainsi. Quel bonheur qu'il ne soit plus à Tavistock. Quitté Pans, me sentant le cœur brisé, brisé,. C'est trop — trop difficile à réaliser.
"1£ Dimanche, je souffirais partout — et si fatiguée. Le cœur malade. Si seulement je pouvais tout à fait perdre la tête.
" 1$ Lundi. Au Rici Kaltbad trouvais une lettre du pauvre Vieux.
** 14 Mardi. Je m endormis en sanglotant. Je tiens mon petit crucifix entre mes mains si fort, en demandant à Dieu de me rendre mon pauvre petit Vieux, et de sauver Polyeucte. C'est trop dur. C'est un étemel cauchemar. "
C'est vrai ; j'étais poursuivie par un éternel cauchemar. Pendant près de quatre mois, la nouvelle Foi dont mon courage avait été un peu rallumé par les exhortations de mon nouvel ami, ce vieux Monsieur Spirite M. de Veh, ne me suffisait pas. Je me sentais accablée ; je craignais d'être obligée d'abandonner les enfants. Je me sentais comme doit se sentir la pauvre mère Kangaroo poursuivie par les chasseurs, obligée, pour se sauver, de les jeter tous, un à un — je faisais des plans insensés pour nous asphyxier tous — enfin, il m'est impossible de dire toutes les folies que mon cerveau désespéré s'imaginait, se répétait et que j'avais> pourtant la ruse de taire. . . .
Ce qui m'a le plus secoué, a été le sentiment que je ne pouvais plus gouverner les muscles de mon visage et qu'il me prenait un tic à gauche; c'était comme de la paralysie. Ma figure se contractait dans la joue gauche, je faisais une grimace épouvantable ; j'étais affreuse quand cela m'arrivait. "Mon Dieu!" je me disais, '*si je deviens laide, on dira que Madame Gounod avait raison — que j'étais horrible, mais qu'il me voyait si belle parceque je l'avais ensorcelé. . . ." Aussi cela me console un peu de voir, qu'à mon âge (quarante ans), j'ai toujours l'air extraordinairement jeune, et qu'on ne me donne souvent pas plus de vingt-cinq ans. Alors on dit bien " Mais à quoi
Ce fut la dernière ! page 229 Les Lettres.— G. W.
donc pense Gounod?" "Et puis votre manière de dire! Votre voix ! c'est sublime. . . ."
Ambroise Thomas m'avait bien dit à Paris en 1871. ^^ Madame, vous venez épurer notre style Français/"
Liszt, en m'entendant chanter, avait traversé le salon regarder sur mon cahier de Biondina et m'avait dit — ^^ Pardon^ Madame^ fai cru que vous improvisiez /" Je parle, plutôt que je ne chante — si naturellement — qu'on croit que cela vient tout seul ! Mais en réalité, quel travail! Quel travail! Quel art! £t tout cela. £n vain, je me disais — Goutiod tn^a perdue/ Perdue ! Il a tout perdu / Perdu sans retour/ . . ." Et mon pauvre mari triste comme la pluie. Moi incapable de lui sourire. . . . Quels crêves-cœur !
Continuer l'histoire des détails de cette terrible épreuve est inutile.
Gounod a dit page 262 Les Lettres qu'il se remettait simplement à l'avenir pour faire à chacun de nous deux sa part de Justice, de Confiance et de Désintéressement. Je ne sais pas comme il à l'intention de s'y prendre, mais jusqu'àprésent (Mars, 1878) il n'a rien expliqué, rien publié. Il continue à faire croire que je l'ai dépouillé, qu'il doit recommencer sa carrière et travailler pour réparer le préjudice prodigieux que je lui ai causé.
Il a réussi parfaitement bien à ruiner tout mon travail de trois années en Angleterre. Les Tantièmes rapportent à peine ;^2oo par an (c.à.d. 5,000 francs.) J'ai tout, absolument tout contre moi ; j'ai donné quarante quatre Concerts à Londres avec d'excellents artistes, vous, mes pauvres petits enfants, qui étaient tous plus surprenants les uns que les autres — ^pas un seul journal n'en a parlé. Un ami de M. Gounod m'a escroqué 25,000 francs, un autre 4,000, et ainsi de suite.
Je suis poursuivie, aboyée, canardée ; je me débats avec je ne sais quoi de louche, de sinistre, de mystérieux. Je veux vous garder, mes enfants, malgré tout On fait tant de bruit enthousiaste auprès d'un seul enfant abandonné; la personne qui en prend soin, qui l'adopte est exaltée aux nues. Eh bien ! moi j'en ai beaucoup et depuis bien des années je fais beaucoup pour les enfants. Oh! Mystère ! Dans mon cas, c'est presqu'un crime que je commets ! et excepté ceux qui sont dans ma maison et qui vivent à côté de moi, je crois que tout le monde suppose que je suis une espèce de criminelle t
Gounod, n'est-ce-pas, s'est produit, au lieu de s'enfermer comme " un Bénédictin" et de se faire ^^ vieille bonne de son enfant.^^ Il a été en évidence constamment ; il a été partout, il a été acclamé partout, on a joué Mireilley yeantie Darc depuis qu'il est revenu; on va jouer Polyeude ("l'opéra qu'une Anglaise excentrique lui avait volé; pauvre cher, illustre Gounod,") moi je suis restée chez moi à vous enseigner, mes enfants, depuis le matin jusqu'au soir. Quand je donnais des concerts dans notre intérêt, la presse entière liguée contre moi, me coulait par la conspiration du sÛence.
L'argent avec lequel j'aurais peut-être pu me défendre, m'a été tout bonnement escroqué par des amis de M. Gounod sous^ de fausses promesses de bonnes intentions à l'égard de mon Orphelinat J'ai, comme je vous l'ai déjà dit, eu, et j'a/ TOUT contre moi.
l'amitié. 165
Gounod ne m'attaque par écrit jamais clairement. Il n*a pas le courage de ses diffamations infâmes. Ce sont des légendes et des textes mystérieux. En voici un exemple (traduit de l'Anglais) —
**^6 Octobre^ 1874* Ma chère amie. H y en a qui ont dit. 'Avalons le vivant, comme r.Enîer, et en entier comme celui qui tombe dans un lac. '
''Je ne sais si c'est bien ainsi qu'on dit en Anglais dans la Bible; mais en voilà bien le sentiment du 12îèine verset dans le premier chapitre des Proverbes.
" Et il y en a un qui dit. * Je vous ferai remonter (de l'Egypte) ou vous êtes aflligés.' (Exode 1.17.)
"Je suis l'Eternel ton Dieu, qui t'ai retiré du pays d'Egypte, de la maison de servitude.^ " (Exode xx. 2.)
("Le même vous trouverez parcourant tout l'Exode, le Levitique, les Nombres, le Deutéronome. Je vous ai fait monter hors d'Egypte" (Juges ii. 1.) "Je vous ai retirés de la maison de servitude " (Juges vi. 8.)
" Tu me prendras hors de ce filet " (Psaumes xxx. 6.)
"Je m'arrête ici, car je devrais citer les Ecritures Saintes en entier, si pleines sont elles de pareilles promesses et de serments. Je ne savais pas, mais je sais à présentf ce que Dieu est puissant et tout puissant pour faire dans le but de ramener de nouveau une créature envers Lui.
" Ce qu'iL peut faire pour et dans elle !
"Je pense bien que vous ne me re verrez plus de l'autre côté de l'eau. Mais comme il n'y a aucune Mer qui sépare le vrai amour ! J'espère que vous penserez encore à moi et que vous prierez pÔur moi, comme je promets de faire pour vous. Tout à vous dans la Vérité Etemelle,
"Ch. Gounod.
" P.S. — Je suis très-surpris que vous n'ayiez pas entendu parler ni de Madame W. ni de ses plans, je ne sais pas ce qu'ils sont, et je ne comprends pas que quand vous y êtes allée vous n'avez trouvé personne à T. H. car on m'avait dit que Mr. W. y était. " • . •
MB, — ^Je ne trouve aucune ligne au Psaume xxx., qui veut dire ceci. Je pense qu'il aurait dû mettre Psaume xci. 3. — G.W.
Son correspondent était un membre du chœur. Voici un autre dans le même style (traduit de l'Anglais) —
**6 Septerribre, 1874' Mon cher. ... Je viens de trouver parmi mes papiers une lettre de vous que j'ai reçu à Paris il y a environ deux mois, mais à laquelle dans ce moment là j'étais incapable de répondre. Pas que je me porte bien mieux qu'alors ; néanmoins, je ne veux pas vous laisser croire que je sois indifférent à votre souvenir. Je désire a vos œuvres la Lumière Divine et à vous-même plus de bonheur que je n'en ai eu dans cette vie. Travaillez
Eour la Vérité et la Beauté Etemelles/ Il n'y a point d'autre amour au monde. le monde c'est la cécité, la surdité, la déception, le chagrin et la mort. 'Oh !' dit David, ' Quand paraiin:ais-je devant Ta face ! Je serais satisfait lorsque ta gloire apparidtra ! ' Regardez Sa face, mon cher ami.> Je ne sais combien de temps j'ai encore à marcher avec ma pauvre santé et mes chagrins de toute espèce. Souvenez vous quelquefois de votre vieil ami ; l'art est une chaine dont chacun de nous doit être un anneau : Gardons la Lumière allumée dans la nuit artistique. Toujours à vous.
"Ch. GrOUNOD."
Cette lettre ci était écrite à un jeune musicien qu'il connaissait à peine. . . .
C'est donc clair, que, puisqu'en plus des sales, infamants, dégoûtants articles de journaux, (k)unod s'amuse à écrire de pareiUes lettres depuis qu'il nous a quittés quand il en a la moindre chance, y a-t-il
rien d'étonnant à ce que je sois traitée comme je le suis? Tout le monde n'est pa» assez loyal pour m'apporter ses lettres. Que faire quand je les ai? Je suis une femme mariée, sous puissance de m^ri, je ne puis pas le poursuivre pour diffamation, et puis, il se garde bien de mettre les pieds en Angleterre. Je ne désespère pas de le revoir en Angleterre quand les sept années de prescription seront passées. . . . On le paierait si bien pour ce qu'il wi'a fait !
Croyez vous donc que j'aie été assez torturée ; croyez vous que j'aie assez souffert — que je souffre encore assez, que ma vie a été assez brisée, mon cœur assez écrasé, ma réputation assez ternie Qu'on m'enrage, en me disant : " Si vous n'aviez rien dit, vous seriez rentrée dans votre monde, vous auriez planté là les enfants, oublié Gounod, vous avez devant vous quinze années au moins encore de beauté, de charme, de grâce, on sera enchanté de vous revoir.
Pourquoi mon Ecole devait-elle être considérée comme une Utopie, mon Orphelinat le seul qui ne pouvait pas réussir ? J'avais travaillé depuis. cinq années avec une idée fixe; parçeque celui que je croyais l'envoyé de Dieu pour m'aider dans cette entreprise désertait, je devais déserter !
** Oui, (m'écrivait mon vieil ami Bénédict) à votre place, je retournerais dans la vieille Angleterre, j'oublierais les Utopie», qui quoi bien séduisantes et qui promettent beaucoup sur le papier, ne sont pas praticables dans ce monde matérialiste et positiviste. Vous avez une position indépendante dana la vie, et revenant à votre foyer confortable, vous pourriez faire de Tavistock House un vrai Temple des arts, pour les poètes, pour les peintres, les musiciens duquel vous seriez le Génie Président. La vie est trop courte pour l'immoler dans des luttes inespérées contre les préjugés et les lois de la conventionalité, vous avez trop de bon sens pour sacrifier votre bonheur présent et futur à l'idée abstraite d'un devoir — soi imposé — et qui est, pour cette raison, nonobligatoire. "
Parcequ'iL avait lâché le drapeau, et me l'avait laissé, entourée d'ennemis, je devais lâcher prise aussi.
Eh bien, d'abord, c'est vrai, je ne voyais plus clair. J'avais perdu ma force, ma vie, j'étais découragée, je regardais les belles eaux calmes du lac de Lucerne et pensais qu'il ferait bien dormir làdedans; je regardais dehors de rtia fenêtre et calculais qu'une fois tombée sur la terre que je voyais audessous de moi je trouverais le calme, le repos, le silence, l'oubli !
Alors je rencontrais ce Monsieur Spirite au Righi, M. de Veh, (voir 1^9 y Les Affaires) et je suis revenue des regrets qui me remplissaient lorsque j'écrivais à M. Delacourtie le 28 yuillety i8y4 —
'^ Que, en abandonnant ma carrière à moi, en supportant les ignonimies et les fatigues et en me sacrifiant à Gounod à la * sotte et arrogante croyance ' que j'avais que Dieu me l'avait envoyé pour m'aider dans mon plan d'éducation qui longtemps avant de le connaître avait pour germe le sentiment qu'il fallait une nouvelle génération pour comprendre et chanter cette musique nouvelle."
Je ne croyais plus cette croyance arrogante et sotte.
Je me rappelais les signes étonnants qui m'avaient poursuivie le soir du 27 Maiy lorsque j'avais laissé Gounod à Blackheath. Je me rappelais la Vision de lumière et toutes les paroles consolantes qui
l'amitié.
avaient étonné et ébloui mon être. La vision du drap mortuaire, de la frange de lumière, et je compris alors que Dieu avait permis que mes bons anges gardiens me gardassent et me préservassent — que ma Mission était dessinée par eux. N'importe ce qu'elle devait être, je devais avoir de la foi, du courage, et persévérer dans la route qu'ils m'avaient tracée.
Me voici tranquille dans le Pensionnat, chez les Dames Hospitalières de S. Thomas de Villeneuve à Gisors ; où je compte encoie traduire Musical Reform en Français, et après cela traduire tout mon livre et les lettres Gounod en Anglais.
Les lettres de Gounod parlent d'elles-mêmes. Les miennes à M. Delacourtie et Madame de Beaucourt décrivent bien mon sentiment envers cette chère et malheureuse nature, qui, si j'avais écouté un peu mon propre intérêt aussi, au lieu, de n'y voir que l'intérêt seul de mon Ecole et de mes Enfants m'aurait sauvée, moi et mon mari, d'un malheur qui semble, pour le moment, nous avoir causé une complète séparation, un malheur irréparable, et fait du bel échafaudage si péniblement élevé avec amour, larmes, espoir, découragement et énergie, chagrin et confiance, des décombres qui ne sont plus que — ^poussière — peut-être ! En tous les cas, si je renais avec vous, mes pauvres petits, ce sera, comme le Phœnix, de nos cendres.
Voilà l'Histoire véritable de I'amitié telle qu'elle a existé entre moi, mon mari, et Gounod.
Et pourtant, un jour, Gounod me fit demander