LA NOBLE TERRE DE BELLET
SAINT-ROM AN-BELLET 1
Triptyque bucolique
Il vaut mieux yvre se coucher Dans le lit, que mort dans la tombe.
Ronsard
Ma nourrice habitait le quartier de Bellet...
En passant sur le chemin de Saint-Roman, je regarde quelquefois l’humble maison. Elle montre son crépi usé, ses tuiles défraîchies, dans un champ d’oliviers salis par les poussières de la route voisine. La demeure a peu d’apparence, le petit perron au-dessus de l’écurie est abominablement écaillé, les volets ont pris cette teinte indécise des menuiseries abandonnées aux morsures de la pluie et du soleil... J’ajoute qu’aucune « plaque » ne célèbre la gloire de cette ferme où s’abritèrent mes premières tétées. Pourtant!...
Mais, en attendant cette incertaine béatification, il
1. Les collines de Saint-Roman-Bellet bordent la rive gauche 3U Var et couvrent Nice à l’ouest. Ori s’y rend par les chemins 3e Bellet, de Saint-Antoine et de Fabron. Le hameau de Saintftoman qui est le cœur du vignoble belletan est à environ 12 km, 3e Nice. Tout ce terroir est réputé pour ses vins, ses huiles et *es boccages.
DOMINIQUE DURANDY
me sied de chanter un hymne de reconnaissance pour la brave femme dont je buvais le lait et de célébrer le joli quartier où je vagissais aimablement.
Bellet! le nom sonne fort et joyeux, il a des fulgurances mystérieuses, de l’entrain, de la belle humeur. Il évoque pour tous les gens de mon pays, des champs d’oliviers fameux, des coteaux violemment parfumés de « farigoula », habillés de cystes épineux, d’immortelles dorées, de genêts envahissants, et puis des vignobles célèbres dont les raisins donnent un vin exquis, vrai nectar où se mélangent, dans un goût de terroir délectable, le rubis des grappes cuites par les soleils d’été, la nacre et l’ocre des grains nourris de clairs de lune ou de tendres aurores. Qui n’a jamais trempé ses lèvres dans une verrée d’authentique Bellet ne connaît rien des chaleurs secrètes, des vertus intimes, des voluptés cachées de celte terre d’amour et de parfums. Horace célébrait les bontés du « Falerne divin », en pressant ses amis d’oublier les soucis autour des coupes remplies de ce vin généreux. Il chantait avec émotion l’amphore dont les flancs robustes gardaient la liqueur enchanteresse, portant ainsi « les jeux, la colère implacable, le facile sommeil, la tristesse ou l’amour »... Quels vers magnifiques n’eût-il pas écrit s’il avait connu notre Bellet !
Imaginez un velours pailleté d’étincelles, doux au palais, flatteur pour les papilles de la langue, chaud dans l’estomac, réveillant les énergies et les courages, donnant de la loquacité aux taciturnes, du ton aux neurasthéniques, de l’espritaux balourds, de l’allégresse à tous, en même temps qu’une imperceptible fumée envahit le cerveau, noyant doucement chagrins et souffrances! Avec cela, une saveur spéciale, à nulle autre
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pareille, faite de relents de pierre à fusil, de rayons de soleil et de plantes aromatiques. Instinctivement, on évoque les chaleureuses paroles de Baudelaire exaltant les vertus du vin : « Profondes joies du vin, qui ne vous a connues? Quiconque a eu un remords à apaiser, un souvenir à évoquer, une douleur à noyer, un château en Espagne à bâtir, tous enfin vous ont invoqué, dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne. Qu ils sont grands les spectacles du vin, illuminés par le soleil intérieur, qu’elle est vraie et brûlante cette seconde jeunesse que l’homme puise en toi... »
Au fait, quelles sont les limites de ce terroir glorieux et quels vignobles aimés des dieux se peuvent targuer de produire le précieux breuvage ?
Chacun, dans les environs de Nice, fait peu ou prou du Bellet ! Mais, le vrai, le vin de l’antique baronnie de Bellet, celui qui fleure délicieusement et met des joailleries dans les coupes de cristal, se récolte sur les collines caillouteuses et odorantes qui dévalent du clocher de Saint-Roman vers les galets du Var. Depuis les anciennes campagnes des « Padre », aux abords de Saint-Antoine, jusqu’aux frontières de la commune de Colomars, tout est Bellet avec des dénominations suggestives ou fardées de couleur locale, Mont-Bellet, Crémat, Lingostière, le collet du Baron, Li Seoula, Saquier, le gros Pin, la Tour...
Ah ! les adorables coteaux sur lesquels veille en souriant une antique Madone, dite de « li Seoula », dont les vertus miraculeuses ne sont point encore épuisées 1 ! La terre farcie d’étranges pierrailles portées par les glaciers primitifs et les déluges catastrophiques
1. La Madone de fi Seoula guérissait les yeux malades. Elle était logée dans une chapelle du château de Bellet. On 1 a installée maintenant dans l’église de Saint-Roman.
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a des effluves troublants, des senteui's vigoureuses. L’air est léger, tout vibrant du bourdonnement des abeilles. Et l’on se sent quelquefois près de défaillir, étrangement bouleversé, tellement la griserie de ce terroir, auquel le soleil réserve ses plus tendres caresses, est puissante et subtile. Des petits bois de pins retiennent dans leurs chevelures mouvantes les lointaines rumeurs de la mer, des figuiers perclus de nodosités étendent, sur des tapis de thym et de romarin, leurs larges ombres fraîches. Des oliviers se groupent dans le creux des vallons, au long des sentiers abrupts par où viennent les mulets de la Manda et de Lingostière. Parfois, un arbre de Judée jette dans l’air lumineux la gaîté de ses fleurs violettes et presque partout les roses de Bengale envahissent tumultueusement les haies et les tonnelles. Mais, les vignes sont les princesses de ces parages accueillants. Les racines solidement fixées dans ce sol tiède et sain, elles poussent sans rechigner de fortes ramures où s’agrippent les raisins blancs ou noirs, et leurs files, harmonieusement espacées, semblent disposées pour quelque céleste parade. Nul militaire empanaché, cependant, ne les passe en revue, messire Soleil seul les inspecte, les gourmande et les encourage. Elles boivent ses regards brûlants avec une amoureuse docilité, se donnent volontiers à cet ardent amant dans un long baiser et le Iruit de leurs ceps fécondés porte le rayonnement de ces bucoliques épousailles.
Quand 1 heure est enfin venue de donner au cultivateur la douce récolte qu’il attend, les bonnes vignes se soumettent au sort inéluctable, et, oubliant les joies passagères de leurs amours fécondes, jettent sous les pressoirs cruels la chair ambrée de leurs raisins mûrs.
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Et toutes acceptent joyeusement le sacrifice nécessaire, les orgueilleuses comme les timides, les tendres et les violentes, la virginale « clairette » comme la « folle » aux. veux noirs, l’innocent « roussan » comme le « biaquet » capiteux...
Pour boire avec volupté le sang des vignes de Bellet, il convient d’observer un cérémonial presque liturgique. D’autres crus se peuvent déguster un peu partout, à toute heure, en tous lieux.
Le Bellet est d’humeur moins facile, il ne livre son âme qu’après certaines pratiques traditionnelles, lorsque montent autour d’une table joyeuse des fumets particuliers, dont il aime la pénétrante saveur. Fi! des ignorants qui prétendraient le boire sans recourir, au préalable, à quelque cordon bleu du pays sachant confectionner les gourmandises locales! Pour ceux-là, le Bellet se fait âpre, rêche, antipathique. Mais, qu'il renifle seulement une savoureuse « pissaladiera » bien feutrée d’oignons en purée, une platée de « raiola » ou une tourte de « bléa », il devient aussitôt aimable, souriant, gai comme un pinson.
Si vous voulez pénétrer le secret charmant de notre Bellet, n'oubliez pas le cordon bleu parlant et cuisinant avec l'assent du pays, sinon, il est inutile de déboucher le flacon ! Il l’avait bien compris, l’hospitalier baron de Bellet qui, un jour, me convia à de fraternelles agapes autour de quelques poudreuses bouteilles. Le menu était composé à merveille, comprenant les plus savoureuses spécialités niçoises, toutes embaumées d’ail, d’oignon, de ciboulette, la « pissaladiera » était un rêve, les « raiola » nageaient dans le jus d une daube onctueuse. Le Bellet vint, sans façon, se meler à la conversation et, bientôt, chacun éleva la voix, pailant
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à tort et à travers. Ah ! le coquin de petit vin que le baron nous servit là !
Le baron est du reste un féodal moderne. Jadis, ses ancêtres avaient droit de justice sur les paysans des environs, levaient péages et dîmes comme dans le bon pays de France. Je crois même qu’ils avaient la faculté de repecher dans le Var les noyés portés par le courant sur la lisière de leurs terres ! Le baron qui me reçut n’a rien de farouche. 11 est charmant, plein d’entrain, sans morgue aucune, tutoyant les paysans et parlant patois comme chacun. Son castel n’a ni tour, ni donjon, ni mâchicoulis, mais il est séduisant. Imaginez une maison couleur de briques, enfouie dans de la verdure, avec des terrasses envahies par des milliers de roses blanches, et, tout autour, quelques marronniers, des oliviers, des champs de vignes, un petit chemin bordé de fleurs conduisant à une source fraîche, dont le cristal glougloute doucement dans une sorte de grotte tapissée de lierres, gracieux refuge rempli de silence et de mystère où se cache sans doute quelque nymphe champêtre qui, la nuit, dans les pâles clartés de la lune, s’en va vagabonder dans les champs voisins. Derrière le « Château », après le « jeu de boules », la colline monte brusquement, et un sentier, serpentant dans les herbes odorantes, conduit sur le point culminant de cette montagne en miniature. Un coup d’œil féerique attend le visiteur.
Tout le terroir de Bellet se découvre, avec ses petits monts, ses vallées profondes, ses terres grises où surgissent les ceps vigoureux. La vallée du Var s’ouvre au pied des coteaux, large lit de galets bleutés où chemine le fleuve couleur de cendre. Des montagnes jaillissent un peu partout, conduisant, par de fantastiques gradins,
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jusqu’aux Alpes neigeuses, dont s’emplit magnifiquement l’horizon, et on se plaît à reconnaître les cimes les plus glorieuses, l’austère Férion, la Madone-d Utelle, le Siruol avec ses forêts sombres, l’orgueilleux Gélas, le Clapier, le Mercantour et l'Argentera, virginale pointe défiant l’escalade.
Gomment, dans un pareil décor, sur cette terre, si ardente, si bien ensoleillée que le père Noé lui-même y eut volontiers planté les premières vignes données par le Seigneur, ne récolterait-on pas, comme dans un coin de paradis, de l’ambroisie, dont les dieux seuls devraient pouvoir connaître les séductions et les lumées?
Lou tems que se refrejo e la mar que salivo, Tout me dis que l’ivèr es arriba pèr iéu E que fau, lèu e lèu, acampa mis oulivo E n’oufri l’ôli vierge a l’autar dôu bon Diéu.
Mistral. — Le s Oliva.de s h
Longtemps l’olivier donna sans rechigner des récoltes plantureuses, bornant ses exigences à chômer une année sur deux. Le paysan le regardait comme un arbre du bon Dieu, n’ayant soif que de 1 eau du ciel, cherchant sa nourriture dans les mystères du sol. Jadis, la femme connaissait un sort pareil. Elle était la servante du mâle, mettant à sa disposition tout l’effort de ses bras, mais depuis. . . L’olivier se lamenta un jour de cette indif-
1. [Le temps qui devient froid et la mer qui déferle - tout me dit que l’hiver est arrivé pour moi — et qu’il faut, sans retard, amassant mes olives — en offrir l’huile vierge à 1 aute du bon Dieu.]
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férence. Toujours donner, sans rien recevoir, c’était métier de dupe. Un frisson de révolte secoua l’arbre de Minerve. A côté de lui, la vigne n’avait-elle pas triomphé de 1 insouciance de 1 homme ? Pour le contraindre à plus de soins et de condescendance, elle était tombée en langueur, se laissant anémier, maigrissant, se ridant, perdant sa chevelure de feuilles, ne donnant plus que des grappillons informes. Et le roi de la création avait du capituler... Maintenant, il était aux petits soins, comme au chevet d’un malade miraculeusement échappé à la mort!... Pourquoi l’olivier serait-il autrement traité ?... L exemple est contagieux. Lui aussi pouvait amener son exploiteur à composition.
L huile onctueuse et divine n’était-elle pas, comme le jus de la vigne, chère aux gourmandises locales ? Pouvait-on, sans elle, confectionner les saladesdepomme d amour et de poivrons, mosaïques étincelantes assemblées par les ménagères attentives? Que deviendraient sans son intervention conciliante les savoureuses tourtes de « bléa », les « pissaladiera » odorantes et les gâteaux de « soca » dorée ?...
Tout cet arsenal de mets traditionnels pouvait-il disparaître sans provoquer ruines et désespoirs?
L olivier se mit à bouder. Au lieu de jeter en prodigue ses récoltes précieuses, il se montra réservé et parcimonieux. De plus, bouleversant des usages immémoriaux et se moquant des prévisions, il s’avisa d’enfanter à tort et à travers, donnant chaque année de misérables moissons !... En même temps, il s’acoquina avec plusieurs parasites qui, heureux de vivre à ses dépens, dévorèrent le meilleur de sa substance.
L homme, stupéfait de tant d’audace frondeuse, trépigna de colère. Eh quoi! depuis des siècles, depuis
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l’époque lointaine de l’Arche de Noé,il était convenu que F olivîer, en prolétaire soumis et laborieux, n’aurait d’autre joie que d’engraisser le propriétaire dans le sol duquel il plongeait ses racines? Toujours il avait accompli sa besogne d’arbre à fruits sans se plaindre, sans réclamer. Et voilà que le détestable esprit d analyse et de revendication le possédait à son tour. Pourtant, dans l’harmonie générale des choses créées, il était établi, par un long usage, solide comme une convention synallagmatique, qu’il devait peiner éternellement et sans rien dire. Les agriculteurs frottés de littérature ne citaient-ils pas, à 1 égal d un verset d Évangile, l’affirmation rassurante du plus autorisé des poètes bucoliques, le mantouan Virgile : « Au rebours de la vigne, l’olivier ne demande pas de culture, il n’attend rien de la serpe recourbee, ni des boyaux tenaces, une fois qu’il a pris pied dans le sol... »
L’arbre s’entêta. Alors des propriétaires exaspérés, haineux, le condamnèrent à mort. On le massacra, on l’écartela, on le brisa, on le mutila comme au bon vieux temps des peines corporelles, et ses membres déchiquetés furent jetés au feu et brûlés, ainsi qu wn pratiquait jadis pour les hérétiques et les sorciers... Sur le sol, bouleversé par ces exécutions inutiles, on planta des fleurs, des œillets, des marguerites, des anthémis... Mais on eut beau les entourer de la sollicitude la plus tendre, elles gardèrent une taille modeste, la plupart refusant de donner leur parfum, presque toutes languirent avec les soleils d ete. Certains cultivateurs haussèrent les épaules, affectant un profond mépris pour l’arbre rebelle, et celui-ci, livré à ses seuls instincts, devenus mauvais, se couvrit de pustules, de broussailles, de mousses, ressemblant à un sauvage dont les
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poils et les ongles auraient démesurément poussé. Ces parias se massèrent aux abords des villages, sur le flanc des coteaux, mettant des reflets funèbres, des aspects de désolation, à la place des sourires argentés d’autrefois, et les oiseaux s’éloignèrent de ces mornes forêts abandonnées des dryades familières...
Il y eut heureusement des hommes plus avisés qui comprirent l’injustice de leur ressentiment. L’olivier ne voulait plus être exploité. C’était son droit. Il demandait des égards, pourquoi les lui refuser?... Une heureuse transaction valait mieux que la guerre imbécile. Après tout, les prétentions étaient raisonnables. Un coup de pioche par-ci par-là, quelques brassées de fumier, la tondeuse dans les chevelures démesurées. . L’accord fut signé, sans même que M. le Juge de Paix eut à proposer son arbitrage. Et, depuis, ces nouvelles amours se développent aimablement, l’homme se montrant empressé, l’arbre prodigue de maternités successives.
Bénissons ces bons Samaritains de la Terre, qui tendirent la main à 1 olivier prêt à tomber dans la plus affreuse stérilité. C’est par eux que se conserve la forte race des oliviers chère aux ancêtres, c’est par eux que seront continués les grands crus de nos olivaies célèbres, les huiles de Falicon, de Bendejun, de Bellet, aussi précieuses pour les gastronomies méridionales que les vins du Rhône ou la bouillabaisse de Marseille !... Notre Midi sans « son » huile, — bougre de bougre 1 mais ce serait comme qui dirait une mer sans poisson, ou bien Marius sans parole... Une chose abominable, quoi ! De l’huile, il nous en faut, que diable, et de 1 huile d olive, vous savez. Et, pas de ces drogues que les trafiquants de certaine ville trop connue font avaler
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aux gogos, sous de belles étiquettes, qui sentent la graine à plein nez...
Bonnes olives de Bellet, nées sur les arbres que mon père avait amoureusement soignés, olives noires ou vertes ramassées sur la terre où vous avait jetées sans façon le mistral venu d’Antibes et de l’Estérel, olives grasses dont la « canne » promenée dans les branches avait troublé la paresseuse sérénité !... Je vous regardais avec un respect attendri pendant qu’on vous portait au lointain moulin du vallon de La Madeleine. Sous l’étreinte de la meule de pierre, vous alliez donner votre sang, votre chair. Mais n’est-ce pas votre destinée, le but de votre éphémère existence que de procurer à l’homme de la joie, du plaisir, en récompense de ses fatigues, de sa sollicitude?
Simplement, bravement, vous avez fait le sacrifice nécessaire. Dans la cuve profonde vous étiez pêle-mêle, la peau luisante et fine. La meule tourna et de suite un peu de votre sang gicla sur la paroi grise. La grande roue que l’eau actionnait grinçait, faisait effort pour mieux broyer vos petits corps tendres et jusqu’à votre noyau, cœur solide et résistant. On eut dit que la pierre elle-même gémissait de fouler tant de chairs palpitantes et qu’un scrupule la retenait de « paster » trop vite, de crainte de faire souffrir trop fort. Mais, dehors, sur le flanc de la maison, une grande roue de fer, insensible et mauvaise, gourmandait la meule, la stimulant, la poussant dès qu’elle hésitait... Deux heures durant le supplice continua... Hélas ! Mes pauvres olives ! Mortes, écrasées, anéanties, formant une pâte épaisse, brune, gluante dans laquelle la roue enfonçait comme dans une ornière... Cependant, de cette masse confuse, mélange
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informe de pulpe, d’huile, de grignons et de peaux, une odeur douceâtre montait, grisante et tendre, comme si dans la cuve de pierre se confectionnant quelque salade divine, un gigantesque aïoli....
Grâce! Grâce pour elles! voulais-je crier... Qu’on arrête l’affreuse machinerie qui les broie et les martyrise. Assez de sang a coulé de leurs blessures pour satisfaire nos convoitises misérables... Mais le « defissié 1 » continuait sans sourciller, prenant à mes yeux l’apparence d un bourreau sans entrailles dans une chambre de torture... Plus fort! Plus fort! semblait-il dire à d’invisibles auxiliaires. Et la meule obéissait, servile et infernale. . . Puis, il employa l’eau, nouveau supplice. L’eau froide d’abord, l’eau chaude ensuite... Et chaque fois que par un sursaut de vie la chair pantelante s'efforçait de surnager, une large écumoire la cueillait pour l’entraîner vers des pressoirs cachés dans l’ombre, dont la sinistre besogne s’accomplissait sans bruit, terrifiante et formidable...
Pauvres chères olives de Bellet, écloses dans la lumière, à côté des figuiers noueux, tout près des vignes aux grappes juteuses ; petites olives dont se régalaient les étourneaux et les grives, soulignant d’un point noir la dentelle grise des arbres qui Vous enfantèrent; olives courageuses qui gonfliez vos panses mignonnes pour la seule joie du sacrifice, je ne vous verrai plus! Mais je garde de vous ce que vous aviez de plus précieux, de plus sacré, de plus mystérieux, votre sang, votre sang couleur de miel, votre sang où s’étaient fig'és des rayons de soleil.