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Le propriétaire du moulin

SAINT-ROMAN- BELLET

Demain nous combattrons les chardons et les nielles.

Pardonnez-nous, ce soir, nos fautes vénielles.

Ed. Rostand — La prière des oiseaux.

J’aime beaucoup les petits oiseaux, car rien n’est joli comme leurs ramages amoureux et leur sautillante allégresse dans les branches des oliviers et des pins. Chaque fois que retentit un coup de feu, j’ai un peu d’angoisse au cœur et, par la pensée, j’imagine le carnage imbécile, le pauvre oiselet interrompu dans sa roulade harmonieuse, la poitrine trouée, sa robe légère souillée de sang vermeil, tombant lourdement au pied de l’arbre où il se gargarisait de soleil et de rosée. .. Aussi, pour mettre à l’abri de si absurdes assassinats ma campagne de Bellet, ai-je barré les ehemins par lesquels peuvent venir les tueurs d’oiseaux, en ayant soin d'avertir, en outre, ces citoyens « indésirables », par des pancartes impérieuses, que le passage et la chasse sont interdits dans ce coin de terre. Becs fins et gros becs, pensais-je, jdans ma candeur extrême, viendront se réfugier dans Jce clos, comme jadis les opprimés et les fugitifs dans l’intérieur des églises. Ils y seront en sécurité et pourront s’égosiller, coqueliner, se poursuivre, et, au besoin, se disputer sans la moindre appréhension. Et mon Dieu, s’il leur arrive de s’oublier jusqu’à picorer une olive ou goûter la confiture d’une figue bien mûre, je fermerai les yeux, en considération de la joie qu’ils donnent à chacun et de leur ardeur à gober les mille parasites dont s’encombrent les arbres et les plantes.

Mais, un jour, l’honnête fermier qui surveille la propriété, arriva, la figure bouleversée :

Mon Pays. — II. 4

— Ah ! Monsieur ! fit-il d’une voix émue, il est 1 entré un chasseur.

— Et les barrières ?

— Il est venu par le vallon, comme une chèvre.

— Et les défenses inscrites sur les poteaux ?

— Il n’en a pas tenu compte.

— Et qu’a-t-il fait ce bon citoyen ?

— Il a chassé dans la campagne toute la matinée.

— Vous l’avez laissé opérer ?

— Rien n’a pu le décider à partir, et comme il était armé . . .

Alors, je connus toute l’audace de ce visiteur impudent. Après s’être installé près d’un olivier, caché par des branchages en forme de cabane, il avait disposé deux cages renfermant chacune un pinson et pris l’affût sans plus se gêner que s’il était chez lui. Les petits prisonniers, tout gaillards de se sentir en plein air? baignés de tendre lumière, chantaient de toutes leurs forces, se faisant inconsciemment les complices du braconnier, tapi au pied de l’arbre comme un malfaiteur. Ils chantaient. . . ils chantaient. . . et peu à peu d’autres pinsons s’approchaient, écoutant l’appel joyeux des petits camarades logés dans l’olivier, voletant d’arbre en arbre, avançant leur petite tête vers le piège tendu à leur crédulité d’oiseaux du bon Dieu. Parfois, un d’eux plus hardi ou plus écervelé, oubliant toute prudence, s’aventurait jusqu’à l'olivier fatal. Aussitôt le fusil du sacripant pétaradait et le pinson s’écroulait dans un envolement de plumes menues. Ce courageux assassinat dura plusieurs heures. A chaque coup de fusil, l’olivier se meurtrissait, laissant pendre lamentablement des lambeaux de branches chargées de fruits. Vers midi, la faim fit sortir ce loup de la cam-

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)agne. Il s’éloigna, ayant massacré un olivier et abattu lix pinsons. Quelle gloire ! Bientôt, il disparut dans le wallon de la Madeleine avec son butin de bestioles, leureux d’avoir bravé un fermier et prouvé qu’un vrai îhasseur ne respecte ni la propriété d’autrui, ni la vie des oiseaux dont la chasse est interdite.

| Car, à cette époque, le préfet des Alpes-Maritimes, qui était un père pour la gent ailée de ce département, avait formellement défendu d’occire les petits chanteurs dont il aimait l’aubade champêtre. Mais, de quel poids pouvait être un arrêté pour un pareil individu?... J’en rapportai l’aventure à ce haut fonctionnaire. Il faillit en avoir une attaque de nerfs. — Son nom ?. . . Son nom ?... criait-il. Je veux lui donner une leçon à ce monsieur. — Son nom ? Je ne l’ai pas, mais je le recherche. Dès que je le connaîtrai, je vous l’apporte fout vif. — Il ne perdra rien pour attendre, bougonnait 'honorable représentant de la République. . . Tuer dix pinsons !... Le misérable !... — Versons un pleur sur les pinsons, observai-je timidement, mais n’oublions pas l’olivier. — Quel olivier ? — Celui qui servit de cible à « l’assassin », il est dans un piteux état. Les plombs l’ont mis en charpie. — Dix pinsons et un olivier, c’est trop ! murmura le préfet d’une voix mourante.

Je crus qu’il allait se trouver mal. Force me fut de le réconforter. — On le retrouvera, croyez-le bien, on le Retrouvera, lui dis-je, et alors nous le ferons fusiller, pomme... un pinson. — C'est entendu.

Les pinsons seront donc vengés, Mais qui pansera les blessures de mon olivier ?... Je suis allé lui porter fomme à un héros tombé .pour le service public, mes sympathies attristées. L’arbre ne disait mot et souffrait

DOMINIQUE DURAND V

en silence. Mais un oiseau était dans ses branches, le 1 berçant de ses chansons, le caressant de son bec et dei ses griffes mignonnes,

— Bonté divine ! s’écria, en le voyant, le fermier qui| m’accompagnait, c’est une « bouscarle »*, monsieur.

— Une « bouscarle » ? lui dis-je incrédule. Il y al belle lurette qu’il n’y en a plus dans le pays.

— Je vous dis que c’en est une, reprit-il. Il y a vingt# ans, mon pauvre père m’en fit voir une. Je reconnais! très bien son bec fin, son plumage...

— Vous rêvez, répondis-je en haussant les épaules. j

Mais l’oiseau s’était posé sur une branche basse et

fixant sur moi ses petits yeux vifs, me cria d’une voix aigue :

— Il a raison. Je suis une « bouscarle ». La dernière, hélas ! Ils ont exterminé toute ma famille. J’ai vu mourir mes parents, mes frères et sœurs. Je suis maintenant seule au monde...

D’un coup d’aile, la pauvre bête essuya une larme, brillante comme un grain de cristal. Je balbutiai quelques mots de condoléance. La « bouscarle » me remercia d’un geste et, prenant confiance, se mit à bavarder. Elh n’avait pas dû parler depuis longtemps, car son discours était abondant, rapide, un peu décousu, passant des choses tristes aux détails amusants... une véritable incontinence de parole. Je sus, ainsi, qu’elle était demeurée vieille fille, faute d’un partenaire galant, tous les mâles de sa race ayant disparu de la surface des Alpes-Maritimes. En vain, les nuits de printemps, lorsque montent des jardins embaumés l’encens des roses épanouies et que s’enlacent les couples extasiés, avait-

] . Bec-ün.

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elle soupiré ses plus voluptueux appels. Personne n était venu clore son bec frémissant d un baiser amoureux.

Et pourtant, monsieur, confessa-t-elle d’une voix

un peu tremblante, je me sentais 1 étoile d une giande passionnée. Ah ! si le prince Charmant que j appelais était venu...

La« bouscarle » avait des lettres. Elle soupira quelques vers de Samain pour souligner la tendresse de son cœur | déçu :

Amour ! frissons légers de jupes, de voilettes,

Et lumière des yeux de femmes transparents...

Amour ! musique bleue et songes odorants...

Et frêles papillons grisés de violettes...

La tirade était charmante. Je le lui dis et elle se rengorgea.

— Maintenant, qu’allez-vous faire ? demandai-je avec sollicitude.

La bouscarle hocha la tête.

— J’avais eu l’idée, répondit-elle, de transporter mes pénates ici, chez vous. 11 y a de bonnes clôtures, des défenses de chasser sévères, et un fermier qui a bon i cœur. L’arrêté de l’aimable Préfet pouvait être ici une vraie sauvegarde, Mais j ai assisté, 1 autre jour, à la j venue de l’homme aux pinsons. J’ai vu le massacre des I innocents. Merci, j ai eu trop peur. Je m en vais.

Tout juste le temps de goûter cà certaine figue que je S guigne depuis longtemps, près de la maison. \ ous permettez ?...

— A votre aise. . .

Donc, sitôt cette gourmandise satisfaite, je

décolle. . .

— Et vous allez ?

DOMINIQUE DUR AND Y

— Je vais de l’autre côté des Alpes, à la recherche d’un couvent de Franciscains. Une pie de mes amies, qui souvent voyage en Italie, m’a dit que sur les flancs du Mont Subasio, près d’Assise, il était un ermitage, où priait jadis saint François, notre bienheureux protecteur. J’y cours. Je serai, là-bas, à l’abri des méchants.

La « bouscarle » secouait ses ailes, prête à s’en aller vers le figuier, objet de ses convoitises. Au moment de partir, elle me cria :

— Dites à M. le Préfet que je prierai pour lui, làbas. Je demanderai à notre saint patron de le faire aller enparadis, puisque, comme lui, il aimeles petits oiseaux.

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