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nécessaires, et les Icare faisant défaut dans le village pour tenter de s’élancer dans l’espace, un petit sentier pavédegros cailloux durs — V encaladat — servait depuis toujours, à gagner le pays, en faisant quelques zigzags rapides dans les pierres. C est par là que passaient les paysans revenant des champs, leurs outils sur l’épaule, et les petits ânes, cousins de ceux de Gorbio, dont l’échine accueillait sans faiblir les lourdes bottes de foin odorant, les sacs de pommes de terre et même les mignons barillets gonflés du bon engrais cher aux oliviers du pays.
Ce chemin glissant et rapide servait aussi, à la fête desaint Jacques, de stade champêtre pour les jeunes gens et les jeunes filles du pays qui se disputaient, les pieds nus, aux sons du fifre et du tambour, les prix de la course à pied traditionnelle — les Gioia — un foulard aux couleurs éclatantes, unejupeouun tablier, une capeline, une ceinture chatoyante, un chapeau enrubanné...
Mais, les hommes sont dévorés d’inconcevables ambitions.
Un beau jour, le sentier, où cheminaient bêtes et gens, parut vieux jeu, humiliant et pénible. Les administrateurs de la commune, désireux de se montrer « de leur temps », pensèrent à faire grimper les carrioles jusqu’au plus haut du village. Pour cela, ils taillèrent une route dans le roc, bousculèrentquelques cultureset firent une belle brèche, bien soutenue de maçonneries claires, dans les vieux remparts du château... Car il y avait un château, ou plutôt il restait de l’ancienne demeure féodale, habitée jadis par quelque grand seigneur sans grande notoriété1, une sorte de terre-plein porté par des
J . Les feudataires d’Aspremont furent les Chiabaudi de
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murailles, avec des tourelles d’angle et un chemin de ronde en contre-bas planté de légumes et de vignes. La route nouvelle se tailla un passage dans ces ruines encore vaillantes, s’efforçant de contourner le « château » pour déboucher triomphalement sur une placette où trône un lavoir public et jacasse une fontaine dont le front porte, à la façon d’une inscription sur le ruban d’une casquette, un reconnaissant hommage aux édiles qui firent jaillir celte eau bienfaisante.
Sont-elles nombreuses les voitures qui empruntent la voie nouvelle? Il est permis d’en douter, à voir l’état d’affaissement et les traces grandissantes d’abandon du village ainsi muni d’une route probablement superflue. Peut-être, celle-ci a-t-elle rendu plus commode pour
Iles habitants l’accès de la place et du « château », où les femmes ont l'habitude d'étendre, sur des cordes entre platanes et acacias, les lessives familiales... Mais, aucun soubresaut de vie n’a suivi cette grande œuvre édilitaire. Les petites rues, enchevêtrées à l’égal d’un jeu de « puzzle », font autour du « château » des ronds irréguliers, coupés de culs-de-sac inattendus et de voûtes moussues d’où montent de fortes et tièdes senteurs d’écurie. Les animaux doivent être en nombre dans ; ces demeures qui semblent abandonnées, des poules probablement, avec des cochons, des brebis et f quelques-uns de ces ânes qu’on rencontre, titubant sous t le bât pesamment chargé, et toujours prêts à saluer l’étranger d'un braiement sonore, accueillant comme f une. aubade.
Torrettas, les Marehesan de Coaraze. les Borriglione de Sospel, enfin les Grimaldi-Lascaris. A la mort du dernier Grimaldi- Lascari, son héritier par les femmes, le baron Caravadossi fut autorisé à prendre le titre d’Aspremont. Le dernier représentant de cette famille, mort récemment, a exprimé le désir d’être enterré à Aspremont.
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Quant aux maisons, péchère! Elles sont un peu défraîchies, les pôvres. Le crépi en est usé, parfois lépreux, certaines paraissent vidées pour toujours avec leur porte entrebâillée et les volets disjoints. C’est à peine si, de-ci, de-là , on en trouve quelques-unes de meilleure tournure, avec un bon perron de pierre, une façade intacte où s’appuient des vignes grimpantes ; ce sont les « villas » d’été de quelques habitants domiciliés à Nice et soucieux de garder racine dans le pays... La petite église chargée de veiller sur les vieilles habitations a subi aussi des ans l’irréparable outrage. Son clocher qui fut rose est d’une couleur indécise. Des nombreux cadrans d’horloge dessinés sur ses faces, les uns sont délaissés, les autres encore en service. La nef est froide, irrégulière, voûtée à la façon des basiliques romanes. Un chapiteau de colonne sculptée sans art porte une date lointaine, 1556! La construction est assurément d’un grand âge, on la dit placée sous le patronage de San Giacomo. Toutefois, saint Antoine de Padoue y est sérieusement vénéré, et peut-être au détriment des autres saints personnages.
Cet Aspremont ridé1, devenu exsangue, conserve, au moins en apparence, des ardeurs politiques toujouis juvéniles. Aux temps passés de l’annexion, le village avait manifesté un grand enthousiasme pour Napoléon 1IL Pour fêter la venue du nouveau souverain, le maire proposa, au dire d’un journal local, le Messager , de disposeï au sommet du mont Chauve « un vaste bûcher arrosé de goudron et de brai gras qui, du haut de ce gigantesque
1. Il y avait autrefois à Aspremont un notaire, deux médecins et un tambour de ville — Bertrand — presque aussi populaire que le Nourat de Castâgniers. A cette époque, Colomars et Castâgniers étaient des hameaux dépendant d’Aspremont.
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piédestal, projettera sa lueur immense sur les cimes des Alpes et la campagne ». En même temps, une adresse portait en termes chaleureux la joie des habitants. « Le clergé, y lisait-on, les conseillers municipaux et propriétaires de la commune, viennent déposer au pied du trône de Votre Majesté, le respectueux hommage de leur vive reconnaissance pour un acte qui sera pour le pays le point de départ de nouvelles et brillantes destinées ». Cette dernière prédiction ne s’est point réalisée probablement, et c’est sans doute pour se consoler de cette déconvenue que les gens du pays se sont mis entête d’aimer la République, avec autant de force qu’autrefois l’Empire. C’est pourquoi, dans le mignon village, les deux seuls marbres encastrés dans les murs fanés révèlent ces claironnantes inscriptions : « Cercle démocratique du Mont-Chauve », « Cercle Républicain » L..
La démocratie coule à pleins bords, on le voit, dans les ruelles désertes. D’aucuns prétendent, il est vrai, que cette dualité dans l’amour commun du régime actuel ne cache que des rivalités municipales vulgaires. D'autres insinuent que l’un de ces cercles se meurt déjà d’inanition. Qu’importe ! Le vieil Aspremont prend ainsi figure de Mont-Aventin campagnard, et les dieux qui président aux destinées de la République doivent le tenir en haute estime. D’autant plus que celte foi
1. Jadis, par sa position même et ses traditions, Aspremont était belliqueuse. Nombre de ses habitants s’enrôlèrent dans les armées de la République et du premier Empire. Certains surnoms caractéristiques et des sobriquets conservés jusqu’à nos jours témoignent des vaillances militaires d’antan de certaines familles : Lou canounié (le canonnier), lou cavalié (le cavalier), lou gouvernur (le gouverneur), lou dragoun (le dragon) .
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politique n’a point chancelé, bien que, les unes après les autres, toutes les oeuvres vives du village soient sorties des murailles éventrées, La mairie, l’école, la poste, sont installées maintenant au pied de la butte que domine le « château », le cœur du pays se déplaçant ainsi pour satisfaire à des besoins impérieux de modernisation. Afin de compenser « ceux d’en haut », on a planté, tels des porte-fanions, sur les tourelles du « château », des poteaux chargés de fils et accroché des lampes électriques dans les rues principales... comme dans une grande ville.
Les amateurs du «vieux » pourront se consoler de ces émigrations qui, peu à peu, vident le village, en allant rêver sur ce qui reste des fortifications féodales transformées en séchoirs pour serviettes et draps de lit. Au fond d’une impasse bien feutrée d’ombre, ils trouveront un restant de rempart intact, fait de belles pierres sombres joliment cintrées. Et le petit chemin détrôné par la route carrossable vit toujours. Sonpavé usé, dur, glissant, est « de l’époque », comme un bibelot d’antiquaire. Ce qui surtout demeure intact, dans cette inévitable décomposition des choses battues par le temps et le progrès, c’est l’admirable paysage que déjà contemplaient les Chiabaudi, les Grimaldi-Lascaris, seigneur d’Aspremont et dont se réjouissent de nos jours les touristes aventurés dans ces parages.
Au pied du village, des collines chargées d’oliviers conduisent jusqu’à la mer dont l’azur lumineux habille d’une soie mouvante le rivage de Nice, la svelte pointe d’Antibes et les dures falaises de l’Estérel. Tout près, des montagnes arides dont les rochers gris portent avec impatience quelques bouquets de pins ou de chênes et de maigres cyprès émaciés par le jeûne de leurs racines.
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Vers le couchant, où surgissent sur 1 horizon les « baoù » audacieux de Saint-Jeannet et de Vence, la vallée du Var s’épanouit magnifiquement avec son large lit de galets bleutés, au milieu desquels l’eau du fleuve rapide, ce « gueux », comme l’appelait Vauban, met des reflets d’étain. Et partout, sur les pointes hardies, au flanc des coteaux, dans le creux des vallons, des villages blancs, des villages gris ou jaunes montrent leurs petites maisons tassées autour d'un clocher ou des ruines d’un manoir écroulé : Gattières, Le Broc, Carros, Gilette, Bonson, La Roquette... Plus loin, sur les pentes du mont Vial, Tourette-Revest, où l’infortuné Annibal Grimaldi, seigneur de Beuil, fut étranglé, en 1621, pour avoir osé s’insurger conti’e son suzerain, le toutpuissant Charles-Emmanuel, duc de Savoie.