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UN DÉCOR DE THEATRE

SAORGE 1

Car tousjours la nature est meilleure que l’art.

Ronsard.

Une toile de fond biené clairée, représentant un village posé en espalier dans des buissons de vignes et d’oliviers ; de hautes parois de rochers gris figurant des portants de scène, le ciel bleu comme frise, une rivière aux reflets d’émeraude comme plateau, tel apparaltSaorge, lorsqu’on le découvre de la route qui va de Breil à la frontière italienne.

Vision éti-ange, inattendue, bien théâtrale, dont l'œil est à la fois confondu et charmé.

Pays fantastique, dont les maisons semblent bâties les unes sur les autres et s’élever en muraille toute droite, en écran, en échelle, pour ne perdre ni un rayon de soleil ni une lampée d’air, si bien qu’on tremble, à le considérer un instant, qu’il ne s’effondre soudain sous le poids des dernières venues, audacieusement hissées sur les épaules de celles qui, plus bas, se cambrent de

1. Saorge, à 70 kil. de Nice, par Sospel et le col de Brouis, à 50 i m. d’altitude.

Mon Pays. — II. s

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toutes leurs forces pour les supporter et les empêcher de choir.

Paysage tourmenté, chaotique, tout en pointes, en gouffres, en rochers abrupts, en failles profondes, en couloirs et en parois inaccessibles. Et, pour le mieux défendre des venues indiscrètes ou hostiles, la Roya zigzague en bouillonnant dans un étroit défilé, si resserré et sinueux que lorsque des ingénieurs installèrent près d’elle, à grand renforts de mines et de pics, un chemin muletier d’abord, puis la route carrossable du col de Tende, ils célébrèrent leur victoire par des inscriptions sculptées dans la roche vive, vaincue par leurs travaux opiniâtres. L’une d’elles était si triomphale qu elle fut ornée, dit-on, de lettres d or !

La nature avait décidé de n’ouvrir qu’en rechignant les portes formidables, derrière lesquelles Saorge s’épanouirait et s’ensoleillerait avec sérénité. Les hommes secondèrent avec zèle de si méchantes intentions. Ils résolurent de profiter des entassements de rochers disposés à cette place, de la difficulté des moyens d’accès, des capricieuses ardeurs de la Roya, pour établir un barrage militaire, dont ils garderaient jalousement les clefs. Ils se firent ainsi les complices des mystérieuses volontés desdieux de la vallée... Les Romains commencèrent pary installer un poste. Puis, des nobliaux choisirent les sommets les plus difficiles pour y bâtir des castels. Si les traces des légionnaires ont disparu dans la poussière des temps, les seigneurs ont laissé d’abondants vestiges de leur domination autoritaire. Les ruines importantes de Malamort, sur la crête aiguë d’une poussée rocheuse gigantesque dont le pied baigne dans la rivière, celles plus informes du Château des Salines, enraciné au sommet du village, où se terraient

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des féodaux habiles dans l’art d’élever des molosses capables de les aider dans leurs entreprises, rappellent encore les douloureuses péripéties de la venue des Sarrasins et de la vie moyenâgeuse.

Le village, ainsi protégé, avec ses campagnes bien cultivées, son terroir fourni d'eaux excellentes, ses vastes forêts où jadis vagabondaient les sangliers, ses pâturages herbeux, la difficulté de s’y introduire sans le consentement de ceux qui faisaient bonne garde pour lui éviter la souillure de l’assaillant, devait nécessairement allumer les convoitises des grands féodaux de la région. La Roya était une des routes les plus commodes pour aller en Italie. Les villages construits sur ses bords défendaient ou livraient le passage, au gré des alliances ou des vasselages. La vallée aboutissait à Vintimille, où dominaient de puissants seigneurs dont l’envahissante autorité s’insinuait dans les vallées alpestres et menaçait quelquefois les terres de Provence. Par un mouvement de reflux instinctif, les comtes de Provence essayaient d'endiguer ces débordements dangereux, puis de pénétrer à leur tour chez leurs remuants voisins.... Saorge fut longuement ballotté entre ces belligérants, passant de l’un à l’autre, au hasard des batailles et desconventions diplomatiques. En 1388, le village connut enfin la faveur d’une annexion solide au Duché de Savoie, suivant ainsi le sort de l’ancien comté de Nice.

Cependant, cette situation nouvelle ne fit point disparaître son utilitarisme militaire. La route du col de Tende méritait d’être toujours sérieusement défendue. Saorge devait continuer à monter la garde. N’était-il pas, d ailleurs, prédestiné à ces fonctions guerrières, puisque les habitants s’étaient placés sous la protection

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de saint Georges, le valeureux chevalier voué aux nobles prouesses et que son nom même rappelle celui de cet illustre et vaillant patron ? Par les soins des hommes de guerre, des forteresses, des poudrières, des batteries furent disposées sur les pointes rocheuses autour du village. La place se fit de la sorte redoutable, barrant le passage avec une âpreté têtue. Aussi, lorsqu’en 1793, les troupes françaises, ambitieuses d’envahir les états du roi de Sardaigne, essayèrent de l’emporter de vive force, furent-elles repoussées victorieusement. Il fallut combattre plus d’un an et recourir à la savante stratégie d’un Masséna pour tourner l’obstacle et le réduire.

L’illustre général remonta les vallées de Vintimille et d’Oneille, prenant à revers les défenseurs de Saorge et menaçant leurs communications vers le nord. Lorsque ses soldats, victorieux des Piémontais qui occupaient les positions de Marta et du Saccarello, débouchèrent dans la vallée de Briga, le gouverneur de Saorge, le baron de Saint-Amour, capitula.

C’était en avril 1794.

Les Français firent sauter les fortifications qui les avaient si longtemps arrêtés. Saorge avait terminé son rôle militaire. De nos jours, où les moyens d’action de l’artillerie et du génie sont devenus si formidables, on sourit de ces résistances d’autrefois. 11 suffit, pourtant, de considérer la situation des lieux et l’admirable disposition des défenses de la place, alors que les canons et les fusils étaient de faible portée, pour comprendre toute l'importance de la forteresse abattue. Il n’y a pas très longtemps, un ministre de la guerre parlait encore de la possibilité d’user de Saorge comme

d’une première ligne de résistance en cas d'invasion

Ce projet fut abandonné; Saorge a conservé la douce

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sérénité de sa déchéance militaire. Il peut goûter sans péril aux joies bucoliques et lézarder à son gré, sans la contrainte des remparts et des ponts-levis.

Toutefois, pour l’aborder, il est encore nécessaire de supporter quelques fatigues. Les sentiers qui l’entourent sont pénibles, la route qui ascensionne vers lui est faite d'interminables et rudes lacets, sur lesquels s’essoufflent les autos les mieux intentionnés. On y parvient toutefois sans risques et sans de trop grands efforts.... Une chapelle de saint Roch est installée à la place d’un ancien corps de garde. Ce vénérable personnage est seul à dévisager les passants qui ambitionnent de pénétrer dans le village. Mais, est-il besoin de veiller ? Il n’y a plus de secrets à surprendre et Saorge ouvre ses portes toutes grandes devant les assaillants. Ses portes? Il n’y en a plus, certes, et si l’on trouve encore quelques-unes des maçonneries où elles logeaient jadis, le passage est libre.

Ce n’est pas à dire que le village s’abandonne libéralement à ceux qui le veulent pénétrer. Il est tout en couloirs étroits, en voûtes obscures, en échelles rapides. Les rues, minces comme des entailles, conduisent à des carrefours voûtés, s’enfoncent, virent, tournent et retournent — Il faut un fil d’Ariane pour ne point s’égarer dans ce labyrinthe. Les maisons sont hautes, plates comme des découpures dans leur souci de ne point tenir trop de place, avec des entrées noires, des escaliers d’une raideur effarante, des chambres minuscules. Quelques fontaines babillent dans ce fouillis de demeures vétustes, des lavoirs se logent dans des recoins, le four communal au centre de l’agglomération semble la chaudière d’un réseau compliqué de chauffage public. Ce four est précieux comme un palais de

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marbre; les femmes du pays y font cuire, pour une légère obole, d'abondantes tourtes bourrées de tomates, de courges, d’oignons ou de blette, dont les senteurs puissantes parfument aimablement le village. Cuisines de pauvres, cuisines de paysans, ayant conservé les goûts et les habitudes des Ligures mélangés aux races piémontaises. Pas de maisons luxueuses dans l’agglomération ainsi tassée. Comment enfler les murailles et festonner des façades, lorsqu’on mesure la place et qu’il faut étayer le voisin pour ne point choir avec lui ? A peine trouve-t-on quelques sculptures de pierre sur des habitations plus favorisées, où logent les « bourgeois » du cru. Pour respirer plus librement, la mairie s’est mise au bord du village, sur une placette, au pied de l’ancienne forteresse démolie.

Ainsi condamné à l’exiguïté perpétuelle et à la médiocrité des constructions, le village risquerait d’être vulgaire s’il n’était illuminé, tout le long du jour, par un soleil généreux qui fait flamboyer les façades fardées de rose, de jaune, de gris, et s’il n’avait pour l’encadrer les plus gracieuses olivaies qui se puissent trouver, bocages souriants qui mettent au front du village des reflets argentés et descendent tumultueusement jusqu’à la rivière comme les flots délicats d'une mouvante collerette. De plus, des clochers amusants pointent allègrement au-dessus des toitures où les ardoises brunes mettent des teintes adoucies. Clochetons de confréries rivales, carillonnant aux fêtes des Noirs, des Blancs ou des Rouges, campanile trapu et badigeonné de frais de l’église paroissiale, dont le porche s’ouvre sur une place menue, tout en haut du village. Cette basilique villageoise est fort respectable, avec ses trois nefs soutenues de piliers massifs. La piété trop

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zélée des fidèles l’a malheureusement dorée, repeinte, vernie et lustrée, ainsi qu’une paysanne livrée aux soins d’un marchand à la toilette. C’est dommage. L’église serait infiniment plus imposante, si on lui avait gardé son visage flétri mais sincère, et les œuvres d’art qui s’y cachent ne seraient point offensées de ces rutilances de mauvais goût. Elles font bonne figure tout de même et le connaisseur les reconnaît bien vite dans ce fatras de fausses splendeurs. Une croix processionnelle, d’un gracieux dessin; un somptueux maîtreautel de marbre incrusté, orné d’un charmant médaillon en cuivre repoussé ; de vénérables statues en bois polychromé vers lesquelles vont encore les dévotions populaires ; un délicat tabernacle de marbre rehaussé de fines sculptures et portant la date de 1539; enfin un retable précieux, dans le goût des primitifs du xve siècle, dû au pinceau de Gasparo Toesca. Si on observe, qu’au seuil de la basilique, se trouve encore le « pilori », grosse pierre en forme de billot, sur laquelle on faisait monter les délinquants pour que chacun pût les mépriser au sortir des offices, on jugera que la paroisse saorgienne n’est point négligeable.

Mais, ce n’est point chez elle qu'il faut rechercher les plus douces émotions d’art. Deux monuments religieux, dressés dans la campagne, aux abords du village, brillent d’un radieux éclat et d’une mystique imputation. Ce sont le couvent des Franciscains et la Madone del Poggio.

Le monastère est vide de ses moines et il pleure de misère depuis leur départ. Tout s’effrite, s'écaille, s’empoussière, pourrit, dans cette vaste ruche silencieuse et sans abeilles. La façade, ornée d’un mince parvis, s’effondre peu à- peu ; les cours, le cloître inté-

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rieur, les cellules prennent l’aspect désolé des choses abandonnées, le réfectoire est glacé, la chapelle ressemble peu à peu à une grange. Et pourtant, il y a dans le réfectoire de merveilleuses tables de noyer massif du xvne siècle, dont usèrent, dit-on, en 1794, les généraux français vainqueurs de la place, et la chapelle est pleine de boiseries charmantes de la même époque. Confessionaux mignons enguirlandés de fines sculptures et de colonnettes ; maître-autel couvert de dentelures de bois ajouré; stalles de chœur magnifiques, agrémentées chacune d’une sorte de crachoir discret pour les moines en prières ; christ en bois, ciselé comme une pièce d’orfèvrerie et d’une anatomie merveilleuse ; nobles tombeaux parmi lesquels celui des Corvesi- Lascaris, comtes de Gorbio, riches seigneurs dont la demeure communiquait avec l’église paroissiale par de secrets détours... C’est plus qu’il n’en faut pour pleurer sur la misère grandissante de cette maison aux allures de pauvresse italienne devant laquelle deux cyprès funèbres semblent faire office de cierges mortuaires...

La Madone del Poggio est plus heureuse. Le Ministère des Beaux-Arts l’a classée. Elle est donc sûre de ne pas mourir d’épuisement. La famille Daveo, qui la possède à titre de propriétaire depuis le xvne siècle, veille du reste avec affection sur sa tenue et sa santé architecturale. Elle mérite cette douce sollicitude, parce que très vieille et chargée d’histoire, ayant appartenu tour à tour à la communauté des habitants, aux moines de Lérins, puis à une des familles les plus notables du pays qui porte dans ses armes à la fois le léopard, symbole du courage, et la vigne, symbole de la fécondité familiale.

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Un superbe clocher jaillit à côté du sanctuaire, svelte, hardi, supportant allègrement le poids de ses étages et de son capuchon pointu. L’orgueil doit visiter quelquefois ce beau campanile, toujours droit et robuste, tellement il domine superbement l’églisette dont les trois absides romanes, revêtues de pierres usées, se tassent modestement à ses pieds. Cependant, le sanctuaire peut prétendre justement aux hommages du passant. Sans doute, des restaurations bien intentionnées ont maladroitement enfariné de chaux ses parois et ses arceaux, en même temps qu’un évêque pudibond faisait disparaître presque entièrement certaines fresques un peu trop réalistes dont s’ornait la porte principale. Mais, ce qui demeure suffit pour la gloire du monument. Les piliers montrent toujours leurs pierres pansues, taillées comme aux époques primitives. Il y a sur un mur une sainte Lucie peinte à fresque, d’une fraîcheur de coloris étonnante. Le tabernacle est dans le style de la Renaissance, et, sur le maître-autel, une Vierge au tombeau serait exquise, si on ne l’avait outrageusement modernisée et déshonorée de couleurs violentes. Un Christ sur la croix, d’une laideur admirable dans sa simplicité barbare, rappelle les balbutiants efforts des artistes d autrefois, et des pierres sculptées fixées aux murs détaillent avec élégance les armoiries des Bénédictins de Lérins. Pourquoi faut-il qu’un corps de garde des douanes ait poussé sur un des flancs du sanctuaire, comme une verrue monstrueuse? Profanation et faute de goût qui seraient impardonnables si ceux qui la favorisèrent avaient eu conscience de leur sacrilège !

Saorge, on le voit, ne peut guère s’enorgueillir que de ses églises et de ses chapelles. On aurait tort, toutefois,

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de ne point s’intéresser aux reliques d’ordre militaire. Elles sont informes, mais éloquentes parleurs blessures toujours béantes. Çà et là, quelques restes de remparts, des tronçons de tour rappellent l'époque des murailles de guerre et de l’austère vie de garnison. Sur les rochers aigus dont le village est entouré, on retrouve les traces des fortifications savantes imaginées autrefois. Et, sur la mince crête dominant Saorge qui portait les solides constructions guerrières garnies de canons, de poudrières et de casemates, on peut encore imaginer, à l’aide des plans et des gravures du temps, les détails de la redoutable citadelle — le Château — contre laquelle s’acharnèrent vainement, durant de longs mois, les troupes révolutionnaires françaises.

Mais, tout est mort sur cette butte où l’héroïsme des défenseurs s’affirma vaillamment, la citerne est crevée, la chapelle a disparu, les casernes sont tombées en poussière. Seuls les blocs semés par les explosions dévastatrices jonchent le sol étroit, disant la fureur des combattants et la violence des représailles... Devant cet effondrement lamentable, on se prend à songer à l’infortuné gouverneur, le baron Saint-Amour, à qui le général Colli avait ordonné de tenir jusqu'au bout.

« Le fort de Savourge, écrivait ce chef opiniâtre, doit être gardé avec la plus faible garnison possible. Quand on aura ordonné la retraite, cette troupe se repliera aussi sur les hauteurs vers le col de Géron. Exclusivement à la garnison, le commandant du château tiendra tant qu’il pourra. » Saint-Amour perdit la tête en apprenant les rapides succès des Français sur les cols voisins des Alpes, il rendit son épée. Colli trouva le geste trop hâtif. Le gouverneur fut arrêté et, dit-on, exécuté à Turin.

A cette époque tumultueuse, les généraux malheureux devenaient facilement des boucs émissaires.

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