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Je suis Comte de Beuil, je fais ce que je veux

DOMINIQUE DUBANDY

douloureuses, des transformations, des modernisations, jusqu'à ce que, de chute en chute, dévasté et délustré, il échut de nos jours à un politicien local qui, justement fier de loger dans la demeure d’un ancien seigneur, farda généreusement la maison de crépi grisâtre, la boursoufla de stucs, lui donna le reluisant d’une habitation bourgeoise éclairée à l’électricité, et s’y installa à l’abri de murs et de grilles destinés à tenir à distance les importuns et les indiscrets.

Ainsi fut consommée la décadence du château de Villars.

Et le pays a suivi le sort du noble castel. Au temps où les Grimaldi étaient tout puissants, on y comptait 4.000 habitants. A peine en reste-t-il 800 de nos jours. La vie s’est, peu à peu, affaiblie par l’épuisement d’une population autrefois abondante. Villars a subi la fortune commune des pays de montagnes, sur lesquels les cités brillantes du littoral exercent leur néfaste et tarissante séduction. Ce n’est pas à dire qu’il ait perdu de sa grâce d’antan. Le plateau verdoyant, sur lequel le village est posé, est toujours d’un abord commode, d’un pittoresque charmant, avec des prairies grasses sillonnées de ruisseiets tapageurs, des vergers florissants, des vignes donnant un vin capiteux et justement renommé, quelques maisons bourgeoises jetées dans les champs pour les villégiatures d’été.

En y accédant par le chemin un peu rapide qui se détache de la route nationale longeant le Var, on a l’impression de pénétrer dans une belle campagne bien tenue, copieusement arrosée, confortable et de bon rendement. En même temps, le village semble sourire coquettement à ceux qui viennent le visiter. Les premières maisons, derrière lesquelles se cache l’ancien

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bourg féodal, se sont faites un visage aimable, avec des façades gaies, des balcons ornés de vignes, des jardinets soignés avec sollicitude. Quelques-unes viennent au-devant du touriste, au long du chemin, pour lui faire savoir que Villars possède toutes les commodités de la vie moderne, la poste, le télégraphe, le téléphone, un receveur de l’enregistrement, un hôtel... Muni de ces renseignements utiles, le nouveau venu pénètre sur une place assez vaste, ombragée de platanes respectables — la place Carnot — garnie de buvettes et de cafés dont les produits concurrencent avantageusement l’eau pure de la fontaine publique installée en face de ces « assommoirs » villageois. Une avenue plantée de marronniers lui fait suite, servant d’amorce cà la route que les munificences du Conseil général ont permis de construire pour atteindre le lointain et moribond village de Thierry. Et, sur cette promenade bien exposée, d’où la vue s’étend sur les méandres de la vallée du Var et la masse pittoresque du mont Vial, au meilleur endroit, avec le frais gazon d’une prairie à ses pieds, un de ces édicules que les Anglais dénomment pudiquement « Lavatory », soigneusement entuilé, engageant et confortable, éclairé à l’électricité, muni de tout le confort désirable.

Ce petit palais est, sans doute, pour quelques naturels bien intentionnés la plus grande curiosité du pays, car l’antique village n’offre guère de ressources pour le fureteur et l’amateur. Derrière le premier plan de maisons convenablement vêtues, on ne trouve que de pauvres demeures, toutes nues, souvent affaissées ou branlantes, au long de rues escarpées, boiteuses, coupées de voûtes et de culs-de-sac, portant encore les dénominations évocatrices d’antan, la rue des Terrasses,

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la rue du Collet, la rue du Four, la rue Bourgade, la rue Saint-Antoine... De la parure guerrière imposée au village par les Grïmaldi, il ne subsiste que des restants de portes jadis fortifiées, au seuil des chemins venant de Massoins et de Thierry, quelques lambeaux de tours et de remparts sur le sommet de la butte. Quant au château, il s’est embourgeoisé irrémédiablement.

Il faut, pour trouver quelques vestiges de l’époque florissante d’autrefois, aller jusqu’à l'église dont la façade médiocre et le clocher roman se dressent près de la place Carnot. Au fond de la nef d’une grande simplicité sans falbalas ni dorures, derrière le maîtreautel, un admirable retable sommeille doucement dans une architecture de bois polychromé où se mêlent harmonieusement de sveltes dentelures gothiques et de fines sculptures renaissance. Un reversum, somptueux comme un baldaquin de lit royal, couronne le monument, et dans ce fouillis délicat de bois ouvré, de colonnettes et de panneaux, des peintures d'une douceur exquise s’épanouissent avec une grâce infinie. Le guide Joanne, voulant montrer sa parfaite connaissance de cette œuvre d’art, déclare gravement que les personnages sont « des chevaliers de Malte, fondateurs de l’édifice ». Contentons-nous de sourire de celte méprise grossière. Il n’y a pas de chevaliers dans le retable, mais bien des saintspersonnages, saint Honorât les doigts chargés de bagues, sainte Lucie dans une délicieuse robe moyen âge, sainte Claire les pieds nus en costume de franciscaine, saint François marqué par les sanglants stigmates... Et, dans les panneaux supérieurs, d’autres Bienheureux, avec une descente de croix d’une poésie touchante.

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Qui peignit ce chef-d’œuvre? Un des Bréa peut-être, à moins que ce ne soit Miralheti ? Il ornait, en tout cas, la chapelle du château, lorsque les Grimaldi y avaient transporté leurs richesses et leurs meubles les plus fastueux. Pour bien marquer sa noble origine, le retable porte encore les armes seigneuriales surmontées de la couronne comtale. II est demeuré fidèle à ses maîtres de jadis.

Toutefois, il n est pas seul à retenir les hommages des visiteurs. Un autre retable — une Annonciation — longtemps enfoui dans une chapelle de pénitents livrée aux troupes de passage, brille sur un des murs de 1 église. Celui-là vint à Nice prendre place dans le magnifique cortège de nos « Primitifs » assemblés au Musée municipal, en 1912. Il y eut sa large part d’encens , certains critiques lui tressèrent des couronnes flatteuses dont il tira assurément quelque orgueil. Rendu à son village, il soulfre peut-être de i’indifïérence dédaigneuse des fidèles du pays assez ignorants de ses mentes et de sa valeur. Ua venue d’un étranger lui doit être précieuse et réconfortante. Pour lui plaire, il met en œuvre les fulgurances de ses auréoles, la douce mélancolie de la Vierge et de l’Ange annonciateur dont la joliesse rappelle certaines peintures de l’Ombrie ou des Flandres. Le Docteur Baréty, vaillant président de 1 Académie Niçoise, en devint violemmeut amoureux et lui consacra des pages délirantes d’enthousiasme. Il faut craindre la contagion de ce mal redoutable et se garder de tomber sous le charme...

Pour mieux éviter la tentation, il convient de porter, api ès cette troublante entrevue, un regard vers une austère statue de bois colorié de saint Jean Baptiste que les indigènes tiennent en particulière estime. Le

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fard s’est quelque peu écaillé, le bois est semé de piqûres faites par d’innombrables termites. Cependant les traits du grand baptiseur sont restés fermes et bien dessinés. Pour le mieux vénérer, les dévots lui ont donné une vêture de soie par-dessus la peau de bête dont se couvre sa nudité d'anachorète, et dans les circonstances solennelles le promènent triomphalement dans les rues du village. Près de lui, on ne trouve que des leçons de modestie et de gravité... Il a vu tant de choses, considéré tant de visages, accueilli tant de requêtes et de génuflexions, depuis qu’il fut sculpté en 1524 par l’artiste, dont le nom maintenant oublié est resté gravé en un coin du socle usé : Matheus Danvers faciebiat ! Malgré toutes les vicissitudes, bien que les régimes les plus contradictoires se soient succédé depuis qu’il a accepté le rôle difficile de Protecteur, et que souvent peut-être on n’ait pas eu pour lui tous les égards qu’il mérite, il continue sa besogne utile et efficace avec une louable énergie. Il a survécu aux Rois, aux Ducs, aux Grimaldi qui ont probablement rémunéré le travail du sculpteur dont le ciseau lui a donné la vie... Les hommes meurent, les seigneurs disparaissent, les châteaux s’écroulent, le vieux saint de bois demeure, impassible et immuable dans sa farouche humilité qui le fait intangible et éternel.

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