‹ Mon paysChapitre 31 sur 45 · DOMINIQUE DU II A N U Y · texte numérisé non relu

DOMINIQUE DU II A N U Y

autour de lui les campagnes, les bois, les champs et les vallons, Berre devait avoir le goût de la domination et le sentiment de la supériorité. Il avait l’avantage de la position et pouvait fondre à sa guise sur l’une ou sur l’autre des localités dont il surveillait de haut les agissements et les prétentions. Les Barons cjui possédaient ce fief culminant et hautain y avaient installé, • dès le xue ou le xme siècle, un gros castel, solidement ancré sur le tuff qui porte le village et bien garni de murailles de guerre. Qui fut le premier de ces puissants seigneurs? On ne sait au juste. Les uns parlent de Raymond Graglieri, officier de Charles d’Anjou, et racontent que ce soldat étant mort sans postérité la Baronnie passa par les femmes aux Chiabaudis de Tourrettes. D’autres donnent comme premiers seigneurs de Berre deux gentilshommes niçois, Bertrand et Isoard, dont les noms figurent sur de poudreuses Chartres de 1144 et de 1149. Quoi qu’il en soit, la Baronnie fournit, au cours des siècles, d’illustres rejetons qui assurèrent aux de Berre une réputation flatteuse dans l’art delà guerre et le tendre commerce des cours d’amour. Il est encore question, dans les récits légendaires de ces temps demeurés obscurs faute de documents certains et d’historiens véridiques, d’une certaine Dame Violante de Berre, célèbre par ses vertus et sa beauté, que chanta avec grâce un troubadour de poétique réputation, Guillaume Boyer, de Nice, dont on conserve pieusement quelques tensons délicats, parmi lesquels celui débutant par ces vers mélancoliques :

Drecli e razon es, eh’ jeu canti d’amor

Vezent ch’ jeu ai ja consumât mon âge

Ali complaire, e seervir nuech, e jor,

Sens’ aver d’ el proxfiech, ny avantage ?

BEHRli-Ll£S— A I.PES

[Est-il raisonnable que je chante d’amour, ayant passé le plus beau de mon âge à la servir et la nuit et le jour, sans en avoir retiré aucun profit ni aucun avantage ?]

Il semble que cette prospérité féodale sombra au xvi9 siècle. Le Baron de l’époque aurait commis l’imprudence de prendre part à un complot ourdi contre les Grimaldi de Beuil. N’ayant pas réussi dans cette entreprise, il fut condamné à mort, puis gracié à prix d’or et dépouillé de sa Seigneurie... Il était à ce moment un des nobles les plus cossus du Comté, possédant des terres sur tous les pays environnants et recevant des manants et des villages inféodés d’abondantes contributions en nature et en subsides. Dès lors, il ne fut plus qu’un propriétaire terrien important, ayant logis au château.

A la Révolution, le manoir était toujours debout, impavide devant la tempête menaçante. Aussi, lorsque la marquise de Cabris, sœur de Mirabeau, chassée par ses gens de la demeure où elle tentait de résister aux revendications populaires, passa le Var pour se réfugier dans le Comté de Nice, elle reçut asile dans le château de Berre. Elle y passa tout un hiver, heureuse « à peu près comme les arbres et les chèvres », attentive aux rumeurs qui venaient de Nice, attendant une éclaircie qu’elle croyait prochaine pour regagner ses terres seigneuriales et se venger de ceux qui l’avaient humiliée. Cependant, dès qu’elle apprit l’arrivée à Nice du général d’Anselme et sut que des bandes de patriotes faisaient la chasse aux émigrés et aux cidevants, elle quitta l'hospitalière maison de Berre et, cheminant péniblement jusqu’aux cols des Alpes, s’enfuit en Italie où elle devait connaître le calvaire des privations et des labeurs manuels1.

1 . Elle écrivit à sa belle-sœur le récit de l’aventure : « Mon mari

DOMINIQUE DUKANDY

Le village a certainement perdu le souvenir de cette sémillante marquise et, si l’on parle quelquefois encore des Barons, c’est avec la discrétion presque respectueuse qu’on doit aux choses du passé fleurant toujours un vague parfum de distinction et de grâce.... Mais tout cela est trop « antique », comme disent les habitants pour retenir l’attention.

Aussi bien, le pays a-t-il maintenant d’autres soucis, se trouvant mêlé aux péripéties de la vie nationale sans pouvoir prétendre faire bande à part. Deux routes le prennent d’assaut sans façon. Pour ménager les susceptibilités, on les a faites difficiles, épuisantes et biscornues, probablement afin de décourager et d’arrêter les indiscrets. L’une s’amorce sur la route de Nice à l’Escarène, s’élevant par de si brusques lacets qu’il faut des prodiges d’adresse pour ne point demeurer coincé dans un de ces tourniquets diaboliques. L’autre est plus humaine, et partant de Contes, développe ses replis sinueux dans un adorable fouillis d’oliviers, de pins de haute futaie et de bois de châtaigniers, mais elle est d’une minceur effarante et menace à tout instant de s’amaigrir encore. Quand on sort de ces épreuves compliquées pour déboucher au pied du pays,

malade, ma fille nourrice, mes deux petits-fils, moi alitée depuis un mois d’une plaie considérable au pied, il fallut nous acheminer tous, n’emportant que notre argent et les chemises et effets que nous pouvions porter sur nous. Nous avons marché nu-pieds deux jours et une nuit, par la pluie, la neige, achetant les pommes de terre au poids de l’or et regardant, comme notre sauveur, au bout de ce terme, le charretier qui consentit à nous conduire tous sur sa charrette depuis Entrague jusqu’à Fossano, nous procurant pour les nuits des gîtes dans les belles étapes de la route, où nous couchions tous pêle-mêle sur le fumier (Consulter Dauphin Meunier, Louise de Mirabeau , marquise de Cabris).

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on est tenté d’aller porter un ex-voto à la Madone la plus proche....

On oublie vite cependant les misères de la route, tellement le spectaclé est curieux, l’attrait puissant, la surprise agréable. Berre a l’apparence d’un gros limaçon posé sur un lit de tuff. Il semble impossible de l’aborder autrement que par des échelles et des cordes, tellement les maisons sont posées à pic sur ce « canapé » de pierre tendre. La route tourne la difficulté en s’insinuant dans des plantations de vignes, de figuiers et de cerisiers. Elle manœuvre pour aborder le village par son point faible, par la crête même à l’extrémité de laquelle il s’est installé. Chemin faisant, elle dévoile les « modernités » dressées aux abords du pays comme pour désarmer les médisants qui pourraient sourire de sa tournure vieillotte : le grand lavoir, la mairie, les

écoles, de blanches villas dans des oasis de verdures

Berre, en effet, est travaillé, comme les autres villages assez proches du Littoral pour en ressentir quelquefois la fièvre, par le désir de se transformer. Elle ambitionne de servir de villégiature. La fraîcheur y est appréciable, l’altitude suffisante, les environs agréables, l’eau excellente, quoique peu abondante. 11 n’y manque que des hôtelleries convenables. Cela viendra.

En attendant, sur la place Bellevue, où se termine la route, des auberges aux promesses un peu tapageuses prétendent retenir l’atJtention. Elles foisonnent comme si on avait mobilisé à leur usage toutes les demeures disponibles. Il y a le « Café -Restaurant des Alpes », le « Café-Restaurant de l’Union », le « Café-Restaurant des Touristes », offrant aux amateurs des salons particuliers... Tout cela est modeste. Il suffirait d’un rien, d’un coup de pinceau et de chiffon pour donner le lui-

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sant nécessaire. Pour l’instant, la Poste, avec sa façade resplendissante de fards tout neufs, semble une reine dans cette grisaille générale.

Mais, quelle vue de cette esplanade où se prélassent des ormeaux séculaires ! Vers le sud, les pinèdes, les olivaies, les campagnes de Contes descendent en cascades jusqu’au lit pierreux du Paillon, et par delà le torrent jaillissent les hauteurs de Châteauneuf couronnées de leurs ruines romantiques, la masse fortifiée de l’Agel grise et bleue, rosissant doucement aux feux adoucis du crépuscule, la longue croupe de monts et de collines au flanc desquels court la célèbre Corniche s’estompant doucement sur les fonds azurés du ciel... Vers le nord, les gouffres béants où se cachent l’ardente Escarène et Lucéram pieuse gardienne des retables de Brea, puis les gorges abruptes engloutissant la route audacieuse du col de Braous, les forêts de sapins de Peira-Cava bordant les positions militaires de Lauthion et de Mille-Fourches, enfin les Alpes échevelées aux têtes encapuchonnées de neiges éternelles.... Et sur tous ces paysages grandioses, de couleurs si diverses allant du noir sombre des taillis aux gris bleutés des rochers nus, aux verts délicats des vignobles et des vergers, une lumière crue, vibrante, éblouissante, mettant des étincelles, des reflets, du relief, des ombres, à la façon d’un génial peintre impressionniste amoureux des clartés de notre Midi....

Le Château avait une façade sur la place. Hélas ! Il gît dépecé, effondré, massacré on ne sait par quelles mains sacrilèges. Un restant de portail voûté conduit à ce qui fut la cour du logis seigneurial. Des habitations banales, des granges, des étables se sont installées sur les ruines du castel. Tout au plus subsiste-t-il des

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appartements où résida la marquise de Cabris quelques lambeaux de vieilles salles d’apparat, dont les fenêtres s’ouvrent sur une terrasse portée par des murs épais et garnie de guérites délabrées.... Pour avoir une juste idée de la demeure et de son utilité militaire, il faut se glisser dans une des petites rues qui la bordent maintenant — la rue Plaute de la Tour — et contempler comme un troubadour jetant sa romance vers quelque fenêtre entr’ouverte, les murailles encore debout sur leurs soubassements ventrus. Les pierres de taille sont respectables, les angles nets, la courbe du rempart savante, quelques fenêtres géminées se distinguent dans les maçonneries nouvelles. Le Château de Berre était un instrument féodal puissant.... Et, de ce voisinage de bonne compagnie, le village a gardé une physionomie particulière, un visible souci de belle tenue.

Les rues en labyrinthe, étroites, disparaissant sous des voûtes pour virevolter et se perdre en glissades soudaines ou se terminer en culs-de-sac, sont toutes baptisées, souvent de façon pittoresque ; les maisons portent numéro comme à la ville ; l’église, au fronton de laquelle trône un saint Laurent, s’ouvre sur un « parvis » ; les dernières ruelles en bordure du village sont disposées en arcades pour laisser le regard plonger librement sur la campagne, des places minuscules servent de carrefour dans ce fouillis de constructions noircies, et des fontaines y mettent le tendre gazouillis de leurs eaux fraîches. Le soleil n’est point un visiteur gênant dans ces méandres compliqués, l’air est vif, presque froid, ravigotant.... On est à sept cents mèti'es !

Et pourtant la mer, le rivage tiède delà Méditerranée, les grandes villes bruissantes sont tout près, presque à portée de la main. Une courte galopade de l’auto

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suffit pour retrouver la poussière, les chaleurs de fournaise, les rumeurs de la loule et... les moustiques. Berre est privilégiée. Elle a la tête dans les brises alpines et les pieds sur le brasero de la Riviera. Il lui suffira d’un peu de décision, de quelques heureuses initiatives, d’un afflux d’eau suffisant pour permettre à chacun de boire et de se laver à sa guise, pour en faire un séjour recherché, aimable, sympathique et d’un attrait suffisant, capable de retenir 1 attention de ceux qui veulent des villégiatures assez proches pour ne point perdre contact avec les négoces et les plaisirs du Littoral.

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