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L'ACROPOLE NIÇOISE

LE CHATEAU 1

« La haute et verdoyante montagne, appelée encore le château... »

Th. de Banville — La Mer de Nice.

, Nice a son château, tout comme Avignon, Carcassonne, Milan ou Salzbourg.

Avant de s’épanouir en cité de beauté, de parfums et d’amour, la « perle de la Côte d’Azur » goûta, en effet, les joies austères de la vie militaire. Elle fut une forteresse généreusement armée de bastions et de tours ; une enceinte solide corsetait tyranniquement les demeures des citadins, les églises et les couvents ; les habitants étaient contraints de se réfugier dans leurs caves aux jours difficiles des bombaMements incendiaires et les remparts connaissaient successivement la morsure des Provençaux, des Turcs, des Espagnols et des Français.

Le jeune et pétulant petit-fils de la Marquise de Sévi-

1. Le château est la colline feuillue où s’adosse la Vieille Ville. On y conserve des établissements militaires et un cimetière contenant de riches tombeaux appartenant à la bourgeoisie locale. Gambetta y est enseveli.

DOMINIQUE DURANDY

gné cueillit, dans un de ces sièges, ses premières brisques, et la chronique nous a conservé le récit piquant donné par la Marquise, sa grand’mère, de cette juvénile audace : « Il alla d’abord porter des fascines au petit pas, car c’est le bel air ; mais quelles fascines, toutes d’orangers, de lauriers-roses, de grenadiers ! ils ne craignaient que d’être trop parfumés. Jamais il ne s’est vu en si beau pays, ni si délicieux... » M. de Catinat commandait l’assaut, car il était besoin d’illustres guerriers pour réduire la place de Nice. Malgré la grâce du paysage, les odeurs troublantes des fascines récoltées aux abords de la ville, le Maréchal bombardait avec une fureur si diabolique qu’un boulet incendia la poudrière, provoquant une explosion formidable qui renversa une partie de la forteresse et un grand nombre de maisons.

Quelques années plus tard, un autre maréchal de France, Berwick, s’acharna à son tour contre la malheureuse ville, et l’ayant prise de vive force, lui infligea des mutilations définitives qui la muselèrent et éteignirent à jamais ses ardeurs belliqueuses. C’était en 1706.

Après cette humiliation militaire, Nice semità cultiver son jardin peuplé de roses et d’orangers. Elle secoua les oripeaux soldatesques qui pesaient encore sur ses épaules, renversa les murailles désormais inutiles, éventra les portes devenues trop étroites, et respirant largement après la chute de ces entraves gênantes, jeta sur le Paillon des ponts qui lui permirent de faire jaillir, sur la rive droite du « fleuve », des quartiers neufs où s’arrêtèrent les étrangers, en quête d’aimables villégiatures hivernales. Alors, commença la montée glorieuse de la Nice dont nous saluons aujourd’hui la prodigieuse floraison, la cité des jardins, des poivriers, des

LE CHATEAU

palmiers, des larges avenues ensoleillées, des palaces et des casinos, mollement étendue sur le rivage méditerranéen comme une langoureuse Aphrodite, aux pieds de laquelle le flot déroule amoureusement la soie de ses vagues caressantes, la Nice radieuse, pimpante, aux rutilantes façades sous la coiffe pourprée des toitures, perverse de tous les péchés d’amour, voluptueuse et féline comme une bête ronronnante, charmante de tous ses sourires prometteurs, fardée comme une coquette de rouge, de mauve, de reflets d’améthyste, de clairs de lune, de rayons de soleil, de poussières d’azur, de diamants et de perles, la Nice qu’ont adorée et chantée les poètes, les romanciers, les amants de la Nature, Théodore de Banville, Paul Bourget, Theuriet, Dellile, Paul Margueritte, Louise Ackermann, Gustave Nadaud...

Mais, de son matériel militaire d’antan, Nice a conservé amoureusement son « Château ». Le Château où paradaient le Palais du Gouverneur, le Donjon, la Grande Tour, la Tour aux cloches, la Tour royale, la Tour des prisons... On en parie toujours avec considération, respectueusement, avec sympathie, comme s’il s’agissait d’un ancêtre auréolé de gloire, d’une relique ou d’un capitole, et les yeux des Niçois se mouillent facilement lorsqu’il est question, dans les discussions citadines ou les programmes édilitaires, de leur « Château » .

Pensez donc ! Le Château, qui connut les exploits de la vierge guerrière niçoise, Catherine Ségurane, qui cracha la mitraille sur les Galères de Barberousse, et si valeureusement se mesura avec les artilleries françaises et espagnoles ! Le Château, où fut embastillé l'infortuné prince Djemm, frère du Sultan Bajazet, qui

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se consolait de sa captivité en cultivant la muse poétique comme notre Charles d’Orléans. Il ne faudrait pas y toucher ou en rire, non , on risquerait de voir s’insurger contre le sacrilège ou le blasphémateur les troupes de petits vagabonds qui ont coutume de s’y ébrouer avec fracas, les bonnes d’enfants qui flirtent avec les militaires sur des bancs de pierre dont la fraîcheur insidieuse neralentitqu’imparfaitementleurs ardeurs amoureuses, les flâneurs, les rêveurs, les poètes qui affectionnent ce coin de Nice un peu solitaire, ombreux et mystérieux, où flottent des souvenirs d’épopées et dorment d’innombrables défunts enfouis dans la terre illustrée par tant de combats.

Cependant, le « Château » n’est qu’une appellation symbolique. A vrai dire, il n’y a plus de Château. Il est mort depuis longtemps, blessé parles bombes françaises, achevé parles habitantsavides de neplus semêler aux disputes des princes et des rois. Quelques pans des murailles orgueilleuses gisent seulement çà et là, débris informes que les promeneurs considèrent sans émotion ; quelques ruines encombrent encore la place où s’élevait autrefois la cathédrale Sainte-Marie de l’Assomption ; un restant de tour — la Tour Bellanda — qui défendait la forteresse du côté de la mer1, chauffe maintenant au soleil sa panse embourgeoisée et sert aux usages d’une hôtellerie voisine. Tout le reste a disparu.... Le Château n’est plus qu’un monticule verdoyant, aux entrailles de pierre, semé de cactus, de pins, d’oliviers, de charmes, de chênes verts et de palmiers, aménagé enterrasses, parcouru par des routes et des sentiers, surveillé par des gardes champêtres, où chante une cascade dis-

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