PAYSAGE FANTASTIQUE
PEILLON 1
Chaque ville de France, meme la plus humble, est un joyau sur la robe verte de la patrie.
A. France — Pierre Nozière.
Gustave Doré, génial inventeur de paysages fantastiques et de bourgs haut perchés, auraient eu grande joie à considérer le village de Peillon, tel qu il apparaît au sortir d’un brusque tournant de la vallée conduisant à Peille et à l’Escarène.
Sur la crête d’un rocher en pain de sucre, auquel d’effroyables précipices font une défense naturelle merveilleuse, les maisons sont tassées, serrées les unes contre les autres, ressemblant de loin à de mystérieux oiseaux au gris plumage un instant arretés sur le 10c sauvage et prêts à reprendre leur vol à la première alerte. Gomment tiennent-elles sur la pente escarpée ? Comment ne glissent-elles pas jusqu’au fond du gouffre ouvert devant elles ? Miracle. Elles s’agrippent au rocher de toutes leurs forces, résolues à
1. A 14 km. de Nice. On y va par la vallée du Paillon jusqu’au port de Peille où on prend la vallée de Peille qui conduit à l’Escarène.
DOMINIQUE DURANDY
ue point choir, sachant que cet effort les doit protéger contre les entreprises des voisins et des pillards.
Qui se mêlerait, en effet, d’escalader cette montagne diabolique ? Quels assaillants seraient assez téméraires pour tenter de se hisser jusqu’à ces murailles, au risque de se voir écrasés sous le jet des flèches et des pierres îoulantes? Bien fol serait celui qui risquerait une si dangereuse équipée ? Tel qu’il est, le village délie toutes les attaques de vive force. Les habitants, les poi tes fermées et les herses baissées, peuvent regarder sans effroi les troupes et les bandes aventurées dans la vallée, se rire des menaces et des sommations. D’ailleurs, pour lui donner mieux encore le sentiment de la force et de 1 inexpugnabilité, la nature prévoyante a dressé derrière le bourg de hautes falaises rocheuses qui le gardent des surprises venant du nord et l’enserrent amoureusement, d’un geste de protection quelque peu autoritaire, comme font les célèbres montagnes de Fontaine-de- Vaucluse pour la source bouillonnante où le tendre Pétrarque chanta les tourments d’un amour malheureux...
Cependant, en approchant de ce village étrange, en considérant d’un œil moins romantique le roc où il perche, le paysage au milieu duquel il se dresse, les cultures paisibles étendues à ses pieds, les bois d’oliviers et de pins dont sont tapissées les premières pentes de la montagne, on se prend à sourire de l’impression première. Il faut chasser les souvenirs des légendaires et poétiques créations de Gustave Doré. Pas de manoir à tourelles, dressé sur les ergots de ses remparts comme le fameux Chastel de la Roche-Corbon-lès-V ouvray des Contes de Balzac. Pas même de pont-levis et de fossés. Peillon a peut-être jadis offert
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un asile commode aux cultivateurs du pays, soucieux de trouver un refuge lorsque les feux des environs annonçaient le débarquement des corsaires barbaresques ou l’irruption de bandes armées. Le village avait, sans doute, des murailles solides, une porte fortifiée facile à verrouiller et à défendre, des souterrains creusés dans le rocher pour enfouir les récoltes et cacher les objets précieux. Mais il ne s’y trouvait certainement pas d’hommesd’armes ou de milices seigneuriales, les habitants comptant uniquement sur leur courage et les difficultés de l’escalade pour échapper aux dangers du moment.
Lorsqu’ils avaient choisi cette place mal commode, à l’écart des chemins fréquentés, dans une solitude de montagnes dénudées et sauvages, ils avaient jugé, en effet, la position sûre. Ils venaient, disait-on, de quitter le terroir de Peille, désireux de prendre racine ailleurs. L’endroit leur avait plu pour ses avantages naturels. Ils comptaient bien, à l’abri du bourg juché sur le faîte du rocher où ils avaient résolu de se fixer, mettre en valeur les campagnes environnantes, élever des troupeaux, cultiver l’olivier, le blé, la vigne, engranger paisiblement les récoltes. Et, de fait, il semble bien que ces vœux bucoliques aient été remplis. L’histoire ne rapporte pas de faits de guerre où se mêle le nom de Peillon. Le village, au contraire de sa turbulente voisine Peille, paraît avoir vécu en marge des agitations belliqueuses et des complications diplomatiques, les habitants limitant leurs ambitions aux labeurs agricoles auxquels ils entendaient se vouer. Aussi, ne connurent-ils pas, probablement, de grandes épreuves, les destructions et les pillages sensationnels dont s’accompagnent naturellement les glorieuses aventures de la
guerre. Le village subsista en dépit des orages et des troubles, se faisant petit, modeste, se pelotonnant en quelque sorte, pour ne point attirer l’attention et provoquer les convoitises.
Les siècles passèrent sans trop compromettre cette heureuse sérénité...
De nos jours, Peillon n’a pas dépouillé sa physionomie d’autrefois. Il a gardé cet aspect méfiant et farouche qui, de loin, le fait prendre facilement pour un poste de guerre, capable d’attirer la foudre des batailles. Mais ce visage n’est qu’un masque imposé par la nature. Les précipices qui le défendent se vêtent aimablement de figuiers de barbarie et de cactus. Les champs d’oliviers et les forêts de pins lui font une ample collerette verdoyante ; des vignes sont installées sur les « planches » les mieux ensoleillées ; l’antique porte qu’on fermait encore, il y a quelque cent ans, le soir venu, pour tenir en respect les maraudeurs, a disparu. A peine peut-on reconnaître sur un pan de muraille encore debout des vestiges de ses ferrures. Devant l’entrée maintenant béante, une placette, ombragée de platanes, accueille le touriste qui monte jusqu’au village, pendant que dans une vasque d’un joli dessin l’eau d’une fontaine abondante lui souhaite une discrète bienvenue.
Après cette claire aubade, on peut s’aventurer dans le bourg, ou plutôt lui donner un assaut, tellement les ruelles sont de pente roide, les maisons pressées les unes contre les autres comme pour arrêter et décourager l’assaillant, les voûtes, les culs-de-sac, les souterrains répandus à profusion pour le déconcerter et le tromper. Deux rues seulement dans cette masse confuse de maisons, aux façades de pierres grises où
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poussent des herbes vulgaires, la rue Soutrana et la rue Soubrana. Les édiles du cru ne se sont point souciés d’inventer des noms modernes pour les pauvres voies publiques de Peillon. Il ne les ont point débaptisées et, pour mieux les garder intangibles dans leurs appellations traditionnelles, ils ont eu soin de ne pas les orner d’inscriptions ou de plaques dont la présence eut semblé du reste quelque peu ridicule pour une voirie si modeste.
Toutefois, ils s’appliquent soigneusement à leur garder un aspect aimable et une tenue décente. Un pavé quelque peu caillouteux mais solide donne à ces ruelles une apparence .confortable. Le balai du serviteur communal préposé à la toilette du village, fait consciencieusement son office. Les demeures ont bonne mine avec leurs figures austères. Quelques-unes même se vêtent pudiquement d’un léger crépi. L’auberge, par exemple, que ses fonctions obligent à afficher quelque élégance afin d’annoncer dans un sourire engageant qu’elle tient à la disposition du passant « Bon vin et Comestibles ». L’autorité municipale veille de plus à ce que nul ne compromette la netteté des rues d’un geste inopportun. Près des fontaines, des avis énergiques somment les habitants d’aller faire leurs ordures ailleurs... hors les murs. Si grand est le zèle de ceux qui veulentles voies publiques sans souillure et sans odeurs, qu’un même ukase est au seuil du four public où les femmes du pays vont cuire leur pain : « Défense de faire des ordures dans le four sous peine d’amende »...
De degré en degré, d’échelle en échelle, on arrive jusqu’au sommet du village. L’église paroissiale y remplit l’office de donjon, dominant le pays de ses murailles massives arcqueboutées sur le précipice voisin,
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son clocher dressé hardiment dans le ciel, orné d’une horloge où chacun peut suivre à l’aise la marche du temps. Les gens de Peillon se préoccupent-ils d’observer le jeu des aiguilles ? On peut en douter. L’horloge est neuve. Durant cinquante ans, « l’ancienne » était demeurée, à ce qu’on dit, ankylosée par une paralysie générale, se refusant obstinément au plus petit mouvement, sans que nul ne fût troublé par cette stagnation têtue. Le soleil, antique et facile horloge, suffisait largement aux besoins du pays et la vie de chacun se réglait sur le céleste cadran. Un maire généreux a mis un terme à un état de choses consacré par les ans. Il a voulu que ses administrés connussent l’heure comme à la ville et, chassant la vieille percluse, installa à sa place la machinerie qui carillonne maintenant de toute l’ardeur de ses rouages neufs. Les habitants dûment avertis ainsi de la fuite des heures, en sont-ils plus heureux ?...
Pour faire honneur à la nouvelle horloge municipale, l’église a badigeonné sa nef de bleu et de blanc et rangé avec soin ses bancs et ses chaises. Elle n’a malheureusement aucune œuvre d’art à mettre sur ces murs restaurés et la vieille toile représentant une transfiguration dont s’orne le maître autel est d’une peinture vulgaire. Pour trouver quelque joie artistique, il faut sortir du village et gagner une églisette dressée près des champs d’oliviers, la chapelle des Pénitents Blancs. Des cyprès, des rosiers, des vignes lui font une garde champêtre. Un clocheton tout vernissé de tuiles étincelantes le couronne coquettement. La nef est minuscule, ornée de quelques boiseries anciennes et de stucs en guirlandes d’une grâce aimable. Et sur la voûte de l’abside, des fresques s’étalent, encore fraîches
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et attirantes malgré des moisissures envahissantes, rappelant pour le style et la disposition des fonds les peintures de Mantegna dans l’église des Eremitani de Padoue. Mêmes architectures inspirées de la Renaissance, mêmes naïvetés de proportions et de perspective, mêmes saveurs dans l’intervention des détails accompagnant les scènes classiques de la Passion. L’œuvre est intéressante et mérite plus d’égards qu’on ne semble lui en réserver à Peillon.
Ce trésor villageois, capable d’attirer le touriste ou l’amateur, est mal protégé par une toiture branlante, et les excellents voisins préposés à sa garde ne lui témoignent qu’une considération médiocre. C’est dommage. Les fresques de Peillon suffiraient déjà pour justifier l’excursion jusqu’au village.
Pour ceux que n’émeuvent point ces « vieilleries », le bourg lui-même est d’un attrait suffisant. L’air y est piquant et sain, la vie paisible, l’horizon assez étendu pour ouvrir le champ aux rêveries et aux galopades de l’imagination. Et, lorsque au crépuscule, l’astre du jour, avant de descendre derrière les lointaines montagnes de l’Estérel, jette dans un dernier sourire sur les falaises qui courent derrière le village de mystérieuses poudres roses et mauves, tandis que s’assombrissent la vallée de Peille, les collines de Drap et de Contes, le spectacle est féerique, à la fois poignant et fantastique, capable de tenter l’artiste déjà rassasié des beautés de la nature et de dérouter le pinceau le mieux habitué aux merveilleuses transfigurations du pays méditerranéen.