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LE VILLAGE TRINITAIRE

VALDEBLORE 1

Tu n’imagines pas comme je deviens amant de la nature... Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.

Flaubert — Correspondance, t. I.

Les moines de l’abbaye bénédictine de Pedona (maintenant Borgo-San-Dalmazzo) aimaient à secourir les passants et les voyageurs. Afin de mieux assister ceux qui franchissaient les Alpes pour se rendre dans les vallées de la Vésubie et de la Tinée, ils construisirent des refuges au col des Fenêtres et dans le Valde-Blora. Des sanctuaires, vers lesquels abondèrent bientôt prières et pèlerinages, marquèrent ces utiles et fraternelles étapes. Au col des Fenêtres, ils installèrent une Vierge miraculeuse, sculptée, disait-on, par saint Luc. Dans le Val-de-Blora, ils introduisirent une parcelle de la vraie Croix.

Celle-ci fut étrangement bienfaisante pour la contrée

1. Valdeblore, dans la vallée de ce nom, à 64 km. de Nice. On y va en suivant la vallée du Var, puis celle de la Tinée jusqu’à l’intersection de la route de Valdeblore. Le tramway départemental qui s’amorce au chemin de fer du Sud à la gare de La Mescla conduit au seuil de la vallée, à la gare de Valdeblore.

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où elle rayonnait d’une renommée merveilleuse. Un petit village poussa aux abords de la pieuse maison qui gardait la relique vénérée, et des cultivateurs avisés se mirent en devoir de défricher les terres, d’exploiter les belles forêts qui tapissaient les pentes voisines. Leurs efforts furent récompensés et l’agglomération grandissante prit le nom de Saint-Dalmas, en souvenir du glorieux martyr révéré à Pedona. Bientôt tout le pays fut couvert de récoltes, le sol était généreux, les eaux abondantes, la faveur du ciel évidente. Saint-Dalmas de Valdeblora s’épanouit comme une fleur sauvage, vigoureuse et saine, suscitant l’admiration et quelquefois l’envie de ses voisins.

C’est probablement pour déjouer les entreprises des jaloux et défendre les récoltes engrangées dans leurs maisons, que les habitants cuirassèrent le village de murailles, ne laissant pour y pénétrer que de maigres issues faciles à surveiller et à défendre. Ensuite, pour mieux coordonner les moyens de résistance, ces paysans se donnèrent un seigneur. ..

Le premier de ces tyrans villageois fut, peut-être, excellent. Ses successeurs se comportèrent au gré de leur humeur. Quelques-uns agirent en aimables profiteurs. D’autres affichèrent de funestes et farouches passions. La légende, qui puise souvent ses récits dans des événements historiques lointains, a conservé le souvenir d’un bien vilain sire de Saint-Dalmas, sorte de Barbe-Bleue, qui mettait à mal, avec une joie éroce, les épouses qu’il lui plaisait d’accueillir successivement dans son castel. Le seigneur cloîtrait ses victimes dans une tour solitaire, aux abords du pays, et les habitants terrorisés entendaient les malheureuses emmurées crier leur faim du fond de la geôle, que tout Mon Pays. — II. 15

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bas on appelait, en tremblant, la tour de Bramafame (Crie-la-faim). Ce mari détestable occit de la sorte nombre de pauvres innocentes. 11 finit par succomber lui-même, un jour, sous la hache (manaïre) d’un garçon du pays qui le soupçonnait de vouloir courtiser d’un peu trop près sa fiancée. Cette justice sommaire accomplie, le peuple courut renverser l’horrible bastille où opérait le tueur de femmes.

De tout ce passé dramatique, quelques traces sont demeurées jusqu’à nos jours. Un vallon, dont les pierres roulent tumultueusement près du village les jours d’orage, porte le nom redoutable de Bramafame ; une cime voisine où pâturent les troupeaux du pays, s’appelle Cime Frema-morta (femme morte) ; les gens de Saint-Dalmas gardent le surnom de « Manaïrouns », mérité par l’exploit vigoureux de l’exécuteur du Barbe- Bleue local ; et certains prétendent que Valdeblore signifie vallée des pleurs.

Ces incidents d'ordre féodal n’empêchaient pas le village de prospérer. Une belle église était construite pour contenir la relique de la Sainte-Croix, avec trois nefs soutenues par de robustes piliers de pierre, des fresques au fond des absides, des tableaux sur les parois, des bois sculptés et dorés sur les autels des chapelles. En même temps, des groupes d’habitants, ambitieux de trouver des terres nouvelles, sortaient de la cité, et, pareils à des essaims échappés de la ruche primitive, fondaient de nouvelles agglomérations, en contre-bas de la première.

Ces émigrations firenL surgir du sol les hameaux de la Roche et de la Bolline, qui s’enracinèrent solidement. Celui de la Roche garda une apparence champêtre, des ardeurs purement bucoliques ; mais la Bol-

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line, installée dans un site pittoresque, entouré de prairies, de cultures et de bois de châtaigniers, grossit rapidement et, plus heureux que la grenouille de la fable, s’enfla si fort qu’elle atteignit, puis dépassa victorieusement la taille du « bœuf » qui considérait ses efforts avec quelque dédain nuancé d’inquiétude.

Aujourd’hui, la Bolline est la reine de la vallée de Valdeblore. Sa population dépasse celle de Saint-Dalmas. Elle a son église, dont les proportions rivalisent ! avec celles de la Sainte-Croix, des fontaines abondantes, un curé doyen, un bureau de postes, des gendarmes. Et, si la sollicitude gouvernementale a main- ; tenu l’union entre les trois hameaux, en faisant d’eux un village trinitaire, c’est à la Bolline que siège le petit parlement formé par les conseillers municipaux des trois agglomérations.

En même temps, ce chef-lieu fait des grâces et pose à la station estivale. On lui a dit qu’il avait ! toutes les séductions d’une villégiature souriante, et | les fièvres de l’orgueil ont secoué sa torpeur ancestrale. C’est qu’il est charmant, joli à voir, riant et presque coquet dans sa garniture de feuillages et de verdures. Des forêts de châtaigniers, profondes, ombreuses, j étalent devant lui des fourrures épaisses, sous lesquelles des gazons moussus semblent attendre le pas léger des sylvains et des faunes. Des montagnes I altières le protègent, l’enserrent, le dominant de leurs masses boisées, de leurs rochers, dont certains ont d’étranges reflets cuivrés comme ces faïences mauresques que les amateurs se disputent à prix d’or. Quelques prairies, disposées en plateau de pente douce, font figure de parc devant le seuil des habitations. Et la vallée s’effondre, au pied du village, jusqu’à la

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Tinée, en gouffres effrayants, au flanc desquels sont suspendus les lacets de la petite route qui s’écroule jusqu’au lit pierreux de la rivière, au long de laquelle court le tramway départemental de la Mescla à Saint- Étienne de Tinée. Paysage savoureux, où se mêlent les douceurs d’une campagne verdoyante et les austérités des solitudes alpestres.

Le village mignon est tapi dans ce cadre impressionnant, les maisons bien serrées sous des toitures d'ardoise brune, les façades lavées par les pluies et les neiges de l’hiver, une seule rue les entaillant pour laisser passer bêtes et gens. Le progrès a jeté sournoinoisement, çà et là, quelques ferments heureux. Des villas montrent leurs visages clairs, chapeautés de rouge. Des hôtelleries happent le touriste au passage et retiennent des pensionnaires. On parie avec respect de la « colonie étrangère » durant les mois d’été. 11 suffira d’un coup de pouce pour appeler à la vie cette oasis frissonnante. L’eau y est excellente, bien meilleure que les crus les plus réputés. Il y a des laitages exquis. Et un air !.,.

Sans doute, la Bolline ne saurait ambitionner d’égaler Saint-Martin- Vésubie, métropole de nos stations alpestres, richement installée dans un site plus ouvert et plus confortable, mieux assise sur de larges feuillées et des prairies herbeuses, Mais elle a je ne sais quoi de menu, de familial, un air de bonlogis et d’intimité, qui en rendent l’aspect attrayant et doivent en faire le séjour agréable. Des excursions par les monts et par les vaux attendent ceux qui s’y installent, et les âmes sensibles peuvent s’égarer facilement dans des forêts profondes, tapissées de fraises et de myrtilles, sans danger de rencontrer le seigneur Loup qui si méchamment dévora le

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Chaperon-Rouge. Quant aux friands des joies artistiques, il leur sied d’aller jusqu’à l’église paroissiale pour contempler une descente de croix que la tradition attribue au pinceau magistral d’Annibal Carrache, ou de se recueillir pieusement dans la chapelle des Pénitents blancs, devant d’adorables dalmatiques du xvni® siècle, dont quelques-unes auraient été taillées dans des soies délicates ayant appartenu à la mélancolique Marie Leczinska.

D’anciennes étoffes, ayant habillé la reine de France aux jours élégants de Louis XV, quelle surprise! Comment sont-elles parvenues jusqu’à ce minuscule village du comté de Nice? Le mystère est troublant et l’énigme probablement insoluble. Les soies sont toujours vivantes, d’une fraîcheur étonnante, douces à toucher d’une main caressante, encore parfumées, semble-t-il, de troublants effluves féminins d’antan...

11 serait injuste, cependant, de s’attarder à la Bolline au point de négliger Saint-Dalmas. Ce hameau vénérable ne mérite ni l’indifférence, nil’oubli. Il fut le foyer fécond de la vallée et la réputation de son sancLuaire, pour s’être affaiblie avec le temps, demeure encore prépondérante et presque autoritaire. C’est làque les Bénédictins de Pédona assaillirent le ciel des prières les plus ferventes. C’est là que vécurent les seigneurs du Val-de- Blora, et les gentes dames dont ils égayaient leur solitude maussade. Dans sa basilique chargée d’ans, d’innombrables pèlerins se prosternèrent devant la relique de la vraie Croix... Aussi, la route de la Bolline a-t-elle été poursuivie jusque là, et, s’il plaît aux administrateurs départementaux et au génie militaire, elle continuera jusqu’à Saint-Martin-Vésubie, faisant ainsi communiquer par une voie touristique et mouvementée les vallées delà Tinée et de la Vésubie.

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Saint-Dalmas recevra de la sorte l'hommage de ceux qui franchiront ce passage alpestre. Il regardera, d’un air plus étonné que revêche, ces envahisseurs qui ne sont ni sarrasins, ni espagnols, ni piémontais, qui ne prétendront de lui ni rançon, ni réquisitions. Il est peu probable que, pour leur plaire, il fasse des avances et esquisse des sourires comme sa fille, la gracieuse Bolline. Saint-Dalmas est un village austère. 11 porte le poids d’une féodalité longtemps guerrière et de servitudes monastiques subies durant des siècles. Certes, le couvent des Bénédictins a disparu, la demeure seigneuriale est maintenant occupée par de paisibles campagnards qui font cuire dans la grande cheminée blasonnéede la salle d’apparat leurs modestes aliments. Qu’importe, le pli est définitif comme une ride, l’âme populaire est façonnée par de longues et victorieuses accoutumances. Le village demeure un peu grave, un peu triste, recueilli et ombrageux.

Aussi bien, le paysage favorise-t-il ces sentiments et cette manière d’être. Les champs sont clairsemés, les prés moins florissants, de hautes montagnes dénudées, aux flancs semés de pierrailles, bordent la vallée vers le nord, la Colmiane et les contreforts du Tournairet dressent au sud leurs pentes assombries par les velours des sapins et des mélèzes, des eaux glacées cascadent dans les vallons aux larges thalwegs en éboulis. Le grand silence de-s régions alpestres, où les neiges d’hiver semblent étouffer les bruits et les clameurs, donne au pays une solennité troublante. Cette nature est singulièrement favorable au recueillement et à la méditation.

Le sanctuaire de la Sainte-Croix trouvait, de la sorte, une utile complicité dans les efforts d’une

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nature sauvage, souvent menaçante. Aussi, Pavait-on, par de successifs agrandissements, transformé en basilique importante, dont la renommée de beauté et de robustesse, s’étendait dans toute la région. Si grande était cette réputation, qu’elle a séduit l’imagination des historiens locaux, au point de les faire choir dans d’étonnantes outrances. A les lire, l’église de Saint-Dalmas serait une merveille d’architecture, resplendissante de richesses artistiques. Certains l’ont même comparée à la superbe basilique d’Utelle.

Il faut calmer ces enthousiasmes injustifiés.

C’est une solide église romane, bâtie sur crypte, précédée d’un porche vigoureux, ornée d’un clocher patiné par le temps, dont les trois nefs sont assez vastes, et qui ne serait pas sans grâce harmonieuse si les mécréants, chargés de veiller sur sa tenue, ne l’avaient entièrement habillée de crépi blanc, masquant ainsi les détails des moulures et des colonnes de pierre, sous une vêture banale et grossière. Quant aux peintures, que la vanité locale attribue sans rougir aux Bréa, il en est de vénérables, probablement du xvi° siècle, mais sans aucune parenté avec les œuvres des illustres peintres niçois. Le trésor est mieux fourni, deux pièces d’orfèvrerie y brillent superbement, une croix processionnelle garnie d’émaux et un délicieux calice du xiv0, probablement donné par un Camous, dont les armes parlantes sont figurées par des cornes de chamois soulignées du mot Chamos. Ces précieux objets, dont on ne semble pas soupçonner à Saint-Dalmas la valeur croissante, ont figuré à l’exposition du Petit Palais en 1900.

Ajoutons à ce modeste inventaire, quelques vieux saints de bois, une table de communion en noyer mas-

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sif, des autels polychromes, et nous aurons dénombré les richesses de l’antique basilique.

Jadis, elle dut connaître d’autres splendeurs et des concours de fidèles plus empressés. Mais, le couvent dont elle se fortifiait n’est plus, un seul prêtre y assure le service du culte, et le charnier qui bordait une des façades, avec ses multiples trous par lesquels les hommes, les femmes, les enfants et les non-baptisés s’en allaient dans l’autre monde par des voies différentes, est désormais fermé à double tour. Les morts n’ont plus droit qu’au cimetière communal, sépulture uniforme, consacrée par les règles du progrès.

Ce dernier a secoué suffisamment la petite ville pour abattre la plus grande des poternes d’entrée du moyen âge et de larges morceaux des remparts. Ce qui subsiste des fortifications a pris un air débonnaire et démocratique, la plupart des portes en ogive ou de plein cintre et des fenêtres sculptées ont disparu, démolies ou ravies parles brocanteurs. Une mignonne fenêtre à arcs géminés surnage miraculeusement dans ce désastre, attendant l’amateur qui l’emportera. Le passé n’a que de maigres attraits pour des montagnards si haut perchés, et l’antique mesure du blé — l’hémine — creusée dans la pierre, où tant de générarations jaugèrent leurs récoltes, gît lamentablement sur le bord de la place sans que nul songe à donner à ce vieux travailleur une retraite convenable. Tout s’effrite, s’affaisse, et, sur l’ancienne maison seigneuriale, un restant d’inscription qui accompagnait un cadran solaire, rappelle mélancoliquement la fuite des heures : Ambiguis alis, lahilis hora volât .

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