TANTA BELLISSIMA
On m'avait pourtant bien dit: ‘Vous marcherez tout droit jusqu'à ce que vous passiez sous les grandes portes, alors, déclinant un peu à droite, vous ne sauriez vous tromper, vous arriverez à Saint-Damien.” Mais, comment marcher tout droit, dans des rues aussi tortueuses que celles des vieilles cités comme Assise?
C'était ma première sortie. L'omnibus que j'avais pris à la gare de Sainte-Marie des Anges m'avait mené jusqu'à la porte Saint- Pierre, de là un messager m'avait conduit chez les Clarisses Colettines. La bonne soeur tourière m'avait donné de son mieux ses explications sur l'itinéraire que j'avais à suivre pour me rendre à Saint-Damien. Æt cepen-
dant, je n'étais pas bien loin, q.® déjà j'étais
dans l'embarras; j'avais devant moi deux chemins, pas plus droits l'un que l’autre, A ma droite, je voyais la forte arcature d'une porte de rempart, sous laquelle la rue passait. Et je me redisais tout bas les recommandations de la sœur: “A droite sous de grandes arches”., — C'est cela. Je m'engageai donc dans cette rue en escalier, je passai sous la porte, et me trouvai dans un chemin creux, descendant dans la vallée. Devant moi, au Join, je ne voyais pas trace du couvent de Saint-Damien.
sur le bord du chemin solitaire, une chapelle en ruines attira mon attention. Je m'approchai, et par la petite fenêtre à barreaux de fer, qui avait autrefois connu les vitres, je regardai à l’intérieur, Hélas! le toit était effondré, les décombres jonchaient le sol.
Mais au fond, sur le pan de mur, rayonnait de beauté une sainte Vierge, peinte à fresque. Longtemps, les deux mains aux barreaux, je regardai, je priai cette Vierge délaissée dans ces ruines. Je me disais: Elles étaient peut-être dans cet état, l’église de Saint-Damien et celle de Notre-Dame des Antes, quand
le grand Christ dit à François, mon Séra-
ux
phique Père: ‘Va, François, et répare ma maison qui tombe en ruines.” Ces ruines me rapportaient, elles aussi, au temps du saint Fondateur, qui semble ici vivre encore partout. Sans me détacher de cette pensée, je me détachais cependant des barreaux rougis par la rouille, et de la sainte image bien compromise par le temps, faute d'abri, et je marchai encore à l'aventure.
Enfin, je rencontre un bon vieux à qui je me hasarde à demander si je suis bien sur le chemin de Saint-Damien.
Ah, cher Père, vous vous en éloignez de plus en plus, et en suivant ce chemin, vous n'arriverez bien jamais. Vous n'êtes pas le premier à vous égarer à la recherche de Saint- Damien. Il vous faut retourner sur vos pas.
Nous fimes route ensemble. Déjà, nous étions des amis, et sans tarder la conversation tomba sur le sujet habituel, universel, plus plein d'actualité que jamais, au lendemain du jour où l'Italie venait d’entrer dans l’épourantable guerre. Il me parla de son fils parti au front, d'un autre qui se préparait à partir aussi. Tout en devisant, chacun dans notre
langue, nous devinant plus que nous compre-
AN
nant, je refaisais à l'inverse le chemin, un peu moins vite cependant, puisque j'avais un
compagnon et aussi parce que ce même che-
min qui descendait tout à l'heure montait
nous étions deux vieux appemon état de
maintenant, et santis lui par l'âge, moi par
santé. Nous repassions devant la ‘‘chapelli-
nette’ en ruine.
Père, avez-vous vu cette chapelle? me
dit-il.
Sans répondre, car mes réponses étaient rares et brèves, - j'aimais mieux laisser
parler —, sans me faire prier je m'approchai de nouveau de la fenêtre.
Quel dommage, ajouta-t-il, qu'on laisse cette chapelle se détériorer ainsi, qu'on ne readmirez cette Madone, elle est
lève pas ces ruines; quel malheur de la laisser ze perdre.
“tanta bellissima”.
Comment rendre ce superlatif ’adoptai dans tout le brilitalienne. Elle
italien?
Sans le traduire, je 1 Jant du génie de la langue raisonne encore à mon oreille, elle vibre dans mon coeur, l'intonation véhémente et endolorie de ce ‘tanta bellissima”. Elle est gi
belle, si belle, tellement belle!
Nous arrivâmes de nouveau à la porte Moiano que j'avais passée dans mon erreur.
Je ne savais pas alors que c'était par cette porte Moiano que le cortège funèbre qui portait le corps de saint François, après s'être arrêté à Saint-Damien pour la consolation de Claire et de ses sœurs, passa pour entrer à Assise et se rendre à Saint-Georges. C'était à cette époque le plus proche accès entre Saint- Damien et la ville. Je remercie maintenant mon bon ange de mon erreur qui m'a permis de me rendre ainsi un compte plus exact du parcours suivi par les triomphales funérailles et de passer sous la vieille porte par laquelle François entra, pour la dernière fois, dans sa chère ville d’Assise.
Arrivés donc à la porte Moiano, mon guide me dit: “Vous avez ici deux chemins pour vous rendre à Saint-Damien. Vous pouvez retourner en ville, ou suivre ce sentier en dehors des remparts; il vous conduira à Saint- Damien.”
Après l'avoir remercié et salué, je m’engageai dans le petit sentier. Comme je l’ai trouvé long, tout aussi tortueux que les rues de la ville, et plus encore. Plusieurs fois je
d t 11) IPCATEL né jt sk = fus arrêté par une cloture, pal un cnamp en
labour, qu’il fallait longer. Le sentier montait et descendait, serpentait en tous sens; je me demandais si je n'étais pas per lu tout autant que la première fois. Je rencontrai un homme dans son champ et je lui demandai le
chemin de ‘San Damiano”. Plus loin un
homme à la fontaine, et je demandai encore le chemin de “San Damiano”. Puis deux enfants à aui je demandai toujours le chemin de “San Damiano”. Un veu effarouchés, ils me montrèrent du doigt un point dans la feuillée; j'eus beau regarder, je ne vis rien, San Damiano n'apparaissait pas; il était cependant assez près. On ne le découvre que Iiorsqu'on est arrivé devant lui, tapi comme il est dans une sinuosité de la montagne, d’où cependant il a une splendide échappée sur la
vallée de l'Ombrie.
Mais pendant que je su ais le sentier tortueux. tout en cherchant et demandant ma route, me revenait comme un doux refrain de chanson le “Tanta Bellissima” de ma véné-
rable rencontre. et j'en faisais une louange et
ure prière à Marie: - “Tanta Bellissima”.
Tout en marchant, je répétais avec ferveur:
or 0
ERP
115 cette oralson
‘“Tanta Bellissima’”, Je Savoure jaculatoire comme un doux miel: ‘“Tanta Bellissima”. © Marie, vous êtes si belle ! Et
depuis, que de fois n’ai je pas redit: “Tanta
Bellissima”!
RL 0 ET né.
mans.
RU MAR ne D ee ee de à à e—