‹ Mon pèreChapitre 11 sur 26 · ERNEST LEGOUVÉ · texte numérisé non relu

ERNEST LEGOUVÉ

Notice biographique et littéraire.

Gabriel Jean Bapliste-Ernest-Wilfrid Legouvé, est né à Paris le 15 levrier 1807, et y est mort en mars 1003. Son père a marqué dans la littérature de ia fin du xvm® siècle et du commencement 'in \ixe par plusieurs œuvres dramatiques, entre autres Epicharis et Néron , et surtout par un poème dout le succès lut immense, le Mérite des femmes*. Le jeune Legouvé, après la mort de son père, lot placé sous la tutelle de Bouilly. Un de ses premiers essais poétiques, la Découverte de V imprimerie, lui valut un prix de i’Acadé-* mie Française (1827); il publia ensuite un poème, les Vieillards , et ci - ux romans, Max et Edith de Falsen (1840), dont le second surtout est remarquable. Un cours qu’il avait obtenu de faire au Collège de France, sur l'Histoire momie des femmes , parut en 1848 et fut très goûté. S’étant tourné vers le théâtre, il écrivit Louise de Lignerolles en collaboration avec Prosper Dinaux, et, en colw laboration avec Scribe, Advienne Lécouvreur (1849), Bataille de çS < ames (1851), les Contes de la Reine de Navarre (1851) : ces trois ^ œuvres furent jouées avec succès au Théâtre- Français, et por- * tèrent Legouvé à l’Académie Française (1855) ; Advienne Lecouï"vreur est du reste toujours demeurée* au répertoire. Il faut ajouter à cette liste Guerrero ou la Trahison (1845), tragédie non repré- : s entée; les Morts bizarres (1852), poèmes dramatiques; Par droit i de conquête (1855), comédie dont le succès fut très vif et qu’on a souvent reprise depuis; Médée, tragédie que Mlle Rachel refusa i de jouer, mais qui valut à Mme Ristori, au Théâtre-Italien (1856), de véritables triomphes ; le Pamphlet (1857) ; les Doigts de Fée (1858 I vît en collaboration avec Scribe); Béatrix (1861); Un jeune hommt quine fait rien (1861); Miss Suzanne (1867); A deux de jeu (1868); Les Deux Reines de France (1866, représentée seulement en 1873 avec musique de Gounod) ; P Amour africain, tiré du Théâtre; di 1 Clara Gazut , de Mérimée (1875, avec musique de M. Paladilhe) lu Cigale chez les fourmis (1876, çn collaboration avec Labiche); Une ; Séparation (1877) ; Anne de Kerviller (1879). Ces différentes pièces ont été réunies en trois volumes, intitulés Théâtre complet (1887- 1890).

[ 1. Voir le N° 174 de la Nouvelle Bibliothèque populaire .

L’activité de la production dramatique chez Legouvé ne doit pas faire oublier ses autres ouvrages. Pour reprendre l’énumération de ceux ci où nous l’avons laissée, il faut nommer d’abord Béatrix ou la Madone de l'art (1860), roman d’où fut tiré le drame du même norn ; puis Lecture à l’Académie (1862); la Croix d'honneur et les Comédiens (1863); la Femme en France au xixe siècle (1864); Jean Rcynaud (1864); Les Pères et les Enfants au xixe siècle (1867-1869. 2 vol.); Petit traité de lecture à haute voix (1878): l’Art de la lecture (1877), auquel l’auteur, en vue de l’enseignement, a donné plusieurs formes successives; Nos Filles et nos fils (1878); la Lecture en action (1881); là Lecture en famille (1881); la Question des femmes (1881) : Soixante ans de souvenirs (1886-1887); Fleurs d’hiver, fruits d'hiver , histoire de ma maison (1890) ; Une élève de seize ans (1890).

A cette énumération si riche, il conviendrait de joindre quantité d’articles, causeries, leçons, études, discours familiers, publiés à part, en des journaux, revues ou recueils d’éducalion. Mais de plus nous devons dire que Legouvé, auteur dramatique ingénieux, romancier, critique, « essayiste » de talent, poète et philosophe au besoin, conteur exquis, moraliste sagace et délicat, fut encore un lecteur merveilleux. Nul n’a poussé plus loin cet art tout par- ♦ ticulier, si rare et vraiment si précieux, de la lecture à haute voix, de la diction intelligente, expressive, captivante. Plusieurs de ses ouvrages, on l’a vu, exposent avec infiniment d’esprit, de justesse et de goût, la théorie dé cét art, sa pratique, ses diverses applications.

Nous avons déjà, en quelques mots, donné une idée du talent tout personnel, si agréable et si fin, de Legouvé. Nos lecteurs apprécieront la clarté toute française, l’élégance, l’aisance de ce style qui ne sent jamais LefTort, et qui réalise l’accord constant du bien penser et du bien dire. Ceux mêmes, par exemple, que ne convaincrait pas le persuasif et le paradoxal plaidoyer de Legouvé en faveur de Scribe, oublieront volontiers, pour applaudir l'aimable éloquence de l’avocat, les objections qu'ils pourraient élever contre îa cause elle-ihême. Et qui ne se plairait aux souvenirs sur Mlle Rachel, la lecture d ’ A dvienne Lecouvreur, l’histoire d’une pièce de théâtre et la genèse d’un succès? Qui enfin ne serait ému par la lecture de Ge beau récit, V Inondation, où Legouvé traite avec tant de juste émotion un de ces sujets où particulièrement il excelle, les sujets qui touchent à la famille, aux tristesses et aux joies familiales? Nous ne voulons pas terminer cette courte préface sans remercier M. Hetzel, éditeur des œuvres de Legouvé, qui a bien voulu nous autoriser à publier les pages que nous présentons aujourd’hui à nos lecteurs.

Alfred Ernst.

J’ai à peine connu mon père, et jamais aucun père n’a été plus j( résent pour son fils que le mien ne Ta été pour moi. Dans mon j nfance, mes grands parents, dont il avait été l’orgueil et la joie, (n’entretenaient sans cesse de ses succès éclatants et de ses qualités charmantes; on me mettait au courant de ses habitudes, dises goûts, de son caractère; il était mêlé à toutes nos conversa tions; je le savais par cœur comme ses ouvrages.

A mon entrée dans la vie, je le trouvai à chaque pas comme un invisible ami. Il m’a tendu la mai>n partout. Son nom lut mon pn*mier protecteur. C’est son nom qui m’attira l’intérêt de Casimir Delavigne, c’est son nom qui me valut l’amitié de M. Lemercier c est son nom à qui je dus les sympathies de l’Académie. Dans' N*, monde, à peine son nom prononcé, les regârds se tournaient vers moi avec bienveillance. Je pouvais, grâce à lui, m’appliquer ce vers charmant d’André Chénier :

La bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.

Aussi, le premier morceau que je publiai, ce fut des vers sur lui. Voici cette pièce: je J a transcris ici, telle qu’elle parut, d’abord parce qu’elle fut accueillie avec une faveur marquée; puis surtout, parce qu’elle fera comprendre mieux qu'aucune parole, l’étrange et cruelle épreuve à laquelle fut soumis mon culte pour cette chère mémoire; comment cette épreuve me jeta dans la plus dou- .oureuse angoisse; comment je ne sortis de cette angoisse que par un violent effort d’esprit; comment enfin, sous le coup de cet effort, j’entrai dans une phase décisive de mon développement intellectuel.

Je n’avais pas cinq ans lorsque je le perdis :

On m’habilla de noir... La mère de ma mère Me couvrit en pleurant de ces sombres habits;

Et, sans l’interroger, moi je la laissai faire,

Tout heureux d’étaler de nouveaux vêtements;

Et mon corps seul porta le deuil sacré d’un père...

Ja n’avais pas cinq ans.

Mais parfois au milieu des plaisirs de mon âge,

Je demandais : Où donc est mon père? en quel lieu?

Et l’on me répondait : Votre père?... Il voyage;

Ou bien encor : Ton père, est avec le bon Dieu;

Et, satisfait alors, saris vouloir davantage,

Je retournais au jeu.

Une nuit, cependant, dans un rêve prospère.

Un homme jeune, avec un sourire d’ami,

Se pencha tendrement sur mon front endormi, M’embrassa, prit ma main, et dit : Je suis ton père.

Nous causâmes longtemps, et lorsque le matin M’éveilla de ce songe et si triste et si tendre,

J’étais trempé de pleurs... Je venais de comprendre L’affreux nom d'orphelin!

Orphelin! qu’un seul mot peut cacher de tristesse l Ah! lorsque j’aperçois, en parcourant Paris,

Deux hommes, dont l’un jeune et l’autre en cheveux gris, L’un sur l’autre appuyés, souriant d’allégresse,

Et se parlant tous deux de cet air de tendresse Qui dit à tous les yeux : C’est un père et son fils...

Des pleurs viennent troubler ma paupière obscurcie;

Je les suis, les regarde. . . et je connais l’envie !

J’eus, quand j’étais enfant, ma bonne vieille aïeule,

Dont le cœur, pour m’aimer, n’avait quê dix-huit, ans,

Et qui ne souriait qu’à ma tendresse seule Quand je baisais ses cheveux blancs.

J ai des parents biens chers, une sœur bien aimée;

Mon enfance a trouvé des amis protecteurs Qui m’ont toujours ôté l’épine envenimée1 +

Pour ne me laisser que les lleurs.

Mais ni l’attachement, ni la reconnaissance,

Ni l’amour pur et vrai, ce grand consolateur,

Ni l’amitié n’ont pu combler ce vide immense :

11 reste uné place en mon cœur!

Et jamais sur ma vie, heureuse ou malheureuse,

Le deuil ne s’étendit, le bonheur ne brilla,

Sans qu’une sourde voix, plaintive et douloureuse,

Me dit : Ton père n’est pas làl

Mon Dieu! je l’aurais tant ariwé. mon pauvre père!

Je sens si bien aux pleurs qui tombent de mes yeux Que c’était mon destin, et ftie. ##r cette terre,

Son ûls l’eût rendu HX«a heureux!

Je sens si bien, hélas! quais* s«n âme évoquée Vient juger chaque soir de teint m que je fis,

Qu’il eût été mon Dieu, qn« m* vie est manquée* û«e j’étais né pour âfifti lllsl

Et pas un souvenir de lui qui me console!

Je me souviens pourtant de plus loin que cinq ana.

Et pour plus d’un objet ridicule ou frivole J'ai mille souvenirs présents :

Je me rappelle bien mon jouet éphémère,

Le berceau de ma sœur, les meubles de satin,

Et le grand rideau jaune et le lit de ma mère Où je montais chaque matin.

^ Je me rappelle bien qu’après noire prière

Ma mère me disait : Vas embrasser ion père;

Que j’y courais, tout faible encor;

Qu’alors il me pressait vingt fois sur sa poitrine,

Et m’ouvrait, en riant de ma joie enfantine,

Un livre qui me semblait d’or.

Je me rappelle aussi sa voix grave et sonore...

Mais son front, mais ses yeux, mais ses traits que j’implore.

Mais lui!... lui, mon rêve éternel;

Rien.., toujours rien!... Le ciel m’a ravi son image!

Ah l n’était-ce donc pas aussi mon héritage Que le souvenir paternel?

C’est peu d’un tel regret... Ceux que je vois, que j’aime, Parlent toujours de lui; l’indifférent lui-même S’attendrit en le dépeignant :

Dans leurs cœurs trop heureux son souvenir abonde,

Tout le monde l’a vu, le connaît. .« tout le monde,

Ilélas 1 excepté son enfant.

Aussi de quelle ardeur j’interroge et j’appelle Les témoins de sa vie... ou même de sa mort!

Comme j’écoute, accueille, embrasse avec transport.

Un mot qui me le peint, un trait qui le révèle, *

Et comme avec délice en mon âme fidèle J’enfouis mon trésor !

Puis lorsqu’enfin mon âme est pleine jusqu’au bord,

Que je la sens gonflée et riche de ces quêtes ^ Qui me semblent à moi comme autant de conquêtes

Que je fais sur la mort,

Je vole au monument qui me garde ses restes I L’œil morne, le front nu, j’arrive aux lieux funestes,

J’ouvre la grille noire et sur le banc grossier,

Y A droite de .la tombe, en face du rosier.

Triste, je m’assieds en silence!

Là, je rêve, j’écris, je médite, je pense!

L’esprit plein de ses vers touchants.

Là, je redis tous bas, à côté de sa cendre,

Les douloureux accords où son cœur triste et tendre

3e répandit en plus doux chants. - ~ \r".

Mais bientôt le soir vient et m’arrache à mon rêve;

Mon fantôme si doux s’envole... je me lève,

Je pars comme on part pour l’exil ;

Puis, après quelques pas, un moment je m’arrête,

Regarde enco’ sa tombe et lui dis de la tète :

Ad U , père... Hélas l m’entend-il?

Ces vers, quand je les relis, me paraissent empreints d’un ca ractère réefde tendresse, de regret, de respect. Je les sens vrais Qu'on juge donc quelle fut ma douleur quand je vis cette chèr< mémoire attaquée, niée, raillée! Nous étions en 1831, au plus fort de la grande bataille romantique. La littérature de l’Empire, les littérateurs de l’Empire étaient 1 objet d’une sorte de fureur. On ne parlait d’eux qu'avec une explosion de mépris. Or, cette littérature de l’Empire, c’était celle de mou père. Sa gloire à lui était liée à sa gloire à elle. L’attaquer elle, c’était l’attaquet* lui. Tous les sarcasmes qui tombaient sur ses confrères d’alors retombaient sur lui. Là où l’on écrivait avec colère Jouy , Arnault , Lemercür . je lirais, moi, Legouvé. Je le lisais, et parfois le nom y était. La mort ne l’avait pas ray S des combattants, ni soustrait aux attaques : viser ses œuvres, n’éta t-ce pas viser sa mémoire? Je tombai dans un chagrin profond. Je n’ouvrais pas un journal sans inquiétude- Je me Rappelle qu’un jour a i annonça une représentation de la Mort d'Abel, au bénéfice d’ n acteur nommé Eric Bernard; j’y courus. Le premier acte fut é outé avec une grande faveur; j’avais le cœur plein de joie. Tout à coup, au baisser du rideau, part un coup de sifflet : je sortis tout éperdu de la loge, et, arrivé dans la rue, j’allai me cacher dans une petite et sombré allée de maison où j'éclatai en sanglots. Mes sanglots avaient tort. Ce coup de sifflet partait d’un machiniste et ne signifiait qu’un changement de décor. Mais à défaut de ces marques violentes de réprobation, 1rs critiques souvent amères ne manquaient pas. La célèbre pré* ■\f:ire de Cromwell contenait une allusion moqueuse à la Mort i' Henri, IV, , tragédie de mon père, et Sainte-Beuve avait consacré [ \ une édition complète de ses œuvres, un article où l’indulgence i essemblait au dédain.

f Ce qui ajoutait à tnott état d’angoisse, c’est que toutes mes sympathies de jeune homme allaient à l’École nouvelle. Ses au - * daces me charmaient, ses aspirations étaient les miennes. Encore au collège, dans ma petite chambre d’écolier, je réunissais quelques passionnés de poésie comme moi, et nous lisions avec enthousiasme le Chant de fête de Néron , Moïse sauvé des eaux , le Crucifix , le Lac. Je traduisais, en dehors de mes études, Roméo et Juliette , Macbeth , Lara , le Corsaire, le quatrième chant de Ckilde Harold . Le jour où nous apprîmes la mort de lord Byron à Misso-

îonghi, fut pour nous un jour de deuil; nous aurions volontiers

Tais un crêpe à notre casquette.

Plus tard, à la répétition générale d'Hernani, j’étais un des soixante favorisés qui pénétrèrent, armés du célèbre ûrman signé Yerro, et. je sortis du théâtre si ému, que, rentré chez moi, quatrevingts vers tout frémissants d’enthousiasme jaillirent, d’un trait, de ma plume; je n’eus presque que le temns de les écrire. Mais, en même temps, par une contradiction douloureuse, tout protestait en moi contre cette admiration ; d’abord j'y voyais une sorte d’impiété filiale; puis, le programme de l’École nouvelle me révoltait souvent comme inique et comme absurde. Son dédain pour Racine me semblait un blasphème ! Toucher à la gloire de Corneille, de Bossuet, de La Fontaine, était pour moi un crime de lèse-génie. Ajoutez enfin que j’étais entretenu dans ces sentiments d’indignation par les anciens amis de mon père qu} étaient devenus les miens. J’assistai à la première représentation d'Hernam dans la loge de M. Lemercier, de M. Lemercier en qui j’admirais un homme supérieur, et qui, pendant tout le cours de l'ouvrage, répétait sans cesse : « C’est absurde ! Cela n’a pas le sens commun. « Il y a longtemps que je n’ai entendu une aussi mauvaise pièce ' Qu’on imagine quelle tempête d’idées et de sentiments devait soi lever dans une cervelle de vingt-deux ans un tel choc d’opinioi contraires. J’étais, à la lettre, déchiré, bouleversé, éperdu ; je nie taisais l'effet de Sabine dans Horace , partagée entre deux patries, entre deux armées : ,

« J’ai mes frères dans l’une et mon mari dans l’autre. »

Enfin, sous l’empire de ce trouble étrange, j’en arrivai à ui sentiment plus cruel encore, au doute î Oui ! j’en vins à doutei non seulement de la réputation de mon père, mais de son talent ! Pour le coup, l’angoisse était trop forte, la situation trop intolérable. Je résolus d’en sortir à tout prix! et je me posai nettement ce problème redoutable ; — « Qui a raison? Est-ce l’époque de « mon père qui l’a acclamé, ou la nôtre qui le rejette* dans l’ombre '

« Sa réputation n’a-t-elle été qu’une affaire de mode, une erreur « de goût fondée uniquement sur un engouement justement pas- « sager, ou repose-t-elle sur des qualités sérieuses et durables ? >

Il n’y avait qu’un moyen de répondre à cette question, je l’adoptai résolument. Je pris les quatre principaux ouvrages de mon père et je les relus attentivement, lentement, froidement, comme i aurais lu les ouvrages d’un autre. Je les relus à la clarté des idées nouvelles, mais aussi avec le souvenir des idées anciennes, tâchant de faire dans chaque école la part du vrai et la part du taux, cherchant dans ce contrôle simultané de toutes mes admirations un principe supérieur qui me permît de les juger toutes,

ët de déiuêlef daîjss une cëuyre d’art la partie éphémère et lapaftië

durable. Une telle étude était bien forte pour un jeune homme» mais j'étais soutenu par une passion profonde, et je sortis de cette épreuve, rassuré comme bis, éclairé comme artiste, convaincu enfin qu’il y avait dans ces quatre ouvrages de mon père des parties assez fortes pour qu’il eût été digne d’être admiré, et qu’il fût digne d’être lu.

Je commençai par le Mérite des femmes ,

L’un des traits distinctifs des ouvrages vraiment supérieurs, c’est d'être tout à la fois de leur époque et en avance sur leur époque; d’exprimer tout haut ce que tout le monde sent tout bas; confusément, de dire ce que tout le monde a besoin d’entendre et ce que personne ne dit. Or, d’où vint l’immense succès du Mérité des femmes ? De ce que ce petit poème fut comme l’écho de la conscience publique. On sortait de la Révolution et de la Terreur, Les femmes y étaient apparues sublimes de dévouement, de courage, de vertus. L’âme de tous était comme tourmentée d’un vague besoin de reconnaissance, d’admiration pour ces héroïnes et ces martyres; et quand tout à coup on vit un jeune homme, rompant à la fois avec les vieilles épigrammes et les vieux madrigaux, renier également Boileau et Dorât, substituer aux fadeurs du dix-huitième siècle et aux satires du dix-septième, l’éloge sérieux des mérites et des devoirs de la femme, peindre en elle l'épouse , la fille , la sœur , la mère , une immense acclamation répondit au cri du poète. L’impression fut si vive qu'elle dure encore : oui. en dépit de quelques élégances de style un peu démodées, il reste plus qu’un simple nom, de ce poème. Aujourd’hui epcore il s’en refait sans cesse quelque édition nouvelle; aujourd’hui encore, dans la bourgeoisie, le fiancé, parmi les cadeaux offerts à sa fiancée, dépose souvent au fond de la corbeille de mariage un exemplaire du Mérite des femmes. On peut dire enfin que ces questions qui nous agitent si fortement aujourd’hui, l’éducation des femmes, l'amélioration du sort des femmes, les reyendicatiohs des droits légitimes des femmes, ont eu pour premier point de départ le Mérite des femmes. Nous tous, défenseurs de cette cause, nous n’avons fait que réclamer légalement ce qu’il avait proclamé poétiquement, nous avons demandé en prose ce qu’il avait chanlé en vers, et pour moi, rien ne m’a plus soutenu dans mon difficile iravail sur l'Histoire morale des femmes , qpe de m’y sentir le fils et l’héritier de mon père.

Ses titres littéraires se bornent-ils à ce poème? Non. Trois de ses tragédies ont le mérite qui désigne les œuvres digne d.e succès, la nouveauté. La première est la Mort d'Abel} elle fut repré-

tentée en mars 1792. Cette date seule en dit la valeur. Peindre le

premier meurtre à la veille de la Terreur! Faire couler aux yeux de la foule, toute frémissante déjà du sourd grondement des massacres futurs, la première goutte de sang humain qui soit tombée sur notre pauvre terre ! Montrer dans la première fraternité le prélude de cette atroce maxime : « Sois mon frère ou je te tue !» Il y avait dans ce rapprochement quelque chose âe si tragique que tous les cœurs en furent saisis.

L’exécution répondit à la conception. Le personnage de Caïn compte parmi les rôles les plus pathétiques du théâtre.

* Même nouveauté dans sa seconde tragédie, Épicharis et Néron.

Le succès en fut immense. Le succès eut-il tort? Un seul fait pour réponse. Le cinquième acte de Christine à Fontainebleau , d’Alexandre Dumas, fut salué comme une grande hardiesse dramatique. Or, sur quoi repose la première partie de ce cinquième acte, la partie \a plus originale, selon moi? Sur la peinture saisissante d’un des sentiments les plus bas et les plus puissants de notre pauvre cœur humain : la peur. Le poète nous montre Monaldeschi pâlissant, frémisssant, pleurant, reculant, suppliant devant l’épée qui le menace. C’est la .dernière heure d’un condamné lâche. Eh bien, sur quoi porte le cinquième acte d’j Épicharis et Néron? Sur la même situation. Mettez Néron au lieu dé Monaldeschi, mettez un poignard au lieu d’une épée, mettez le peuple implacable el rugissant au dehors; au lieu de l’exécuteur présent et implacable; mettez les souterrains du palais des Césars au lieu d’une salle du palais de Fontainebleau, et vous aurez le même spectacle d’un lâche fuyant devant la pointe d’acier, avec le même mélange d’affolement, d’espérance, de rage, auquel viennent se joindre quelques accents plus tragiques encore, car ce sont des cris de bourreau sortant de la bouche de la victime. C’est Talma qui jouait Néroit* Il y fut sublime.

A Dieu ne plaise que j'accuse Alexandre Dumas d’imitation et b d’emprunt! Un inventeur comme lui prête, il n’emprunte pas.

Épicharis et Néron avait disparu depuis longtemps du répertoire : on dédaignait trop les tragédies de l’Empire pour lire celle-ci; Alexandre Dumas ne la connaissait certes pas. Il a simplement eu la même idée à quarante ans de distance. Mais n’est-ce pas une gloire pour mon père d’avoir inventé en 1794 une situation dramatique qui a passé pour une hardiesse en 1830?

Ajoutons que cette tragédie faillit coûter la vie au poète. Quand elle fut donnée, la lutte entre Robespierre et Danton était à son moment le plu» aigu. Les deux chefs de la Montagne assistèrent

à la repi ésentatîon, Robespierre occupait une première logé d’avânt-scène ; Danton étaità Torchestre et derrière lui s'échelonnaient tous ses amis. A peine le mot de Mort au tyran ! fut-il prononcé que, sut* un signal de Danton, ses amis, éclatant en bravos frénétiques, se tournèrent vers Robespierre, et debout, les poings tendus, lui renvoyèrent ce terrible cri de vengeance, Robespierre pâle, agité, avançait et retirait sa petite mine d’homme d’affaires [ je liens le mot de M. Lemercier, témoin de la scène) comme qn serpent allonge et rentre sa tête plate et irritée. La pièce finie, tqqs les amis de mon père coururent à lui, en lui disant : « Sauvezvous 1 cachez-vous! vous êtes perdu! Robespierre ne vous pardonnera jamais cet effroyable -anathème. » Mais on n’abandonne pas volontiers un succès pareil, pn ne fuit pas devant un triomphe. Mon père resta, et son açte de courage lui réussit comme son cinquième acte. Robespierre pensait trop à Danton pour penser au poète, Il ne fut pas inquiété.

Vient enfin la Mort de Henri IV. La Mort de Henri IV fut presque un événement littéraire et un événement politique. Quand mon père fit part à ses amis de son projet de tirer une tragédie de la mort de Henri iV, ce fu! un « tojlé » universel. « Vous n'y pensez « pas! Un sujet de tragédie doit avoir au moins sept ou huit cenU « ans de date! La mort d’Abel, à. la bonné heure! Cela remonte « assez loin ! Voyez ce que dit Racine dans sa préface de Bajazet. « Il ne s’est permis de traiter un sujet contemporain que parce « que c’était un sujet lointain. Si l’action ne remontait qu’à que|- « ques années, elle se passait à mille lieues. L’espace remplaçait « le temps. Mais faire représenter à Paris, en 1806, une tragédie « en cinq actes et en vers, qui s’est passée erv prose à Paris en « 1610 ! à peine deux siècles d'intervalle ! c’est plus qu’absurde, « c’est impie ! Vous rabaissez Melpomène! Et puis, quel héros de :< tragédie ! Un héros qui jure ! Un héros -qui c(U : Ventre Saint- « Gris! Un héros qui parle de la poule au pot! Voilà un mot histp- « rique que nous vous défions bien de citer. »

« Eh bien, j’accepte le défi, dit mon père. Et je mettrai Henri IV « sur la scène! et je ferai applaudir la poule au pot! Et dans six « mois je vous convoque à la lecture de ma pièce ! »

Au bout de six mois la pièce était faite. Mais survint alors un obstacle plus redoutable. A l’annonce de cefte tragédie, tout |e monde gouvernemental était entré en grand émoi. Cette apothépsp d’un roi, d’un Bourbon, révolta tous les fonctionnaires, petits ou grands, comme une insulte à la gloire de l'empereur. La censure défendit l’ouvrage. Les ministres consultés y ajoutèrent un veto

iadlgüê. L’ôttvràgfé 4UU ^efdü* HetiFôtfÜêmëüt ffiftü j»èf« avait à côté de lui une femme spirituelle* distinguée, d’humeur vaillante* qui jura, elle, que la pièce serait jouée, et jouée au Théâtre*Français, et jouée par ordre de l’empereur ; cette femme était sa femme. Comment s’y prit-elle? Bien simplement. Mou père était très habile lecteur ; elle lui ût lire trois fois sa tragédie devant si nombreuse et si haute compagnie que le bruit du succès arriva jusqu’à Saint-Cloud, et un matin, pendant le déjeuner, on entendit dans ia cour de la maison, habitée par mon père et que j’habite encore, on entendit le piaffement d’un cheval, les éclats de voix d’un cavalier. Qu’était ce cavalier? Un soldat d’ordonnance. Qu’apportait-il ? Un ordre de l’empereur. Mon père était mandé le lendemain à dix heures au château de Saint-Cloud pour lire au souverain sa tragédie de la Mort de Henri IV. Quoique sûr de lui-même comme lecteur, il emmena Taima et le chargea de lire à sa place. Il voulait, lui, rester libre d’yeux et d’oreilles, pour observer son royal spectateur.

L’empereur l’attendait dans un petit salon, avec l’impératrice

Joséphine et deux généraux.

Tout le temps que dura la lecture, Napoléon se levait à tous moments, marchait dans la chambre, donnait des signes de contentement, laissait échapper des mots de sympathie, répétant fréquemment : Le pauvre homme! Le pauvre homme ! Un vers seulement amena une objection de sa part. Henri IV, dans une scène avec Sully, disait : « Je tremble 1 »>

« Ce mot est impossible, monsieur Legouvé, dit vivement l’empereur, il faut le retrancher.

— Sire, répondit le poète, les craintes de Henri IV sont historiques.

— Peu importe! Il faut couper le mot. TJn souverain peut avoir peur , il ne doit jamais le dire. »

Tel fut le seul changement demandé par l’empereur.

Le censure fut blâmée, le veto levé, la pièce rendue aux comédiens, et le soir de la première représentation rassembla presque à une veille d’émeute. Une foule immense assiégeait le théâtre, quatre heures avant le lever du rideau. Elle avait reflué jusque dans les rues environnantes. On s’attendait à une manifestation royaliste. Tout le personnel de la police était sous les armes. Les ministres blâmaient hautement l’empereur comme trop libéral. L’événement prouva une fois de plus que la liberté n’est pas une si mauvaise conseillère. Il n’y eut pas d’autre tumulte que le bruit des applaudissements, et les acteurs, excités par l’attente fiévreuse et par le succès, se surpassèrent.

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