‹ Mon pèreChapitre 12 sur 26 · VA · texte numérisé non relu

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J’arrive enfin au point le plus délicat de celte étude. La Mort , de Henri IV avait eu un plein succès. Ce succès fut-il légitime?/ Reste-t-il quelque chose de cette œuvre? J’aborde là une question^ d’art très complexe. J’avouerai d’abord en toute franchise que laj Mort de Henri IV , malgré de très réelles beautés, ne m’a pas' autant plu qu ’Épicharis et que la Mort d'Abel. Cette tragédie est! trop fille de la Henriade ; Henri IV y est trop ennobli. La périphr ase sur la poule au pot :

Oui, je veux que le peuple ait par ma bienfaisance Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance,

mérite, j’en conviens, la critique de Victor Hugo. Mais en même temps, il est juste de dire que cette périphrase, qui était une concession au mauvais goôt du temps, était un progrès sur le go ht du temps. Cette timidité était une audace. Le poète a déguisé le mot pour le faire descendre sur la scène, mais il l’y a fait descendre. Il a altéré la figure de Henri IV pour l’introduire dans une tragédie, mais il l’y a introduite. Le sujet était nouveau, la tentative périlleuse, et ce qui était une hardiesse alors doit lui compter aujourd’hui encore comme un titre d’honneur. Je m’explique.

Il y a dans les Deux Pigeons un passage qui m’a toujours beaucoup frappé :

Un vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Eh bien, tout novateur est un forçat plus ou moins bien échappé.

Il traîne toujours après lui un bout de ficelle, les morceaux de lacs qui l’avait attrapé; ces morceaux sont les restes du goût du son temps. Son œuvre en demeure toujours un peu. empêtrée. Que faut-il donc faire, en la lisant ? Remarquer la ficelle? Non. Penser au coup d’aile qui l’a brisée à moitié. Nous ne faisons jamais que de demi-progrès. Le progrès est un mot qui s’épelle lettre à lettre ; l’un dit A, l’autre dit B ; nul ne prononce le mot tout entier. En veut-on une preuve éclatante? Prenons André Chénier. Certes, s’il est un nom qui soit synonyme d’innovation, de révolution, c’est le sien. L’école nouvelle a salué en lui un de ses précurseurs I Eh bien, ce premier des poètes du dix-neuvième siècle n’en reste pas moins, en maint endroit, un versificateur du dixhuitième. Un de ses chefs-d’œuvre, la Jeune Captive , en offre la démonstration évidente. L’idée en est neuve, mais l’exécution en

est vieille. Le sujet en est charmant, les traits de vérité et de sentiment exquis, comme : ,

Je ne veux pas mourir encore I Mon beau voyage encor est si loin de sa fini

ces traits y abondent, et sont autant de cris de nature qui dépas* sent de beaucoup la poétique de son époque. Mais en meme temps, quel abus de périphrases 1 Quel amas de ces élégances métaphoriques et mythologiques qui semblent le cachet du style de FEu

pire !

f L’épi naissant mûrit, de la faux respecté.

Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l’été.

Boit les doux présents de l’aurore ;

Et moi, comme lui jeune, et belle comme lui...

Que dire de cette jeune fille qui se compare à un pampre, à un épi, et qui compare l’échafaud au pressoir ! Où trouver plus d'horreur du mot propre que dans ces trois vers ?

Échappée au réseau de l’oiseleur cruel,

Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel,

Philomèle chante et s’élance 1

Philomèle ne s’est jamais élancée aux campagnes du ciel. G’e» l'alouette. Mais l’alouette n’a pas paru à André Chénier un mot assez noble. Il n’a pas osé l’employer! Il n’a même pas osé dire le rossignol. Il l’a déguisé mythologiquement en Philomèle.

La grâce décorait son front et ses discours,

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d’elle.

La dernière strophe porte toute vive la marque de l’époque.

Ne dirait-on pas un vers de Dorât? Qu’en conclure ? Que la Jeune Captive n’est pas une œuvre délicieuse? Non! Qu’André Chénier , \ n’est pas un novateur? Nullement! Mais que dans tout novateur ;

* il y a l’homme du présent et l’homme de l’avenir. Que, pour être

juste, il faut lire les ouvrages du passé, tou.t ensemble avec l’esprit d’aujourd’hui et l’esprit d’autrefois ! Qu’il faut remettre ! l’œuvre et l’auteur dans leur cadre, et faire, dans ce qui reste f y d’eux, la part de la mort et la part de la vie. Ainsi lit-on et doit-on \

lire André Chénier. Ainsi devrait-on lire, même cette littéra- ture de l’Empire, si décriée aujourd’hui, et dont je me chargera’ s bien de tirer un ou deux volumes charmants. Ainsi, enfin, ai- je relu mon père, et, grâce à cette méthode, je suis sorti de cette lecture, armé d’un principe littéraire qui selon moi constitue la

véritable critique, et qui depuis cinquante ans fait ma règle et ma joie.

Oui! si j’ai réagi énergiquement contre Je dénigrement systématique, si j’ai rejeté le dédain transcendant pour !a sympathie transcendante , si je comprends dans mon admiration tout ce qui est digne d’ètre admiré, à quelque époque, à quelque littérature, ii quelque école, dans quelque écrivain que je le trouve; si mon mthousiasme pour Shakspeare note rien à mon culte pour Ha- / ;ine; si j'ai vu attaquer et détrôner tour à tour Chateaubriand,1 Lamennais, Béranger, Casimir Delavigne, Scribe et même Lamartine, sans que ces. attaques m’aient inspiré un autre sentiment que le besoin de ramasser les débris de ces statues renversées et de leur donner place dans le petit Musée de Cluny que je me su s construit en dedans de moi; si j'ai applaudi du même cœur lie, nam et Bertrand et Bâton , Antony et C École des Vieillards , les Effrontés ou la Camaraderie ; si j’emmagasine côte à côte dans ma mémoire les Vieux de la Vieille de Théophile Gautier, et l ‘É lire à mon petit loc/is de Ducis; si enfin aujourd’hui, après tant d’années passées dans ce monde, j’ai pris un état, si je me suis fait anthologiste, si je vais parcourant avec une ardeur infatigable le domainé tout entier de l’art, pour chercher, pour trou ver dans l’antiquité et dans les siècles modernes, dans les poètes et dans les prosateurs, dans les romanciers et dans les moralistes, dans les pièces de théâtre et dans les sermons, dans les classiques et dans les romantiques, quelque page, quelque phrase, quelque ligne, quelque parole vraiment èxquise, que je savoure, que j’apprends par cœur, que je m’exerce à bien dire, et qui devient pour moi tout ensemble un foyer où je me chauffe et un flambeau où je m’éclaire.. .à qui le dois-je? à qui dois-je ce qui reste de jeunesse à ma vieillesse? A mon père !

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