‹ Mon pèreChapitre 16 sur 26 · UNE LECTURE CHEZ MADEMOISELLE RACHEL · texte numérisé non relu

UNE LECTURE CHEZ MADEMOISELLE RACHEL

Advienne Lecauvveur avait été composée, sur la demande de Mlle Rachel, je pourrais dire à sa prière. Mais les quelques mois que nous employâmes à écrire la pièce, Mlle Rachel les employa à s’en dégoûter. Changeante par imagination, par nature, elle l'était encore par faiblesse ; elle consultait tout le monde, et tout le monde avait action sur elle. Il suffisait des railleries d’un critique pour la désenchanter de l’idée qui lui souriait le plus cinq minutes auparavant; c’est ce qui arriva pour Advienne . Les donneurs de conseils lui firent peur de cette excursion dans le drame. Hermione et Pauline consentir à parler en prose! La fille de Corneille et de Racine devenir la filleule de M. Scribe ! Ç’était une profanation.

Le jour de la lecture, Mlle Rachel arriva donc au comité, résolue à refuser le rôle. L’assemblée était au grand complet; les actrices, car elles jouissaient alors du titre de juges, se mêlaient aux acteurs, et un certain air d’aréopage, répandu dans rassemblée, m’inspira, quand nous entrâmes, un fâcheux pressentiment Scribe prit le manuscrit et commença la lecture : je m’enfonçai dans un fauteuil et j’observai. Alors se déroula devant moi une double comédie, la nôtre d’abord, puis celle qui se jouait dans le cœur des sociétaires. Vaguement instruits des dispositions secrètes de leur illustre camarade, ils se trouvaient dans une position délicate. Un ouvrage écrit pour Mlle Rachel, et que Mlle Rachel ne voulait plus jouer, pouvait devenir un grave sujet de difficultés, [32]

voire môme de débats judiciaires, s'il était reçu par le comité. Le comité suivifdonc la lecture d 'Advienne sur la figure de Mlle Rachel. Cette figure restant absolument- impassible, les autres res tèrent impassibles de même. Pendant ces cinq longs actes, elle m sourit pas, elle n’applaudit pas, elle n'approuva pas ; ils n’approuvèrent pas, ils n’applaudirent pas, ils ne sourirent pas. Si complète était l’immobilité générale que Scribe, croyant voir un de nos juges prêt à s'endormir, s’interrompit pour lui dire : « Ne » , vous gênez pas, mon cher ami, je vous en prie. » Le sociétaire se

. défendit très vivement. Ce fut le seul effet de toute la lecture. Je me trompe; il y en eut un autre, ou du moins le commencement d’un autre. Au cinquième acte, à l'avant-dernière scène, Mlle Ra- ^ chel, saisie malgré elle par la situation, se détacha un peu du dos de son fauteuil, où elle était restée jusqu’alors comme incrustée, et porta légèrement son corps en avant, ainsi que quelqu’un qui écoute et s’intéresse à ce qu’il entend; mais s’étant aperçue que je m'en apercevais, elle se renfonça immédiatement dans son siège et reprit son visage de marbre. La lecture finie, nous passons, Scribe et moi, dans le cabinet du directeur, qui, quelques instants après, vint nous y rejoindre, et nous dit, avec une expression de regret que nous acceptâmes comme sincère, que Mlle Rachel ne se voyait pas dans notre rôle, et que, l’ouvrage étant composé pour elle, le comité était d’avis de regarder la lecture comme non avenue. « Autrement dit, répondit Scribe, notre pièce est refusée. Très bien! Tout vient à point à qui sait attendre. » Le lendemain, trois directeurs différents vinrent nous demander l’ouvrage. Scribe 4 aimait les revanches qui ressemblent à de* vengeances, il estimait qu’dles doivent être servies chaudes; i! voulait donc accepter; je m’y opposai absolument. « Mon cher ami, lui dis-je, la pièce a été faite pour le Théâtre-Français, il faut qu’elle soit jouée au Théâtre-Français. Le rôle est écrit pour Mlle Rachel, il faut qu’il soit joué par Mlle Rachel. — Mais comment l’y décider? — Je n’en sais rien, mais il faut que cela soit. Dans le courant de notre travail, où votre part a été considérable,

, vous m’avez fait quelquefois l'honneur de me dire que je compre-

nais mieux le rôle d’Adrienne que vous. J’ai toujours senti, en effet, un personnage nouveau dans cette tragédienne qui s’est laissé gagner aux nobles sentiments des héroïnes tragiques qu’elle | représente, dans cette interprète de Corneille, à qui la grandeur1 de Corneille a passé dans le sang. Eh bien ! ce personnage ne peut paraître que sur le théâtre de Corneille. A Mon accent de conviction convainquit Scribe. Ce ne fut pas sans quelque peine. Les directeurs multipliaient leurs instances auprès de lui ; un d’eux nous disait, pour nous décider : « Ma jeune première n’est jamais morte encore sur la scène, et elle sera si contente d’être empoL

sonnée! » Cet argument, si décisif qu’il fût, ne me persuada point; mais six mois s’étant passés sans amener rien de nouveau, Scribe me déclara qu’il ne pouvait pas attendre plus longtemps. « Je ne vous demande plus que huit jours, lui répondis-je. Vous devez aller passer une semaine à Séricourt, partez. A votre retour, si je n’ai rien obtenu, je me rends. — Eh bien, d’aujourd’hui en huitt je vous attends pour déjeuner à onze heures. — A onze heures, d’aujourd’hui en huit. »

Il partit, et moi, voici ce que je fis :

Un nouveau directeur venait d’être nommé au Théâtre-Français ; j’allai le trouver, et je lui tins à peu près ce langage :

« Vous savez le refus de Mlle Rachel. Ce refus est-il une faute? Je l’ignore. Mais la forme de ce refus est-elle un tort? J’en suis sûr. On ne rend pas de'cette façon, à un homme comme M. Scribe, un ouvrage qu’on lui a demandé ; on n’offense pas de cette sorte un maître qui est au premier rang, et permettez-moi d’ajouter, un jeune homme qui n est pas au dernier. Mlle Rachel doit le sentir et en souffrir ; un talent comme le sien ne va pas sans le sentiment des convenances. Eh bien, il y a un moyen de tout concilier, ses intérêts et les nôtres. Je lui demande, non pas de jouer notre pièce, mais de l’entendre; non pas au théâtre et devant ses camarades, mais chez elle, en présence de quelques-uns de ses amis : elle les choisira elle-même ; elle en invitera autant ou aussi peu qu’elle voudra, et moi j’arriverai seul avec le manuscrit. Si l’ouvrage déplaît à ce nouveau comité et à elle, je remporte la pièce et je me regarde comme bien jugé. S’il lui plaît à elle et à eux, elle le jouera, elle y aura un grand succès, et elle m’appellera son sauveur. » L’offre est faite et acceptée; Mlle Rachel dit le soir à une de ses amies : « Je ne puis pas refuser à M. Legouvé, mais je ne jouerai jamais cette... » J’hésite à écrire le mot, tant il fut expressif et en dehors du répertoire classique. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain ; les juges, choisis par l’artiste, étaient Jules Janin, Merle, Rolle et le directeur du Théâtre- Français.

J’arrivai un peu ému sans doute, mais maître de moi pourtant; j’étais convaincu que j’avais raison, et je m’étais bien préparé pour le combat. Voici comment : Scribe était un lecteur admirable, et H avait merveilleusemet lu notre pièce devant le comité, sauf en une partie. Selon moi, le rôle d’Adrienne n’avait pas été assez approprié par le lecteur à Mlle Rachel ; il l’avait lu avec beaucoup de grâce, d’esprit, de chaleur, mais comme on lit un rôle de jeune première; la grandeur y manquait un peu, on ne sentait pas assez l’héroïne sous la femme. Or, c’était précisément là le point par lequel on pouvait apprivoiser, acclimater Mlle Rachel à ce personnage nouveau. L’entreprise n'était pour elle ni sans périls ni sans

difficultés; il fallait donc lui atténuer les uns et lui aplanir les autres: il fallait lui tracer d’avance, par la façon de dire, la manière de passer d’un emploi à l'autre, et la convaincre que ce qui serait pour le public une métamorphose ne serait pour elle qu’un changement de costume. Telle était la nuance que, selon moi, Scribe n’avait pas fait assez sentir, et que je m’étudiai pendant deu.\ jours à rendre visible et palpable.

J’entre. Accueil charmant, plein de cette grâce câline qui lui était propre. C’est elle qui me prépare un verre d’eau sucrée, c'esf elle qui va me chercher une chaise ; elle ouvre elle-même les ri deaux pour que le jour soit plus favorable. Moi qui savais la fa meuse phrase... « Je ne jouerai jamais cette... là! » je riais ci: dedans de tout ce luxe d'amabilité, d’autant plus que je me rendais * bien compte du pourquoi de ce gentil manège. Comment, en effet . accuser de mauvais vouloir et de parti pris, une auditrice si gracieusement prête à vous entendre? C’est ce que nous appelons, au théâtre, une préparation.

Je commence. Pendant tout le premier acte, Mlle Rachel applaudit, approuva, sourit, fit enfin exactement le contraire de ce qu’elle avait fait au comité. Pourquoi? Oh! pourquoi? Je le devinai sans peine : son thème était fait. Elle voulait donner pour excuse que le rôle ne lui allait pas; or, Adrienne ne paraît pas dans le premier acte, Mlle Rachel ne courait donc aucun risque en louant ce premier acte ; ses éloges mêmes devaient donner un air d’impartialité à ses réserves subséquentes, et un air de sincérité aux regrets dont elle accompagnerait son refus. Mais sa finesse était une grosse faute. En effet, dès que ses amis virent ses marques de satisfaction, ils s’y associèrent; leurs mains s’habituèrent à applaudir ; le lecteur, encouragé parles applaudissements, s’anima, et j’arrivai au second acte tenant mon public dans ma main, entrant dans l’ouvrage toutes voiles dehors, poussé par le vent du succès, par ce souffle électrique que connaissent bien tous les auteurs dramatiques, et qui court tout à coup dans la salle quand la victoire se déclare.

Au second acte, Adrienne paraît, en tenant à la main son rôle ) de Bajazet, qu’elle étudie. Le prince de Bouillon s’approche d’elle et lui dit galamment : « Que cherchez-vous donc encore? » Elle , répond: « La vérité! » «Bravo! » s’écria Janin. Oh! oh! medis-je tout bas, voilà un ami, car, après tout, le mot ne valait pas un bravo. Mlle Raehei s'était retournée aussi vers Janin, avec un j regard qui ..semblait dire : « Est-ce que c'est un traître? » tten- / reusement, l avis du traître devint bientôt l’avis de tout le monde. Mlle Rachel, surprise et un peu embarrassée de ne pas retrouver son dédain du premier jour, se laissait aller, en y résistant faiblement, à l'impression générale contentade dire, après ce

second acte fort applaudi des spectaleurs : « Cet acte m’avait toujours paru lé plus joli. » Ce fut son dernier simulacre de dé^ fense : dès le troisième acte, elle jeta bravement son premier jugement par-dessus bord, exactement comme certains politiques se débarrassent de leurs opinions de la veille; elle applaudissait, elle riait, elle pleurait, en ajoutant de temps en temps : « Ai-je été assez bête! » Et après le cinquième acte, elle se jeta à mon cou, m’embrassa de tout son cœur et me dit : « Comment n’avez-voin jamais pensé à vous faire comédien? » Le lecteur avait sauvé l'auteur, ce qui me charma et me tlatta, car quelque temps auparavant, après avoir entendu M. Guizot à la tribune, elle s’étail écriée : « Que j’aimerais à jouer la tragédie avec cet homme-là! « Le lendemain, à onze heures précises, j’entrais chez Scribe. « Eh bien, me dit-il d’un air goguenard, où en êtes-vous? » Pour toute réponse, je tirai un papier de ma poche et je lui lus tout haut: « Comédie-Française, aujourd’hui à midi, répétition d ’Adrienne Lecouvreur. »

— Hein? s’écria- t-il.

Je lui contai tout, et dès le lendemain commença le sérieux travail des rép étitions.

Lz Gérant : H. GAUTIER „

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