‹ Mon pèreChapitre 15 sur 26 · LO · texte numérisé non relu

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dramatique, sans parler d’an autre de ses collaborateurs, unique dans son genre, car ce collaborateur est un roi.

Scribe avait composé, vers 1850, un op^ra sur la Tempête de Shakespeare. Les Anglais désirèrent qu’il fût joué chez eux, et Scribe alla à Londres pour le mettre en scène. Dès le lendemain de son arrivée, sa première visite fût pour le roi Louis-Philippe. Scribe n'avait jamais été républicain, c’était un de nos rares points de dissentiment, et il avait trouvé trop bon accueil aux Tuileries pour ne pas faire un pèlerinage à Glaremont.

Louis-Philippe, au dire de ceux qui l’ont connu, était un des plus aimables causeurs de son temps. Il amena gracieusement l’entretien sur la Tempête , et, tout à coup, d’un ton moitié railleur, 1 moitié sérieux : :< Savez-vous, monsieur Scribe, que j’ai l’honneur d’ètre votre confrère? — Vous, Sire? — Oui, vraiment. Vous venez à Londres pour un opéra ; eh bien, moi aussi, j’ai fait un opéra dans ma jeunesse, et je vous ’ jure qu’il n’était pas mal. — Je le crois, Sire ; vous avez fait des choses plus difficiles . — Plus difficiles pour vous peut-être, mais pour moi, non ! J’avais pris lpour sujet les Cavaliers et les Têtes rondes . — Beau sujet, répondit ’auteur des Huguenots. — Voulez vous que je vous le raconte ? Le hasard m a fait retrouver, ces jours-ci, mon manuscrit. Je serais curieux d’avoir votre sentiment. — Je suis à vos ordres. Sire. » Et voilà Louis-Philippe qui, avec sa verve de conteur, entame la narration de son premier acte. Scribe l’écoute d’abord respectueusement, silencieusement, comme il auraitécouté un discours du trône; mais, peu à peu, à mesure que la pièce avance, son naturel d’auteur dramatique reprenant le dessus, il oublie absolument le souverain, il ne voit plus qu’un plan d’opéra, et, arrêtant le narrateur à un passage défectueux : « Oh! cela c’est impossible! — Gomment? impossible ! reprit le roi un peu piqué. Pourquoi ? — Parce que c’est invraisemblable, et, ce qui est pis, sans intérêt. — Sans intérêt! sans intérêt !... mon cher monsieur Scribe. Permettez!... » Mais c’était fini l Scribe était lancé, les rôles étaient intervertis, ? c’était l’auteur qui était le souverain 1 « Savez-vous ce qu’il faudrait là, Sire ?I1 faudrait une scène d’amour. La politique, dans un conseil des ministres, c'est très bien ; mais, dans un opéra, il faut de l’amour!— Soit! mettons de l’amour ! » dit Louis-Philippe en riant. Et les voilà tous deux, cherchant, travaillant, jusqu’à ce que l’heure rappelle à Scribe qu’on l’attendait à Londres. « Déjà! lui dit le roi. Oh ! mais, un instant, je ne vous laisse pas partir, si vous ne me promettez pas de revenir demain déjeuner avec moi... Notre opéra n’est pas fini. A demain ! — A demain ! Sire. »

Le lendemain, en arrivant, qui trouva-t-il à la porte du cabinet du roi? La reine, qui l’attendait, et qui. lui prenant les mains avec émotion : « Oh 1 soyez béni, monsieur Scribe ! lui dit-elle. Pour la

première fois, depuis notre exil, le roi a dîné de bon appétit. Pendant toute la soirée il a été gai, causeur, et ce matin, en entranldans sa chambre, je l’ai trouvé, assis dans sonJit, se grattant le fro^t comme son aïeul Henri IV, quand il était dans rembarras, et disant tout bas : « Ce diable de Scribe ! il croit que 'est facile. » Et il souriait, monsieur, il souriait... Revenez !... devenez souvent!.,. Revenez tous les jours, tant que vous serez ici... Me le promettez-vous? » Il le promit, et il tint parole, et. pendant toute une semaine, il alla chaque matin verser un peu de joie dans ce cœur navré, un peu de lumière dans ce sombre séjour, et, à son retour en France, il rapporta les plus beaux droits d’auteur qu’il eût jamais touchés, la reconnaissance d’un exilé, l’affection d’un roi déchu et les bénédictions d’une sainte.

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