‹ Mon pèreChapitre 2 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES AÏEULS — L ENFANT

Mon grand-père Antoine, je ne l'ai vu qu'une fois. Mon père l'était venu voir, à Milianah, et m'avait emmené. Au départ, je vois le père de mon père, grand \ieillard, noir de cheveux et de moustaches, raide de taille comme un soldat aligné, mais l'air très doux et faible, se tourner vers une parente, avec ce bon rire muet des vieux qui vont faire une malice : « Apporte-moi donc, Marguerite, un rouleau qui est dans la redingote, poche droite, en dedans. » Le rouleau apporté, il l'éventra. C'étaient cent francs en grosses pièces de cent

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SOUS. Tout un mois do solde. « Tiens, pclil, je le donne cela en souvenir df moi! » Kl, lier de mon t'ijaliissemenl ;\ la vue d un Id cadeau, énorme pour moi (j'avais six ans), énorme pour lui (qui élait pauvre), il fil taire la f^ronderie du père. « Laisse, va ; c'esl pour qu'il se souvieime de nidi, quand je n'y serai plus. Kh ! je suis vieux, sans que cela paraisse... »

L'an d'après, il mourut. J'eus le cœur serré longtemps ; et j'ai gardé dans ma mémoire le souvenir et le regard de ce vieil homme, vu une fois et si prodigue. Mon père eut un chagrin affreux, il adorait son père, et pleura. Ses sanglots me troublèrent : ça pleurait donc, un homme? On me donna la grosse montre d'or du grand-père Antoine : un énorme oignon à cordon noir. Je l'ai cassée, par excès de tendresse, en corrigeant dix fois par jour ses écarts de vieille. Où est-elle maintenant?

Je n'ai point vu ma grand'mère Marie-Anne. Pourtant je la connais. Nous avons à la maison une vieille bonne, dévouée comme un ange, rude comme un homme, taciturne et singulière. Une grande et forte vieille fille, brusque dans ses gâteries, douce dans sa rudesse, aimante et dévouée. C'est tout ma grand'mère. Mon grandpère, à dix-neuf ans, l'avait épou.sée d'amour.

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Elle était plus âgée que lui. Toute sa vie elle garda l'ascendant de sa maturité et de son intelligen(Je. Elle avait été très belle, la petite vérole Ici défigura. Elle avait été joyeuse, la mort d'une fille de vingt ans la rendit soml)re ; et je n'ai qu'à regarder n(^tre vieille servante, pâlie par un récent deuil, pour voir la grand'mère Marie-Anne, simple et tragique dans sa robe de paysanne. C'était une femme de grand sens, d'énergie et de cœur.

Elle avait la force. Lui, la douceur. Mon père tint des deux.

Ses parents l'adoraient.

Mon grand-père Antoine était maréchal des logis, aux gendarmes.

Ma grand'mère Marie-Anne avait été sagefemme.

Auguste Margueritte naquit en terre lorraine restée française, dans la Meuse, à Manheulles, en 1823, le 15 janvier. Pays de Jeanne d'Arc, de François de Guise et de Cheverl.

Sa famille — des cultivateurs — était pauvre, car, bien que marié, Antoine s'engage comme soldat aux carabiniers (son fils avait six ans), puis passe aux gendarmes, en Algérie, (son fils avait huit ans). Issu de ces gens simples, de ces humbles, Auguste Margueritte, dans le cadre

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iMroil cl banal nù IVùl lail vivre sa naissaiirc, se \\)[ aj^Mlr et lui iiioil simple, ignoré, himildc comnio los aïeuls. Ce f::erni(' luiissanl d'iiilclliireiico el (le force, qui dcvail iiii jnur luùrlr cl c(l;ilcr, aurait pu, certes, connue un beau fruit, moisir dans le terre ;i terre d'une vie quelconque, mesquine et lermT^e.

Mais, par une cbance inouïe, ;\ r.l^e où le roman d'aventures, de guerres et d'alarmes fait palpiter le cœur et embrase l'imagination, Auguste Margueritte ikmi seulement lui, mais vécut ce roman. Ou'on juge de l'étonncment, des richesses d'impression, dtî l'intensité de surprises d'un enfant, transporté par delà la mer, en pays neuf, parmi les alertes, les coups de main, les coups de feu. Comme son cercle d'action subitement s'élargit. An lieu des nuages de France, un ciel d'un bleu pur, épais; au lieu des ciels hrouillés, un soleil, quelque chose d'étouffant à l'ombre et de torréfiant à la lumière, un soleil ruisselant, inouï, vivant. Et cette langue étrangère, âpre et gutturale, entrant chaque jour dans son cerveau avec des sonorités plus familières. Et les Arabes, race surprenante,»cauteleux et rampants au cours des paix inquiètes, rapides et féroces dans les razzias de guerre. Comme en cet étrange milieu.

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OÙ loiil élail h;\tir, pressé, les récoltes de la terre et les événementg de l'année, l'enfant dut se développer vite. Le voyez-vous, transporté au hasard de la fortune militaire, de poste en poste, à la Casbah, au Fondouk, à Kouba, ayant huit, neuf, dix ans : s'iiistruisant, Dieu sait comme! Une instruction de gendarme — un peu de français et de calcul — donnée à ses moments de repos par le grand-père Antoine, sur la table des rapports, dans son bureau de brigadier. Mais, an dehors, quelle initiation-' Se mêler, avec une curiosité d'enfant et un sérieux d'homme, aux choses et aux individus; rapidement, par l'usage journalier, apprendre l'arabe, pénétrer, grâce à cette connaissance, dans les tril)us et devenir un intermédiaire nécessaire : ah 1 la bonne et saine école de la vie, 011 l'enfant passa maître à l'heure oii les hommes de vingt ans rêvent baccalauréats et amours faciles.

A onze ans, il sert d'interprète et rend de nombreux services.

On le respecte déjà. Il est fort, courageux. Le jour, il accompagne les gendarmes, les aide dans leurs perquisitions et, avec un flair de lieutenant-criminel, souvent découvre les voleurs, assassins et forbans qui pullulent, La nuit, il

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chasse, v.i à r;ilVùl. N'csL-cc poiiil assez [Htiir que les Arabes coiiiinenceiit h le (Taindic cl pomlaiil ;\ l'aimer. ('.;ir, par sa bravoure, .^cs (lualilés physiques, il est des leurs cl IVi'ic de celle vnzQijid n'«i de respect et d'esl'une (jur nomla force pln/s'uiiie et Vhu'rrjie du caractère ({).

On envoya son pèie comme maréchal des logis à Oran. Augusle Marguerille, laa d'ôlre à la charge de ses parenls, s'engage. Soldai, il le lui, par lempéramenl, d'une façon ualurclle, mais ne l'eùt-il pas voulu, qu'il l'eùl 616 par force. N'est-ce pas chose curieuse, la latalilé se levant toujours au seuil du chemin des hommfs supérieurs, cl ceux-ci ne devenant tels que parce que le destin les forge sans trêve sur l'enclume de la nécessité ? Bizarrerie ! ils deviennent grands et forts, seuls, les pères qui n'ont pas eu, comme nous, les fils, la facilité d'opter entre plusieurs carrières.

Mais, être soldat, c'est l'obstacle. Marr/jteritte a quinze ans. Il ne peut entrer dans un corps de troupes régulières. D'Allonville commandait alors l'escadron des gendarmes maures, troupe d'élite, renommée pour sa solidité, ses services, ses engagements d'avant-postes. 11 connaissait

(1) Le Gt'»éiril Miiiijr'erilte, par le gciiéi-al Philclipi't.

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Margueritte et s'intéressait à lui. il l'engagea malgré sa jeunesse. Il fut gendarme-interprète. Utile, à quoi bon le dire? Margueritie commence à connaître la vraie guerre. A l'expédition des Portes-de-Fer, Abd-el-Kader répond par la guerre sainte et cette belle déclaration au gouverneur maréchal Vallée : « Tous les Arabes sont d'accord pour la guerre sainte. Tenez-vous prêt. Je choisis la guerre ainsi que tous les musulmans. Tenez-vous pour averti. Vous ne pourrez, quoi qu'il arrive, m'accuser de trahison. Mon cœur est pur et je ne, ferai rien de contraire à la justice (1). » Les hostilités commencent avec un caractère de violence inouïe. Combats de détail, Margueritte fait le coup de feu à l'engagement de Haouch-ben- Guerraou, h celui de Mered, est nommé brigadier à dii-sept ans, fait partie de l'expédition contre Cherchell, se bat au retour àEl-Affroun, y obtient sa première citation. En mai, il aide à forcer le Téniah de Mouzaïa, défendu par Abdel-Kader, entre à Milianah qu'on ravitaille et fortifie. Au retour, combat. Deuxième citation. Expéditions sans résultats. « L'armée possède en Algérie juste le terrain qu'elle couvre de ses

(1) Pélissier de Raynaud, An7iales algériennes .

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CHAIMTRK

MlLIANAll. — TENIET-r.L-llAl). — LAGIIOUAT

Les gendarmes maures n'étaient point nn corps régulier, on les licencia, en juin 1842. Les spahis furent créés. Les gendarmes entrèrent facilement dans les cadres du nouveau corps, mais les officiers ne purent y entrer qu'à titre indigène, subordonnés aux officiers français et limités'au grade de lieutenant. La plupart 5e résignèrent, mais Auguste Margueritte, haineux des situations fausses, prit le parti brave de se réengager soldat. Pourtant le commandant d'Allonville, homme excellent, était rentré en France attristé de l'injustice faite à ses

MILlANAll. — TEMET-EL-HAD. — LAGUOUAT 13

officiers, à Margueritle siirloui. Il lui écrivit paternellement, tendrement : « Venez à Paris, vous travaillerez pour Saint-Cyr, vous en sortirez officier, je subviendrai à tous vos besoins. » Mon père refusa, profondément ému, sans hésiter pourtant. Homme fait, mûri parla bataille, habitué à commander, à agir, il irait s'asseoir sur des bancs d'école, pâlir sur des livres ; mais avec ses états de service, ses vingt ans qui en valaient trente, ne serait-il pas bien dépaysé au milieu d'imberbes jouvenceaux, savants en théorie, ignorants de la pratique ? N'étouîTerait-il pas dans les murs d'un dortoir ou d'une étude, lui qui si souvent dormait à terre sous les étoiles ? Et le sous-lieutenant Margueritte redevint simple soldat au 4'' chasseurs d'Afrique, à Toulon.

Heureusement sa réputation était faite. Un mois après, il rentrait en Afrique brigadier aux spahis. Un mois aprèS;, il va maréchal des logis et chargé des affaires arabes h Milianah, dont le lieutenant-colonel Saint-Arnaud a le commandement. Les expéditions se succèdent. Margueritte fait une incursion en Kabylie, la cavalerie gravit les montagnes. Combat du Nahr ou Assel. Combat au^retour. II organise les convois d'une grande expédition contre l'Ouarsenis.

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