SCÈNE IX
M. DE MARCHENNES, Mme DE MARCHENNES ; MERCEDES, après avoir serré la main des invités, revient vers Mnie de Marchennes.
MADAME DE MARCHENNES
Entendre le Père Anselme, et donner à dîner
à Jacques Dessard le môme soir, voilà un régal de choix. Il semble, n'est-ce pas, qu'on doive en éprouver des impressions opposées ? Eh bien, pas du tout. Les contradictions deviennent des similitudes.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Comment avez -vous entendu Dessard et le Père Anselme dans la même soirée, ma chère Hélène?
M ADAME DE MARCHENNES
Parce que j'ai eu le temps d'aller à Saint- Roch tandis que vous fumiez galamment et parlementai rement.
MONSIEUR DE MARCHENNES
L'idée est originale. Et vous avez laissés seuls Lucien et Mercedes ? Quelle imprudence, s'ils s'étaient par hasard querellés ?
MADAME DE MARCHENNES
Ils ne savent fliire que cela dès qu'ils sont en tête à tête ; mais fiancés qui se disputent, époux qui s'entendent; d'ailleurs qu'importe! Ce qui est autrement intéressant, ce qui est un signe
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du temps nouveau c'est un prédicateur à Saint- Roch adjurant les classes dirigeantes de se mettre à la tcte du mouvement socialiste, de faire des sacrifices volontaires, de bonne grâce, avant qu'on ne. les leur impose ou ne les leur arrache. Croiriez-vous que le Père Anselme assimile les privilèges de la richesse à ceux de la noblesse sacrifiés par elle à la Révolution ?
MERCEDES
Cela a déjà été dit et écrit cent fois.
MADAME DE MARCHENNES
Oh ! je sais que rien ne t'étonne et que tu as le parti pris de ne te laisser jamais surprendre. Pourtant, ce que je vais te dire te paraîtra imprévu. Je vais le bien mal répéter, et cependant je voudrais vous voir aussi impressionnés que je l'ai été. Aucun de vos députés, ou socialistes chrétiens ou radicaux socialistes n'aurait trouvé cela qui est admirable.
MONSIEUR DE MARCHENNES et MERCEDES,
ensemble.
Quoi donc ? quoi donc ?
MADAME DE MARCHENNES, prenant un fauteuil, se plaçant derrière et prêchant.
Mes frères : L'utilitarisme, le culte de l'intérêt individuel, l'exploitation du travail et des faiblesses d'autrui, voilà ce qui mène les sociétés à leur perte. Le Christ, en disant : « Aimez-vous les uns les autres », formulait non seulement une vérité et une loi morale, mais une loi économique. Plus les hommes s'aiment et se rapprochent entre eux de plus près, plus ils facilitent leurs échanges, moins ils mettent d'apreté dans leurs rapports économiques ; ces rapports, lorsqu'ils n'ont pas pour base l'amour du prochain ou tout au moins le respect, n'ont pour résultats que de vendre très cher, d'acheter à très bon marché, c'est-à-dire de pressurer le travail de l'ouvrier, de lui fliire rendre sa plus grosse somme de bénéfice possible pour le patron et pour l'intermédiaire. Plus les rapports entre vendeurs et consommateurs sont indirects, plus les sympathies s'éloignent, plus l'état moral et intellectuel des sociétés s'abaisse pour faire place à l'exploitation pure.
Ma chère maman, votre Père Anselme vous a
débité du méli-mélo néo- chrétien et de la doctrine de Karl Max, le tout ensemble.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Très curieux, Hélène, très curieux; continuez.
MADAME DE MARCHENNES, à son mari.
Ceci est spécialement pour vous, mon ami. Le Père Anselme dit que protéger les campagnes et l'agriculture exagérément comme on le fait, à cette heure, que fermer les frontières, c'est exploiter les villes et annihiler l'industrie. Qu'alors les villes et l'industrie trouveront le moyen de se venger^ par la recherche d'avantages cherchés au loin chez les peuples pauvres, qui pourront donner quand même à meilleur marché que la France les objets de même nécessité. Le Père Anselme ajoute que vous, les protectionnistes, vous n'êtes pas chrétiens. Vous irritez les hommes les uns contre les autres. Au lieu de travailler au règne de l'amour social, vous travaillez au règne des haines, vous serez cause de la poursuite à outrance de l'augmentation des salaires, par la poursuite à outrance des bénéfices
sur le snng et sur la chair du Christ, sur le pain et sur le vin. Vous sacrifiez le peuple des villes au peuple des campagnes ; or, le premier souffre plus, il est plus irritable et plus dangereux.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Votre père Anselme ne voit que l'ouvrier, c'est un anarchiste !
M'"" de Marchennes fait les signes d'une personne scandalisée et quitte sa chaire.
MERCEDES
Ce qui m'intrigue à présent, c'est la ressemblance à établir entre le Père Anselme et Jacques Dessard, dont vous nous avez parlé au début de votre prédication, ma chère maman.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Oui, il y a entre ces deux hommes des similitudes dans la contradiction : l'un est un fraternel, l'autre un personnel, mais leur éloquence est dominatrice à tous les deux.
MERCEDES, avec animation.
Moi, ce qui me frappe dans Jacques Dessard, ce n'est pas son éloquence, c'est le vrai brutal
mais lumineux de sa doctrine. Il nous prouve qu'il n'est nul besoin d'aller au peuple puisque le peuple vient à nous. Pourquoi s'abaisser, si ce qui est en bas peut monter ? Livrons une part de nos privilèges et de nos richesses à ceux qui s'élèvent, je le veux bien, chrétiennement, mais gardons-nous de jeter dans le gouffre de Li masse ce qui s'y engloutirait sans profit ni pour elle ni pour nous.
MONSIEUR DE MARCHENNES, enthousiaste
Mercedes est superbe et elle domine de cent coudées votre Père Anselme.
MADAME DE MARCHENNES, même ton
Ce qui me ravit par-dessus tout, c'est d'admirer ma fille, et je lui sacrifierai qui on voudra.
MERCEDES
J'ai des parents exquis, uniques, ce qui ne les empêche pas de m'imposer un mariage banal, le plus inférieur qui soit au monde.
MADAME DE MARCHENNES, vivement
Mais Lucien n'est ni un sot, ni un homme
en rien vulgaire, pas plus que ne l'était mon pauvre frère mort en héros pendant le Siège.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Ma chère amie, écoutons Mercedes ; après tout, c'est elle qui est en cause. Lucien n'a aucun de ses goûts. Il dédaigne pour ne pas dire plus, les milieux qui nous attirent ; il bâille à ce qui nous passionne tous trois. Ah ! il n'est pas comme nous du temps nouveau. Mercedes et lui n'ont ni une ambition commune, ni une habitude d'esprit semblable. Votre neveu, Hélène, est un ignorant. Mercedes et lui n'ont l'un pour l'autre que des sentiments de camaraderie et de parenté, que de l'amitié. Tout cela peut n'être pas brisé par une rupture de fiançailles, mais serait insuffisant peut-être pour donner le demibonheur nécessaire au mariage.
MERCEDES
Combien je vous sais gré, mon père, de ce que vous venez de dire ; vous ne pouviez traduire plus exactement ce que j'éprouve. C'est l'intérêt de ma vie que vous défendez. Je veux être quelqu'un. La femme de Lucien ne sera
jamais que M""^ de Thorny. Ma mère chérie, vous ne voudriez pas faire de votre fille tout d'abord une incomprise, puis une malheureuse, n'est-ce pas ?
MADAME DE MARCHENNES
Mais sans doute, sans doute. D'ailleurs , tu commandes à ta mère. Si Lucien ne t'agrée pas, dis-le-lui. Pas de brouilles seulement, car j'en aurais trop de chagrin. Je le chéris comme le fils d'un frère aîné dont les qualités et les défauts étaient semblables aux miens. Ce que je trouvais de parfait dans ce mariage c'est que nul n'avait à le discuter ni à en ergoter, mais je confesse que Lucien s'éloigne de plus en plus de nos idées à mesure que nous aussi nous avançons. L'écart s'accentue au point de prendre des façons d'abîme.
MERCEDES
Que voulons-nous tous trois ? Aller au delà de la situation que nous assure notre nom et notre fortune. Nous voulons exercer une influence sur notre temps, lutter contre ses bourrasques, grouper autour de nous des forces. Ainsi le
dîner d'aujourd'hui me semble un heureux début, due dans notre maison tous puissent se rencontrer, qu'on y échange des opinions contradictoires avec le ton que nous saurons imposer. Créer des activités de pensées, exciter les luttes d'idées, aider aux chocs lumineux des esprits voilà qui nous amuse, nous, autrement
que des potins et des cirques. (M'"= de Marchenues approuve.)
MONSIEUR DE MARCHENNES
Pour ce que tu dis, il nous faudrait attirer souvent à la fois, ensemble, des hommes comme Brette, ce qui est facile, mais comme Dessard, ce qui l'est moins. Brette et Dessard dans le même salon, fréquemment, tous pourraient y paraître et y être retenus.
MERCEDES
Jacques Dessard viendra autant de fois que vous l'inviterez, mon père, j'en suis certaine.
MADAME DE MARCHENNES
Il ne va nulle part assidûment, c'est chez lui un principe, et il a raison. Les couloirs de la
Chambre suffisent amplement à épuiser l'influence et la domination des idées.
MERCEDES
J'ai causé seule avec M. Dessard et il a à peu près sollicité une seconde invitation. Cette fois, nous saurons en profiter pour élargir le cercle.
MONSIEUR DE MARCHENNES, ravi.
Si Dessard est chez nous, en confiance, mais alors nous le tenons !