SCÈNE PREMIÈRE
LUCIEN ET MERCEDES entrent à droite en habit de cheval, animés par la promenade, ils causent vivement.
LUCIEN
Hé bien, le sort en est jeté, capricieuse cousine, vous vous mariez demain ! Vous allez être, vous, Mercedes de Marchennes, la compagne d'un fils de ses œuvres, comme on dit aujourd'hui, et bien plus, pour accentuer votre choix, la femme d'un député radical. C'est là ce que mon oncle, votre père, décore du nom pompeux
de politique du paratonnerre et que votre mère, qui ne sait faire autre chose que d'admirer tous vos actes, appelle la grande idée de la famille ! On peut tout vous dire, Mercedes, à vous dont la passion dominante est le nouveau, le jamais entendu. Sachez donc que j'ai pris mon parti de votre mariage avec M. Dessard, pour une première raison majeure, c'est que je ne puis l'empêcher, et puis parce que vous avez besoin de jeter cette gourme. Mais si vous avez refusé ma main, il me restera dans l'avenir Tespoir de conquérir votre cœur.
MERCEDES proteste par un geste, puis sourit.
Si j'ai refusé votre main, c'est que vous n'avez pas eu le courage de vous soumettre à une sérieuse épreuve pour la conquérir.
LUCIEN
Comment ! Je me suis fait nommer député. J'ai siégé dix insupportables mois au miHeu de gens qui ne vivent, marchent, voyagent, écrivent, pensent, que pour plaire aux plus tarés, aux plus braillards parmi leurs électeurs. Je me serais à tout jamais déshonoré si un Thorny était
déshonorable, en votant les projets socialistes des meneurs de l'extrême gauche, et vous trouvez que je n'ai pas fait là un acte d'héroïsme, digne de mériter la suprême récompense ? J'ai joué en conscience, pendant près de deux cents jours, les Randolph Churchill, et je vous assure que le nom donné au rôle est insuffisant pour le faire accepter longtemps à un galant homme. Entre de Vincent, l'apôtre des missions ouvrières catholiques, vous et « mon parti », j'ai cru plus d'une fois perdre la tcte. Aussi est-ce avec bonheur que je reviens à mes chasses et surtout h mes chevaux.
MERCEDES
Les chevaux, à quoi cela sert-il, en dehors du plaisir de les conduire une heure dans l'aprèsmidi ou de les monter le matin ?
LUCIEN
A quoi cela sert? à vous mener quelque part, et à vous ramener, ce que ne fait pas la politique !... D'ailleurs jouer les lady Randolph Churchill, ne vous amusera pas longtemps, vous êtes trop flmtaisiste, cousine. Les chevaux dont
il VOUS plaît de médire à cette heure, vous les avez aimés follement. La politique est un sport nouveau pour vous, mais vous en aurez pardessus les oreilles avant la fin de votre lune de miel.
Oui, la politique est un sport, où l'on conduit des hommes toujours en révolte, qui se cabrent, qui se haïssent, voilà qui est plus passionnant que de conduire un mail-coach, ou de tenir en bride une douzaine d'adorateurs.
LUCIEN
Je ne vois guère la différence : les hommes sont les hommes, partout les mêmes. Ils se haïssent aussi bien pour une femme que pour un parti, et je préfère quatre chevaux à...
MERCEDES, avec enthousiasme
Quatre chevaux ! la belle affaire. On peut atteler à dix, à cent en politique !
LUCIEN
Joli mot, atteler un groupe ! On disait déjà... emballer une minorité. Je connais, moi, ces
tristes plaisirs, les ayant pris ou vu prendre ; ils suent l'ennui ! Bref ! ma belle cousine, je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que mon amour pour vous est prêt à tous les sacrifices. Il est vrai que je suis paré à l'avance, grâce à mes petites combinaisons. Q.uand vous aurez divorcé avec M. Jacques Dessard, je pourrai vous épouser, même à l'église ! oui à l'église. J'ai mon secret ?
MERCIÎDL-S
Vous êtes l'insolence faite démon.
LUCIEN, lui bais.mt la main
J'ai été à si bonne école, mais je veux toutes les cordes à mon arc, et j'entends que vous confessiez que je suis exquis.
A propos de quoi ?
LUCIEN
Oh ! c'est fort simple. Après tout, je suis de la famille et je dois désirer que mon futur cousin ait bonne façon : savez-vous ce que j'ai fait ? j'ai obtenu de Robertson qu'il accepte votre mari
comme élève. Il faut que Dessard sache se tenir à cheval ; plus tard, après Robertson, si vous le permettez, en quelques leçons je l'achèverai.
MERCEDES, nerveuse.
Vous l'achèverez, le mot est Régence.
LUCIEN
Voybns, cousine, soyez gracieuse et sachezmoi gré de ma démarche. Vous connaissez les partis pris de Roberston. Vous lui auriez demandé des leçons pour Dessard qu'il vous les eût refusées, vous le savez bien, sous prétexte que vous vous êtes mésalliée ; moi, j'ai pu lui expliquer, et il m'a cru, qu'en épousant Dessard vous faisiez une chose utile à notre caste et qu'au lieu de tourner autour du quatrième État, comme nous autres gentilshommes démocrates, vous l'abordiez de front. J'ai dit que vous épousiez un homme demxi-peuple et demi-bourgeois ayant une influence réelle sur la masse, qu'enfin vous faites plus et mieux que lady Churchill, pour laquelle Robertson professe une admiration sans bornes.
MERCEDES, embarrassée.
Merci, Lucien ; oui, vous m'avez rendu un service, mais avec des fiiçons impertinentes que je ne puis subir, quoique j'en convienne, la situation s'y prête. Si Jacques a une éducation à faire pour venir à moi, j'ai aussi la mienne à faire pour aller à lui.
LUCIEN
Je voudrais bien, cousine, vous voir un peu vous mal tenir en selle par amour du radicalisme.
MERCEDES
Mon très cher cousin, cette conversation m'impatiente, terminons-la, je vous prie. Vous savez que nous attendons mon futur beau-frère, et que Jacques est allé au-devant de lui. Ledit frère est est tout ce qu'on nous présente, pour tout potage, comme famille.
LUCIEN
Potage maigre!... Je le connais, ce frère de votre futur époux et, de par ses principes, M. Dessard aîné traiterait mieux un nègre. Ce qu'il malmène le pauvre cadet ! c'est invrai-
semblable ! Mais la mère, il y a bien une mère ?
MERCEDES
Elle est... malade. D'ailleurs, elle doit Tctre. Il faut bien que la démocratie ait ses avantages et qu'on ne soit pas forcé de tenir compte des ancêtres. Les hommes, on les accepte quels qu'ils soient, surtout depuis que chez nous quelquesuns ont pris de si vulgaires façons ; un homme est noir, il passe dans le tas ; mais les femmes ! Ah ! non, ma belle-mère en robe gris perle avec un chapeau bouton d'or, jamais !
(Lucien rit et sort avec Mercedes.)