SCÈNE III
Les Mêmes, sauf le domestique. JACQUES et MAURICE s'assoient sur le devant de la scène.
JACQ.UES, roule une cigarette d'une façon nerveuse et l'allume; prenant un ton brutal.
Ah ! çà, tu ne vas pas garder cet air malheureux de chien battu, j'imagine. Je suis au comble de mes vœux, tu dois être gai.
MAURICE
Malgré ta tyrannie, ton égoïsme féroce, je me réjouirais si je croyais à ton bonheur, mais...
JACQ.UES, du même ton.
Le bonheur ! mot creux bon pour le piètre appétit de sentimentaux comme ma mère, Judith et toi ; mot de convention fait de sensiblerie, de foi inconsciente, d'aveuglement, de sacrifice, oui, de sacrifice! D'ordinaire le bonheur dans l'amitié, dans la parenté ou dans l'amour se jauge à l'hypocrisie et au mensonge des uns, à l'oubli du moi des autres. D'ailleurs, qui le saisit, le
bonheur ? C'est la mousse du Champagne qu'on ne happe jamais parce qu'elle se jette elle-même hors du verre ! Je me moque du bonheur comme d'un bouchon et de ce qui saute avec lui. J'ai plus que le bonheur, j\ai la veine, entends-tu ?
MAURICE, tristement.
La veine qui a pour terme complémentaire la
déveine. (Un silence.)
JACaUES, t,elcve.
Combien de temps as-tu mis pour venir avec ton fiacre ?
MAURICE, se lève à son tour.
Un fiacre eût été trop cher. J'ai pris le chemin de fer jusqu'au Murret, et une voiture seulement du Murret ici. En tout quatre heures et cinq francs.
JACQ.UES, examine son frère et le fait tourner.
L'habit est de la Belle-Jardinière, cela se voit ! pourtant, c'est encore moins mal que chez ton tailleur. Avec ta figure de malade et tes façons négligées, il y a en toi un mélange d'aristocrate
et d'ouvrier qui m'agace... Prends de la rondeur, que diable ! respire l'air du temps, poitrine ouverte, au lieu de te recroqueviller sans cesse. La vie est vivante, comme dit Mercedes, jamais plus qu'à notre époque elle n'a sollicité les activités, ne les a entraînées; elle a des gymnastiques brutales, mais saines; 1830 et ses gastrites; 1848 et son brouet noir sont passés de mode. Le désolantisme, le pessimisme, l'humanitarisme sont déjà vieux jeu. La démocratie en chair et en os, avec ses luttes de classes et d'intérêts, a remplacé les utopies rêvasseuses. Consciente de sa force, de sa puissance, de sa poigne qu'elle délègue à ses favoris, la masse a balayé les incompris et les philantropes.
MAURICE
Ces inquiets, ces maladifs qui te font pitié, ont cherché et cherchent encore quelque chose d'autre que la brutalité de ce qui est. Aucune poursuite du mieux, si naïve qu'elle soit, n'est inutile, puisqu'elle soulève toujours un peu de poussière d'idéal. Les vieilles barbes, les libéraux ont essayé de faire quelque chose pour les masses, et ils ne leur demandaient rien en échange, eux,
tandis qu'aujourd'hui les hommes comme toi marchent sur les masses qui les élèvent comme sur de vulgaires alluvions : principes, doctrines, idées, sont, pour ces forts, des détritus qu'on solidifie en piétinant dessus. Ce qu'il leur faut, c'est tout simplement un terrain !
JACQUES
Poseurs, hâbleurs ou naïfs, tels-furent ceux qui nous ont précédés, tels sont la plupart de ceux qui m'entourent. Moi, je suis dans toute l'acception du mot un homme d'action qui affronte les choses ; ces choses je les regarde en face, les dégage des sophismes accumulés, et, au besoin, fonce dessus lorsqu'elles me résistent. Les lamentations, les pleurnicheries, les ménagements, n'ont jamais fait avancer un homme dans une foule. La lutte pour l'existence et pour la marche en avant a pour formule : se faire faire place ! D'ailleurs, comment suis-je arrivé ?
MAURICE, tristement.
Si j'essa3\iis de te le dire, tu me ferais taire.
JACQ.UES, violemment.
Tu crois que je vous dois tout, n'est-ce pas ? à ma mère qui, veuve, a travaillé de ses mains pour nous nourrir ; mais, plus énergique, elle eût pu trouver des besognes moins humbles, et ne pas nous faire rentrer dans le milieu ouvrier dont mon père nous avait fait sortir. Par sa soumission à l'infortune, elle m'a forcé à prendre, à subir, mes premiers amis politiques dans le parti radical que je hais parce qu'il est utopiste, réformateur, humanitaire, soi-disant vertueux. J'ai dû être ultra, pour paraître fier au besoin de ce qui m'abaissait et me liait au peuple. Tu crois que je dois à Judith ma célébrité, à elle dont la passion menaçait à chaque instant de me compromettre, dont le talent dans le journalisme avancé a pu m'être utile un moment, au début de ma carrière, mais qu'elle a su me rendre odieux par ses scrupules politiques en faisant de sa plume l'épée flamboyante toujours suspendue sur ma tête. Je te dois peut-être un peu plus à toi, et encore parce que tu t'es fait mon second, que tu m'as dégrossi mes discours, mes brochures, mes articles, mes livres.
MAURICE, sourdement.
Je te les ai faits !
JACQUES, liaussc les épaules.
Est-ce que je ne t'inspirais pas, est-ce que, par un mot, par une formule je ne fécondais pas ton esprit féminin, moi, le mâle ? J'ai donné vingt fois ce que j'ai reçu. QLi'étiez-vous sans moi, ma mère et toi ? Qui donc t'a instruit, qui a passé des nuits froides prenant sur son sommeil nécessaire pour t'éduquer, frérot? Q.ui plus tard a travaillé pour te nourrir, te vêtir ? J'ai servi à ma mère, y ajoutant sitôt que j'ai pu, et au prix de quelle gcne, de quels sacrifices, une rente modeste, il est vrai, mais qui l'a toujours mise à l'abri du besoin, et qui, pour elle, aujourd'hui, est l'aisance. Ma liaison avec Judith, d'abord flatteuse pour moi, l'a été depuis tout autant pour elle. Toi, tu as la notoriété, tu es le frère de Jacques Dessard. Je suis quitte à cette heure avec votre triumvirat hostile, jaloux et haineux, entends-tu ?
MAURICE, très ému.
Jacques ! Jacques !
JACQ.UES, rondement.
Mais quelle mouche me pique, je crois que je m'emporte. Voyons, as-tu fait ce que je t'ai laissé à faire ? Trois articles pour le Combattant.
MAURICE
Oui !
JACaUES
Ma préface au livre de Karjac.
MAURICE, fait un signe d'assentiment.
JACdUES
Tu as soigné les entrefilets annonçant mon mariage dans les feuilles de ma circonscription ? C'était délicat, difficile même. Tu es habile quand il te plaît, et il ne te plaît guère, mon mariage. Tu m'as apporté ces journaux ?
MAURICE
Oui.
JACQUES
Tu as bien fait ressortir que c'est un droitier qui est venu à moi, et non moi qui suis allé à
lui, et cela de façon à ne pas blesser M. de Marchennes ?
MAURICE, ironiquement.
N'ai-je pas l'habitude de me mettre à ta place ?
JACaUES
Tu n'as rien négligé dans les ministères, tu as vu tout le monde pour les cinq démarches dont je t'avais laissé la liste, tu as obtenu des promesses écrites pour les cinq protégés de mon comité électoral ! Tu as écrit toutes mes lettres en retard ?
MAURICE, avec lassitude.
Oui, mon frère, j'ai dû passer les trois dernières nuits, maintenant que Judith ne m'aide plus.
jAcauES
Ne m'appelle donc pas « mon frère )>, c'est mauvais genre, cela suffirait pour te flûre prendre en grippe par Mercedes. (Avec hésitation.) Je te préviens, Maurice, qu'il faut avoir de l'aplomb avec ta future belle -sœur. Ne te laisse pas estourbir par elle, sinon elle te mépriserait sur l'heure.
MAURICE, avec impatience.
Si tu daignes ne pas m'imposer silence à tout moment, selon ta chère habitude, je ne me laisserai pas... estourbir.
JACQUES
A la bonne heure, voilà le ton que tu dois prendre. Tu as vu Judith ce matin, comme je t'en avais prié, tu lai as rappelé qu'elle avait accepté loyalement notre rupture ; et que, par conséquent, j'étais libre de me marier?
MAURICE, avec une pointe de méchanceté.
Oui. Mais je n'ai rien obtenu d'elle; elle dit que tu l'as trompée, que tu n'as rompu avec elle qu'engagé avec M^'*" de Marchennes. Sa colère contre toi va croissant. Je crains qu'elle ne se venge, qu'elle vienne ici.
JACQ.UES, avec éclat.
Comment, qu'elle vienne 1 Tu n'as donc pas, comme je te l'avais ordonné au cas où elle menacerait de quelque scandale, porté ma lettre au préfet de police ?
MAURICE, froidement.
Malgré ma répulsion, j'ai remis ta lettre au préfet; il l'a gardée, bien entendu. Après avoir longuement réfléchi : « C'est impossible, m'at-il dit; il y aurait de ma part abus de pouvoir vis-à-vis d'une personne en vue, populaire, qui, après son arrestation, sa mise en liberté, créerait un mouvement d'opinion, non seulement contre moi, ce dont je pourrais courir le risque, mais contre mon ministre », et il a ajouté que ton dévouement audit ministre étant des plus minces, il n'avait nulle envie de le compromettre pour toi. Comme j'insistais, il m'a promis d'en référer en haut lieu.
JACQUES
Et puis ?
MAURICE
Je suis retourné trois fois à la Préfecture, sans pouvoir mettre la main sur le préfet. Entin, à onze heures et demie, hier soir, je l'ai attendu à la sortie des Français et finalement je n'ai pu obtenir qu'un refus des plus secs.
JACaUES
Alors, je suis, moi, livré à Judith ?
MAURICE, riant.
N'est pas qui veut Holopherne.
JACQ.UES, brutal.
Tais-toi.
MAURICE, avec ironie.
Toi, un homme d'action, crois-moi, tu as trop l'habitude de te servir des autres ; tu aurais dû régler cette affaire avant ton départ. Tu as manqué de courage envers Judith. Pourquoi, puisque vous aviez rompu, ne pas lui annoncer toi-même ton mariage ? Tu sais prendre les choses de si haut; moi, je te le confesse, je m'attendris.
JACQUES
Oui, sur ceux qui me barrent le chemin, pas sur moi ; j'aurais dû prévoir ta traîtrise.
MAURICE, froidement
Voici la vérité. Judith est ici dans le village ;
je l'ai rencontrée sur la route en voiture, elle m'a dépassé, et je sais qu'elle est descendue à l'auberge, car son fiacre était arrêté quand j'ai traversé la grande rue. Je suis même surpris qu'en venant m'attendre au carrefour du bois, tu ne l'aies pas croisée. Il a dû s'en falloir d'une minute.
JACQ.UES, rudement.
Avoue que tu n'as rien fait pour la convaincre, au contraire. Tu es mon ennemi. Tu es jaloux de mes succès, de la situation que je vais prendre; tu me hais, mais par des motifs plus bas que Judith, qui, elle, m'a aimé. Prends garde ! je marcherai sur toi, comme...
MAURICE, douloureusement.
Comme sur tes électeurs ; moi aussi je suis de ces alluvions qui solidifient un terrain.
JACQ.UES
Pouvez-vous être autre chose, vous les faibles, vous l'élément de la poussière sociale ? La domination est pour les forts et je vous domine de toute la puissance de ma vitalité et de mes réso-
lutions. Au fait, à cette heure, tous trois unis, ma mère, Judith et toi, vous pourriez peut-être entraver certains de mes actes. Je préfère donc un arrangement !... Que veut ma mère ?
MAURICE
Assister à ton mariage.
JACQUES
Et Judith ?
MAURICE
Ses lettres.
JACaUES
Et toi ?
MAURICE
Rien qu'échapper à ton absorption; mais. Dieu merci, j'ai 21 ans... dans trois jours.
JACQ.UES
Alors c'est la lutte à outrance, car ma mère n'assistera pas à mon mariage. Je ne rendrai pas à Judith ses lettres , seule garantie que je possède contre elle vis-à-vis de notre parti... Ah 1 elle assaisonne l'extrême gauche de la belle
façon dans sa correspondance, et si je livre quelques-uns de ses billets doux...
MAURICE
Judith t'a cru, en effet, capable de communiquer ses lettres ; aussi, dès hier, s'est-elle garée et a-t-elle quitté la rédaction de la Revendication pour entrer dans celle du Français de France.
JACQ.UES, furieux.
Ah ! c'est trop fort.
MAURICE
J'ai lu ce matin son article que déjà on s'arrachait aux kiosques du boulevard. Elle prend avant toi et avant ta future femme la situation que vous vouliez prendre, celle d'intermédiaire entre le socialisme chrétien et la démocratie. Elle exécute tous ceux qu'elle a malmenés dans ses lettres à toi, et elle fliit par là le bonheur secret de nos vrais amis qu'elle ne perdra pas.
JACQUES, avec sang-froid.
C'est bien. J'ai à me garer de vos machina-
tions, à moi de le faire. Daigneras-tu me dire quel est le projet de Judith en venant ici ?
MAURICE
Elle assistera demain à ton mariage au bras du prince de Brette, qu'elle a si hautement loué pour sa charité, tu te le rappelles, dans l'un de ses articles de la Revendication et avec lequel elle est au mieux. C'est lui qui l'a introduite au Français deFrance, M. de Marchennes, quoique maire, n'osera faire expulser de l'église une femme accompagnée par le prince et surtout une journaliste, lui qui en a tant peur, dit-on !
JACQUES
Et quand elle sera dans l'église ?
MAURICE
Je ne sais rien de plus !
JACQUES
Tu mens ?...
(Il bondit sur son frère et le menace.) MAURICE, se redressant.
Veux-tu faire revivre Etéocle et Polynice.
JACQUES
Je suis Étéocle ! rappelle-toi ses paroles : « L'injustice devient grande, lorsque le pouvoir en est le prix. » Encore une fois, veux-tu la paix ? Si c'est la guerre, va rejoindre Judith à son auberge, je saurai bien vous y faire escorter par le soupçon.
MAURICE, lasse.
Je ne veux ni la guerre ni la paix. Je suis exténué. Laisse-moi partir. J'empêcherai ma mère de venir demain à ton mariage. Tu n'auras plus en face de toi que Judith.
JACQ.UES, avec calme
J'ai eu tort de te faire venir, mais maintenant il faut que tu restes à déjeuner. Cet après-midi, j'enverrai une lettre au docteur Carré, qui te rappellera auprès de ma mère par une dépêche pressante. Ce ne sera donc ni la guerre ni la paix, ainsi que tu le désires, c'est un armistice. Je sais quelle valeur a ta parole, car il y a une exigence que nous avons tous deux au même degré, celle de l'honneur. Est-ce entendu ? •
MAURICE
Entendu ?
JACQUES
On déjeune à midi. Tu as deux heures pour te reposer, je te ferai réveiller à temps pour que tu puisse t'habiller. Ta chambre est là...
(Il le reconduit jusqu'à la porte du pavillon.)