SCÈNE IV
JACQ.UES, puis M. DE xMARCHENNES JACQ.UES, avec haine.
Je croyais les avoir matés. Voyons, pas de discours. Il s'agit de vaincre dans le dernier combat. Résumons les choses. A déjeuner je parle à Maurice de mes inquiétudes sur l'état de santé de ma mère. Après déjeuner, M. de Marchennes me donne Tun de ses gens, qui porte à cheval, en deux heures, une lettre au docteur Carré. Celui-ci feint de me rassurer par sa réponse, mais il écrit à Maurice une lettre qui le rappelle en hâte... Maurice montre sa lettre à M. de
Marchennes, part, retient ma mère à Paris. Il est vrai que nous restons brouillés. Tout est profit, et de deux !... Reste Judith. Qiie faire contre son audace, ses ressources d'esprit, la passion qu'elle met dans ce qu'elle croît être un acte de justice... Tout me la fait craindre.
MONSIEUR DE MARCHENNES, entrant à gauche sur le devant de la scène, un journal à la main.
Mon cher enfant, vous me voyez dans la béatitude. Être dans le vrai, en avoir la preuve quand tout essayait de vous prouver que vous étiez dans le faux, c'est admirable. Si quelque chose peut ressembler à mon éclectisme en vous donnant ma fille, c'est l'entrée de Judith dans le Français de France. Elle vient à nous comme vous-même êtes venu. Voilà donc enfin le pont jeté entre la démocratie sincère et la noblesse. La veille de votre mariage, la conversion de Judith, voilà un signe qui ne peut tromper et j'y vois la preuve de votre influence. Bravo!... le coup est d'un maître. Vous auriez dû inviter Judith à votre mariage, Brette lui aurait donné le bras; ils sont au mieux. Quel succès dans le village, le blanc et le rouge ensemble fraterni-
6o, MON PETIT THÉÂTRE
sant. C'eût été deux cents voix de plus à ma prochaine élection.
JACQ.UES, d'un ton saccadé.
Cher monsieur, le programme est rempli.
Judith est ici à Tauberge, elle viendra demain à l'église au bras du prince de Brette. Voulezvous savoir pourquoi ?
MONSIEUR DE MARCHENNES
Il m'importe peu. Qu'elle soit la bienvenue. Brette agit en ami. Judith est aujourd'hui la dernière invention de la poUtique du paratonnerre.
JACaUES
Belle politique, Monsieur, mais ayant des inconvénients, carie paratonnerre attire l'orage.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Non, il le dirige et l'enterre.
JACaUES
Ici, ce n'est pas le cas, il l'attire seulement.
LE TEMPS NOUVEAU 6l
MONSIEUR DE MARCHENNES, s'asseyar.t près d'une table où il dépose son journal.
Je ne comprends pas I
JACQ.UES, s'asscyant de l'autre côté de la table.
Judith est venue pour faire du scandale à l'église.
MONSIEUR DE MARCHENNES, souriant.
Vous vous trompez, mon cher enfant, lisez son article. J'avais peur d'elle en effet, et je craignais que votre mariage à l'église vous attirât de sa part quelque dure semonce dans la Revendication. Ce mariage a tout Tair de vous faire passer à l'ennemi. Votre situation dans votre parti eût pu souff"rir d'un blâme violent de Judith ; or, cette situation, il faut à tout prix que vous la conserviez, sinon...
JACQUES
Sinon ?
MONSIEUR DE MARCHENNES, avec désinvolture.
Oh ! mon Dieu, tout simplement parce qu'alors vous ne rempliriez plus les conditions du paratonnerre que vous apportez en dot.
JACQ.UES, résolument.
Vous mettez ma bonne foi en demeure de vous faire une confidence brutale, Monsieur. Judith est un danger, — parce qu'elle a été ma maitresse.
MONSIEUR DE MARCHENNES, avec hauteur.
Eh ! Monsieur, qu'ai-je à faire d'une telle confidence ? L^intimité de cette personne avec votre mère, avec votre frère, permettait de nier la forme de son intimité avec vous. Pourquoi m'obliger à la connaître ? en quoi cela peut-il vous servir ? car enfin j'imagine que vous avez rompu avec M^^^ Judith avant de me demander ma fille ?
JACaUES
J'avais rompu.
MONSIEUR DE MARCHENNES, dédaigneusement.
Eh bien ! alors, je ne suppose pas que, dans le monde de la libre pensée, quelque lien idéal subsiste après une rupture !
JACQ.UES
Judith acceptant notre rupture n'a point.
LE TEMPS NOUVEAU 6j
paraît-il, accepté mon mariage et menace d'un scandale.
MONSIEUR DE MARCHENNES
Ma fille serait-elle menacée du vitriol?
JACQ.UES
Il faut, Monsieur, que vous obteniez du prince de Brette, pour garer sa filleule, qu'il fasse partir Judith ce soir môme.
MONSIEUR DE MARCHENNES
En vérité. Monsieur, ni moi ni Brette nous ne sommes préparés à de telles besognes. Nous y serions empruntés. Veuillez prendre la peine de procéder à cette exécution vous-même.
(Il sort.)