‹ Mon petit théâtreChapitre 22 sur 67 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MERCEDES, JACQ.UES, puis UN DOMESTIQUE

MERCEDES

La conversation sera-t-elle longue ?... Voulezvous que nous nous promenions sur la terrasse ou préférez-vous me parler ici ?

JACQ.UES

Ici!

(Tous deux s'assoient l'un près de l'autre.) JACaUES, très ému.

Dans un quart d'heure, Mercedes, Judith viendra, vous l'aurez voulu!... D'ailleurs, cette

femme nous avait tous acculés à cette issue, car elle allait vous écrire et demander à vous voir après le scandale qu'elle comptait provoquer ce soir, à mon entrée au confessionnal, et que dans sa haine aveugle elle avait dénoncé à...

MERCEDES, froidement.

Vous voulez parler, je suppose, des dépêches au Français de France^ au Diogêne, au président de votre groupe. Ces dépêches ne sont pas parties et ne partiront pas. Votre... amie n'aura point à s'en plaindre, j'imagine, puisque la représentation est, à cette heure, contremandée dans tous ses détails. Si vous aviez été plus attentif, vous auriez compris tout à l'heure que ma mère ellemême renonçait à votre conversion publiquement édifiante et qu'elle acceptait le billet de confession. Vous en serez quitte pour donner cinq cents francs aux pauvres.

JACaUES, stupéfait.

Qui vous a parlé des dépêches ?

MERCEDES

Tout simplement notre receveuse qui m'est dévouée et qui a prévenu Lucien.

JACQ.UES, avec explosion.

Ainsi votre cousin sait tous les tracas, tous les ennuis que je vous cause?... Il doit me haïr un peu plus...

MERCEDES, avec hauteur.

Lucien est gentilhomme, il ne peut haïr celui qui l'a supplanté dans l'esprit d'une femme qu'il n'avait pas su occuper. La loyauté et la philosophie des Marchennes-Torny sont connues. Je vous prie donc de ne pas dramatiser vos relations avec mon cousin. Vous ferez preuve ainsi de bonne éducation... Il vous est si facile, d'ailleurs, de triompher avec belle humeur !

JACQ.UES, sourdement.

Je ne triompherai pas !...

MERCEDES

Que voulez-vous dire ?

J A C Q.U E S , avec explosion .

Ah! Mercedes, ceux qui, dans la situation où je suis, peuvent appeler à eux le secours de la passion, de Tamour, ont au service de leur cause

des forces auxquelles je ne croyais pas. Le scepticisme a, dans les grandes crises de la vie, je le constate, bien peu de ressources. Ceux-là qui aiment trouvent les paroles entraînantes de la persuasion. Je ne sais si je dois vous cacher ce que vous savez peut-être, ou vous confier ce que vous ignorez. Le temps passe et je le perds. J'en arrive à ne plus distinguer entre mon énergie et ma violence, et j'hésite. Pour tenter un dernier assaut, les armes sont à la portée de ma main, mais je les saisirai trop tard peut-être pour vaincre, et trop tôt pour la vengeance qui me hante...

MERCEDES

L'homme qui parle ainsi au premier engagement sérieux avec une femme, est celui qui ne cessait de me répéter qu'il se sentait de taille, avec ou sans moi, à dominer son parti, à s'imposer à son pays !

JACQ.UES

Je n'ai renoncé ni à dominer ni à m'imposer ; mais à cette heure, la forme que j'ai choisie m'échappe, j'en trouverai une autre !

(Un domestique apporte une carte.)

MERCEDES, lisant, avec autorité.

a Judith » tout court. Entrez là, Jacques, et empêchez ma mère, mon père, Lucien, votre frère de troubler notre entretien...

(Elle fait signe au domestique d'introduire Judith.) JACQ.UES, au moment de sortir, avec explosion.

Ma destinée tout entière va se jouer là, entre ces deux femmes !... Ah ! si je pouvais reprendre le passé ou dompter l'avenir !

(Il sort.)

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