‹ Mon petit théâtreChapitre 23 sur 67 · JUDITH, MERCEDES · texte numérisé non relu

JUDITH, MERCEDES

JUDITH entre. MERCEDES va à sa rencontre froidement, fièrement, en très grande dame. Les deux femmes se regardent. MERCEDES est en élégant déshabillé, JUDITH en costume sévère. MERCEDES indique un siège à la visiteuse et s'assoit elle-même.

JUDITH

C'est bien à Mademoiselle Mercedes de Marchennes, fiancée de Jacques Dessard, que j'ai l'honneur de parler ?

MON PETIT TÎIEATRE

MERCEDES, s'incline,

C'est bien Madame Judith, amie de M. Jacques Dessard, que j'ai Thonneur de recevoir ?

JUDITH, s'inclinant.

Vous avez désiré me parler, Mademoiselle ; vous avez les imprudences de la jeunesse !

MERCEDES, d'un ton détaché.

En quoi suis-je imprudente, je vous prie ?

JUDITH

En m'appelant pour me questionner ou me braver ! . . .

MERCEDES, très calme.

Je m'étonne de vos paroles, Madame. Il m'a été conté par mon cousin que votre intention était d'assister à notre mariage, amenée par mon très noble parrain, le prince de Brette, qui vous a en grande sympathie. Il m'a semblé que rien ne s'opposait à ce que je vous visse pour apprendre s'il vous agréerait de me faire à moi,

demain, Thonneur d'une présence que vous comptiez faire à M. Dessard seul. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire prendre ma part de cet... honneur ?

JUDITH

Je n'assisterai pas, comme on vous l'a fait croire, en amie, à votre mariage, Mademoiselle. J'ai contre votre... fiancé des griefs qu'il me paraît en vérité, quoique je l'aie cru facile, assez difficile de vous énumérer. Si je me suis rendue à votre invitation de venir chez vous, c'est que j'ai désiré savoir si, vous ou les vôtres, vous vous êtes enquis du caractère... intime de Jacques Dessard ?

MERCEDES

N'en doutez pas. Madame ; mes parents se sont informés, et je me suis appliquée à juger par moi-même ; mais étant de plus vieille date que moi son amie, étant plus... mûre, plus expérimentée qu'une jeune fille, vous pouvez m'éclairer peut-être sur certains points que je n'ai pas découverts encore...

JUDITH, en éveil.

Si je suis plus... mûre et plus expérimentée, vous êtes, vous, Mademoiselle, ou féroce ou singulièrement naïve. Je m'arrête un instant au second terme sans savoir si je m'y tiendrai par

la suite. Il vous semble donc... (Elle insiste sur les

mots.) connaître M. Dessard. Approuvez-vous sa conduite envers sa mère, qu'il écarte cyniquement de sa vie nouvelle, malgré le dévouement presque sublime dont la pauvre veuve a fait preuve dans le passé pour arriver, seule, à nourrir, à instruire ses fils ?... Il vous la dit malade et elle ne l'est point. Jacques doute de la noblesse de vos sentiments au point de ne pas oser vous présenter sa mère, parce que le labeur l'a rendue humble. Mais c'est une femme admirable que tous les amis de Jacques et de Maurice honorent et chérissent!... De la mère et de la femme, M""^ Dessard a tous les dévouements, toutes les vertus...

MERCEDES

Vous devez vous y connaître. Mademoiselle.

(Elle dit lentement : Ma-de-moi-selle.)

JUDITH, tressaillant, à part.

C'est extraordinaire!...

MERCl^DÈS

J'ignore si M""' Dessard est malade ou non. C'est à son fils seul d'être juge de sa santé, tant que je ne serai pas sa belle-fille. Mais ce que je sais bien, c'est que si elle est mère dévouée, elle doit être fière du mariage que Jacques va faire...

JUDITH

Fière?... non. Elle préférerait être heureuse.

MERCEDES

Oui, sans doute. Elle eût désiré connaître de longue date sa belle- fille, s'être habituée à la considérer comme la femme de son fils, avoir échangé avec elle, en une affection réciproque, les douceurs de l'indulgence.

JUDITH, de plus en plus stupéfaite.

M™^ Dessard voudrait savoir que Jacques est, vis-à-vis de sa fiancée, plus tendre, moins égoïste qu'il ne l'a été avec elle.

MERCEDES

Et avec vous... Est-ce au nom de M"'* Dessard ou au vôtre que vous parlez, Mademoiselle ?

JUDITH, se levant avec éclat.

C'est au mien !... Sachez que les serments que Jacques vous fait, il me les a faits à moi ; les douces paroles d'amour qu'il chuchote à votre oreille, il me les a dites; la fidélité, il me l'a jurée; les engagements qu'il va prendre avec vous, demain, sauf le cérémonial qui les accompagne, il les a pris avec moi !...

MERCEDES, se levant à son tour.

Pourquoi faire des serments ? Pourquoi chuchoter de douces paroles d'amour à l'oreille de celle qui doit être votre femme ? Et quant aux engagements... sans cérémonial, on ne les prend, me semble-t-il, qu'avec une maîtresse...

JUDITH

Savez-vous bien ce que vous dites ? Est-ce pour me jeter l'insulte au visage que vous m'avez appelée ? Êtes-vous assez pure, assez sainte,

assez froidement éduquée, pour admettre que le mariage exclut l'amour ?... Croiriez-vous que la passion ne peut être offerte qu'à Dieu ?

MlZRCl^DÈS, avec hardiesse

Je suis de celles qui font les épouses dignes de ce nom !...

JUDITH

Eh bien, apprenez quel homme sera votre époux!... Froid, calculateur dès son enflince, il na jamais vu en personne, parent ou ami, qu'une valeur à exploiter, grande ou petite, à son profit. Égoïste infernal, il ne connaît l'émotion d'aucun sentiment quel qu'il soit, hors celui de ses satisfactions personnelles ; ambitieux effréné, sans foi, sans conviction, sans sincérité, sans droiture, sans loyauté, sans cœur, il n'est et ne sera jamais ni fils, ni frère, ni amant, ni époux, ni citoyen. L'exaltation de son moi, la conquête de la situation qu'il convoite inspirent seuls ses actes et les déterminent. Tout ce qui le rehausse, le porte, lui sert, il l'exploite et le fait sien, il le vole effrontément. L'appétit, l'insatiabilité, l'orgueil dominent la vie de cet homme.

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parasite élionté d'un milieu auquel il arrache tout sans rien lui rendre, entendez-vous ?... Rien!...

Il y a de la puissance dans le portrait de l'homme que vous dépeignez. La lutte pour Texistence ne le trouvera pas faible et désarmé. La fureur de monter le guidera si on Taide, car on ne peut être grand, c'est la loi divine et humaine, on ne peut s'élever qu'en s'allégeant des passions inférieures !

JUDITH

On peut, Mademoiselle, se hausser sans s'élever, dominer d'en bas sans monter vers le haut, il suffit d'accumuler sous ses talons tout ce qu'on a détruit autour de soi pour s'en faire un piédestal. Le mal a ses forces d'activité égales à celles du bien ; il a ses arguments, ses sophismes, mais il n'édifie, ni ne fonde jamais, car il est frappé d'impuissance. Le bien, le don de soi, la charité du dévouement, le sacrifice, l'amour enfin, tout ce qui se résume dans ce mot magique peut seul édifier, fonder une œuvre so

ciale, aider à l'ascension d'un grand caractère. Heureux les malheureux qui aiment et dont le cœur déborde d'amour pour leurs semblables !

MERCEDES, froidement.

Je vous croyais un esprit avancé, Mademoiselle, et je vous vois en véritable possession du plus vieux préjugé que je connaisse.

JUDITH

L'amour... un préjugé?

MERCEDES

Je me trompe, une institution...

JUDITH

Une institution... l'amour?

MERCEDES

Q.ui tend à disparaître.

JUDITH, se révoltant.

C'est une jeune fille qui parle ainsi, une femme, un monstre!... Ah! je suis bien vengée!... (Un long silence.) Au revoir, Mademoiselle,

VOUS n'avez plus rien à craindre de moi, ni ce soir, ni demain, ni pour vous, ni pour votre fiancé. Il me suffit qu'il vous appartienne î... Nous nous retrouverons à Paris, où il y aura du mal et du bien à faire... Je vais consoler une mère qui a souffert à son tour le martyre de la croix et peut dire aujourd'hui de son fils : Il n'y a rien de commun entre lui et moi ! J'emmènerai le frère exploité, dévoué, et avec lui toute la valeur que vous croyez à Jacques Dessard, lequel n'est devenu quelqu'un que par nous et ne sera plus rien sans nous !...

MERCEDES, avec défi.

C'est ce qui me reste à prouver!...

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