‹ Mon petit théâtreChapitre 29 sur 67 · SCÈNE PREMIÈRE DELIA, DORIS · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE DELIA, DORIS

DELIA

Artémis farouche, ô destructrice, vois ta prêtresse. Jouis des tourments que le service de ton culte n'est point parvenu à calmer. Errante, je vais, du temple élevé à ta gloire par la main des hommes, à la source dont les eaux tranquilles

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te sont consacrées. Nulle part je ne trouve l'apaisement. Le mystère de tes autels m'égare, la fumée des parfums m'enivre ; la lumière du jour, la senteur des jardins fleuris avivent ma douleur et le peuplement des choses et des êtres de la nature me rendent plus cruelle encore la solitude à laquelle le destin m'a livrée. Maudit soit le jour où ma mère, cro3-ant par mes vœux protéger mes sœurs nombreuses contre le cruel tribut de Patras, est restée sourde à mes supplications. Servante de la froide et implacable fille de Leto, je suis sans cesse troublée par l'amour de tout ce qui vit et frissonne. Moi qui devrais ne rien aimer, j'aime l'universalité de ce qui s'offre à mes yeux. Puis-je donc en cet état d'esprit (Elle s'asseoit) remplir le but du sacrifice qu'on m'a imposé, fléchir Apollousa et détourner le péril qui, le sixième jour du mois des fleurs, menace l'une de mes sœurs ? Aujourd'hui le sort désigne la jeune fille et l'homme jeune que les citoyens de notre ville, après les avoir choisis parmi les plus beaux, te sacrifient chaque année, ô déesse, depuis le jour fatal où, profanant ton temple sacré, ta prêtresse Comaetho osa en faire sa chambre nuptiale et s'y donner à Melanippos

que ses parents lui refusaient comme époux. En trnppant de mort subite les amants au pied de tes autels, tu ne te crus pas assez vengée, toi la cruelle, et tu répandis sur la cité de tels malheurs que la vie de deux êtres jeunes et beaux qu'on te livre chaque printemps peut seule satisfliire ta rancune. J'ose me révolter, moi, ta servante, contre ta haine et appeler de tous mes vœux le jour où, par deux morts volontaires, l'oracle se réalisant, les sacrifices prendront fin. Depuis le coucher du soleil, bien avant dans la nuit, les chouettes ont répété à mon oreille leur cri monotone et lugubre qui annonce la mort. Mes paupières ne se sont fermées que pour voir passer des visions funèbres et mes rêves m'ont préparée à l'annonce de tous les malheurs pour le jour qui commence. Et pourtant les dieux ont fait cette heure matinale aussi claire, aussi parfumée que l'heure d'hier. Je retrouve en moimême cet amour vague dont l'étendue m'afïble et qui se répand sur l'infini du ciel, sur le nuage empourpré, sur l'ombre et la fraîcheur des grands arbres, sur la verdure des collines, sur le chant de l'eau, sur les fleurs des herbages, et plus encore sur les papillons, sur les oiseaux, sur les

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bêtes qui échangent cet amour refusé à la prêtresse d'Artémis, amour sans objet qui la torture, la dévore et la tue. O déesse insensible aux douces illusions, emrnène-moi parmi tes nymphes dans les vallées du Taygète à la poursuite des animaux féroces. Que je perce de mes flèches les fauves, que mes yeux se plaisent à leurs blessures, plutôt que de m'attendrir à la vue d'un rayon, de me troubler au bruit d'une aile, d'être jalouse de tout ce qui s'aim.e.

DO RI s, avec éclat.

Délia, ô ma sœur, prêtresse d'ApoUousa, sois moins cruelle que la déesse froide, haineuse et violente; aie pitié de ton sang, protège-moi, sauve-moi !

DELIA

Les sinistres avertissements de ma nuit ne sont que trop vrais. Je devine la cause de tes lamentations et de ton désespoir, Doris. Tu es désignée par le sort cruel pour être jetée sanglante, ce soir, la gorge ouverte comme les plaintives brebis, au pied des autels d'Artémis.

DORIS

Mon malheur est plus grand pour moi que pour toute autre fille de Patras, ô Délia, car j'aime la vie avec passion, de la moindre étincelle de Tastre du jour au plus petit brin d'herbe. Je veux tout ressentir, jouir de tous les plaisirs des yeux ; tout me paraît beau de ce qui croît et s'épanouit, tout me transporte d'admiration dans tout ce qui respire. Et puis, Délia, toi qui sers dans son temple la chaste déesse, pardonne. J'adore Cillos, mon fiancé ; son amour emplit mon cœur d'un trouble délicieux, mes rêves de désirs. Je veux vivre dans ses bras la jeunesse que les dieux m'ont donnée. Je ne veux pas mourir. Délia, ma sœur, mon amie, secouresmoi !

DELIA, avec dureté.

Que puis-je pour toi ? Prendre ta place et te donner à la fois ma vie et mon honneur, en déclarant que je suis indigne d'être consacrée à la déesse pudique, en affirmant que j'aime un des fils de Patras, dont il me faudra dire le nom. (Avec ironie.) Et si je désignais Cillos, ma sœur, ne te rendrais-je pas plus malheureuse encore ?

Veux-tu que je choisisse un inconnu pour être à la fois mensongère et coupable ? Tu le vois, je te le répète, je ne puis rien, rien. J'ai fait assez d'ailleurs. Est-ce que notre mère, en m'imposant un vœu de chasteté qu'ont reçu les dieux, ne m'a pas brutalement écartée de la rencontre des joies humaines en me jetant aux pieds de la déesse, espérant sauvegarder, par cette consécration de l'une de ses filles, le sort des autres. Je connais la mort, moi, la mort odieuse et lente. Enlevée au foyer de la famille, dont j'idolâtrais les douceurs, m'a-t-on demandé si je voulais vivre, aimer, posséder un jour le foyer de mes enfants, semblable au foyer maternel ? Non ! Le sort m'avait-il marquée pour cet inutile vœu ? Pourquoi notre mère me l'a-t-elle imposé avant d'interroger mes sœurs, de découvrir peut-être que, dans leur nombre, l'une d'elles aurait la vocation du renoncement et du sacrifice, que je n'avais pas ? Tu viens de me peindre moi-même ô Doris, en te décrivant. J'ai, comme toi, la passion effrénée de la vie. Je l'aurais de l'amour, si je pouvais. Tes destins me paraissent enviables. Tu aimes, tu es aimée. Ta mort sera longuement pleurée par des yeux chéris. Tu as effleuré

tous les bonheurs de la terre, tu en as goûté le suc et l'essence. Fille, sœur, amante, aucune des émotions désirables ne t'a manqué. Tu peux mourir.

DORIS

Délia, tu es bien la prêtresse d'Artémis, sœur d'Apollon, qui s'associe à ses vengeances. Tu es l'image dure et jalouse de celle qui abhorre le doux amour éprouvé par les vierges et qu'ellesmêmes inspirent. Tu es plus farouche encore que l'orgueilleuse déesse, car elle eut un jour pitié des larmes d'Iphigénie, et les miennes te trouvent non seulement insensible, mais satisfaite.

DELIA

Viens avec moi prier dans la grotte sacrée. Peut-être, au pied de son autel, Artémis, qui me donne le spectacle des épreuves qu'elle réserve aux heureux de ce monde, apaisera-t-elle ma rancune jalouse et m'inspirera-t-elle des paroles qui te rendront plus forte dans le malheur.

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