SCÈNE II
*^'' ' LOUIS, BERNARD, entrant de droite, toilette de
,. soirée, fleur à la boutonnière.
lill'i' BERNARD
%,^ Toujours exact! Me voilà! Comment? Tu
n'es pas prêt ? Je croyais te trouver impatient comme un homme qui court à son premier renouveau ! Regarde-moi un peu (il rit) ; quelle figure ! Tu rêvais en noir, je crois ? Monsieur a-t-il des scrupules? Oh! je les respecte. Allons 1 cher, bonsoir! Je te laisse. Tu penses bien que je ne t'ai pas promis avec cette mine -là ? Mon bel ami, ton serviteur ! Il était temps, monsieur,
que vous vous mariassiez. Vous étiez mûr; vous alliez vous détacher tout seul de l'arbre du plaisir, et vous ne pouviez vous conserver que cueilli à temps pour le mariage.
LOUIS
Tais-toi, je ne suis pas d'humeur à rire de tes balivernes.
BERNARD prend une cliaise au fond et revient se planter à califourchon près de Louis * .
Mes balivernes. Oh î Je te trouve plaisant ! Voyons ?
Il y a huit jours, tu viens troubler ma douce folie avec ton air d'affamé. Tu me demandes une part au gâteau ; tu ajoutes : « J'ai faim de bêtises, j'en veux faire, j'en veux entendre, j'en veux recommencer! Ma femme est à Nice pour deux mois et je demande à perdre mon temps. » Je t'organise une fête digne de don Juan. Je fais tuer un sanglier pour ton retour, le veau étant passé de mode. On rouvre pour toi, par la neige, un restaurant du Bois. Cela me coûte les yeux de la tcte ; car je ne trouve pas de belles trop
J Louis, Bernard.
te!:!ii!'
belles pour toi. Dans ces affaires-là, il faut bien en convenir, on ne s'amuse que pour son argent. Et voilà comme tu me reçois, le moment
venu de jouir de tout cela ! (il se lève et replace sa chaise, puis, tournant lentement derrière Louis, vient à la table
prendre une cigarette \) Ne te souvicns-tu pas, ô malheureux réduit à chasser sans permis ailleurs que sur les terres du mariage, que les volatiles braconnes sont à point en hiver, comme tous les gibiers de choix? Du 15 janvier au i^' avril, il faut aimer les demi-dames, le jeu, les fms soupers, les fleurs de serre, les mauvais romans, tout ce qui est artificiel dans la vie.
LOUIS
Et, à partir d'avril ?
BERNARD passe devant Louis et va à droite 2.
Par les beaux jours, quand les fleurs fleurissent dans les jardins des vieux hôtels, dans les grands parcs, au bord de la mer, à la campagne, il faut aimer les femmes du monde. Celles-là seules savent être élégantes, vraies, naturelles dans la nature. Ce sont les belles de jour.
1 Bernard, Louis.
2 Louis, Bernard.
LOUIS, rêvant.
Et puis, brochant sur ces belles de jour et de nuit, il y a peut-être mieux que tout cela : Tamour dans le mariage !
BERNARD, éclatant.
Ah ! par exemple, c'est trop fort ! Tu es idiot avec tes grimaces à la Philémon ! Adieu ! que Baucis, à son tour, te soit fidèle; et puisses- tu trouver dans la pratique des vertus domestiques. . .
LOUIS, qui s'est réveillé, se levant.
Tu as raison ! Cette nuit, la dernière que je doive passer avant de la revoir, j'ai le droit d'en faire ce que bon me semblera. Je me venge !
BERNARD
Comment ? Tu te venges ? De ta femme ?
LOUIS, avec accablement.
J'ai peur d'une... légèreté de Cécile.
BERNARD
Peur ! Peur ! Ce n'est qu'un mot, cela ; ce
n'est pas une raison. As-tu quelque preuve de cette... légèreté ?
LOUIS
Oui, deux lettres, l'une de ma mère, l'autre de Cécile. Ma mère me dit : « Tu as eu tort de laisser ta femme seule à Nice. Clouée à ma chaise longue, je n'ai pu la surveiller, et elle a commis une des fautes les plus graves qu'une femme puisse commettre. »
BERNARD, vivement.
Q.ae dit ta femme ?
LOUIS
« J'éprouve loin de toi ce que tu éprouves auprès de moi : l'ennui. J'ai voulu y échapper, me distraire, et cela m'a perdue ! »
BERNARD
Perdue ! Elle a écrit cela ? Cette personne si réservée ! Mais, vous vous étiez donc rendu votre
liberté ? (S'asseyant sur le canapé à droite.) Au boUt d'unC
année de mariage, c'est assez Régence!
LOUIS Non. (Venant s'asseoir à la droite de son ami.) NoUS
étions seulement tombés d'accord sur ce point qu'il fallait vivre deux ou trois mois l'un sans l'autre. Tu ne peux t'imaginer ce que c'est que d'être adoré d'une femme belle, intelligente, riche, qui n'a rien à désirer, qu'un amant dans son époux ! C'est un enfer ! Réaliser les rêves romanesques d'une jeune tille ! Subir la comparaison avec ses héros ! Les scènes de reproches, de larmes, de jalousie rétrospective pleuvent tout le jour. De même qu'une veuve compare entre eux ses maris, la jeune fille compare ceux q'u'elle aurait pu épouser. « Celui-là m'eût aimée, peutêtre I » est l'éternel refrain. Puis, les attendrissements viennent, tournant sans cesse autour de la sempiternelle préoccupation. Ce que j'ai entendu de fois : « Dis-moi seulement que tu m'aimes ! Je ne demande que cela! ^) — « Oui, je t'aime 1 » — « Je vous ennuie ! » — « Mais non ! Je t'aime !» — « Oh ! ne vous fâchez pas ! » — Cécile a beaucoup d'esprit malheureusement, et elle m'affole. Quand par hasard je trouvais ce fameux ton de l'amour, alors, c'étaient
des cris de joie, des accès de tendresse, des folies qui me glaçaient par leur exagération!
BERNARD se lève '.
Non ! Je te conseille de te plaindre ! Mais tout ceci ressemble singulièrement à ce que faisaient autrefois nos femmes illégitimes, avec cette différence que les légitimes sont sincères. Q.uoi 1 Tu avais des scènes de jalousie, de passion, enfin une vie possible ? Pas ce calme plat, ces convenances, cette retenue, cet ennui raisonnable qui est ma terreur 1 Aujourd'hui, mon cher, tout est changé. Ces demoiselles ne font plus de scènes, elles jouent à la dignité. Tandis que nos sœurs prennent des allures de cocodettes, nos maîtresses recherchent la distinction ! Avec tout cela, veux-tu mon avis ? Lâche-nous ce soir, et pars demain matin pour Nice. (Louis se lève.) Si ta femme a été un peu légère, pardonne, car tu allais la tromper, toi !
LOUIS
J'ai télégraphié à Cécile, qui arrive demain
* Bernard, Louis.
matin, et je ne veux pas qu'elle nie trouve chez
moi ! (Il passe devant i.)
BERNARD
Mais la voilà !