‹ Mon petit théâtreChapitre 45 sur 67 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RICHARD, xMARCELLE

Richard revenant avec son esquisse, la présente à Marcdle. MARCELLE

Mais que c'est joli. Je reconnais l'endroit, le coin des bruyères blanches, près des orangers et du banc de pierre... Je l'ai dessiné moi-même, ce

coin, il est tout composé, bien circonscrit, au premier plan, avec des lointains bleus, vers lesquels l'âme voudrait s'envoler. Je vous montrerai mon dessin. Quelle chose étonnante que nous ayons vu de la même manière, le môme lieu...

RICHARD, songeur.

Est-ce que, par hasard, nous pourrions avoir des goûts semblables ? Il y a là une coïncidence curieuse.

MARCELLE réfléchissant.

La destinée ne nous a-t-elle pas fait un sort identique ? Elle nous rapproche à cette heure. En nous interrogeant, qui sait si nous ne découvririons pas ses desseins ? Peut-être devons-nous associer nos griefs pour punir ceux qui préfèrent jalousement leur bonheur, à celui de leurs enfants. Voulez-vous que nous posions les bases d'une union où nous pourrions puiser quelque force ?

RICHARD se rapproche de Marcelle, et tous deux s'assoient

sur un banc.

Oui, mais à la condition que nos plans aboutissent à un départ ; je suis à bout.

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MARCELLE

Voilà mon plan, vous me direz le vôtre ensuite, Nous partons demain tous deux par le rapide. Vous me conduisez chez ma grand'mère, à Paris. Nous laissons un mot, vous à votre père, moi à ma mère, mot écrit dans le même sens, quelque chose comme ceci : « Désespérés de la perte de la tendresse de nos parents, nous les laissons à un amour qui les absorbe et les rend cruels visà-vis de tout ce qui n'est pas leur bonheur égoïste. » Ils comprendront alors quelle a été leur férocité en nous faisant les témoins de leur folie ; c'eût été charité de leur part de nous éloigner ; leur lune de miel a été pour nous un cercle de l'enfer...

RICHARD

Mon plan sera le vôtre, Marcelle. Je préparerai tout pour notre fuite. Justement nos parents font demain une partie à Monaco avec les Durieu. Nous pouvons aisément trouver un prétexte pour ne pas les accompagner. Je pense comme vous Marcelle, nous sommes de trop, pour longtemps encore, dans la vie de votre mère et de

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mon père; nous les abandonnerons comme ils nous ont abandonnés. Vous irez chez votre grand mère et j'irai chez l'une des miennes dans le Nord.

MARCELLE

Croiriez-vous que je souffre moins depuis que

je sens ma souffrance comprise ? D'abord je ne

vous en veux plus du tout, à vous, Richard; il

me semble même que plus tard nous pourrons

^<;%, devenir amis.

'IJ; RICHARD

^ Déjà nous le sommes, puisque nous avons des

4 peines communes, des projets communs ; donnez-

moi votre main, Marcelle, (il h baise.) Voilà notre I pacte scellé. Au lieu de nous haïr, pourquoi nV

'^ vons-nous pas songé plus tôt à nous consoler

mutuellement, nous aurions trouvé quelque douceur dans la pensée que nous étions soumis à la même épreuve. Déshérités des mêmes tendresses, à deux nous aurions essayé de nous expliquer cet amour vainqueur, qu'il nous sera peut-être un jour donné d'éprouver à notre tour avec le même emportement, le même exclusivisme.

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MARCELLE, violemment.

Jamais je n'éprouverai cette abominable passion, qui fait sacrifier en un jour des enfants adorés, à l'étranger d'hier, au maître de demain...

RICHARD

Ne jurons de rien, Marcelle, voyez tout à l'heure, nous nous haïssions. Depuis deux mois, haque fois qu'une exigence de nos parents nous plaçait seuls en face l'un de Tautre, il nous semblait à chacun voir notre malheur s'accroître et notre destinée devenir subitement plus insupportable ; maintenant, si vous éprouvez ce que j'éprouve, mon amie, il me semble qu'une sorte d'apaisement souffle autour de nous comme une brise caressante. Je voudrais que vous fussiez ma sœur.

MARCELLE

Ah l le doux nom ! oui, moi aussi, Richard, il me semble que j'aimerais à vous avoir pour frère. Demain, dans notre voyage, si vous le voulez, nous nous donnerons le doux nom de frère et de sœur.

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RICHARD

En m'annonçant son mariage, mon père m'avait dit : « Pardonne-moi de remplacer ta mère si tôt, mon enfant, mais j'aime éperdûment et je ne suis plus le maître de dominer mon avidité de bonheur. Je te donnerai une autre mère, belle et bonne, et en même temps la plus ravissante des sœurs. »

fii^f, MARCELLE, sèchement.

'% Votre père me trouvait ravissante, en vérité

p^ je lui rends grâce, j'imagine qu'il a bien changé

^ J d'opinion depuis.

RICHARD

f Non, car chaque fois qu'il me parle un peu

intimement, ce qui est rare, il s'étonne de ne pas me voir plus lié avec vous. « A ta place je la chérirais, me dit-il un jour, elle ressemble tant à sa mère ! »

MARCELLE

Comment, il ne me déteste pas ?

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RICHARD

Vous le voyez.

MARCELLE

C'est étrange, ma mère ne vous déteste pas non plus. Elle me répète sans cesse que je devrais être heureuse d'avoir auprès de moi un charmant camarade, un ami, un frère.

RICHARD

Vraiment ?

MARCELLE

Je vous l'assure ; ainsi, nous voilà bien autorisés à nous croire frère et sœur avant notre grand voyage de demain.

RICHARD

Et si nous ne partions pas, si nous essayons un peu des consolations de notre amitié ?

MARCELLE

Ah ! vous voilà déjà prêt à manquer à vos engagements.

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RICHARD

Non ! je m'interroge sincèrement et je me demande si nous ne pourrions pas tenter un dernier appel à l'amour de nos adorés parents. Désarmons les premiers, oublions nos griefs, délivrons-les de notre attitude hostile, prouvons-leur tout d'abord que notre inimitié fait place à de l'attrait. Lorsqu'ils verront que la jalousie farouche de leur bonheur a fui de nos âmes et cessé de nous assombrir, peut-être seront-ils attendris par nos efforts. Ouvrons-leur nos bras pour qu'ils nous rouvrent les leurs. Qjii sait si nous ne les avons pas découragés ? Ils avaient le droit d'être heureux, comme nous l'aurons nous-même un jour. Nous aussi nous les quitterons, Marcelle. Voulant tout garder de leur amour, nous avons perdu ce qu'ils pouvaient encore nous donner. Croyez-vous que si vous ou moi nous étions allés dire à nos parents avant leur mariage : « J'aime, et qui j'aime veut me séparer de vous, consentez pour mon bonheur à ce que je vous quitte », mon père, Marcelle, j'en réponds, n'eût pas hésité à me faire, sans reproche, le sacrifice de ses joies paternelles.

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MARCELLE

Je crois que ma mère eût, elle aussi, fait le même effort, car elle m'a souvent répété autrefois que mon bonheur lui était plus cher que le sien. C'est pourquoi je lui en veux de m'avoir trompée.

RICHARD

J'y songe, si ce n'étaient pas nos parents qui sont coupables d'aimer, si c'était nous qui le sommes de ne pas aimer encore ?

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