SCÈNE PREMIÈRE
LA STATUE, PYGMALION, EUxMÈLE.
PYGMALION, debout soulevant de la main gauche, le rideau et laissant voir la statue.
Eumèle, est-il vrai que les Dieux puissent convoiter le sort des hommes et envier leur mal le plus cruel !... l'amour ?
(Il laisse retomber le rideau.)
EUMÉLE
Les choses vont en leur cours, des Dieux à l'homme et de Thomme aux Dieux... Que faistu, roi, sinon de désirer une amour divine, présent des immortels ? Un Dieu seul peut animer le marbre que tu adores. N'y a-t-il, ô PygmaHon, dans l'île que tu gouvernes, ni une femme ni une vierge, dignes des feux dont tu enveloppes la froide Galatée ?
^ PYGMALION, marchant.
Les Cypriotes, vouées au culte de Vénus, ont ■'% tous les vices de la chair, toutes les faiblesses de
leur nature mortelle. Nées sans chasteté, instruites sans pudeur, elles ne peuvent grandir dans la vertu. Fasse Apollon que je connaisse la joie divine de posséder une créature, hier statue, femme aujourd'hui !... (Avec éclat.) Nulle souffrance n'est égale à ma souffrance. Je vis pour ce qui est inanimé, je brûle pour ce qui est glacé ! (Se rapprochant du prêtre.) Eumèle va vcrs le Dieu brillant qui fait renaître la lumière dans les âmes assombries, va et invoque pour ton roi la puissance secourable du Pythien.
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EUMÈLE
Pygmalion, Eumèle obéirait, mais le prêtre refuse de joindre ses supplications à tes prières sacrilèges. Si la vertu a fui de l'île Cypriote, le devoir de son roi est de l'y rappeler... Mais, je connais les mœurs de tes peuples mieux que toi-même. Il y a encore des vierges, il y a encore des épouses, il y a encore des mères, il y a encore des sœurs !
PYGMALION
Non ! Parmi les femmes de Cypre, je ne vois que des courtisanes. Vénus les a dépouillées de toute pudeur, et si couvertes qu'elles soient par les lourdes draperies des vêtements, leur démarche, leur audace me les font paraître nues. Tandis que ma Galatée, sous ses voiles légers, ne m'inspire que la pensée pure de l'adoration.
EUMÉLE
Tu fais injure aux immortels en idolâtrant l'ouvrage des hommes.
PYGMALION, passionnément.
Ce sont les Immortels que j'adore en Calais-
tée I Qui donc préside aux inspirations de Fart quand les hommes fixent le Beau, si ce n'est Apollon lui-même ? Eumèle, supplie le Dieu resplendissant, et obtiens qu'il réchauffe ce marbre dans mes bras.
EUMÉLE
Une telle impiété me révolte!... Si le Pythien exauçait ton vœu sacrilège, si Galatée se penchait tout à coup vivante vers toi, l'ombre de la prochaine nuit la ferait semblable aux femmes que tu méprises, et l'aurore du prochain jour dissiperait comme une vapeur le charme de ton rêve insensé.
PYGMALION
Eumèle, c'est toi qui es l'impie !... Les Dieux connaissent la passion, eux-mêmes l'éprouvent et ils savent que l'amour ne s'envole pas du soir au matin... Moi, ne plus aimer Galatée! si demain elle naissait avec l'âge d'une femme et le cœur d'un enfant, si elle se nourrissait à mes lèvres de mes seules paroles, si j'étais à la fois son amant, son père et son époux, si mes yeux la contemplaient frémissante, tandis que mon
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esprit la verrait encore dans le rêve idéal, ce serait pour un poêle, pour un roi, pour un homme, être Dieu!...
(Il passe et se dirige vers la statue,) EUMÈLE, indigné.
Tu tentes la vengeance d'Apollon ! La vie est perfide, prends garde! La pure lumière, quand elle devient lampe, donne une flamme qui fume et qui noircit... Mortel imprudent, crois-tu donc être aimé par ta Galatée de marbre ? Estce toi qu'en naissant elle préférerait aux autres hommes ? Les vierges ne choisissent pas toujours en leur cœur, celui que lentement on les prépare à suivre aux fêtes de l'hyménée; aurais-tu foi dans un amour né subitement, sans connaissance dans une âme ignorante, sans réflexion, dans un esprit irréfléchi ? Galatée ne pourrait-elle comme Athénée, ou comme Artémis vivre avec la haine des hommes? Je n'entrevois que menaces de malheurs attirés par toi-même, si les Dieux cédaient à ton aveugle désir. Songe à ta douleur, ô roi, si la femme, devenant plus désirable, devait être plus insensible et plus froide que la statue !
PYGMALION
Comment Galatée ne m'aimerait-elle pas, moi qui lui aurais donné l'être?... sa reconnaissance serait mon droit à son amour. Formée par moi, pour moi, quels sentiments, quels désirs pourrait-elle avoir autres que les miens ?...
EUMÈLE
Sais-tu, Pygmalion, si les Immortels ne dote- , t^i^ raient pas ta Galatée, comme Pandore, de l'action
malfaisante? Apollon, Jupiter même, lorsqu'ils ont des faiblesses pour les hommes, ne contre- ^ viennent pas sans dangers aux lois écrites du
destin. (Avec autorité.) Ce qui naît ressemble à ce qui l'a conçu : le fils au père, Thomme à la race, les peuples à leurs ancêtres. La statue de Galatée peut prendre, par la volonté des Dieux, les apparences de la vie, mais, Galatée femme, serait funeste ! Son âme n'étant point née des hommes, mais étant née du marbre, en conserverait la dureté !
(Il sort.)
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