SCÈNE V
MERCEDES, JACQUES JACQ.UES, venant s'asseoir à côté de la jeune fille.
Mademoiselle, le croiriez-vous, j'ai eu tout à coup Tétrange intuition que vous étiez seule.
MERCEDES, hautaine. ^
Monsieur...
JACQUES, imperturbablement.
J'ambitionnais de vous dire combien vous m'avez frappé par votre esprit osé, par vos questions, par vos réponses, par votre connaissance des sujets qui dominent la vie des hommes politiques. Ma stupéfaction est grande de vous voir instruite sur de sèches questions vous, mademoiselle de Marchennes ! Je découvre tout à coup la puissance qui réside dans un milieu où les
femmes s'intéressent ou feignent de s'intéresser aux détails si rebutants des atfLiires publiques. Q.uel attrait pour les rustres qui ne savent parler d'autre chose. Q.i^ielle influence on peut trouver là. Quielle merveilleuse utilisation de l'éducation de la race, il y...
MERCI- DÈS, souriante.
Je vous arrête, Monsieur ; l'utilisation, le vilain mot.
JACQUES
Superbe entre tous, Mademoiselle, mais qu'il faut savoir dire. La grande nature utilise même ce qu'elle broie. Une société qui saurait utiliser toutes ses forces trouverait des lois parfaites. Ltre utile à une cause, à soi-même, n'est-ce pas le but rêvé, celui dans la recherche duquel on ne rencontre jamais l'ennui, le mortel ennui, c'est-àdire l'inutilité de la vie ?
MERCEDES, intéressée.
En quoi me jugeriez-vous utile, moi par exemple ?
JACQ.UES, avec harJîesse.
Vous pourriez l'être incomparablement comme
compagne, comme associée, comme femm.e d'un homme ayant la volonté de dominer les autres.
MERCEDES, se levant, avec hauteur.
J'ai l'honneur de vous faire part de mon très prochain mariage avec mon cousin de Thorny.
JACQ.UES, lui prenant la main et Tobligeant doucement à se rasseoir.
Vous n'épouserez pas M. de Thorny, Mademoiselle ; vous avez peur de la monotonie plus que de l'audace, et toutes les fadaises entendues vous feront trouver goût peut-être aux brusqueries. Belle, riche, vaillante, lassée des préjugés, dédaigneuse des privilèges vieillis, en rêvant d'autres, vous avez comme moi des ambitions hautes et le besoin de jouer un tout autre rôle que celui auquel votre situation vous destine. Les chemins que j'ai parcourus m'acheminent vers vous. (Souriant.) Impossible plus que vous et moi de réaliser la conjonction des extrêmes ! Je viens d'en bas, de tout en bas, vous venez d'en haut, de tout en haut. Le sang le plus pur de la vieille noblesse française coule en vos veines. Pas une goutte de mon sang qui ne soit peuple. Cet instinct confus des classes de s'éle-
ver, je le résume dans toute sa violence. Vous pouvez de cet instinct faire une réalité sensible et prouver qu'il n'est besoin ni de révolutions ni de massacre, mais seulement de l'effort individuel d'un obscur, de la largeur d'idées d'une femme en tout supérieure, pour briser les barrières des castes.
MERCHDÙS
Et, Monsieur, qu'auriez-vous à promettre en échange de tels sacrifices d'une femme de ma sorte?
JACaUES
J'aurais à promettre un couronnement, la vraie royauté française dans une forme dont le
secret m'appartient. (Se rapprochant de Mercedes.)
Croyez-moi, il y a des combinaisons nouvelles dans les transformations sociales du temps nouveau, il faut les dégager, les fixer, j'en ai cherché les formules et je les ai trouvées ! Part à deux, mademoiselle de Marchennes, si vous daignez !
l6 MON PETIT THÉÂTRE