LE MONUMENT NATIONAL
Inauguré le | lévrier 1906. )
Plaidoirie d'Intérêt Professionnel. (#)
Monsieur le Président^ Messieurs,
Je viens aujourd'hui plaider la cause de quelques-uns de nos jeunes compatriotes : je veux parler des étudiants en médecine "irréguliers." Je me demande depuis longtemps où est l'anomalie à leur sujet, car anomalie il y a; je vais essayer d'élucider la question une bonne fois, avec votre précieux concours. Et d'abord, pourquoi y a-t-il des étudiants en médecine qui sont dans la " fausse " position que nous connaissons tous ? La loi exige un titre de bachelier, ou un examen équivalent, avant que le Bureau des médecins puisse octroyer une licence à un jeune homme ; trèsbien, mais pourquoi cette même loi permet-elle à celui qui n'a pas, — ou qui est supposé ne pas avoir les connaissances voulues, — pourquoi la loi lui permet-elle, dis-je, de commencer un cours de médecine, si on est moralement certain que ce jeune homme viendra se heurter à un obstacle insurmontable à la fin de son cours ? Voilà le " hic " pour moi ! De plus, comment se fait-il que les Universités admettent, comme étudiants en médecine, des jeunes gens qui n'ont fait aucun cours d'études? Est-ce pour pouvoir dire qu'el-
fe) Lu devant le deuxième Congrès des Médecins de langue française de l'Amérique du Nord.
les ont un grand nombre d'élèves, ou par amour du " gain ? " A mou avis, à son entrée à l'Université, un jeune homme devrait être " mis en demeure " de montrer ses qualifications aux autorités, et si ses titres n'étaient pas pas trouvés suffisants, qu'on lui eu ferme tout de suite les portes, en lui faisant comprendre qu'il vaut mieux ne pas s'exposera perdre les plus belles années de sa jeunesse à étudier une profession qu'il ne pourra exercer plus tard. Est-ce juste ? Oui, n'est-ce pas? et ce jeune homme fera antre chose, à moins qu'il veuille étudier la médecine en "amateur," ce que n'importe qui a droit de faire. Mais quels sont ceux de nos jeunes gens qui devraient être admis d'emblée à l'étude des professions? car il faut nécessairement une délimitation en tout ; pour moi, sont éligibles "sans examen " les bacheliers, les inscrits dans nos collèges et les porteurs de diplômes académiques. Qu'on fasse subir des examens à ceux qui n'ont pas ces qualifications, très-bien ; mais je vous demande s'il est bien nécessaire de faire faire une règle de percentage, une version grecque ou latine, demander une question d'histoire ou de géographie à un jeune homme qui sort du collège ou de l'école normale ? Il a passé par toute la " filière ; " ses titres le prouvent : dignus est intrare ! On me dira peutêtre : il n'y a que les bacheliers qui devraient avoir ce privilège. Allons donc ! voici un garçon qui réussit aussi bien que son voisin, mais par malchance, par maladie ou autrement, il perd quelques dixièmes, quelques points même, et il n'est qu'" inscrit," tandis que son compagnon qui a été plus chanceux est bachelier ; ils ont travaillé autant l'un que l'autre, ils ont droit aux mêmes privilèges, d'après moi.
A mon avis toujours, ont droit aussi d'étudier n'importe quelle profession, sans examen, les porteurs de diplômes académiques. Vous en doutez ? eh bien ! que dites-vous des capacités de l'émincnt médecin et chirurgien que nous
pleurons tous ? Vous savez ce qu'était le regretté Dr Brennan, médecin très-distingué, chirurgien des plus habiles, écrivain hors ligne; et cependant le Dr Brtnnan n'avait jamais fait de cours classique " comme on l'entend," mais il était porteur d'un diplôme académique par exemple, il savait parfaitement les deux langues. Il n'était pas " bachelier-ès-arts," mais il savait tourner une lettre au besoin et on sait comment il écrivait un article " sur n'importe quel sujet médical." Je connais des bacheliers, voire même des docteurs en droit ou en médecine, qui ne sont pas capables d'écrire une lettre ! Un garçonnet de 15 a 16 ans, qui suit le cours de nos écoles modèles, peut faire mieux ; c'est désolant ! Par contre, je connais entre autres un curé de cathédrale qui n'a fait qu'un cours d'école normale, mais qui cependant a " décroché " ses titres de Docteur en droit canonique, en théologie, etc., à Rome; c'est une lumière dans le clergé ; les prêtres qui ont fait des cours classiques ne sont pas capables de composer de meilleurs sermons que les siens, ni de les dire avec plus d'éloquence. Ne dites pas que ce sont des exceptions, car je pourrais vous en nommer un grand nombre d'autres, et même plusieurs médecins distingués que je vois dans cette enceinte.
Maintenant, on prêche depuis quelque temps, en certains quartiers, qu'il faudrait au moins cinq ans pour étudier la médecine ! Voyons, soyons sérieux ; ceux qui agitent cette question n'ont fait que les quatre années d'études médicales réglementaires et sont-ils de bons médecins? — Je leur laisse la réponse. Qu'on fasse travailler nos étudiants en médecine, comme ceux de nos collèges, pendant dix mois, du commencement de septembre à la fin de juin, et je vous garantis qu'ils en sauront plus long pendant leurs quatre ans d'études sérieuses, (sans autre interruption que les deux mois de vacances), que ceux qui étudieront pendant cinq à
six ans, à raison de six à sept mois par année tout au plus. D'ailleurs, quand on sort de l'école, ou n'a que la clef de la science que l'on doit perfectionner par des études constantes. Pour réussir dans le monde, il faut suivre le courant ; marcher à pas de géant, et non reculer ou rester stationnaire avec son petit bagage de science dans sa tête, comme la tortue qui porte sa maison sur son dos. Il faut de l'étude, du savoir-faire et beaucoup de tact.
Il faut éviter le désœuvrement, à la ville comme à la campagne, car il conduit à bien des vices, surtout à l'ivrognerie dont, malheureusement, quelques médecins sont les infortunés esclaves.
Un docteur doit être à l'abri de tout soupçon, comme la femme de César !
Soirée Dramatico-Musicale.
La jolie séance, donnée à la salle des Arts, hier soir, par notre aimable jeunesse de Sherbrooke-Est, a été toute une révélation pour moi. Oh ! je savais bien qu'il y avait des talents cachés sur la rive est du Saint-François, mais je ne les croyais pas si nombreux. On a joué deux opérettes historiques avec un brio remarquable. D'abord, Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans, et ses compagnes nous ont fait assister à Doinrémy même, au prologue de l'épopée militaire qui a sauvé notre chère vieille France des serres de ses ennemis ! Et de qui Dieu s'est-il servi pour cela ? d'une pauvre petite bergère, d'une enfant naïve, innocente en son cœur, mais combien remplie de cette foi qui transporte les montagnes, qui applanit et renverse tous les obstacles ! La seconde opérette, le Royal Dindon, nous a rappelé un épisode de la vie du bon roi Henri IV, le Béarnais. Les jeunes gens comme les jeunes filles ont réussi à la perfection : il y a de Vètqffe d'artistes parmi eux.
Que dire de nos gentilles petites Mascottes qui faisaient le pas gymnastique avec tant de précision? Elles étaient belles à ravir sous leurs petits bonnets crânement fichés sur leur nuque, et dans leurs petites jupes coquelicot. Comme la vieille chanson de "Maître Corbeau" semblait rajeunie en sortant de leurs lèvres roses!
Vraiment, il y a des trésors cachés à Sherbrooke qui ne
demandent qu'à être cultivés pour rapporter au centuple. En effet, nous avons eu, en quinze jours, le grand et magnifique concert du " Paradis perdu," qui sera répété le 7 mars, et hier soir, la belle et intéressante soirée que tout le monde a paru bien goûter — et tout cela par nos jeunes. Nous avons donc chez nous tous les éléments voulus pour nous instruire et nous amuser ; il ne nous manque plus qu'un local convenable, où nous puissions être complètement indépendants— et grâce à Dieu et au bon vouloir de tous nos compatriotes, nous pourrons, avant longtemps, je l'espère, nous réunir dans nos murs. Je veux parler du " Monument National " projeté, que tous bons Canadiens ont à cœur de voir bientôt s'élever fièrement à l'ombre de nos institutions religieuses. Jeunes filles et jeunes gens, j'ai une grande faveur à solliciter de vous : je viens vous demander l'aumône, et sans honte encore, car ce n'est pas pour moi, merci à Dieu ! mais pour le Monument National. Je serais si fier, si tout îiotre monde, petits et grands, contribuait à l'œuvre nationale commencée.
Que vous faudrait-il faire pour cela ? voici : simplement répéter, d'ici aux prochaines vacances, par exemple, le beau concert du " Paradis perdu " et la soirée du 1er mars — au profit du Monument, cette fois. Pour un but comme celui-là je suis sûr qu'il se vendrait au moins 400 à 500 billets pour chaque représentation ; car, qui aurait le courage de refuser 50 sous pour pouvoir se dire plus tard : tiens, moi aussi j'ai aidé à construire le Monument qui sera un ornement, pour Sherbrooke et une gloire pour notre nationalité. — Je vous laisse avec cette suggestion, dans l'espérance que vous ne resterez pas sourds à l'appel de votre vieil ami.
Feu le Docteur Frégeau.
Le Dr Frégeau est mort ! il y a un bon citoyen de moins sur la terre et un saint de plus au ciel !. . . .
On dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; ainsi, l'homme bon et sympathique qui vient de disparaître n'a pas une histoire bien mouvementée, malgré son grand âge, niais on peut dire de lui : transiit benefaciendo ! Oui, il a passé en faisant le bien, sans bruit et sans ostentation.
Les malheureux surtout le pleureront, car il a été vraiment le " médecin des pauvres ! " Pendant près d'un demi siècle, il fut leur ami et leur bienfaiteur. Il n'a jamais rebuté personne, car il était doué d'un cœur tendre et généreux.
Il est mort relativement pauvre, malgré la somme énorme de travail qu'il a fait pendant sa longue carrière médicale.
Il était jovial à ses heures, et ses confrères savent qu'il avait toujours un bon mot pour les faire rire, une bonne histoire à leur raconter, sans blesser la charité ni faire d'accroc à la morale.
Le Docteur avait pratiqué sa profession à Ely, Stukeîy, Lawrenceville et Waterloo, et il fut pendant quelques années représentant de son comté. A ce propos, il disait plaisamment: "Je n'ai pas voulu accepter un second mandat, parce que je voulais rester honnête homme \ " Mais, va sans dire qu'il disait cela pour taquiner nos jeunes députés actuels.
Il y a une quinzaine d'années, le Docteur vint s'établir à Sherbrooke, où il croyait que la pratique de ville le fatiguerait moins que celle de la campagne ; cependant, ici comme là-bas, il ne savait pas refuser les soins de son ministère à qui les réclamait. Même pendant les plus grosses tempêtes de l'hiver, si un malade éloigné avait besoin d'un médecin, il était toujours certain de voir arriver près de son chevet le bon vieux Dr Frégeau.
Ses clients le payaient quand ils voulaient et comme ils l'entendaient. Le Docteur était un homme vraiment religieux : il appartenait à la congrégation des hommes et aux tiers-ordre de St. François, et il voulut être enseveli dans son costume de bure. Quand il était appelé près d'un malade bien souffrant, il n'hésitait pas, en attendant l'effet des remèdes qu'il lui administrait, il n'hésitait pas, dis-je, à prier seul ou avec la famille éplorée, pour le soulagement de son patient ; c'était un véritable apôtre. A son tour, quand la mala^ est venue le terrasser, maladie douloureuse s'il en fut, il priait et recommandait à son entourage de prier avec lui. Ah ! comme il a souffert avec résignation, sans se plaindre ! Il m'a édifié bien des fois ainsi que ceux qui étaient admis près de lui.
Dormez en paix, mon -i^-'1 ami, priez pour nous, priez pour moi, le Juge Souverain de.-, vivants et des morts que vous avez si fidèlement servi ! Demandez-Lui pour nous tons la grâce d'imiter vos vertus, afin de partager un jour votre récompense !
A bord " La Touraine."