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Lettre d'Europe, 1900.
Mon cher rédacterr,
Fidèle à la promesse que je vous ai faite, À mon départ pour l’Europe, je vous envoie quelques mots par la première malle,
Rien d’intéressant pour vous et vos lecteurs dans le trajet de Sherbrooke à New-York.
À 10 h. a. m., le 28 juin, nous nous embarquons pour la France, à bord du magnifique bateau français ‘“ L'Aquitaine.” Ce navire, construit par les Allemands, portait autrefois le nom de “ Normania.” 11 fut vendu au gouvernement espagnol, pour le transport des troupes à Cuba, pendant la guerre hispano-américaine. La Compagnie Française-T+ -‘1satlantique, qui en fit ensuite l’acquisition, l’a repeint et emmenagé à neuf. Il ne reste plus guère que les peintures à fresques du salon qui rappellent encore son origine allemande.
Nous sommes à peu près neuf cents passagers à bord, à part les 360 employés, qui tous, du commandant au marmiton, sont d’une exquise politesse. La nourriture est excellente et le bon vin français en abondance. Après deux jours, tout le monde se connaît à bord. J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de plusieurs personnes distinguées de presque toutes les parties du globe: M. Maritche, Français de cœur comme moi, mais émigré à la Nouvelle-Orléans, Son Honneur le juge Rost, le Dr. LaRue et Mme LaRue, M. Novion, tous du même pays; le Dr. Renaud, de Détroit ; le Dr. Durant, de New York; M. J. Fernand Pons,
“nes
riche planteur de Cuba, qui s'est pris d'amitié
pour les pe.
tits Canadiens; Son Excellence M. Cambon, ambassadeur
de France aux Etats-Unis, qui a joué un rôle proéminent en signant, pour l'Espagne, le traité de paix de Washington ;
M. Gibson,
ain, des souhaits de « bon voyage”
avec les sympathies du peuple, mais du Souvernement !... rien !
M. Wessels, oncle du président Styn, avec lequel j'ai beaucoup causé, m’a montré plusieurs photographies de Mafeking, Ladysmith, Prétoria, Bleomfontein, etc.; il parle très-bien l'anglais, il m'a dit que les Boers n'avaient jamais eu plus de 35,000 hommes à opposer à 250,000 Anglais. Nous mourrons jusqu’au dernier, avant de perdre notre li. berté, me dit-il, Si nous, citoyens du Canada et sujets britanniques, ne pouvons prendre fait et cause pour ces hommes, dont l'énergie fait l'admiration du monde entier, nous ne pouvons nous empêcher de rester étonnés devant ces hé- Tos qui ont osé tenir tête au lion britannique! M. Wessels est un colosse aux traits énergiques, aux yeux noirs per- Sants qui doivent ressembler à des yeux de tigre des jun-
gles, dans l’ardeur du combat. Eh bien ! le croiriez-vous ? je l'ai vu pleurer durant la traversée. —Qu'avez-vous ? lui demandai-je un jour.—‘ Ah! me répondit.il, voyez-vous ces deux fillettes assises là-bas avec leur mère ? elles ine rappellent beaucoup mes enfants bien-amées,” et il éclata en sanglots. C'était à fendre le cœur, et je crois que nous avons fait chorus, Leblanc, Dastous et moi; c'était une faiblesse bien pardonnable, n'est-ce pas? Un quart d'heure après cette petite scène, je croisa\ mon nouvel ami boer à tribord, le sourire aux lèvres et un regard de tendresse dans les yeux.
Dans la nuit de samedi à dimanche, par un épais brouillard, tout à coup nous entendons le cri de détresse de la sirène. En un instant tout le monde est sur le pont ; l’anxiété est peinte sur toutes les figures. Qui a-t-il?—Nous venons d'échapper à un grand désastre, nous dit un des matelots ; nous avons failli venir en collision avec un autre paquebot. En effet, nous traversions en ce moment le sillage du navire qui avait dû passer à 50 pieds de nous. S'il nous eût touchés, nous aurions probablement eu une répétition du désastre de la “ Bourgogne.” N'est-ce pas que nous l’avons échappé #e/e? Après cet incident, je n'ai pas dormi de la nuit. Comme j'aurais voulu me voir couché bien chaudement, dans mon lit, dans ma chère ville de Sher-
brooke !
‘ Vaste océan, solennelle étendue, Immensité des vagues sans repos !
Combieu de fois ma pensée éperdue S’'est élancée au-delà de tes flots.”
Oui, c’est beau l'océan, mais c’est effrayant parfois ; je regarde autour de moi: rien, rien que l’immensité! notre gros bateau de près de 600 pieds de longueur n’est qu’une coquille ballottée par les vagues sans cesse en mouvement ! au-dessus de nos têtes, limmensité aussi des espaces sans fin! Pauvre humanité, qu’es-tu donc en présence de toutes ces grandeurs ?
Excursion de la Presse.