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lacs Tamparang-Ouvai et Tamparang-Kabaija, appelés ordinairement les lacs de Tempe. Le premier de ces lacs forme un long bassin irrégulier; le second, au contraire, un beau bassin rond. De riches plantations de riz, de grands villages, indiquent la prospérité du pays. Sur le devant s’élevaient beaucoup de petites collines et de roches pointues, qui, vues de loin et de la hauteur où nous nous trouvions, pouvaient presque passer pour des tumuli, tellement elles paraissaient petites et jolies dans cette plaine immense. Au fond, de belles chaînes de montagnes se dressaient comme de hautes murailles pour prot l
paisible vallée contre les tempêtes du dehors. 2
Je-fis descendre lentement mon cheval, car chaque effaçait un trait du superbe tableau. Le grandiose dispa= rut; notre sentier nous conduisit de nouveau entre de basses collines dans le sanctuaire, et bientôt nous ne découvrimes plus que quelques cabanes isolées, quelques écuries qui appartenaient au roi, de petits champs de maïs et de riz. Cela continua ainsi jusqu’à Batou-Masapaija, où nous rencontrâmes effectivement le roi.
Quoique le roi de Sidenring soit un des trois plus grands des Célèbes, son habitation est aussi misérable que celle du plus petit et du plus pauvre rajah. Son palais, fait d’un mince tréillage de bambou et couvert de paille, ressemblait Aune grange à moitié tombée en ruine. L'intérieur se,composait d’une grande pièce subdivisée par des demi-cloisons’ percées ‘et remplies de clambous sales. A l'entrée il y avait quelques foyers, où des tisons à moitié éteints répandaient une horrible fumée. Le devant four millait de fainéants de tout genre, tant hommes que femmes et enfants. D'un côté on voyait un groupe accroupi mächant du siri et causant; d’un autre côté, des dor-
neurs, étendus. par terre, ronflaient à l'envi; ici appaait, derrière un clambou ouvert, une tête meurtrie ;
u Bibeln, des enfants nus, couverts de boutons et de
saleté. De tous côtés on avait un spectacle sing et dégoûtant.
Le couplé royal était accroupi au fond dans une rn élevée de deux pieds, et occupé comme les domestiques à mächer du siri et à regarder en l'air. Près de là tribune on avait amoncelé çà et là des caisses et dés paniers , des vêtements déchirés pendaient autour ; plus loin l’on voyait un bel uniforme militaire brodé, que le roi avait reçu en : présent du gouvernement hollandais. Il me montra cet uniforme, et me pria dé lui en faire un pareil, mais plus sim le, Voyez ce que c’est que les destinées du voyageur! de ‘Pare=Par& m’aurait donné cent roupies pour
„tandis que celui-là voulait m’élever au rang de son tailleur de cour! J'éludai cette demande modestement, en disant que j'étais trop grande dame pour travailler.
On me logea sous un clambou dans cette grange servant de palais à un roi. La nourriture était assez mau+ vaise; on m’apporta sur de petites tasses, grandes comme la main, quelques tout petits morceaux de viande, deux poissons longs comme le petit doigt, etle cou, la tête et les bouts d’aile d’un poulet.
Après le diner, le roï me fit une visite. Ayant remarqué par häsard quelques insectes que j'avais pris en route, et m’ayant entendu dire que j'y attachais du prix, il me promit aussitôt d'envoyer du monde dans les bois, et de me tenir une petite collection toute prête pour mon retour.
Je devais êtré de retour Au bout de quelques jours : car ma tournée n’allait pas cette fois au delà dés deux lacs et s'arrêtait à Lagousi, résidence de la reine de Wadjoÿ son royaume touchait à celui de Bonni, qu’il ne m "avait pas été permis, comme je Yai déjà dit, de visiter.
Quand je pris congé du roi, il me promit encoréd'organiser en mon honneur, à mon rétour, une chasse au chevreuil. DE 7:
2 mai. Ce jour-là, nous ne fimes pas plus de 9 paals à cheval dans la grande plaine, en passant toujours par des champs de riz; arrivés près du premier lac, nous campâmes dans une cabane ouverte, c’est-à-dire sous un
toit de feuillage. Nous traversämes plusieurs grands villages, parmi lesquels se distinguait surtout Awaritij, groupe de plus de deux cents maisons. Je trouvai que dans ce royaume les villages et les maisons étaient généralement très-grands.
Aujourd’hui encore mon repas ne se composa que de riz et de quelques petits poissons, et cela, comme toujours, par la faute de mes gens ; car il est d'usage, quand on reçoit l'hospitalité dans ces pays, de demander tout ce dont on peut avoir besoin ; s’ils avaient demandé des poulets, des fruits ou quelque autre chose, on le leur aurait donné avec plaisir ; mais ils s’en ‘gardaient bien, même quand je le leur ordonnais, pour n’avoir pas tant de peine à faire la cuisine.
3 mai. Lagousi (30 paals). Mes gens me mirent encore aujourd’hui dans la plus vive irritation. En arrivant le matin au bord de la rivière, sur laquelle il ne nous restait plus qu’un petit trajet à faire pour parvenir au lac, ils n’avaient même pas disposé le prauh pour le départ; il me fallut rester là une grande heure, sous un soleil brûlant, à les presser. Avec la lenteur la plus désespérante, ils lancèrent enfin dans l’eau un tronc d'arbre creusé, et le couvrirent d’un toit de feuilles si bas que je pus à peine m’y tenir assise. J’entrai avec répugnance dans ce bateau aussi dangereux qu'incommode; mais Combien mon angoisse augmenta, quand j'y vis pénétrer autant, de monde que ce canot étrange pouvait en contenir! Je voulus l'empêcher, mais ni le tolk ni le drogman -ne,m'écoutèrent ils agcueillirent tous ceux à qui il plut “d'entrer. Vingt et un@personnes se tenaient serrées l’une contre l’autre dans cet espace si étroit. Pendant tout le
trajet, qui dura plus de neuf heures, il me fallut, comme les autres, me tenir accroupie sur mes jambes croisées. Cela n’incommodait nullement les indigènes, qui sont habitués à cette posture ; mais moi, j'en souffrais horriblement.
Ily avait parmi mes compagnons un vieillard qui, sans avoir l’air bien faible, ne put cependant pas rester longtemps assis: En se couchant, il nous forga tous de nous serrer encore davantage. Plus tard je reconnus ce qui causait sa faiblesse : c'était un grand fumeur d’opium. Muni d’une pipe d’opium et d’une lampe, il passa tout le temps du trajet ou à fumer ou à dormir.
Les deux lacs, dont la longueur réunie peut être évaluée à environ 30 paals, et la plus grande largeur à 10 paals, sont mis en communication par le fleuve Watta, et ne sont guère éloignés l’un de l’autre que d’un paal et demi. Ces lacs, surtout le grand, ont peu de profondeur ; le second pourrait bien avec le temps se transformer en marécage, car déjà aujourd’hui le fond en est entièrement couvert de plantes, qui par places forment comme des îles flottantes. Les rivages offrent peu de charme; en beaucoup d’endroits ils sont couverts d’alaing-alang. Près des lacs il y a de grands villages, mais ils ont un air bien triste, dépouillés qu'ils sont d’arbres et de feuillage. Les terres environnantes font partie de Sidenring, de Wadjo et d’autres petits royaumes. On voit aussi de là les montagnes de Bonni, dont je n’étais qu’à une journée de distance. Lagousi est situé sur le Tjenrana, à 18 paals plus haut en remontant le fleuve. Quand je quittai la barque pour me rendre à la résidence royale, située à un quart de paal, je fus accompagnée de tous les habitants du village, qui n'avaient pas encore vu d’Européenneslls voulaient tous me suivre au palais, qui n’était également qu’une cabane de bambou ; il fallut les chasser de force.
La reine se fit attendre longtemps. Elle était vieille, mais d’une complexion robuste, excessivement vive, el
parlait avec beaucoup de chaleur et de volubilité. Elle prétendait avoir soixante-seize ans; mais, à en juger par le plus petit de ses fils, elle ne devait pas être aussi âgée. Ici les personnes arrivées à la maturité tiennent beaucoup à se vieillir, croyant par là gagner en dignités Du reste, elles ne sont pas fortes en chronologie, ete Bar elles ne savent pas elles-mêmes quel est leur à
Après avoir été régalée, selon leur coutume, “de thé-et de sucreries, je voulus’me retirer, étant presqué percluse d’être restée accroupie pendant neuf heures dans le malheureux tronc d’arbre ; mais ma noble hôtesse n’y consentit pas. Elle trouvait trop de plaisir à causer avec mes | gens, ‚qui lui racontaient toutes les nouvelles de la grande ville de Macassar. Elle était très-vive et très-gaie; et cependant, comme elle me l'apprit elle-même avec une indifférence vraiment stoique, il n’y avait pas trois jours qu’elle venait d’enterrer un de ses fils. Tel est le caractère de ces gens !... Tant que le mort est dans la maison, ils crient, hurlent et se démènent comme des fous ; mais une fois qu’il est enseveli, ils enterrent avec lui la douleur et reprennent leur gaieté et leur insouciance.
‚La reine portait le deuil de .son fils, Ce deuil consistait en un mouchoir foncé, roulé autour de la tête, qui cachait ses cheveux et lui tombait sur les épaules.
-Je me vis bien malgré moi forcée de souper chez la reine, Ici encore les mets étaient au-dessous de toute critique. Il y avait une quantité de petits plats, dont la totalité n'aurait pas surchargé l'estomac d'un mangeur ordinaire. Un plat contenait un œuf dur coupé en quatre, un. autre trois toutes petites pommes de terre, un troisième. la moitié d'un poisson qui n’avait pas trois pous ces. de long, un quatrième quelques tranches de concombre; un cinquième deux oignons cuits et gros comme une noix, Au milieu de ce repas pour rire, on apporta une trèsgrande soupière, fermée hermétiquement, et on mit à côté
une grande cuiller à pot. Aussi toute mon attention se porta sur cettesoupière colossale. Monestomac espérait des poulets bouillis ou quelque autre plat superbe. Dans cette voluptueuse attente je mis une bonne portion de riz sur mon assiette, pour le mêler à l'excellente sauce et ‘au poulet délicat; mais ol resta longtemps sans soulever le couvercle
e la soupière. Je demandai un peu de sel pour assaison< ner d'avance mon riz. Voilà qu’enfin le couvercle fut enlevé, on prit la grande cuiller et on en sortit... une petite poignée de sel blanc ‘. Peu s’en fallut que,. de désespoir " dévoir mon espérance déçue, je ne fusse changée moimême en statue de sel.
Ce qui se passa pour l’eau ne fut pas moins comique, On plaça devant nous deux carafes très-bien taillées dans leurs étuis. Comme d'ordinaire les bouteilles sont accompagnées de verres, j'attendis longtemps, croyant qu’on les apporterait. Comme ils n’arrivaient pas, jé finis par en demander; mais la reine me dit de boire à la carafe, et non-seulement elle et moi, mais le tolk, le drogman et tout le monde but à même les bouteilles. |
Parmi les fruits il y en avait un du nom de durian, semblable par la forme et la grosseur à un melon ordinaire, d’une écorce très-rude, qui puait tellement l'ail, qu’on le sentait à trente ou quarante pas de distance. L'intérieur se compose de très-grosses fèves blanches, serrées l’une contre l’autre. J'avais déjà vu ce fruit à Bornéo comme aux îles Moluques. Les Européens m ’assurèrent qu’une fois habitué à l'odeur on trouvait-à cef ru un très-bon goût, et'ils ajoutèrent que, {si l'onvotle vraiment le manger con amore, il fallait le faire sur fleuve, assis dans une barque, pour pouvoir plonger tot instant les mains dans apres de manière que l'odeur: passät
1. On trouve très-rarement du sel blanc ; il est dotnals aussi sale et aussi gris que de la cendre.
plus vite. Mais, malgré plusieurs essais répétés, l'odeur qu’exhalait ce fruit m’empêcha toujours de me faire à son goût. u
La dame du palais ou suivante chargée du service portait au pouce de la main gauche un étui d’ongie, long au moins de 15 centimètres. Je lui témoignai mon étonnement au sujet de cet ongle énorme, en l’assurant que je n’en avais pas même vu de semblable en Chine, pays renommé pour les soins que les habitants donnent au développement de leurs ongles. Elle öta son étui en souriant, et je m’apergus que c'était simplement un ornement; car l’ongle avait tout au plus un centimètre de longueur. Il en était de même des autres porteurs d'étui ; le. fils de la reine faisait seul exception à la règle : à son doigt brillait un ongle de 5 centimètres de long. Cette mode des étuis d’ongle, je ne la vis que dans ce pays. |
Le repas étant fini, je laissai les cérémonies et je demandai à me retirer. La reine s’excusa de ne pas pouvoir me donner l'hospitalité dans son palais délabré ; elle m’engagea à suivre son fils dans le sien, où tout était déjà préparé pour me recevoir; arrivée à cette résidence, je devais encore être présentée à la femme du princeet prendre du thé et de la pâtisserie. Mais je déclinai cet honneur pour aujourd'hui, et je me glissai sous mon clambou pour m’y livrer au repos dont j'avais tant besoin.
4 mai. Le prince était encore jeune, mais, à voir son teint et ses traits, on reconnaissait qu’il devait être un grand fumeur d’opium. La première chose qu'il faisait le matin en se levant était d'allumer sa pipe d’opium. Malheureusement on fait un grand usage de ce poison, à
. Célèbes. |
Après le déjeuner, qui pouvait, à bon droit, passer pour le pendant du souper de la veille, je me rendis avec le prince chez la reine pour prendre congé. En entrant dans le palais, j’apergus trois caisses que je n'avais pas
remarquées la veille : deux servaient de siéges pour la reine et pour moi; la.troisitme tenait lieu de table.
Il me fallut attendre une demi-heure avant d’être admise en présence de la reine; on disait qu’elle faisait sa toilette. Eten quoi consistait cette toilette ? en une blouse blanche qu’elle avait passée par-dessus son sarong; sa tête était, comme la veille, enveloppée d'un mouchoir. Comme parure, elle portait deux rangées de boules creuses, d'or laminé, ayant la forme et la grosseur de petits œufs de poule, qui lui descendaient en croix sur la poitrine et les épaules; de chaque côté de la poitrine , elle avait une grande plaque ; ronde d’or laminé, garnie de pierres précieuses , qu’on aurait pu prendre pour des décorations, si les gens des Célèbes étaient déjà arrivés à cette hauteur de civilisation. Ce qui me frappa le plus, ce fut sa chaussure : c’etaient des souliers coupés à l’européenne; mais, au lieu d’être en étoffe , ils étaient, sans excepter la semelle, en or laminé et garnis de pierres précieuses.
La reine, en me saluant; me dit qu’elle avait regardé comme son devoir de me recevoir dans son costume de reine.
"A cette occasion, il fallut encore manger. Pendant le repas, on vint chercher son fils pour visiter une maison forcée la nuit dernière par des voleurs qui avaient dérobé de l'argent, des bijoux et d’autres objets; en tout, une valeur de 800 roupies.
Les Bouginèses, principale population de ce pays, sont les plus fameux voleurs et pirates de tout l'archipel, du reste les hommes les plus beaux et les plus adroits que j'aie vus dans cette île. Les hommes et les femmes sont de haute taille, très-bien faits, et ont une physionomie bien supérieure N celle des Malais. L'os du nez est peut-être un peu trop Saillant; mais plusieurs ont le nez bien formé, et leurs mâchoires n’avancent pas tant. Ils ont de beaux yeux petillants d'esprit et d'intelligence. La couleur de leur teint est rouge-brun clair.
Comme je l’ai déjà fait remarquer, les femmes de Célèbes jouissent à peu près des mêmes droits que les hommes. Sans’ le consentement de sa première femme, un mari ne peut pas en prendre une autre. La femme n'est pas non plus exclue de la gestion des affaires publiques. Les habitants du royaume de Wadje (Lagousi), peuple pacifique et commerçant, préfèrent même être gouvernés par des reines, qui ont moins le goût de la guerre et qui sont plus calmes et plus paisibles que les hommes.
A onze heures, je dis adieu à la reine. J'avais déjà ordonné de. grand matin à mes gens de tenir tout pr&t pour le retour; toutefois, en arrivant au rivage, je ne trouvai même pasun bateau.
Ce ne fut qu'après beaucoup d’altercations que l’on vit paraître à midi notre tronc d’arbre creusé, J’eus encore bien plus de désagréments pour retourner que pour venir; car les gens ramaient avec une telle paresse, que nous n’avancions pas. Il me fallut passer dans cette cage étroite vingt heures, depuis midi jusqu’au lendemain matin huit heures, Pendant là nuit, les rames avaient été miseg,.de côté et tout le monde dormait. Heureusement qu’il faisait beau. et que le lac était tranquille ; cependant le dangereux véhicule chancelait fort à chaque mouvement d’un dormeur, et je tremblais sans cesse de le voir chavirer.
5 mai. De retour à notre cabane ouverte, nous nous y reposämes deux heures; puis nous montämes à cheval pour retourner auprès du roi de Sidenring.
A ma première question au sujet des insectes, le roi me présenta une bouteille vide‘. Je lui rappelai la chasse au chevreuil. « C’est pour après-demain, » me répondit-il.
Je le remerciai pour tous ses insectes et pour sa belle chasse, et le priai de me donner quelques hommes pour
1. Les promesses ne coûtent rien à ces gens; ils sont toujours prêts à faire ce qu’on leur demande; mais promettre et tenir, c’est deux, Aussi tiennent-ils rarement parole.
aller au district montagneux de Douri, dont les habitants, espèce d’Alfores formant une tribu réputée encore trèssauvage, sont les alliés du roi de Stdenring. Ils habitent, dit-on, des cavernes. Mais ce voyage ne fut pas du goütdu tolk et du drogman. Cette tournée demandait à être faite À pied, et, quoique je n’entendisse presque rien à la langue bouginèse dans laquelle mes gens causaient avec le roi, je compris ou plutôt je devinai qu’ils priaient le roi d'élever des difficultés. Aussi celui-ci me dit-il en langue malaise qu’il n’était pas en ce moment dans la meilleure intelligence avec ce peuple, et qu’il ne pouvait pas acquiescer à mes désirs.
Si je n'avais pas traîné à ma suite tous ces fainéants
avides de repos, j'aurais accompli mon projet, car je voyais à la mine du roi qu’il aurait été tout disposé à m’accorder ma demande. Il s’apergut bien que je commençais à me fächer; aussi, pour dissiper un peu ma mauvaise humeur, il me promit d’organiser la chasse au chevreuil pour le lenderhain.
Je passai toute la soirée avec sa famille, et je remarquai avec plaisir que le couple royal, quoique déjà marié depuis longtemps, car ils avaient quatorze enfants, était extrémement uni et heureux. J’appris aussi que le roi n’avait qu'une femme, et qu’en général la vie de famille était bien plus régulière à Célèbes que dans toute autre île de cet archipel. D’ordinaire, un homme se contente d’une seule femme, et les séparations sont fort rares.
Les deux époux m’adressörent une foule de questions : mais ils me demandèrent surtout de leur indiquer les médicaments que je devais prendre pour être si forte à mon âge. Le roi me dit qu'il ne se sentait pas capable de rivaliser avec moi, et bien moins encore la reine, quoiqu’ils fussent tous deux de beaucoup plus jeunes que moi. J’eus beau affirmer que ce n’était que la conséquence de ma manière de vivre tout à fait différente de la leur, ils ne
voulurent pas me croire. Ensuite, on en vint. aussi à parler de mon sultan, sujet favori qu’affectionnent tous ces princes ; ils me demandèrent comment il vivait, ce qu'il mangeait, si je le voyais souvent, et autres choses de ce genre. Je leur racontai de la manière la plus détaillée la vie de famille de l’empereur.
6 mai. La veille, la reine avait déclaré qu’elle aussi voulait prendre part à la chasse. J'étais très-étonnée de cette résolution héroïque : car, voir une reine quitter sa cabane sans un motif important, c’est un miracle chez ces peuples. ‚C’est ainsi, par exemple, que la reine de Barou, âgée de dix-huit ans, me raconta que depuis huit ans elle n ’étaitpas allée à plus de deux cents pas de sa chaumière:
En partant poür la chasse, je demandai où était la reine. Leroi me dit qu’elle ne pouvait pas nous accompagner, parce qu'elle avait la fièvre (sans doute la fièvre de paresse ).
Nous nous rendimes à un grand et beau pré, éécaiéé de bois de toutes parts. Les chevreuils furent lancés et pris par.des chiens, qui déchirèrent horriblement ces pauvres bêtes ; enfin on les acheva à coups de lance. Plusieurs des chasseurs étaient à cheval et poursuivaient les malheureux chevreuils. Le roi et moi nous étions assis à l'ombre d’un arbre et nous regardions. C'était un horrible divertissement, auquel je ne voudrais pas assister une seconde fois !
Après la chasse, les chasseurs et les cavaliers s’assemblèrent autour de nous. Ce groupe était si pittoresque, que
j'aurais donné beaucoup- pour savoir dessiner. Les cava- liers au repos sur leurs belles bêtes immobiles présentaient les attitudes les plus variées. Une jambe repliée sous eux, quelquefois toutes les deux, ils s’accroupissaient sur les talons ou bien appuyaient leurs pieds sur les flancs dé leurs montures; bref, ils agissaient absolument comme s'ils avaient été par terre. Les autres chasseurs étaient
AUTOUR DU MONDE. 333 campés partout sur le pré dans les poses les plus diverses. Ils avaient roulé leurs mouchoirs autour de leur tete de la manière la plus variée : ces mouchoirs étant empesés, ils peuvent leur donner toutes les formes imaginables. De longs sarongs blancs enveloppaient en entier ou en partie leürs corps vigoureux, ou bien, largement drapés, leur descendaiïent en écharpe du haut de l'épaule. Ce spectacle me fit infiniment plus de plaisir que l’affreuse chasse.
Au repas du soir, on nous servit déjà l'épaule d’un des chevreuils tués; mais elle avait été si mal préparée, qu'il était presque impossible d'en manger. Sans laver et sans saler d’abord la chair;-on l'avait jetée dans le feu ardent, et on l’en avait retirée aussitôt sans lui laisser le temps de cuire. La viande noire, toûte crue, à peine chaude, sentait la fumée, et il en sortait partout du sang.
Voilà la nourriture d’un roi qui, à ce qu’il me raconta lui-même, avait perdu l’année précédente 8000 roupies aux combats de coqs, et qui avait gagné au même jeu, J’année d’auparavant, 10 000 roupies !
Le 7 mai au matin, je pris congé du joueur royal. Mon retour s’effectua avec une très-grande rapidité. Je ne m'arrêtai à Paré-Paré, à Barou et à Tanette, que le temps nécessaire pour prendre du repos, et, dès le 9 mai, je touchai de nouveau la frontière des possessions hollandaises, qui commencent à 2 paals de la résidence du royaume de Tanette. A deux heures je me trouvai à Mandelle, et, pour gagner une journée, je fis encore à pied 6 paals jusqu’à Segeri : car, avant qu'on eût amené des chevaux frais, il aurait fait nuit, et les chemins étaient si abominables qu’on ne pouvait s’y aventurer la nuit. Cela n'allait guère à mes gens; mais, sans me laisser arrêter par leur mauvais vouloir, je me mis en route seulé, sachant bien qu'ils me suivraient s’ils me voyaient partir. Nous rencontrâmes des marécages si profonds que, dans un en-
droit, nous eümes de la peine à passer. A chaque pas, j'enfonçais jusqu’à la ceinture; deux de mes gens étaient toujours occupés du soin de me venir en aide. Lé lendemain j’eprouvai si peu de fatigue que je fis 32 paals, à cheval il est vrai, mais encore à travers les plus terribles marais, ce quiest très-fatigant, même pour des cavaliers. J’arrivai heureusement et en bonne santé à Maros, tandis que le tolk et le drogman se ressentirent quelques jours des fatigues extraordinaires d’un retour aussi précipité. - Je séjournai encore quelques jours à Maros, et je profitai de cette halte pour aller faire une visite au prince Aru- Sinri, ancien ministre de Bonni, qui demeure à 6 paals de ‚ la ville. La femme de ce prince, Aru-Palengerang, avait les droits les plus légitimes sur le royaume de Bonni : elle était la sœur du feu roi, mort sans laisser aucun héritier direct ; gomme elle n’avait pas non plus d'enfants, elle avait ; UT un neveu.Mais, à la mort du roi, ce même neveu sut faire tant de partisans, qu’il s’empara du pouvoir et chassa
ı bienfaitrice. Elle et son mari implorèrent le secours du gouvernement hollandais, qui leur fit construire une jolie - maison de bambou et qui leur paye une pension annuelle.
Dans tout Célèbes je ne visitai pas une maison de prince aussi bien tenue que celle-ci. L'intérieur était divisé en
plusieurs pièces, avec la cuisine à part; les domestiques étaient très-proprement vêtus, la table bien servie et bien apprétée; on aurait eu de la peine à trouver plus d'ordre et de propreté dans une maison européenne.
Aussi le prince Aru-Sinri et sa femme sont généralement renommés pour leur distinction et pour leurs qualités d’esprit et de cœur.
Le 13 mai je revins à cheval à Macassar, où je restai jusqu’au 20. Avant de partir, je fis encore, en société de M. Weiergang , négociant de Macassar, une ‘vikite au sultan de Goa. La résidence de ce prince n’est a de Macassar que de 4 paals.
Le royaume de Goa se compose des débris du royaume de Macassar, jadis.le plus puissant de Célèbes, qui avait une excellente armée, possédait beaucoup de cutters et régnait sur une grande partie des îles d’alentour.
Le sultan de Goa habite une bien plus jolie maison que ses confrères les rois de Sidenring et de Paré-Paré. Elle est construite en bois et ornée de sculptures ; mais il ré gnait dans l’intérieur autant-de désordre que chez tous les autres princes : c'était toujours la même affluence de courtisans et de serviteurs, un chaos de clambous, de caisses et de coffres entassés les uns sur les autres.
Le sultan faisait justément construire une nouvelle maison, quoique l’ancienne parüt encore ‘assez bien conservée ; mais il ne voulait plus l’habiter, parce que son père y était mort. Etait-ce par délicatesse qu'il'agissait ainsi ? Je serais plutôt tentée de croire que c'était par superstition ; car je n’ai trouvé nulle part chez ces peuples le culte, des morts. On voit, toutprès de la résidence, les tomsw} beaux de la famille véyalà Ils contiennent de simples mg numents tumulaires en pierre, en partie couverts : deb" petites voûtes en maçonnerie. ANT,
Le 20 mai, je quittai Macassar, sur le vapeur Banda,pour visiter une troisième et dernière fois les côtes mA talières de Java.
Après une traversée de deux j jours et demi nous enträmes dans la rade de Surabaya. Pendant mon premier séjour dans cet endroit, j'avais fait la connaissance de Mme Brumond, femme du domine * Brumond. Elle avait eu la bonté de m’inviter à venir demeurer chez elle à mon retour du voyage des Meluques et de Célèbes. M. le rési- . dent de Pérez, chez qui j'étais descendue à cette époque, avait été appelé à Batavia avec le titre de conseiller des
1. Titre donné aux pasteurs protestants en | Hollande et dans les établissements hollandais aux Indes.
Indes, première place après celle du gouverneur général, ils sont au nombre de quatre, dont chacun touche par an un traitement de 36 000 roupies. Je trouvai dans cette aimable famille une réception si cordiale, et, pendant la maladie qui vint me surprendre ici, des soins si empressés, que je ne me croyais pas du tout dans un pays étranger. A la fièvre, qui depuis mon séjour à Sumatra m’importunait souvent, venait.encere'se joindre un anthrax sur le dos, suite de mes courses pénibles et des .fatigues! éprouvées aux Moluques et à Célèbes. Cette maladie empoisonné mon séjour à Surabaya ; je ne pouvais plus penser & faire des excursions dans les montagnes, à visiter Brümo,.montagne de feu, et autres curiosités. Je mis seulement le temps de ma convalescence à profit pour voir un peu Sarabaya et ses environs.
Le bon M. Brumond eut la complaisance de me servif de cicerone, Nous commehgämes par la mosquée, qui passe “pour la plus belle de Java, et qui a été élevée dans ces +. derniers temps par un architecte hollandais. Elle se pré-
‘sente très-bien', quoique son architecture ne soit ni mau- ' resque ni gothique, mais un mélange de ces deux styles. Elle-forme un octogone, avec deux minarets unis par de bélles galeries de 12 mètres de long. L'édifice est construit en briques; le toit et la porte d’entrée sont ornés de jolies sculptures en-bois.
Le serviteur ne nous refusa pas, il est vrai, l'entrée de la mosquée ; maisil voulait nous forcer de quitter nos souliers. M. Brumond, se souvenant que j'étais à peine convalescente, lui présenta une roupie, et cette clef d’argent nous ouvrit aussitôt la porte. Nous ne vimes dans l'intérieur qu’un joli portique, avec une petite chaire, quelques lampes, quelques nattes, et beaucoup de crachoirs en laiton. Ces derniers objets surprennent fort un étranger ; mais un mâcheur de siri ne peut pas s’en passer, car il ne lui est pas permis de cracher par terre dans un endroit aussi sacré,
De la mosquée, nous allämes dans le campon malais voisin; mais il ne me plut pas du tout. Les cabanes de bambou n’y sont pas construites sur pilotis, mais serrées l’une contre l’autre, et elles forment une rue. Les ordures sont jetées devant toutes les portes, et, le soir, elles sont réunies en tas devant chaque maison et brülees.
Nous arrivämes justement au campon à cette heure fatale; aussi la fumée et la puanteurinous permirent-elles à peine de passer dans la rue. Que doit-ceietre dans les temps de pluie, quand on ne peut ni balayer ni brûler ? Il n’est done-pas étonnant que ces gens souffrent constamment de fiövres, de maladies de peau et d’autres infirmités.
Les cabanes sont extrêmement petites et écrasées, sans fenêtre, et avec une porte si basse que l’on n’y entre pas sans se courber. Dans l'intérieur, toutes ces coquilles d’escargot sont divisées en trois compartiments qui ressemblent à de véritables trous. Le premier trou, le seul qui donne accès à la lumière quand la porte est ouverte, contient, à droite et à gauche, une place pour coucher, . qui, pendant le jour, sert d'atelier ou d’etabli. Dans le deuxième trou, il y a d’un côté la couche du maître, de l’autre un banc de bois ; dans le troisième est le foyer. Il ne reste tout juste qu’assez d'espace pour passer en se
* eourbant. Dans l’intérieur, il y a des nattes, des coussins, : des pots de terre et un bahut de bois monté sur des roues; qui contient tous les trésors de la famille, les vêtements, les armes, les bijoux et autres choses précieuses, et qui, en cas d’incendie, peut être roulé et-sauvé facilement.
Le peuple me paraissait moins laid qu'au commencement de mon voyage à Bornéo, à Java et ailleurs. Depuis plus d’un an, je ne voyais presque que des Malais ; aussi le changement de goût qui s’était opéré en moi doit, à ce . que je pense, être attribué à l'habitude, qui, en nous familia-
*risant avec. la laideur, nous la fait trouver moins affreuse.
N'en est-il pas de même du beau? Le-plus ravissant
paysage, vu tous les jours, finit, avec le temps, par ne plus faire la moitié de l'impression qu’il nous cause dans le principe. |
Nous visitämes encore ce soir-là le campon ‘chinois, qui, avec ces jolies maisonnettes, formait, par sa propreté extraordinaire, le plus grand contraste avec leıcampon malais. Les maisons en briques étaient toutes aussi blanches et aussi propres que si tout le campon venait d’être construit. Sans être grandes, les maisons sont assez spacieuses pour loger convenablement une famille même nombreuse. Elles ne manquent ni de fenêtres ni de portes, et les fenêtres sont pourvues de beaux volets. Tout ce qui est en bois ou en jonc est peint à l’huile en coùleur foncée. Le devant de la maison est entouré d’une véranda d'où l'on pénètre dans la pièce de réception, occupant toute la longueur de la maison. Dans cette pièce, on trouve le parquet couvert de nattes, les murs ornés de glaces et de tableaux, et beaucoup de tables, de chaises et d’armoires. Au fond, des portes conduisent à gauthe et à droite dans les petites pièces d’habitation.
Presque dans chaque maison, on trouve un petit autel dressé dans la salle de réception.
Nous enträmes dans plusieurs maisons au moment où les habitants étaient à souper. Les femmes des Chinois, comme celles des Malais, sont exclues de la table commune ; elles mangent ou à la cuisine ou dans leur chambre. La table était couverte d’une nappe blanche et chargée de verres, de bouteilles, d’assiettes et d'excellents plats; on aurait pu s’y asseoir avec plaisir, tandis qu’on est saisi de dégoût en voyant les Malais, accroupis par terre, se fourrer avec les mains de grandes portions de riz cuit à l’eau dans leurs larges bouches béantes.
Dans les villes, les Chinois sont marchands, fermiers ou artisans ; laborieux et infatigables, ils aiment cependant à prendre leurs aises chez eux. I} n’en est pas de même des
Malais. Riches et pauvres vivent à l’&troit et aussi salement les uns que les autres. La seule dépense, le seul caprice des riches, ce sont des armes précieuses, des bijoux en or et en argent, qu'ils enferment et gardent avec soin, et qu’on ne voit guère que les jours de fête et dans les circonstances extraordinaires, ou bien lorsqu'on leur eh témoigne. le désir. Pour le reste, ils se contentent d’un vieux sarong : et d’un mouchoir sale en guise de coiffure. Il n’y a que les fonctionnaires publics du gouvernement, les régents et autres employés, qui fassent exception, et qui, par leurs dépenses et leur train de vie, cherchent à imiter les résidents hollandais.
Quelques jours après, nous allämes visiter le grand cimetière malais, dont une partie s’appelle aussi le champ sacré du repos. Il est entouré d’un mur, et son enceinte : divisée en plusieurs parties également séparées l’une de l’autre par des murs ou des palissades, et tenues avec plus ou moins d'ordre, selon la sainteté ou le rang de ceux qui y reposent. Il y a encore beaucoup de tombeaux de sultans du bon vieux temps où il régnait des sultans à Sarabaya. Ils sont tous très-simples, et se composent de dalles de pierre ou de pierres placées debout dont la plupart sont déjà endommagées ou écroulées, Parmi cestombeaux, il y en a un qui passe pour si säcré, qu’il ne se contracte pas de mariage parmi le peuple de Sarabaya et des environs, sans que les deux fiancés y viennent par une courte prière implorer la bénédiction de leur union. Nous fümes assez heureux pour rencontrer un de ces couples, la fiancée, jeune personne de douze ans, un peu grosse et trèslaide, était portée dans une petite litière, ouverte des deux côtés, pour qu’elle püt être vue par le peuplé dans sa toilette de fiancée.
Elle portait un sarong de soie qui dépassait un peu la hanche ; le reste de son corps était nu et peint d’une couleur jaune, ce qui produisait absolument le même effe
340 MON SECOND VOYAGE qu’un tricot collant. La tete, le cou, les oreilles et les bras, étaient charges de parures. Il est/rare que le sarong de soie et que les autres objets de toilette appartiennent à la fiancée ; on les loue ordinairement pour cette cérémonie. Le’cortége se composait de beaucoup, de femmes et d’enfants, probablement de parents. Le fiancé, joli garçon de vingt et quelques années, suivait à pied, accompagné d’une foule d'hommes et de jeunes gens. Il était habillé proprement, mais pas mieux que ceux qui l’accompa- . gnaient. | |
‘Je vis à Surabaya, non-seulement:ces deux fiancés de la classe du peuple, mais aussi une noce où l’on étala beaucoup de pompe.-La fiancée n’était autre que la sœur du régent. Cette fête dura plusieurs jours. Le premier jour, . la cérémonie eut lieu dans le temple. J'étais prise par la fièvre et je ne pus y assister, Ce jour-là, la fiancée ne va pas dans la maison de son mari, mais elle retourne.dans la sienne. Le lendemain, la véritablé fête se célèbre dans la maison de la fiancée.
Vers le soir, le mari se rendit, avec un grand cortége, à la maison de sa femme. A la tête du cortége marchaient beaucoup de jeunes gens ‘et de garçons du peuple dans leur costume ordinaire; ils portaient des branches de palmier ou de très-hautes perches avec des mouchoirs de . couleur flottant au‘vent comme des bannières.
Venait ensuite la musique avec gongs et tambours ; elle était suivie d’une espèce de garde, armée de très-belles lances dont une. partie portait des sarongs d’un brun foncé, l’autre des robes de couleur de cannelle, garnies de dentelles plissées qui descendaient jusqu’au mollet. Le haut du corps et les pieds étaient peints en jaune clair ; sur la tête, ils portaient une espèce de couronne d’or laminé ou de laiton. Arrangés avec beaucoup de goût, ils avaient l'air très-belliqueux. En tête de chaque partie du cortége marchait de la musique.
Le fiancé était dans une voiture européenne attelée de quatre chevaux ; il était accompagné de deux dames, sans doute ses parentes. Arrivé près de la maison, le cortége forma la haie, et le fiancé entra la tête baissée et les yeux fermés dans la salle de réception, au fond de laquelle la fiancée était assise sur un beau tapis, entourée de femmes et de jeunes filles. Sans ouvrir la bouche, sans saluer et . sans lever les yeux, le fiancé prit place à côté de la fiancée. Tous deux restèrent jusqu'à neuf heures dans cette posture, muets et immobiles comme des statues.
Les deux fiancés étaient presque habillés de même ; ils portaient de longs sarongs de soie brodés d’ör. Le fiancé avait le haut du corps nu et peint en jaune; la fiancée portait un corsage collant en soie jaune clair ; ses bras, jusqu'aux épaules, étaient également nus et peints en jaune. Tous les deux avaient sur la tête des guirlandes de melati. Trois rangées de ces fleurs leur descendaient des tempes jusqu’à la poitrine. Indépendamment de ces fleurs, ils avaient encore quelques ornements sur la tête. Le couple était entouré de beaucoup de parents, mais qui tous demeurärent muets et immobiles. A huit heures, on servit du thé et des pâtisseries; toute la société but et mangea sans proférer une seule parole. A neuf heures, les fiancés disparurent quelques instants pour changer de toilette; ils revinrent en simple négligé, et restèrent encore environ une heure assis à côté l’un de l’autre. On livre ce jour-là la fiancée à son époux; mais il ne peut pas encore l’emmener chez lui : il faut même qu’il passe auparavant une troisième soirée dans la maison de sa fiancée.
Ici, comme à Célèbes, les riches et les gens distingués n’ont pas l’habitude de marier leurs filles trop jeunes ; l’âge ordinaire est entre dix-huit et vingt ans '. Chez quel-
1. Chez les Européens, la coutume de se marier ds:foune semble avoir été fort répandue. Mais dans les derniers temps le gouvernement
ques-uns, il est d’usage que les futurs époux ne fassent connaissance qu'à la mosquée.
Une grande fête a encore lieu chez les riches javanais,; quand un jeune homme a fini ses études. Le jeune homme est assis au haut bout de la table; le père, la mère et les autres parents sont placés autour de lui; viennent ensuite tous ses maîtres. Les parents lui adressent des questions sur toutes les choses qu'il a apprises.
De tous les établissements publics, l'hôpital fut celui qui me frappa le plus: c’est le plus parfait que j'aie jamais vu, ce qui n’est pas peu dire; car, dans toutes les possessions hollandaises de l'Inde, les hôpitaux sont organisés le mieux du monde. Celui-ci peut contenir huit cents malades ; il est divisé en plusieurs corps de logis, dont chacun est entouré de prés et de jardins remplis d'arbres et de fleurs. Dans un de ces jardins, je vis un palmier d’eau, le plus remarquable de tous les palmiers que j'aie jamais rencontrés à Java. Ses feuilles ont de 3,50 à 4,50, et sortent du tronc, qui‘ doit avoir à peine 5 mètres de haut. Elles se rattachent l’une à l'autre, et forment un éventail régulier. La partie inférieure des feuilles, comme le tronc, renferme de l’eau. Ce palmier vient naturellement à Madagascar; à Sumatra et à Java, je ne le trouvai que comme ornement dans les jardins des Européens.
Les maisons de correction, comme celles de Batavia, sont si bien organisées, qu’on pourrait presque dire que, pour des criminels, l'humanité a été poussée trop loin. Les soldats hollandais! ont des chambres bien propres, de jolis petits jardins, et sont bien nourris. Pour les criminels indigènes, on les enferme en commun dans de grands em-
a publié un arrêt par lequel aucune jeune fille ne peut se marier avant quinze ans.
1. Les soldats indigènes ne sont pas enfermés dans la même prison que les soldats hollandais.
placements ; on les emploie à différents travaux dans l’intérieur et au dehors de la prison, et'on leur donne en échange, par jour, quelques deniers pour acheter du siri.
Aucun des prisonniers n'est enchaîné; les indigènes portent seulement autour du cou un anneau de fer: cependant il est très-rare qu’ils songent à s'échapper. Les indigènes ont un bien Pins grand respect pour les lois que les blancs.
Les prisons»etaient pleines, et renfermaient, à ce qu’on me dit, douze cents: détenus : c’étaient, pour la plupart, des voleurs. Les grands criminels sont, après leur condamnation, exilés dans les diverses îles , surtout dans les. Moluques, où ils travaillent pour le gouvernement, ou bien sont loués, pour un salaire, à des particuliers. La peine de mort est très-rarement appliquée.
Je visitai également la fabrique pour la confection et la réparation des machines à vapeur et autres. Cette fabrique est d’une grande utilité pour Java, parce qu’il s’y trouve déjà une grande quantité de bateaux à vapeur, de moulins à sucre, et d’autres établissements. On pourrait y fabriquer aussi des machines à vapeur nouvelles, mais elles reviendraient bien plus cher qu’en Europe ; car les indigènes n’étant pas forcés de travailler dans les fabriques ,‘il faut les bien payer pour les y engager. Il y a chaque jour dans cette fabrique plus de six cents ouvriers, qui, à l'exception des cöntre-maitres, sont tous indigènes, et IMPRTOBe par jour de trente à cent vingt deniers.
L'organisation de l’arsenal n’est pas moins parfaite. On y fond toute espèce de boulets de.canon, des bombes, des armes, on y fabrique les brancards de voiture pour l'artillerie, toutes les courroies et lanières pour les soldats et les chevaux. Ici encore on ne voit travailler que des indigènes, qu'on préfère de beaucoup aux Européens; car ils sont très-dociles, et surtout très-habiles à imiter;
ils travaillent tranquillement, avec ardeur et avec beaucoup de soin ; ils ne bavardent pas, ne se disputent pas et ne boivent pas. Je vis dans les deux fabriques les travaux les plus accomplis sortir des mains des indigènes, entre autres un grand sceau d’État gravé en laiton, que le meilleur graveur d'Europe n'aurait pas exécuté avec plus d’habileté!,
Je visitai aussi le dock mis à sec, établissement magnifique-pour radouber les bâtiments.
„Le bassin , assez spacieux pour recevoir le plus grand vaisseau, se-relie avec la mer par un canal. Quand le vaisseau est-entré dans le bassin, on pompe au moyen d’une ‘ machine à vapeur, et en cinq ou six heures toute l’eau dis- . paraît. Quand il n’y a pas de vaisseaux du gouvernement en réparation, on reçoit aussi des vaisseaux de commerce, pour lesquels on paye, par jour et par tonne, une somme “ fixe. Il y avait, justement dans le bassin un navire de 1200 tonneaux, qui payait, pour la place seulement, 300 roupies par jour. Cet établissement doit être d’un rapport considérable, car la dépense n’est pas très-grande, et.on ne manque jamais de vaisseaux qui demandent à être radoubes.
Je ne pus malheureusement pas, comme je l’ai déjà dit, faire une excursion jusqu’à la montagne de feu Brumo, ni visiter la Vallée des morts, où se trouve l’arbre upas, et que tant de voyageurs ont représentée sous un aspect si terrible. A les entendre, les exhalaisons de cet arbre vénéneux répandent la mort sur tout être vivant, soit homme, soit animal, qui ose en approcher.
1. J'ai vu, chez le colonel de Schierbrandt, à Batavia, un ameublement en style gothique, qu’il avait fait fabriquer à Surabaya. Les chaises, les canapés, les armoires, étaient sculptés très-artistement; la tapisserie n’était pas moins parfaite. Mais M. Schierbrandt avait été obligé de donner aux ouvriers les dessins des moindres détails, car ils ne peuvent rien produire par eux-mêmes.
Le suc de cet arbre servaït à empoisonner les traits ; et pour obtenir, ce poison, les sultans avaient, dit-on, imposé comme peine aux grands criminels de rapporter une certaine quantité de ce suc. Si le criminel était assez heureux pour aller dans cette vallée avec le vent arrière, il pouvait exécuter sa commission et sauver sa vie, et en ce cas il recevait sa grâce entière, mais si pour cette entreprise il avait le vent de face, sa mort était inévitable.
Moi-même je me souviens d’avoir lu des descriptions de ce genre. On prétendait encore que cette vallée était remplie de squelettes d’hömmes et d'animaux ; tout /oiseauqui la traversait tombait, disait-on, frappé de mort: Plusieurs personnes qui méritent toute confiance m’assurèrent que dans tous ces récits il n’y avait pas un mot de vrais, elles convenaient qu’il y-avait, en effet, un arbre du nom d’upas, dans une petite vallée, mais que les hommes ainsi que les animaux pouvaient en approcher impunément, de quelque côté que soufflät le vent. Il sort bien un peu de gaz de certains endroits de cette vallée, mais ce gaz ne s’élève pas à plus de 60 centimètres. Pour le montrer à l'étranger, on conduit là, comme dans la grotte du Chien, près de Naples, de petits chiens, qui sont saisis de convulsions au bout de quelques minutes, et qui-périraient immédiatement, si on ne les arrachait pas à cet air délétère.
A Java, je n’ai pas vu d’upas, tandis qu’à Bornéo j'en ai vu plusieurs, et souvent j'ai même passé tout à côté de ces-arbres. Les indigènes me prévenaient bien de ne pas toucher au tronc ni aux branches; ils disaient que la main enflait et que la douleur durait quelques heures : peut-être ceci n'était-il pas vrai non plus, mais je n’osai pas tenter l'aventure.
Puisque je suis entrain de parler de choses aussi étranges, il faut que je fasse mention d’un événement énigmatique qui se passa il y a plus ieurs années à Java, et qu
fit tant de sensation, qu’il provoqua même l'attention du gouvernement.
Ilyavait dans la résidence de Cheribon une maisonnette dans laquelle, au dire du peuple, il revenait des esprits. A la chute du jour, les pierres commençaient à . pleuvoir de tous côtés dans la chambre, et partout on crachait du siri. Les pierres, aussi bien que les crachats tombaient tout près des personnes qui se trouvaient dans la pièce, mais sans les atteindre ni les blesser. Il paraît que c'était surtout contre un petit enfant qu’etaient dirigés les crachats et les pierres. On parla tant de cette affaire inexplicable, qu’à la fin le gouvernement chargea un officier supérieur, qui méritait sa confiance, du soin de l’examiner. Celui-ci fit poster autour de la maison des ‘hommes sûrs et fidèles, avec défense de laisser entrer ou sortir qui que ce fût, examina tout scrupuleusement, et, prenant sur ses genoux l'enfant désigné, il s’assit dans la pièce fatale. Le soir, la pluie de pierres et de siri commença comme de coutume; tout tomba près de l'officier et de l'enfant, sans atteindre ni l’un ni l’autre, On examina de nouveau chaque coin, chaque trou, mais on ne décoùvrit rien. L’officier n’y put rien comprendre. Il fit ramasser les pierres, les fit marquer et cacher à un endroit bien éloigné. Ce fut en vain: les mêmes pierres tombèrent de nouveau dans la pièce, à la même heure. Enfin, pour mettre un terme à cette histoire inconcevable , le gouvernement fit abattre la maison.
A mon retour à Batavia, j'étais de nouveau indécise où je porterais mes pas. De l’Inde, j'avais vu ce qu'il y avait de plus intéressant. L’Inde anglaise, je l'avais visitée lors de mon premier voyage antour du monde. Je ne me sentais pas trop attirée vers l'Australie ; d’ailleurs, il n’y avait dans le port aucun navire partant pour cette direction. Mais deux vaisseaux devaient faire voile pour l'Amérique
septentrionale, l’un pour Baltimore, dans les États-Unis, et l’autre pour San-Francisco, en Californie.
Je m’adressai au consul d’Am£rique, M. Reed, et je le priai de parler aux capitaines de ces vaisseaux pour obtenir mon passage aux meilleures conditions possibles. M. Reed me transmit au bout de quelques jours l’agr&able nouvelle que le capitaine du vaisseau destiné pour San- Francisco, était tout disposé à m’emmener sans prendre la moindre rétribution pour ce long voyage (plus de dix mille lieues marines).
Mon cœur se serra et je ne pus maîtriser mon émotion, quand il fallut dire adieu aux colonies hollandaises de l’Inde. J'avais vu dans ces pays les beautés et les magnificences d’une nature admirable, j'étais entrée en relation avec de nouveaux peuples, dont la connaissance m'avait fait faire des observations extrêmement curieuses et intéressantes, auprès desquelles les dangers que j'avais courus n'étaient rien, Non-seulement mon esprit et mes yeux avaient trouvé dans ce voyage les plus vives jouissances ; mais mon cœur y avait eu aussi sa part. : car partout j'avais rencontré parmi les Hollandais des hommes bons et généreux, qui, de la manière la plus affectueuse, s'étaient plu à me prêter aide et conseil. C’est à eux et aux Allemands que j'ai trouvés dans quelques endroits, que je dois non-seulement d’avoir pu exécuter mon voyage, mais encore; si l’on excepte les pays des Dayaks, des Battaks et des Alfores, où il n’y a pas d’Europ£ens, de l’avoir fait avec autant de facilité et d'agrément qu’il était possible.
Tantque je. vivrai, les impressions de ce beau voyage ne s’effaceront pas plus de ma mémoire que le souvenir des aimables prévenances et de la franche pee 5 des
Hollandais.