CHAPITRE XXI
Les chutes du Niagara. — Le lac Ontario. — Les mille îles.—Montréal. — — Les chemins de fer en Amérique.— New-York. „ Curiosités .de là ville. — Les hôtels. — Les minstrels noirs, — “u tion, — Justice.
10 septembre. Cette journée fut encore une de ces dates impérissables dans les annales de ma vie, et elle me dédommagea amplement de toutes les peines et de toutes les fatigues au prix desquelles il m'avait fallu l'acheter. Je vis un des spectacles de la nature les plis merveilleux et les plus imposants qui existent : les chutes du Niagara. Impossible d'exprimer par des paroles ce que ce spectacle éstpour la vue et de quels sentiments il pénètre l’âme. Mis’ en présence de ce tableau, le peintre doit désespérér de son art,
-et le poëte renoncer à le décrire. On rencontrerait ici . son ennemi mortel qu'on lui pardonnerait, ‚ou bien on ne ‚pas un homme; celui qui aurait 1 douté de l'existence de Dieu n'a qu’à venir se prosterner dévant le In sublime de ses autels, et il retournera infalliblement chez lui plein de foi et de paix. Oh! que n’ai-je pu contempler cette merveille de la nature avec tous ceux qui a Bee, ayec mes amis, avec tout le genre
- db sehr me conduisit d’abord & la Américaine, et moi de m’imaginer qu’il ne pou vait pas y, en avoir de plus belle. Une masse d’eau im- "mense se. précipite par-dessus un mur à pic d'une longueur extraordinaire. Les flots se brisant en poussière
sont si forts que le torrent semble vouloir s'élever une seconde fois, et cependant, à peine à cent pas de la chute, il coule de nouveau si tranquillement, que la plus petite barque peut se balancer sans crainte sur sa surface unie.
La masse d’eau du côté du Canada est bien plus forte encore ; le volume de la chute (qui a la forme d’un fer à cheval, ce qui lui a valu le nom de la Chute du Fer à cheval) est beaucoup plus considérable; aussi serais-je tentée de donner la préférence à la chute du Canada.
Au soleil, les reflets de la napp& de neige des deux chutes brillent de toutes les couleurs du prisme, et forment les plus beaux arcs-en-ciel qu’on puisse imaginer. L'eau offre, immédiatement près des chutes, une teinte toute-particulière. Je n'ai jamais vu nulle part ailleurs dans; aucune autre eau un vert plus clair et plus beau, transparent comme la chrysolithe la plus pure et la plus brillante. Cependant je ne trouvai pas, comme d'autres voyageurs l'ont affirmé, que le bruit formé par les chutes fût aussi étourdissant et qu’on l’entendit de si loin!.
Du côté du Canada, on peut s’avancer un peu audessous de la chute. Pour faire cette visite on vous donne un guide et des habits particuliers. Non-seulement le spectacle dont on jouit sous la chute est saisissant et grandiose, mais“il fait frissonner. La masse qui roule audessus de votre tête, le fracas horrible et le mugissement continu de l'élément qui bouillonne et jette une écume blanche comme du lait, l’arête de rochers éboulés, étroite et glissante, sur laquelle on se tient devant l’abime dans lequel l’eau s’engoufire, les débris de rocher qui
1. Dans certaines descriptions j’avais lu que l’on entendait le bruit des chutes à une distance de 40 milles. Je l’entendis à peine à 1 mille. La chute du Fer à cheval a près de 700 mètres de largeur et 50 de hauteur. La chute dite Américaine est large de 35 mètres et haute de 350. La masse d’eau qui tombe par minute des deux chutes réunies est évaluée à 670 250 tonnes.
surplombent et qui se détachent de temps à autre, rendent cette partie vraiment dangereuse, et vous causent tant d’emotions diverses que je ne conseillerais pas à tout le monde de l’entreprendre.
Ce n’est qu'après avoir bien visité les chutes que je me mis à en examiner les environs. Comme je l’ai déjà dit plus haut, le torrent se divise, un peu en deçà de sa chute, en deux bras, dont l’un forme celle du côté de l'Amérique, et l’autre celle du côté du Canada. Cependant les deux chutes sont tout près l’une de l’autre et ne sont séparées que par une petite île d’un demi-mille de large et de plus d’un mille de long. Tous les alentours des chutes s’harmonisent parfaitement avec cette magnifique scène de la nature.
‚Le pays environnant est tout couvert d’une forêt vierge luxuriante qui renferme des arbres majestueux et peutêtre, si l’on excepte la Californie, les plus gros que j'aie vüs dans les États-Unis. Beaucoup de troncs avaient 1",20 de diamètre. Jusqu'ici la main de l'homme a respecté ce sanctuaire de la nature. A peine s’est-elle permis de frayer quelques routes pour les voitures. Dieu veuille qu'il en soit toujours ainsi! mais il est bien à craindre que le futur propriétaire des chutes du Niagara ne ressemble pas au possesseur actuel, qui fait une rare et belle exception, et qui a plus d’estime pour la nature que pour les écus. On lui a déjà offert des sommes fabuleuses pour ce petit coin de terre : on voulait y établir des hôtels, des bains et autres lieux de divertissement ; mais ce fut jJustemen#Ja raison pour laquelle il ne céda pas! Le silence sacré destbois ne devait pas être profané par la vie agitée des hommes, et devait toujours servir comme de temple à ce sanctuaire de la nature.
Au-dessus des rapides qui conduisent à la chute du Fer à cheval, on a construit, à 12 mètres de la chute, une tourelle à laquelle on arrive par un petit pont. Je
restai là-haut bien des heures à suivre du regard les flots qui s’accumulaient et se précipitaient les uns par-dessus les autres. Je demeurai cing jours dans le village des chutes du Niagara; je passai presque tout mon temps aux chutes, et plus je les voyais, plus j'avais de peine à m’en séparer. Il en est ainsi de tout ce qui est grand et sublime : il faut du temps pour le saisir et pour en fixer l’image dans son esprit!
Malheureusement il ne se passe pas d'années que les chutes du Niagara ne réclament quelques victimes : c’est ainsi que périrent il ya peu de mois trois jeunes gens qui étaient allés un soir se promener en bateau au delà des chutes. Entraînés dans les rapides , il ne fut pas possible de les sauver.
Un de ces malheureux était parvenu à saisir un tronc d'arbre enraciné dans l'eau et à s’y cramponner. Il cria que l’on vint à son secours ; mais au milieu du mugissement des flots on n’entendit sa voix qu’indistinctement, et d’ailleurs il faisait trop nuit pour qu'on püt le découvrir. Ce n’est que le lendemain qu’on aperçut le pauvre naufrage. Comme lui de son côté n'aurait pas pu entendre les cris des autres, on écrivit sur un grand tableau, avec des caractères d’une aune de long, qu'on prenait les mesures nécessaires pour le sauver. mille tentatives infructueuses, on fut enfin assez‘Héüpeüx pour approcher un bateau de l’infortuné à cinq heures de l’après-midi.
Le pauvre homme était déjà dans la barque, et on la traînait sur le rivage au moyen d’une corde, quand la barque fut atteinte soudain par une si forte lame que le choc rompit la corde et lança le bateau avec sa victime dans l’abîme, il ne parut plus la moindre trace, ni de ce malheureux ni de ses compagnons d’infortune! On ne retrouve jamais un cadavre ni la moindre planche d’un bateau; tout est broyé et réduit en poussière par la force irrésistible de l’eau.
A 2 “aille du Niagara-Falls- Village on a jeté un pont en fil de fer au-dessus de la gorge d’où le Niagara précipite son cours vers le lac Ontario. La gorge est étroite, et le torrent a ici, dit-on, environ 300 mètres de profondeur. Le pont est un véritable chef-d'œuvre, dû à l’Américain Potter; les fils de fer entrelacés ont l'épaisseur de gros câbles de vaisseau et supportent les voitures de transport les plus lourdement chargées. Il faut y aller non-seulement à cause du pont, mais aussi à cause des vues ravissantes qui s'offrent là de tous côtés. Du pont on domine une gorge de rochers pittoresques, s'étendant d’un côté presque jusqu'aux chutes et de l’autre jusqu’au lac Ontario ; le regard erre comme à travers un télescope, au delà d’une partie du lac, jusqu’au paysage riant dont il est encadré.
Le village indien Tuscarora, éloigné de 7 milles des chutes, mérite moins une visite. Ses habitants n’ont plus le moindre cachet national; ils se sont faits chrétiens, ils s’habillent comme les blancs, ils cultivent, et exploitent leurs champs comme eux.
Le 13 septembre, à deux heures de l'après-midi, je quittai Niagara-Falls-Village dans une chaise de poste, et je me rendis à 7 milles de là, à Lewistown. Cette petite ville est située à l'extrémité de la gorge, et le torrent augmente si brusquement de largeur que l’on se croit déjà au lac bien avant d’y être arrivé.
A Lewistown je montai sur le vapeur Bay-State, pour me rendre à Montréal. A 7 milles de Lewistown, le Niagara se jette dans le lac Ontario, où il perd son existence, courte sans doute, mais bien remplie. A son embouchure du côté de l’Amérique se trouve le superbe fort George, et du. côté du Canada, le fort moins beau de Niagara.
Dans le lac Ontario, long de 180 milles et large de 35, nous restämes toujours près de la côte des Etats-Unis, A part beaucoup de bourgades, cette côte n “offre : rien de bien remarquable.
14 septembre. Au lever du soleil, la cloche du bateau se fit entendre et réveilla les voyageurs, de peur qu’en restant au lit ils ne manquassent l'extrémité du lac, les mille îles, et l'entrée du fleuve Saint-Laurent; à Ogdensbourg, nous changeämes notre vapeur contre un plus petit, British-Queen , pour passer plus facilement par les rapides du fleuve Saint-Laurent. Le voyage au milieu de ces mille flots est vraiment charmant; le paysage change à chaque instant, une scène fait place à une autre : mais ce spectacle ne peut päs entrer en comparaison avec celui qu’ofirent les mille îles du lac Mælar en Suède. Dans ce dernier pays, le lac est borné de magnifiqués montagnes aux formes les plus diverses et couvertes de forêts d’un vert foncé, qui sont entrecoupées de rochers gigantesques entassés les uns sur les autres de la manière la plus pittoresque, de campagnes fertiles et de riches prairies. Les îles sont aussi d’une beauté surprenante et présentent les tableaux les plus variés. Aux États-Unis, au contraire, tout est plat et uni, et les bords des îles comme ceux de la terre ferme dépassent à peine la surface de l’eau.
Le fleuve Saint-Laurent offre plusieurs rapides: mais ils ne sont pas assez forts pour empêcher les vapeurs de passer. L’art et l’audace ont triomphé de ces pentes, et notre capitaine les franchit sans la moindre crainte.
Le rapide près de Lachine, où nous arrivâmes tard le soir, est un peu dangereux. Comme il pleuvait très-fort et qu’il faisait tout à fait nuit, nous ne franchimes ce passage que le lendemain. Ce rapide a l’air moins menaçant que les autres; son principal danger consiste dans le peu de profondeur du fleuve, A Lachine nous primes à bord un Indien comme pilote côtier. Quand on traverse les rapides , il y a toujours quatre hommes au gouvernail.
Comme Lachine n’est qu’à 9 milles de Montréal, nous y arrivâmes de très-bonne heure. Heureusement le temps
s’taib remis, et le soleil éclairait la belle montagne.de Montréal, au pied de laquelle s'étend la ville. Elle se présentebien avec ses églises gothiques et ses toits en étain, qui produisent au soleil un effet aussi éblouissant que s’ils étaient couverts de lames d’argent poli le plus fin.
Nous entrâmes dans um beau dock, et, à l’aide d’une écluse, nous fümes hissés jusqu’à la hauteur du quai.
A peine débarquée à Montréal, j'eus aussitôt quelques désagréments. M'étant fait descendre devant le premier hôtel, Montreal-House, j'y demandai une chambre. Le teneur de livres me regarda depuis les pieds jusqu’à la tête et me dit enfin: « Nous n'en avons pas. »
„La raison en était que j'arrivais seule avec un petit sac de voyage et que je ne trainais pas à ma suite une demidouzaine de coffres et de-boites. Dans un autre hôtel, qui était une maison de tempérance, on me fit la même réponse. Je mis sur la table une pièce d'or de la valeur de dix dollars, en assurant l’hôte que je payerais toujours d’avance s’il croyait que je n’avais pas d’argent Ce talisman ne manqua pas son effet. Il repoussa l'argent et me fit donner une chambre. Cette conduite me choqua d’autant plus par son contraste, que je venais précisément des États-Unis, où l’on traite la plus pauvre femme avec égard, et où l’on est pour elle plein de respect et de prévenanees.
Quand, à Montréal, je sortais dans les rues et que je demandais mon chemin, ou l’on ne me répondait pas, ou
"bien on m’expédiait par ces mots laconiques : I don’t know (je ne sais pas). Autant que j'ai pu en juger, je ne me trouvais pas précisément dans le pays de la politesse. : Comme j'avais quelques renseignements à prendre, que je ne connaissais personne et que je n'avais pas apporté avec moi de lettres de recommandation, je pensai que ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait de m'adresser aux bureaux de quelque grand journal. Dans les Etats-Unis il n’y avait pas d’editeur qui ne me connût de nom, même ]
dans la plus petite ville. Alors j'étais sauvée, car chacun m'accueillait bien. A Montréal, il n’en fut pas de même. L'éditeur de la principale feuille ne me connaissait pas, et ‘il fit preuve d’autant d’urbanité que tous les gens à qui j'avais eu jusque-là le malheur de m'adresser. Enfin je rencontrai pourtant quelques personnes aimables ét complaisantes; mais j’eus soin néanmoins, aussitôt qué jé leur eus dit mon nom, de les assurer que je n’etais pas Pauyre et que je réclamais leurs bons offices et non des secours. L'éditeur du Transcoast, le consul belge, M. Josef, et le docteur Visher, me firent oublier l’incivilit de leurs compatriotes. Le docteur Visher, dont je ne fis la connaissance que deux jours avant mon départ, m'invita et me força même à venir immédiatement demeurer chez lui. C’est aussi à sa gracieuse intervention que je dus une carte de passage gratuit, aller et retour, pour Québec.
La ville de Montréal, avec 75 000 habitants, n’est pas, + comme les villes des États-Unis, divisée en blocks réguliers, et son style d'architecture montre qu’elle date de temps plus anciens. Les maisons à hautes toitures ont une ancienne forme française; presque toutes en pierres de taille, elles sont bâties solidèment, comme si elles avaient été „ construites pour l'éternité, et cependant elles ne manquent ni de goût ni d'élégance. On voit cependant parfois, à côté
d’un édifice magnifique qui a l’air d’un palais, des maisons
en bois à moitié démolies. Les rues sont propres et“bie
tenues , et la vie et le mouvement qu’on y remarq
rien de gênant ; le monde semble procéder ici avec “st | calcul ; on ne se presse pas, on ne se bouscule pas comme
en Angleterre ou dans les États-Unis. Tout a une allure
plus posée et plus réfléchie. Les petites rues de]
sont même souvent tout à fait désertes. 0%
-.Toutes-les églises sont de style gothique ; la it est la cathédrale catholique, Yes sur le modèle de Notre-Dame de Paris. En 2 ee. > 7
Parmi les édifices publics, ceux qui sautent le plus aux yeux sont le college des jésuites, les banques, quelques hôtels, la poste} la halle, etc: Le musée mérite à’ peine qu’on le visite,
‘On montre, comme les plus grandes curiosités, un élan d'une grandeur extraordinaire et deux petites baleines qui ont été prises dans le fleuve Saint-Laurent.
L'hôpital dit anglais, qui est en somme un bon établis- sement, laisse encore bien des choses à désirer : c’est ainsi que les convalescents n’ont pour se promener en plein air qu’une vaste prairie où il n’y a ni un seul arbre ni un seul banc. Je ne trouvai pas non plus l'air des chambres trèspur; au reste, dans les pays froids, où on ne peut pas toujours avoir les fenêtres ouvertes, cette pureté est plus difficile à obtenir que dans les contrées tropicales.
Dans le couvent des nonnes grises il y a deux établissements très-utiles, l’un pour des vieillards des deux sexes qui y sont soignés jusqu’à la fin de leurs jours, l'autre pour des enfants qui sont ou orphelins ou bien tout à fait abandonnés de leurs parents. J’y arrivai à dix heures du matin, et, chose étrange, c'était justement l’heure du diner. La nourriture, qui avait l’air très-appétissante, se compo-
sait de®soupe, de viande et d’un autre plat avec du bon
pain blanc. Une religieuse distribuait les portions.
Les salles étaient spacieuses et élevées, les lits entourés de rideaux qui descendaient jusqu’en bas ; seulement il y un peu trop d’encombrement.
La plus belle vue de la ville et de ses environs est celle qu’on a du mont Montréal ou bien de la tour de la cathémn ontai sur ces deux points, et-je crus que je ne fais plus, tellement je fus enchäñtée par le panorl déroula devant. mes yeux. La vieille ville, à rcal et i vient se serrer amoureu- “contre le pied de la montagne ; le port avec ses nombreux vaisseaux et Peppers le mouvement incessant
AUS L Tr
du fleuve Saint-Laurent qui, non loin de la ville, forme un lac avec beaucoup d’iles; le pays avec sa riche végétation et sa belle culture, et des montagnes isolées d’au moins 330 mètres de haut qui s’élèvent dans le lointain, tout cela fait de cette vue une des plus ravissantes de l'Amérique du Nord.
M. le consul Josef eut la complaisance de me faire faire
. dans sa voiture le tour du mont Montréal, qui a 9 milles de circonférence. C’est, à cause de la beauté des routes, l'endroit le plus recherché et le plus fréquenté. On woit partout de charmantes maisons de campagne entourées de jolis jardins.
‘/Le Canada serait également un bon pays pour les colons européens. On dit le sol très-fertile; le climat est, il est vrai, froid et rude, mais trös-sain; les terres s’y achètent moins cher que dans les États-Unis ; les impôts y sont peu élevés et la liberté est assez illimitée. A côté de tous ces avantages, il y a cependant une loi qui interdit à tous les colons, excepté aux sujets anglais, de venir s'établir dans le Canada. En vertu de cette loi, le colon étranger qui vient à mourir avant d’avoir acquis le droit de citoyen, ce qui exige, si toutefois je m’en souviens bien, dix ans de séjour, ne peut pas disposer de ses biefis immobiliers : le terrain , la maison et toutes les autres propriétés reviennent au gouvernement.
18 septembre. Le soir, je partis par le grand vapeur Québec, qui fait le trajet de Montréal à Québec. Ce vapeur était encore un des splendid ones, comme le Crescent-City surle lac Érié, où à force de luxe et de magnificence on ne trouvait pas la moindre commodité.
19 seplembre. J'arrivai à Québec à neuf heures du matin. La position de cette ville est bien plus ravissante que celle de Montréal. Construites en partie dans le même style, seulement encore plus ancien, les rues de cette ville sont un peu plus étroites et ont plus de coins et de recoins.
nous « ee ne u BE. WE u
Québec se de la haute et de la basse ville, On monte à la ville hau > par de lon s, mais il y a aussi
une route min: à pour les voitures. La ville basse est aussi-un peu montueuse. La population est de 45 000 âmes, dont deux tiers sont des familles françaises qui datent encore de l’époque où le Canada appartenait à la France '.
J'avais apporté. une lettre pour Québec, dans la crainte qu’on ne m'y regüt pas dans un hôtel, comme cela m'était arrivé à Montréal. Cependant la hose €
d VE CM € en ai
gner par son neveu dan mais nous trouvämes nl ri accourus. Le »ssée Pabit pas non plus avoir à me donner le moindre petit cabinet, quoiqu’on m’assurät qu’il habitait une b belle m ‚Ilne me resta tre ressource que de visi la ville penste de la journée, e ensuite le soir par le vapeur.
ai avant tout au cap ‚qui a 105 mètres de sur le sommet duquel est situé le fort Diamant. A sion j’appris que les habitants de Quebec ne le cédaient en rien à ceux de Montréal pour Ia politesse. Avare du peu de temps dont j'avais lais pas m’astreindre aux he un pâtissier pour y manger cette boutique était la ruine
c'était que cet édifice; elle me vn: : « Est=ce
le temps de vousidonner tous ces ses s-1à ar
1. Les Francais fondèrent dans le Canada la première.colonie, en
1607 ; ils restèrent maîtres du pays jusqu’en 1759, époque à laquelle - il leur fut enlevé par les Anglais,
notez que le temps ne lui manquait pas, car il n’y avait personne. autre que moi dans-la boutique. J’appris plus tard que cette ruine était l’ancien palais du gouverneur.
Comme je commençais à monter au cap, et que je ne voyais partout que du gazon vert et pas de sentier tracé, je demandai à un .homme s’il était permis de monter par là; il me répondit : Try it (essayez), et il me montra les talons.
Mais une fois arrivée sur la cime du cap, j’oubliaivite les incivilités qu'on m'avait faites. Il y avait longtemps que je n’avais joui d’un spectacle aussi surprenant que celui qui s’offrit ämes regards. La grande ville s'étendait à mes pieds, en amphithöätre autour du cap. Devant moi je découvrais une des plus belles et des plus riantes vallées, se prolongeant sur une longueur de vingt-cing milles jusqu’aux confins des montagnes vertes, dont les cimes et les plateaux enenclavaient une partie; et le fleuve Saint-Laurent, qui forme près de la ville une grande baie, suivait d’autre part son cours sinueux à travers des chaines de collines couveries de bois et de prairies.
Quand je fus descendue du cap, j’allai visiter le joli jardin du gouverneur; ce jardin, ouvert au public, est pourvu de beaucoup de bancs et offre un beau lieu de repos, car on y a également devant soi le superbe amphithéâtre.
Parmi les édifices, je distinguai particulièrement l’église catholique et la maison du parlement, qui a une très-belle salle dé séances.
A cinq heures du soir il me fallut retourner au vapeur. Bien que j'eusse couru toute la journée et que je fusse très- ‚ fatiguée, les sites ravissants qui se développent le long des rivages du fleuve Saint-Laurent me tinrent enchaînée sur ie pont jusqu’à une heure avancée de la nuit. J’ai la ferme conviction que les bords de ce fleuve sont aussi riches et aussi variés en beautés de Ja nature que ceux du Rhin. Mais dans
ce pays le voyageur n’est pas sous le charme romantique de quelque ancienne légende; il a beau chercher partout, nulle part il ne découvre les moindres vestiges d’un vieux château, d'une ruine antique. En échange, on est frappé des teintes curieuses et variées que les arbres présentent en automne dans les environs de Québec. On y trouve des nuances de toute espèce : le rouge, le brun, le jaune et le vert se marient de la manière la plus heureuse. Au-milieu de ce mélange de feuilles, on en voit briller de blanchesıqui jettent un vif éclat comme de l'argent. On me montra des guirlandes faites de ces feuilles seules, qui produisaient le plus bel effet.
20 septembre. Revenue le matin à Montréal, je continuai l'après-midi mon voyage pour New-York.
Presque sans bourse délier j'avais fait toutes mes traversées sur les vapeurs de l'Amérique du Nord, de læ Nouvelle-Orléans à Saint-Louis, de Milvankee à travers les lacs et jusqu’à Montréal, de Montréal à Québec et retour. Aux États-Unis, je n'avais qu’à dire mon nom pour que tout capitaine m’accueillit de la manière la plus prévenante et sans que j'eusse besoin d'adresser de requête à aucun agent ou directeur. A Montréal, ce fut le
docteur Visher qui me fit obtenir un libre passage jusqu’à :.
Québec pour l’aller et le retour. (Si je ne me trompe, j'étais également sur un vapeur américain.) Il essaya aussi de me faire obtenir une carte gratuite sur le vapeur anglais Canada, qui navigue sur le petit lac Champlain. Mais toutes les recommandations échouèrent ici; on répondit : « Qu'elle paye. » .
Je passai près de Montréal dans un petit vapeur, sur le fleuve Saint-Laurent; je me rendis ensuite par le chemin de fer jusqu'à Rouses-Point (60 milles); de là, je m'embarquai sur le beau vapeur Canada, pour traverser le lac Champlain et descendre un peu le fleuve Hudson jusqu’à White-Hall. A White-Hall, je pris de nouveau le chemin
de fer pour aller à New-York. Tout ce voyage d’environ 300 milles se fait en vingt-quatre heures.
La navigation sur l’Hudson ressemble beaucoup à celle que l’on fait sur le Saint-Laurent. Le chemin de fer de White-Hall à New-York longe toujours le fleuve; mais malheureusement on va si vite qu’on a à peine le temps de jeter quelques regards fugitifs sur le paysage, qui change à tout instant.
Sur les chemins’ de fer d'Amérique on fait, par heure, 60 milles par les trains poste, et 20 ou 30 par les trains ordinaires. Les voitures sont très-commodément disposées et les prix excessivement modérés. Les rails passent, comme sur la voie ferrée de Callao à Lima, par des villes et des bourgs, sans qu’un garde-fou les sépare des chemins des voitures et des sentiers des piétons. Il n’est donc pas étonnant que les accidents soient fréquents. Mais l'Américain connaît-il le danger, et respecte-t-il la vie des hommes 1?
L'entrée de cette grande cité du monde américain, de New-York, est, du moins de ce côté, tellement au-dessous de toute description, qu’&tant déjà depuis longtemps dans la ville, je me croyais toujours dans le faubourg. On ne fait que traverser des places où on ne voit que du bois de construction entassé ; on passe toujours dans des rues sales, encombrées de boue et d’immondices , devant
1. M. Chapin, un des plus célèbres prédicateurs d'Amérique, dit dans un de ses sermons, après une grande catastrophe arrivée sur un chemin de fer : « On devrait par tous les moyens possibles, mettre des entraves à cette impétuosité fatale, et respecter avant tout !a vie des hommes! Ce sentiment, je l’avoue à ma grande douleur , -devrait être plus répandu dans notre siècle et dans notre pays. La vie est une chose précieuse ! O corporations sans cœur ! opposez l’humanité à vos dollars, et, si vous croyez qu'un petit bénéfice est plus important qu’un coin mieux consolidé dans un rail, ou bien un inspecteur de plus placé à un endroit dangereux, ne venez pas me dire que l’État n’écoute que son irritation quand il coupe le nerf qui fait la vie des corporations. »
des chäumières en bois entre lesquelles on découvre, par-ci par-là , une maison de pierre isolée et comme Be au milieu de ces bicoques.
A l’embarcadère, on change Ja beit & vapeur contre des chevaux. Des railwayd&oupent une grande partie de la ville; ils ne servent pas seulement à transporter les voyageurs d’un embarcadère à l’autre, mais encore, comme je m'en aperçus plus tard, ils reçoivent des wagons qui tiennent lieu d’omnibus et desservent diverses lignes de l’immense cité. Cette organisation extrêmement avantageuse n'offre pas le moindre danger : les wagons marchent lertement et peuvent être arrêtés instantanément ; d'ailleurs dans les larges rues les rails ne sont point un obstacle, d'autant que les autres voitures passent dessus et se eroisent en tous sens comme si les rails n’existaient pas.
L'arrivée dans une grande ville, où on ne connaît mi les localités ni les habitants, est excessivement désagréable, surtout pour une femme. Je fus pourtant assez heureuse pour trouver en arrivant une réception amicale chez M. Wutschel. Dès le lendemain, M. le docteur Krakowitzer m’invita de la manière la plus gracieuse à venir demeurer chez lui. Mais comme sa maison était à Williamsbourg, et par conséquent trop'éloignée de la ville de New-York proprement dite, et que M. Aigner, ainsi que le consul d’Autriche, M. Loosey, logés tous deux dans le centre de la cité, m’invitörent bientôt après à venir demeurer chez eux, j’allai alternativement établir ma résidence chez l’une ou l’autre de ces aimables familles, et j'y trouvai un séjour aussi agréable que si j'avais vécu avec d’anciens. amis.
La ville de New-York, qui a une population de 600 000 âmes, est située, comme on sait, dans une île baignée à l’ouest: et à l’est par l’Hudson, au nord par le fleuve Harlem, et au sud par la baie.
Je ne puis guère dire autre chose de cette ville, si. ce
.n’est qu’elle est bien située, plus grande et plus peuplée que toutes les autres villes que j’ai vues jusqu’ici dans les États-Unis, et que l’activité et le mouvement des grandes rues, surtout du Broad-Way et-de Wall-Street, m'ont paru encore plus considérables Que dans la Cité de Londres. Il y a partout un encombrement d’omnibus, de wagons, de voitures et de chariots, et une foule compacte d'hommes qui se pressent ; aussi a-t-on de la peine à comprendre comment les dames affectionnent assez le Broad-
. Way pour venir s’y montrer en grande toilette aux heures mêmes des affaires. Elles ne font qu ‘augmenter la presse, car elles marchent pour se promendait 5 s’arröte instan devant les magasins pour examine
piétons sont séparés de ceux des y voitures ‚com 1e à Lonpar des trottoirs de quelques pouces de hau
Il y a partout, sans en excepter même le beaucoup de boue, ce qui doit nécessai re
des chaleurs de l'été. Il est, par exemp 5 fe usag cer chaque matin devant les maisons les balayur es et les
- „, Yoitures qui doivent los emporter n’arriv rent qu’à
y a, en outre, besucoup de petites ma Mm
qui s’amasse et croupit dans les
ées par l’eau aux étroits placés ceux des piétons , et qui
ne répandent pas précisément ds m rs bien agréables. Quant aux édifices, on en voit beaucoup et de très-conais eur beauté consiste particulièrement
. dans la grandeur, il n’y en a que peu qui soient ornés d’un ee portique à ines. Les édifices les plus remarquables ! à toujours, la Bourse, les banques et les hôtels du Gremisffs rang, tels que Metropolis, Saint-Nicolas, Ir-
ving-House, et autres. L'église de la Trinité avec sa haute
tour semble promettre beaucoup, mais sa nef ne brille ni par la longueur ni par la hauteur. Parmi les maisons, il y en a quelques-unes qui sont en fer, deux ou trois sont en marbre; mais, au milieu de ces splendeurs, on rencontre encore plus d'une hutte en bois.
La plupart des familles demeurent ici, comme en Angleterre, dans de hautes maisons étroites qu’elles occupent à elles seules ; mais il y en a déjà beaucoup qui commencent à comprendre que c'est tant soit peu incommode .de monter et de pese # sans cesse des escaliers : car on mange
ina ige au-dessous du rez-de-chaussée, à les salles de réception sont es et
ément avec les domestiques jusqu’au sousant la bouche contre l'ouverture, on y réponse vous arrive de la même ma-
xiste pas beaucoup à New-York.
rti r de M. Barnum, insignifiant comme musée, mérite cependant d'être visité; on y rencontre ici ète rare, Pius I ee quelque chinoiserie, avec scènes dans lesquelles fig t des animaux et des oiseaux empaillés, des vêtements chine y trouve un peu de tout, jusqu'à servée. Dans ce musée, des & rite:
avertissent les visiteurs de prendr
etablissements publics de vente. C'était tout nouveau pour moi, car jusqu'ici je n’avais rien vu de semblable nulle part.
New-York possède une grande quantité de magasins et bazars qui rivalisent entre eux par l'éclat et, la magnificence. Le local le plus grandiose en ce genre est celui de M. Steward. Les dames aussi bien que les messieurs peuvent s’y procurer toute espèce d’etofles et d'articles de luxe, ainsi que tous les objets. de toilette, à l'exception
des bijoux et des chaussures. Une grande partie des mar-
chandises sont étalées de la manière la plus élégante dans de grands beaux salons. Cela ne ressemblait pas mal à une exposition d'industrie en miniature.s Plus de deux cent cinquante commis sont employés dans la maison. L’établissement deconfiserie et de pâtisserie de M. Taylor n’est pas moins splendide. On n’y trouve pas seulement ce qu'ily a de meilleur en pâtisseries, en liqueurs eten glaces, mais on peut y diner’et y souper. La nuit, ce local, richement éclairé au gaz, offre un aspect réellement féerique. L’imprimerie du journal la Tribune (c'est celui qui a le plus de lecteurs dans les États-Unis; il est tiré chaque jour à 35000 exemplaires, et la feuille hebdomadaire se tire à’ 120 000) occupe toute une maison de quatre étages et fait travailler deux cent quatre-vingt-treize personnes. Ce qu’on y voit de plus interessant, c’est la presse à cylindre inventée par M. Hoe, qui imprime quatre pages à la fois en moins de quatre secondes. M. Hoe a confectionné une machine semblable pour Paris. Cependant on m’a assure que dans l'imprimerie du Times on se servait déjà depuis longtemps d’une presse à cylindre pareille. L’invention ne peut donc pas être attribuée à M. Hoe; mais il faut croire qu’il l’a berfectionnée d’une manière considérable.
Du reste, en Amérique, comme en Europe, toutes les fois qu’un perfectionnement est apporté à une machine quelconque, vous l’entendrez aussitôt préconiser comme une invention toute nouvelle.
En visitant l'imprimerie, j’eus le plaisir de faire la connaissance d’un des rédacteurs de la Tribune, M. Bayard Taylor. Cet écrivain, encore jeune, ne s’est pas seulement distingué comme poëte; il a dépeint avec beaucoup . de talent l'Orient, l'Inde et l’Abyssinie, pays qu'il avait visisités peu de temps auparavant. Il est rare que les ta- . bleaux de voyage d’un peintre soient fidèles, car il.se laisse d'ordinaire entraîner ‘par son imagination. Il n’en est pas de même de M. Taylor : il a su représenter ‘sans exagé-" ration tout ce qu'il a vu, et pourtant répandre sur ses récits un souffle de poésie.
Je visitai aussi les Novelty-Iron-Works de MM. Stillman, Allen et Cie. Ce sont les plus grandes fabriques- de fer d'Amérique. On n’y confectionne pas seulement les plus grosses machines à vapeur, mais on y construit et. on y établit complétement les bateaux à vapeur les plus grands.
Des milliers d'hommes y trouvent del’occupation; lesouvriers ordinaires reçoivent un dollar par jour, les chefs gagnent jusqu’à quatre dollars. On emploie tous les ans 400 000 tonnes de fer brut. Quand M. Stillman eut la bonté de me faire voir cet établissement grandiose, il y avait justement sur le chantier un vapeur à moitié achevé. Il est de la force de 3400 tonnes, contient 1000.lits et portera le nom de Metropolis.
Pour ce qui est des grands hötels de New-York, je ne puis que répéter ce que j'ai dit de ceux de la Nouvelle- Orléans : ce sont les plus magnifiques que j'aie jamais vus. Mais ici encore, comme sur les vapeurs américains, le confortable est souvent sacrifié au luxe et àla magnificence. C’est ainsi, par exemple, qu’on ne trouve nulle part le plus petit endroit pour pouvoir écrire commodément et sans etrenderange. Dans les salons de réception, les grands rideaux des croisées, en damas épais, masquentle jour; sur les tables à dessus de marbre, le bras, engourdi en hiver parle froid, se glace comme la pierre sur laquelle il s’ap-
puie. Dans les chambres à coucher, on trouve tout, excepté un bureau pour écrire, et sur toute autre table il y a un dessus de marbre. Je vis plus d'une fois les gens te- “nir leur papier surleurs genoux et écrire ainsi de la manière la ‚plus pénible et la plus incommode. N’est-ce pas là trop ‘sacrifier au luxe? Combien j’etaisplus agréablement assise dans le petit hôtel de Mme Teuscher, aux chutes du Niagara! J'avais des tapis dans ma petite chambre, eile était gärnie de meubles propres et élégants, d'une belle glace, et je n’avais pas besoin d'écrire sur mes genoux, car j'avais une simple table en bois, qui heureusement n'avait pas de dessus de marbre.
Le plus grand hôtel est l'hôtel de New-York, qui, à ce qu’on dit, contient plus de mille chambres; le Saint-Nicolas-Hôtel,l'Irving-House, ont environ quatre cents chambres de maîtres et jusqu’à trois cents domestiques. Toute la maison est chauffée au moyen de la vapeur; partout on jouit d’une chaleur douce et égale. Les cheminées sont inutiles, mais on les garde, parce que l'Américain comme l'Anglais aime à voir un gai feu de cheminée.
New-York a plusieurs beaux théâtres où l’on représente des pièces anglaises, frarigaises et allemandes, et où l’on donne aussi des opéras italiens. Mais ce qu’on semble goûter le plus, ce sont les minstrels noirs. Ce sont des acteurs blancs, mais teints en noir. Ils représentent des nègres qüi s'efforcent de prendre les usages et les manières des blancs.Dans la représentation à laquelle j’assistai, je vis paraître dix acteurs dans un costume noir élégant, avec des gilets blancs et des cravates blanches; assis en demi-cercle, ils chantaient des airs comiques en ‘s'accompagnant d’un tambourin et d’une guitare, etc. Après chaque air, deux d’entre eux faisaient une coïversation qui avait la prétention d’être spirituelle. A ce colloque, qui dura toute une héure, succéda une espèce de comédie. Je n’y compris rien, car les scènes ne se liaient
| AUTOUR DU MONDE. 585 pas entre elles et n'avaient pas le sens commun. Tout cela était entremêlé d’un peu de danse. Un public choisi, comme l'indiquaient l'éclat des toilettes et la foule des voitures stationnant aux portes du théâtre, me semblait s'amuser beaucoup de ce spectacle et riait constamment à gorge déployée. Je savais déjà par l’expérience que j'en avais faite sur les vapeurs, que le beau sexe dans ce pays a une manie toute particulière de rire; mais jusqu'ici j'avais ignoré que les hommes aussi excellassent dans ce joli agrément de société.
Le Castle-Garden theater, où l’on donnait des ballets, me plut à cause de sa position. Il se trouve à l'extrémité. sud-est de la ville, sur une ancienne batterie qui avance un peu dans la baie et qu’un petit pont relie à la ville. Une large galerie tourne extérieurement autour du théâtre. On peut y monter dans les entr’actes, et, quand il fait clair de lune, on à de là une superbe vue de la ville et de la baie.
Comme je l’ai déjà dit ailleurs, le nombre des maisons d'instruction publique ou privée est excessivement grand aux États-Unis. New-York a pour son compte beaucoup d'établissements de ce genre. J’en visitai plusieurs, et entre autres aussi le free college. C’est un édifice en stylé gothique, avec de grandes classes élevées et une foule de.
corridors. Cette institution est dirigée par les professeurs les plus distingués ; on y reçoit jusqu’à cinq cents élèves; mais on nese charge que de leur instruction, et non deleur pension et de leur nourriture. Ils passent tous les jours six heures au collége; ils apprennent tout ce qui tient. à l’enseignement supérieur ; ils ne payent rien pour les livres, qu’on leur fournit gratuitement, ainsi que le papier, les plumes et autres objetsdont ils ont besoin. Avant d’être reçu au college, l'élève subit un examen sévère; s’il échoue, il n’y a ni protection ni faveur qui puisse le faire admettre. Pour prévenir toute fraude, les pro-
fesseurs doivent ignorer les noms des candidats, et ceuxci n’apprennent le résultat de l'examen qu'après qu’il a été décidé en conseil. Il est possible que de cette manière on évite beaucoup d’abus; mais l’homme est toujours l’homme, et il y a tant de moyens de séduction! Cest pourquoi je n’approuve pas que le riche soit ici assimilé au pauvre. Le riche pourrait payer; les cinq cents places’ne devraient être accordées qu’aux élèves qui n’ont pas de fortune.
Dans les pensions et institutions particulières de filles, les jeunes personnes sont instruites dans toutes les branches des sciences et des arts, et on leur apprend même le grec et le latin. Quand je demandai pourquoi l’on imposait aux jeunes filles l’étude fastidieuse de ces langues mortes, on me répondit qu'on le faisait pour qu'elles apprissent dans la suite plus facilement les langues qui dérivent de celles-là, l'italien, le français et les autres. On aurait dû en conclure que toutes les élèves possédaient ces diverses langües; mais il s’en faut de beaucoup, car je n’ai nulle part moins entendu parler de langues étrangères que chez les Américains.
Je regarde cette éducation restreinte et uniforme, dans laquelle on néglige entièrement tout ce qui tient à la nature de la femme, comme la principale cause de ce désir d’une occupation qui caractérise si fortement les dames et les filles en Amérique.
Avant tout, les dames devraient, je crois, commencer par s’émanciper entièrement dans leur maison, Au bout du compte, il faut que quelqu’un s’occupe des affaires domestiques, et, à mon avis, les femmes sont plus propres à cela que les hommes. Je ne prétends pas dire par là que les femmes doivent faire le service des bonnes; mais il faut qu’elles le comprennent, car autrement celles-ci sont les vraies maîtresses de la maison. Dans mon pays, les jeunes filles étudient également les langues, la musique,
AUTOUR DU MONDE. er 987
l'histoire, la géographie; mais elles trouvent aussi le temps de se familiariser avec les occupations SRE de la femme.
Un jour, étant allée à New-York faire une visite à une dame, je ne la trouvai pas chez elle ; la bonne me dit que sa maîtresse était partie pour la campagne (parce qu'on changeait de demeure) et qu'elle ne reviendrait que quand tout serait arrangé dans le nouveau logement. Et qui est-ce qui se chargeait du déménagement? Naturellement le mari, l’homme chargé des affaires de la maison !
Je ne serai pas étonnée quand j’apprendrai que c'est le mari qui montre à la nouvelle bonne à son entrée au service comment il faut baigner et häbiller l'enfant, faire la cuisine, en un mot comment elle doit diviser son travail. Il se peut que de pareilles choses se passent déjà aujourd’hui!
Comme les dames américaines s’affranchissent souvent de la gestion des affaires du ménage, et que les maris n'ont pas toujours le temps ni le goût de se charger de la besogne de leurs femmes, on voit bien des époux se loger dans des boarding-houses, c'est-à-dire se mettre en pension. Coutume affreuse qui a souvent les conséquences les plus désastreuses! L’oisiveté, on le sait, est la mère de tous les vices. Une jolie jeune dame‘ vit en société de gens dont le caractère n’est souvent pas bien honorable ; les-soins du ménage ne l’occupent pas, et, quand elle a des enfants, elle les envoie à l’école dès l’âge de quatre ans.
Cependant il faut que je dise à la louange des femmes américaines (à l'exception des Etats à esclaves) qu’elles confient rarement leurs enfants à une nourrice et qu’elles remplissent elles-mêmes les devoirs de la maternité.
1. Ilarrive même quelquefois que de jeunes personnes, qui ne se plaisent pas dans la maison de leurs parents, ou bien qui trouvent qu’on ne s’y amuse pas assez, aillent demeurer dans les RL: houses.
A cet égard, ‘elles méritent la palme sur les femmes de toutes les autres nations. Dieu veuille qu'elles conservent cette belle coutume!
Si de jeunes filles.ont, d’un côté, une aversion prononcée pour les occupations de leur sexe, et, d’un autre côté, un penchant irrésistible pour un art ou pour une science! qu’elles veulent pousser jusqu’à la perfection afin de l’exercer ensuite; eh bien? qu’elles agissent en conséquence, mais, en ce cas, qu’elles ne fassent pas les choses à moitié, et, tant qu'elles sont professeurs, docteurs ou artistes, qu'elles renoncent au mariage : car il me semble difficile, sinon impossible, de remplir en même temps les devoirs du mari et ceux de la femme!
* Et puissent toutes les prosélytes de l'émancipation de la femme se rappeler que c’est justement la mission dont elles-veulent s’affranchir qui est une des plus belles et des plus nobles!
Qu’y a-t-il de plus noble que la vocation d’une mère*? Le bien le plus précieux de tout Etat n’est-il pas dans les mains de la mère? n'est-elle pas chargée d'élever les enfants ? n'est-ce pas la mère qui inculque à l'enfant dès
* 1. Dans les États-Unis, il y a une quantité prodigieuse de femmes poètes, écrivains et compositeurs! Si j'avais dressé la'liste de toutes celles qu’on m’a présentées comme bas-bleus, j'aurais pu réunir des registres de plusieurs feuilles. Certainement il y a dans le nombre des personnes d’un grand talent; mais dès qu’une femme a fait quelqués vers, écrit la moindre chose, composé une valse ou une polka, elle prend tout de suite le nom de poëte et de compositeur. Un grand titre pompeux compense le peu de valeur de l’opuscule. C’est à quoi on semble tenir excessivement aux États-Unis. Un jour que je parlais avec un éditeur au sujet de la publication de mes voyages, sa première question fut de me demander le titre de mon ouvrage; je lui répondis en souriant que j'avais le temps d’y penser quand -le travail serait fini ; mais lui prétendit que c’était l’affaire capitale, que le public tenait beaucoup au titre, et que, si le titre était bon et bien choisi, l'ouvrage était d'avance assuré d’un grand succès.
2. On m’adressera peut-être à moi-même le reproche de m'être aussi émancipée sous certains rapports, puisque j'ai entrepris seule de si grands voyages, et que je suis restée si longtemps éloignée de
. l'âge le plus tendre la vertu et l’amour du devoir, et qui la première le met en voie de devenir un digne membre de la grande société humaine? Une bonne ménagère, une mère raisonnable et aimante, a été et sera toujours le véritable idéal de la femme.
Mais revenons aux institutions.
La pension pâyée pour une jeune fille dans les premiers établissements d'instruction est, par an, c’est-à-dire pour dix mois, de 500 dollars; à ee prix elle est logée, nourrie, et on lui apprend les choses que l’on enseigne ordinairement partout, Les leçons de musique et de danse, payées à part, et d'autres faux frais, montent de 200 à 300 dollars. Malgré ce prix élevé, on a la belle habitude de faire partager le même lit à deux élèves étrangères l’une à l'autre. Je trouvai déjà, il est vrai, ce mal enraciné à Londres; mais d'ordinaire cet usage ne s’applique qu’à deux sœurs; dans les États-Unis cette manie est poussée si loin que souvent des hommes et des garçons partagent le même lit. Je vis dans plusieurs familles une bonne et deux enfants, ou bien aussi trois enfants, coucher ensemble. Je ne pus souvent pas m'empêcher de blämer cette affreuse habitude. On me répondit que cela se fäisait pour : économiser du temps. C’est là ce qu’on entend dire à chacun, et cependant je trouve que les femmes et les domestiques travaillent en Amérique bien moins qu’en*Allemagne. Pour économiser un peu de temps, faut-il sacrifier les mœurs et la santé?
Je visitai plusieurs fois les tribunaux, On y rendait la justice à peu près comme à Vienne, ma ville natale, après la révolution de 1848. J'y vis des juges, des jurés, des avocats des deux parties, des témoins et un public très- ”
ma maison. A cela je répondrai : je n'ai agi ainsi qu'après que mes enfants étaient arrivés à un âge. où ils.pouvaient se suffire et se passer des soins d'une u et enfin à une époque où je n’avais.plus de devoirs domestiquesä re FR:
attentif. J’assistai à un procès important, où l’accuse était poursuivi pour meurtre.
- Voici.le fait: |
Le criminel, le docteur Gr..:, homme livré à toute espèce de débauches, demeurait dans l'hôtel de Saint-Nicolas, où habitait en même temps le colonel Loring avec sa femme. Le docteur Gr.... rentrait presque. chaque soir ivre mort. Une nuit, vers les trois heures du matin, il entra dans là galerie et sonna avec beaucoup de tapage un domestique, et cela pendant un très-long espace de temps. Le colonel Loring sortit enfin de sa chambre et pria le docteur de vouloir bien cesser de sonner, puisque les domestiques, qui demeuraient dans une autre partie-de la: maison, ne pouvaient pas l'entendre. En outre, ajouta-t-il, sa femme avait une forte migraine et ne pouvait pas supporter ce bruit. Mais, au bout de quelque temps, le docteur recommença à sonner de plus belle, et, comme Mme Loring déposa plus tard dans l’interrogatoire , son mari sortit de nouveau de sa chambre pour aller chercher un domestique et pour mettre ainsi un terme à ce vacarme continu. Mais Je docteur Gr.... prétendit que le colonel lui aurait adressé quelques reproches (ce qui d’ailleurs aurait été bien naturel, et le grossier libertin l’avait bien mérité). Bref, le docteur. Gr... courut dans sa chambre, revint avec une canne à épée et.en perça M. Loring. Le coup ayant traversé le cœur de part en part, le colonel tomba et fut rapporté mort dans sa chambre.
J'ai déjà raconté, à l'occasion de mon voyage dans les Etats du Sud, que l'ivresse sert en Amérique à excuser les plus grands crimes. J’entendis également à New-York beaucoup de gens qui cherchaïent à pallier le forfait du coupable par son genre de vie habituel. Ils disaient : « 11 a commis le crime étant :vre. Du reste, qui sait Le quel point Loring l’a excité? etc. »
Pendant l’interrogatoire, le docteur était aussi at et
aussi tranquille que s’il eût été tout à fait innocent. On put lire dans les journaux qu’il serait probablement acquitté et rendu à la liberté, parce qu'il avait de l’argent et des amis.
Il fut, il est vrai, condamné à sept ans de détention, mais ayant appelé du jugement, la peine fut commuée et la détention réduite à quatre ans.
Je quittai New-York avant que le procès fût entièrement terminé; mais l’opinion publique était qu'après quelques mois on ferait remise entière de la peine au meurtrier. Seulement, dans ce cas, il serait forcé de quitter New- York pour échapper aux outrages du peuple.
Il y a bien des gens qui louent le peuple américain de témoigner de cette manière son indignation du crime commis, et qui admirent le sentiment de justice dont il fait preuve. Mais, si le peuple aime et reconnaît la justice, pourquoi permet-il que l’on montre une indulgence aussi coupable pour les criminels? pourquoi ne choisit-il pas pour juges et pour jurés des hommes intègres et inflexibles? Certes, le pouvoir ne lui manque pas pour cela dans un pays libre comme les États-Unis.