CHAPITRE XX
Saint-Paul. — Cascades de Saint-Antony. — Chasseurs de fourrures. —Voyages en chaise de poste. — Stilwater. — Saint-Croix. — Retour à Galena. — Flegme américain. — Chicago. — Le lac Michigan. — Milvankee. — Chemin de fer souterrain. — Les Mormons. — Le lac Supérieur (lake Superior). — Les Indiens. — Le lac Huron et le lac Érié. — Cleveland. — Le village de la chute du Niagara.
Saint-Paul est la principale ville du district de Minnesota. Elle se compose de deux parties, dont l’une, l’inférieure, est sur le rivage, l’autre, la supérieure, est sur des collines. Cette ville, qui ne s’est élevée qu’il y a cinq ans, prend, comme tous les établissements de ce district, un accroissement excessivement rapide. Elle compte plus de cinq mille habitants, et, parmi les petites maisons en bois, on voit déjà s'élever plusieurs superbes édifices en briques.
On rencontre, jusqu’à près de deux milles aux environs, de jolies villas construites au milieu de jardins nouvellement plantés et de terres défrichées depuis peu de temps. Le district de Minnesota n’est pas encore incorporé aux Etats-Unis. Il faut qu’un vaste territoire, pour être regardé comme un Etat, soit habité par une grande quantité de blancs, comme qui dirait de soixante à cent mille. Tant qu'il n’en est pas ainsi, on l'appelle district. Là tout le monde peut s'établir, défricher autant de ‘sol-qu'il veut partout où il lui plaît; on n’a pas besoin de consentement, on n’a rien à payer et on est exempt de tout impôt. Mais quand le district est élevé au rang d’État, il faut ou bien payer un dollar et quart par acre pour le terrain occupé, ou
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Depuis quelques années
...„seieries fonctionnent au moyen de l'eau où de Jar
LE 542 + MON SECOND VOYAGE ‘M © bien le restituer au gouvernement. Avant que le district soit transformé en État, les habitants décident, à la majorité des voix, pour ou contre l'introduction de l'esclavage. Pour Minnesota, on sait, dès à présent que l’ésclävage n'y sera point introduit, ce qui est moins un effet.de l'humanité qu’une conséquence des conditions naturelles du sol, Le climat est sain et parfaitement approprié à des colops européens ; ils peuvent cultiver la terre aussisbien que dans leur patrie, et, partout.où il en est ainsi, le labourage coûte moins cher que s’il fallait recourir à des esclaves.
Le district de Minnesota à 166.000 milles carrés, ou 106 millions d’acres de terre; bien que connu des blancs
. depuis près d’un siècle, il n'a été à proprement parler
l'objet de l’attention<du gouvernement, que depuis 1849; il fut reconnu très-fertile, à part quelques petites portion: de terre. Le gouvernement, acheta tout le district des wa !
et les autres faux frais, l’acre de terre re à dix ou douze cents. On le ven
été dit, un dollar et quart.
rapidité-extraordinaire, et il pourrait en peu de temps êtretransformé en État. En 1852 on y comptait à peint vingt mille blancs; l’année suivante, ce nombre avait doublé. PR 2% ) LE
ici,lés seuls articles d'exportation sont des plan- 3 Bois de construction de tout genre, que l'on descend d'abord par eau jusqu'à Saint-Louis avant, des transporter plus loin. On peut dire que dans ce pays 2
dans Les endroits où l'on aperçoit presque enter amant de l'en, Les rnos du fl saunge®
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du cerf agile. Ici l'industrie de l'homme est constamment aux prisès avec. la nature, à
Je ne crois pas qu'il y ait un autre pays où l'on ait dé- 6 tout d'abord une aussi grande activité. On importe re rt de blé, ‚de'pommes de terre.et d’autres’ “productions des États voisins, parce qué les colons sont trop occupés à éclaircir les forêts et à travaillér aux scieries; cependant on espère dans quelques années non-seu lement süffire& la consommation ‘intérieure, mais aussi être eh état d'exporter des produits d’un sol qui se montre excessivement fertile - FE | Beau et heureux pays que l'on peut recommander en bonne consciente à tout émigrant, surtout à celui qui apporte avec lui des bras robustes, l'amour du travail et l’es- rit d’ordre. Ici, le colon peut espérer voir ses labeurs uctiler promptement ; le climat n’est pas mortel, le trarail n’est pas aussi pénible et la ferre n’exige pas autant d’anı soins que dans bien des contrees où les enfants sent récoltent les fruits du travail de leurs parents. J'arrivais à Saint-Paul avec une lettre de recommandation pour M. Holingshead, qui a construit une “maison À une faible distance de la ville, sur une petite colline d’oitl’on jouit du panorama le plus ravissant. Tout le « pays est ondulé et encore couvert de grandes prairies et d'immensés forêts. Cette configuration se prête à des perspectives. d'une étendue extraordinaire. Une colline que me montra M. Holingshead est, dit-on, visible dans un rayon de cent milles et sert d'étoile polaire aux yoyageurs égarés. M. Holingshead eut la bonté de m'inviter à faire: avec lui une excursion aux célèbres cascades
ississipi, les chutes de Saint Antony, éloignées de et, 2 21 4 2 ro
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54h MON SECOND VOYAGE
construire sa hutte de planches. Chaque pas qui m’approchait des cascades augmentait ma curiosité, car je les avais entendu peindre comme excessivement remarquables. Je ne pouvais sans doute pas m’attendre à une énorme masse d'eau, puisque le fleuve étaitäsi bas que nous pümes le passer en voiture à peu de distance des cascades ; mais sa largeur était encore assez considérable : ce qui pouvait manquer du côté de l’abondance, j’esperais le voir remplacé par la hauteur. Bientôt j’arrivai devant les chutes et je fus surprise au delà de toute expression, non pas de leur caractère grandiose, mais de leur insignifiance! En outre, il n’y a pas plusieurs chutes, mais une seule. La hauteur de la cascade peut être tout au plus de 6 mètres; la largeur est, il est vrai, considérable, mais cela rend la hauteur encore moins sensible. De plus, la chute est defigurée par un moulin à planches et par une quantité de troncs d'arbres apportés par le flot. Ce qu’il y a de plus beau, c’est le pan de rocher par-dessus lequel la cascade se précipite; elle semble coupée perpendiculairement comme avec un couteau. Les environs n’offrent rien de romantique ; ils sont couverts de bois qui masquent toute la vue.
Ainsi, je vis de nouveau une scène de la nature prônée par les Américains comme une huitième merveille, et je dois encore avouer qu’il n’y a que les gens qui n’ont rien vu qui puissent porter un pareil jugement. Sonner la trompette par pure complaisance, comme le font beaucoup de voyageurs, ce n’est pas là mon fait. J'écris comme je vois et comme je sens; mais je suis bien loin de croire que mes idées et mes sentiments soient toujours justes.
En quittant la chute du Mississipi, nous passâmes, en faisant un petit détour, près de la cascade du Minneha-ha (eau riante),et nous retournämes.ensuite à Saint-Paul. Cette chute n’a pas même un mètre de large, mais l’eau se jette perpendiculairement par-dessus un mur de 18 mètres,
dans un bassin resserr& par des collines boisées, ou plutôt par de vrais pans de rocher. Le tout ressemble & un cratere écroulé, mais on n’aperçoit pas de lave autour. On peut passer entre la chute et le pan de rocher. Je trouvai presque cette chute en miniature.plus jolie que celle du Mississipi, qu’on m'avait tant vantée. Elle me plut d'autant plus que je m'attendais à ne rien trouver, tandis que pour l’autre mon attente avait été entièrement déçue. Ce qui me charma surtout, ce furent les points de vue dont on jouit du haut des petites collines ; le regard s’étendait librement au-dessus des ondulations des prairies, suivant d’un côté le fleuve Minnesota, de l’autre le Mississipi, qui, après la chute, continue son cours dans un lit étroit de rochers.
Nous passâmes aussi près du fort Sneling, qui, placé sur un roc élevé, construit en pierre et avec ses tours aux quatre coins, est certainement imprenable pour des Indiens. Près de ce fort, le Minnesota se jette dans le Mississipi.
Nous y trouvämes campés quelques chasseurs de fourrures. Ces gens mènent une existence toute particulière ; vivant au milieu des Indiens, ils prennent chez eux leurs femmes et ne s'occupent que de la chasse et du commerce d'échange, Ils passent des semaines et des mois dans les
‘forêts les plus épaisses, s’avancent bien haut vers le nord et cherchent à semettre en rapport avec toutes les tribus. Ils reçoivent des indigènes des fourrures et leur donnent en échange des perles de verre, du laiton, des étoffes teintes et d’autres colifichets. Quand ils ont recueilli assez de marchandises, ils en chargent de petites charrettes à . deux roues, attelées d’un seul cheval; et, vont les vendre dans les grandes villes.» 1 nn
Ils rapportent du café, dusucre, du thé et d’autres objets dont ils ont besoin pour eux-mêmes, et diverses marchandises pour les Indiens.
Pendant leurs voyages, ils campent tou) ours sous de petites tentes en pleine campagne. Ils s’attachent d'ordinaire
tellement à leur vie errante, qu’ils ne la changeraient pas contre l'existence la plus commode et la plus agréable. Quoiqu’ils touchent beaucoup d'argent pour leurs fourrures, ils reviennent cependant souvent pauvres; car, comme les chercheurs d’or en Californie, ils dépensent en peu de temps ce qu’ils ont eu tant de peine à gagner. Heureux celui qui sait encore faire assez d'économies pour avoir de quoi rapporter chez lui quelques marchandises pour .le commerce d'échange! La plupart de ces chasseurs sont français.
Nous revinmes de cette excursion avec un excellent appétit à la maison de M. Holingshead, où un repas somptueux nous attendait. Après le diner, Mme Holingshead me conduisit, à 2 milles de Saint-Paul, à une petite grotte qui pénètre à un demi-mille sous une colline de sable. Un ruisseau qui coule à travers la grotte, et qui n’a pas un véritable lit à lui, répand partout de l’humidité : aussi, tout étant mouillé dans la grotte, il n’y a pas beaucoup de plaisir à pénétrer dans l’intérieur, et rien ne vous récompense du désagrément que l’on éprouve, puisqu'on n’y dé-. couvre nulle part la moindre formation de stalactite. Ce qu’il ya de plus joli, c’est, à l'entrée, une salle irrégulière ‘dont les habitants de la ville se servent quelquefois dans les journées de grande chaleur pour s’y livrer à des divertissements de société.
Le 9 août, je quittai Saint-Paul pour aller au lac Supérieur. Ce voyage se fait en partie sur le fleuve Saint- Croix, en partie par terre. A Saint-Paul, j'étais convenue avec un monsieur, qui voulait également y aller, d’entreprendre cette excursion en commun, et je devais l’attendre pendant deux jours à Stillwater, éloigné de 16 milles de Saint-Paul.
Je me rendis à Stillwater par la voiture de poste; j'y trouvai un jeune homme qui ne desserrait pas les dents, et une jeune dame dont le babil ne discontinuait pas un
instant. Dès le premier quart d’heure, nous étions au courant de toutes ses affaires. A peine avions-nous fait deux milles que notre société s’augmenta d’une troisième personne, une jeune dame qui, à en juger par sa toilette, devait appartenir à la classe aisée de la société, car elle avait une robe de soie et était richement parée; mais ses manières vulgaires ne la trahirent que trop tôt. Elle portait encore sur un côté de la figure de grandes marques bleues des coups qu’elle avait sans doute reçus dans quelque cabaret. Elle mächait du tabac comme un matelot américain. Elle tira de sa poche un petit flacon d’eau-devie, y but à même avec.un sans-façon charmant, et nous invita amicalement à en faire autant. Elle nous adressa la parole à tous. Le monsieur muet et moi nous ne lui répondimes pas, mais elle entra bientôt dans une grande conversation avec la jeune femme si loquace. Cependant cette société ne suffit pas longtemps à cette malheureuse créature; elle cria au cocher de l’arrêter, descendit et alla rejoindre quelques hommes assis sur le haut delavoiture. A l'heure du diner, on arrêta dans un hôtel. Nous nous mimes à table, et nous fümes obligés de souffrir cette femme au milieu de nous. N'était-ce pas une femme blanche? Après le dîner, un jeune homme, assez joli garçon, monta dans la voiture; et quand notre aventurière s’en apergut, elle reprit sa place dans l’intérieur. Ces . deux personnages se lièrent si vite, que c'était à regretter d’avoir des yeux et des oreilles. Je ne raconte ce bel intermède que pour poser la question s’il faut juger les hommes d’après la couleur de leur peau ou bien d'après leur conduite.
Ce court voyage 1à Stillwater est si agréable que je le referais souvent avec plaisir, pourvu que ce ne fût pas
1. Pour faire un trajet de 16 milles anglais ou 4 milles allemands, nous mimes six heures, nous dinämes en route et nous changeâmes de chevaux. Voilà ce que j'appelle voyager vite.
dans un stage-coache. De jolies routes vous font passer par üne vaste prairie formant un parc naturel, à côté de petits lacs que l’on dit très-riches en poisson, et de temps à autre on a des vues sur le beau lac de Saint-Croix, sur des prairies et des terres immenses.
A Stillwater, M. Schulenburg me donna une aimable hospitalité dans sa maison, et, comme il avait été convenu, j’attendis deux jours mon compagnon de voyage; mais comme il n’arriva pas, et qu’il ne m'envoya pas même quelques lignes d’excuses (première impolitesse que me fit un Américain), je partis le troisième jour, le 12 août, sur un petit vapeur, pour Saint-Croix, éloigné de 30 milles. Stillwater, étant situé presque à l'extrémité du lac, nous entrâmes bientôt dans le fleuve Saint-Croix, navigable seulement jusqu’à l'endroit du même nom, et pour de tout petits vapeurs. Près de Saint-Croix, il forme des chutes et des cascades ; plus haut, ses eaux sont basses et couvertes de rochers à travers lesquels de petits bateaux peuvent à peine se frayer un passage.
Le trajet est joli : on est entouré de groupes de rochers et de forêts pittoresques ; mais le touriste tant soit peu délicat et habitué à prendre ses aises n’y trouverait pas un dédommagement pour les désagréments auxquels il est exposé sur ces vapeurs si petits et si incommodes. Jus- -qu’ici cette contrée n’est guère visitée que par des bücherons et des marchands de bois qui viennent à bord avec un costume sale et déchiré, et qui souvent sont ivres. Comme il n'y a qu'une seule espèce de place pour tout le monde, il faut bien vivre dans leur société. La table était fort mal servie; on avait mis une nappe dégoûtante; des tasses à thé servaient de verres à boire. Je n’oublierai pas de sitôt ce vapeur et cette société. Un homme ivre était assis à table, un autre était couché dans le lit à côté et ronflait à tout rompre. Engravés plusieurs fois sur des bancs de sable, nous n’arrivämes pas le même jour à
AUIOUR DU MONDE. 549
Saint-Croix, bien que nous eussions quitté Stillwater à huit heures du matin. On me donna pour la nuit un lit sale et dur qui semblait rembourré de pierres.
13 août. A neuf heures du matin, nous touchâmes à Saint-Croix. Le vapeur s'arrêta dans un bassin tellement encaissé par des rochers de 15 à 20 mètres de haut, qu’on pouvait à peine distinguer l'entrée et la sortie. Une des pointes de rocher, séparée un peu des autres, porte le nom de Cheminée du diable.
Aussitôt que je fus débarquée, je priai quelqu'un de me conduire aux deux chutes du fleuve Saint-Croix, le Taylor et. la chute supérieure, dont on m'avait fait grand éloge à Stillwater. Quand, nous autres Européens, nous parlons d’une chute d’eau, nous entendons par là une masse d’eau qui tombe d’au moins 5 à 10 mètres de haut. Les Américains sont bien plus modestes dans leurs prétentions : ils rernplacent la chose par le nom. On me montra dans le fleuve une petite pente (rapid) qui avait à peine 1 mètre de haut, devant laquelle le vapeur s’arrêta, et à laquelle je n’aurais presque pas pris garde à cause de son peu d’importance : c'était la chute de Taylor. La chute supérieure, à un mille au-dessus, n’était guère plus remarquable; elle avait de 2 mètres à 2,50 de haut.
Saint-Croix ne se compose jusqu’à présent que d’un hôtel ', d’une douzaine de cabanes en bois et de quelques scie- " ries disséminées dans la forêt. On espère qu’il s’y forméra bientôt une ville considérable ; cette espérance, les Américains l’ont de tout endroit où s'élèvent quelques huttes.
La température, à Saint-Paul, à Stillwater et à Saini- Croix, était déjà rude, brumeuse et pluvieuse, comme elle l’est à peine chez nous au mois de novembre, de sorte qu'on
1. Un hôtel ou un boarding-house s’élève partout où il y a quelques maisons. L’ouvrier américain, menuisier, maçon où autre, veut une bonne nourriture, un bon lit, et va tout droit demeurer dans un hôtel où il paye à la semaine.
me dissuada de faire le voyage au lac Supérieur par terre; d’ailleurs, dans ces circonstances, à cause de la fièvre maligne de Sumatra dont je ne pouvais pas me débarrasser, - il aurait été réellement dangereux pour moi. Je retournai donc par Stillwater à Saint-Paul, et, de là, je repartis avec le vapeur Galena sur le Mississipi pour Galena (300 milles).
De Galena j’allai avec le stage-coach à Warren (25 milles),
d'où je me rendis par le chemin de fer à Chicago(175 milles), où j’arrivai le 20 août. Il n’y a rien à dire de ce voyage, si ce n’est que le pays, généralement ondulé, est occupé en partie par des forêts et semble très-fertile. Les champs, couverts de la plus riche végétation, promshtaient partout de b2lles récoltes.
Je trouvais beaucoup plus d'intérêt à observer l’Amérieain qui, avec ses qualités contradictoires, sera toujours pour moi une énigme. Souvent il ne faut qu’un seul mot pour faire bouillonner son sang et même le pousser jusqu’au meurtre et à l'assassinat; et on le voit, d'un autre côté, faire preuve de la patience la plus grande et de la longanimité la plus extraordinaire. C’est ce qui a lieu surtout vis-à-vis des domestiques, qui semblent être vraiment les maîtres de la maison : chaque service qu’ils vous rendent, il faut le leur demander et les en prier comme si é’était un sacrifice qu'ils vous font. Je vois certainement avec grand plaisir que les domestiques soient traités comme s’ils étaient de la famille; mais je tiendrais la main à ce qu'ils remplissent les obligations qu'ils ont contractées envers moi, aussi exactement que je remplis les miennes envers eux.
Les Américains montrent aussi une indulgence démesurée, comme je l’ai dit plus haut, pour les méchancetés non-seulement de leurs propres enfants, mais de ceux des étrangers. Pour ne pas fatiguer la patience de mes lecteurs, je ne citerai qu'un seul exemple parmi tous les faits de ce genre que j'ai eu occasion de remarquer, Un
jour, je passais dans un stage-coach près d’une ferme isolée. Un garçon s’elanga dehors, cria au cocher d'arrêter .et rentra ensuite en courant dans la maison. Le cocher s’ar- ‘rêta quelques instants: Mais personne ne vint : c'était une plaisanterie de l’enfant. Au lieu de descendre et de châtier l'enfant, le cocher se contenta de crier : Goddam! et continua sa route.
Ce fat avec une vive indignation que je fus témoin de la patience avec laquelle neuf messieurs, dans la course de Galena à Warren, se soumirent aux caprices d’un des cochers. A la dernière station où l’on change les chevaux, les voyageurs, quand ils arrivent de bonne heure, ont l’habitude de prendre du thé ou d’autres rafraichissements. Mais étant partis tard de Galena, et ayant peur de manquer le convoi du chemin de fer, nous dimes au cocher, que l’on change également à chaque station, de partir tout de suite, Le cocher, qui sans doute s’entendait avec l'hôte, au lieu d’obéir à cet ordre, nous enjoignit presque de prendre le thé, et déclara qu'il ne partirait pas avant une demiheure. Nous ne primes pas de thé; mais le cocher disparut, et tous nos cris pour le faire revenir furent inutiles. Quand enfin il reparut, les messieurs le prièrent de la manière la plus polie d’accélérer le départ autant que possible. La route était excellente, les chevaux étaient frais, mais le cocher alla au pas. Il resta sourd à toutes les prières; l’argent même qu'on lui donna ne produisit pas plus d’effei. Ces messieurs proférèrent de temps à autre à demi-voix un goddam et s'en tinrent là. Moi, comme femme, je ne pouvais rien faire; mais j’aurais voulu avoir le don d'amener, par une baguette enchantée, cinq ou six. de mes flegmatiques compatriotes, et je suis convaincue qu'ils auraient su faire marcher le cocher. 2. u
Heureusement nous arrivâmes trois minutes avant le départ.du convoi; et, comme personne n’avait de coffre de voyage, nous n’eûmes qu’à passer de la voiture dans le wa-
gon. Si nous avions manqué ce convoi, cela nous aurait fait perdre toute une journée; car c'était un samedi, et le di- ‘manche les chemins de fer ne marchent pas dans l’État de l'Illinois.
La ville de Chicago est située dans une plaine près du lac Michigan. La seule chose remarquable de cette ville, c’est son accroissement rapide. Les premières cabanes de bois s’élevèrent en 1830; quatre ans plus tard, on commença à supposer que la place pourrait devenir avantageuse ; on déploya depuis une grande activité, et aujourd’hui la ville compte environ 60 000 habitants.
; En général, tout l'État de l'Illinois a pris un développe- ‘ ment excessivement rapide. On peut lui appliquer la même remarque qu'à Minnesota : le pays ondulé est excellent, les prairies se transforment facilement en champs, le climat est bon; c’est ce qui fait que les colons affluent de tous côtés. En outre, l'Américain est plus entreprenant qu’aucun homme au monde; il construit immédiatement des chemins de fer dans toutes les directions et explore les fleuves et les lacs avec des vapeurs. Les rapports sont établis avant que le pays soit peuplé; mais ce sont justement ces rapports qui facilitent la colonisation. Partout on défriche la terre, on construit des farms, et les bourgs et les villes s'élèvent comme par enchantement.
22 août. Je continuai mon voyage sur le lac Michigan. Je naviguai jusqu’à Milvankee (96 milles), dans l’État de Wisconsin. Cette ville, qu'on n'a commencé à bâtir qu’en 1833, compte déjà 35 000 habitants, dont un tiers sont Allemands.
Je trouvai ici le premier bon hôtel allemand, dirigé par M. Wetzstein, et où l’on avait une excellente nourriture, des chambres jolies et fort propres, au prix modique d’un écu par jour. Dans les autres villes où j'avais demandé des hôtels allemands, c'étaient de sales gargotes pour de ar vres emigrants.
Je demeurai quelques jours à Milvankee, et les Allemands, principalement les femmes, me comblèrent de prévenances. Leurs manières affables, leur complaisance et leur désir de m'être agréables, ne s’effaceront jamais de ma mémoire. M. Naposteck organisa toutes les après-midi une partie vers les plus beaux points des environs, au jardin de Melm, au pavillon de Pest et ailleurs. Les perspectives étaient ravissantes, bien que le paysage manquät de collines et de montagnes; mais la superbesurface unie du lac, qui, à une distance infinie, se confondait avec l’horizon, tenait lieu de montagnes.
Ind&pendamment des dames allemandes, je fis aussi la connaissance d’une jeune Américaine très-aimable, dont le mari, M. Booth, éditeur du Démocrate et abolitionniste fougueux, prit part il n’y a pas longtemps à un soulèvement qui éclata ici au sujet d’un esclave échappé. Voici ce qui était arrivé : un nègre esclave s'était réfugié à Milvankee; découvert etmis en prison, il allait être livré à son maître qui était venu le chercher. A un jour fixé, beaucoup d’abolitionnistes, M. Boothent£te, se réunirent, forcèrent la prison, délivrèrent le nègre et l’aidèrent à fuir au Canada.
M. Booth fut incarcéré, mais relâché plus tard, sur sa parole d’honneur, presque à la fin du procès, en fournissant une caution de deux mille écus. S'il perdait le procès, il devait passer six mois en prison et payer mille écus d'amende!.
Combien les lois sont contradictoires dans ce pays, ou plutôt avec quelle facilité on sait les éluder! Quand quelqu’un met le feu à une maison, fait une banqueroute frauduleuse, commet un meurtre ou quelque autre grand crime, il peut toujours espérer s’en tirer plus facilement que s’il prend fait et cause pour un esclave échappé et s’il
1. Les nègres libres du Milvankee firent cadeau à M. Booth, pour
le remercier d’avoir défendu leurs pauvres frères” noirs, d’une belle canne de grand prix. z
l'aide à fuir. Si l’on pouvait donner à un crime le nom de moral, ce serait à celui-ci, et c’est justement celui pour lequel on se. montre inexorable; combien une tellé loi n'est-elle pas révoltante dans un jeune Etat républicain qui devrait servir de modèle au monde entier!
Dans l’État de l'Illinois, il s’est formé une société secrète pour aider les esclaves échappés des autres Etats à s'enfuir au Canada. A cet effet il y a diverses stations, avec des chevaux et des voitures toujours prêts pour transporter les fugitifs le plus vite possible au delà de la frontière. On appelle cette manière d’expédier les fugitifs le chemin de fer souterrain. Quand l’esclave a le bonheur d’atteindrela première station, il peut presque se considérer comme sauvé. Si la justice est sur ses traces et qu’on ne puisse pas le faire partir aussitôt, on le tient caché et on emploie tous les moyens pour faire réussir sa fuite.
Le 26 août, je quittai Milvankee sur le vapeur Troi, qui parcourt tout le lac Michigan jusqu’à Sault-Sainte-Maria (304 milles). Le lac Michigan, considéré comme grande surface d'eau, est sans contredit grandiose et peut être comparé à une mer, puisqu'il a400 milles de long et que sa plus grande largeur est de 80 milles. Ses environs, au contraire, sont excessivement monotones ; ce sont partout des plaines immenses. Les bords s'élèvent tout au plus à 10 mètres, et les villes qui en rompent seules l’uniformité éternelle offrent aussi peu d'intérêt, puisqu'elles’ sont absolument calquées l’une sur l’autre.
Vers l'extrémité du lac, on montre beaucoup d’iles parmi lesquelles se trouve l'île des Castors, habitée par des Mormons!. Nous nous y arrêtàmes, comme dans beaucoup d’autres endroits. Je mis pied à terre pour visiter cette société, dont le genre de vie est présenté comme tout à
1. Dans cette ile, il n’y a qu’une petite branche de cette secte; le
siége principal des Mormons est près du lac Salé, tout à fait dans dans l’intérieur du pays.
fait different de celui de toutes les autres sectes chrétiennes. On prétend qu'il règne chez eux communauté de femmes et de biens; qu’ils mangent et travaillent ensemble; que les enfants sont enlevés à la mère à l’âge de, trois ans et demi, et remis entre les mains de la société. J’interrogeai là-dessus un vieux Mormon d’un air respectäble. Il ne voulut rien admettre de tout cela; il disait qu’il n’y avait chez eux d'autre communauté que celle du travail. Il me raconta, en outre, que leur chef ou leur prêtre était un prophète qui guérissait les maladies par l'imposition des mains, à l'exception des fractures des jambes (la vertu du saint ne descend probablement pas jusque-là); que ce prophète était dispensé de tout tra- vail, et que néanmoins il travaillait; car il était occupé, à écrire non-seulement le jour, mais la plus grande partie de la nuit. Quand je lui demandai ce que ce saint homme avait donc tant à écrire, si ces ouvrages étaient des traités religieux destinés à être traduits dans les différentes langues et répandus dans tout l'univers pour faire des prosélytes, mon vieillard me répondit qu’il ne révélait à personne ce qu'il écrivait, et que c'était un mystère sacré. Dans le mormonisme, il faut donc aussi une fameuse dose de foi. i J’appris, en outre, de cet homme que, si leur prophète ou prêtre mourait, un autre était choisi immédiatement par Dieu, et que le choix était annoncé par un ange. Mais, en pressant le vieillard de questions, il me dit que le prophète représentait Dieu et l'ange, et qu'il nommait son successeur. en faisant accroire à ces bonnes gens que le choix lui avait été indiqué en rève par un ange! . Le 28 août, nous arrivämes à l’extrömite, ou, pour mieux dire, au commencement du lac Michigan, qui est uni avec lé lac Supérieur par le fleuve Sault-Sainte-Maria, qui n’a que quelques milles de long. Immédiatement avant d'entrer dans le lac Supérieur, le fleuve forme de fortes
pentes ou descentes, remplies de récifs et de rochers pardessus’ lesquels l’eau se précipite avec beaucoup d’impétuosité,. de sorte que la navigation est interrompue pen- ‘ dant un mille. On était en train de construire un canal avec une écluse paur faire passer les vaisseaux d’un lac dans un autre. Les frais de cette construction sont évalués à 650000 dollars. Le lac Supérieur (lake Superior), est à 264 mètres au-dessus du niveau de la mer, et est de 12 mètres plus haut que le Michigan.
A Sault-Sainte-Maria, il me fallut attendre toute une journée le vapeur qui dessert le lac Supérieur. Je de. meurai chez M. Johnson, qui tient un petit boardinghouse très-propre et très-élégant, et qui compte, ainsi que tous les membres de sa famille, parmi les meilleures gens que je connaisse. Tout voyageur se trouvera parfaitement bien dans cette maison.
Le 23 août, à la tombée de la nuit, le vapeur Baltimore commença à cingler autour du lac. La nuit était très-nébuleuse, et par une fausse manœuvre du. pilote, qui longeait trop la côte, nous donnâmes en plein sur un banc de sable placé devant le petitendroit nommé Whitefish-Poinis. Il nous fallut attendre le jour, sortir toute la cargaison, et nous ne fümes mis à flot qu'après douze heures d'efforts continus. Nous étions à peine à 30 mètres du rivage, et nous aurions pu aussi bien donner contre la terre ferme que contre ce banc de sable. Ces imprudences, et de bien plus grandes encore, sont si fréquentes dans les Etats- Unis, qu'on n'y fait guère attention. ,
A cette occasion, je vis White fish-Points, pétit endroit habité par des Indiens qui s’occupent exclusivement de la pêche. Quelques Américains s’y sont également établis pour acheter aux indigènes, par voie d'échange, des poissons qu'ils sèchent et qu’ils salent ensuite. Le Jac Supérieur se distingue par son abondance en poissons extrêmement savoureux. Grâce à cette ressource alimentaire, tous les alen-
tours ontété dès les premiers temps très-peuplés, et quand, au xvrr' siècle, les jésuites français avancèrent jusque dans ‘ce pays, ils y trouvèrent des wigwams ayant une population de 2000 âmes. Malheureusement aujourd’hui cela a bien changé. Les blancs apportèrent avec eux des épidémies et de l’eau-de-vie, ce qui fit diminuer bien vite la population; et c’est ce malheureux peuple qui fournit les petites colonies qu’on envoie encore quelquefois, de notre temps, sur le territoire indien (Indien territory). Bientôt un Indien deviendra un phénomène rare sur les bords de ce lac immense.
Le lac Supérieur est le plus grand lac d’eau douce du monde connu; sa longueur est de 355 milles; sa plus grande largeur est de 160 milles; son étendue est de 32 000 milles carrés; l’endroit le plus profond a 300 mètres. Il fut découvert par les jésuites en 1641, et le gouvernement français en prit possession en 1671. C’est en 1659 qu'il y fut pour la première fois question de cuivre : les indigènes montrèrent aux jésuites un morceau de cuivre massif de 600 à 700 livres, mais ce ne fut qu’en 1845 que l’on commença à exploiter ce métal d’une manière régulière. Les mines sont toutes éloignées de plusieurs milles du lac. Le puits le plus profond a 233 mètres. La plus forte masse de cuivre pur recueillie jusqu'ici est évaluée à cinquante tonnes.
Nous fimes sur le lac Supérieur au moins 500 milles avant d’en voir l'extrémité ; car nous enträmes dans beaucoup de baies pour débarquer des provisions et autres objets dans les petits endroits nouvellement établis, et déjà baptisés du nom de villes par les Américains. A la Pointe, dans le voisinage de laquelle on voit douze flots appelés les Douxe Apôtres, nous trouvâmes par hasard un grand nombre d’Indiens, car le gouvernement américain distribue tous les ans, au mois de septembre, aux chefs et aux principaux personnages des tribus encore établies
‚dans ces contrées des cadeaux en vivres, en vêtements, en argent et autres objets. La distribution a lieu à la Pointe, où s’assemblent tous les Indiens qui ont droit à ces largesses. Je vis un nombre assez considérable d’Indiens de Chipewa et de Sioux. Ils étaient plus beaux, plus forts et plus grands que la plupart des Indiens, surtout ceux du sud-ouest, que j'avais rencontrés jusqu'ici. Cependant ils avaient aussi de larges pommettes, des cheveux roides qui descendaient tout droit et leur cachaient une partie de la figure. Ce qu'ils avaient de plus laid, c’était la couleur de leur teint, une couleur de cuir jaune, pâle et terne. Ce qui leur a valu le nom de Peaux rouges, voilà ce que Dieu seul peut savoir. Il ÿ avait bien parmi eux quelques figures d’un brun rouge, et on aurait pu croire que c’était la couleur. naturelle de leur peau, tellement elle était répandue par tout le-corps; mais en y regardant de plus pres, il n’était pas ‘difficile de. voir que ce n'était pas la couleur naturelle. Cependant plusieurs de ces sauvages avaient les traits assez jolis et assez réguliers; quelques-uns avaient pris quelque chose de la civilisation des blancs : ils étaient habillés à l’européenne, portaient les cheveux bien peignés, parlaient le français ou l'anglais, savaient même écrire ces langues et avaient appris des métiers, ou bien s'étaient livrés au commerce; mais le plus grand nombre aime mieux vivre mal et aller moitié nu, que de travailler. Les Indiens des contrées froides n’ont pas plus de goût pour l’agriculture et les métiers que les peuples de la zone torride.
Ce n'est que le cinquième jour de notre voyage que nous arrivâmes à Fond of Lake, l'extrémité sud-ouest du lac. J'avais longé tout le lac, mais il me fut impossible de partager toujours l'enthousiasme de la société qui m’entourait: Quand ces gens voyaient quelques cabanes en bois placées à côté l’une de l’autre, ils s’exclamaieBt: tout d’une voix : « Ah! que c’est beau! que c’est
magnifique! Quel charmant tableau pourrait-on faire de cela! » Il faut convenir que le lac Supérieur est infiniment plus pittoresque que le lac Michigan; la nature dont il est entouré, calme et comme endormie, les sombres forêts qui surgissent dans le fond, et les chaînes de collines, répandent sur lui un grand charme; mais il y règne trop peu de mouvement et pas assez de variété pour que les alentours puissent inspirer de l'enthousiasme. Les collines sont basses pour la plupart; la plus haute montagne, le San-Ignacio, près de la baie de Neepigon, doit avoir 433 mètres de hauteur; mais il ne nous fut pas donné de voir ce colosse.
Les petits endroits nouvellement fondés sont tous bien insignifiants : ils ne se composent que de maisonnettes en bois, situées au milieu des forêts. Le pays n’est encore défriché nulle part; les vapeurs apportent tous les vivres et toutes les provisions nécessaires aux colons.
Parmi les voyageurs il y eut encore, comme toujours, bien des gens curieux de savoir quelle était ma religion, et qui est-ce qui me donnait de l’argent pour voyager. Cette curiosité indiscrète m’impressionnait toujours tr&s-desagréablement, et je me trouvais souvent forcée de répondre d’une manière assez acerbe pour mettre fin à ces questions effrontées. ”
Le second jour du voyage, il vint à bord une femme d’environ trente ans; pour son âge, elle était trop vêtue en jeune personne ; ses cheveux lui tombaient en longues boucles par-dessus les épaules, et elle portait un grand chapeau de paille rond. A peine les autres dämes l’eurent-. elles aperçue, qu’une d’elle vint aussitôt m’engager à ne pas entrer en conversation avec cette étrangère, en me disant qu'on croyait qu’elle ne jouissait pas d’une bonne réputation. Moi, je lui répondis que, pour faire une telle injure à quelqu'un, il fallait avoir des raisons mieux motivées qu'une opinion que rien ne justifiait. Le soir on
dansa, comme d’habitude, quelques quadrilles.. Au troisième quadrille, un monsieur engagea l’étrangère, et se plaga avec elle à l'endroit où l’on dansait. La musique commença, mais aucun autre couple de danseurs ne parut. Le monsieur s’avança et demanda pourquoi on faisait, de propos délibéré, une pareille insulte à cette dame. Il savait, disait-il, qu’elle avait été faire une visite à des parents, et qu’elle retournait maintenant auprès de son mari à Fond of Lake. « D'ailleurs, ajouta-t-il, le caractère de cette . dame est irréprochable. » On ne lui fit aucune réponse, et le danseur se trouva obligé de quitter la danse avec sa partenaire. ‚
Si les autres dames religieuses et vertueuses avaient eu
‚au moins la délicatesse de ne plus danser, g’aurait été, en quelque sorte, une faible réparation de cette grave insulte ; mais, bien au contraire, à peine le monsieur eût-il quitté la place avec sa dame, que les danses recommencèrent de plus belle.
Le hasard voulut que, le lendemain, une des dames les plus curieuses m’assaillit de nouveau par la question : quelle était ma religion ? Je lui répondis, avec indignation, que certainement ma religion n’était pas la sienne ni celle de toute la société, car ma religion me défendait d’insulter mon semblable et de lui ravir l'honneur. A partir de ce moment, on me laissa tranquille.
A Fond of Lake on a marqué dans un petit hémicycle cinq places le long du lac, pour y construire des villes ; à certains endroits il y a déjà quelques petites maisons en bois. Si jamais ces villes sont construites, elles se toucheront presque ; mais je doute qu’on les élève, car, à part les mines de cuivre, il n’y aurait là aucune ressource, le sol étant mauvais. Plusieurs de ces endroits pourraient bien avoir le sort de Trinidad, en Californie, et tomber avant de se transformer en villes.
-Le 6 septembre, je fus de retour à Sault-Sainte-Maria.
Pendant dix jours, j'avais presque toujours vécu dans la même société, et j'avais remarqué, avec surprise, combien les dames avaient été aimables et tendres l’une pour l’autre, absolument comme si elles eussent été d'anciennes connaissances.
Ces dames, qui demeuraient à Sainte-Maria, m’invitèrent également à venir prendre le thé chez elles; mais à peine jeta-t-on l'ancre, que tout le monde prit son bagage et se sauva, et les nouvelles amies ne se donnèrent pas même la peine de se dire adieu de loin. Quant à moi, : personne ne s’inquiéta plus de moi, et on oublia, peutêtre exprès, de m'indiquer les adresses des maisons où je devais prendre le thé; mais déjà habituée à ce genre de politesse, je retournai tranquillement dans la jolie maisonnette de M. Johnson.
Le 7 septembre, je me trouvai de grand matin à bord du vapeur l'Illinois, pour continuer mon voyage vers le nord.
Le trajet commence sur le fleuve Sainte-Maria, qui forme souvent de petits lacs et arrose des bords assez riants. Ce fleuve conduit dans le golfe de Mackinac, et celui-ci dans le deuxième des plus grands lacs d’Amerique, le lac Huron, qui, long de 260 milles, large de 160, occupe 20 000 milles carrés, et se trouve à 192 mètres audessus du niveau de la mer. Les alentours de ce lac sont un peu plus agréables que ceux du Michigan, mais également bien monotones. Le pays est ondulé, couvert de beaucoup de bois, et coupé çà et là de jolies chaînes de collines.
Le 8 septembre, nous quittämes le lac Huron et enträmes dans le fleuve Saint-Clair. Sur une des rives.de ce fleuve, une ville touche presque à l'autre, et en est séparée. par des prairies et des champs fertiles, tandis que sur l’autre rive on aperçoit des scieries sans nombre, et plusieurs villages d’Indiens. Ces derniers semblent avoir secoué ici
leur paresse, car autour de leurs villages le sol était défriché et couvert de plantations. Sur le fleuve il y avait un grand mouvement : on y voyait beaucoup de vaisseaux à voiles, chargés de bois de construction. Des vapeurs les remorquaient, par la rivière, dans le petit lac Saint-Clair, rempli de tant de bas-fonds et de bancs de sable, qu’il n'est navigable que pendant le jour. Les bords de ce lac sont, dans différents endroits, si plats, que l’eau déborde et forme tout autour des marécages. Du lac Saint-Clair, le fleuve Détroit conduit dans le lac Érié. La distance entre le lac Huron et le lac Érié est de 80 milles. |
Vers midi, nous abordâmes à Cleveland, l’orgueil de l’État de l'Ohio, et situé à l'entrée du lac Erie. Dans le peu d’heures que je passai à Cleveland, le docteur Langsdorf me fit connaître la ville et ses environs.
Cleveland se compose de deux villes, la ville de Cleveland proprement dite et la ville d’Ohio, qui est séparée de la première par une gorge; mais réunie depuis peu au territoire de la ville de Cleveland, elle. a perdu son nom. L'aspect de ces deux villes florissantes, avec la remarquable gorge qui les sépare, au fond de laquelle un joli fleuve a choisi son lit, offre un charme tout particulier. La gorge peut avoir 15 mètres de profondeur, et est couverte abondamment d’arbres et de buissons ; un canal conduit jusque dans le lac Érié. Parmi les curiosités de Cleveland, celle que j’admirai le plus fut la rue d’Euclide. C’est dans cette rue que se trouvent les plus jolies maisons; construites avec un goût remarquable, elles ressemblent à de charmantes villas, et sont séparées l’une de l’autre par des bosquets et des prairies. Dans peu d’années, les jardins et les prairies auront PAS cédé la place à de nouvelles maisons.
Le soir, fort tard, je eontinuai mon voyage sur le beau vapeur Crescent-City. Autant que je pus en juger à Ta
j - ‘AUTOUR DU MONDE. 563 clart& brillante de la lune, les bords du lac Érié ne semblent pas différer de ceux du Michigan.
Le vapeur Crescent-City était un des plus beaux navires que j'aie jamais montés. De quelque côté qu'on se tournât, on ne voyait que du velours et de l’or, de superbes tapis, des glaces d’une grandeur énorme; une haute coupole bien voûtée en verres de couleur répandait sur toutes ces belles choses une douce lumière. FL'intérien pouvait contenir jusqu'à 1200 personnes. On n’y vivait pas comme dans une société distincte, mais. comme dans une ville. Les voyageurs se croisaient comme s'ils eussent été tout à fait étrangers et inconnus les uns aux autres, comme dans une promenade publique. Mais: ce
eur ne me paraît pas disposé d’ une manière ste.
ence et au faste. Les croisées, par den | i donnaient sur la galerie, étaient tellement
hors de pénétrer dans Pinge. inférieur, möme:de la hacune des lits six te ou soixante femmes il n’y binet pour se laver en.commun ait être aux aguets et saisir l’ocil er un peu les yeux et se mettre des doigts; il fallait aussi apporter soi-
même un verre et un essuie-mains, car il n’y avait pas de verre, et les deux essuie-mains qui étaiént là pour toute la société étaient si trempés qu’il était de toute impos-
ER 5% x ; M sibilité de s’en servir. La servante ne semblait être installée dans le cabinet que pour surveiller. Assise comme une dame sur un sofa, elle brodait au crochet. Heureuse-
ment notre trajet sur le lac Érié ne fut pas de longue durée.
9 septembre. Le matin, nous arrivämes à Buffalo, jolie ville ayant 60 000 habitants. Mon impatience d'approcher des célèbres chutes du Niagara était si grande, que malgré le mauvais temps je me rendis tout de suite au chemin dé fer pour me faire conduire immédiatement à 22 milles de là; au village des chutes du Niagara (Niagara-Falls- Village). Je fus assez heureuse pour trouver un petit hôtel extrémement élégant tenu par Mme Teuscher, tout près des pentes du torrent impétueux, qui se divise ici en deux bras et emporte ses eaux fougueuses avec une rapidité éffrayante vers les chutes du Niagara.
Mais pour ce jour-là, quand même le ciel se serait éclaïrci, il me fallut renoncer à ma course aux chutes et me fourrer bien vite dans mon lit; car dans les derniers temps j'avais eu de fréquents accès de la fièvre persistante de Sumatra, et j'en étais excessivement fatiguée!,
1. Pour combattre la fièvre je n’avais pris jusqu'ici que de la quinine ;
mais je ne parvenais à m’en débarrasser que pour un temps limité. A
. Buflalö une personne me conseilla, pour la couper radicalement, de faire usage du remède suivant :
Prenez un demi-verre de bonne et forte eau-de-vie (brandy) avec - ne petite cuiller à thé de poivre de Cayenne rouge pulvérisé et cinq ou six petites cuillers de sucre blanc. Mèlez le tout jusqu'à ce que le sucre se trouve bien fondu, et laissez reposer pendant quatre ou cinq heures. On commence ensuite à prendre de cette médecine une ou deux heures avant que la fièvre arrive, deux cuillers à thé toutes les heures jusqu'à ce qu’on ait tout bu. Avant de prendre la médecine il faut bien läremuer chaque fois.
Après m'être servie de ce remède, la fièvre fut deux mois sans revenir. A un nouyel accès je pris la même médecine, et la fièvre ne revint plus du tout. Si aucun autre remède ne triomphe des fièvres intermittentes, j’engage tout le monde à recourir à celui-là.