CHAPITRE II
La ville du Cap. — Rencontre dangereuse de deux négresses. — Culte malais. — Singapore. — Cinq jours dans les jungles. — Sarawak. — Rajah-Brooke. — Malais et Chinois; leurs demeures et leurs vases précieux. — Excursions chez les Dayaks et aux mines d’antimoine.
Le 24 mai au soir, je me rendis à bord du vaisseau : Allanadale, de 300 tonneaux, commandé par le capitaine Brodie.
A ma grande surprise, je ne trouvai à bord que le capitaine, qui me dit qu’il avait permis à tout l'équipage, jusqu'aux mousses, de passer cette nuit à terre, et qu’il allait quitter lui-même le vaisseau. J'aurais pu en faire autant, mais, comme je demeurais à quelques milles de Londres, je craignis de m’attarder le lendemain. Je m’enfermai dans ma cabine, et je fus pour cette nuit maîtresse absolue du navire.
Le lendemain, un vapeur nous remorqua jusqu'à Gravesend (à 20 milles de Londres), à l'embouchure de la Tamise, dont le cours, cependant, se prolonge encore cinquante-huit milles plus loin, jusqu’à North-Foreland. Nous fümes forcés de passer deux jours à Gravesend, parce que deux matelots, que le capitaine avait enrôlés et qui devaient venir là à bord, ne paraissaient pas. Le capitaine se vit obligé de retourner à Londres et d’enröler d’autres hommes. Ce n’est que le 27 que nous levâmes l'ancre.
Le passage du canal fut défavorable; nous eûmes peu de vent, et pendant les trois premiers jours nous fümes forcés de rester presque toujours à l’ancre. Le 30, un
brouillard si épais couvrit la mer, que nous voyions à peine à quelques centaines de pas autour ‚de nous. Nous entendions de toutes parts donner des signaux à l’aide de porte-voix ou de cloches, pour indiquer l'approche ou l'éloignement des vaisseaux et pour éviter un choc et un malheur. Ces sons retentissaient tristement au milieu des ténèbres du brouillard, et n’étaient nullement propres à nous inspirer de joyeux pressentiments pour notre long et dangereux voyage‘. Ce ne fut que le 2 juin au soir que nous entrâmes dans l'Océan Atlantique.
J'avais, hélas! dans ce peu de jours, eu suffisamment l'occasion d'apprendre à connaître la parcimonie de notre capitaine; je n’ai jamais été traitée aussi mal sur aucun autre navire. Le pilote, qui, selon l’usage des voiliers, était chargé de surveiller la cuisine, et à qui l’on ne pouvait nullement reprocher d’avoir prodigué ou gaspillé les pro= visions, fut destitué de ses fonctions dès le premier jour, et le capitaine se chargea lui-même de la haute direction. Sa carte était mal composée : le matin on nous donnait du café noir très-faible et un morceau de viande salée; le soir, encore de la viande salée et du thé; à midi, une soupe aux pois et de la viande salée ou de la morue, rarement du poulet, et une pâte de farine grossière avec quelques raisins secs, qu'il baptisait du nom de pouding ; en guise de pain, nous avions du vrai biscuit de matelot. Pour les œufs, le jambon ou le fromage, ils devaient lui sembler des articles de luxe superflu, car il paraissait avoir oublié de s'en approvisionner. Le brave homme, à ce qu’il me dit, devait commander prochainement un bâtiment qui irait aux Indes orientales. Ces vaisseaux, comme on sait, sont
1. Pour les vaisseaux &.voiles on compte 8000 lieues marines: à cause des vents on est obligé de faire une courbe énorme vers l'Océan, et l’on approche assez près de la côte du Brésil. Les bateaux à vapeur ont 5000 lieues à parcourir. Dans tous mes voyages par eau, je compte
par lieues marines, dont quatre font un mille allemand, près de deux lieues de France.
disposés en partie pour recevoir des passagers. Je plains les malheureux condamnés à manger à sa table ! Pour tout le reste, c'était un homme très-habile et très-entendu.
Si la nourriture était mauvaise , la compagnie était encore pire. Par bonheur elle ne se composait que d'une seule personne, d’un jeune Anglais, qui avait reçu son éducation Dieu sait où. Il affectionnait tout particulièrement la société des matelots ; il chantait, sifflait, criait et fumait avec eux à qui mieux mieux; son plus grand plaisir était de voir tuer la volaille, J'avoue que je n’ai eu jamais plus que dans ce voyage à me louer de la force de mon tempérament. La nourriture ne fit pas tort à ma santé, et mon compagnon de voyage ne me fit pas perdre ma bonne humeur. J'étais enchantée en songeant au moment fortuné où nous allions prendre terre, et, tout en me consolant avec la belle perspective que m’offrait l'avenir, je supportais avec patience les ennuis du présent.
Pendant le voyage, il ne se passa rien de remarquable. Le beau mollusque le physolide, appelé en termes de marine voilier portugais (voy. mon Voyage d’une femme autour du monde, première partie, au commencement), je le vis cette fois dès le 35° de latitude nord; et les poissons volants se montrèrent sous le 22°,
Le 13 juin nous approchämes tout contre l’île de Ferro, qui fait partie des îles méridionales des Canaries. Nous naviguions à une distance d’à peine deux milles de‘long de la côte occidentale; mais cette côte se compose malheureusement de collines rocailleuses et infertiles qui ne sont couvertes que par-ci par-là d'une maigre verdure. Mais c'était toujours la terre, aspect dont nous étions privés depuislongtemps, et mes yeux s’arrêtaient avec plaisir sur ce doux spectacle.
23 juin: — Quelque longs et nombreux voyages que j'aie déjà faits sur l'Océan, je n’ai cependant jamais vu sur cette vaste et immense étendue d’eau un calme comme celui
d’aujourd’hui; pas le moindre vent n’agitait la brillante surface. C’etait une vue grandiose et sublime!
28 juin. —Ce matin nous vimes, à une distance d’environ 20 milles, deux petites trombes. Comme elles étaient sous le vent, nous n’avions pas à craindre leur approche, et nous pouvions observer tranquillement leurs mouvements. Elles dansèrent gaiement sur l’eau, et, au bout d’un quart d'heure, elles s'évanouirent ensemble. Dans la même nuit nous eûmes aussi le spectacle d’un feu Saint- Elme à la pointe du grand mât.
Ce fut le 4 juillet que nous passâmes l'équateur, entre midi et une heure. Cela se fit sans la moindre cérémonie, et on ne donna même pas aux matelots un verre d’eau-devie de plus qu’à l'ordinaire.
Le 11 août, à six heures du matin, après un trajet de soixante-quinze jours, on jeta enfin l’ancre dans la ville du Cap. Quoique privée de la vue de la terre depuis le 13 juin, où nous passämes près de l’île de Ferro, cependant l’impression que fit sur moi l’aspect de cette ville ne fut pas très-grande. J'avais encore la mémoire toute fraîche du souvenir de Londres, de sorte que la ville du Cap me faisait l’effet d’un village. Sa situation me rappelait beaucoup celle de Valparaiso. A l'instar de celle-ci, elle est bornée d’une chaîne de montagnes pelées et sans arbres, où l’on ‘ ne découvre que de loin en loin quelque rare verdure. Les points principaux de cette chaîne sont la montagne de la Table, celle du Lion, et la montagne du Diable. Du pont du vaisseau, j'aperçus un seul petit arbre rabougri et quelques rares prairies ;, et cependant nous étions en hiver, époque où les montagnes et les vallées brillent de leur plus belle parure. Que doit-ce être en été, quand les rayons du soleil ardents et dardés perpendiculairement brülent et consument tout!
1. On appelle : sur le vent le côté d’où vient le vent, et sous le vent celui où il souffle.
Le capitaine Brodie quitta le vaisseau immédiatement après le déjeuner. Non-seulement il n’eut pas l'honnêteté de m’emmener avec lui à terre, mais il ne me préta pas même la moindre assistance à ma première entrée dans la ville, complaisance qui jusqu'ici ne m’avait été refusée par aucun capitaine, pas même par le grossier pilote chinois qui m'avait transportée de Hong-Kong à Canton. Celui-ci avait eu soin de me conduire à la factorerie anglaise, éloignée de trois milles, et de m'aider à chercher la maison à laquelle j'avais été adressée. Celui-là, au contraire, me laissa débarquer seule, et sans s'inquiéter le moins du monde de ce que je deviendrais. Forcée de m’orienter moi-même et de demander mon chemin, je finis par découvrir la demeure du consul de Hambourg, M. Thalwitzer. Heureusement je trouvai en lui, comme dans sa femme, des personnes si aimables, si empressées et si complaisantes, que j’eus bientôt oublié toutes mes peines, et que dans leur maison, où il fallut absolument m’ötablir, je me sentis aussi chez moi que dans ma chère patrie.
Il n’y a pas grand’chose à dire de la ville du Cap. Les rues, qui conduisent toutes à la grève, sont très-larges et bien aérées, mais ne sont plus guère bordées d’arbres. Du temps de la domination hollandaise, chaque rue, dit-on, était garnie d’une belle allée. Les maisons, d’ailleurs toutes construites à l’européenne, n’ont que des terrasses en guise de toits. Le fort est muni de beaucoup de canons, la caserne est assez grande; la Bourse, sur la place d’Armes, édifice long et de peu d'apparence, se compose seulement d’un rez-de-chaussée. Les maisons particulières, toutes à un étage, ont d'ordinaire quatre à six fenêtres de front et contiennent de belles chambres fort élevées. Le jardin botanique est loin d’avoir tous les arbustes, toutes les plantes et les fleurs qu’on serait en droit de s’attendre à trouver dans ces régions.
On évalue le nombre des habitants à 32 000, composés
par parties égales de blancs, d'hommes de couleur et de noirs. Le mélange et le croisement des Européens avec les indigènes ont produit de telles variétés, que l’on voit, pour ainsi dire, toutes les couleurs. De vrais et purs Hottentots ou Cafres sont des phénomènes rares dans la ville du Cap. Pour les noirs de Mozambique, que nous appelons nègres, il y en a, au contraire, beaucoup d’une origine directe et non croisée. Parmi les hommes de couleur, on trouve parfois de jolis garçons, avec de beaux yeux et une physionomie spirituelle. Tous ces peuples sont habillés à l’européenne ; il n’y a que les Malais, non baptisés, qui portent des mouchoirs de couleur autour de la tête; quelques noirs et quelques hommes de couleur ont des chapeaux de bambou ronds, hauts et se terminant en pointe.
Hors cela et les longs attelages des chariots, on ne voit dans la ville rien qui n’ait la couleur européenne:
Les chariots, traînés chez nous par trois ou quatre chevaux ou bœufs robustes, sont attelés ici de huit à dix chevaux, ou de dix à vingt bœufs accouplés. A la tête de ce convoi de bœufs marche un homme ou un garçon qui les conduit, et sur le chariot est assis le voiturier, armé d'un fouet d'une longueur énorme. L’attelage des chevaux est toujours conduit de dessus la voiture. Quand l’attelage est de six ou huit chevaux, il y a sur la voiture deux cochers, dont l’un est occupé à guider les bêtes et l’autre à les exciter du fouet. u
Au grand marché qui se tient chaque jour, excepté le dimanche, de grand matin et en dehors de la ville, on voit des provisions de toute espèce, des fruits fraîchement cueillis ou séchés, des légumes, des volailles, des veaux, des brebis, du beurre, de la viande salée et fumée, et de plus des peaux de mouton, des fourrures, des plumes d’autruche, et autres objets de tout genre. Tout se vend à l'enchère.
La vie dans la ville du Cap est assez chère. On paye
une livre de veau, de bœuf ou mouton, de six à sept pence; une livre de farine, quatre pence; un poulet, un schelling ; une livre de beurre, deux schellings ; la location d’une maison de six à huit chambres est de 80 à 90 livres sterling par an.
De toutes les denrées, le ni article bon march} est le poisson, et on le doit au gouverneur Somerset. En 1825, les bouchers ayant ee de pour demander que le poisson, dont le bas prix leur faisait beaucoup de tort, fût imposé, le gouverneur écrivit cette réponse laconique au bas de la requête : « Dès qu’on m’aura montré un pêcheur qui, comme les bouchers, aille en équipage et ait des domestiques en livrée, la démande sera prise en considération. » 11
Je suis restée un mois dans la ville du Cap sar y voir
parcourais souvent la campagne pour hercher des insectes ; mais je fus bientôt dégoûtée de cet amusement par un accident extrêmement désagréable. Un matin ( C pris un petit serpent, deux négresses vinrent à n rêtèrent, et, après m'avoir acçablée d’injures, elles marchèrent devant moi et me traitèrent de sorcière qui méritait la mort. Cette scène aurait sans doute mal fini pour moi, si, par bonheur, je n’eusse aperçu un homme qui accourut à mes cris et mit ces malheureuses en fuite.
Je racontai cette aventure à M. Thalwitzer, qui en avertit al. On n'eut pas beaucoup de peine à découemmes, et, dans l’interrogatoire qu’on leur fit
subir, elles avou lent qu’elles avaient formé le projet de m’attirer dans un bosquet voisin et de me dépouiller de mes habits. Un enfant de dix ans, que le hasard avait amené dans le même bosquet, et que la peur qu’il avait de ces femmes avait fait se cacher sous le feuillage, avait tout entendu et avait remarqué qu’une de ces mégères était armée d’un couteau, que dans sa fuite elle
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laissa tomber par terre. L’enfant chercha ce couteau et, l’ayant trouvé, il le ramassa pour le porter à ses parents. Ceux-ci le remirent au tribunal. Lors de l’interrogatoire, le couteau servit, comme pièce de conviction, à démontrer le chef du délit, et les deux femmes furent condamnées pour un mois à l’eau de riz, punition ordinaire par laquelle on retranche.dux délinquants toute autre nourriture. Ce châtiment m’ayant paru trop sévère, j'intervins pour obtenir qu’on adoucît la peine, mais inutilement. On me dit que ces femmes avaient déjà acquis une triste célébrité, et qu’elles passaient plus de temps en prison qu’en liberté.
A la suite de cette aventure je ne discontinuai pas tout à fait mes promenades, mais j’en restreignis singulièrement le cercle. Je dois au botaniste Zeiher une superbe excursion. Il me conduisit à Greenpointe, à la baie de Cumbs, tout autour de la montagne du Lion, d’où nous eümes plus d’une belle vue sur la mer, sur les montagnes et sur le charmant pays d’alentour.
Les environs, sur les points les plus rapprochés de la ville du Cap, n’offrent rien de remarquable. Les montagnes sont en grande partie arides ou couvertes de maigres broussailles, et dans la plaine on ne voit ni prairies ni blé; la seule parure du sol est une quantité innombrable de fleurs des champs. Ces enfants de la nature, tendres et délicats, sont &touffes M des pierres, des buissons et de quelques brins deverdure. Je m’amusais à rester des heures entières parmi ces fleurs, et toujours je trouvais de nouvelles beautés et des variétés nouvelles, et qui m’étaient tout à fait inconnues.
Une des promenades favorites des habitants de la ville est un petit bois d’aunes qui tourne tout autour du pied de la montagne du Lion, et qui est coupé par une jolie route de voiture.
Le jardin du gouverneur et le jardin botanique sont toujours ouverts au public.
Les environs de Rondebosch, de Weinberg et de Constance, sont ravissants et fertiles, et ressemblent à des jardins fleuris. Rondebosch est éloigné de 4 milles de la ville du Cap; les deux autres endroits sont à une distance de 9 et de 13 milles. Rondebosch- est habité par beaucoup de négociants et d'employés , qui se rendent chaque jour à la ville en omnibus. Constance est connu dans le monde entier par son excellent vin. Je regrette beaucoup de ne pas avoir vu les ceps de vigne ornés de pampre. Le vin est d’un rouge foncé, huileux, doux, et très-cher sur les lieux mêmes.
Je fis un jour l’ascension de la montagne de la Table, qui a plus de 900 mètres de haut; sans me presser, je mis trois heures de temps. Une vue superbe, sur la mer et sur la campagne, me dédommagea amplement de la peine que je m'étais donnée. Sur le dos de cette montagne s'étend un vaste plateau en forme de table, ce qui lui a valu à bon droit le nom qu’elle porte. On y rencontre, dit-on, beaucoup de singes, et je les entendis pousser des cris et faire un tapage effroyable; mais je ne fus pas assez heureuse pour en apercevoir un seul. Je n’eus pas, non plus, occasion de voir d’autres quadrupèdes.
Un vendredi, le dimanche des Malais, je visitai leur mosquée, une belle et haute salle, dans la maison de leur grand prêtre. Quoique mahométans, les Malais ne sont pas aussi rigides que leurs coreligionnaires de l'Orient; car ils permettent aux étrangers d’assister à leurs cérémonies religieuses. Dans la chambre de la femme du grand prêtre, je trouvai des femmes assises par terre tout au fond de la pièce, qui avaient quitté leurs robes de dessus et étaient enveloppées dans de grands draps blancs, avec un voile sur la tête qui ne leur couvrait cependant pas la figure. Les hommes aussi retiraient dans le vestibule du temple leurs pantalons de couleur, sous lesquels ils en avaient de blancs, s’enveloppaient également de longs ve-
tements blancs et passaient un mouchoir de tête blanc pardessus la coiffe de couleur qu’ils portent d'ordinaire. Ils se jetèrent d’abord à plusieurs reprises la face contre terre; ensuite ils s’assirent en rangs; le grand prêtre prit place devant eux et récita deux prières. Après la première, les hommes baiserent la main du prêtre; après la deuxième, ils la lui serrèrent. Un chantre, placé au fond du temple, se mit alors à entonner de toute la force de ses poumons un chant auquel les hommes se joignirent en chœur. Fendant ensuite la foule assemblée, il arriva au pied d'une petite chaire et se mit à hurler un chant tout seul. Après cela, le pontife monta en chaire, et récita avec le chantre, moitié chantant, moitié parlant, pendant deux grandes heures, des prières du Coran, ce qui mit fin à la cérémonie.
J'avais eu d’abord l'intention de ne rester que peu de temps dans la ville du Cap, mais de faire une excursion dans le cœur du pays, et de m’avancer, s’il était possible, jusqu'aux mers intérieures. On m’assura généralement que, comme femme, je n’aurais pas grand’chose à craindre de la part des indigènes, et que les vignerons et propriétaires fonciers, qui ne brillent pas précisément par leur complaisance, me laisseraient, comme Allemande, suivre paisiblement ma route : ils ne sont désobligeants qu’envers les Anglais, à qui ils cherchent à rendre l’entrée dans leur pays aussi difficile que possible. La guerre entre les Angiais et les Cafres ne m'aurait pas, non plus, suscité des . entraves, puisque je n’avais pas besoin de mettre le pied sur le théâtre de la guerre; mais quand je m’informai des frais que nécessiterait ce voyage, je les trouvai bien audessus de mon budget, et il me fallut renoncer à mon beau projet.
Je crois qu’il n’y a pas de pays au monde où l'on voyage d'une manière aussi dispendieuse et en même temps aussi lente qu’au Cap. Il faut se procurer une voiture longue, couverte de toile ou de nattes, et cinq ou six paires de
bœuf. La voituréest disposée comme une maison, car elle sert à la fois de demeure et de gîte pour la nuit. En même temps, on loue un voiturier, un conducteur de bœufs et un serviteur, et on est obligé d'emporter avec soi desvivres et souvent même de l’eau. On a beaucoup de désagréments avec les bœufs. On passe par des contrées où il y a des essaims de petits moucherons, dontla piqûre donne souvent la mort à ces animaux; dans d’autres endroits, on manque d'eau, et les bêtes tombent de soif, ou bien l’eau croupie qu’elles boivent les rend malades et impropres au service, de sorte qu'il faut constamment ou acheter d’autres bœufs, ou échanger les bœufs malades. Plus on s’éloigne de la ville, plus cela devient dispendieux; car les bœufs sont plus rares dams l'intérieur du pays. A la fin, les chemins deviennent impraticables, et il faut abandonner la voiture et les bœufs pour acheter des chevaux.
Les difficultés que je viens d’énumérer m’ayant forcée d'abandonner ce voyage, je jetai mes regards sur l’Australie. Mais pour y aller du Cap, on manque aussi d’occasions.
Un brick de Brème, la Louise-Frédérique, ayant pour capitaine Nienhaber, était dans le port, prêt à partir pour Singapore. Je ne fis pas de longues réflexions. Une fois arrivé à Singapore, on trouve des navires pour toutes les régions du monde. Grâce à l'intervention de M. Haase, employé anglais, le trajet ne me coûta presque rien. Le capitaine ne me compta que les frais de nourriture, ét il les mit à un si bas prix que, pour toute une traversée de 8000 lieues mariñes, je n’eus à payer que 3 livres sterling.
Le 25 septembre, nous mimes à la voile. Des vents favorables nous transportèrent en quarante jours jusqu’à l'entrée du détroit de Sunda. La rapidité de ce trajet rendit la monotonie de la mer un peu plus supportable; car nous ne rencontrâmes point de navires, et nous ne découyrimes pas la moindre terre. Il en fut tout autrement
dans le détroit de Sunda. Les vaisseaux et les vapeurs passaient près de nous, et les montagnes et la terre s’elevaient au-dessus de la mer. Le Javahead, qui le premier fixa nos regards, est une montagne richement boisée, de près de 1200 mètres de haut, à laquelle se rattachent d’autres montagnes moins élevées et des chaînes de riantes collines. A partir de ce moment, nous ne perdimes presque plus de vue la terre. Tantöt on voyait apparaître,des îles plus ou moins grandes, tantôt des rochers gigantesques. qui sortaient du fond de l’eau, tantôt des groupes d’arbres-döntles branches s’abaissaient à tel point dans la mer, qu’elles semblaient y prendre elles-mêmes racine.
Nous traversämes la mer de Java le long de la côte de Sumatra, et nous arrivämes au,détroit de Banka, qui est tellement encaissé dans plusieurs endroits par les îles de Sumatra et de Banka, qu’il ressemble à un torrent.
Sur les deux rives, les plaines et les montagnes, couvertes d’une herbe touffue et de forêts épaisses, nous donnaient des échantillons de la végétation luxuriante a tropiques.
La distance de l'entrée du détroit de Sunda à Singapore est de 8 degrés, dont la traversée nous prit quinze jours. Un calme plat et des vents contraires rendirent inutiles les voiles et le gouvernail; nous voguâmes çà et.là, nous passämes près de six fois l'équateur, et plusieurs nuits nous fümes même forcés de nous mettre à l'ancre. J'avais de la peine à endurer la chaleur. Elle montait souvent à l'ombre jusqu’à 25 degrés Réaumur. Néanmoins le temps passa assez vite; le capitaine était un homme éclairé, qui jouait, en outre, passablement de la flûte, talent qui n’est pas à dédaigner sur la mer, si monotone. De plus, les indigènes nous faisaient de temps en temps des visites, échangeaient des volailles et des fruits contre des mouchoirs de couleur, des miroirs ou de l'or, et pourvoyaient ainsi aux besoins de notre table, Ajoutez à
cela le changement continuel de paysage; et il n’y avait certes pas.de quoi se faire un mérite d’avoir pu supporter patiemment ces quinze jours. Mais nous eûmes cependant aussi quelques decidents. Un matin, un matelot, en changeant les voiles, tomba dans la«mer ; la même chose arriva le même jour. au pilote en chef, en sondant. Par’bonheur nous avions peu de vent; tous deux furent sauves. Une autre aventure nous arriva la nuit. Nous étions à l'ancre,et, comme dans ces mers il se montre quelquefois des pirates, le capitaine avait recommandé aux matelots une grandevattention. A peine étions-nous couchés, que soudain retentit ce cri : « Deux chaloupes, venant de la côte, sont en vue. » Tout le monde se leva en sursaut : les armes, les carabines, les pistolets, les sabres, furent portés sur le pont et distribués\äml'équipage; on chargea les deux canons. de six, et, arMés de la sorte, on se prépara à recevoir l'ennemi. Cependant les chaloupes redoutées n’approchèrents pas de notre vaisseau, et nous allâmes reprendre notre sommeil interrompu. Plus tard, nous apprimes que les pirates n'ataqnent pas les vaisseaux européens:
Le 16 novembre nous arrivâmes à Singapore, après une traversée de cinquante-quatre jours.
La famille Belin m’accueillit avec autant, d’amabilite qu’elle l’avait fait quatre ans auparavant, lors de ma*première visite. )#
A Singapore mème, je ne trouvai rien de changé. Mais à environ 20 milles de cette ville, on avait élevé un phare superbe sur un rocher, au milieu de la mer, dans un endroit où les lames sont si fortes que le gardien est toujours muni d'avance d’eau et de vivres pour six mois. La tour fut bâtie, dans l’espace de dix-huit mois, en pierre de granit apportées de l’île Urbin, voisine de Singapore.
- Ce qu'il y eut encore de nouveau pour moi, ce fut une maisonnette construite depuis peu par quelques familles,
h0 MON SECOND VOYAGE
pour pouvoir, de temps en temps, y respirer l’air frais. La maisonnette était justement occupée à mon arrivée; M. Behn, sachant qu’il ne pouvait pas me faire de plus grand plaisir que de me caser pour qüelques jours dans les jungles, où je pouvais jouir entièrement de la nature etme livrer tout à mon aise à la chasse aux insectes, m'installa dans cette maisonnette. Il mit aussi à ma disposition un bateau et cinq hommes pour visiter les petites îles voisines:
Les cinq hommes (Malais) venaient se mettre À mes ordres tous les matins. Quand je ne voulais pas faire de course en bateau, nous explorions ensemble les jungles; ils m’aidaient à prendre des insectes, qu’on y trouve en quantité énorme, et me servaient de sauvegarde contre les tigres sans nombre qui y arrivent de Malakka, en passant à la nagele faible bras de mer. Le nombre de ces hôtes féroces a ‘considérablement augmenté ces dernières années; ils ne craignent pas de faire irruption en plein jour dans les plantations et d'en emporter des ouvriers. En 1851, quatre cents personnes furent dévorées par eux dans la petite île de Singapore.
Malgré les horibles histoires qu’on m'avait racontées, je trouvais un charme tout particulier à parcourir du matin au soir ces belles forêts. Mes cinq compagnons étaient munis d’armes, de lances et de longs couteaux; ils poussaient fréquemment des cris épouvantables, et frappaient entre les branches et les arbres pour effrayer et chasser les terribles hôtes. Tout cela ne m’inspirait pas la moindre frayeur ; car j'étais trop occupée des objets intéressants qui, à chaque pas, s’offraient à mes regards. Ici des singes joueurs sautaient de branche en branche; là s’envolaient des oiseaux aux couleurs les plus variées; puis c’étaient des fleurs qui semblaient sortir du tronc même des arbres, qui s’enlaçaient autour des branches, et s’ouvraient partout au milieu des rameaux et des feuilles. J'étais aussi étonnée de la grosseur et de la hauteur des arbres aue de leur
AUTOUR DU MONDE. u
nature étrange. Jamais je n’oublierai les beaux jours for-. tunés que j'ai passés dans les jungles; aussi j’adresse de bien loin l'expression de ma profonde reconnaissance à M. Behn, qui, avec cette chartpanté résidence, m’a procuré tant de jouissances inceÖönnues.
Pour les traces des tigres, nous en découvrions chaque jour; partout on voyait l'empreinte de"leurs griffes sur le sable et sur la terre molle. Une fois, un de ces redoutables hôtes vint en plein midi, tout près de notre maisonnette, nous enlever un chien, et alla, à deuxou trois cents pas de là à peine, le manger avec une tranquillité parfaite. Une nuit, je fus éveillée en sursaut par un bruit dans la galerie voisine de ma chambre à coucher. Je pensais bien que ce n'étaient pas des visiteurs à quatre pattes; mais je craignais pour le moins autant les visiteurs bipèdes : car je savais que, non loin de ma maisonnette, demeuraient vingt ou trente criminels, que legouvernement y avait envoyés pour abattre du bois. Ces gensw’ignoraient pas que ma garde dormait dans une cabane éloignée et que je restais seule dans la maisonnette, dont les portes ne pouvaient pas être fermées. J'avais, il est vrai, toujours. un long couteau près de moi, mais qui, selon toute apparence, ne m'aurait pas été d’un grand secours. Cela ne m'empêcha pas de demander courageusement : « Qui est là? » On me répondit qu’on avait aperçu un tigre qui rödait autour de la maison, et qu’on lui faisait la chasse. Cela se pouvait bien; cependant je n’entendis pas de coup de feu, et le silence de la nuit ne fut plus troublé par le moindre bruit. Le lendemain, un petitsinge jouait tout auprès de notre porte; un de mes gardiens le mit en joue et le manqua. Il tira encore plusieurs coups, mais sans plus de succès. Quel bonheur pour nous de n’avoir pas eu plus sérieusement besoin de nos armes!
La petite île d’Urbin, non loin de Changie, mérite d’être visitée. Indépendamment de son granit dont nous avons déjà parlé, elle offre encore une curiosité qu'aucun na-
turaliste n’a pu m’expliquer. Les groupes de rochers, sur les rivages de la mer, ne sont pas unis et ronds, comme partout ailleurs, à l’endroit où l’eau vient les baigner, mais, au contraire, très-anguleux et comme divisés en compartiments. Les angles ont une ouvertüre d’un pied à un pied et demi, et sont éloignés l’un de l’autre de un à deux pieds.
A Singapore, je changeai de nouveau mon plan de voyage. Au lieu demerendre à Adélaïde, en Australie, jeme dirigeai vers la côte occidentale de Bornéo, vers Sarawak, propriété indépendante d’un Anglais, nommé Brooke.
Le capitaine Layall, du Trident, de 320 tonneaux, eut la complaisance dem’emmener & cette destination pour un prix modique.
On compte de Singapore à la ville de Sarawak 450 lieues ‘ marines. Nous mimes douze jours pour arriver au cap de Datu, près de l'embouchure du fleuve de Sarawak, qui a plus d’un mille de largeur. Il nous fallut rester en rade une demi-journée pour descendre avec la marée jusqu’au fleuve, sur lequel on fait un trajet d’environ 25 milles;®
Avant de faire la description de Sarawak, peu de mots feront connaître à mes lecteurs l’histoire de M. Brooke, que le sultan de Bornéo a nommé rajah (prince), et à qui il a concédé le territoire de Sarawak.
Je puise les renseignements suivants dans Keppel’s Expedition to Borneo.
James Brooke estissu de la famille du baronnet sir Robert Vyner, qui, sous Charles II, fut lord-maire de Londres. James Brooke, né en 1803, alla comme enseigne aux Indes, se distingua par sa bravoure, et, assez grièvement blessé dans un combat contre les Burneses, il fut forcé de retourner en Angleterre pour se faire soigner. Plus tard, il reprit du service; mais sa santé affaiblie ne lui permit pas de suivre longtemps la carrière militaire. En 1830, il alla de Calcutta en Chine pour changer d’air et pour se désennuyer. Ce fut dans ce voyage qu’il connut l’Archipel des Indes, qui
lui plut infiniment. Il se mit à lifeles principäux ouvrages écrits sur cette partie du monde, et parvint bientôt à la conviction que les îles orientales, et surtout. Bornéo, offraient un vaste champ à de nouvelles explorations et à de nouvelles eñtreprises. 11 se proposait particulièrement d’abolir la traite des nègres, de mettre un terme aux pirateries et de civiliser les indigènes. A son retour en Angleterre, il eut à lutter contre beaucoup d’obstacles et de désagréments avant de pouvoir mettre son projet à exécution. Enfin, en 1838, il quitta l'Angleterre sur un petit schooner de guerre, bien armé et équipé d’hommes qu’il avait préparés pendant les dernières annéés" pour son expédition. « Et s’il y eut jamais un homme fait pour cette entreprise, dit Keppel, e’&tait James Brooke. » Doué d’une intelligence rare, décidé et prompt à exécuter ce qu’il avait une fois résolu, il était noble, généreux, et à toutes les qualités de l'esprit et du cœur il joignait les manières les plus franches et les plus aimables.
‘Quand James Brooke arriva à Safawak, il trouva le rajah Muda Hassim en grande dissénsion avec son peuple. Brooke prêta au rajah aide ef conseil, et, au bout de deux ans, il parvint à rétablir l’ordre et la tranquillité dans tout le pays. Il porfä ensuite son attention sur les pirates et en purgea entièrement toute la côte. Muda Hassim lui témoigna sa reconnaissance en lui cédant le district de Sarawak et en l’élevant au rang de rajah.
Il prit possession du pays en 1841, etifut reconnu comme prince et souverain, non-seulement"par le sultan de Bronni (Bornéo), mais aussi par les Anglais.
Les résultats de son administration, aussi juste qu’éner. gique, se firent bientôt sentir dans le pays soumis à son pouvoir. La population de la ville monta, en dix ans (de 1841 à 1851), de 1500 à 10000 âmes, et le nombre des habitants de la campagne augmenta aussi dans les mêmes proportions; grâce aux émigrants des États voisins. Jus-
hu MON. SECOND VOYAGE
qu’aux Dayaks libres et sauvages établis dans l’interieur du pays, tous connaissent son nom et le révérent comme le libérateur de leurs compatriotes, qui vivaient jadis en esclaves sous le joug des Malais, tandis qu’aujourd’hui ils marchent de pair avec eux. Chacun trouve en sûreté et en paix les moyens de gagner sa vie. Le marchand peut se livrer sans crainte à son commerce; le paysan reçoit gratuitement autant de terre qu’il peut en cultiver, et en outre on lui avance le riz nécessaire pour les semailles et de.quoi vivre jusqu’au temps de la récolte; l'ouvrier trouve de l’occupation dans les. mines d’or, de diamants ét d’antimoine. Les impôts sont peu élevés : le marchand haye une bagatelle pour son magasin, le paysan donne un picoul! de riz par an, et l'ouvrier est exempt de toute cnarge.
Le rajah tire ses principaux revenus des mines d’an— timoine et du fermage de l’opium, qui ici, comme dans toute l'Inde, se paye très-cher, et qui est ce qui fournit le plus d'argent aux gouvernements. J'aurai occasion de parler plus au long de ce monopole dans le cours de mon récit.
A Sarawak, comme partout ailleurs, les Chinois fument beaucoup d’opium; les Malais, au contraire, en fument peu.
Je regrettai beaucoup de ne pas faire la connaissance de M. Jean Brooke. Il était justement alors à Londres. Il était remplacé par son neveu, le capitaine John Brooke-Brooke, qu’il avait adopté pour son fils et qui est, par conséquent, l'héritier présomptif de son titre et de ses possessions.
A peine le capitaine Brooke eut-il appris que j'étais à bord du Trident, qu’il m’envoya son propre prauh ?, trèscommode, sous le commandement du capitaine de vaisseau Grimble, pour abréger la traversée souvent trèsennuyeuse en remontant. En effet, il fallut au Trident
1. Le picoul epréauts 125 livres anglaises, c’est-à-dire un peu plus de 56 kilogrammes et demi.
2. Le prauh est un petit bateau malais long de 20 à 80 pieds, qui
AUTOUR DU MONDE. ., 45 trois jours pour faire le‘ trajet, tandis que je ne mis moi- même que quatre heures.
Les berges du fléuve sont très-basses, de sorte que l’eau déborde en beaucoup d’endroits et forme des bandes continues de marécages. Pendant les dix ou douze premiers milles, en allant du fleuve vers l’intérieur, les bords des deux côtés sont couverts de nipas et de mangrovas. Après cela on voit succéder aux palmiers les herbes des jungles. Le nipa est d'un prix infini pour les-indigènes. Il n’a'pas de tronc; les feuilles, de 4 à 5 mètres de long, sortent immédiatement des racines. Tout dans ce palmier est utile. On fait avec les côtes des feuilles les parois des huttes; les feuilles elles-mêmes servent de toiture, ou bien on les réduit en cendres dont on tire du sel. On tresse aussi avec les feuilles desmates et des paniers, et on fait du sirop avec le suc qu’on en extrait.
A mesure qu’on approche de la ville, les rives deviennent plus élevées; et le pays en partie plus accidenté. En pénétrant dans l'intérieur, on voit apparaître des chaînes de montagnes, dont les plus hautes, Matang et Santabong, ont 1000 mètres de hauteur. Cequi me frappa ici, ce furent plusieurs montagnes escarpées, hautes de quelques milliers de pieds, surmontées de cimes pointues, et tout à fait isolées au milieu de la plaine.
Quant à la population, elle est très-clair-semée sur la côte de la mer et sur les rives du fleuve. Je ne vis à l’embouchure qu’une seule maison, longue d’environ 100 pieds, reposant sur des pilotis de 20 pieds, et habitée par des Dayaks. Puis on ne rencontre plus d’autre établissement jusqu’à ce qu'on arrive à peu près à 8 milles de la ville. Autrefois le pays, à 20 ou 30 milles de la côte, était inhabité. La crainte des pirates allait si loin, que personne
ne tire pas beaucoup d’eau. Les pirates se servent de préférence de ces bateaux, parce qu'ils peuvent les faire manœuvrer facilement dans les rivières et se soustraire ainsi aux poursuites.
n’osait construire une cabane dans ces parages infestés par eux. Depuis l’arrivée du rajah Brooke, la piraterie, comme nous l’avons déjà dit, a cessé complétement sur les côtes occidentales et septentrionales de Bornéo.
Au débarquement, le capitaine Brooke me reçut luimême et me conduisit dans la maison de son oncle. Quand je lui remis ma lettre de recommandation, il fut assez aimable pour me dire que mon nom était déjà parvenu jusqu'ici, et que je n’avais besoin d’aucune recommandation.
La ville de Sarawak n’a ni rues ni places publiques ; elle se compose d’une quantité de grandes et de petites chaumières, entassées sans ordre et sans symétrie les unes contre les autres. Les chaumières sont construites avec des feuilles de nipa, et placées sur des pilotis de 8 à 10 pieds 1. Ce genre de construction, propre aux Malais, est rarement imité par les Chinois. On monte à ces chaumières au moyen d’échelles, mais les échelons sont si espacés qu'ils sont dangereux à escalader si l’on n’a pas l’habitude de grimper. Mais ce qui est bien plus périlleux, ce sont les paliers, dont le parquet ressemble à un réseau tressé grossierement, et qui se compose de petits troncs de bambou, minces et ronds, sur lesquels on glisse facilement, et où le pied reste pris dans les interstices. A l’intérieur des chaumières, ces bambous sont au moins plus serrés et recouverts de nattes. Quant aux meubles, on en voit peu : tout se réduit à quelques paniers, à quelques caisses de bois, des nattes de paille, des coussins, des ustensiles de cuisine en terre, un gong, un parang*.et quelques clambous. Ces derniers forment une espèce de chambre à coucher destinée aux gens mariés et aux filles adultes. Cette
1. Le pied anglais n’est que de 304 millimètres, tandis que le pied français est de 324.
2. Le gong est un instrument de musique, consistant en une plaque de laiton sur laquelle on frappe avec une baguette. Le parang est un couteau d’un pied et demi de long.
chambre est recouverte de rideaux de cambrésine qui descendent jusqu’à terre. Les clambous ont environ cinq pieds en hauteur et en largeur, et six de long; ils peuvent être dressés facilement partout, et garantissent aussi contre les moustiques.
Le dessous de la maison est habité par les poules, les chiens et autres animaux ; chez les Chinois, on y joint des cochons. Ce réduit ressemble à un véritable bourbier, car on y jette toutes les immondices à travers les bambous du parquet.
Les habitants de Sarawak sont des Malais et des Chinois ; le peu de Dayaks qu’on y rencontre ne forment pas de famille : ou ils servent comme domestiques, ou bien ils viennent à Sarawak pour affaires. Les Chinois habitent une partie de la ville, les Malais en habitent une autre; chacune est appelée un campon.
Les Chinois ont conservé entièrement les coutumes, les usages et les costumes de leur pays. Le seul changement qui leur soit imposé, c’est de prendre leurs femmes chez les Malais ou les Dayaks ; car le gouvernement chinois ne permet ni aux femmes ni aux jeunes filles d’emigrer; celles qui quittent la Chine perdent avec leur fortune le droit d’y revenir. Les Chinois de Bornéo se marient de préférence avec les femmes dayaques, qui sont plus laborieuses que les Malaises, et qui ont en outre le grand avantage de n’avoir, pour ainsi ‘dire, pas de religion, et d’être ainsi facilement disposées à embrasser celle de leurs maris, ou du moins à ne pas s’en scandaliser.
Il est certain que les Chinois font et le bonheur et le malheur du pays dans lequel ils viennent s’établir. S'ils sont laborieux et persévérants en tout ce qu’ils entreprennent, ils sont, d’un autre côté, excessivement âpres au gain, faux et rusés. Tout le commerce est dans leurs mains, ainsi que la plus grande partie des métiers et l'exploitation des mines. Ils enlèvent aux Malais indolents et aux hon-
nêtes Dayaks toute espèce de gain, et les rangonnent et les trompent de toutes les manières.
Les Malais sont mahométans, mais diffèrent de ceux de l'Orient par des coutumes qui leur sont particulières. Leurs femmes jouissent de beaucoup de liberté, elles sortent seules-et sans voile; elles sont même trop légèrement vétues, car la plupart ne portent que le sarong, morceau de toile dé éoton fixé au-dessous ou au-dessus de la gorge et déscendant jusqu'aux genoux. D’autres complètent leur costume avec une courte jaquette (kabay), ou une robe de dessus plus longue (padjou). Les femmes des classes élevées sortent, il est vrai, fort peu; mais il faut l’attribuer à leur paresse et non à la défense de la loi, car chez elles elles reçoivent toute espèce de visites.
Le costume des hommes diffère peu de celui des femmes : ils portent, comme celles-ci, le sarong, le kabay, et quelques-uns même ss padjou; plusieurs mettent sous le sarong des pantalons courts. Au premier abord on ne distinguerait souvent pas les sexes, si les hommes ne portaient des mouchoirs roulés autour de la tête, tandis que les femmes n’ont d'autre coiffure que leurs cheveux.
Les mariabes se font et se rompent sans beaucoup de cérémonies. Chacun des époux a le droit de divorcer. On trouve des hommes et-des femmes jeunes qui en sont déjà à leur sixième divorce.
La race malaise ne se distingue pas par sa beauté, Ils sont encore mieux de corps que de figure. Celle-ci est déformée au dernier point par une large mâchoire trèssaillante, par une grande bouche, des dents noires, limées, et une lèvre inférieure très-flasque et très-saillante. Leurs dents sont teintes d'un noir très-brillant, qu’ils composent avec de l’antimoine, du gambir et d’autres ingrédients. Cette singulière mode passe chez les Malais pour une grande beauté. Beaucoup liment aussi leurs dents jusqu’à la moitié, ou bien les affilent en pointe aiguë. La grosseur de la
lèvre inférieure prövient du siri qu’ils mächent, et qu’ils tiennent souvent entre les dents d’en bas et la lèvre. Leur corps est généralement"de grandeur moyenne ; les hommes ont la taille un peu plus élancée que les femmes. La couleur de leur teint est d’un brun rouge clair, et quelquefois d’un brun foncé ; leurscheveux et leurs yeux sont noirs ; ils ont le nez plat avec de larges narines; leurs mains et leurs pied$ sont petits, mais trop maigres et trop osseux.
Dès l’âge de huit ou dix ans, ils commencent à mâcher du siri. Le siri se compose d’une feuille de bétel, dans laquelle on enveloppe un petit morceau de noix d’areca, de la chaux tirée de coquillages de mer’ et. un peu de gambir. Avant de faire passer ce petit paquet dans leur bouche, ils se frottent, d'une manière dégoûtante, les dents et les lèvres de tabac, et en mettent égalementdans leur bouche. En mächant le siri, leur salive, ainsi que toute leur bouche, prend une teinte rouge de sang. Cette belle coutume est en telle faveur, que de vieilles gens, qui n’ont plus de dents pour mâcher,.portent toujours avec eux un petit tube pour piler le siri.
Bes environs de Sarawak sont charmants, et encore embellis par quelques "maisons européennes qui, avec une jolie église, une maison de missionnaires, un petit fort et un tribunal, couvrent les collines d’alentour. Tous ces édifices sont en bois, sans excepter la résidence du rajah Brooke. A la maison des missionnaires est jointe une école pour les indigènes ; vingt-quatre enfants, la plupart orphelins, y étaient nourris et élevés. Le fort, peu important, a quelques canons, mais pas de garnison. Le rajah Brooke est tellement révéré et aimé de ses sujets, aussi bien que des peuples voisins, que tout armement lui est inutile.
Je visitai les maisons de quelques-uns des principaux Malais, la plupart anciens chefs de pirates, qui depuis se sont transformés en citoyens paisibles, et souvent même en employés utiles du rajah.
La demeure du riche Malais se coMpose, comme celle du pauvre, d’une seule pièce; seulement elle est plus grande, et a souvent 50 pieds carrés ; indépendamment des, clambous, elle contient encore quelques petits compartiments, formés par de basses cloisons de feuilles. On - y voit quelquefois des tapis et de jolies nattes ; mais la principale richesse consiste dans des gongs, des armes et des balangas. Les balangas sont des vaisseaux de terre en forme de vases, hauts de deux à quatre pieds, ornés d’arabesques, et qui à première vue ne semblent d’aucun prix. Je n’en aurais pas fait le moindre cas, et j'étais tentée de les prendre pour de grands vases à eau, lorsqu'on me fit connaître leur prix, et je fus bien étonnée d'apprendre que ces vases valaient de cent à mille roupies ‘ et au delà, ce qui est probablement un peu exagéré. Le possesseur d’un tel vase trouve, dit-on, facilement, quand il a besin d’argent, quelqu'un qui lui avance en échange une partie ou la totalité de sa valeur. On ne connaît ni l’origine ni l’usage de ces vases; on suppose qu’ils viennent de Chine. Les Chinois imitent aujourd’hui les balangas d’une manière frappante ; mais les connaisseurs distinguent au premier coup d'œil les véritables de ceux qui ne sont qu’imites.
Comme je tenais aussi à faire la connaissance des Dayaks, le capitaine Brooke eut la complaisance de m’inviter à visiter une de leurs habitations. Il mettait seulement pour condition que je fusse habituée à grimper sur les montagnes ; car les Dayaks n’aiment pas les plaines, mais construisent leurs cabanes sur les cimes les plus élevées. Plus elles sont hautes et inaccessibles, plus ils sont contents. Dans les premiers temps ils le faisaient pour leur sûreté; mais aujourd'hui, sous le règne paisible du rajah - Brooke, ils ne le font plus que par habitude.
1. Une roupie vaut environ 2schellings anglais, un florin d'Autriche, 2 fr. 50 cent. de France.
é AUTOUR DU MONDE. 51 Nous devions nous rendre à la montagne de Serambo,
haute de 500 mètres, et sur laquelle demeurent environ
quatre-vingts familles obéissant au même chef.
Le 20 décembre, à onze heures du soir, nous nous embarquâmes"sur le fleuve Sarawak. La nuit était sombre et pluvieuse; mais nous n’eümes à souffrir ni de la pluie ni de l’obscurité, Le prauh était bien couvert et bien éclairé, et divisé en plusieurs pièces par des Fideaux ; dans une d'elles je trouvai un lit moelleux, sous un moustiquaire. La marée nous vint en aide, et le matin, juste en m’éveillant, nous abordämes & Siniawan, campon chinois, composé de deux rangées de maisons qui forment une petite rue. Je remarquai que le Chinois n’aime pas moins que le Malais la saleté. Ce qui les distingue, c’est que le Malais, ayant sa maison établie sur pilotis, vit au-dessus des ordures, tandis que le Chinois les a devant sa porte.
Le capitaine Brooke avait envoyé en avant la cuisine, les domestiques et les vivres, et bientôt nous nous trouvâmes en face d’un repas friand. Outre M. Brooke et moi, il y avaitiencore dans notre société deux Européens.
Après le déjeuner, notre promenade à pied commença. Une troupe joyeuse de Dayaks, prévenue de notre arrivée dès la veille, nous entoura; c’était à qui porterait quelque chose, et tout cela pour gagne® un peu de tabac. Nous étions suivis de plus de vingt individus, dont plusieurs ne portaient qu’une petite poêle. Le capitaine Brooke ne leur donna pas moins à partager une assez grande quantité de tabac et de monnaies de cuivre.
Le chemin conduisait jusqu’au pied de la montagne par de vastes plantations de riz bien cultivées. Quant à la montagne elle-même, elle se dressait roide et escarpée au fond de la plaine.
J'avais déjà beaucoup entendu parler dés mauvais chemins de Bornéo; cependant je ne pus me défendre d’une certaine émotion, en voyant devant moi le sentier vrai-
ment périlleux qui conduisait sur la cime de la montagne. Au-dessus de flaques d’eau, de marécages, de ruisseaux et d’abimes, étaient jétés deux petits troncs de bambou, ou un petit arbre mince, tout rond. Contre les rochers escarpés qu'il fallait gravir, on avait appuyé çà et là quelques petits troncs d’arbres étroits, avec des entailles pour retenir le pied. Aux endroits les plus dangereux, on avait établi une espèce de balustrade, mais si faible qu’on serait tombé inévitablement en s’y appuyant un peu fort. Obligée d’avoir constamment les yeux fixés sur le sentier, je ne pouvais donner la moindre attention aux beautés de la nature qui m’entouraient. Ce n’est” qu'aux haltes qu'on fit de temps à autre, que je trouvai le loisir de contempler tout à mon aise les hautes forêts que nous traversions, ainsi que la beauté des plantes grimpantes et des orchidées. Les palmiers, surtout le sagou, sont à Bornéo infiniment plus gros que partout ailleurs; mais pour les fleurs et les oiseaux, j'en rencontrai bien moins qu’à Singapore. Ce n'était pas, comme on me le disait, le temps de la floraison; mais j’eus beau rester six mois à Bornéo, je ne vis pas venir ce beau temps si désiré. ..
À une hauteur de plus de 350 mètres nous trouvämes la première habitation des Dayaks, c’est-à-dire une grande cabane de 15 mètres carrés, composée de plusieurs pièces à coucher, pratiquées tout autour dans les cloisons; car parmi quelques-unes des tribus dayaks, il est d'usage que les jeunes gens couchent à quelques centaines de pas du village où demeurent leurs parents, dans une cabane commune, sous la surveillance du chef. Cette cabane sert en même temps pour les exercices et les festins ; c’est là aussi que l’on garde les trophées de guerre, qui ne sont autres que les têtes coupées des ennemis. J'éprouvai une véritable horreur à voir trente-six crânes rangés les uns contre les autres, et suspendus en l’air en forme de guirlande. On avait rempli les orbites des yeux de longs co-
quillages blancs. Sous le gouvernement du rajah Brooke, l'usage de couper les têtes a été aboli dans le district de Sarawak; mais lesindig&nes ont toujours une grande vénération pour ces cruels et mémorables souvenirs d'un passé sanglant et d’une époque de gloire.
Nous poussämes jusqu'aux habitations voisines des familles. C’étaient deux grandes cabanes bâties sur pilotis, chacune de 45 mètres de long et placées en face l’une de l’autre. Pour y monter, on se servait de troncs d'arbres” étroits, avec des entailles en guise d’&chelons; ces échelles étaient ordinairement enlevées la nuit. Chaque cabane avait un palier spacieux et couvert, d’où des portes conduisaient aux chambres des familles. La plupart d’entre elles ont une petite chambre et quelquefois deux; ces pièces renferment des réduits pour y coucher et pour y faire du feu, avec quelques ustensiles pour préparer le manger. On passe réellement sa vie sur le palier ; on y travaille, les enfants y prennent leurs &bats, et les vieilles gens s’y Teposent. Les femmes tressent des nattes et des paniers ; les hommes font de jolies petites boîtes ciselées pour y mettre du tabac, de la chaux et du gambir, ainsi que de trèsbeaux manches pour leurs couteaux, dits parangs. Sur les paliers il y a également des foyers, servant moins à cuire les mets qu’à éclairer les pièces. Au-dessus de ces foyers on suspendait encore, il y a peu d'années, les têtes d’hommes fraîchement coupées, et on les y laissait jusqu’à ce
-qu’elles fussent toüt à fait séchées et fumées, pour les porter ensuite, avec de grande cérémonies, à la place. d'honneur, dans la chaumière du chef. 2
Les Dayaks, comme les Malais, demeurent au-dessus d’un bourbier dans lequel se vautrent à l'envi les cochons!, les chiens et les poulets. -Avoir ces immondices,
1. "Les Dayaks, n'étant pas mahométans , peuvent élever des cochons.
on se demande comment font ces gens pour ne pas être atteints tous de fièvres pestilentielles; cependant ils ne connaissent pas d’autres maladies que des éruptions à la peau et des ulcères, et encore les hommes souffrent-ils bien plus de ce dernier mal que les femmes.
Les Dayaks ne sont guère plus beaux que les Malais. Ils ont l'os du nez aplati, les narines très-larges, une grosse bouche; leurs lèvres sont pâles et bouffies, et leurs “mächoires saillantes. Ils liment leurs dents comme les Malais et les teignent en noir. Leur figure exprime généralément la patience et la bonhomie,set parfois même la bêtise, ce qui doit tenir en partie à habitude qu'ils ont d’avoir la bouche toujours ouverte.*La couleur: de leur teint est brun clair; ils ont les cheveux et les yeux noirs. Les hommes portent les cheveux courts; les femmes les ont longs, roides, et les laissent tomber sans les nouer en tresses. Il n’y a rien de gracieux dans l’allure et la teñue des femmes ; elles marchent les jambes écartées et le ventre en avant. Ce manque de grâce dans le port des femmes dayaques est aussi en grande partie commun aux femmes malaises.
Le costume des Dayaks est des plus simples. Toute la garde-robe des hommes se réduit à une bande d’écorce tressée, large comme la main, qu’ils passent en ceinture autour du corps. Ils ne portent. d'ordinaire aucune coiffure; il est rare de voir quelqu'un mettre une bande semblable autour de la tête. Ils aiment beaucouf les perles de verre, les anneaux de laiton, et les pendent autour de leur cou et de leurs bras. Les hommes se parent bien plus que les femmes, et semblent seuls jouir du privilége de porter des perles de verre. J'en voyais bien rarement aux femmes. Les Dayaks portent toujours d’un côté un long et large couteau, appelé parang, comme chez les Malais, de l’autre un joli petit panier qui renferme les ingrédients du siri.
Les femmes sont vêtues d’une petite jupe d’étoffe (bi-
dang) bien serrée, qui va des hanches jusqu’aux cuisses; autour du corps elles portent une ceinture (raway) de cercles de laiton ou d’anneaux noirs de bambou ornés, et larges de deux et quelquefois de six à huit pouces, selon leur fortune. Les jeunes filles la mettent au sortir de l’enfance; ce qui a d'ordinaire lieu à l’âge de dix ans. Cette ceinturéepèse souvent quinze livres; les femmes ne la quittent, que quand elles sont près d’accoucher. Je ne vis que pewde.bijoux sur les femmés de cette tribu. Quelques-unes portaient au bras gauche, depuis le poignet jusqu’au coude, plusieurs anneaux de laiton. Leurs oreilles sont percées destrous si larges qu'on y passerait un morceau de bois d'un pouce d'épaisseur. Elles ne se tatouent pas, mais elles teignent quelquefois leurs pieds, leurs ongles et le bout de leurs doigts d’un brun rouge.
Nous passämes chez cette peuplade le reste du jour êt la nuit. Le soir, le capitaine Brooke les régala d’eau-de-vie qu’ils aiment beaucoup, et les pria, en échange, de nous divertir par leurs danses. Ils ne se montrèrent pas trop Y posés à accéder à notre demande, et nous eûmes. de la peine à les y faire consentir. Leur danse est posée et calme, et, comme dans celle de l’Indoustan, ils agitent moins les pieds que les mains et les bras. Cette danse s'exécute ou par un homme seul, ou par un homme et une femme: La femme fait les mêmes mouvements que l’homme; mais elle baisse tellement les yeux à terre qu’on les croirait fermés. Un homme ou un couple ne danse jamais longtemps; d’autres les relèvent. La musique se composait de deux tambours et d’un gong. Les autres Dayaks restaient silencieux et presque immobiles : le sérieux et la gravité semblent former le fond de leur caractère. Nulle part je ne me vis moins importunée qu'ici de questions cürieuses. Le lendemain, on songea au retour. Si la- montée avait été pénible, la descente le fut bien autrement; car une forte pluie qui avait duré toute la
nuit avait rendu les sentiers extrömement glissants. Il ne me resta d’autre ressource que de quitter mes souliers et de descendre pieds nus par-dessus les pierres et les rochers, au milieu des chardons et des épines.
On déjeuna de nouveau à Siniawan; nous remontämes ensuite pendant cinq milles le fleuve Sarawak, et, après avoir encore fait trois milles dans une vallée étroité, nous arrivämes au milieu des exploitations d’antimoine,
- Le minerai se trouve si abondamment répandu sur la surface de la terre qu’on n’a pas du tout besoin de creuser ‚de mines. L’antimoine, après avoir été brisé en morceaux avec des pinces et des marteaux, est chargé dans des paniers et porté ensuite à dos d’homme jusqu’à la rivière. Un Chinois porte dans un panier au bout d’une perche deux picouls, et court encore assez vite avec cette charge. Le minerai produit, dit-on, quatre-vingts pour cent. |
De cette mine, ou plutôt de ce dépôt d’antimoine, nous nous rendimes à une maison d'été du rajah Brooke, à laquelle est jointe une petite métairie. M. Brooke y entretient quelques douzaines de vaches, et fait faire chaque jour du beurre, qu’on porte, avec le lait, à sa cuisine. Pour les vaches et lés chevaux, on n’en trouve à Bornéo que chez les Européens. Les vaches y dégénèrent bien vite, et n’y donnent qu’une petite quantité de mauvais lait. Un grand nombre de veaux y meurent; les chevaux n’y vivent pas aussi longtemps que dans leur patrie, et ne s’y multiplient pas. Je ne dois pas omettre que je vis chez le rajah Brooke une superbe guenon à long nez, deux grands orangs-outangs et un ours mellivore, animaux qu'on ne rencontre qu’à Bornéo.
Le 24 décembre, nous revinmes à Sarawak.