CHAPITRE III
Départ de Sarawak.—Retour forcé. — Arrivée à Sacaran. — Les Dayaks indépendants. — La danse des glaives. — Les têtes des prisonniers. — Courses sur le Luppar. — Nuit pleine d’angoisses. — Rencontre d’une tribu belliqueuse. — Passage des monts Sekamil, — Réception solennelle chez le sultan de Sintang.
N'ayant plus rien à voir à Sarawak, je désirais continuer mon voyage. Mon plan était d'aller par mer jusqu’à la rivière de Sacaran, de la remonter jusqu'aux monts Sekamil, qui forment la ligne de partage entre les eaux de l’est et de l’ouest, de franchir ces mêmes montagnes, de me rembarquer sur les eaux occidentales et d’arriver ainsi, en faisant une grande courbe, à Pontianak, possession hollandaise, située sur la côte nord-ouest de Bornéo. Le capitaine Brooke chercha par tous les moyens possibles à me dissuader de cette entreprise, en m’assuränt que l'intérieur de ce pays était rempli de tribus dayaques en grande partie indépendantes et sauvages, et que luimême, tout homme qu'il était, n’oserait risquer ce voyage. Mais toutes les remontrances furent inutiles, je persistai dans ma résolution.
M. Brooke eut la bonté de mettre à ma disposition sa chaloupe canonnière la Jolie, sous le commandement du capitaine Grimble, pour me conduire par mer jusqu’à l'embouchure du fleuve Sacaran (à 80 milles); un prauh devait me le faire remonter ensuite jusqu’au fort Sacaran.
Les préparatifs et plus encore le mauvais temps me retinrent encore dix jours à Sarawak.
La soirée de la Saint-Sylvestre se passa pour nous très-
agréablement. Le capitaine Brooke avait invité tous les Européens à un banquet, où, comme on pense, les toasts ne manquèrent pas. Le premier fut porté à la reine, le second au rajah Brooke, le troisième à moi, et le quatrième, je le portai à toute l'assemblée. Le nouvel an de 1852 nous trouva tous joyeusement réunis. Le 1° janvier, le temps s’éclaircit, et le soleil reparut. Le capitaine Brooke fit venir tous les enfants de la maison des missionnaires, et les régala d’un bon repas. Les enfants se mirent à sauter et à gambader dans le jardin, pendant que les indigènes se défiaient à la course sur le fleuve et que le capitaine Brooke gratifiait les vainqueurs de cadeaux.
Le 5 janvier, je continuai mon voyage, accompagnée d’un missionnaire qui voulait s'établir. à Sacaran. Nous arrivämes heureusement jusqu'à la mer; mais nous la - trouvâmes si agitée et si houleuse que toutes nos tentatives pour prendre le large furent infructueuses. Une ‘lame brisa le cabestan, une autre emporta la cambuse (la cuisine) ainsi que notre repas. Il fallut battre en retraite; et, le 6 janvier, nous étions de nouveau à l'ancre à Sarawak.
Le capitaine Brooke m’engageait à regarder ces obstacles comme des avertissements et à renoncer à mon voyage. Je lui répondis que, quoique femme et âgée, j’avais su rester exempte de préjugés et de superstition.
La tempête et la pluie alternaient tous les jours. On ne se souvenait pas d’avoir vu un mauvais temps aussi continu ; les Malais l’attribuaient à une éclipse de lune qui eut lieu le 8 janvier.
Dans ces circonstances, on ne pouvait guère songer à se servir de la chaloupe canonnière; si je voulais partir, il fallait m’aventurer dans un prauh, avec lequel-on peut côtoyer le littoral et entrer dans toutes les rivières : c’est à quoi je m’arr£tai, et je m'embarquai de nouveau, le 17 janvier, par une pluie battante et sous la sauvegarde d’un guide malais, que me donna le capitaine Brooke. Le mis-
sionnaire craignait le mal de mer. Le capitaine Grimble voulait absolument m'accompagner, mais je ne le souffris pas,
Cette fois encore nous trouvâmes la mer très-mauvaise ; elle.nous lançait lame sur lame : aussi bientôt nous fümes à moitié dans l’eau, et, au bout de quelques heures de lutte opiniäfre, nous nous vimes forcés de nous réfugier dans un petit fleuve. Le lendemain cela alla un peu‘ mieux, mais ce ne fut que le ‘troisième jour que nous arrivämes à l'embouchure du.fleuve Sacaran. Alors nous fümes favorisés par le ventsetila marée, et nous fimes la traversée de 69 milles, jusqu'au fort, dans l’espace de neuf heures.
Le commandant Lee me reçut de la manière la plus aimable dans le fort de bois que le rajah Brooke a fait construire là depuis-peu, sur la frontière de son territoire. Le fort est entouré de remparts peu élevés : il a une garnison de trente soldats indigènes. M. Lee et un employé sont les seuls Européens quis’y trouvent.
Le fleuve Sacaran est un peu plus considérable que le Sarawak ; mais il se divise, à 30 milles de son embouchure, en deux bras, et c’est près du plus petit, appelé le Luppar, que s'élève le fort.
Les rives sont bordées tour à tour de nipas, de petits bois, d’arbres de jungles et de plantations de riz. Ici encore, comme sur les bords du Sarawak, l’eau se répand en beaucoup d’endroits dans l’intérieur des terres ; ce qui arrive à la plupart des fleuves de Bornéo. Leurs bords sont si bas, qu’à plusieurs milles tout est sous l’eau, et qu'il n’y a que des marécages. |
M. Lee était instruit de mon arrivée ; ; il avait communiqué cette nouvelle aux indigènes, qui affluèrent de toutes parts pour me voir: car aucune femme blanche n'avait encore pénétré dans ces régions. Il fallut, du matin au soir, me prêter à leur curiosité et me laisser contempler. Mais les visiteurs, tant Ma is que Dayaks, se montrèrent
très-réservés : au lieu de m’importuner par des questions, ils se contentèrent de me tendre la main, de s'asseoir autour de moi et de me regarder en silence la „bouche béante. Quelques-unes des femmes dayaques avaient des corsages très-courts, et elles ne se gènèrent pas pour’les quitter en entrant dans la chambre.
Le lendemain.je rendis quelques visites. Je trouvai chez les Malais tout organisé comme à Sarawak; aussi je ne restai pas longtemps avec eux: je préférais visiter une tribu de Dayaks indépendants, dans le voisinage de Sacaran. J'y vis une grande cabane, longue d’environ 60 mètres. Dans la véranda, On avait étalé tant d'objets de mercerie, que j'aurais pris ces Dayaks pour des marchands, sil’on en trouvait chez eux. On apercevait partout des étoffes de coton ou d’écorce tressée, des nattes superbes, de beaux paniers de toutes formes, de toutes ‘grandeurs et d’un travail exquis. Ailleurs on découvrait quelques-uns de ces vases précieux dont j'ai parlé; j’etais encore à m'expliquer le prix que ce peuple y attache. Aux murs étaient supendus les parangs, les tambours et les gongs. Toutes leurs richesses étaient là exposées sans oublier les grands tas de bambous, les porcs préparés, et les sacs amoncelés de riz et d’autres provisions.
Ces Dayaks étaient incomparablement plus parés que ceux de la montagne Serambo ; quelques hommes étaient couverts de bijoux. Ils avaient le cou chargé, jusqu’à la poitrine, de perles de verre, de dents d’ours et de coquillages ; leurs bras jusqu'aux coudes, leurs pieds jusqu'à mi-jambe, étaient ornés de cercles de laiton ; beaucoup d’entre eux portaient au haut d’un de leurs bras un bracelét fait d’un coquillage blanc taillé, qui a chez eux un trös;grand prix. Mais ce qu’ils estiment par-dessus
1. Les Dayaks sont appelés, par les Anglais, headhunters, chasseurs de têtes, et par les Hollandais, koppenskneller, presseurs de têtes.
tout, c’est un collier et un bracelet de dents d'hommes. Leurs oreilles sont percées et ornées d’anneaux de laiton. Je comptai sur l’un d’eux quinze de ces anneaux, dont chacun allait en s’élargissant : le plus grand arrivait à l'épaule, et avait’certainement trois pouces de diamètre. A ce dernier était encore fixée une feuille, une fleur, üne petite chaîne de laiton, ou quelque autre babiole. Quelques-uns portaient sur la tête une espèce de bonnet en étoffe rouge, garni de perles, de Coquillages, de petites plaques de laiton et d’une belle plume d’argus. D’autres avaient autour de la tête un morceau d’étoffe d’&corce, en forme de guirlande, dont les bouts, largement frangés, ressemblaient à des plumes retroussees. Un homme paré de la sorte, couvert d’ornements en haut, et en bas tout nu, avait l’air assez comique.
Les femmes portaient infiniment moins d’objets de parure; elles n'avaient pas de pendants d'oreilles, pas de colliers.de dents d'ours, et rarement des perles de verre, En revanche, leur raway, appelé ici sabit, large de huit à neuf pouces, était garni d’une quantité innombrable d’anneaux de laiton ou de plomb. Je levai une de ces pièées magnifiques, et le poids, sans exagérer, m'en sembla étre de vingt livres.
M. Lee engagea le chef à faire exécuter la danse des glaives. Deux parangs furent, à cet effet, placés en croix par terre. Les deux danseurs étaient deux jeunes gens, pa= rés comme pour une fête. Ils avaient autour de la tête des” mouchoirs rouges étroits, garnis de petites franges c or, et sur les épaules une longue bande d’etoffe de couleur, en guise de châle. La danse était excessivement gracieuse et décente : on n’y remuait pas seulement les mains et les bras, mais aussi.les pieds. Les deux danseurs prenaient de jolies poses, et exécutaient leurs mouvements avec beaucoup d’art. Ils dansèrent d'abord quelques minutes autour des glaives; ensuite ils semblèrent
vouloir les lever; mais toujours ils reculaient comme Saisis d’epouvante; ils finirent cependant par les lever réellement , et les croisèrent de la manière la plus adroite, en véritables maîtres d’escrime. C’est certainement la plus belle danse que j'aie jamais vu exécuter par des sauvages. La musique se composait de deux tambours et d’un gong.
Le même jour j’allai encore visiter une autre tribu placée plus haut sur la rivière. J'y trouvai tout comme chez la première : seulement je vis deux têtes d'hommes nouvellement coupées. L'autre tribu ne manquait certes pas de pareils trophées, mais ils étaient déjà anciens et changés en véritables têtes de mort, tandis que celles-ci, tranchées peu de jours auparavant, avaient un air effroyable. La fumée les avait noircies comme du charbon, la chair était à moitié desséchée, la peau intacte, les lèvres et les oreilles racornies; la bouche, largement ouverte, laissait voir les mächoires dans toute leür horreur. Ces têtes étaient encore couvertes d’une chevelure épaisse; l’une d’elles avait les yeux ouverts, et on les voyait à moitié desséchés, tout rentrés dans leurs orbites. Les Dayaks les sortirent du réseau dans lequel on les avait suspendues, pour me les montrer; ce fut un affreux spectacle, qui ne s’effacera jamais de ma mémoire.
Ils coupent les têtes si près du tronc qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître chez eux une extrême dextérité. Ils ötent la cervelle par l’occiput.
En prenant les têtes à la main, ils leur crachèrent à la figure ; les enfants leur donnèrent des coups et crachèrent par terre. Leurs visages, d'ordinaire calmes et tranquilles, prirent alors une expression terrible de férocité.
Je frissonnai; mais je ne pus m'empêcher de convenir que nous autres Européens, loin d’être supérieurs à ces sauvages si méprisés, nous valons bien moins qu'eux encore. Chaque page de notre histoire n’est-elle pas rem-
plie de forfaits, de meurtres et de trahisons de tout genre? Qu’y a-t-il de comparable aux guerres de religion en Allemagne et en France, à la conquête de l’Am£rique, au droit du plus fort et à l’inquisition ? et même de notre temps, où nous sommes peut-être, par les formes extérieures, plus polis et plus civilisés, en sommes-nous pour cela moins cruels? Ce n’est pas quelque misérable petite cabane comme celle des Dayaks ignorants et barbares, mais de vastes salles et les plus grands palais, que bien des hommes célèbres de l’Europe pourraient orner des têtes sacrifiées à leur ambition et à leur soif de pouvoir. Que de milliers d'hommes ont été immolés pour satisfaire aux désirs de conquête des grands capitaines !., La plupart des guerres ne sont-elles pas entreprises pour assouvir la cupidité et l'ambition d’un seul homme? Vraiment je suis étonnée de voir comment nous autres Européens nous osons fulminer anathème contre de pauvres sauvages qui tuent leurs ennemis comme nous tuons les nôtres, mais qui peuvent au moins s’excuser en disant qu'ils n’ont ni éducation ni religion qui leur prêchent la douceur, la clémence et l'horreur du sang.
On lit dans beaucoup de descriptions de voyages que les Dayaks témoignent leur amour à leur bien-aimée en déposant une tête d'homme à ses pieds. Cependant un voyageur, M. Temmingk, prétend que ce n'est pas vrai. Je serais tentée de me ranger à son opinion. Où ces sauvages prendraient-ils toutes ces têtes, si fout amoureux faisait un pareil cadeau à sa fiancée ?
La triste coutume de la décollation semble plutôt avoir pris son origine dans la superstition; car quelque rajah tombe-t-il malade ou bien entreprend-il un voyage chez une autre tribu , lui et sa tribu s'engagent à faire le sacrifice d’une tête d'homme en cäs de guérison ou d’heureux retour. Le rajah meurt-il, on sacrifie une tête ou même deux. Dans les traités de paix, plusieurs tribus fournis-
sent également de part et d’autre un homme pour être décapité, mais dans la plupart on sacrifie des porcs à la place d’hommes.
S'il a été fait vœu de fournir une tête, il faut qu’on se la procure à tout prix. En ce cas quelques Dayaks se mettent d'ordinaire dans une embuscade. Ils se cachent dans l'herbe des jungles, haute de trois à six pieds, ou bien entre des arbres ou des branches coupées, sous des feuilles sèches, et guettent leur victime des journées entières.
* Quelque être humain que ce soit, homme, femme ou enfant, qui approche de leur cachette, ils lui décochent d’abord un' trait empoisonné, puis s’élancent sur, lui comme le tigre sur sa proie. D'un seul coup ils détachent la tête du tronc. Le corps est couché avec soin, et la tête mise dans un petit panier destiné particulièrement à cet usage et orné de cheveux d'homme.
Ces meurtres deviennent naturellement l’occasion de guerres sanglantes. La tribu dont un membre a été tué entre en campagne; elle ne dépose pas les armes qu’elle n’ait obtenu en représailles une ou deux têtes. Ces têtes sont ensuite rapportées en triomphe au milieu de chants et de danses, et suspendues solennellement à la place d'honneur. Les fêtes qui succèdent à cette vengeance durent tout un mois.
Les Dayaks aiment tant les têtes humaines, que toutes les fois qu’ils entreprennent, en commun avec les Malais, quelque guerre ou quelque expédition de piraterie , ils ne se réservent que les têtes et abandonnent le reste du butin aux cupides Malais.
Ils remettent toujours leurs expéditions après la récolte du riz, trop importante pour eux pour qu'ils la suspendent , et ils emmènent leurs femmes et leurs enfants.
Je regrettai beaucoup de ne pas être arrivée huit jours plus tôt : j'aurais pu assister à la célébration d’un traité de paix qui, grâce aux efforts actifs du rajak Brooke, venait
d’être conclu entre deux tribus de Dayaks indépendants. M. Lee me raconta que les deux chefs ennemis étaient arrivés devant sa maison, accompagnés de vingt ou trente des leurs. Cha@un d’eux apportait un porc : après beaucoup de pourparlers entre les chefs et le peuple, les porcs furent décapités, non par des Dayaks, mais par des Malais. Si la tete tombe du premier coup, c’est signe de bonheur. On ne mange pas les porcs, mais on les jette à la rivière. Les
. Dayaks ne font pas leurs traités pour un certain nombre d'années, calcul qui leur est inconnu, mais pour tant et tant de récoltes de riz.
M. Lee avait aussi tenté de me détourner de mon projet de pénétrer dans l'intérieur des terres. Suivant les renseignements qui lui étaient parvenus de ces contrées, un chef avait été tué et tout était en guerre; cependant mon projet d'avancer aussi loin qu’on me laisserait aller était bien arrêté dans mon esprit, et le 22 janvier je m’embarquai sur le Luppar, dans l’intention de le remonter jusqu’à la chaîne du Sekamil. Indépendamment des serviteurs malais que le capitaine Brooke m'avait donnés et de huit matelots malais, j'emmenai encore, en guise de pilote, le cuisinier de M. Lee, que celui-ci avait mis à ma disposition et qui me fut d’une grande utilité parce qu’il savait quelques mots d'anglais.
Le voyage commença ‘aussitôt sur le territoire des Dayaks indépendants, parmi les tribus réputées les plus sauvages. .
Nous arrivämes l’après-midi de très-bonne heure à une de leurs habitations, avec lintention d’y passer la nuit. Tous mes efforts tendaient à m’approcher d'eux avec confiance et le plus cordialement possible. Je secouai la main des hommes et des femmes, je m’assis au milieu d'eux, et, tout en les regardant travailler, je pris leurs enfants sur
- mes genoux, etc. Je me rendis ensuite dans la forêt pour me mettre en quête d'insectes. On conçoit que je fus sui-
vie par une troupe d’indigènes, surtout par des bandes d'enfants. Ils voulaient. tous voir où j'allais et à quoi me servait mon filet pour prendre les papillons, ainsi que la boîte que je portais toujours avec moi pour y mettre les insectes. Ils étaient aussi curieux d'observer mes gestes et mes mouvements que je l’etais d'étudier les leurs. Ils commencèrent par se moquer de moi en voyant avec quel soin et avec quelle ardeur je poursuivais le moindre papillon ou moucheron ‘; mais à peine leur eus-je fait comprendre qu’ils me servaient à faire des médicaments, qu’ils cessèrent de rire et m'aidèrent presque tous dans ma chasse. Il était nécessaire de leur dire quelque chose de semblable, qui fût à la portée de leur esprit.
A mon retour, à la chute du jour, je trouvai une petite place couverte de nattes fort propres, qu’on avait préparée pour moi. Les bonnes gens se mirent près de moi, mais ils ne touchèrent à rien ; le respect qu’ils avaient pour tout ce qui m’appartenait était si grand que, toutes les fois que je quittais ma place, ils quittaient aussi les leurs. Je pouvais tout laisser ouvert sans crainte; même quand je mangeais ils s’écartaient de moi pour ne pas me déranger. On me servait d'ordinaire du riz et du kuri?. Malheureusement ce bouillon était toujours préparé avec de l’huile de coco rance. Mais, comme je ne mettais rien sous la dent depuis l’aube du jour jusqu’à la nuit tombante, la faim l’emportait toujours; quand c'était par trop fort, je me
1. Je trouvais tout naturel de voir les sauvages se moquer de moi ; la même chose m’arriva plus tard dans les colonies européennes, et jusque dans les États-Unis d'Amérique, chez des gens qui passent pour civilisés. Quelquefois ceux-ci: poussaient leurs sarcasmes si loin que je finis par leur demander s’ils n’avaient jamais vu un musée, et en ce cas, s’ils simaginaient que toutes les bêtes qui s’y trouvaient y étaient venues d’elles-mêmes.
2. Le kuri est un bouillon composé d’ingrédients fort épicés, surtout de poivre rouge. Ce bouillon jouit d’une aussi grande faveur sur le continent de l’Europe que dans tout l'archipel indien.
bouchais le nez et je m’efforgais d’avaler mon manger le plus vite possible.
Les Dayaks veillent tard : ce n’est qu’ä’onze heures du soir que les feux s’éteignirent l’un après l'autre, et je me trouvai dans de profondes ténèbres. Cependant je n’avais pas peur, quoique loin de tout secours, et seule au milieu de ces amateurs de têtes humaines. Je savais que le nom du rajah Brooke était arrivé jusqu'ici, et que je pouvais reposer en toute sécurité sour la protection du respect qu’on a pour lui. ;
23 janvier. Pendantde jour il n’arriva rien; nous passâmes près de plusieurs places des Dayaks. L’apr&s-midi, nous nous arr&tämes dans une autre tribu. Mais ici l'aspect n’était pas des plus gais, car les hommes n'étaient revenus du combat que depuis deux jours et avaient rapporté une tête qui se trouvait suspendue, avec d’autres déjà toutes desséchées, au-dessus du foyer où l’on avait préparé ma couche. Il faut savoir que c’est là la place d’honneur offerte à l'hôte, distinction, selon moi, peu flatteuse et fort désagréable, mais qu’il est impossible de refuser. Les crânes secs que le courant d’air faisait s’entrechoquer, la puanteur excessive et asphyxiante provenant de la tête nouvellement coupée, qui m’arrivait à la figure, l'aspect des hommes encore très-excités et qui tournaient toujours autour de ma couche quand déjà tous les feux étaient éteints, m'ôtèrent toute envie et toute possibilité de dormir. J'avoue franchement que mon angoisse fut si grande qu’il me prit une espèce de fièvre. Je ne pouvais pas rester plus longtemps couchée et je n’osais cependant pas me lever; je me mis sur mon séant, et je croyais à tout instant me sentir un couteau à la gorge. Ce ne fut que vers le matin que je retombai sur ma couche, brisée et épuisée de fatigue.
24 janvier. Les voyages se font à Bornéo très-lentement. Il est impossible de faire partir les mariniers aux
belles heures fraîches de la matinée. Il faut d’abord qu'ils cuisent leur misérable riz, et ils y mettent autant detemps qu’en met chez nous un cuisinier à préparer le repas le plus somptueux. Pendant le trajet, ils arrêtent à tout instant leurs rames, l’un pour préparer son siri, l’autre pour faire des cigares de paille ou pour fumer, de sorte qu’il y a à peine la moitié des gens qui travaillent. Jamais ma patience n’avait encore été mise à une aussi rude épreuve que dans ce voyage.
Le Malais que le capitaine Brooke m'avait donné pour guide, dans la ferme confiance qy’il me rendrait tous les bons offices qui dépendraient de lui‘, fut le plus insupportable de tous. Il devait me servir et en même temps pousser les gens à faire leur besogne et à se mettre le matin de bonne heure en route, Il ne fit rien de tout cela; les matelots seraient partis à midi qu'il n'y aurait pas trouvé à redire. Une fois couché, il ne bougeait plus, ou bien il fumait ou bavardait, et, au lieu de me servir, il se faisait servir. Quand je lui donnais quelque ordre, il ne me répondait pas ou bien me tournait le dos, de sorte qu’il me fallait réclamer des matelots tous les services dont j'avais besoin.
Cependant la traversée devenait plus intéressante à chaque coup de rame : les rives commengaient à s'élever, de riches plantations de riz prenaient la place des marécages, et plus loin, dans le fond, on voyait apparaître de riantes collines. Parmi les arbres, il y en avait de magnifiques avec des troncs de 35 à 40 mètres de hauteur; d’autres avaient des branches qui, en s’abaissant, s’étendaient au-dessus de la surface de l’eau en frais berceaux.
Sur de hauts arbres élancés et peu chargés de branches, on trouve souvent de grandes ruches. Pour en enle-
1. Un serviteur malais se conduit tout autrement envers un homme qu’envers une femme, qu’il regarde comme dépendante de lui.
ver le miel, les indigènes font une espèce d'échelle de bambou, qu’ils attachent de deux pieds en deux pieds au tronc de l’arbre, dont elle est éloignée d’environ six pouces, et qui va souvent à une hauteur de 25 mètres.
Aujourd’hui encore, comme la veille, je descendis chez des Dayaks. A peine m'étais-je jetée sur ma couche que j'entendis un claquement vif et cadencé. Jame levai et je me dirigeai avec curiosité vers l'endroit d’o venait la musique ; j'apergus un homme étendu par terre et immobile ; une demi-douzaine de jeunes gens étaient là à tambouriner sur son corps, à tour de rôle, du creux de la main. Je crus cet homme mort, et je fus étonné de la cérémonie qu'on faisait subir à son corps; mais, au bout de quelque temps, le prétendu mort se redressa au milieu des éclats de rire bruyants des jeunes gens : le jeu était terminé. Autant que je pus comprendre, on regarde ces exercices comme très-utiles pour le corps, auquel s donnent, dit-on de la souplesse et de la force.
25 janvier. Des vues toujours plus belles se présentent aux regards. Les montagnes se multiplient et s'élèvent de
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plus en plus. Il y avait dans ler on ar des cimes qui paraissaient avoir au moins 1000 mètres de haut. Le voyage de Bornéo me rappela en partie celui de l’interieurdu Brésil. Ici, comme là-bas, des forêts vierges avec une végétation luxuriante; ici, comme là-bas, peu de claïrières et peu d’habitations : la seule différence, c'est que Bornéo est entrecoupé, de beaucoup de fleuves et ruisseaux , tandis que le Brésil n’a que peu de torrents, mais qui sont très-rapides. Que ne pourrait-on pas faire de ces deux pays', s'ils étaient
peuplés d'hommes paisibles et laborieux? Malheureuse- -
An.
tv: a
1. Après Madagascar, Bornéo est la plus grande ile du monde, Sa 4 surface est de 9373 milles carrés; sa population est de 950 000 Dayaks, 20000 Malais et 54000 Chinois. Les principaux articles d’exportation sont du rotang, du riz, des noix de coco, du sagou et des bois
de teinture.
ment il n’en est pas ainsi. Il n’y a que peu d’indigènes, et ils songent plus à la guerre et à la destruction qu’à la culture et au travail; le climat exclut en partie les colons blancs.
Une curiosité de Bornéo est la couleur brun foncé de ses eaux.“Quelques voyageurs prétendent qu’elle provient de la quantité de feuilles qui tombent des bois épais qui bordent les fleuves: et qui y pourrissent. Je serais tentée de contredire cette opinion; car dans l’île de Ceram, que je visitai plus tard et qui est aussi riche en bois eten rivières que Bornéo, je trouvai partout une eau claire comme du cristal. .
M. Alexandre de Humboldt a remarqué aussi cette couleur foncée dans les rivières de l’Amerique, et il ajoute que ces fleuves ne sont habités ni par des crocodiles ni par des poissons. A Bornéo, il n’en est pas de même. Il n’y manque ni de poissons, ni de caimans, appartenant à IK espäpp: des crocodiles.
‚je 1e trouvai de nouveau assise au milieu d’une Day aks, avec lesquels je tausai aussi bien que : vais, à l’aide du cuisinier et d’un interprète malais, 2e leur demandai s’ils croyaient à un grand esprit, et s ls avaient des idoles et des prètres. Autant que je pus comprendre, ils ne croyaient à rien, et n’avaient ni idoles nj prêtres. Quantiau premier point, il se peut qu il n'en soit pas ainsi et que je les aie mal compris; mais quant au dernier, il est certain que je n’ai jamais vu chez eux ni prêtres ni idoles. Par contre, ils ne manquent pas de rajahs; ce titre pompeux est donné à tout chef, quand même sa tribu ne se composerait que de quelques douzaines de familles. Cela me rappela la Hongrie et la Pologne, où tout ce qui n’était pas serf s’appelait gentilhomme.
Au milieu de cette conversation, un garçon apporta un pigeon sauvage qu'il avait pris dans le bois. Aussitôt un homme se saisit du pigeon, tordit le cou de la pauvre
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bête, arracha quelques-unes des plus longues plumes des . ailes, et le jeta dans le feu; à peine les autres plumes étaient-elles à moitié brûlées.qu'il retira le pigeon du feu, lui enleva la tête et les bouts d’ailes, et les donna à un enfant placé à côté de lui, et qui semblait les attendre avec impatience. Il remit ensuite le pigeon au’feu, mais seulement pour quelques instants, le reprit et le déchira en six mor- | ceaux, qu’il distribua entre autant d’enfants. Pour lui, il ne goûta même pas ce rôti. J'avais déjà eu occasion de remarquer plusieurs fois que les Dayaks aiment tendrement leurs enfants.
Le même soir, il éclata un terrible orage, accompagné d’une de ces pluies torrentielles, vraiment tropicales, que nous appelons averses. Au milieu de ce déchirement et du mugissement de la tempête, un coup de vent éteignit tous les feux. Nous nous élançâmes de nos siéges pour nousréfugier dans l’intérieur de la chaumière, nous attendant à chaque instant qu'un second coup de vent emporteräit le toit de feuillage qui couvrait nos têtes. Mais comme tout.ce qui est trop violent est rarement de longue durée, il en fut de même de cette tempête; au bout d’une démirbeure, + tout était fini.
Les bonnes gens avaient commencé à chanter de toute la force de leurs poumons et à jouer du gong; c'était, autant que je pus en juger, pour apaiser et éloigner la tempête. Ils continuèrentice tapage jusqu’au jour. Leurs chants ressemblaient à des hurlements épouvantables., Je distinguai deux mélodies chantées toutes deux par une
seule voix, après lesquelles toutes les autres reprenaient :
en chœur le refrain. Quatre jeunes gens exécutèrent aussi r
une danse. Ils se mouvaient à pas lents et mesurés
autour du foyer, au-dessus duquel étaient suspendus les À
cränes. Chacun des danseurs avait un gros bâton à la 54 E
main et en frappait fortement la terre à »chaque pas. De temps & autre ils crachaient sur les cränes. Cette mu-
-sique et ce chant, comme je l’appris dans la suite, n’avaient aucun rapport avec la tempête; c'était une fête qui précédait une expédition guerrière.
Chez toutes les tribus que j'avais vues dans ce voyage, le chef n’habitait pas une cabane isolée, mais demeurait au milieu des familles. Les jeunes gens dormaient et se tenaient sur les vérandas.
26 janvier. — Mon voyage chez les Dayaks sauvages s’effectuait ainsi sans le moindre danger et sans la moindre difficulté, quoique j’eusse quelquefois sujet de craindre quelque catastrophe. Aussi, dans mon insouciance, j'avais commencé à croire à une pleine sécurité : mais aujourd’hui je dus faire l’expérience du contraire.
J'étais assise tranquillement dans mon prauh, quand nous vimes venir vers nous un petit canot dans lequel il y avait quatre Dayaks qui descendaient le fleuve à force de rames. Sans s'arrêter près de nous, ils nous crièrent seulement en passant de rebrousser chemin au plus vite, parce que la tribu la plus voisine, établie immédiatement au-dessus, partait justement pour la guerre. Eux-mêmes, disaient-ils, ne leur avaient échappé que parce qu'ils n'avaient pas été vus.
Cette nouvelle me consterna au dernier point. Arriver si près de la montagne, au pied de laquelle nous allions toucher le soir même, et être forcés de retourner sur nos pas! Je délibérai avec le cuisimier, le seul homme à qui je pouvais dire quelques mots, et je cherchai à le décider à continuer notre voyage. Heureusement c'était un homme de cœur; son avis était que, si les Dayaks avaient l’habitude, dans leurs expéditions, de massacrer tous ceux qui tombaient entre leurs mains, ils respecteraient peut-être pourtant le pavillon du rajah Brooke. Je lui donnai raison, je fis aussitôt hisser le pavillon, et, malgré les autres matelots, nous poursuivimes notre course. Il n’y avait pas encore longtemps que nous naviguions, lorsque nous en-
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tendimes tout à coup le chant de guerre, accompagné du geng et du tambour. La haute futaie qui couvrait les rivages nous cachait encore à leurs regards; mais à peine fümes-nous un peu plus loin, qu'à un coude de la rivière il se présenta à nos yeux un spectacle de näture à intimider les hommes les plus braves. Sur une petite hauteur, tout près du rivage, on voyait au, moins une centaine de sauvages portant de hauts boucliers étroits et tenant dans leurs mains des parangs. A notre vue, ils poussèrent des cris furieux et firent des gestes terribles.
Je tressaillis et je fus saisie d’épouvante; mais il n'y avait pas moyen de songer à la retraite. La fermeté seule pouvait nous sauver. En face de la colline, au milieu du fleuve, il y avait un ban@de sable. Mon vaillant cuisinier s'élança sur ce banc, et il entama avec le rajah une négociation dont je ne compris malheureusement pas un seul mot, car elle se faisait en langue dayaque. Je fus d'autant plus saisie en voyant soudain les sauvages bondir de la hauteur où ils étaient réunis, pour se jeter dans les canots, plonger dans la rivière, et s'approcher en ramant ou en nageant de mon prauh, qu'ils finirent par entourer de toutes parts et par escalader. Je croyais mon . moment arrivé. Mais bientôt j’entendis la voix
de mon cuisinier qui, fendant la foule, me cria de loin .
qu'on nous souhaitait la bienvenue. En même temps on hissa sur la hauteur un petit pavillon blané en signe de paix.
Celui qui a jamais vu de près la mort peut seul se faire ker idée de l’angoisse que j'avais éprouvée et de la joie que ressentis alors en me voyant sauvée!
me fallut &touffer toutes ces violentes émotions et ble plus grand sang-froid ; c'était le seul moyen aux sauvages. Le cuisinier avait raisom le rajah Brooke fut le talisman qui nous préserva. Non-geulement les sauvages ne nous firent pas le
moindre mal, mais ils nous témoignèrent au contraire beaucoup d'amitié et m’engagerent à débarquer avec eux, ce que je m’empressai de faire pour leur montrer combien j'étais flattée et honorée de leur invitation. La haute estime et la grande vénération dont les Dayaks avaient fait preuve pour le rajah Brooke me toucha infiniment. On voit par là combien les. peuples sauvages sont-reconnaissants quand on agit bien et franchement avec eux. Que n’avais-je en ce moment autour de moi les ennemis de cet homme généreux! Combien cette scène les aurait confondus ‘!
En débarquant, je trouvai les femmes et les enfants campés sous des tentes derrière la colline. Les femmes m’accueillirent avec autant d’empressement que leurs maris ; il me fallut aussitôt me mettre à côté d’elles. Sur le sol il y avait beaucoup de provisions étalées, surtout une grande quantité de petits gâteaux plats de toutes sortes de couleurs, blancs, jaunes, bruns et noirs. Ils avaient l'air si appétissants que j’y mordis avec un vrai plaisir. Mais que je me repentis de ma gourmandise! Les gâteaux blancs étaient faits de farine de riz, les jaunes de farine de maïs. La farine était grossièrement pilée et assaisonnée d’une grande quantité de graisse rance que l’on retire du fruit du kawan. La couleur des gâteaux bruns et noirs provenait du mélange plus ou moins considérable d'un sirop noir, extrait de la canne à sucre, ou du suc de diffé-
1. Le rajah Brooke avait été appelé en Angleterre, peu de temps avant mon arrivée à Bornéo, pour se défendre contre les accusations de ses ennemis. On lui reprochait d'avoir, dans ses expéditions contre les pirates, sacrifié la vie de beaucoup d'hommes; et d’avoir brûlé des chaumières et des prauhs. Comme si l’on pouvait faire une pareille guerre avec des paroles ! Que de vies d’hommes les Etats européens ne sacrifient-ils pas! Que de villes et de villages ne brülent-ils pas dans leurs guerres qui n’ont pas un si noble but, et qui ne sont guère autre chose que la piraterie sur une plus grande échelle !
J’appris dans la suite que la rajah Brooke s’était justifié d’une manière brillante, ,
rents palmiers. Pour ne pas offenser ces braves gens, qui
voulaient à toute force me faire manger de tout, j'avalai avec dégoût quelques bouchées.
Parmi les hommes qui m’entouraient, plusieurs avaient pendu au côté le petit panier destiné à recevoir la tête enlevée à l'ennemi. Ce panier, tressé de la manière la plus élégante, était orné de coquillages et comme festonné de cheveux d’homme. Cette dernière parure n’est accordée à un Dayak qu’autant qu’il a déjà coupé lui-même une tête.
Après le repas, ils me pressèrent de visiter leur habitation, située plus au fond de la forêt. Je partis aussitôt avec eux et j’eus soin de n’emmener aucun de mes gens, sachant bien que, chez les sauvages, l’on obtient d’autant plus de considération et l'on est d'autant plus en sürete qu’on témoigne plus de confiance.
Leurs huttes ne differaient pas de celles des autres tribus. Ils me prièrent de passer avec eux le reste de la journée et la nuit; mais je préférais aller le même jour jusqu’au pied de la montagne, et après un court repos je pris cordialement congé de mes nouveaux amis. Ils m’accompagnèrent tous, hommes et femmes, jusqu’à mon prauh, et me serrèrent les mains en m’engageant à revenir. Ils me donnèrent pour la route des fruits, des gâteaux, des œufs, avec un bambou rempli de riz cuit.
Le soir j’arrivai à Beng-Kalang-Sing-Toegang,, village d'une cinquantaine de huttes, situé au pied-des monts Sekamil et siége d’un rajah malais à qui j'avais été recommandée de la manière la plus pressante par une made du capitaine Brooke.
Une fois là, je renvoyai mon “prauh; le voyage par eau, dont la longueur pouvait être, de Sacaran jusqu'à la montagne, d'environ 150 milles, était terminé. Il s 'agissait maintenant de franchir la montagne. Heureusement le rajah s’offrit lui-même pour m’accompagner; rien ne s’opposait done plus à ce périlleux voyage. Le lendemain
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se passa en préparatifs. Le rajah choisit les hommes qu’il comptait emmener, fit disposer les armes et préparer les vivres. Je profitai de ce temps pour observer la vie et les mœurs des habitants.
J'avais libre accès auprès de l'épouse du chef, nonseulement parce que j'étais femme, mais aussi parce que, comme je l'ai déjà dit plus haut, les femmes sont bien moins séquestrées chez les Malais qu’elles ne le sont © les Turcs. La femme du chef était encore très-jeune, Sn elle était loin d’être une des pius belles de son sexes son visage portait le cachet d’une indolence et d’une apathie extraordinaires. Son enfant même qui jouait autour d’elle ne parvenait pas à appeler le sourire sur ses lèvres. Les deux ép@ux ne se distinguaient en rien de leurs sujets et de leurs esclayes par le vêtement. Leur enfant allait tout nu comme lesautres enfants. Ce qu’il y avait de mieux,
c'était ’ameublement de la chambre à coucher, séparée de la cuisine et des autres pièces par de hautes cloisons de bambou, et qui servait en même temps de salle de réception. Il s’y trouvait de beaux coussins brodés, de petites boîtes en bois incrusté, des chambres bien propres et trois de ces vases d’une valeur énigmatique.
Les Malais ont des esclaves. Ils condamnent à la servitude les prisonniers de guerre et les débiteurs insolvables. Ces derniers sont tenus de servir comme esclaves jusqu’à ce que leurs parents ou leurs amis les rachètent, ce qui n’a lieu que rarement, car le peuple est en général trèspauvre. Mais les esclaves sont traités avec beaucoup de douceur ; on les considère comme de la famille, et jamais, si je n’avais pas été prévenue, je ne me serais doutée qu’il y eût chez eux des esclaves.
28 janvier. Le moment de commencer ma course à pied était arrivé.
Je m'étais fait faire un costume aussi simple qu’approprié au voyage. Je portais un pantalon court qui me
venait jusqu’aux genoux, une robe et une cabaya. La robe me descendait jusqu’à la cheville du pied, mais je la retroussais pendant la- marche et je me la baissais qu’à la fin de la journée. J’avais sur la tête un superbe chapeau de
- bambou de l'île de Bali, imperméable, qui me garantissait contre la pluie et le soleil. Pour me,mettre tout à fait à l’abri des coups de soleil, je portais encore sur la tête, et sous mon chapeau, un morceau de feuille de bananier. Quant.à la chaussure, il me fallutgrenoncer aux bas et en partie aussi aux souliers, carmous avions à traverser beaucoup de marécages. Celui qui veut entreprendre de pareils voyages doit être endurci comme l'indigène. Je l’étais parce que je voulais l’être. J'ai dormi bien des nuits à la belle étoile dans les forêts, et que de jours j'ai eu pour toute nourriture du riz cuit à l’eau!
“ Indépendamment du rajah, de moi et de mon domestique, notre caravane se composait encore de douze hommes d’escorte, tant Dayaks que. Malais, dont la moitié était pourvue d'armes.
Je ne m'attendais pas seulement à de mauvais chemins, mais encore à l’ascension de quelque haute montagne. Cette dernière conjecture ne se réalisa pas. Nous tournions toujours par des vallées étroites et peu élevées, et nous ne montions jamais guère à plus de 150 mètres. En revanche les;chemins étaient détestables. C'était une suite continue de ruisseaux, de marécages et d'eaux stagnantes où nous enfoncions souvent jusqu’au-dessus des genoux. Du haut des collines nous avions des vues admirables. Au fond on voyait s’amonceler de triples chaînes de montagnes entrecoupées par de grandes vallées et de beaux fleuves, mais ensevelies dans les profondes ténèbres de forêts impénétrables. Rarement nous rencontrions quelques petites clairieres, habitées par des Dayaks et plantées de riz, de mais, de canne à sucre et d’ubi (espèce de pomme de terre douce). Quand nous approchions d’un endroit semblable,
on faisait une halte, et détachant une partie de l’escorte, on l’envoyait en avant pour examiner les lieux et pour demander la permission ‚de passer. Deux fois nous fümes obliges de traverser les maisons des Dayaks, sur lesquelles nous grimpions d’un côté à l’aide d’une échelle pour en descendre de l’autre côté. C’est souvent exprès que les Dayaks n’éclaircissent pas les forêts autour de “leurs habitations, pour en rendre l'accès plus difficile à l'ennemi. Ils ne laissent ouverts que de petits sentiers étroits qu’on peut barrieader sans peine. Une pareille maison a quelque chose d’un blockhaus.
Après une marche forcée de huit heures, nous nous arretämes dans une de.ces maisons, où, à notre première demande, on nous permit aussitôt de passer la nuit.
29 janvier. Nous n’eûmes plus de hauteurs à gravir ; mais, en échange, les chemins, qui conduisaient par des forêts épaisses, étaient remplis de racines et de gros:trones d'arbres renverses, de sorte qu’il fallait grimper sans cesse, Joignez à cela les bourbiers, les marécages et les flaques d’eau qu’il fallait traverser à gué ou bien sur de petits troncs de bambou, et vous pourrez vous faire une idée des difficultés de ce voyage, assez fatigant quand il fait beau, mais qui, par un temps mauvais, comme nous en eûmes, est des plus pénibles.
Toutes les fois que l'on entendait quelque bruit suspect, nous nous arrêtions ; il fallait demeurer immobiles et comme cloués à la même place, et observer un silence absolu pendant que les hommes de notre escorte se glis-
Saient en avant et passaient comme des serpents par— dessus les racines et les troncs d’arbres qui obstruaient le chemin. |
Après une nouvelle marche de huit heures, nous arrivämes à Ben-Kallang-Boenot, qui était le terme de mon voyage à pied. Je ne crois pas que dans ces seize heures nous ayons fait plus de 35 milles.
A Beng-Kallang-Boenot résidait également un petit prince malais chez qui nous passämes la nuit.
On conçoit aisément que partout, chez les Dayaks comme chez les Malais, mon apparition devait produire un effet extraordinaire. Si quelques-uns avaient pu voir un homme blanc, il est certain qu'aucun n’avait jamais vu de sa vie une femme blanche. Leur surprise fut d’autant plus grande, que d'après leurs idées une femme ne peut guère aller Seule à plus de quelques pas de la maison.
30 janvier. A Beng-Kalland-Boenot je m’embarquai sur le fleuve Batang-Lwpar, dans un tout petit bateau conduit par un seul batelier. Ce fleuve serpentait à travers des bois ; il était étroit et souvent si resserré par les arbres qui couvraient ses bords, qu& nous avions de la peine à passer. Le soleil ne pénétrait nulle part à travers l’épais feuillage; autour de nous régnait le silence le plus complet , rarement interrompu par un singe qui sautait d’une brancheà l’autre, ou bien par un oiseau qui s'élevait dans les airs. L’Acheron lui-même ne pouvait guère être plus sombre et plus silencieux. La couleur de ce fleuve était presque noire comme de l'encre.
Au bout de quelques heures, nous joignimes un petit canot portant deux hommes, une femme, un enfant, beaucoup de poulets et d'aûtres objets. Nous nous arrêtâmes, et après un court entretien, je m’apergus, à ma grande surprise, que tout l'équipage du canot passait dans notre bateau; pour le leur, ils le cachèrent däns d’épaisses broussailles. Je m’opposai en vain à cet envähissement. Mon coquin de domestique n’en “semblait nullement choqué ; aussi ne fit-il pas attention à mes remontrances. Grâce à ce surcroît de passagers, ma place se trouva naturellement 'trös-restreinte; mais ce qui m'incommoda encore bien plus, ce fut le feu que des*malheu-
reux allumèrent pour cuire leur riz, et dont la chäleur et
la fumée me donnaient en plein visage.
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Le sombre Lupar se perdit, après un cours d'environ 30 milles, dans le lac de Boenot, qui peut avoir près de 4 milles de diamètre. Ce lac offrait encore une autre particularité, que je n’avais jamais remarquée ailleurs : il était rempli de troncs d’arbres serrés les uns contre les autres, qui n'étaient pas disséminés çà et là sans racines, mais qui au contraire étaient comme fixés au sol; seulement, morts, sans branches et sans cimes, il ressemblaient à des palissades établies de main d'homme. Un large chenal, canal naturel, tout au plus d’un demi-mille de long, conduisait dans un “autre lac nommé Taoman, qui avait le double de la, ‚grandeur du lag Boenot, et, contrairement à celui-ci, une eau parfaitement claire et limpide.
La ceinture des deux lacs-était magnifique; c’étaient de larges vallées.boisées, bordées à l’est de montagnes pittoresques avec de hautes cimes et des pics élevés. Plusieurs pouvaient avoir près de 1200 mètres.
Au sortir du lac Taoman, nous entrâmes dans le beau fleuve Kapuas, pour nous rendre au Benjermassing, le plus considérable de Bornéo. Sa largeur peut être d’un demi-mille, mais elle est très-inégale, parce que, comme la plupart des fleuves de ce pays, il n’a pas de berges bien marquéés. Ses eaux débordent souvent dans les forêts d’alentour. Près de ce superbe fleuve, il y avait bien moins d'habitations que près du Lupar (au delà du mont Sekamil). Si les aboiements des chiens et le gloussement des poules n’eussent indiqué de temps à autre la présence de quelques habitations, toute cette contrée m'aurait semblé inhabitée et déserte.
Cette nuit, ainsi que la suivante, je les passai d’une fa- . con très-incommode sur le bateau; l'accroissement inattendu de notre société me laissait si peu de place qu’il me fallait me tenir couchée, à moitié courbée. J'aurais bien voulu descendre chez des Dayaks; mais le batelier s'y refusa, en prétextant que nous y courrions trop de dangers.
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31 janvier. Ce jour-là, nous rencontrâmes de grands et de petits prauhs remplis, de: Dayaks et de Malais. Dans l'après-midi, un très-grand prauh passa près de nous et nous somma très-impérieusement d'approcher. Il fallut nous soumettre, car la désobéissance ne pouvait pas se concilier avee notre faiblesse ; mais au lieu des pirates redoutés que nous craignions de réncontrer, c’était un rajah malais très-poli et en voyage. Après m’avoir demandé où j'allais, d’où je venais, et m'avoir adressé d’autres questions semblables; il me fit cadeau d'un grand chäle, d’huile de coco fraiche et.de quelques gâteaux.
1° février. Vers midinous arrivämes à Sintang, petite ville d’au moins 1500 habitants et résidence d’un sultan. Là cessaient pour moi tous lés dangers; car les tribus des Dayaks qui me restaient à traverser jusqu’à Pontianak étaient sous la domination de princes malais à qui j’esperais me faire recommander par le sultan de Sintang. A cet effet, j'avais apporté pour ce dernier une lettre d’introduction du rajah de Beng-Kallang-Boenot.
J'avoue sans peine que j'aurais eu du plaisir à voyager davantage parmi les Dayaks indépendants. Je les trouvais généralement honnêtes, bons et réservés, et à cet égard je les mets au-dessus de tous les peuples dont j'avais fait jusqu'alors la connaissance. Je pouvais laisser tout ouvert et m'éloigner pendant des heures entières; jamais il ne me manquait la moindre chose. Ils me demandaient bien parfois un objet qu’ils voyaient et qui leur plaisait, mais ils n’insistaient plus une fois que je leur déclarais que j'en avais besoin moi-même. Ils n'étaient jamais importuns ni à charge. On m'objectera peut-être que couper des têtes et conserver des crânes, ce ne sont pas précisément des marques de bonté; mais il faut considérer que cette triste coutume est. plutôt le résultat d’une profonde ignorance et
d’une gran tition. Je maintiens mon dire, et, pour en donner s preuves, je n’ai qu’à citer leur vie do-
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mestique vraiment patriarcale, leur moralité, l'amour qu’ils portent à leurs enfants, et le respect que les enfants témoignent à leurs parents.
Les Dayaks libres sont infiniment plus ine que ceux qui, sont sous le joug des Malais. Ils cultivent du riz et du maïs, un peu de tabac, et quelquefois aussi la canne à sucre et l’ubi. Ils tirent beaucoup de graisse du. fruit du kawan, récoltent dans les.bois ‚de .la résine de damar qui leur sert à s’éclairer, et ont beaucoup de sagou, de rotang et de noix de coco. Avec quelques-uns de ces articles ils font un commerce d’échange contre du laiton, des perles de verre, du sel, du drap rouge et quelques autres objets auxquels ils attachent le plus de prix, et qu'ils pré- . fèrent de beaucoup à l'or. Ils sont riches aussi en volailles eten porcs, mais ils n’en mangent qu'aux fêtes et aux noces. |
Il y a des voyageurs qui prétendent que les Dayaks libres sont de beaux hommes. Moi je dirai tout au plus qu'ils sont un peu moins laids que les Malais. Généralement de grandeur moyenne, ils ont les jambes et les bras très-maigres, et peu ou presque pas de barbe, car ils s’épilent la figure. Ce qui les distingue en bien des Malais, c'est qu’ils ont l’os des joues un peu moins large et moins saillant, et l’os du nez un peu plus élevé. Il se peut qu’en vivant des années entières parmi ces peuples on finisse par trouver beau ce qui paraît laid au premier abord:
Les Dayaks peuvent prendre autant de femmes qu'il leur plaît; mais ils se contentent généralement d’une seule. Ils les traitent bien et ne les accablent pas d'ouvrage, se réservant la partie la plus difficile. Les divorces, les querelles sont excessivement rares, et les mœurs incomparäblement plus pures et meilleures que celles des Malais. Les jeunes gens et jeunes filles sont tenus assez séparés les uns des autres, Les jeunes filles couchent dans les
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chambres, les jeunesgens dans la véranda ou bien dans la cabane du chef. Les Dayaks ne se mélangent pas avec d’autres peuples; les filles qui épousent des Chinois ne sont plus considérées comme faisant partie de la tribu. |
Les Dayaks n’ont pas d'écriture et, à ce qu'il paraît, ils n’ont même pas de religion. Mais sur ce dernier point les opinions sont partagées. Le voyageur Temmingk prétend qu’ils ont une religion qui se rapproche du fétichisme. Le dieu Djath, dit-il, gouverne lemonde sublunaire, et le dieu Sangjang règne sur l'enfer; ils se représentent ces dieux sous forme humaïne, mais invisibles, et ils les invoquent’en jetant du riz par terre ou en faisant d’autres sacrifices. Dans leurs demeures, ajoute-t-il, on trouve des idoles en bois.
D'autres voyageurs leur attribuent une espèce de panthéisme ; à les entendre, il y aurait des divinités au-dessus et au-dessous de la terre, et une quantité de bons et de mauvais esprits dont Budjang-Brani Serait le plus méchant. Toutes les maladies seraient causées par de mauvais génies qu’ils cherchent à chasser en criant ‘ét en jouant du gong.
D'autres encore affirment que les Dayaks ont quelques idées confuses d'un seul Dieu et de l’immortalité.
Je ne puis ni confirmer ni contester ces diverses opinions; mais ce qui est certain, c'est que dans toutes les tribus que j’ai visitées je n’ai vu ni temples ni idoles, ni pretres ni sacrifices. Lors des noces, des naissances et des décès, il se fait bien dans quelques tribus beaucoup de cérémoniés, mais elles n’ont aucun caractère religieux. A ces occasions ‚on tue s on mange. le CE souvent des
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préférence sur les cimes des montagnes; d’autres encore les attachent à des troncs d’arbres, les pieds en haut et la tête en bas.
- Mais revenons à mon voyage.
La position de-la pétite ville de Sintang est ravissante; les cabanes sont situées auprès du beau fleuve Kapuas, ou bien cachées entre .des cocotiers et des pisangs!. Au fond on voit beaucoup de terres cultivées, et à une grande distance on aperçoit de hautes montagnes, dont la plus élevée peut bien avoir de 2500 à 2800 mètres.
Il ne me fut pas permis de mettre pied à terre, car il est d'usage de rester dans le bateau jusqu’à ce-que le sultan vous ait assigné une demeure; je dépêchai donc vers lui mon domestique revêtu de sa plus belle toilette, en le chargeant de lui remettre la lettre de recommandation que m'avait donnée le rajah de Ben-Kallang-Boenot : mais mon domestique revint avec la lettre accompagné d’un ministre du sultan, «qui m’apporta la nouvelle que le sultan était absent et qu’il ne devait revenir que le soir ou lelendemain matin.
Le ministre me conduisit dans une des cabanes, où on m’assigna une partie de l'appartement ; il avait apporté en même temps de beaux tapis, des nattes, des coussins et un klambou.
Il revint bien tard dans la soirée pour m’annoncer que le sultan était de retour et qu’il m’attendrait le lendemain au divan. Par bonheur je possédais déjà assez la langue malaise pour pouvoir comprendre ce que l’on me disait.
Le lendemain on vint me chercher dans une grande belle barque conduite par vingt rameurs. Mon domestique enveloppa la lettre dans deux mouchoirs de soie et me sui- “vit à la maison en bois du sultan, située non loin de la rivière; j’y fus reçue au son de la musique et au bruit du