Mon sillon
Telle était la question que formulait un homme de soixante ans environ, aux épaules larges, au visage sanguin à la fois énergique et bon.
L’énergie était dans les lignes, la bonté dans l’expression. Il l’adressait à une femme de petite taille, débile et voûtée, aussi blonde encore qu’il avait dû être brun, aussi délicate qu’il était fort, aussi douce d’aspect qu’il paraissait résolu.
— Olivier, Marc et Francis ne sont pas reve-
nus de la chasse, répondit-elle, Jean est à la pêche, Henri au labour.
— Et Charles Ï ■ — Charles, le voilà.
Elle tendit la main vers le fond du grand jardin potager dont la partie inférieure avait été convertie en verger. Debout, appuyé contre le tronc penché d’un pommier, dont la tête ronde et feuillue le préservait du soleil, un jeune homme lisait.
Le vieillard le regarda un instant fixement, tristement, et s’assit tout songeur.
ïl était rare que la figure ouverte de M. Des* prés, qu’une barbe blanchissante commençait à rendre vénérable, s’assombrît ainsi. Son expressior. ordinaire était celle d’une bonne humeur à peu près inaltérable qui prenait sa source, d’une part dans la fermeté calme de son caractère, de l’autre, dans la tranquille félicité d’une vie qui aurait pu compter parmi celles qui méritent le nom d’heureuses. Né et élevé dans une position également éloignée de la richesse ouvertement fastueuse et de la pauvreté péniblement déguisée» il n’en avait jamais ambitionné d’autre. Sa jeunesse avait été austère. Après avoir fait son droit
à Rennes en dépensant neuf cents francs par an, il avait laissé la chicane pour s’occuper d’agriculture. En se mariant, comme il était jeune et peu riche, il s’était fait nommer juge de paix de Damper et il avait vaillamment porté son double labeur. C’était un magistrat consciencieux et un cultivateur expérimenté. Il ne faisait point de l’agriculture en amateur, c’est-à-dire en y perdant beaucoup ; il payait de sa personne comme un fermier riche. S’il ne mettait pas la main à la charrue, il était là, dirigeant tout avec intelligence; se méfiant, non sans raison, de l’utopie, mais toujours à l’affût pour saisir le progrès utile. Aussi, en quelques années, son domaine patrimonial, dont dépendaient de vastes terrains jusque-là incultes, avait-il doublé de valeur. L’ordre et l’économie avaient fait le reste, et sa fortune s’était notablement arrondie. Cela ne le rendait pas peu fier; mais ce qui faisait pardessus tout son orgueil, c’étaient ses six garçons, ses gars, comme il les appelait. II était certain que la famille Després tranchait d’une manière saisissante sur la masse dampéroise ; on la regardait comme le type de la famille, digne encore de s’intituler patriarcale. Ce juge de paix de eam-
pagne avec son intelligence fortement nourrie, son caractère droit, sa volonté inflexible, avait fait de ses enfants des hommes, et on pouvait à bon droit admirer comment il avait su se montrer assez fort et assez doux pour discipliner cette ardente jeunesse et conserver intacts son respect et son amour. Il v avait eu des moments difficiles.
Quelque légitime et quelque juste que soit l’autorité, par cela même qu’elle est l’autorité, elle a, jusque dans les familles, à étouffer bien des germes de révolte, à triompher de bien des tentations de folle indépendance. Le père de famille avait lutté et il était resté vainqueur. Tout en laissant à ses enfants, à mesure qu’ils grandissaient, une liberté mesurée, tout en tenant compte de leur opinion dans les questions générales et en leur abandonnant l’initiative dans les questions personnelles, il était deux points sur lesquels il n’avait jamais transigé : le travail et les devoirs religieux dans leur grave et strict accomplissement.
De quelque côté que revînt l’oiseau voyageur au nid et quelque vigueur qu’eût acquise son aile, quelque degré de science qu’eût franchi le jeune homme, ses habitudes redevenaient ce
qu'elles avaient été et il en reprenait le joug bien léger. Il travaillait do corps ou d’esprit, il préparait les aliments de son activité physique ou intellectuelle, suivant ses goûts ; mais il ne restait pas entièrement oisif. D’un autre côté, quel que fût l’emploi de sa journée, il se retrouvait dans la salle commune à l’heure fixée pour la prière du soir et il était inutile d’arranger des parties de plaisir pour la matinée du dimanche : elle appartenait à Dieu.
Enfants et adolescents, cela avait été pour eux une affaire d’obéissance et d’habitude ; hommes, c’était devenu l’accomplissement d’un devoir, un aete libre, et, chez ceux que le vent de l’incrédulité avait effleurés, un acte de déférence envers leur père, qui avait conservé la vieille idée d’appuyer son autorité sur celle de Dieu.
Au reste, jusque-là, à part les nuances disparates qui commençaient à s’accuser, la familie Després avait formé un tout parfaitement homogène. La règle reconnue invariable était franchement acceptée, le chemin nettement tracé, et les jeunes gens y marchaient à la suite de l’honnête homme qui était leur père. Et, pour chacun d’eux, le moment heureux de l’année était encore
celui où ils se retrouvaient sous le toit hospitalier de la maison paternelle. Aucune sorte de comparaison n’avait pu enlaidir à leurs yeux ce vieux logis perdu l’été sous l’ombre épaisse de ses chênes trapus, et montrant l’hiver à l’entrée de la petite ville, dont il était comme la sentinelle avancée, son toit moussu et ses cheminées toujours fumantes.
Il y avait quelques mois, à la suite d’une indisposition assez grave, M. Després avait résigné ses fonctions de juge de paix. Le fardeau légèrement porté par l’homme de quarante ans était devenu lourd pour les épaules de l’homme de soixante, et la direction de ses travaux agricoles suffisait largement à l’emploi de ce qui lui restait d’activité. En ce moment il arrivait de la ferme dont les premiers bâtiments touchaient à l’enclos dans lequel avait été taillé le jardin potager, et il venait retrouver, dans la salle commune, sa femme qui y travaillait solitaire. Cette salle, comme tous les appartements de la vieille maison, avait de vastes proportions et était meublée avec une simplicité qui ne se rencontre plus. Des rideaux de calicot frangé opposaient leur tissu mat aux rayons du soleil qui avait toujours
sa libre entrée ; une ligne de solides chaises de paille courait le long des murs, interrompue de distance en distance par un fauteuil jaune en ve- , Jours d’Utrecht aussi antique comme forme que râpé comme étoffe; une table de châtaignier, formant un carré long et portée sur de primitifs tréteaux, occupait le milieu de l’appartement, et, au fond, faisant face à une cheminée béante dont la boiserie de chêne avait revêtu le plus beau vernis, un buffet aux larges battants montrait ses splendides ferrures de cuivre.
Rien n’était changé dans la maison depuis un quart de siècle, et M. Després se vantait de n’y avoir pas introduit un meuble nouveau.
— Il n’y a d’intrus ici que ce petit joujou, disait-il parfois, en désignant du geste un fauteuil bleu moelleusement capitonné, ordinairement occupé par sa femme. ,
Et il ajoutait gaiement :
— Aussi s’est-il glissé ici un soir, en sournois, porté par les gars, qui l’envoyaient d’autorité à leur mère.
Cette absence de luxe, ce parti pris de simplicité, avaient produit ceci, c’est que l’aisance, la véritable, la solide aisance, avait élu domicile
dans le ménage Després. Ceux qui assistaient aux grands dîners, qui se donnaient de loin en loin, savaient quelles richesses renfermaient les vieilles armoires de chêne. Quant à leurs enfants, dûment avertis qu’ils étaient qu’on n’agissait ainsi qu’en vue de leurs intérêts à venir, ils se faisaient à l’idée de voir les délicatesses du comfort moderne demeurer inconnues à la maison paternelle.
— Les meubles s’usent, les champs restent, avait dit fort judicieusement le père de famille quand des sollicitations timides s’étaient fait entendre.
Et la maison pleine d’habitants débordant de jeunesse, avait conservé son vénérable aspect.
— Nous sommes aujourd’hui au 20, je crois, dit tout à coup M. Després en secouant la tête comme pour renvoyer une pensée pénible.
— Oui, Marc, répondit sa femme sans interrompre son travail.
— C’est donc aujourd’hui l’anniversaire de notre mariage, ma femme. Il y a aujourd’hui vingt-neuf ans que tu es entrée ici en maîtresse.
— Vingt-neuf ans ! répéta madame Després, comme le temps passe ! vingt-neuf ans déjà !
Elle avait mené une vie rude, la faible femme ;
elle avait porté vaillamment le lourd fardeau des obligations maternelles, et, vieillie, épuisée physiquement du moins, elle disait : Déjà !
Ses doigts s’arrêtèrent, elle leva les yeux vers son mari, leur regard se croisa et, par un mouvement spontané, ils se tendirent la main en souriant. La main brune, velue et encore vigoureuse de l’époux enserra dans une affectueuse étreinte la main amaigrie de la douce et courageuse compagne de sa vie, et il reprit en s'appuyant au dossier de son siège :
— Nous avons fait, non sans peine, la grande partie du chemin, Marie ; mais, Dieu merci, ceux ; qui viendront après nous trouveront la route aplanie. On leur a mis l’outil dans les mains. A ,'v'\ eux maintenant de tracer leur sillon.
— Les pauvres enfants sont pleins de bonne volonté, dit la mère avec une orgueilleuse tendresse.
M. Després hocha la tête.
— Pas tous, pas tous, je le crains, murmurat-il.
Son œil gris alla chercher le jeune homme
assis au fond du jardin, et, se retournant brusquement vers sa femme :
— J’en ai toujours eu le pressentiment, dit-il, d’une voix singulièrement émue. Charles nous échappera, il nous fera du chagrin.
Madame Després tressaillit et devint toute pâle.
— Marc, Mare, murmura-t-elle d’un ton de reproche. ' • . ■ : .
— Que veux-tu, Marie, il m’inquiète.
— Ah ! tu as toujours jugé sévèrement ce pauvre enfant, dit la mère avec angoisse, et il s’en est bien aperçu.
— Il n’a pas pu s’en apercevoir. Quand je me suis montré sévère, c’est qu’il le fallait. H a été un enfant triste, paresseux, raisonneur, taquin, mécontent. Ces défauts ont grandi et je crains beaucoup pour l’avenir.
— Mais il n’y a pas lieu de craindre. Depuis deux ans il va très-régulièrement à son étude et il ne parle plus de nous quitter.
— Non, mais il en a la pensée, rien ne peut m’oter de l’esprit qu’il en a la pensée. Tout travail sérieux le dégoûte, il s’isole de ses frères, leurs distractions ne sont plus les siennes.
— Parce que scs goûts sont différents des leurs. Il est plus faible qu’eux, d’ailleurs, il l’a toujours été.
— Enfin, je ne demande pas mieux que de supposer que je me trompe, mais depuis quelques mois j’en suis sans cesse occupé. Charles, avec son caractère à la fois faible et tenace, n’a pas résisté comme scs frères à l’air malsain des grandes villes, il en est revenu le cœur et l’esprit malades, et il n’a pas suivi mes conseils pour la guérison. Il lit beaucoup, beaucoup trop de ces ouvrages d’imagination qui excitent son pauvre cerveau. Et maintenant notre vie simple, austère, notre vie de famille lui paraît ennuyeuse, énervante. Cela ne lui suffira pas, car, tranchons le mot, c’est un ambitieux.
— Dans tous les cas, faudrait-il s’en étonner, Marc? Ah! le bonheur complet, je le sais bien, eût été de voir nos enfants sans exception se fixer autour de nous; mais il serait égoïste de le désirer et insensé d’y compter. Nous n’avons pas à nous plaindre. Voilà Olivier à tout jamais fixé à Damper, Marc n’est pas loin, Henri fait de l’agriculture sur nos terres, Jean s’est engagé à ne pas quitter le diocèse, Francis, son droit fini, , ourra bien trouver une bonne étude ou s’établira comme avocat dans le département. Si Charles avait
d’autres désirs, ne serait-il pas déraisonnable de nous y opposer?
— Je ne m’y opposerais que dans une certaine mesure et poùr son bien; mais, je l’avoue, je regretterais amèrement de le voir dédaigner l’avenir qui s’offre à lui. Avec cette étude de notaire qui, depuis qu’elle est tombée entre des mains habiles, a triplé de valeur, il peut faire loyalement et rapidement sa fortune. Que trouvera-t-il de mieux ailleurs?
— Quelque chose plus en rapport avec ses goûts, peut-être.
— Tu veux dire avec le caprice du moment.
Voilà précisément le reproche que je lui fais. Il se laisse aller à des répugnances contre l’état qu’il a choisi lui-même et que je ne lui ai pas permis de quitter, mais il n’a aucune envie de se fixer irrévocablement ailleurs. Pourtant, qui veut la fin veut les moyens. Il s’agite, il se plaint, il rêve la fortune, il voudrait percer; mais, dans les vingt routes qui se sont offertes ou qui peuvent s’offrir à lui, il n’en a pas choisi une. . -
— Est-ce qu’il t’aurait dit catégoriquement qu’il renonçait au notariat?
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— Non, mais ce matin il a prononcé devant moi une phrase qui m’a fait mal.
— Laquelle?
— Je souhaitais la bienvenue à ce jeune homme qui nous est arrivé comme receveur de l’enregistrement, je lui énumérais les distractions dont il pourrait prendre sa part : « Monsieur, a dit « Charles, je vous avertis que mon père est un « Dampérois fanatique; je vous donne un mois « pour juger de ces distractions dont il parle et « qui, je vous le jure, ne vous empocheront pas « de mourir d’ennui. » Il y avait dans son accent une amertume que je ne puis rendre. L’étranger a voulu tourner la chose en plaisanterie : « Ainsi « donc, a-t-il dit, tout Dampérois que vous êtes, « vous ne chercherez pas le bonheur à Damper . » Charles a répondu : « On ne cherche pas le « bonheur là où l’on est sûr de ne pas le ren- « contrer. »
— C'est une manière de parler, Marc, je t’assure que ce n’est qu’une manière de parler.
— Je le souhaite. Puisse-t-il du reste rencontrer ailleurs qu’à Damper le bonheur chimérique qu’il rêve! Mais, quant à obtenir sur sa part d’héritage les concessions qu’il désire, jamais.
Tant que j’aurai la force de tenir la corde qui empêche ce ballon sans lest d’aller se perdre dans les nuages pour retomber brisé par terre, je la tiendrai.
— Et tu n’auras pas tort, Marc. Bien qu’il soit pénible de résister à ses propres enfants, je le dis en conscience, il est quelquefois sage de le faire. Et puis, toutes ces bouffées d’ambition, d’amour du changement, passeront comme passent les mauvaises petites fièvres du printemps. Dans ce moment il va bien, à quoi bon redouter l’avenir? Il est au mieux avec son patron, et sais-tu que Mélite est devenue bien gentille? J’ai quelquefois idée qu’elle influera sur ses projets d’avenir et que tôt ou tard elle lui fera aimer Damper.
M. Després hocha la tête.
— Lui se marier à une femme pauvre! dit-il, non, non. Bon pour Marc, pour Olivier, qui ont le bon esprit de se trouver heureux comme ils sont, mais pas pour lui.
— Pourtant, s’il a de l’affection pour elle?
— Ma pauvre femme, on n’aime plus comme de notre temps, on 11e se contente plus de ce que nous appelions l’aisance, on ne sait plus
accepter l’économie et par conséquent le sacrifice dans le présent pour assurer l’avenir. Tu n’as donc jamais entendu ton fils Charles raisonner là-dessus? Ne nous abusons pas, jamais de son plein gré notre vie 11e sera sa vie.
— Peut-être, peut-être.
— Non, non, et si tu voulais me
— Chut! Marc, je crois que j'entends les enfants.
M. Després prêta l’oreille, la cour silencieuse s’emplissait de bruits, on entendait un murmure confus où se confondaient des appels, des rir?s, des aboiements.
— Ce sont eux, dit-iî.
Et il ajouta en souriant :
— En font-ils du vacarme !
C’étaient eux, en effet, et cinq minutes plus tard, ils entraient dans le salon.
Quels enfants c’étaient ! Figurez-vous cinq beaux garçons dont le plus petit avait cinq pieds trois pouces, et celui-là, c’était le plus jeune, l’adolescent, l’imberbe, l’étudiant enfin. S’ils avaient de la vigueur, les gars, ils ne manquaient ni de grâce m de beauté. Trois d’entre eux portaient de longues guêtres de toile, des chapeaux de grosse paille et une vareuse bleue qui dessinait bien leur taille souple et forte, c’étaient les chasseurs; un autre avait la figure rasée et les cheveux longs, une soutane noire enserrait ses membres musculeux, c’était le séminariste ; un troisième était vêtu des pieds à la tête de coutil gris, c’était l’agronome.
L’un après l’autre ils vinrent présenter leurs joues brunes et chaudement colorées aux lèvres de leur mère, et puis ils s’assirent et chacun raconta l’emploi de sa matinée. Marc, Olivier et Francis arrivaient de la forêt et avaient à pro-
•• MOX SILLOX.
clamer la capture d’un chevreuil, l’abbé Jean annonçait à sa mère qu’il avait rempli son panier de truites, Henri exalta la docilité d’un jeune cheval qui venait de donner son premier coup de collier à la charrue.
Comme ils finissaient l’exposé de ces hauts faits, la porte vitrée s’ouvrit devant un nouveau venu. Celui-là était de taille moyenne, grêle et blond comme sa mère. Il n’avait ni la franchise de physionomie ni la hardiesse d’allure de ses frères. Ses yeux gris avaient le regard inquiet et perçant, et son jeune front était déjà plissé comme celui d’un vieillard. Il portait sur sa figure écrit en très-lisibles caractères ce nom d’ambitieux dont son père venait de le qualifier.
Son entrée ne fit pas cesser la conversation, et il n’y prit point une part active. Assis, les bras croisés, la tête légèrement renversée en arrière, il suivait d’un œil vague, dans la partie du ciel qu’il apercevait, les nuages légers qui y dessinaient les plus étranges figures.
— Ma mère, je meurs de faim, dit tout à coup Olivier, l’aîné.
— Eh bien, mon fils, il faut manger, répon-
dit madame Desprès, qui essayait en ce moment, mais en vain, d’enfiler sa fine aiguille.
Et elle ajouta:
— Mes yeux s’en vont.
Cinq mains se tendirent vers elle et cinq voix dirent:
— Donnez, maman.
Elle sourit et passa le fil et l’aiguille ù Olivier, qui la touchait. Olivier était le plus grand, le plus fort et le plus doux parmi les gars. Sous les épaisses moustaches châtain clair qui ornaient sa belle figure, se dessinait le meilleur sourire, et sa voix pleine avait une singulière douceur d’accent. Il arrive ainsi très-souvent que ce sont les forts qui sont doux. Il prit avec toutes sortes de précautions l’aiguille, qui devint invisible entre ses doigts, et, de l’air le plus sérieux du monde, il l’éleva à la hauteur de ses yeux. Ses frères riaient de ses efforts, moins Charles, qui demeurait taciturne. 1
Quand après plusieurs tentatives infructueuses le fil parut de l’autre côté du chas, un hourra formidable se fit entendre.
— C’est aujourd’hui vendredi, jour de crêpes,
reprit Olivier, qui ue perdait pas sa faim de vue; sont-elles commencées, maman?
— Oh! certainement, répondit madame Després, et vous pourriez prendre rang pour dîner dès maintenant.
— Au premier arrivé la première! dit Francis en bondissant vers la porte.
Tous se précipitèrent à sa suite comme de vrais enfants.
M. et madame Després se regardèrent en riant.
— La cuisine va être prise d’assaut, dit Charles, avec un sourire équivoque qui donnait à ses paroles unô teinte prononcée d’ironie.
II disait vrai. Les jeunes gens arrivèrent comme un ouragan dans la vaste cuisine, où la vieille Suzanne se livrait à la confection du
mets breton qui était de fondation le vendredi. ' • • ,
Sur le large foyer de pierre deux poêles s’entouraient de flammes, et la vieille servante, armée de sa noire spatule, allait de l’une à l’autre.
En entendant le galop des arrivants elle tourna la tête, et un sourire éclaira sa figure ri-
dée et ruisselante de suear. Pour elle aussi c’étaient toujours les enfants, que ces beaux garçons qu’elle avaitvus si petits; elle lesappelait toujours familièrement par leur nom, excepté Jean. Depuis qu’il était entré dans la milice sacrée, depuis surtout qu’il avait revêtu la soutane, son affection pour lui s’était nuancée de respect et c’était avec une sorte de majesté qu’elle excusait les préférences qu’elle lui accordait, en disant :
— C’est pour votre frère l’abbé.
— Bon! dit-elle en voyant Olivier enlever délicatement de dessus sa spatule la crêpe dorée qui y pendait, ils vont manger toutes mes crêpes à présent!
— Des crêpes! ma bonne, vite des crêpes !
criaient les autres.
— C’est le feu qui les fait, et vous attendrez, répondit Suzanne en essayant de prendr 1 ’ air renfrogné.
— Nous n’attendrons pas, réchauffe celles-là reprirent-ils en chœur.
— Allons, allons, ne criez pas tant et asseyezvous, dit - elle en plaçant d’un tour de main deux crêpes déjà faites sur les poêles fumantes.
Contre la fenêtre ouverte qui donnait dans la cour et autour de laquelle une vigne laissait pendre en festons ses feuilles découpées, il y avait une longue table de chêne brillante de propreté. Les jeunes gens s’assirent sur les bancs placés autour de celte table. Suzanne improvisa le couvert et sortit bientôt de dessous le manteau de la cheminée, portant sur sa spatule une crêpe fumante pliée en triangle.
Toutes les assiettes se levèrent.
„ Elle recula et avec un geste d’autorité :
— Chacun son tour, dit-elle gravement en la laissant tomber sur l’assiette de Jean.
Les jeunes gens étaient en gaieté, et cela les amusait toujours très-fort de faire enrager leur vieille bonne sur les préférences marauées qu’elle témoignait à l’abbé.
Ils se récrièrent donc.
— C’était l’injustice. — C’était un passe-droit.
Tout ce que disent les gens qui sont lésés ou qui croient l’être.
— Oui, oui, cela doit aller par rang d’àge, et je suis le plus jeune, s’écria . en dernier lieu Francis en échangeant prestement son assiette contre celle de son frère l’abbé.
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Il s’ensuivit, de cette manière d’interprêter la loi de préséance, un tumulte, une bataille pour rire qui redoubla la confusion, et quand Suzanne à moitié assourdie, se représenta avec d’autres crêpes pour calmants, toutes les voix crièrent avec un ensemble désespérant:
— A moi! à moi!
Mais elles se turent soudain. Du dehors une voix jeune, vibrante et certainement féminine, avait aussi crié: « A moi!» et contre la feuêh’e, s’encadrant dans le feuillage mouvant, avait surgi le visage rieur d’une jeune fille. Cette fraîche créature, sur les cheveux blonds de laquelle le soleil mettait des reflets vraiment éblouissants, dont la bouche rose entr’ouverte par un rire franc laissait voir un double rang de dents blanches et fines, avilit une physionomie mutine et spirituelle d’un charme tout particulier.
Elle s’accouda sur la fenêtre le plus naturellement du monde, et, ainsi posée dans son attitude gracieuse, sous son rayon de soleil et son berceau de feuilles de vigne, elle aurait pu servirde modèle dans quelque fantaisie allégorique représentant le Printemps souriant à l’Été.
— Bonjour, messieurs! dit-elle gaiement. Quel
tapage vous faites! ma tante et moi nous vous entendions du jardin. Ah! ma pauvre Suzanne, que je vous plains!
Les jeunes gens Pavaient saluée en souriant, et le brun Olivier avait prodigieusement rougi. Peut-être était-ce la chaleur du loyer qui lui montait à la figure.
— Peut-on vous en offrir, Mélite? dit Francis en allant lui mettre une assiette blanche sous le uez.
— Non, non, je ne suis pas venue dîner, mais dire un petit bonjour à ma tante et prier Charles, de la part de René, de se rendre fout de suite chez son patron dont la maladie fait des progrès tellement rapides, qu’il en est effrayé.
— Voustrouverez Charles au salon, dit l’abbé. M. Doublet n’est pas dangereusement malade, 11’est-ce pas?
— Mais il paraît qu’il est très-malade, au contraire.
— Il faut lui envoyer une crêpe, dit grave* ment Francis; les crêpes de ma bonne donne* raient de l’appétit à un mort.
— Mauvais plaisant! dit Mélite.
Et elle disparut. .
Olivier se leva.
— Où vas-tu, Olivier? c’est à ton tour maintenant dit Suzanne en le saisissant par sa vareuse.
— Mon tour, je n’y tiens vraiment pas, répondit-il; l’à-compte que j’ai pris me fera attendre midi. Charles peut être sorti du salon, et il faudra bien que quelqu’un aille à sa recherche. Je vais m’assurer qu’il est encore là!
— Et sans doute questionner plus longuement Mélite sur l’état de M. Doublet ? ajouta Francis en se pinçant les lèvres. Bon cœur, va!
Les autres sourirent discrètement. Parmi les gars, en effet, il y en avait deux pour lesquels la jeune fille était autre chose qu’une cousine au douzième degré. Charles, que ses succès dans les salons de Damper avaient rendu fat, daignait la trouver jolie et lui prodiguer de ces fins compliments, de ces délicates flatteries dont il avait le secret. Olivier ne lui faisait de compliments que par ses yeux, qui lui disaient bien franchement et bien ouvertement qu’il la trouvait charmante. Il n’y avait donc pas à craindre qu’il perdit une seule des fréquentes
visites quela jeune fille faisait à madame Després, dont elle était devenue la plus proche voisine. Les deux jardins se touchaient, et il y avait même une porte de communication. Mélite chargée ce jour-là d’une commission pressée, n’avait pas pris le temps de revêtir ses vêtements de rue. Si le trajet à faire par le jardin était deux fois plus long, elle avait pu le faire seule, en courant, ce qui lui paraissait infiniment agréable.
Comme Olivier se présentait dans le salon, il trouva M. Després et Charles qui sortaient pour se rendre à l’invitation de Mélite. Charles était sérieux et très-paie. La nouvelle du danger imminent dans lequel se trouvait son patron l’avait impressionné, car il rattachait à cette mort plus ou moins prochaine l’importante question de son avenir. Dans la famille il était convenu qu’il succéderait au vieux notaire; mais, ainsi que le pressentait le père, il ne ratifiait point du tout ce projet qui le rivait à Damper, et il ne voyait pas non plus sans un frémissement intérieur approcher le moment où il entrerait dans une voie de résistance ouverte contre l’autorité paternelle.
Pour arriver chez le notaire Doublet, M. Després et son fils eurent à traverser deux rues étroites et mal pavées au milieu desquelles une traînée de boue grisâtre remplaçait, dans les temps secs, le ruisseau épais qui y coulait lentement l’hiver. Ces rues aboutissaient à une petite place qu’on avait glorieusement baptisée du nom de place Louis-Philippe, lors des fameuses journées de Juillet de l’année 1830. Depuis, cette place était devenue le Forum de Damper. Au mois de mai 1848 ony avait solennellement planté, au bruit de la fanfare des pompiers jouant la Marseillaise, un arbre de la liberté tout frais arraché de la forêt voisine. La transplantation lui avait si peu réussi, qu’il n’était plus qu’un bâton desséché au moment où les mains zélées qui l’avaient fait introduire entre les pavés irréguliers se préparaient dans l’ombre à l’en faire sortir. On trouva généralement que
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le pauvre plant aussi languissant que séditieux avait aussi bien fait de ne pas reverdir et d’être mort de sa belle mort. Il disparut de la place saris que personne autre qu’une vieille femme' de la campagne y prit garde. Les jours de marché elle avait l’habitude d’y attacher son âne dont l’humeur était difficile et elle regretta beaucoup ce piquet qui lui permettait d’isoler l’animal quinteux.
Autour de cette place s’élevait, ce qu’on appelait à Damper, les édifices publics : l’hôtel-deville, une vieille maison moyen -âge, contre les * fenêtres de laquelle les araignées tissaient fort tranquillement leurs toiles; le collège communal, un grand bâtiment moderne de l’aspect le plus commun; la halle et la justice de paix, l’une portant l’autre, et enfin l’église. Ce dernier édifice effaçait naturellement tous les autres. La vieille église avec ses fenêtres à menaux flamboyants, ses contre-forts ornés de flèches, son portail sculpté, sa tour élancée, était le seul et
véritable monument de la ville de Damper. Elle
faisait son ornement depuis des siècles, et le
siècle nouveau n’avait rien bâti qui lui fût comparable.
Sur la place et dans les rues avoisinantes, les rez-de-chaussée étaient convertis en boutiques du plus modeste aspect. Deux maisons seulement faisaient exception et contre celles-là brillaient les panonceaux dorés. Charles et son père se dirigèrent vers la plus humble. Une vieille femme, dont la figure semblait recouverte par le plus jaune des parchemins contenus dans les cartons de son maître, leur dit sans attendre de questions que M. Doublet était au plus mal, qu’il ne passerait pas la semaine, et, tout en répétant les suppositions du médecin et ses propres oracles, elle les précéda dans le corridor sombre. Ils avaient à peine lait quelques pas que Charles l’arrêta en lui mettant la main sur l’épaule.
— Je ne viens pas aujourd’hui pour travailler, Perrine, dit-il, je viens avec mon père pour voir M. Doublet. Est-ce qu’il ne voudrait pas . nous recevoir en ce moment?
— M. Doublet est là, répondit Perrine en levant les yeux au ciel. Le papier ne lui a-t-il pas toujours tourné la tête. Il ne restera dans sa chambre que quand il sera tout à fait mort, le pauvre homme
— Gomment ! il est descendu ? demanda M.Desprès. : , 1
— Sur les jambes d’un autre, oui, monsieur.
Il est là tout habillé, au lieu d’être bien chaudement sous ses draps. II n’y a pas eu moyen de le retenir. J’ai fini par dire au médecin et à mam’zelle de le laisser faire. A quoi bon le contrarier? Si c’est son idée d’aller mourir là, il y ira.
En prononçant ces paroles, Perrine ouvrit une porte sur laquelle le mot « Étude » était imprimé en noir, et les deux visiteurs entrèrent.
On eût dit que tout se passait comme à l’ordinaire dans le triste et silencieux appartement où l’on respirait une forte odeur de papier vieilli.
Outre le saute-ruisseau, un gamin à la mine éveillée qui, tout en écrivant, regardait sournoisement vers la place, il y avait deux clercs. L’un était jeune homme, de haute taille au teint foncé, à la figure pensive. Son extérieur était soigné, bien qu’il fût assez pauvrement mis, et il feuilletait machinalement un volumineux dossier,
qu’il regardait beaucoup moins que le bureau du
fond, vers lequel son regard expressif semblait invinciblement attiré. L’autre, beaucoup plus âgé, était un pauvre diable râpé, graisseux, qui avait fait la sottise d’abandonner sa charrue pour venir gagner dans ce morne réduit de maigres appointements qu’il aurait pu gagner en travaillant et joyeusement en plein air. Il lisait avec recueillement les pages volantes et timbrées étalées devant lui dans un ordre rigoureux. Au fond de l’appartement, assis dans son fauteuil de cuir, devant le large bureau surmonté d’une bibliothèque dont les rayons pliaient sous les épais volumes de jurisprudence et les cartons verts convenablement gonflés, se trouvait le notaire, c’est-à-dire un squelette habillé, voulant se donner l’air de vivre. Le pauvre homme avait revêtu la culotte grise, le gilet de drap noir à revers, la redingote au collet droit et large qui formaient sa toilette de maison et de rue; il avait voulu qu’on plaçât dans ses solides souliers à lacets les pieds débiles qui ne pouvaient plus le soutenir, et il s’était eoifle de la casquette plate qui, depuis bien des années projetait l’ombre de sa longue visière sur un visage d’une laideur extrême, mais sur lequel, après examen, on dé-
couvrait une sorte d’intelligence patiente qui en atténuait la vulgarité.
Il était là, la figure livide, les yeux pleins de fièvre, les lèvres desséchées par le soufle brûlant qui sortait de sa poitrine oppressée. Ses mains tremblantes ne pouvaient plus tenir la plume, son regard affaibli était incapable de se fixer sur un objet; mais il était là à son poste, dans ce coin obscur de son étude où s’était passée la plus grande partie de sa vie.
Autour de lui tout suivait son cours ordinaire, puisque les clercs, moins Charles, étaient à leur besogne ; mais la présence d’un sixième personnage venait révéler que quelque chose d’anormal se passait.
A quelques pas derrière le fauteuil du vieillard, appuyée contre la boiserie sombre et soutenant dans ses mains un bol de faïence bleu d’où s’échappait une légère vapeur, une femme se tenait debout. Un rayon qui trouvait un passage de hasard à travers une petit carreau fraîchement replacé dans la fenêtre poudreuse, mettait en lumière sa tête et la partie supérieure de son buste, et son immobilité était telle, qu’une personne arrivant du dehors eût pu croire un
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instant qu’cile avait un portrait devant les yeux. C’eût été un rayonnant portrait.
Et vraiment les distractions du clerc aux cheveux bruns s’expliquaient.
Cette figure de femme avait une grande pureté de ligne, une grande délicatesse de contours. La toilette était misérable ; mais la jeunesse dans sa sève et la beauté dans sa fleur peuvent, à la rigueur, se passer des agréments de la toilette. Une tristesse indicible était peinte sur les traits de la jeune tille, dont les grands yeux veloutés ne quittaient pas le moribond. Ce beau visage sans larmes, dont les frémissements révélaient qu’il coulait des larmes intérieures, faisait mal à voir. A l’entrée de MM. Després, la statue s’anima. Quittant sa pose accablée, la jeune fille releva la tête et se pencha en avant.
— Tuteur, voici M. Després, dit-elle.
Le notaire ouvrit les yeux.
— A boire ! fit-il.
Elle s’approcha tout près de lui et fit couler entre ses lèvres quelques gouttes de la tisane qu’elle portait.
— C’est bien, reprit le malade en essayant de se redresser, je me sens mieux. Bonjour, Char-
les ; bonjour, Després ; Faiiny, dis donc à René, à M. Jacques et au petit Jules qu’ils peuvent aller faire un tour, je veux être seul un moment.
La jeune fille posa le bol sur le bureau, et, après avoir rendu silencieusement le salut que lui adressaient les deux visiteurs, elle alla s’acquitter de sa commission.
Les clercs obéirent sur-le-champ, et elle revint reprendre son poste derrière le fauteuil du vieillard.
— Comment vous trouvez-vous, Doublet?
avait demandé M. Després en s’asseyant en face de lui.
— Mal, très-mal, aussi mal que possible.
— Alors, vous avez eu tort de quitter votre chambre ; quand on souffre, on ne travaille pas.
La tête de M. Doublet oscilla sur l’oreiller contre lequel elle s’appuyait.
— Travailler ! dit-il, je n’ai plus la prétention de travailler, je crois bien que mon dernier acte est fait, mais. . .
Il se tut, son regard fit lentement le tour de l’étude, monta vers le plafond jauni où se voyait autant d’argile que de plâtre et sur lequel ces écorchures traçaient les plus capricieuses ara-
besques et les figures les plus fantastiques, et il ajouta d’une voix faible, quoique parfaitement distincte :
i — Mais je ne me trouve bien qu’iei. C’est ici que j’ai passé ma vie. Dans ce coin où je suis en ce moment j’ai copié mes premières minutes, il y a de cela longtemps, bien longtemps. J’avais quinze ans, j’étais pauvre et chétif, je n’aurais pas osé penser qu’un jour j’achèterais l’étude, et pourtant ce jour-là arriva. Le père de Fanny, qui était riche alors, m’avança les quinze mille francs nécessaires sur ma seule parole, et dix ans après j’étais quitte envers lui. Si j’avais encore vécu quelques années, je serais mort content. Sans faire tort aux enfants de mes frères, j’aurais laissé une fortune à Fanny.
— Oh ! ne vous occupez pas de moi, dit la jeune fille tristement.
— C’est cependant de toi que je m’occupe le plus, mon enfant. En t’adoptant après la mort de ton père, j’ai voulu reconnaître les services qu’il m’avait rendus et contribuer à ton bonheur en ce monde. Je meurs trop tôt, trop tôt pour toi. Au commencement j’avais tant de charges, l’étude à payer, une famille à soutenir, il fallait y regarder
de près et ta vie u’a pas été agréable. Ne me dis pas le contraire, j’ai été jeune aussi sans que cela parût. J’étais si seul et si pauvre, que personne n’y prenait garde. Le travail m’a consolé. Mon étude est, après toi, ce que je regrette en ce monde. Et c’est pour vous parler de mon étude que je vous ai fait appeler, messieurs.
Il se tourna vers M. Després et lui dit :
— Vous êtes généreux, Després, vous m’avez toujours dit que vous ne me regardiez pas comme responsable de l’injuste partage fait entre les biens de celui dont votr père et le mien ont hérité dans le temps.
— Et je le dis encore, dit vivement M. Després. Que votre père ait abusé de l’influence qu’il
avait sur l’esprit du grand-oncle et se soit fait - donner le gros lot, c’est parfaitement prouvé ; mais je vous ai toujours regardé comme trèsinnocent de la chose et comme d’autant plus innocent qu’en définitive vous n’avez jamais joui de cette fortune-là, puisqu’elle était mangée avant votre naissance. i
— Je ne dis pas ; mais vous ne vous en êtes pas moins montré généreux, et j’ai toujours eu l’intention de réparer, pour vos enfants, l’injus-
ticc commise par mon père. Charles connaît toutes les affaires importantes de l’étude, celles qui sont en suspens ; je ne veux pas qu’un igno- >srant ou un maladroit v mette les mains, il me semble que j’en serais malheureux, même dans l’autre monde. Donc je lui laisse mon étude par testament, et je n’y mets qu’une condition, c’est qu’il épousera Fanny si cela lui convient et à elle aussi.
A ces paroles inattendues, les joues blanches de Fanny s’empourprèrent.
Charles, sans oser la regarder, voulut balbutier un remercîment.
— Ne me remerciez pas, interrompit le notaire, j’ai voulu assurer l’avenir de ma pupille et me donner un bon successeur, voilà tout. Je sais que vous vous convenez et j’aurais voulu vivre assez pour vous voir mariés ; mais j’ai été frappé trop subitement. Enfin vous arrangerez cela plus tard, quand je serai mort, ce qui ne tardera pas. Maintenant aidez-moi à remonter. Je le sens, je n’en aurais pas la force.
En prononçant ces dernières paroles, il s’affaissa épuisé sur son fauteuil.
M. Després et Charles le portèrent en toute
hâte dans son appartement où, à peine arrivé, il perdit tout à fait connaissance, et, l’abandonnant aux soins de Perrine et de Fanny, ils sortirent.
Us firent quelques pas en silence, et M. Després, s’arrêtant soudain :
— Doublet t’avait-il fait pressentir qu’il te léguerait son étude à celte condition ? demanda-t-il.
— Jamais, mon père, j’cn suis encore tout • abasourdi.
- — Cette petite Fanny te déplaît-elle ?
— Je n’en sais rien, je n’ai jamais pensé à elle, de cette façon du moins.
— Il faudra réfléchir à cela, Charles ; le pauvre homme n’en a plus pour longtemps.
— J’y réfléchirai, répondit Charles dont la figure s’était singulièrement assombrie.
En ce moment René le frère de Mélite, qui traversait la place, les rejoignit. Pendant un quart d’heure environ ils causèrent de l'état désespéré de M. Doublet, auquel le médecin n’accordait plus que quelques jours de vie.
Et quand le sujet de conversation changea, Charles salua et s’éloigna.
Alors on eût pu voir s’effacer une ombre qui
apparaissait derrière une des fenêtres de la maison du notaire, et, si la chambre sourde avait eu de l’écho, un soupir mal étouffé fût parvenu aux oreilles du jeune homme, qui s’éloignait tout songeur sans avoir pendant cette longue halte levé une fois les yeux vers la façade grise.
Le lendemain malin le petit saute-ruisseau se présentait chez M. Després avec une figure contractée qu’il essayait de rendre dolente. Son patron, qui, comme de coutume, s’était foit habiller et porter dans son étude, venait d’y expirer.
/ La mort du notaire Doublet ne fit pas événe-
ment à Damper, où tout accident de celte nature i tendait à prendre plus ou moins les proportions
d’un événement. A Damper on le regardait j comme un homme obscur, insignifiant, inso-
ciable.C’était un bon notaire, mais ce n’était qu’un notaire, collé à son étude comme la moule à son procher. De sa vie de labeur et de désintérese-
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ment, de son dévouement pour sa famille et pour la fdle de celui qui avait été son bienfaiteur, de sa probité et de son intégrité bien connues, il n’était vraiment pas question. Que de dévouements échappent ainsi à l’appréciation des hommes qui ne songent pas même à honorer de leur estime les vertus qui leur sont le plus utiles! Heureusement que ce ne sont pas les hommes qui sont chargés de les récompenser.
La sauvagerie de M. Doublet, son ignorance des choses du monde, son éloignement systématique des affaires qui ne le regardaient pas, sa vie solitaire, avaient donc élevé autour de lui la barrière de l’indifférence publique, et cette indifférence avait fini par s’étendre jusqu’à sa fdle adoptive. Quand, après les funérailles, Fanny repassa le front abattu et le sanglot aux lèvres le seuil de cette maison inorne, devenue veuve de son maître, elle était seule. Personne ne s’était trouvé assez intimement lié avec elle pour oser la suivre.
Ce n’était pas que les femmes composant la société de Damper manquassent de bonté ; mais, chose rare, dans une petite ville, cette jeune fdle qui était une des leurs, qui avait été élevée au
milieu d’elles, leur était restée complètement étrangère. Enfant, elle avait été exclusivement livrée aux soins de la vieille Perrine qui était d’un caractère peu sociable ; jeune fdle, elle avait vécu de la vie isolée de son tuteur, ce qui' l’avait rendue d’une timidité insurmontable. Elle n’avait formé aucune liaison même parmi les jeunes personnes de son tige.
M. Doublet n’avait jamais eu l’idée de se séparer d’elle et, .pendant que les autres jeunes filles allaient achever leur éducation et s’habituer à la vie commune dans les pensionnats des villes voisines, elle avait continué à suivre l’externat tenu par des religieuses spécialement dévouées à l’éducation des enfants du peuple. Elle passa ainsi de l’enfance à la jeunesse sans ces transitions de physionomie, d’éducation et de toilette qui marquaient les étapes chez Iesautres. Les robes sombres et étriquées de l’adolescente s’allongèrent insensiblement, ses beaux cheveux qui pendaient sur ses épaules en nattes souples et brillantes prirent un arrangement moins enfantin et beaucoup plus disgracieux, elle tint plus souvent baissées ses longues paupières et instinctivement n’accompagna plus Perrine dans ses
MON SII.LON.
courses de ménage, ce fut tout. Elle était devenue grande et belle que personne, à Damper, n’avait paru s’en apercevoir, et, de cette jeune fille sérieuse, d’une timidité farouche, personne ne s’était rapproché.
Jusque-là elle avait peu souffert d’un isolement qui était entré dans ses habitudes ; mais dans ces pénibles jours il lui parut amer d’être seule, et l’isolement s’appela pour elle d’un nom plus triste : abandon.
Quand, l’enterrement fini, elle rentra dans son appartement, elle repoussa loin d’elle la petîte table couverte des instruments qui servaient aux travaux féminins,, occupation de la plus grande partie de son temps et, sans avoir le courage de changer de costume, elle s’assit d’un air accablé. Rien ne troublait le silence autour d’elle, on n’entendait que le bruit sec et régulier d’une horloge placée dans la chambre voisine qui était celle du mort. Chaque fois que le marteau de fer résonnait durement sur le timbre, Fanny tressaillait de tout son corps et puis pressait son front glacé de ses deux mains. Un moment, en relevant la tête, ses yeux plongèrent au-dessous d’elle sur la place. Elle recula vivement sa
chaise, mais continua de suivre de l’œil les personnes qui avaient attiré son attention. La vue de ces deux promeneurs, on le voyait, changeait le cours de ses pensées. Charles Després était là et une expression nouvelle se peignit sur le visage de la jeune fille, mais sans le désassombrir. De sa mémoire, engourdie en quelque sorte pendant ces heures funèbres, avait jailli un souvenir, celui des paroles prononcées par son tuteur la veille de sa mort. Ce qu’elle avait éprouvé de surprise, de saisissement, n’est pas facile à dire. L’affection que lui portait M. Doublet ne se montrait pas tous les jours ; d’épanchements il n’en avait jamais été question entre eux. Il la traitait toujours en enfant et pour elle ne dérobait pas une heure aux affaires qui l’absorbaient. Un lien puissant et invisible forgé par le dévouement, la reconnaissance et l’habitude, avait uni ces deux cœurs et il y avait eu déchirement quand la mort l’avait brisé ; mais entre ce cerveau d’homme de loi tout plein d’articles du code, de formules judiciaires, de papier timbré et ce cerveau de jeune fille où éclosaient naturellement les fraîches pensées, il n’existait aucun moyen de communication.
Elle avait donc été profondément touchée en l’entendant exposer le plan qu’il avait formé pour son avenir, plan qui répondait à un sentiment intime si bien enseveli encore au fond de son propre cœur qu’elle se l’était à peine avoué à elle-même. Comment s’y était-il introduit, elle l’ignorait, et pourtant rien n’était moins surprenant. Une seule personne avait mis le pied dans ce qu’on pouvait appeler relativement l’intimité du vieux notaire, o’était Charles Després. Il était le fds de celui envers lequel M. Doublet croyait avoir une injustice à réparer ; son esprit souple, insinuant, doué parfois d’une merveilleuse lucidité et qui trouvait son chemin dans les affaires les plus embrouillées, plaisait au vieux notaire et il voyait en lui son futur successeur, c’est-à-dire le maître à venir de cette étude, être abstrait, auquel il avait voué un véritable culte. Si Charles était cela pour le tuteur, il était de plus le seul être jeune, aimable et intelligent, qui approchât de la pupille. Sans être beau de la beauté de ses frères, il avait ce genre nerveux presque maladif qu’on est convenu d'appeler intéressant, il était soigné dans son extérieur, c’était l’élégant, le "fashionable de
Damper, et son esprit captivait. Or il n’aimait rien tant qu’à faire parade de son esprit plus brillant que profond, plus fin qu’élevé. Son orgueilleuse nature n’admettait jamais l’effacement. Dans une société d’hommes, il tranchait sur la masse par la vivacité de son intelligence servie par un aplomb imperturbable et une trèsgrande facilité d’élocution ; devant les femmes quelles qu’elles fussent et quelque modéré que fût son désir de leur plaire, il se montrait gracieux, empressé et toujours spirituel. Il avait tout un arsenal de regards éloquents, de phrases adroites, de compliments voilés, qui le rendaient fort agréable ; il savait parler et se taire, paraître à propos et disparaître pour se faire désirer, et puis, l’effet produit, sa supériorité imposée et reconnue, il n’y pensait plus.
11 avait été pour la pupille de son patron ce qu’il était pour toutes les femmes ; mais Fanny dans son ignorance profonde du monde avait subi sans défiance, sans arrière-pensée, avait pris au sérieux son amabilité banale. C’était avec une joie bien franche qu’elle voyait venir de loin les jours désignés à l’avance, où son tuteur lui disait : « Il faudra mettre demain un couvert
de plus, Fanny, Charles Després dînera avec nous. » Il y avait trois ans que cette rêverie alimentait son imagination. C’était long pour un rêve et on pouvait craindre qu’elle ne finît par placer son bonheur en ce monde dans le changement de ce rêve en réalité.
Maintenant que la prévoyance de M. Doublet avait brusquement tiré le voile tendu sur la situation et changé le vague espoir en une grave question d’actualité, la vue de celui auquel son tuteur avait en quelque sorte lié sa destinée lui faisait naturellement éprouver une certaine émotion et elle l’examinait avec un double intérêt. En ce moment ceux qui l’entouraient rendaient plus saillants ses avantages physiques, l’aisance de son maintien, l’élégance de sa taille, la distinction de sa démarche. Les frères et les neveux de M. Doublet, de bons campagnards de l’aspect le plus vulgaire, deux ou trois jeunes gens de Damper, parmi lesquels comptait René Bonnelin, le second clerc, lui formaient un cortège qui le faisait brillamment ressortir. Toutefois dans la différence qui paraissait exister entre René et lui, il y avait peut-être une illusion d’optique, et, regardés de près, les deux clercs
MOX SILLOX
auraient pu produire une impression qui eût été au désavantage du jeune Després. A ses traits d’une délicatesse un peu féminine, à l’expression indécise, inquiète de sa physionomie, on aurait pu préférer les traits irréguliers, mais nobles et bien caractérisés de René, l’expression énergique et réfléchie de sa physionomie. Mais ainsi, vus de cette distance et sous cet aspect, il n’y avait pas de comparaison possible. Les habits étriqués de René s’accommodaient mal avec l’ampleur de ses formes et nuisaient à l’aisance de sa tournure plutôt hardie qu’élégante.
Aussi les yeux de Fanny ne quittaient pas - Charles qui semblait tout absorbé dans la conversation dont il tenait évidemment le dé, et elle n’avait pas un regard pour René qui marchait silencieux à ses côtés et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la maison de son patron, comme pour en explorer la façade. Le cours de ses réflexions fut soudain interrompu par un léger coup frappé à la porte. Elle n’attendait personne et elle répondit machinalement : a Entrez. » Ce fut madame Després qui entra.
En apercevant madame Després, Fanny se leva rouge jusqu’aux tempes, mais demeura immobile. Madame Després s'avança avec empressement vers elle, lui prit la main et, avec la douceur d’accent qui lui était particulière, elle lui dit:
— Je n’ai pas voulu, ma chère enfant, laisser passer cette journée sans venir vous dire combien je prends part à votre chagrin. Plusieurs de ces dames m’auraient accompagnées si olles l’avaient osé.
Fanny s’inclina sans parler, et puis, tout en balbutiant d’une voix tremblante un remercîment, elle avança un siège à madame Després.
L’excellente femme ne passa pas son temps à lui prodiguer les consolations banales qui ne descendent pas jusqu’au cœur. Pressentant qu’en ce moment elle devait surtout souffrir de sa solitude, elle lui parla des sentiments affectueux et
bienveillants dont chacun se sentait animé pour elle, des siens en particulier, de ceux de sa famille. M. Després était à sa disposition, et, si elle avait besoin de conseil dans les affaires qui allaient suivre, il la priait de le regarder comme un second père.
A cette expression peut-être aussi imprudente qu’irréfléchie échappée du cœur de madame Després, Fanny tressaillit et voulut parler de sa reconnaissance. Elle balbutiait, elle hésitait, elle craignait d’en trop dire ; mais son visage ému, son regard éloquent, parlaient suffisamment pour elle. La vue de madame Després, les affectueuses inflexions de sa voix, sa physionomie empreinte d’une compassion tendre et vraie, avaient soulevé en son pauvre cœur une véritable tempête d’émotions. Si elle ne se fut retenue, si, en s’étudiant à comprimer en elle ce besoin d’épanchement si impérieux dans la jeunesse, elle n’eût acquis un grand empire sur elle-même, elle se fût en ce moment jetée avec bonheur dans les bras de cette douce femme qui, la première, apportait à l’orpheline abandonnée des paroles de consolation. Sa timidité ordinaire la paralysa, et aussi l’exquise délica-.
tesse de ses sentiments. Madame Després, c’était la mère de Charles, elle ne pouvait le mettre en oubli.
Pendant cette visite, à laquelle il était bien naturel que la jeune fille attachât mie importance des plus significatives, le nom de Charles ne fut pas même prononcé, ce qui n'empêchait pas que le cœur dilaté de Fanny ne se remplît d’espérance.
Quand au moment de prendre congé d’elle, madame Després lui offrit la main, par un mouvement spontané elle lui tendit son beau front, et si pendant que madame Després y appuyait affectueusement ses lèvres, sa bouche avait laissé passer ce que murmurait son cœur, elle aurait prononcé ces deux mots dont elle n’avait jamais goûté le charme puissant et qui paraissent plus doux encore aux lèvres de l’orphelin : Ma mère !
En quittant Fanny pour retourner chez elle, madame Després trouva la blonde Mélite qui sortait de chez elle.
— C’était précisément toi que j’espérais rencontrer, Mélite, dit la bonne dame. N’es-tu pas allée voir Fanny Bourgeauville ?
— Non ma tante, répondit MélRe ; j’irai plus tard avec ma tante lui faire une visite de deuil.
— Pourquoi n’irais-tu pas auparavant, aujourd’hui même ? Demande donc cette permission à ta tante, qui neterefusera pas. Ce serait beaucoup plus amical: cette pauvre enfant est seule, triste, et, dans un moment comme celui-ci surtout, c’est bien dur, N’es-tu pas de mon avis ?
— Parfaitement, ma tante. Mais je sais bien qu’elle aura des visites aujourd’hui.
— Peut-être, mais la tienne lui ferait plaisir.
— Je ne dis pas, ma tante, mais on ne voit pas mademoiselle Bourgeauville, vous le savez bien; je ne la connais que très-peu et je ne sais pas si j’oserai...
— Allons donc, Mélite, on doit toujours oser porter à celui qui souffre quelques paroles sympathiques. Entre jeunes filles surtout, c’est si facile.
— Vous avez raison, ma tante, j’irai, dit Mélite, qui avait un excellent cœur, mais ne voulezvous pas entrer ?
— Non, non, il est tard, et je vais sans doute trouver mon monde à table ; mais je tenais beaucoup à te parler de cette pauvre Fanny, dont
l’isolement me fait peine. Au revoir, mon enfant.
Et très-satisfaite du succès de sa démarche, madame Després reprit le chemin de sa maison. L’heure du dîner était effectivement passée, la cloche pendue au toit avait jeté deux fois son aigre appel ; les gars, toujours possesseurs d’un formidable appétit, entouraient la table carrée et attendaient leur mère en grignotant des croûtes.
— Ah ! maman, s’écria Francis, quand elle parut, si vous aviez tardé seulement cinq minutes, je m’évanouissais. .
— Et moi aussi, ajouta Olivier, qui achevait d’avaler une énorme pomme de terre cuite à l’eau, qu’il avait tout doucement amenée du plat dans son assiette»
— Avec une pomme de terre d’une demilivre entre les dents, remarqua en riant Marc, qui avait été témoin de la rapine.
— L’abbé n’aura peut-être pas la force dé prononcer le bénédicité, demanda Henri, en se tournant vers l’abbé Jean.
Charles, qui paraissait préoccupé et plus soucieux que d’habitude, ne prenait aucune part à
ccs plaisanteries d’esprits heureux. Pendant que ses frères faisaient des entailles profondes aux plats solides et simplement apprêtés que Suzanne plaçait sur la table, il mangeait du bout des lèvres et ne se mêlait pas û la conversation. Il quitta la table le premier, et, refusant de s’associer à une battue qui se faisait l’après-midi même dans le bois voisin, il s’en alla seul par le sentier du verger. Son refus ne laissa pas que d’étonner les jeunes gens. -Sans être aussi fanatique qu’eux de ces fatigants exercices qui convenaient à leur santé robuste, il s’associait volontiers à ces parties de plaisir dirigées par ses frères, auxquelles s’adjoignait toute la jeunesse de Damper et des environs. Mais la chose avait en soi un tel intérêt, que ce petit incident passa à peu près inaperçu, et, lui parti, on ne s’occupa pas de son absence.
Comme il s’agissait de la destruction d’animaux nuisibles, M. Després lui-même s’en mêlait, et il avait chargé de son bagage cynégétique Olivier, le robuste Olivier, qui portait légèrement son double fardeau.
Madame Després, debout sur le seuil de la porte, assista au départ de la petite caravane,
puis elle appela d’un geste l’abbé qui s’en allait dire son bréviaire dans les champs, s’enquit de la direction que Charles avait prise, et se dirigea vers la partie du verger qu’on lui indiquait. Elle marchait les yeux baissés et si lentement, qu’on aurait pu penser qu’elle comptait les touffes d’iierbe qui se montraient çà et là sur l’allée imparfaitement sablée. Maintenant que personne ne la voyait, la sérénité habituelle à sa physionomie faisait place à une gravité douce et triste qui révélait une souffrance intérieure. Elle pensait à son fils, et, on pouvait le dire, sans qu’il y parut, il était depuis quelques jours son unique pensée. L’amour maternel, c’est l’incarnation du dévouement. Charles avait été le plus faible de ses enfants, et elle s’était occupée de lui avec une sollicitude particulière, pendant toute cette période de la petite enfance, pleine pour les mères de fatigues inouïes, quand l’enfant qu’elles élèvent est d’une constitution délicate. Plus tard, il avait montré un caractère beaucoup moins aimable, moins heureux que celui de ses frères ; il était dans la famille, sombre souvent, difficile toujours, et, comme cela refroidissait les sympathies autour de lui, elle lui avait prodigué ses
plus délicates tendresses Les autres analysaient ses aspirations, ses dégoûts, ses caprices, et levaient les épaules d’impatience ; elle feignait de ne rien analyser, de ne rien deviner; il souffrait, cela lui suffisait, et elle compatissaitavcuglémant 1 • à tout. Et cependant personne peut-être n’avait
sondé aussi profondément qu’elle le mal mystérieux dont il était atteint, personne n’avait mieux lu dans cette imagination malade, touto pleine de séduisants mirages et de désirs insensés. Elle avait vu se développer dans l’âme de son fils le germe funeste d’une ambition dévorante et maladive, elle avait suivi d’un œil triste, mais perspicace, le progrès du mal, et elle avait essayé d’y porter remède. Elle avait échoué, et cela devait être, puisqu’elle ne pouvait ni lui procurer l’existence brillante qu’il rêvait, ni lui faire goûter malgré lui les charmes d’uno vie dont il dédaignait les simples joies. Charles avait beau se replier sur lui-même, et fermer son âme, sa mère s’y insinuait et s’expliquait tout ce qui s’y passait, bien qu’elle ne connût rien au delà de son étroit horizon. Le cœur parfois a de meilleurs yeux que l’esprit, et l’instinct maternel rend singulièrement clairvoyant. ' -
Sans l’avouer à son mari, elle craignait sérieusement de le voir partir et s’éloigner. Que deviendrait-il seul contre la destinée, seul contre la déception, seul contre lui-même ? Telles étaient les questions qu’elle s’adressait avec angoisse. Elle cherchait laborieusement un moyen de le retenir, de le fixer. Une femme célèbre a dit qu’il n’est pas aussi difficile qu’on croit de rester fidèle à ses engagements, parce que l’engagement qu’il faut garder vous garde à son tour, il tranche dans le vif de l’incertitude et protège la volonté de toute la force de l’arrêt rendu. Madame Després pensait ainsi. Si Charles consentait à s’établir notaire à Damper, il s’y marierait, et c’en était fait des vagues projets, des idées ambitieuses ; il mettrait les deux pieds dans la vie réelle, agissante, et l’habitude et les liens de famille anéantiraient jusqu’à l’ombre d’un regret. Mais, s’il refusait cette occasion unique de se fixer avantageusement près de ses parents, il était perdu pour elle, il se lancerait dans cescarrières hasardeuses qui, de loin, le fascinaient, et où, sur vingt, dix-neuf périssent. Elle le cherchait en ce moment pour lui parler de cette affaire capitale, espérant encore au fond de son cœurqu’ilnelais-
CO
serait pas échapper l’occasion de sefaireune position assurée, qu’il ne serait plus en son pouvoir de ressaisir s’il ne réussissait pas ailleurs.
Elle l’aperçut enfin assis sur le tronc d’unhêtre nouvellement abattu, elle le rejoignit et s’assit en silence à ses cotés.
Placés comme ils l’étaient, ils tournaient le dos à la ville. Vis-à-vis d’eux s’élevaient les toits de chaume de la ferme exploitée par M. Després, et alentour et au delà c’était la campagne avec ses champs jaunes, ses talus couverts de chèvre-feuilles, sa fraîcheur et son repos.
— Je veux te parler depuis avant-hier, mon fils, commença la mère, et je n’ai pu en trouver l’occasion. Puisque nous voilà seuls, veux-tu que nous causions ?
— Si vous voulez, maman, répondit Charles négligemment.
— As-tu réfléchi à ce que ton père etmoi t’avons dit le jour de la mort de JI. Doublet, Charles?
— Pouvez-vous le demander, je ne pense plus qu’à cela.
— Eh bien ?
— Eh bien, je suis toujours dans les mêmes incertitudes. D’un côté mes idées et mes goûts, . de l’autre vos désirs et vos calculs. Mais, je l’avoue, j’ai beau me battre les flancs pour essayer d’adapter mes raisonnements àux vôtres, je ne puis pas. •
— Cependant, mon enfant, il me semble clair jusqu’à l’évidence que tu repousses ton propre bonheur. .
Charles secoua la tête, et ses yeux devinrent fixes.
— Être notaire à Damper avec quinze cents francs de rente n’est pas le bonheur, dit-il d’un air pensif.
— Ton père et moi avions moins que cela quand nous nous sommes mis en ménage, mon cher enfant.
— Je le sais bien, mon père s’est plu à me le répéter ; mais je le sens, je n’aurai jamais le courage de suivre son exemple.
— Cependant tu vois qu’avec de l’ordre, de l’économie, nous...
— Avee des privations, vous voulez dire.
— Comme tu voudras. Donc avec des privations, qui n’ont en rien nui à notre félicité, nous sommes parvenus à une aisance qui...
— Dites à la pauvreté, ma mère, s’écria Charles en interrompant une seconde fois sa mère. Votre aisance relative n’est pas autre chose, et je vais vous le prouver. Avez- vous pu entourer votre vieillesse du moindre bien-être ? Non. Avez- vous pu nous lancer dans les carrières brillantes où se font les beaux avenirs ? Non. Avez-vous pu satisfaire une seule de nos fantaisies de jeunesse un peu coûteuses? Non. Qu’un de nous désire voyager pour s’instruire,, ou pour aller simplement dans une grande ville respirer un autre air que cet air atrophiant de Damper qui épaissit les idées dans le. cerveau, mon père lui dira : « Je ne puis pas. »
— Mais, Charles, le bonheur n’est ni dans le bien-être, ni dans les orgueilleuses satisfactions, ni dans les voyages lointains.
— Il est moins encore dans les privations de tout genre, dans l’immobilité, dans la stagna-
tion. Vivre à l’ombre des murs moisis de Damper n’est pas être heureux.
— Jusqu’ici pourtant je l’ai etc, heureuse, Charles, et ce qui vient empoisonner mon bonheur ne provient ni de la monotonie de ma vie ni de sa simplicité.
Il y avait des larmes dans sa voix.
— Ma mère, pardonnez-moi si je viens, bien involontairement, troubler ce bonheur dont vous jouissez, dit vivement Charles ému par ce reproche indirect ; mais vous voulez la vérité, il faut bien que je vous la dise, n’est-ce pas ? Dieu me garde de méconnaître le sagesse et le dévouement de votre conduite, mais ce qui vous a suffi, ce qui suffira à mes frères ne me suffit pas. Que voulez- vous que j’y fasse ?
— Je crains que tu ne regardes sous un faux jour la vie de fantaisie que tu rêves, mon fils. Au lieu de la richesse, tu peux ne trouver que des déceptions.
— Qu’en savez-vous, maman ? Qu’en sais-je moi-même ?
— Oh ! Charles, tu n’es pas le premier qui se soit égaré.
— S’ilyen a qui s’égarent, il y en aqui arrivent.
— Mais enfin supposons que tout te réussisse à souhait, ne sera-ce point acheter trop cher les avantages que tu envies par tant d’années d’isolement et de déboires ?
— Maintenant on fait fortune plus vite que vous ne pouvez le penser. Je connais un jeune homme qui, en risquant sa fortune à la Bourse, l’a quadruplée en deux ans.
— Et s’il l’avait perdue, Charles ?
— Je ne sais pas ce qu’il aurait fait, dit le jeune homme d’un air sombre. „
Madame Després joignit les mains et se tournant vers son fils, elle le regarda en face :
— 11 n’avait donc pas connu sa mère ! dit-elle avec un regard sublime.
— Ou du moins sa mère n’était pas une mère comme vous, maman, répondit Charles avec vivacité ; de ce côté, soyez sans crainte, votre souvenir seul serait assez puissant pour m’empêcher de me porter à de pareilles extrémités.
Il saisit une des mains de sa mère, y appuya ses lèvres et, reprenant sa pose négligée et sa physionomie indifférente, il ajouta :
— En vérité, les circonstances elles-mêmes se font vos complices pour me persuader de
m’ensevelir à Damper. J’aurais longtemps hésité avant de laisser mon père acheter pour moi l’étude de M. Doublet, mon vieux patron me la donne.
— Tu devrais regarder cette circonstance comme une invitation de la Providence à ne pas nous abandonner, Charles.
— Je l’ai tout simplement regardée comme un événement heureux qui me rend indépendant. .
L’étude sera bien vendue trente mille francs. Avec cela je peux, sans rien demander à mon père, aller tenter la fortune et vivre un peu à ma guise. Mais il a plu à M. Doublet de river une chaîne à son présent, en y joignant une condition que je ne me sens pas la moindre velléité d’accepter.
— Pourquoi ? Fanny Bourgeauville est bien, très-bien, tu lui plais. .
— Oh ! dit Charles en réprimant un sourire, qui vous fait penser cela, maman ?
— Tu sais que je suis allée la voir. Il n’a pas été question entre nous de la position que les dernières volontés de M. Doublet nous font vis-à-vis l’une de l’autre ; mais la pauvre enfant avait son secret sur les lèvres et dans les yeux. Quand je lui ai dit, un peu sans y penser, que Després était à sa disposition pour l’aider
dans les affaires de la succession, qu’elle pouvait le regarder comme un second père, malgré son empire sur elle-même, elle n’a pu maîtriser son émotion. Je t’assure qu’en ce moment je me suis bien retenue moi-même pour ne pas lui avouer le plaisir que j’éprouverais à la voir devenir ma fille. »
— Je n’aurais pas reconnu là votre prudence ordinaire, maman, dit Charles avec un grave hochement de tête.
— Elle te déplaît donc bien ? demanda madame Després ?
— Elle me plairait, répondit-il évasivement, que je ne l’épouserais pas.
— Pourquoi, mon Dieu ?
— Parce que je désire rester libre, parce que je ne veux pas si jeune attacher à mon pied ce boulet du ménage qu’il peut être très-doux à d’autres de traîner ; parce que je ne tiens pas à me clouer de mes propres mains aux murs de Damper. Mademoiselle Fanny, d’ailleu rs,a mon âge, et si j’avais dû me choisir une femme à Damper, ce n’est pas à elle que j’aurais pensé.
Il se tut. Madame Després achevant sa pensée reprit;
— Mais si ton cœur te portait ailleurs, qui t’a dit que nous aurions l’idée de contrarier tes goûts ? Mélite est charmante.
— Oui, mais...'
— Il y a aussi un mais !
— Maman, elle est pauvre.
— Sa petite dot et le revenu de ton étude vous formeraient un très-joli revenu.
— Il est positif que nous ne serions pas tout à fait en danger de mourir de faim.
■ — Charles, peux-tu parler ainsi ! Oh ! on a bien raison de dire qu’on ne sait pas ce que deviennent les enfants qu’on élève. Vous avez été nourris de simplicité, et quelques liaisons imprudentes, quelques années dans les grandes Villes, ont suffi pour te perdre.
— Que voulez- vous, maman? pour moi, jouir, c'est vivre ; mener la vie étroite, mesquine, c’est végéter. Chacun a ses idées là-dessus. Vous trouverez assez d’imitateurs dans mes frères. Leur plan de bonheur est ceci : vivre et mourir à Damper ! Pour le mariage leurs idées diffèrent également des miennes. Voilà Olivier qui, quand il se sera assuré une cinquantaine de clients, sera tout prêt à vous prier d’aller de-
mander pour lui Mélite en mariage. Le pauvre garçon fait tout ce qu’il peut pour dissimuler la crainte qu’il éprouve de me voir céder à vos instances. Moi parti, il espère bien se faire aimer et il y réussira. Mélite ne perdra pas au change. Olivier fera un excellent mari, il continuera les traditions de famille si chères à mon père, et s’il a des enfants il leur fera, après vingt ans, pratiquer l’obéissance.
Comme il disait ces paroles, la figure rubiconde de Suzanne apparut à la limite du jardin.
— Madame, on vous demande, cria-t-elle.
Madame Després se leva.
— Écoute, Charles, je vois bien que je n’ai pas été assez heureuse pour te convaincre, ditelle affectueusement ; mais, je t’en prie, réfléchis encore à tout cela, ne te hâte pas de prendre une décision. Le testament de M. Doublet ne sera pas ouvert avant huit jours, tu as encore du temps devant toi, pèse bien toutes nos paroles et ne te presse pas de communiquer à ton père ta décision irrévocable. Moi, qui n’ai en vue que ton bonheur, ton seul bonheur, mon enfant, je veux encore espérer que tu te rendras à nos désirs.
MON SILLOX.
— N’espérez pas trop, ma mère. Cependant je suivrai votre conseil, je me raisonnerai moimême et je ne me prononcerai qu’au dernier moment.
Sur cette promesse, Madame Després s’éloigna.
Charles, sa mère partie, appuya ses deux coudes sur scs genoux, et, se pressant le front de ses deux mains :
, — Quel démon d’ambition et de révolte se
cramponne donc ainsi à mon cerveau, pensa-t-il tout haut, et me donne le triste courage de résister à ma sainte mère !
Quinze jours s’étaient écoulés depuis la mort du notaire ; l’ouverture de son testament avait révélé ses dernières volontés relativement à son étude, et Charles Després ne pouvait pas sortir sans rencontrer un Dampérois qui le félicitait chaudement. Il recevait ees félicitations d’un air
glacé et y répondait d’une façon évasive. Le temps où il devait se prononcer définitivement était cependant venUr . . ,
— Aujourd’hui tu me donneras une réponse définitive, lui avait dit son père le matin même.
Charles avait fait un signe affirmatif et s’était lentement dirigé vers la maison de M. Doublet. Il n’y avait pas mis les pieds depuis la visite à - laquelle nous avons assisté, et à la porte la vieille Perrine le reçut mal.
— Vous n’êtes donc pas mort, monsieur?
dit-elle avec aigreur ; j’avais envie de vous croire trépassé. Le petit Jules a fait comme vous ; c’est un petit bon à rien qui aime mieux dénicher des nids que rester à son ouvrage.
— C’est bon, c’est bon, dit Charles d’un ton conciliant; je le sermonnerai, Perrine.
— Avec ça que vous aurez bonne grâce à le fane.
— Ce n’est plus la même chose. M. Jacques, d’ailleurs, était chargé de l’étude.
— Oui, mais voilà deux jours que le pauvre homme est malade, lui aussi. C’est depuis que Jules a décampé. Ce n’est pas comme M. René.
En voilà un bon garçon et un écrivassier fini 1
Il est toujours fourré dans l’étude, tout comme du temps du défunt. Il n’en sort que pour ses repas.
— C’est très-beau, Perrine, c’est très-beau, en vérité. Je vais lui faire mon compliment.
Et, sans attendre les autres réflexions de la vieille femme, il se glissa dans le corridor et entra dans l’étude. René s’y trouvait, en effet, mais non point à sa place ordinaire. Outre les deux grandes croisées, qui éclairaient imparfaitement le vaste appartement, et qui donnaient sur la place, on remarquait dans la salle une de ces fenêtres petites et bizarres appelées à guillotine, dont le mécanisme rappelle un peu, en effet, celui de l’épouvantable instrument. Cette fenêtre, percée là on ne savait trop pourquoi, n’était jamais ouverte, et ses très-petits carreaux, moins soignés encore que ceux des deux grandes croisées, étaient devenus parfaitement opaques. Le jeune clerc avait cependant transporté là ses engins de travail ; il avait exhaussé son pupitre et il écrivait debout, ce qui mettait sa tête de niveau avec la fenêtre, dont la partie inférieure était soulevée.
En entendant la porte s’ouvrir, il se détourna,
et dans la fugitive expression qui passa sur ses traits, on aurait démêlé une sorte d’appréhension jointe à un déplaisir assez vif. Charles alla droit à lui, et ils échangèrent une poignée de mains. Entre Charles et René il n’existait aucune intimité, mais les relations qu’ils avaient ensemble avaient cette apparence de cordialité banale qui naît d’elle-même entre gens dont l’âge, les goûts et la position sociale ne sont pas en trop violent désaccord.
— D’abord que je te fasse compliment sur ton assiduité, dit Charles ; Perrine est pleine de vénération pour toi. Mais quelle diable d’idée as-tu eue de te transporter sous cette lucarne? . .<
Les joues du jeune homme prirent une teinte plus foncée, et il leva négligemment la tête.
— C’est pour la vue, dit-il.
Malgré toutes ses préoccupations, Charles ne put s’empêcher de sourire. Par cette petite fenêtre, le regard plongeait dans une cour humide, au delà de laquelle un jardin potager étendait ses carrés de choux. Rien d’inutile n’existait chez M. Doublet. Ce petit jardin donnait régulièrement sa récolte de légumes. Des allées sa-
blées n’y traçaient pas leurs lignes nettement accusées, d’étroits sentiers pleins d’herbe les remplaçaient.
— Farceur ! dit Charles ; un Dampérois de sang et d’habitudes n’aurait pas mieux dit.
Donne-moi une autre raison que celle-là.
— Je n’en ai pas d’autre.
— Allons donc!
— Positivement, la vue du jardin me paraît plus récréative que celle de la place. Les choux sont d’une couleur plus agréable à l’œil que les pavés ; j’aime mieux les choux.
— Ajoute, et la tonnelle.
Un imperceptible tressaillement de René échappa à Charles, qui continua :
— Elle est horrible, cette tonnelle, mais les capucines font un joli effet ; il y a toujours eu là des capucines, et le patron, quand il faisaitbeau, allait souvent feuilleter ses paperasses dans ce coin du jardin. Je vois encore d’ici sa casquette rousse à travers le treillage.
Il y avait, en effet, au fond du petit jardin, une tonnelle simplement formée de hauts bâtons croisés, mais couverte d’un épais tissu de plantes grimpantes, et si, au moment où Charles
évoquait le souvenir de la casquette rousse qui s’y montrait naguère, il eût regardé plus attentivement , il eût aperçu parmi les calices rouges et veloutés des capucines une chevelure noire, contre laquelle ils produisaient le plus ravissant effet. En ce moment môme, la personne assise dans la tonnelle se lova, et le profil pur de Fanny se montra au dessus du treillis.
— Puisque la vue du jardin ne te récrée pas, assieds-toi, dit René, en portant vivement la main à la partie mobile de la fenêtre, qui glissa dans les rainures et tomba avec bruit.
Et il s’assit lui-même vis-à-vis du jeune homme en disant:
— Aurai-je l’honneur, ainsi qu’on le dit dans Damper, de devenir ton premier clerc ?
— • Je ne le pense pas, répondit Charles ; des deux présents qui me sont faits, c’est encore l'étude qui me va le moins.
— Plaît-il? fit René d’un air inquiet, je ne comprends pas.
— Mon Dieu! je puis bien te dire cela à toi. , Mon patron m’a donné son étude, à condition que j’épouserais sa pupille.
— ! fit René en appuyant son front large
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et bombé sur sa main par un geste qui avait quelque chose de douloureux.
— La condition, heureusement, n’a pas été mise dans le testament.
— Tu dis heureusement ! cela ne te plaît donc pas?
— Hélas ! non, c’est pour obéir au désir de mon père que je suis resté deux ans dans cette étude ; je n’ai jamais eu l’intention d’y prendre racine, encore moins celle d’épouser mademoiselle Fanny. Si je pouvais m’y résigner!
Un soupir à demi étouffé passa par les lèvres serrées de René.
— Tiens, dit Charles en le regardant fixement, est-ce que par hasard tu envierais mon legs?
— Si je l’envie ! s’écria impétueusement le jeune homme.
— Ah ! mais prends garde, il est double.
Est-ce la femme ou l’ctude qui t’arrache ce sou-* pir ?
Charles plaisantait. Naturellement égoïste, il s’occupait beaucoup de lui-même et fort peu des autres. Aussi sa pénétration naturelle avait-elle été tout à fait mise en délaut en ce qui regardait
son collègue. En ce moment où le secret du pauvre clerc était prêt à lui échapper, il ne devinait pas la nature de son émotion et ne s’apercevait pas qu’il le torturait cruellement.
— M. Doublet faisait bien six mille francs par an, répondit héroïquement René en se prenant la tête à deux mains.
— C’est superbe pour Damper, je n’en disconviens pas; mais aussi l’air qu’il respirait était saturé de l’odeur du papier timbré. Quelle vie ! lu es un piocheur, cela t’irait, peut-être?
— Oui, répondit laconiquement René.
Charles se leva, et, les deux mains dans les poches, il se mit à arpenter l’étude de long en large. . ... • \ fc '
René, voyant cela, se remit à son (ravail, et bientôt on n’entendit plus que ce double bruit: celui d’une plume qui, guidée par une main fiévreuse, courait en grinçant sur le papier, celui d’un pas régulier qui faisait résonner le plancher sonore.
Charles se promena ainsi pendant une demiheure, les mains dans les poches, la tête baissée sur sa poitrine, et puis il se dirigea vers le bureau de M. Doublet et s’assit dans le vieux fau-
teuil de cuir. Son regard, trahissant les pensées contradictoires qui lui bouleversaient l’âme, parcourut lentement la vaste pièce dans tous ses ^ recoins; il s’attacha sur les murs, recouverts d’une boiserie terne, sur les toiles d’araignée qui flottaient aux angles du plafond, sur les paperasses jaunes, sur les bouquins poudreux, sur le large bureau couvert de poussière et d’encre sèche. On eût dit que, se voyant par la pensée irrévocablement attaché en ce lieu, il essayait de se rendre compte de ses impressions à venir. Tout à coup il se leva, fit en respirant bruyamment un mouvement d’épaules, comme pour se débarrasser d’un fardeau imaginaire, prit son chapeau et sortit en courant, après avoir jeté comme adieu à René ces mots :
— Mon cher, sois heureux ; l’étude est à vendre. ;
La plume échappa aux doigts de René.
Cette nouvelle inattendue, et, il faut bien le dire, inespérée, lui causa une émotion telle, qu’il demeura un instant immobile, étourdi, incapable de dompter son saisissement. Mais cela n’eut que la durée d’un éclair. Repoussant loin de lui le lourd pupitre, il se leva à son tour et
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s’élança dehors si impétueusement, qu’il faillit renverser Perrine qui, debout sur le seuil de la porte d’entrée, le torchon élégamment roulé sur la hanche gauche, regardait d’un œil surpris Charles traverser la place d’un pas rapide.
— Dieu me pardonne ! dit-elle tout haut, en rajustant sur ses cheveux gris la coiffe qui au choc du coude de René avait tourné sur sa tête comme tournait sur son pivot le croissant doré de la girouette de la maison en face, les clercs sont tous fous aujourd’hui. M. Charles ne m’a pas même demandé des nouvelles de notre demoiselle, qu’il n’a pas eu l’honnêteté de venir voir une fois depuis qu’ils sont fiancés, et voilà M. René, qui ordinairement ne bouge pas de l’étude, qui s’en échappe comme s’il avait le diable à ses trousses. Seigneur, qu’est-ce qui leur passe donc par la tête?
Pendant que Perrine cherchait à résoudre son problème, René avait remonté la place