MON RIU-ON
et enfilé deux ruelles montueuses . A la porte d’une des vieilles maisons qui bordaient la dernière, il s’arrêta, prit une clef dans la poche de son gilet et la glissa dans la serrure. La lourde porte s’ouvrit et il entra. Dans un grand salon nu et sombre, filait au rouet une vieille femme mise avec la plus grande simplicité. Cette maison et sa propriétaire pré" sentaient à Damper l’arriéré, le rococo, l’antédiluvien ; la maison Després, en comparaison, était tout ce qu’il y avait de plus moderne. Cette vieille femme était pourtant la représentante d’une des honorables familles de Damper, dont la richesse s’était évanouie à la suite de nombreux malheurs.
Elle vivait dans une pauvreté voisine de la misère avec Mélite et René, qui étaient ses petits-neveux et pour l’éducation desquels elle avait sacrifié ce qui lui restait d’aisance. En voyant entrer René, son pied et sa main s’arrêtèrent et elle le regarda de son œil réfléchi.
— Qu’as-tu? demanda-t-elle.
Elle pouvaitle demander .La figure énergique du jeune homme avait une singulière expression, il était pâle, et pourtant la sueur mouillait ses tempe.
— Ma tante, l’étude est à vendre, dit-il d’une voix dont il ne pouvait régulariser les inflexions émues.
— Comment ! à vendre ? Doublet ne l’avait donc pas léguée au fils de Després, comme on disait?
— Si, mais Charles refiise de devenir notaire à Damper.
La vieille demoiselle joignit ses mains sèches.
— Est-ce possible! exclama-t-elle.
— C’est possible, et vous comprenez quelle idée m’est venue, ma tante ?
— Celle de l’acheter ; cela a été ton rêve depuis que tu y es entré comme clerc. Qui aurait cru que tu aurais aimé le notariat, que tu détestais tant? Mais tu parles d’acheter, et l’argent, où le prendre ?
— M. Doublet n’avait pas plus d’argent que moi quand il a acheté son étude.
— Oui, mais le père de Fanny, qui faisait de la banque et qui était riche alors, s’était porté sa caution. On ne trouve plus d’amis comme cela, mon enfant.
— Il y aurait bien un moyen, dit le jeune homme, en hésitant.
— Lequel ?
René soupira, devint pourpre, et dit en baissant les yeux :
— Si j’avais seulement à proposer une hypothèque sur la maison !
Mais en voyant le nuage qui assombrit le visage vénérable de la vieille femme il reprit vivement.
— Non, mais je crois pouvoir me procurer une garantie hypothécaire . Ceci ne m’arrêtera pas.
J’avais d’autres plans, d’autres espérances, aujourd’hui je consens à les abandonner, je suis prêt à me faire notaire ; mais, pour en avoir le courage, il me faut la perspective d’un peu de bonheur. C’est pour l’amour de mademoiselle Fanny que je me suis fait à l’idée de ne jamais quitter Damper. Aujourd’hui je désire qu’elle le sache.
— Comment ! René, tu songerais à l’épouser?
s’écria mademoiselle Bonnelin.
— Je songe à lui faire savoir que par mon travail j’aurai à lui olfrir dans un avenir prochain une position suffisante. A Damper on peut faire cela. Ne m’avez-voûs pas dit cent fois que le mariage de mon père et de ma mère, arrangé depuis longtemps, n’avait eu lieu que quand mon père était arrivé aux appointements de 1800 fr. ?
— Autrefois cela se faisait ainsi, mais aujourd’hui!
— Aujourd’hui, cela peut se faire encore.
— Est-ee sérieusement que tu parles?
- Très-sérieusement, ma tante. La vie de notaire avec cette étude dont je ne puis payer le premier sou me semblerait impossible sans l’espoir de me voir agréé par mademoiselle Fanny. S’est-elle aperçue que je pensais à elle» je ne le crois pas. Mais qu’elle me donne l’ombre d’une espérance, qu’elle m’assure qu’elle est libre de tout autre engagement, et je fais de cette étude un levier pour arriver à l’aisance, sinon à la fortune.
II parlait avec feu sans prendre garde à l’air assez désapprobateur de la vieille demoiselle.
' — Nous reparlerons de cela, mon enfant, ditelle. Te marier, mon Dieu ! y as-tu songé? nous avons du temps devant nous.
— Du temps ! ma tante ; je vous supplie d’aller la voir aujourd’hui même, à l’instant.
— Aujourd’hui ! répéta inademoiselle Bonnelin avec stupéfaction.
— Oui, si vous m’aimez, ce ne sera ni dans huit jours ni demain, ce sera aujourd’hui.
Mademoiselle Bonnelin garda le silence. Elle ne pouvait se tromper sur l’expression de la physionomie du jeune homme, ni douter que l’affection qu’il éprouvait pour la pupille de son patron ne fût un sentiment profond et vrai, mais elle le trouvait imprudent. L’hésitation de sa prévoyance ne dura pourtant qu’un moment ; Fanny, avec la petite fortune qu’elle possédait maintenant lui paraissait à la réflexion un parti sortable. D’ailleurs, elle ne désirait qu’une chose en ce monde : le bonheur de René et celui de Mélite.
Elle arrêta brusquement son rouet, se leva, secoua son tablier de mérinos noir, et jeta sur ses épaules courbées un châle aux dessins antiques posé sur le dossier d’une chaise, près d’elle.
Puis elle se tourna vers René.
— Ainsi donc, commença-t-elle, je lui dirai que...
René pâlit, et, d’une voix ferme, il ajouta :
— Que je lui ai donné ma vie, que je n’aurai d’autre femme qu’elle.
— - C’est bien. Où te retrouverai-je?
Mademoiselle Bonnelin sortit, René s’approcha de la fenêtre, la vit remonter la ruelle de son pas lent et mesuré, et la suivit des yeux tant que cela lui fut possible, puis il se mit à arpenter le silencieux appartement comme pour calmer son impatience , sans daigner, prêter l’oreille à une joyeuse chanson, que la voix harmonieuse de sa sœur lui envoyait du verger.
Charles Després, en quittant l’étude , était retourné chez lui, et, apprenant que son père était au jardin, il s’y rendit.
M. Després était bon jardinier et mettait la main à l’œuvre quand il le fallait.
Son jeune domestique , novice encore , ne labourant pas la terre à sa façon, il s’était dépouillé de son paletot pour lui donner une leçon. En voyant son fils venir à lui, il ordonna d’un geste à l’apprenti jardinier de s’éloigner, et appuyé sur sa bêche, il l’attendit.
— Mon père, dit Charles sans préambule, ma décision est irrévocablement prise : je ne succéderai pas à M. Doublet.
M. Després ne répondit rien. Il marcha vers le poirier sur la branche duquel il avait jeté son paletot, le revêtit, et, essuyant la sueur qui mouillait son visage :
— Je vais dire cela à mademoiselle Bourgeauville, dit-il laconiquement, et lui annoncer que, comme tu renonces à l’étude, elle peut la faire vendre.
— Mais, mon père...
— Mais quoi ?
— Il me semble que l’étude reste quand même ma propriété. La loi me la donne.
— La loi oui, mais la loyauté non. M. Doublet ne t’aurait pas fait cet avantage au détriment de sa pupille s’il avait vécu assez pour savoir que tu refuserais de l’épouser. Il nous a expliqué clairement ses intentions devant elle. Le legs n’était fait qu’en vue d’un mariage que dans son ignorance de tes véritables sentiments il regardait déjà comme accompli.
Charles était devenu sombre. Il trouvait que son père exagérait terriblement la délicatesse.
Mais en ce moment il ne voulait pas l’irriter.
— Faites comme vous l’entendrez, mon père, répondit-il; mademoiselle Bourgeauville décidera, et plus tard nous verrons.
M. Després, sur cette réponse équivoque, se rendit immédiatement chez Fanny. A la porte il rencontra mademoiselle Bonnelin, qui sortait. Sa figure était grave, triste même. Ils se saluèrent sans se parler, tant ils étaient absorbés l’un et l’autre dans l’affaire qui les occupait.
Perrine conduisit M. Després dans la chambre de la jeune fille.
Elle était assise à sa place ordinaire près de la fenêtre. Sa toilette de deuil avait une élégance sévère qui ne rappelait en aucune façon les toilettes très-simples et de très-mauvais goût qu’elle avait portées jusque-là. Ses cheveux étaient disposés avec plus d’art, et cette transformation extérieure rendait sa beauté vraiment remarquable ou, pour parler plus justement, la faisait beaucoup plus remarquer.
Elle tenait un ouvrage entre ses doigts, mais elle ne travaillait pas. En voyant entrer M. Des prés, elle passa vivement la main sur ses yeux, et, se levant, lui indiqua du geste un siège
encore placé en face d’elle et qui avait sans doute été occupé par modemoiselle Bonnelin.
— Êtes-vous malade, mademoiselle? dit-il en remarquant qu’elle était très-pâle.
— Non, monsieur, répondit-elle d’une voix altérée, je suis très-hien.
— Alors je puis m’occuper de la commission dont je suis chargé. Je vous le dis avec chagrin, il n’entre pas dans les goûts de mon fils Charles de se faire notaire et il refuse de devenir le successeur de votre tuteur.
— Je le savais, monsieur, répondit Fanny les yeux baissés.
— Vous le saviez?
— Mademoiselle Bonnelin vient de me l’apprendre.
— Il ne vous reste donc plus qu’à vendre cette étude dont le prix, mon enfant, va doubler votre fortune.
— Cette étude est à., à., votre fils, monsieur.
— Permettez, mademoiselle. S’il avait, ànotre satisfaction à tous, rempli les désirs exprimés par M. Doublet, elle lui appartiendrait de droit, c’est vrai. Du moment qu’il lui plaît de chercher ailleurs un bonheur qu’il avait à sa portée et de
s’arranger une autre destinée, consciencieusement parlant, il n’y doit plus prétendre.
Fanny arrêta son regard sur la figure loyale de son interlocuteur et lui tendit la main, j — Je comprends toute votre délicatesse, monsieur, dit-elle avec émotion, mais je n’accepterai pas ce sacrifice. Que M. Charles repousse cette main, il en est libre ; mais il reste à mes yeux le propriétaire de l’étude et il peut en disposer comme bon lui semble. Ce que mon tuteur m’a laissé suffit d’ailleurs grandement à mes besoins.
— Vous êtes une noble fille, répondit M. Després en serrant la main de Fanny et en la gardant dans les siennes ; mais je ne veux pas non plus, moi, que vous soyez dupe de votre délicatesse. Si Charles est assez fou pour refuser le bonheur simple et vrai qui s’offrait à lui, d’autres seront mieux avisés, et c’est à celui que vous choisirez que vous faites tort en ce moment.
Fanny hocha mélancoliquement la tête.
— Je ne vous dirai pas ce que je pense làdessus, dit-elle ; mais aucune considération ne peut me faire me départir de la résolution que j’ai prise.
M, Després la regardait.
— Charles est un ambitieux, un rêveur, dit-il lentement, mais il n’est pas méchant. Or, comme . il n’a pas le genre de volonté qui fait réussir, les premières déceptions l’abattront et dans tous les cas il se laissera aveugler, car, je suis bien obligé de l'avouer, tout point d’appui moral lui manque. Mais il peut se corriger, il peut avoir des regrets.
Si dans quelque temps il revenait vers vous, lui pardonneriez- vous ?
— Je ne sais, dit Fanny faiblement.
Et relevant soudain la tête.
— Pourquoi manquerais-je de franchise envers vous, monsieur, continua-t-elle vivement. Ne le lui dites pas maintenant, car il s’étonnerait, il me mépriserait peut-être ; mais tant qu’il sera libre, j’attendrai.
— Tenez, il n’est pas digne de vous, dit impétueusement M. Després ; mais j’accepte en son nom cette espérance. Je vais lui porter votre réponse en ce qui concerne l’étude. Pour l’autre question, je me réserve de lui en parler quand il regrettera la folie qu’il fait. Je vous le dis sur l’honneur, j’éprouverai un immense regret si je ne puis jamais vous appeler ma fille.
Sur ces paroles, il quitta Fanny et reprit lentement le chemin de la maison.
Charles l’attendait dans le jardin.
Il lui raconta brièvement ce qui s’était passé entre lui et Fanny. Charles admira la générosité de la jeune fille, mais ne parut pas décidé à revenir sur sa décision.
— Et maintenant quels sont tes projets ? lui demanda tout à coup son père.
— J’irai à Paris, répondit Charles, et je verrai à faire fructifier l’argent que me rapportera la vente de l’étude.
— Quel prix en demanderas -tu ? reprit M. Després, après un grand silence.
— Je ne la donnerai pas à moins de trente mille francs.
— Et si tu trouvais trente mille francs, tu la donnerais ?
— Tout de suite, pour en être débarrassé.
— C’est bien, alors tu peux la regarder comme vendue.
— Est-ce qu’on vous a chargé de l’acheter ?
— Oui.
— Pour qui ?
— Pour Francis,
— Mais Francis n'a pas l’âge, mon père.
- Jè le sais bien ; aussi lui ai-je trouvé un homme de bonne volonté qui la lui tiendra jusqu'au moment où il pourra en devenir le titulaire.
— Ah ! et cet homme, c'est...
— C’est moi.
— Vous? s’écria Charles au comble de la surprise.
— Oui, moi.
— Mais, mon père, vous n'y avez pas pensé ; vous avez laissé votre place de juge de paix parce que vous aviez besoin de repos, et vous iriez prendre une charge deux fois plus pesante ?
M. Després se leva, et, se tournant vers son fils :
— Dussé-je y user ce qui me reste de vie, je la prendrai, dit-il d'une voix grave et qui vibrait d’une émotion contenue. Si je ne suis pas assez heureux pour donner à mes enfants le bonheur qu’ils rêvent, du moins ai-je la conscience de n’avoir rien négligé pour assurer leur avenir en ce monde. Cette vie de labeur que j’ai menée, je la recommencerais, dût l’in-
gratitude en être encore la récompense. Avant de prêcher le devoir aux autres, j’ai rempli le mien et je le remplirai jusqu’au bout, s’il plaît à Dieu. Ah ! tu as souvent aspiré après ce moment qui te fait libre. Mon autorité te semblait gênante, tu t’es intérieurement révolté de la résistance que j’ai apportée à des projets qui ne m’offraient aucune garantie solide de succès et qui pouvaient compromettre une partie de cette fortune péniblement gagnée. J’ai agi suivant ma ma conscience, et, j’en ai la certitude, quelque destinée que tu te fasses, un jour viendra où tu rendras justice à ton père et où tu le remercieras peut-être de sa prudence.
Et avant que Charles eût pu répondre à ces paroles qu’il avait écoutées la tête baissée, il le quitta pour aller faire part à sa femme de ces divers incidents.
Dans son chemin il rencontra la bande joyeuse des gars. Il leur annonça brièvement le changement qui allait s’opérer dans la famille. Tous protestèrent généreusement contre le surcroît de fatigue qu’il allait s’imposer ; mais quand il croyait accomplir un devoir, rien au monde ne pouvait l’en détourner. Francis, le futur notaire,
ne dissimula pas sa joie. Damper, pour lui comme pour ses frères, c’était le paradis terrestre. Cette atmosphère de considération qui les enveloppait leur paraissait agréable à respirer. Ils aimaient la vie libre et sans façon, les relations de famille et de parenté déjà établies. Quand les questions de vocation s’étaient agitées et qu’il avait été parlé à l’un d’eux d’aller planter sa tente au loin par les nécessités de position, il y avait fait, au grand bonheur de ses parents, l’opposition la plus énergique. Ils continuèrent donc leur promenade, enchantés de voir l’avenir du dernier d’entre eux aussi avantageusement fixé, et M. Després alla dans le salon retrouver sa femme.
Elle n’était pas seule. Mademoiselle Bonnelin était venue la visiter et lui avait annoncé la nouvelle si fâcheuse pour elle de la renonciation de Charles.
— Je suis bien aise de vous trouver, mademoiselle, dit M. Després en entrant, j’ai à parler à René.
Mademoiselle Bonnelin échangea un regard désolé avec madame Després.
— Vous lui direz que c’est moi qui succède à M. Doublet, continua M. Després.
— Toi, Marc ? s’écria sa femme qui crut que ses oreilles la trompaient.
— Oui, pour Francis. Tu comprends qu’il n’y avait pas à hésiter. Cette position est tout ce que nous pouvons demander de mieux pour lui ; et que seront quelques années d’attente ? Or je tiens beaucoup à mon premier clerc et je vous prie de lui dire, mademoiselle.
— Héjas ! monsieur, n’y comptez pas, répondit la vieille ; René nous quitte.
— Pour aller où ?
— Il n’en sait rien encore, mais son idée, je crois, est de se créer une position dans l’industrie. Le pauvre enfant ne s’était fait clerc que pour me plaire, et maintenant que l’étude change de mains et qu’il ne voit pas trop la possibilité d’en acheter une, il revient à ses anciens projets et ne veut plus rester à Dampcr.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit madame Després en joignant les mains, qu’ont donc nos enfants de vouloir ainsi s’éloigner de nous ?
— Ils sont jeunes, ma femme, et par conséquent inexpérimentés et quelque peu présomptueux. Ils veulent être heureux à leur manière et s’imaginent se montrer plus habiles que leurs
devanciers. Chacun d’eux dit : je veux tracer mon sillon. Tu me l’as conseillé cent fois, il faut se résigner à cela.
— La résignation vous est facile à vous, dit mademoiselle Bonnelin en soupirant. Que sera un enfant de moins dans votre maison. Mélite et moi nous n’avons que René.
— Si Charles ressemblait à René je serais peut-être le premier à le pousser hors de Damper, mademoiselle, dit M. Després avec vivacité. R n’entre pas dans mes idées d’obliger mes enfants à calquer leur vie sur la mienne. Si je me défie des caprices et des illusions, j’aiderai de tout mon pouvoir une vocation qui me paraîtra sérieuse. Ce n’est pas après le plaisir, l’indépendance sans frein, la vie molle et luxueuse que court René, et à votre place j'applaudirais à la résolution qu’il a prise. Il est intelligent, entreprenant, mais froid, sensé, travailleur, et d’un caractère solide. Il réussira, vous verrez qu’il réussira.
— Dieu le veuille ! mais je vous quitte, voici du monde qui vous vient.
Le monde, c’était Mélite. La conversation ne changea pas de terrain. La jeune fille n’y prit
point part. Sa figure rieuse s’était assombrie, et en voyant pleurer madame Després elle s’était mise à pleurer elle-même.
Quelques jours plus tard, la famille Després était réunie dans la petite cour qui précédait le jardin.
Cette petite cour devenait, l’été, après le souper, le lieu de réunion. La ville était à vingt pas et on avait l’air de se trouver à la campagne. Un large banc peint en vert était placé contre la muraille tapissée par la vigne, et quand les gars jugeaient à propos de ne plus agacer leurs chiens, ou de ne plus lutter d’adresse à quelque petit jeu de collège remis un instant en honneur, ils prenaient place auprès de M. et de madame Després.
Ce soir-là la petite cour était silencieuse, chacun semblait absorbé dans ses pensées.
La nuit venait, une nuit d’une indescriptible
beauté. Il n’y avait pas de lune, mais l’atmosphère avait une telle transparence que, bien qu’il fut dix heures, on pouvait aisément distinguer tous les objets. Sur le ciel incolore, l’église traçait en noir au dessus des toits la flèche élancée de son clocher, ses élégants contre-forts, ses gargouilles hideuses, ses animaux fantastiques.
Et c’était vers l’église que se levait le plus souvent le regard de madame Després assise entre son mari et Charles.
— Ces fleurs, le soir, ont l’odeur presque trop forte, dit Charles tout à coup.
Dans le jardin les lis étaient en fleurs ; dans la cour deux grands genêts d’Espagne montraient le jour leurs magnifiques panaches d’or, et le parfum suave qui s’en exhalait pouvait en effet paraître presque trop pénétrant à Charles dont la sensibiblité nerveuse était ce soir-là puissamment excitée.
— A Paris l’odeur des fleurs ne t’incommodera pas souvent, répondit la voix de Francis.
Et le silence se fit de nouveau, interrompu de temps à autre par un chuchottement indistinct que personne ne paraissait écouter. C’était ma-
dame Després qui, une main sur l’épaule de Charles, lui murmurait là l’oreille de ces paroles comme une mère seule peut en trouver dans les occasions qui lui paraissent solennelles, pour parler à son enfant.
Il écoutait ému, violemment ému, cette voix tendre qui n’avait pu le persuader, mais qui ne se lassait pas de lui répéter qu’il serait toujours le bienvenu, le bien aimé.
Quand onze heures sonnèrent, M. Després se leva.
— Rentrons, dit-il de sa voix ferme et grave. La nuit sera courte pour Charles et pour Ollivier qui va le conduire.
A quelle heure part la diligence ?
— A six heures, répondit Ollivier.
— Donc, vous partirez de Damper à quatre.
11 faut nous séparer. Adieu, mon fils. Puisses-tu réussir dans ce que tu entreprendras et rester toujours un honnête homme ! Pense quelquefois à nous.
Il embrassa Charles qui s’était avancé vers lui et qui passa ensuite dans les bras de ses frères. Ceux-ci suivirent leur père qui rentrait* Quand ils eurent disparu, Charles se retourna
vers sa mère qui ne s’était pas levée. Il entoura son cou de ses deux bras et se laissant glisser à genoux :
— Adieu, ma mère ; adieu, maman, murmura-t-il.
Et une voix basse, pleine de larmes, répondit :
— Adieu! Charles, mon enfant!
— Ma mère, je reviendrai, reprit-il.
— Oui, mon fils, heureux ou malheureux, reviens.
Il se levèrent tous deux, et, lui la soutenant, ils rentrèrent.
A la porte de sa chambre, il l’embrassa encore et ils se séparèrent.
Le lendemain, avant le jour, la porte de l’appartement occupé par madame Després s’ouvrit doucement. Elle traversa sans bruit le corridor encore sombre et ouvrit une porte. Le jour naissant entrait librement par les fenêtres sans personnes et éclairait confusément quatre lits placés aux quatre coins de la vaste chambre. Dans chacun d’eux il y avait un jeune homme endormi. Elle marcha vers celui du fond, à droite. Charles dormait là mais non pas du tranquille sommeil de ses frères. Son front était mouillé
de sueur, ses lèvres balbutiaient, ses deux bras pendaient hors des couvertures et sa tète avait glissé de dessus l’oreiller. Madame Després s’assit près du lit, et ses deux mains jointes sur les genoux, elle demeura immobile, regardant son fils.
Elle l’avait vu bien des fois partir, et jamais une telle amertume n’avait rempli son cœur.
C’est que cette fois il partait pour longtemps, pour toujours peut-être, de son plein gré, et qu’il s’éloignait d’eux, poussé par cet amour de l’inconnu qui lui faisait peur à elle.
Elle se rappelait son enfance débile, sa fougueuse adolescence ; elle regardait son front blanc et moite sur lequel pas un nuage ne passait, qu’elle ne le fît évanouir sous le souffle de sa tendresse.
Maintenant qu’il partait seul, où allait-il? que ferait-il? qui le soutiendrait, le fortifierait, le consolerait? Allait-il écouter sans défiance cette voix fatale qui s’élevait des bas-fonds de sa nature et abuser de cette liberté si ardemment désirée? De tous ses enfants c’était celui qu’elle n’aurait jamais voulu perdre entièrement de vue. Les autres moralement et physiquement étaient
sains et forts, il était lui, le faible, faible de corps et d’âme ; d’âme surtout : son âme ardente souffrait, et elle n’avait pas confiancè dans les remèdes auxquels il voulait recourir. Sous l’in- (luence de ces craintes secrètes, inavouées, qui en ce moment revenaient avec une force nouvelle, la pauvre mère se mit à pleurer et les larmes qu’elle répandait étaient mille fois plus amères que celles qu’elle avait répandues autrefois auprès du berceau de son fils quand quelque danger avait menacé sa vie. Et Charles dormait toujours de son sommeil agité, rêvant peut-être à de riants projets d’avenir, et caressant les chimères qui hantaient ses veilles.
Un rayon de soleil, qui vint soudain faire étinceler les vitres, rappela l’heure à madame Després. Ne voulant pas, plus encore pour son fils que pour elle, renouveler la pénible scène des adieux, elle se leva, s’agenouilla un instant, murmura, dans son cœur, une prière, les lèvres contre les cheveux emmêlés de son fils qui buvaient ses larmes, et sans oser l’embrasser autrement elle se releva et sortit comme elle était entrée, sans qu’un seul des dormeurs se fût douté de sa présence.
En se réveillant un quart d’heure plus tard, Charles porta vivement la main à son front qui ruisselait.
— C’est singulier, dit-il à Olivier qui se levait de son côté sans bruit et qui lui rappelait l’heure assez avancée, je rêvais qu’une pluie tiède me mouillait la tête, et je sens mes cheveux tout humides en me réveillant, c’est la sueur sans doute.
C’était moins la sueur, hélas ! que les larmes qui avaient coulé à flots des yeux de la pauvre mère.
Les jeunes gens firent diligence, et, comme quatre heures du matin sonnaient à l’église de Damper, Charles arrivait au pied de la côte abrupte qui bornait la ville au couchant. Là il se rencontra avec René Bonnelin qui avait le sac sur le dos et un bâton à la main.
Ils se souhaitèrent brièvement le bonjour et continuèrent en silence leur ascension. Arrivés au sommet ils s’arrêtèrent. René se retourna vers Damper, que le soleil enveloppait de rayons, et laissa errer sur la petite ville un regard profond et mélancolique, comme un regard d’adieu.
Charles resta le dos tourné et ses yeux avides
plongèrent jusque dans le lointain brumeux du vaste horizon qui se déroulait devant lui.
Bientôt apparut un petit tilbury traîné par un seul cheval et conduit par Olivier.
— Tiens, c’est toi ! dit-il en apercevant René abîmé dans sa contemplation, est-ce pour regarder le soleil se lever que tu es à cette heure sur la côte au Gril?
— Non, je pars, répondit René, je vais à Rennes.
— Tu aurais dû me le dire, j’aurais pris l’américaine. Je suis désolé de n’avoir pas une place à t’offrir.
René secoua la tête.
— Merci, je ne suis pas si pressé d’arriver, dit-il.
Charles, qui s’était placé auprès de son frère, lui lança un regard surpris.
— Heureux les patients ! dit-il avec le sourire légèrement moqueur qui lui était particulier; mais, pour mon compte, la vie me paraît trop courte pour que je ne presse pas un peu les choses. Puisque j’arrive avant toi à Rennes, veux-tu me charger de tes commissions? ajoutat-il plaisamment.
— Volontiers, dit René gravement; arrêtemoi une place dans la diligence qui part ce soir, je te prie.
— Quelle destination?
— Paris.
Charles dissimula l’étonhement profond que ce mot lui causait, fit un signe d’assentiment etdonnaà son frère le signal du départ. René regarda Damper une dernière fois, et, ramassant sa canne qu’il avait jetée près de lui sur le gazon, il suivit de loin la légère voiture qu’il perdit bientôt de vue.
C’est ainsi que, par un hasard des plus singuliers puisqu’il n’y avait eu entre eux aucune convention, les deux clercs de M. Doublet quittèrent Dainper le même jour et à la même heure. L’un s’en allait la fièvre dans le sang, l’ambition au cœur, à la recherche du plaisir, de la fortune et du succès, tout prêt à briser les portes qui ne s’ouvriraient pas assez vite devant lui ; l’autre, le front pensif, le cœur plein de regrets, mais doué de modération, de patience et d’énergie, se préparait à entrer en lutte contre sa mauvaise fortune avec ces seules armes : le travail et la foi.
Ce jour-là, à Damper, le bedeau en allant
sonner Y Angélus trouva, chose rare, des personnes qui étaient arrivées avant lui à l’église et qui, assises sous le porche gothique, attendaient qu’il voulût bien la leur ouvrir. C’étaient, il est à peine besoin de le dire, madame Després, Mélite et sa tante. Chacune d’elles priait suivant les besoins de l’être chéri qui s’éloignait, et dans la mesure de ses craintes ou de ses espérances.
— Mon Dieu ! écartez de lui tout danger et ramenez-le moi s’il est malheureux, balbutia madame Després avec angoisse.
— Mon Dieu ! bénissez son travail et ses efforts, dit la tante de René.
— Mon Dieu ! faites qu’il vous aime toujours, murmura Mélite avec ferveur.
Dans ces cœurs dévoués, l’éloignement des deux clercs devait rester comme une souffrance latente, persistante. Ailleurs on se fit bien vite à leur absence. René avait peu d’amis, peu de relations intimes, et pour ce qui regardait Charles les gars remplissaient tellement encore la maison paternelle, qu’il n’y fit point de vide sensible.