‹ Mon sillonChapitre 5 sur 5 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Il y a quatre ans, que les deux clercs dampérois se sont séparés à la côte-au-Gril, ainsi nommée, parce que le soleil y grille à l’aise les hauts ajoncs qui sont la parure de ses talus. Il est entre huit et neuf heures du matin, et la petite voiture qui fait le service de la poste s’arrête aux premières maisons de la ville sur l’ordre de son unique voyageur qui en descend.

C’est un homme qui n’est ni très-vieux ni très-jeune* mais qui n’a pasla vigueur propre à la maturité de la vie. Son teint bilieux, sa maigreur, lui donnent quelque chose de maladif ; une barbe rousse couvre la partie inférieure de sa figure, ses cheveux sont rares et gris.

H s’avance vers la maison de M. Després ; mais, au lieu d’aller soulever le lourd marteau qui, sous la forme d’un anneau bronzé, pend à

la porte principale, il ouvre une petite porte peinte en vert qui donne dans une cour intérieure, et se dirige vers la cuisine où Suzanne, sur laquelle ces six années n’ont laissé aucune trace apparente, soigne le pot-au-feu, tout en

entretenant une conversation très-suivie'avee une

toute petite fille qui va, glissant partout’un petit œil interrogateur et un petit doigt non moins curieux.

— Monsieur et madame Després? demande-t-il.

La vieille servante le regarde et lui répond poliment qu’ils viennent de sortir.

— Rentreront-ils bientôt? reprend-il en s'asseyant sans invitation sur l’escabeau placé près de lui.

— II faudra les attendre un peu, monsieur, c’est aujourd’hui la clôture des exercices de l’adoration, et, comme il est juste, toute la famille est à l’église.

Comme Stizanne disait cela, l’enfant, qui avait commencé par regarder l’étranger de loin et qui s’était peu à peu rapprochée de lui, posa sa main potelée sur son bras avec la familiarité naïve de son âge.

— A qui est cette jolie petite fille? demandat-il en caressant sa tête blonde.

— Ah! monsieur, pouvez-vous le demander? c’est tout le portrait de son père. Mais que je suis sotte ! vous ne le connaissez peutêtre pas, vous n’êtes peut-être jamais venu à Damper ?

L’étranger fixa ses yeux gris sur Suzanne.

• — Est-ce que vous ne vous rappelez.pas m’y avoir vu ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Ma foi non, monsieur, votre figure ne me revient pas du tout. Mais aussi ma vue baisse un peu, ce qui n’est pas surprenant. A la prochaine foire de Saint-Georges, j’aurai soixante-six ans. Je ne suis plus une jeunesse, comme vous voyez. Cette jolie petite fille-là n’est-elle pas la fille d’un homme que j’ai vu plus petit qu’elle n’est déjà !

— Ainsi, c’est la petite fille de M. Després ? dit l’étranger en enlevant l’enfant et en l’asseyant sur son genou.

— Oui, monsieur, c’est la fille à M. Olivier, qui a épousé mademoiselle Mélite Bonnelin, et si vous avez connu son père, vous devez trouver qu’elle lui ressemble trait pour Irait.

La ressemblance en question existait surtout dans l’imagination de la vieille Suzanne. Cette

petite fille blonde et blanche, aux traits gracieux, qui levait avec tant de confiance vers l’étranger de jolis yeux d’un bleu pervenche ressemblait beaucoup plus à la blonde Mélite qu’au brun Olivier.

— Le jeune ménage demeure donc toujours ici? reprit l’étranger sans répondre à la demande de Suzanne.

— Non, monsieur, mais il n’y a guère que huit jours qu’ils ont délogé. Le docteur Derbal est mort et a laissé à M. Olivier la clientèle et la maison. Il a, Dieu merci, des malades plus qu’il ne peut en soigner ; la maison a été remise à neuf, et c’est même aujourd'hui qu’on pend la crémaillère. Seulement la petite Aline, qui est habituée ici, y reste. Elle est folle de sa grand’mère, ce qui n’est pas étonnant : madame est si bonne !

— Oui, bien bonne, ajouta l’étranger avec un soupir.

Il embrassa longuement Aline, la remit sur ses petites jambes, et se levant :

— Je reviendrai, dit-il ; au revoir, ma bonne.

Et il sortit.

— Cet individu-là n’a pas grand’mine, dit Su-

zanne en se parlant tout haut selon son ordinaire ; il a l’air d’une manière de fou, mais sa voix m’a fait un drôle d’effet dans l’oreille quand il a dit, comme les gars : ma bonne.

Pendant qu’elle se faisait ainsi ses réflexions, Charles Després, que le lecteur, plus clairvoyant que Suzanne, a certainement reconnu, s’éloignait lentement par les allées du jardin. L’effet qu’il avait produit sur celle par qui il avait été élevé, et pour laquelle il était devenu méconnaissable, lui causait une irritation sourde qui n’était pas sans douleur. Il était donc bien changé, et pourtant comme c’était un peu en enfant prodigue qu’il revenait, il avait hâte d’entendre une parole d’affection ou tout au moins de bienvenue. Il marchait toujours, se dirigeant vers le verger, et le cerveau assailli par mille souvenirs. En arrivant sur la limite, il s’arrêta court. Un peu à droite, les débris moussus, à moitié pourris d’un hêtre, étaient couchés dans l’herbe. On avait pris la saine partie de l’arbre et la racine avait été oubliée là. En revoyant les restes de ce tronc d’arbre qui lui avait servi de banc rustique pendant ses promenades solitaires, chacune des paroles de la conversation qu’il

avait eue en cet endroit avec sa mère lui revint soudain à la mémoire. Hélas ! qu’étaient devenus ses rêves ? qu’avait-il trouvé de mieux que ce tranquille bonheur dont elle lui avait vanté la solidité ? Qui, d’elle ou de lui, avait eu raison? Le bruit stérile avait-il valu le silence, l’agitation, le repos, l’existence hasardeuse, oisive, fiévreuse, la vie calme et pourtant active ?

Le soupir qu’il poussa en se remettant en marche fut l’éloquente réponse donnée à ces questions qu’ils s’adressait mentalement. Dans la promenade qu’il continuait un peu au hasard, un mur vint bientôt lui barrer le chemin. C’était celui qui enfermait le jardin de mademoiselle Bonnelin. B se rappela ce que venait de lui dire Suzanne, chercha la porte par laquelle Mélite s’échappait si souvent et entra dans la nouvelle propriété de son frère. Là il y avait des améliorations. Le terrain assez vaste avait changé d’aspect ; il y avait des pelouses dont l’herbe encore jeune se moirait sous le vent, les allées étaient larges et propres, quelques vieux cerisiers encore chargés de leurs fruits éclatants formaient çà et là dès oasis d’ombre.

A quelques pas de la maison, Charles s’ar-

rêta. Par une porte vitrée ouverte à deux battants, il voyait s’ouvrir devant lui un vaste appartement de plein pied avec le jardin. Une table ronde recouverte d’une nappe en occupait le milieu, et une jeune femme y rangeait des couverts. Dans cette femme souriante, au teint frais, il reconnut du premier regard Mélite devenue sa belle-sœur. Par un mouvement instinctif, fl se glissa derrière un acacia dont le large tronc dissimulait sa présence, et il devint ainsi le spectateur invisible de la petite scène de ménage qui allait se passer.

Mélite fredonnait en mettant son couvert, ce qui n’annonçait pas que le mariage eût nui en rien à la gaieté naturelle de son caractère. Elle se tut en voyant la porte s’ouvrir devant un homme chargé de vaisselle.

C’était Olivier, dont la mâle beauté n’avait subi aucune altération. Il déposa son fardeau sur une petite table de service.

— Est-ce que mon couvert n’a pas bonne mine? dit Mélite en promenant avec contentement ses yeux sur la table. Nous avons juste assez de couverts d’argent, Olivier. Toi et moi, aurons seuls du ruolz, ajouta-t-elle en riant*

— Il nous manque encore bien des choses, dit Olivier.

- Sans doute, mais petit à petit, comme dit ta mère, nous noüs monterons, et puis en famille on ne se gêne pas. Pousse donc ce petit plateau contre la carafe. Bien, maintenant regardons si rien ne manque.

Ils firent lentement, gravement, le tour de la table, et Olivier s’écria tout à coup :

— Où sont les salières ?

Mélite leva les bras au ciel, et ils partirent tous deux d’un grand éclat de rire.

— Ah! mon Dieu, dit-elle, je n’y ai pas pensé.

— Je vais aller en prendre.

— Où?

— Chez ma mère, donc.

— Mais non, mais non, dit Mélite en posant sur l’épaule de son mari ses deux mains mignonnes. Tu sais qu’aujourd’hui nous recevons chez nous, et que nous nous sommes engagés à ne nous servir que de nos propres objets.

— Mais enfin, ma femme, il faudra du poivre et du sel.

— Attends, impossible que nous ne trou-

vions pas dans le buffet, ne fût-ce qu’une soucoupe.

Mélite ouvrit au large un buffet d’attache qui paraissait bien vide, et en explora tous les recoins.

— Rien ! dit-elle piteusement en se détournant vers son mari.

— Attends, je vais t’en faire, moi, des salières, s’écria gaiement Olivier.

Il disparut et revint tenant entre ses doigts un petit objet qu’il présenta à Mélite.

— Comment! tu viens de faire cela? s’écria-t-elle.

— Oui, un peu de carton m’a suffi : mais vasy donc doucement, la colle n’est pas sèche.

— Là ! dit Mélite en posant la salière improvisée sur la table, mon couvert est complet maintenant, et il n’y a pas là un objet qui ne nous appartienne. Ton père et ta mère, qui ont maintenant tant de belles choses de ménage, n’en avaient pas tant que nous, à leur commencement.

— Tu oublies la salière en carton.

Bah ! elle serait d’argent que nous n’en serions pas plus heureux.

— Non, ma foi ! dit Olivier en embrassant sa femme.

— Maintenant je vais donner un coup d’œil à mon dîner, continua Mélite. Va donc un peu voir ce quedevient notre petite Aline, etenrevenant rapporte-moi de la salade ; il y en a de très-belle dans le carré qui.,. Ah! mon Dieu...

— Eh bien, quoi ? dit Olivier en se détournant vers le jardin.

Mélite en levant les yeux, avait aperçu derrière le tronc bizarrement tatoué de l’acacia des yeux fixes qui la regardaient.

Charles, se voyant découvert, s’avança et entra dans le salon.

— Mille pardons, Madame, de la frayeur que je viens de vous causer, dit-il en la saluant.

— Mais je ne sais en vérité pourquoi je me suis ainsi effrayée, dit Mélite en essayant de sourire.

— Votre position derrière cet arbre, monsieur, devait paraître au moins singulière à madame Després, dit assez brusquement Olivier, fort révolté intérieurementque cet indiscret étranger se fût permis de choisir un poste d’observation si près de chez lui.

^Googl^

Charles ne répondit pas sur-le-champ.

Son visage fatigué s’était empreint d’une expression douloureuse et violente.

Par un geste de découragement il laissa tomber ses bras, et dit avec un accent plein d’amertume:

— Il n’y aura donc que ma mère à me reconnaître?

• Ces paroles furent un trait de lumière pour Olivier qui, en regardant plus attentivement le nouveau venu, avait senti tout à coup comme un soupçon de la vérité lui traverser l’esprit.

Sa franche figure s’illumina. Il fit un pas en avant, entoura Charles de ses deuxbras, l’étreignit contre sa poitrine, et puis il le poussa versMélite en disant :

— C’est elle, avec sa frayeur, qui m’a empêché de te reconnaître.

— Je sais que vous avez aujourd’hui votre premier embarras de maîtresse de maison, dit Charles à Mélite après l’avoir fraternellement embrassée ; jevousenprie, traitez-moi en frère, faites comme si je n’étais pas là.

— Puisque vous m’en donnez la permission, répondit Mélite, je vous laisse avec Olivier;

vous avez d’ailleurs tant de choses à vous dire ! Je suis vraiment enchantée de ce que vous soyez arrivé aujourd’hui même. Hier, quand je comptais nos convives devant ma belle-mère, je l’entendais soupirer ; maintenant je devine pourquoi ; Charles, elle pensait à vous, à votre absence de cette petite fête de famille. Est-ce qu’elle n’est pas morte de joie en vous revoyant ?

— Elle ne m’a pas revu. Suzanne, ma bonne Suzanne, qui ne m’a pas reconnu non plus et à laquelle je ne me suis pas fait connaître, m’a dit qu’elle était à l’église.

— C’est vrai ; c’est aujourd’hui la clôture de l’adoration. A ce propos, je vous prie de ne pas faire oublier l’heure à mon mari. Il doit assister à la messe, et vous avez une bonne demi-heure

devant vous. Ce sera assez pour ce matin, n’estce pas? Mais pourquoi donc n’ écriviez-vous plus du tout, Charles? Voilà un an qu’on n’a eu de vos nouvelles, au moins un an. Où étiezvous?'

— En Californie, Mélite.

— Si loin, mon Dieu ! Mais je reste à jaser, je ferais mieux d’aller chercher notre petite fdle que vous ne connaissez pas encore.

— Pardon, je viens de la voir ; elle est charmante, elle vous ressemble.

— Ah ! monsieur, vous n’avez pas désappris à flatter, dit Mélite en le menaçant du doigt ; m’en avez- vous fait des compliments autrefois !

— A me rendre jaloux, ajouta gaiement Olivier.

— Que veux-tu ? j’avais alors la fatuité de me croire le plus près du cœur. M’avez-vous regretté Mélite ?

— Comment ! j’ai pleuré une heure.

— Pas davantage ?

— C’était bien honnête, n’est-ce pas, Olivier?

— Oh ! très-sulfisant, dit Olivier qui riait.

Et il ajouta :

— En as*tu en des histoires de mariages, Charles. 1* Mademoiselle Brastard ; 2° madame Hippolyte.

— Ne me rappelle pas cela, dit Charles fièvreusement. Ne dis pas ce dernier nom surtout.

Je sais bien que j’étais ruiné, endetté, poursuivi, et qu’elle avait de l’argent, beaucoup d’argent, et, fou que j’étais, je n’hésitai pas à me passer cette corde au cou.

— Mais les avantages qu'elle t’avait faits par contrat de mariage... • .

— Ce contrat était un mensonge; elle n'avait pas le droit de disposer de cette fortune. Cela a été prouvé, trop clairement prouvé. C’était une affreuse coquine, te dis- je. En mourant, elle ne m’a laissé que sà malédiction, que je porte bien légèrement. Mais tiens, n’évoquons pas ces détestables souvenirs, ne remuons pas ces fraudes et ces hontes, soyez assez généreux pour ne pas m’en vouloir de mon silence et pour me laisser croire que tout cela n’a été qu’un affreux cauchemar.

Croyez-le, Charles, dit Mélite avec bonté; nous tâcherons nous aussi de nous le persuader. A bientôt.

— Rapporte un couvert, cria Olivier.

Mélite revint sur ses pas.

— Non, dit-elle, le couvert de Charles est mis. Aline mangera avec son petit couvert d’étain. Entre nous, nous ne ferons pas tant de façons. Figurez-vous, Charles, que nous pendons la crémaillère aujourd'hui, et que nous nous sommes engagés à ne nous servir que de ce qui était notre propriété, à ne rien emprunter. Cela nous a

fait donner beaucoup de cadeaux, nos parents sont si bons. Voilà Olivier qui me fait des yeux pour me renvoyer ; je pars, et tout de bon, cette fois.

Elle partit d’un pas leste, suivie par le regard des deux hommes.

— Tu ne me parais pas à plaindre, dit Charles en promenant ses yeux autour de lui : JMélite pour femme et cette agréable maison pour demeure.

— Me plaindre ! dit Olivier en attirant à lui deux chaises et en en offrant une à Charles, ' ce serait insulter la Providence.

Ils s’assirent à l’ombre.

— Et les autres ? demanda Charles.

— Les autres se débrouillent aussi. Marc a épousé, comme tu sais, la fille de son inspecteur, ce qui va le • pousser. L’abbé est vicaire à B'** et nous vient voir souvent. Francis fait de l’argent comme notaire. Henri s’est mis à la tête de l’exploitation de la ferme. 11 remplace mon père, qui a pris sa retraite, qui se fait vieux, mais qui est notre conseil à tous.

— U a bien travaillé, dit Charles, d’un air pensif.

— Tant qu’il a pu. Quand il a passé l’étude à Francis, elle était, tu peuxle croire, en bon état, et il est juste que maintenant il se repose. Mais parlons un peu de toi. Le soleil d’Amérique t’a joliment roussi. As-tu fait de bonnes affaires là-bas ?

Charles ôta son chapeau, passa la main sur sa figure basanée où, maintenant qu’il était découvert, on voyait l’empreinte de plusieurs cicatrices et répondit :

— J’ai réussi à ne pas me laisser écharper par les brigands des placers, voilà tout.

— Bon ! cela ne valait pas la peine d’aller si loin ; mais mon père l’avait prédit.

— Il doit bien m’en vouloir, n’est-ce pas ?

— Moins depuis que tu lui as annoncé ton intention de revenir après ton expédition d’Amérique, beaucoup moins. Au reste, il parle peu de ces affaires-là, et ce n’est que par notre mère que nous avons su quelque chose. Puisque nous sommes seuls, raconte-moi donc un peu tes aventures.

Celte demande ne parut plaire que très-médiocrement à Charles ; mais il fit cependant le récit succinct de sa vie depuis quatre ans. La

première phase était toute dorée par ses succès parisiens. Il s’était lancé dans de hardies spéculations, qui avaient réussi. Entre ses mains l’argent de l’étude s’était multiplié ; pendant deux ans, sa vie avait été un étourdissement, un rêve, un enivrement. Et puis, aumoment où, un peu dégrisé de sa propre bonne fortune, il songeait à fixer sur le sol par un mariage, par des acquisitions, cette idole d’or qui le fascinait, les revers étaient venus, et elle s’était en quelques mois fondue entre ses mains. Tout ce qu’il avait tenté pour la ressaisir avait été vain. Une phase indescriptible de misère, de maladie, d’abandon, avait commencé et s’était terminée par un mariage ridicule, odieux, qui ne lui avait apporté qu’un fantôme de richesse.

Après quelques mois d’une existence impossible, il était parti pour l’Amérique à la seule fin d’échapper à la Furie attachée à ses pas et dont la mort devait le délivrer peu de temps après. Il y avait souffert pendant deux ans, et, complètement découragé, affaibli dans sa santé, il s’était décidé à revenir»

— Entre nous, nous disions que c’était ce que tu avais de mieux à faire, dit Olivier en se levant,

et mon père ne s’est fait prier que pour la forme quand il s’est agi de te rappeler. Mais j’entends la voix de Mélite, je suis obligé de te quitter. Tu vas tenir compagnie à ma femme.

— Non, cela la gênerait, je vais te conduire. Tu ne parleras pas de mon arrivée, n’est-ce pas ?

— J’aurais pourtant bien voulu glisser cette nouvelle-là dans l’oreille de maman,

— Non, non, je veux qu’elle, au moins, me reconnaisse.

Ils sortirent. Dans la rue Charles s’arrêta.

— La vue de Damper m’a produit un étrange effet, dit-il ; c’était à me demander si j’en étais vraiment parti, rien n’a changé.

— Cela te paraît ainsi ; il y a eucertaines améliorations. De l’autre côté de la plaee on a beaucoup bâti, nous avons une ferme-école, une usine, Tu as dû voir tout cela en arrivant, c’est à un demi-quart de lieue de la ville. Tiens, on aperçoit très-bien d’ici les cheminées de l’usine. Une très-heureuse idée pour le pays et pour celui qui a fondé cet établissement ! Mais son nom va t’étonner.

• — Je me demande en effet quel est l’industriel

qui a eu l’idée d’introduire l’industrie à Damper?

— C’est mon beau-frère, René Bonnelin.

— L’ancien clerc de M. Doublet? impossible !

— C’est pourtant lui. Il a toujours eu ces idées-là. Ce que c’est que la persévérance ! il a commencé par être un commis à douze cents francs et puis il a monté en grade, il a étudié, fl a trouvé un associé, et un beau jour il est arrivé ici où les cours d’eau ne manquent pas, et l’usine a été bâtie. Ils font des affaires d’or, et on vient de nommer René adjoint de Damper. Pour lui, du moins, il a eu raison de jeter le papier timbré aux choux.

En causant ainsi ils arrivèrent sur la place de Damper; les rares passants saluaient Olivier, pas un ne regardait Charles.

— - Tu ne nous en veux plus, j'espère ? dit gaiement Olivier; tout le monde, au premier moment, fait comme nous.

— Maman me reconnaîtra, répondit Charles * ,d’une voix ferme.

Ils sequittèrent sur la place, qui était déserte, et Charles resta à s’y promener en attendant la fin de Tofflce.

Là, autour de lui, rien n’était changé. M.

Després, ayant conservé par une bonne mesure de politique l’étude dans la maison de M. Doublet, les panonceaux la désignaient toujours à l’attention.

Charles regardait cette maison, et machinalement son regard, chaque fois qu’il passait devant elle, s’arrêtait sur la fenêtre du salon du rezde-chaussée où, quatre fois par jour, il apercevait, à travers le transparent rideau de mousseline, l’ombre élégante de Fanny. Il s’attendait presque à la voir y apparaître elle-même. Par une tendance toute naturelle, en revoyant cette maison, il se reportait à ces jours où il n’aurait eu qu’un mot à dire pour confondre leurs deux destinées en une seule.

— Ceci du moins ne devrait pas me donner des regrets, pensait-il ;nous étions du même âge et dans cette vie emmaillotée de Damper les femmes vieillissent si vite !

L’insuccès, les déceptions, avaient bien pu abaisser son orgueil, mais non déraciner entière-,» ment son égoïsme.

Mais toutes ces pensées ne parvenaient pas à tromper son impatience. Dans son cœur desséché un sentiment tendre, désintéressé, s’était

conservé intact; l’amour filial avait survécu à tout le reste. C’était pour sa mère qu’il avait le courage de revenir à Damper, porter au milieu de la ruche industrieuse et prospère son cerveau fatigué, son corps usé, son cœur flétri et ses mains vides. Son souvenir lui était revenu à chacune des souffrances éprouvées, et quand le terrain avait tout à fait manqué sous ses pieds, un seul désir avait pu le rattacher à la vie, celui de la revoir, de la retrouver avec son inépuisable indulgence et son inépuisable tendresse.

Il consultait pour la vingtième fois le cadran enchâssé dans le fronton du collège, quand il tressaillit et se détourna.

Les chants voilés, qui lui arrivaient vaguement tout à l’heure, retentissaient tout à coup à ses oreilles. L’assistance à l’office étant trèsgrande, le degré de chaleur s’élevant, le bedeau venait d’ouvrir à deux battants le portail nord de l’église. Charles, de l’endroit où il était, vit de loin l’autel resplandissant et la foule agenouillée qui chantait d’une seule voix un de ces pieux cantiques qui, en Bretagne, restent vainqueurs de la mode.

Arrêté contre les pilastres intérieures du por-

tail, il darda son regard vers l’endroit bien connu où se trouvait le banc occupé par sa famille, et ses yeux ardents se ternirent soudain. Elle était là au complet, lui seul manquait. Dans le fond du banc, à demi cachée par ses fils, madame Després priait agenouillée. Les autres étaient debout et c’était un spectacle qui avait bien son intérêt, en notre temps de division où la famille elle-même se dissout, queceluidece père aumilieude cesquatre hommesqui étaient sesfils.

Il y avait dans ce hasard qui groupait ainsi toute sa famille sous son regard dans l’accomplissement d’un des actes contre lesquels il s’était le plus révolté intérieurement, une leçon d’un à-propos saisissant.

Le cœur agité par mille sentiments contraires, l’âme saisie par une émotion indéfinissable, mais puissante, il resta cloué à cette place sans pouvoir détacher ses regards du banc où priait sa mère.

On était à la communion, le banc se vida et dans la foule compacte Charles suivit sa mère d’un œil ému. Elle reçut la communion des mains de son fils Jean, qui officiait, et revint vers son banc les mains jointes et les yeux baissés. Quand

MOX SU.LON

son visage recueilli, sur lequel il crut voir rouler des larmes, lui apparut dans son auréole de cheveux blanchis, son cœur se fendit, et, pâle, défaillant, il tomba à genoux.

Une demi-heure plus tard les fidèles quittaient l’église, et la famille Després traversait la place pour se rendre chez Olivier. Olivier précédait le petit groupe et avait l’air de chercher des yeux quelqu’un dans la foule.

— Voilà quelqu’un qui entre chez toi par la porte du jardin, Olivier, dit tout à coup Francis; si c’est un client, j’espère que Mélite va le congédier. Ces malades-là n’ayant plus d’appétit ne laissent jamais les autres dîner en paix. Allons, l’abbé, dépêche-toi.

Ce dernier avis était à l’adresse de l’abbéJean qui accourait. Olivier ouvrit la porte, et, sans paraître apercevoir un personnage qui se tenait auprès, il redescendit dans la rue pour laisser passer ses convives. L’allée était étroite ; M. Després et ses fils passèrent l’un après l’autre devant l’étranger en lui rendant le salut qu’il adressait à chacun d’eux : pas un d’eux ne s’arrêta. M ma Deprés entra la dernière suivie de près par Olivier. L’étranger fit vivement un pas

en avant et se découvrit. Elle leva sur lui son tranquille regard, s’inclina à demi, et, se redressant violemment :

— Charles ! cria-t-elle d’une voix vibrante.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

Charles avait bien dit que, méconnu de tous, il ne pouvait l’être par sa mère.

L’arrivée de Charles ne produisit pas à Damper l’eflet que produisait autrefois le retour d’un des gars au pays.

— Vous voilà bienheureuse, votre enfant prodigue est revenu, dirent à madame Després quelques bonnes âmes qui savaient que l’amour est plus fort que la justice, et qu’il en est des mères comme du Bon Pasteur de l’Évangile.

Les autres s’abstinrent. Quelque chose de son passé avait transpiré, et féliciter ses parents ou lui-même sur son retour eût semblé une ironie. Contrairement à ce qui arrive dans les petites

villes, le lendemain de son arrivée il y en avait qui ignoraient encore son retour à Dampcr.

Cependant le bruit s’en répandait. Ce soir-là, étant sorti avec son père, il s’aperçut que sur son passage on chuchotait aux portes.

Cette curiosité lui paraissant déplaisante, il quitta brusquement M. Després, que tous les passants arrêtaient, et il entra chez Francis.

Francis était assis à son bureau, dans l’étude qui était devenue un appartement clair et gai, tout transformé. La petite fenêtre à guillotine avait été changée en une fenêtre de grandes proportions. Au dehors, les vieux murs de la cour avaient été abattus et le 'petit jardin, devenu un riant parterre, n’avait aucune ressemblance avec l’ancien grand carré de choux.

La tonnelle seule existait encore, et en ce moment même son vert manteau était tout constellé de capucines jaunes, veinées de filets pourpres. Le bureau de Francis, un élégant et brillant bureau d’acajou, était placé contre la fenêtre ouverte, et le jeune notaire travaillait, on pouvait le dire, au milieu des fleurs.

— C’est mademoiselle Fanny qui afait tous ces

changements ? demanda Charles en regardant avec étonnement autour de lui.

— Pour le jardin, oui, et il y a déjà longtemps. Pour les appartements, c’est moi.

— Comment, toi !

— Mais oui, j’ai acheté la maison.

— Ah ! et mademoiselle Fanny...

— La quitte à la Saint-Michel.

— Pour aller où ?

— Je ne sais pas, dit Francis.

— Êtes-vous là, mon voisin ? demanda tout à

coup au dehors une voix de femme.

— Oui, mademoiselle, répondit Francis en élevant la voix.

. Et s’adressant à Charles :

— C’est mademoiselle Fanny, dit-il ; je suis son homme d’affaires; elle me traite un peu en frère cadet, et nous sommes les meilleurs amis du monde.

Comme il finissait ces paroles, la porte de l’étude s’ouvrit, Fanny parut en taille et en cheveux, un rouleau de papier à la main. Elle salua d’un signe de tête les clercs vieux et jeunes et s’avança vers le bureau de Francis. En apercevant Charles, elle s’arrêta court, une rougeur

ardente monta à ses joues pâles, mais elle lui rendit sans embarras le salut profond qu’il lui adressait, et, s’accoudant sur le bureau, elle expliqua rapidement à Francis ce qu’elle venait lui demander. Le calme de son attitude et de sa physionomie, la clarté de son exposition, les inflexions naturelles de sa voix, tout témoignait que, si elle avait été impressionnée à la vue du jeune homme, son impression avait été des plus fugitives.

Charles la regardait, étrangement surpris. Sa toilette, l’aplomb de ses manières, son langage épuré, ne lui rappelaient en aucune façon l’ancienne Fanny . Malgré ses trente ans passés, elle était encore belle, et d’autant plus belle qu’à la beauté matérielle des lignes s’était ajoutée une beauté d’expression, née du développement tardif de son intelligence, si longtemps enveloppée dans les langes de l’ignorance et de la timidité.

Quand son regard plein d’âme, pénétrant et réfléchi, s’arrêta une seconde fois sur Charles, avec une expression d’indicible et de délicate compassion, il se sentit remué, et il se demanda comment il avait pu ne pas accepter la main de cette femme.

Fanny, son explication donnée, sortit sans lui adresser la parolè. De son côté, la surprise de la retrouver ainsi lui avait ôté la force de prononcer une syllabe.

— Étourdi que je suis, s’écria Francis, de ne pas t’avoir présenté.

— Elle m’a reconnu, dit Charles tout pensif.

— Tu crois?

— J’en suis sûr.

Fanny, en sortant de l’étude, trouva Mademoiselle Bonnelin qui montait péniblement l’escalier.

Arrivée sur le palier, la vieille demoiselle se tourna vers elle, et, toute haletante, elle lui dit :

— Vous savez la grande nouvelle : Charles Després est arrivé.

— Je viens de le voir, mademoiselle.

— Il est venu ici?

— Chez son frère, oui.

— Eh bien?

— Eh bien, je suis bien aise de l’avoir revu.

— Pourquoi ?

— Parce que maintenant, voyez-vous, je suis bien sûre de moi-même. '

— Bien sûre, Fanny?

— Oh oui ! dites-le à René. Il est si changé, il a tant souffert, il a l’air si malheureux, que si la folie de sa conduite, le temps et la constance de René n’avaient pas vraiment triomphé de mon affection pour lui, elle se serait certainement réveillée tout à l’heure au fond de mon cœur.

Charles Després, qui n’avait pas entendu ces paroles, continua, après cette première visite à Francis, de fréquenter l’étude avec une assiduité dont le jeune notaire s’étonnait lui-même. Les semaines suivantes il ne manqua pas de lui faire quotidiennement une visite, et un jour que sa mère, en allant voir Francis, annonçait son in ? tention de monter chez Fanny, il l’y suivit.

Depuis son arrivée, il avait cependant formellement refusé de se représenter dans la société dampéroise.

— Je ne tiens pas à ressusciter pourcemonde-

ts

là, avait-il dit; ma sauvagerie sera incurable : qu’on s’y habitue dès à présent, qu’on me laisse vivre tranquillement à ma guise.

En allant chez Fanny il dérogeait donc à son parti pris, et sa mère trouva que sa toilette, qu’il négligeait maintenant beaucoup, était plus soignée ce jour-là. Au fond de son cœur une ombre d’espoir s’éleva.

Fanny, en définitive, était libre encore; cependant tant de choses s’étaient passées, tant de changements étaient survenus, qu’elle n’osa pas trop s’arrêter à l’idée qui s’emparait de son esprit.

Ils furent reçus gracieusement, et, une vieille parente de Fanny se trouvant là pour causer avec madame Després, Charles put se rapprocher de mademoiselle Bourgeauville.

Pénétré de son indignité, mais se rappelant les confidences de ses parents, il la remercia d’avoir bien voulu conserver de lui un souvenir tel, que malgré son changement physique elle l’eût reconnu sur-le-champ.

C’était une transparente allusion au passé ; mais, si Fanny comprit l’intention, elle ne le fit point paraître.

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— J’ai vraiment la mémoire des figures à un degré étonnant, monsieur, répondit-elle sérieusement. Vous vous rappelez sans doute le sauteruisseau de mon tuteur, ce malin petit Jules qui jouait tant de tours à ma vieille Perrine? Après une absence qui a duré à peu près autant que la vôtre, il est revenu à Damper, et j’ai été la seule à le reconnaître au premier coup d’œil. Cependant, ajouta-t-elle avec bonté, le changement qui s’était opéré en lui était beaucoup plus grand que celui qui s’est opéré en vous.

Charles, dominant l’impression pénible que celte réponse indifférente lui causait, demanda si ce jeune homme n’était pas employé à l’usine. Il croyait se rappeler qu’un de ses frères l’avait dit devant lui.

— Il compte, en effet, au nombre des employés de M. Bonnelin, répondit Fanny.

— Qui est lui-même en train de devenir un riche industriel, assure-t-on, continua Charles. Je n’oublireai pas le jour où nous nous sommes séparés au haut de la côte-au-Gril, il y a bientôt cinq ans, je n’oublierai pas la tristesse de sa physionomie ce jour-là, il avait vrai-

ment l’air désespéré. Je ne croyais pas qu’il aimât Damper à ce point.

Fanny jeta à Charles un étrange regard, dont il ne comprit pas l’expression ; il continua :

— Au reste, il paraît que, comme moi, il n’a pas trouvé ailleurs le bonheur qu’il cherchait, puisqu’il est revenu à Damper, et pour toujours, assure-t-on.

— Pour toujours, oui, dit Fanny.

— Il faut avouer que nous étions deux clercs qui n’avions guère la vocation du notariat, reprit Charles. J’aurai maintenant un certain plaisir à rappeler à René notre temps de stage, que ses brillantes affaires ont bien pu lui faire oublier.

— M. Bonnelin me fait l’effet d’avoir une trèsbonne mémoire, monsieur ; il n’a jamais oublié Damper, où d’ailleurs il revenait tous les ans, ni ses habitants.

Charles la regarda fixement.

— Mais il n’est pas le seul, mademoiselle , dit-il.

Il se tut un instant, et il reprit plus bas d’une voix pénétrante :

— D’autres que lui s’en sont souvenus, alors même qu’on pouvait les accuser de les oublier.

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Fanny baissa les yeux et ne répondit pas.

Enhardi par son silence, il continua :

— On peut se tromper de route et revenir sur ses pas. Il y a des cœurs indulgents. Me serait-il défendu d’espérer? je suis encore libre et...

Fanny leva les yeux, et l’interrompant d’un geste :

— Mais moi, je ne le suis plus, monsieur, répondit-elle d’une voix basse et ferme. Je regrette que vous ne m’ayez pas épargné de vous dire que le passé entre nous est détruit, irrévocablement détruit, et un peu par vos propres mains, je n’ai pas à vous l’apprendre. Ce n’est pas que je veuille vous adresser l’ombre d’un reproche. Je l’avouerai même, j’ai fait fausse route, moi aussi, en m’abusant sur vos sentiments à mon égard. Manitenant il nous convient à tous les deux de l’oublier.

Comme elle finissait cette réponse, que Charles avait écoutée en pâlissant de dépit, la porte s’ouvrit et Perrine, dont la vieille figure était radieuse, introduisit un homme que Charles reconnut sur-le-champ. C’était René Bonnelin. Ces quelques années marquées par des veilles labo-

rieuses et d’austères travaux l’avaient changé, mais sans beaucoup le vieillir. Si ses épais cheveux noirs s’étaientun peu éclaircis sur les tempes, cela ne servait qu’à faire ressortir davantage le développement intelligent de son front ; l’œil, plus enfoncé dans son orbite, était brillant et plein de feu, la physionomie calme et confiante.

Il sourit à Fanny en la saluant, et alla saluer Charles, qu’il n’avait pas encore vu.

Pendant qu’ils éehangaient debout quelques phrases embarrassées, Fanny, retirée un peu en arrière, les regardait curieusement, avec émotion.

Elle les revoyait dans le passé, Charles Després, l’élégant, le hardi, le séduisant jeune homme; RenéBonnelin le clerc pauvre et timide. Combien les rôles étaient changés! Charles, avec ses cheveux gris, son visage ridé, son dos arqué, sa tenue négligée, paraissait de dix ans plus âgé que René, et dans ce qui rend la fraîcheur, la jeunesse et la force de l’âme, dans l’expression î quelle différence !

La vive intelligence qui rayonnait autrefois sur le visage orgueilleux de Charles n’y jetait désormais qu’une pâle lueur ; ses yeux étaient

caves, son front chagrin, sa bouche cerclée de plis amers. Le sourire galvanisait encore sa figure, mais ne l’éclairait* plus. Chez René, au contraire, la force, l’intelligence et ce qu’on peut appeler l’aplomb de l’âme, étaient arrivés à leur plein développement, et cela se lisait dans l’expression heureuse et ferme répandue sur ses traits.

On ne saurait trop le redire après madame Swetehine : Le travail est encore ce qui use le moins la vie.

En voyant entrer René, madame Després s’était levée et s’était rapprochée de Fanny. Elle se préparait à prendre congé d’elle, quand la vieille parente s’écria gaiement :

— Allons, Fanny, exécute-toi. J’ai averti madame Després que tu as une grande nouvelle à lui annoncer.

Fanny parut contrariée, mais, prenant bravement son parti :

— Madame, dit-elle en baissant involontairement les yeux pour ne pas rencontrer le regard de Charles, je ne veux .pas que vous appreniez par d’autres mon mariage avec M. Bonnelin.

Charles tressaillit, se mordit les lèvres jusqu’au sang et jeta un sombre regard à René.

Madame Després avait pâli, mais, se remettant aussitôt:

— Il est inutile que je vous complimente sur votre choix, ma chère Fanny, dit-elle avec sa bonté ordinaire, tout le monde connaît les excellentes qualités de M. René.

Elle l’embrassa affectueusement et ajouta avec une émotion involontaire :

— Puissiez-vous être heureuse, aussi heureuse qu’on peut l’être ici-bas!

René et Fanny échangèrent un rapide regard qui traversa comme un glaive le cœur froissé et jaloux de Charles Després.

— Il y a, je m’en aperçois, des traîtres ailleurs que dans les mélodrames, dit-il d’une voix stridente et en s’inclinant ironiquement vers René et vous vous êtes étrangement vengé, Monsieur. Je n’aurais pas cru qu’à Damper, vous m’eussiez fait l’honneur d’être mon rival.

— René, ne répondez pas, s’écria Fanny en voyant le jeune homme faire un pas vers lui, c’est à moi de vous défendre.

Elle tourna vers Charles son beau visage qu’une violente émotion intérieure revêtait d’un

coloris éclatant, et arrêta sur lui son calme et lumineux regard.

' — Monsieur, je n’ai plus qu’un mot à vous adresser, dit-elle avec une grande dignité. Ce n’est qu’après l’annonce officielle de votre mariage que M. Bonnelin m’a fait connaître que ses sentiments pour celle qui l’avait dédaigné n’avaient pas changé. Cet aveu, qui peut flatter votre amour-propre, ne me coûte pas à faire. Quand on est heureuse comme je le suis, on se sent disposée à se montrer généreuse.

Charles s’inclina profondément sans répondre et rejoignit sa mère qui, toute tremblante, l’attendait à la porte de l’appartement.

Nous n’avons plus rien à ajouter à l’histoire des deux clercs dampérois. Ainsi que cela arrive souvent, chacun d’eux, par l’effort de sa propre volonté, a fait servir les événements à l’arrange-

ment de sa destinée qui est telle qu’il l’a, non pas désirée, mais préparée. L’ambition, le désir immodéré des jouissances, le manque d’énergie morale, ont perdu Charles ; le travail intelligent, la force patiente et ce qui sait accepter cette vérité : que le bonheur est nécessairement incomplet en ce monde, ont sauvé René.

Aujourd’hui, M. René Bonnelin est un riche et un heureux père de famille que tout Damper aime et honore et qui peut dire hardiment : j’ai tracé mon sillon dans la vie. Charles Després un être aigri, bourru, dont chaque parole est une critique amère d’un monde qu’il a pris en haine. A Damper, où le souvenir de son triste mariage s’est à peu près effacé, il est regardé comme le type accompli de ces vieux garçons à l’humeur chagrine qui ont pour manie de déprécier le genre humain, dont pourtant ils n’ont pas fait, tant s’en faut, l’honneur.

M. Després, ayant divisé sa fortune entre tous ses enfants pour éviter les querelles, Charles a fait bâtir un pavillon sur le terrain qui lui appartiendra à la mort de son père. H vit là comme un ours, tout épris des travaux et des plaisirs cham-

pêtres, cherchant une ombre de paix ou plutôt une trêve à un ennui dévorant dans la simplicité de cette vie rurale qu’il a méprisée alors qu’elle était parée de tout ce qui peut la rendre agréable et en atténuer la pesante monotonie, et qu’il exagère maintenant jusqu’à lui donner un caractère de rusticité.

Ses singularités, son égoïsme criant et sa jalousie mal dissimulée, ont fini par jeter du froid dans ses relations avec les membres plus heureux de sa famille, et un isolement complet le menace. Mais il y a quelqu’un que ses boutades les plus saugrenues trouventindulgent, quelqu’un qui ne laisse pas croître l’herbe sur le sentier solitaire qui mène à sa demeure, quelqu’un qui, dans le secret de son cœur d’où sortent chaque jour des prières auxquellesse mêlent des larmes, prépare le baume mystérieux qui pourra seul adoucir les plaies toujours saignantes de cette âme malade.

Charles Després ne sait pas encore ce que c’est que d’être complètement malheureux. En attendant le jour où la grâce de chercher plus haut le bonheur lui sera donnée, en attendant que la foi se rallume dans son cœur pour le

purifier, un amour lui reste en ce monde, c’est celui que rien n’aflaiblit, que rien ne refroidit, que rien ne rebute, que rien n’éteint : l’amour de sa mère. •

195 — Abbeville, imp. Briez, C. Paillart cl Retaux.

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