‹ Mon sillonChapitre 4 sur 5 · MOX 8H.LON · texte numérisé non relu

MOX 8H.LON

Tes détails sur Paris me plaisent, m’amusent et m’intéressent. Ne t’en montre donepasavare, mon cher René, et, sachant que tu regardes pour deux, regarde bien. Je voudrais en échange te dénicher quelque chose d’intéressant dans notre pauvre Damper, mais rien n’est plus impossible. Notre vie ici subit un peu le sort du joli lin qui ondule sur la quenouille de tante Marie, II forme un fil uni, imperceptible, qui va tout doucement s’enrouler autour de la bobine. Parfois aussi, hélas! i! se rompt brusquement, mais le plus souvent, le lin s’use jusqu’au bout sans secousse apparente. Pour que cette tranquille existence donne sa petite dose de bonheur, pour qu’elle exhale tout son parfum, il faut vraiment qu’elle soit éclairée d’un rayon d’en haut. Le ciel fait toujours accepter la terre. Paris a la réputation de ne pas se prêter à cet idéal de félicité en quelque sorte négative. On s’agite beaucoup pour se fuir le plus possible, c’est tout simple. Mais eette vie un peu fébrile qui peut être du goût de certains hommes, doit être fatale pour beaucoup de femmes. Comment vivre sans vains désirs, sans aspirations folles et ardentes dans un pareil milieu ! comment aimer,

aimer à remplir son cœur des joies intimes de ia conscience, des simples joies et des grandes douleurs de la vie domestique !

Ah! j’aurais peur d’approcher de trop près ce grand, cet incandescent foyer, j’aurais peur du vertige. Et pourtant si je veux rester Dampéroise par le cœur, je voudrais devenir un peu plus Parisienne par l’esprit

C’est à moi à régler les aspirations de mon cœur, mais pour le développement de mon esprit, je compte sur mon cher Parisien, sur ses lettres-conversations qui m’éveillent un peu et qui me charment.

Le temps a bien marché depuis notre séparation, mon cher René. Nous voici en plein hiver et parfaitement ensevelis. Aimes-tu la neige? ki on en a mis partout. Une neige moelleuse, immaculée recouvre le grand tertre arrondi qui fait face à la fenêtre de ta chambre et le transforme en un piédestal de marbre blanc à l’usage de la statue de la sainte Vierge, que nos laboureurs ont fait ériger à son sommet» Saisrtu que Damper est splendide sous soir manteau d’hermine? Toutes ses pauvretés, toutes ses laideurs ont disparu. Le neige s’entasse sous les toits dé-

foncés, dans les ruelles obscures, sur les arbres rabougris et dépouillés. Les vieilles murailles

elles-mêmes sont devenues charmantes. La

neige s’est accrochée à chaque aspérité des pierres, un tapis éclatant retombe du faite, les fougères qui y poussent sont devenues autant de panaches blancs. Que c’est beau! mon Dieu, que c’est beau! Mais où sont les souffrants? Les pauvres et les oiseaux. Ils paraissent bien un peu inquiets. Comment remplir le jabot et la besace sur cette terre magnifique, mais devenue tout à coup d’une stérilité effrayante? Les oiseaux font comme ils peuvent, bien des mains compatissantes égrènent ici et là des miettes qu’ils dévorent avidement; les pauvres ont élu domicile chez leurs meilleurs amis, ils visitent les maisons chrétiennes.

Le vieux Colomban a simplement déposé tout à l’heure, dans un coin de notre cuisine, sa béquille et sa besace et il s’est installé au coin dufeu. Il est là, fumant très-paisiblement, avec son beau front ridé et ses grands airs de vieux prophète.

J’ai déjà fait avec lui toute une petite conversation. En voyant tomber la neige, il s’était, m’a-t-il confié, réjoui dans son cœur.

Il y avait longtemps qu’il désirait passer la journée avec nous pour parler de monsieur René, et il attendait la neige qui le met forcément au repos. C’est donc pour parler de toi qu’il nous honore de sa visite aujourd’hui. Je sais à l’avance comment se passera la journée.

Entre nous et lui il sera question de toi jusqu’au dîner, toute ton enfance et ton adolescence vont être rappelées dans leurs plus minces détails, le bonhomme a une mémoire imperturbable. Après dîner, viendront les récits du temps qu’il était aide-jardinier chez le grand-père de monsieur René et il conclura que monsieur René est tout le portrait de son grand-père, qui était pourtant plus vif que lui, plus dépensier que lui, plus frondeur que lui, mais, au fond, la ressemblance n’en est pas moins saisissante.

Cela prouvé, il racommodera les cages à poulets, il donnera un coup d’œil aux pigeons de tante Marie, à notre petit cochon, sauf ton respect ; à ma chèvre, qui était si drôle ce matin, avançant ses pattes fines et plongeant sa grande barbe dans la neige. Il cassera du menu bois sur son genou, il nettoiera la niche de ton chien, l’étable de Djali, qui te remercie de ton bon sou-

MON «IXON.

venir et qui reste l’ennemie intime de Tack ; et, avec la conscience d’avoir bien travaillé et payé par cette inspection générale l’hospitalité qu'on lui accorde, il reviendra souper. Après souper, il chantera de sa voix chevrotante quelques couplets de la complainte de sainte Tryphkjp, il nous déclamera en se redressant sur ses vieilles jambes une tirade que Charlemagne adresse à l’aîné des quatre fds Aymon et, passant à des choses plus graves, il nous dira quelques mots bien sentis sur l’irréligion qui gagne les campagnes et sur le mépris qu’on fait maintenant des vieux et du vieux temps, puis, il regagnera l’étable où il couche, après nous avoir prodigué de ces poétiques et chaleureuses bénédictions qu’on aime à entendre sortir de la bouche des déshérités des biens de ce monde.

Et voilà ce qu’il y a aujourd’hui de remarquable à t’écrire : la neige et ses effets pittoresques sur Damper, la visite du vieux Colomban, les impressions d'hiver de ma jolie chèvre. On l’a dit : les riens du cœur ont leur charme.

N’est-ce point quelque chose que d’avoir à joindre à nos tendresses habituelles les bénédictions du pauvre, du vieux serviteur au cœur fi-

dèle qui reste pénétré d’un sentiment si profond de reconnaissance et d’une affection si vivace pour le fils de ses anciens maîtres ?

Pour moi, j’éprouve un certain plaisir à t’envoyer le tribut d’amour enthousiaste du vieux Colomban. Tu sauras ainsi à l’avance, mon cher absent, que personno ici ne t’oublie ni ne veut t’oublier. Après cela déblaye, bâtis, fais ton œuvre. Nos cœurs te suivent et nos voix t’encouragent. Quelles voix ! vieille femme, vieux pauvre, pauvre petite sœur! Mais ces voixlà ne cessent de parler de toi à notre Père qui est aux cieux, et ce Père-là est le Tout- Puissant.

Mais à quoi bon te dire ce que tu sais ? Adieu, adieu, kenavos. Je finis par cet adieu breton, mon frère, il te paraîtra doublement doux prononcé dans cette rude langue que nous avons si tôt balbutiée. Au moment de finir cette lettre, je me suis arrêtée, tout un petit drame se passait dans la cheminée. Une jolie mésange vient de tomber tout étourdie sur la pierre du foyer. J’ai suivi des yeux tout le travail de résurrection qui n'a pas été long, et la voici becquetant hardiment ma chandelle. Je te quitte pour donner à la

pauvre affamée quelque chose de plus substantiel. Cher René, kenavos.

Mélite.

vm

René a Mélite.

Paris.

Comme cette simple fin de lettre m’a ému, ma chère Mélite. Ce kenavos m’a remué le cœur.

C’est comme si j’avais soudain entendu, au milieu des bruits discordants de Paris, le son mélodieux d’un bombarde, comme si j’avais aperçu, parmi les camélias, les chrysanthèmes, les primevères de Chine qui charment les yeux des Parisiens, un brin de genêt fleuri, comme si la brise âpre qui fait grelotter les pauvres femmes de la rue, m’avait apporté un de ces parfums fins et sauvages que nos landes exhalent les soirs

d’été. Et, imitant un illustre exemple, me rappelant cette lettre charmante où saint Jérôme écrit à un ami : « Maintenant je m’entretiens avec votre lettre, je la baise, elle parle avec moi, elle seule ici sait le latin, » j’ai porté à mes lèvres ce kenavos, et je garde ta lettre qui seule ici sait le breton.

M. Brastard n’est pas à Paris et je n’ai pas osé me présenter mardi soir chez lui. Hier j’ai rencontré ses trois filles en violet. Tes yeux de femme, ma chère Mélite, seraient tout à fai charmés de certaine» toilettes que l’on rencontre dans Paris. Le goût et l’élégance les ont inven- « tées, et, il faut l’avouer, rien n’est élégant comme une parisienne élégante.

Il n’est pas rare de rencontrer deux sœurs mises absolument la même chose, ce qui attire inévitablement l’attention sur leur toilette. Souvent elles ont le même genre de beauté et rien n’est plus gracieux que de voir ces deux jeunes filles en bleu, ou en vert, ou en gris, marcher légèrement devant une femme distinguée qui est leur mère. Je flânais par les Champs-Élysées quand j’ai pu adresser aux trois jolies sœurs mon très-respectueux salut, et j’avais encore le

chapeau à la main quand Charles Després a passé dans une de ces voitures parisiennes dont toutes les voitures de luxe de Damper n’ont pu te donner une idée. Cela a une finesse, une élégance, une légèreté indescriptibles, et cela est enlevé par un cheval aussi peu harnaché que possible, afin qu’aucune courroie inutile n’entrave ses mouvements et ne cache la beauté, la perfection de ses formes.

Et Charles conduisait cela en maître. Je l’ai suivi longtemps des yeux avec stupéfaction. En voilà un que le vertige parisien a saisi parles cheveux et qu’il mène grand train il me semble.

L’abîme attire. Ces réflexions sont pour toi seule. Je serais désolé qu’une de mes paroles allât alar- » mer madame Després. Mais je crois qu’elle peut prier, le danger pour Charles n’est pas loin.

Aujourd’hui je pourrai te faire courir un peu à la hâte par quelques églises de Paris, les ayant visitées ces jours-ci. Tu connais, par le dessin, la merveilleuse façade de Notre-Dame, je t’ai vue compter du doigt les milliers de statuettes du portail splendide, mais tu n’es jamais montée dans les tours. C’est avec une sorte de respect que j’ai gravi les marches usées sous les pas de tant

de générations. Arrivé sur la plate-forme, je n’aurais pas su trouver un langage assez admiratif pour exprimer ce que je ressentais. Mes yeux dilatés par l’étonnement montaient le long des arêtes hardies, se fixaient sur les faces hideuses des animaux fantastiques qui peuplent les tours et dont la puissante laideur a quelque chose de fascinant. Accroupis dans une effrayante immobilité, contre les balustrades légères, ils ont l’air de regarder, avec mille expressions diverses, la ville géante qui se déploie au dessous d’eux. Ce jour-là, Paris était enveloppé dans la brume comme un enfant gigantesque dans ses langes, et un brouillard plus épais, produit par la fumée et condensé au dessus de ses toits, lui formait une sorte de voile qui dissimulait un peu son immensité.

Le même jour le hasard do ma promenade m’a conduit du côté de Saint-Augustin. C’est une très-grande église du nouveau Paris sur laquelle beaucoup de gens formulent des critiques qui ne t’amuseraient pas. Ce qui t’intéresserait, ce seraient les grands évêques, les prophètes au front pensif ou au regard inspiré qui la décorent extérieurement. L’un d’eux produit entre ses

deux colonnes un très-grandiose effet. Je verrai longtemps sa tête chauve sur laquelle il avance un pan de son manteau, les orbites creux de ses yeux, son front bosselé de rides. Il regarde les passants et il y a une pensée de curiosité étrange au fonddeson regard. Les autres sondent les grands problèmes ou se perdent dans leurs extases ; lui, voit, étudie les grains de poussière animée qui fourmillent à ses pieds.

De Saint- Augustin veux-tu me suivre à Notre- Dame-de-Lorette, chère sœur? J’y ai entendu la messe dimanche dernier. Je ne veux pas faire de l’archéologie dans mes lettres, mais comme moi tu n’aimerais pas ce genre d’églises. On a beau couvrir d’or et de peintures un plafond, ce n’est jamais qu’un plafond. Quand mon regard se détache volontairement de la terre, j’aime qu’il s’élève librement, il me faut le ciel ou les voûtes profondes de nos églises gothiques. Ceci n’est pas une question de piété, ma sœur, c’est une simple question de goût.

A Paris, d’ailleurs, les églises et les assemblées des fidèles se ressemblent. Le recueillement plane sur la foule qui s’agenouille sous les grands arceaux des vieux temples. Pauvres et riches sont

là confondus, les riches sont vêtus avec une simplicité relative, les pauvres n’ont pas honte» de leur misère. La femme du peuple ardemment dévote quand un danger menace un des êtres qui lui sont chers; les enfants au regard innocent, les jeunes filles au front pudique, les penseurs au front grave, qui, sachant que la religion résout seule de désespérants problèmes, lui ont accordé une place d’honneur dans leurs études, et qui ont été conduits à la foi par la science; la mère de famille qui vient mettre le baume de la prière sur la blessure que peut aussi produire le frottement de cette chaîne d’or qui a nom le dévouement; l’étudiant qui veut marcher dans un sentier d’honneur; les vieillards que les vivants repoussent et qui, dans leur triste abandon, regardent ce temple comme un vestibule d’un monde meilleur: tout ce monde fait silence, parce que tout ce monde veut réellement prier.

A Notre-Dame-de-Lorette c’est tout différent. Les murs sont revêtus de peintures gracieuses, l’or est partout, les massiers sont d’élégants gentlemen. Dans l’assemblée ce ne sont que frôlements soyeux, les belles dames viennent

entendre la messe d’une heure. Dans cette nef

on ne voit guère autre chose que le velours chatoyant, les superbes fourrures. Cette foule n’est peut-être pas très-pieuse, mais elle est certainement splendide. Dans notre temps la toilette des femmes, de celles même qui ont conservé certaines traditions de bon goût, a je ne sais quoi d’éclatant qui étonne. Le jais, l’acier, l’argent, l’or même miroitent, étincellent sur les voiles, sur les chapeaux, sur les fronts, les cheveux flottent sur le cou, et comme toutes ces femmes ont des cheveux ! C’est extrêmement laid, mais la mode en veut plus que n’en donne la nature et on lui obéit.

Le satin , cette jolie étoffe moins lourde que le velours et la moire, plus brillant que la soie, semble avoir reconquis sa place dans les toilettes féminines ; c’est la saison des belles fourrures qui vont si bien aux tailles majestueuses. Tout cela est très-brillant, mais, au milieu de cette cohue mondaine, parmi ce va-et-vient étrange, on s’adresse cette simple question : ces gens-là entendent-ils la messe ?

Quand tu seras à Paris, ma sœur, ce ne sera pas à Notre-Dame-de-Lorette que je te conduirai le dimanche. Il y a là bien des parfums, mais je

ne sais trop si l’encens qui s'exhale du cœur croyant et pur y brûle.

Je sors beaucoup depuis que le temps est devenu froid, dans le seul but souvent de me réchauffer.

Nous n’avons pas encore de neige, mais la Seine est prise et j’aime à voir les enfants regarder ces grands morceaux de glace qui ne ressemblent pas mal à de grandes tartes de sucre plongées dans un sirop vert pistache. C’est tout à fait alléchant.

Ton tableau de Damper dans la neige m’a fait sourire, je l’ai revu, j’ai revu Colomban. Tu te souviens, sans doute, que nous l’appellions autrefois Édie en l’honneur du fameux manteau bleu de l’antiquaire auquel ilressemble vraiment.

Dis-lui que je ne l’oublie pas. Je n’oublie personne, ma chère Mélite, je fais certainement le voyage de Damper plusieurs fois par jour. Il est vraiment bien fâcheux que le grand-père, objet de la vénération de Colomban, ait jugé à propos de dissiper une partie de sa fortune, ce qui oblige son petit-fils à essayer un travail de reconstruction qui ne se fait qu’à force de sacri-

MOX SILLOX.

fices. As-lu garde la mésange? J’embrasse ma bonne tante et ma chère petite sœur.

René.

MEUTE A RENÉ

Damper.

La patience, mon cher René, est une vertu particulière aux hommes. Tu as admirablement supporté mon silence inaccoutumé qui a été dû à la maladie de madame Dormans, notre voisine. Elle a été assez sérieusement malade et je l’ai peu quittée en souvenir de notre mère dont elle était, tu le sais, l’amie intime. Or, elle m’a prise en gré, les tisanes que je lui faisais étaient exquises, mes cataplasmes chauds à point, mon pas, ma voix lui convenaient, et comme elle est d’un caractère assez difficile, son bon mari, qui est souvent aux abois, arrivait sans cesse me chercher. J’ai là trois lettres sur lesquelles je n’ai pu jeter que ces mots : mon cher René.

Heureusement que mon cher René est patient et qu’il a su attendre.

Madame Dormans est hors de danger, ce qui ne l’empêche pas de me faire chercher plusieurs fois par jour.

Maintenant ces visites sont pour moi une véritable distraction, j’ai bien de la peine souvent à m’empêcher de rire aux larmes. Comme on devient original en vieillissant, surtout dans nos petites villes dont l’absolue stagnation permet aux caractères un peu égoïstes de se replier entièrement sur eux-mêmes! La vie intime de celte pauvre femme n’est plus qu’un tissu de manies. Le matin c’est une bouillotte d’une certaine forme et d’une certaine grandeur qui doit être au feu et non une autre, l’eau de l’autre bouillotte ne vaudrait rien ; ceci doit être invariablement placé à sa droite et cela invariablement à sa gauche; un pli de rideau, une attitude, un chant de coq, un son de voix, tout la gêne, lui déplaît. Elle fait redresser, arranger, elle vous oblige . même à des grimaces qui ne sont pas du tout dans votre physionomie. Et quand l’égoïsme s’incarne ainsi dans toutes les petites choses, quand on en vit, comme on s’amoindrit !

Avant-hier je la trouve en larmes. Inquiète , je la questionne. Elle se trouvait plus souffrante

MON sirxox.

et son imagination marchait. Ce n’était rien moins qu’une rechute, sans doute, c’était la mort, et ce qu’il y avait (l’étourdissant, c’est que , par extraordinaire , elle ne déplorait aussi amèrement sa propre perte qu’à cause de son mari. Que deviendrait-il après elle?

Elle se posait en sanglotant cette question.

Mais voilà que cette tendre inquiétude so termine par une évolution faite pour me regarder en face et elle m’adresse ces mots :

« Oh î ma chère, que deviendra-t-il? »

Pense, je ne savais que dire.

« Croiriez-vous, reprend-elle avec larmes, que quand je l’ai épousé il n’avait pas un co* bien empesé? »

Il m’a fallu prendre un air navré.

Pauvre M. Dormans! Le bonheur pour lui est une question d’empois! J’avais souvent remarqué sa tenue soignée, je n’ignorais pas qu’il est un des hommes les mieux cravatés de Damper, mais le pauvre homme, paie bien cher cet élégant collier-là.

Je me suis rencontrée plusieurs fois dans celte chambre de malade avec mademoiselle Fanny Bougeauville, que tante Marie qui aime tout le

monde, critique un peu, je ne sais pourquoi.

Elle gagne beaucoup à être vue de près. Notre sol breton ne produit pas toujours des fleurs aussi éclatantes. Elle m’a beaucoup divertie en me racontant sa visite à l’Harpagon dampérois qui est son parrain et près duquelel le a étéenfin admise. Tu t’en souviens, nous avons bien ri de lui ensemble, mon cher René, de son maigre dos voûté , de sa démarche fuyante, de ses grandes mains crochues, de sa sordide toilette. Tout ce qu’on racontait sur ce pauvre vieux maniaque est vrai. Il y a quinze ans que le balai n’a pas paru dans la chambre où est son argent. Maintenant, comme il est assez fréquemment indisposé, il a fait tracer dans la poussière un sentier qui conduit de son lit à son secrétaire et il se traîne d’un meuble à l’autre. Cette chambre, il parait, est un lieu parfaitement indescriptible. C’est à craindre de rèster vieillir à Damper, nous disionsnous en riant.

Je te remercie de vouloir bien t’intéresser à la petite mésange qui avait jugé à propos de venir picorer à ma chandelle. Elle a vécu quelques jours parmi nous, à la grande stupéfaction de Tack qui n’en revenait pas de voir sautiller un

oiseau par la maison et qui aurait bien pu mettre la patte dessus si je ne lui avais fait comprendre que c’était une bestiole sacrée. Quand la neige a fondu, elle s’est envolée et elle a bien fait. Toutes les douceurs dont j’aurais pu l’entourer ne valent pas un coup d’aile donné en liberté.

Madame Després, que j’ai rencontrée hier, m’a demandé de tes nouvelles et m’a, pour la première fois, parlé de Charles. 11 se plaît beaucoup à Paris, il s’y trouve très-heureux. Elle soupirait en me disant cela. Ce n’est guère bon signe, n’est-ce pas, d’entendre une mère comme celle-là soupirer en parlant du bonheur de son fils. A quoi tient la tranquillité humaine ! Voilà une famille qui formait au milieu de nous une sorte de clan dont chaque membre tenait à honneur de contribuer au bonheur commun, et d’un jour à l’autre il y a un transfuge et la paix générale est compromise. Je ne suis qu’une pauvre orpheline, je n’ai qu’un frère et sa destinée l’entraîne loin, bien loin de moi, mais je n’ai pas d’autre douleur que celle de la séparation et aucune crainte secrète ne vient en augmenter l’amertume. Mon bon René, je te remercierais volontiers d’être aussi fort et aussi fidèle.

As-tu vu M. Brastard ? Je rêve de lui. Dis aux trois charmantes que ta villageoise de sœur serait bien enchantée de faire leur connaissance, et qu’elle se berce de l’idée qu’un jour ou l’autre elles feront une apparition dans le pays natal de leur père.

Je te quitte pour aller coudre. Depuis quelque temps ma plume fait chômer mon aiguille, ce qui déplaît à tante Marie.

Elle t’aime profondément, elle pense à toi toute la journée, mais elle ne comprend guère qu’il soit nécessaire de t’écrire si longuement. Elle a tout à fait la vieille manière d’aimer, un peu concentrée, très-silencieuse. Personnellement j’aime mieux donner plus de vie à mes . sentiments, et quand ma plume se pend à mes doigts, elle s’y collerait volontiers. Mais les reprises, mais les chaussettes, mais la vie réelle, pratique ! A l’aiguille donc, à l’aiguille, Dampéroise bavarde, ton frère sait, du reste, que tu l’aimes de tout ton cœur.

Mélite.

MON SJLLON.

René a Meute.

Paria.

J’ai aujourd’hui à te raconter deux faits bien dissemblables, ma chère Mélite : un bal et une visite au Père - Lachaise . Quelle antithèse , n’est-ce pas ! Parlons du bal d’abord, pour ne pas jeter tout de suite une teinte de deuil sur dette lettre.

C’est dans les salons de M. Brastard que j’ai assisté à ma première fête parisienne. Dans cette foule féminine d’une élégance écrasante, j’ai bientôt retrouvé les trois sœurs plus jolies que jamais dans leur toilette de tulle scintillant : trois étoiles. Je n’ai pu les engager pour la danse. Il faut être passé maître dans l’art de la valse pour oser se lancer dans de pareils tourbillons. Et de la classique contredanse il n’a point du tout été question, ce qui, pourtant,

m’aurait permis de paraître jeune pendant un quart d’heure. Il y a vraiment des moments où j’éprouve impérieusement le besoin de laisser éclater ma jeunesse. Folle tentation ! 11 vaut mieux que je continue à cacher ma timidité sous un air sombre, et comme je porte sur le Iront le stigmate du travail isolé, sans encouragement, presque sans espérance, on s’étonnerait de voir cette enveloppe glacée s’animer, on s’étonnerait de voir un hymne de jeunesse passer par ces lèvres tristes qui savent à peine sourire. Je merange donc naturellement parmi les gens sérieux, c’est-à-dire âgés, et j’ai vingt-cinq ans ! Ce soir-là, j’ai eu envie de me prendre quelque peu en compassion et tu comprends cela, ma sœur, toi dont la jeunesse est mille fois plus sévère que la mienne, car tu n’as pas la ressource de ce travail passionnant dont aucun plaisir mondain ne peut, je crois, remplacer les joies austères.

En ma simple personne, Damper s’est donc parfaitement éclipsé dans ces salons élégants, mais j’ai pu le voir resplendir en la merveilleuse personne de Charles Després. Il était là gracieux, frisé, musqué, triomphant, il était là dans son

MON ÔII.r.ON

élément. Il a pris je ne sais où le secret de plaire aux femmes, il babille, il voltige, on dirait un papillon parmi les fleurs. Des pieds à la tête, c’est maintenant un Parisien pur sang ; sa toilette, d’une élégance un peu outrée mais irréprochable, rehausse sa beauté féminine; un moment, je me suis éloigné de lui par un sot mouvement d’humeur. Grâce à mes modestes habits, j’avais un peu l’air de son valet de chambre. Ses traits fins ont maintenant quelque chose d’émacié qu’ils n’avaient pas et ce serait le plus charmant muguet, le plus parfait type de l’homme du monde s’il avait l’esprit de cacher sa fatuité, mais elle déborbe, elle l’envahit, elle le couvre de ridicule aux yeux des gens sérieux.

« Ce petit fat, » disais-tu parfois en parlant de lui. Que dirais-tu donc maintenant ? Il met vraiment le doigt, il pose d’autorité votre regard sur chacun des charmes de sa personne. Admirez, semble-t-il dire, l’élégance de ma tournure, contemplez les ondulations savantes de mes cheveux, remarquez mes belles dents, ma fine moustache, ma main, mon pied, je suis joli, joli, joli. Il m’a paru très-empressé auprès de mademoiselle Berthe.

Après les quelques réflexions mélancoliques que je t’ai confiées, toute ma tactique a été de me rapprocher de M. Brastard. Mais il était tellement absorbé par ses devoirs de maître de maison que nous n’avons pu échanger que quelques paroles insignifiantes. Je l’ai revu un moment dans le salon de jeu où j’admirais avec quelle négligence suprême Charles Després, qui se multipliait, faisait rouler l’or, mais comment parler de moi dans ce moment ! J’ai dû me taire et continuer d’agir comme si j’avais dix mille livres de rente au soleil. Je me suis retiré de bonne heure après avoir eu avec Charles Després une petite scène de reconnaissance assez piquante. Je prenais congé des sœurs, libres un instant. C’est alors qu’il s’est approché de moi et qu’il a daigné me reconnaître. Nous nous sommes promis de nous revoir, ce qu’aucun de nous n’aura la moindre idée de faire. Or, à Paris, pour se retrouver, la première condition est de se chercher.

Le lendemain, par un de ces contrastes bizarres qui remplissent la vie, je devais visiter le cimetière du Père-Lachaise et je m’y suis rendu ayant encore dans les membres la légère fatigue

que donne une veille prolongée. J’ai ôté mon chapeau par respect en mettant le pied dans le royaume silencieux des morts et je suis resté découvert plutôt par habitude que par impression.

Nos cimetières rustiques, peuplés de croix et de tombes, produisent un tout autre effet que cette ville mortuaire qui a ses monuments, ses rues, ses jardins. La vue est superbe, et comme on est sûr que cette terre ne recouvre aucun des êtres éternellement regrettés qui font désormais d’un cimetière le plus auguste des sanctuaires, on commence une promenade sérieuse, mais enfin une promenade. Ce sol est tout imprégné de poussières illustres', des gens dont le nom a été retentissant ont caché là leur néant, et il est intéressant de parcourir sans guide, à tout hasard, les allées et les sentiers du funèbre enclos. .Te (fis sans guides, car les guides sont de braves soldats retraités qui vous conduisent immanquablement devant toutes les tombes des maréchaux de l’empire, ils ne connaissent pas d’autres illustrations que celles du canon. Je les ai cherchées toutes, surtout celles qu’on peut appeler les illustrations du cœur. Pour toi, ma

chère Mélite, je recommence de mémoire mon pèlerinage. Voici, dans la partie Israélite, Rachel, cette puissance dramatique dont la simple tombe est décorée des attributs de la tragédie : la coupe, le poignard, le diadème. Voici David d’Angers, dont une belle couronne de bronze orne seule le sévère monument; voici madame Cottin, dont les récits romanesques ont charmé nos grands parents ; le maréchal Ney, qui n’a qu’une barrière de fer enguirlandée de lierre, Molière et Lafontaine : un renard distingue la tombe du grand fabuliste. Voici Charles Nodier, Émile Souvestre, Balzac, Casimir Delavigne, Eugène Delacroix, Désaugiers, Pradier, Arago, Élisa Mercœur, Alfred de Musset, dont le saule frêle semble répondre par son faible murmure à l’épitaphe mélancolique du poète.

Quel pêle-mêle de célébrités, quel rendezvous !

Çà et là s’élèvent de fastueux monuments. On montre celui de la princesse Demidoff, on admire celui du général Gobert, par David d'Angers, un chef-d’œuvre. Un inconnu portant un nom parfaitement obscur s’est fait construire une pyranride monumentale qu’on se figure être

érigée à une grande mémoire. Je me rappelle que quand j’ai demandé sa destination à un passant, j’étais debout auprès d’une petite tombe grisâtre perdue sous l’herbe où était écrit le nom de Montmorency. Le tombeau allégorique de madame Raspail vous est aussi indiqué. Une femme complètement voilée passe la main à travers la grille d’un cachot. C’est l’âme de madame Raspail visitant son mari prisonnier.

Je suis resté longtemps par ces allées, écoutant le vent gémir dans les cyprès et sentant je ne sais quel froid m’envahir l’âme.

L’aspect de ces lieux où plane le sombre génie qui s’appelle le néant des gloires humaines, les pensées qu’il faisait naître m’émouvaient fortement. Il me semblait qu’un spectre échappé à ces étroites prisons de pierre ou de marbre versait goutte à goutte de l’eau glacée sur ce feu nourri d’ambition qui couve au fond de tout cœur d’homme en pleine possession de la vie.

Un triste cortège m’a arraché à mes méditations. On a descendu devant moi, dans la fosse commune des pauvres, une bière qu’avaient suivie jusque-là trois personnes : deux femmes du peuple et un enfant de douze ans qui criait :

« Ma mère ! » dans ses sanglots. Il voulait rester là, on l’a entraîné, je suis resté seul devant cette fosse béante et le rêveur a fait place au chrétien. J’ai prié pour cette inconnue, pour cette délaissée, pour la mère de ce pauvre enfant dont les échos me renvoyaient encore les sanglots, et je suis sorti en murmurant ces beaux vers :

Là le songe idéal qui remplit ma paupière

Flotte, lumineux voile, entre la terre et nous ;

Là, mes doutes ingrats se fondent en prière ;

Je commence debout, et j’achève à genoux.

J’espère n’avoir pas trop attristé ma chère et sérieuse petite sœur. Pour moi, j’étais content de ma visite. Mais pour oser toueher ainsi du doigt au néant humain, il faut se sentir une foi indomptable et s’écrier avec le poète :

Consolons-nous, nous sommes immortels.

Mais voilà bien de la poésie. Je me hâte de reprendre mes outils, mes livres, et je te quitte, ma chère Mélite, en t’embrassant de tout mon cœur. René.

P. S. — Je reçois un billet laconique de

M. Brastard qui me demande d’aller lui parler

demain, entre dix et onze heures, et je ferme ma lettre sur une nichée d’espérances auxquelles ce simple avis a rappelé des chansons et redonné des ailes.

Mélttb a René.

Damper.

J’ai attendu, j’attends, mon cher René, et comme sœur Anne je ne vois rien venir. Le battement d’ailes de tes espérances n’a pas ré* veillé les miennes qui ne dorment jamais, mais il les a rendues tout à fait importunes. A chaque courrier c’était un remue-ménage, un babil sans trêve ni fin. Et tu restes muet. C’est un bien mauvais signe. Serions-nous à notre seconde espérance trompée ? Heureusement que l’espérance e3t renommée pour avoir la vie dure, et que la notre ne se déconcerte pas pour si peu. Mais voyons, il avait bien quelque chose d’intéressant à te dire ce fatal ingénieur, et je te prie

de me le mander sans plus tarder. Nous sommes tous un peu sombres par Damper. Madame Després est de plus en plus soucieuse, Fanny Bourgeauville, que rien ne déride non plus, a imaginé d’aller rejoindre une de ses parentes qui habite la nouvelle paroisse de notre oncle Jérôme, Tack a des rhumatismes, le blé renchérit, la neige éclatante et la glace ont fui loin de nous et une pluie quotidienne inaugure le printemps. Tante Marie seule file dans son inaltérable sérénité et ne maugrée contre rien. J’avoue que depuis huit jours je maugréais beaucoup contre la pluie. Au fond, c’était ton silence qui m’aigrissait quelque peu l’humeur, mais je disais à tout le monde que c’était la pluie. Les gens les plus vrais ont de ces sincérités-là. Cette innocente pluie s’est vengée pendant ma dernière promenade, comme se vengent les justes, en me faisant du bien. Grâce à elle ma course obligée parmi nos affreux chemins boueux est devenue tout à fait charmante.

Le soleil, qui est le plus grand enchanteur que je connaisse, s’était mis à rayonner et toutes ces flaques d’eau où se mouillaient mes pieds lui servaient de miroir. C’était éblouissant.

Chaque trou creusé dans le sol détrempé par le pied des hommes ou celui des animaux était devenu une scintillation.

Voilà des choses bien merveilleuses à te peindre, mon cher René. Je n’en ai pas d’autres sous la main, et qu’importe le genre de beauté du chemin qu’on suit, l’important c’est de savourer la poésie, que le bon Dieu, qui est vraiment, quand on y pense, un grand prodigue, a jetée partout. Je ne sais rien de la vie brillante, enivrante, je ne roule pas en carrosse par les routes splendides alignées pour les chars triomphants et loin de dédaigner le chemin rustique où je piétine en sabots et sur lequel luit ce beau soleil qui brille pour tout le monde, j’aime à en faire remarquer la vivante poésie. Maintenant, mon frère, laisse-moi te redemander une lettre, un billet, un mot, quelque chose. Si tu es content, je veux le savoir ; si tu es atteint par une nouvelle déception, je te somme de me l’apprendre tout de suite.

J’attends, j’attends, j’attends.

Ta sœur dévouée.

Mélite

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Ma sœur, pardon î mais j’ai reçu moralement un coup de massue et je suis encore anéanti.

C’est la main délicate, la main amie de M. Brastard qui me l’a porté ; mais en est-il moins douloureux ? J’ai amèrement regretté de t’avoir lancé dans ma dernière lettre cette parole indiscrète qui a pu tant te faire espérer. Hélas ! Mélite, il n’y a pas à dire, nous faisons une chute, une chute profonde. Je me suis rendu plein d’espoir au rendez-vous que M. l’ingénieur m’avait donné. Je l’ai trouvé bienveillant comme toujours, mais très-sérieux. Il m’a fait asseoir et m’a demandé catégoriquement de lui exposer franchement mes désirs pour l’avenir et de lui tracer nettement le tableau de ma situation ac-

MOX SILLOX.

tuelle. J’ai obéi, je lui ai tout dit sans détour. Il m’a écouté avec gravité, il m’a questionné sur les points obscurs, sur mes études, sur mon âge, mes ressources pécuniaires, j’ai répondu à tout sans fausse honte.

Il est demeuré quelque temps pensif et relevant tout à coup la tête : êtes-vous énergique, m’a-t-il demandé, pouvez-vous regarder la vérité en face ? Mon cœur s’est serré, mais dominant mon trouble : C’est la vérité que je cherche, lui ai-je répondu, je sais combien l’illusion est fatale quand il s’agit de choisir sa route dans la vie. Alors, d’une voix grave, il m’a dit ce que je ne faisais, hélas ! que soupçonner et ce que je repoussais de toutes mes forces. Deux impossibilités se dressent entre moi et l'avenir que je rêve, je n’ai ni diplôme, ni fortune. Avec le diplôme gagné par l’assiduité aux écoles spéciales autorisées par le gouvernement, tous les chemins m’étaient ouverts ; avec un noyau de fortune je pouvais me lancer dans une entreprise industrielle. L’un et l’autre ne manquent et me manqueront ; j’ai passé l’âge d’obtenir ce fatal diplôme et je n’ai pas d’argent. Il faudrait qu’un ou plusieurs hommes me confiassent les fonds

nécessaires. Or, il est impossible de compter sur un pareil résultat. 11 y a cinq ans, ma sœur, que j’aurais dû quitter Damper. Alors un travail obstiné joint à mes aptitudes m’eût fait enlever le diplôme dont on ne peut se passer. Maintenant c’est trop tard. Le choc était d’autant plus rude que je sentais que celui qui m’ouvrait ainsi les yeux sur moi-même, parlait avec bienveillance et vérité. Hélas ! hélas ! l’outil, l’outil auquel je n’avais pas pensé me manque pour tracer mon sillon. Que vais-je devenir ? Je n’en sais rien. Une foule de bizarres projets se heurtent dans ma pauvre tête endolorie. J’en suis arrivé à regretter l’argent que je dépense à Paris depuis six mois aussi inutilement.

Vraiment je suis par terre, trompé dans mes espérances, désolé de me voir condamné à ne jamais sortir du labyrinthe des positions subalternes pour lesquelles je ne suis pas fait et dans lesquelles je ne saurais utiliser ce que j’ai acquis de connaissances.

Ma sœur, je souffre horriblement de cette dé- 1 ception. Permets-moi donc d’être laconique cette fois, il est si cruel de s’être si naïvement tFompé, d’avoir tout bâti suf le vide.

Adieu, je laisse retomber ma tête fatiguée dans mes mains, et je te quitte bien vite pour ne pas t’attrister plus longtemps.

Ton frère affectionné

René.

P. -S. Pas un mot de ceci à tante Marie.

MÉLITE A RENÉ

Damper.

Non, ce n’est pas dans tes mains qu’il faut poser ta tête souffrante, mon cher René, c’est sur la faible épaule de ta sœur que l’impérieuse nécessité peut seule retenir à Damper depuis qu’elle sait que tu souffres à Paris. Que dirai-je pour relever ce fier courage abattu ? Quel baume poserai-je sur cette blessure saignante ? Je n’en ai qu’un, toujours le même, mais qui ne saurait perdre de sitôt sa force : mon affection dévouée. Il faut sortir de cet affaissement, mon cher René,

et si l’énergie s’éteint à Paris, il faut revenir tout de suite à Damper. Un peu d’air natal te rafraîchira le front, un peu de tendresse te relèvera le cœur. Vite donc, un petit conseil avec toimême, une consultation de forces et une décision prise sur-le-champ. Ce petit voyage imprévu ne nous ruinera pas et voilà justement que ce matin on m’a fait proposer un prix superbe de ma chèvre. L’enfant du marquis de Rossuc l’avait aperçue folâtrant dans notre préau et il rêvait de ses belles cornes noires et de sa physionomie indépendante. Or, il est malade et on ne sait rien lui refuser. La marquise est venue elle-même toute tremblante me parler du désir de son fils. J’aime beaucoup la chère bête, mais elle allait devenir embarrassante, il allait falloir relever sa petite étable: une dépense, et si elle nous donne trois chevreaux comme l’année dernière, oùles logerons-nous? J’ai donc saisi l’occasion de m’en débarrasser avantageusement.

Je l’ai vendue et quittée les yeux bien secs et voici que grâce à cette vente je puis t’envoyer un mandat sur la poste de cent vingt francs, de quoi revenir et, si le cœur t’en dit encore, de quoi retourner dans ta grande ville.

Donc, mon frère, une lettre ou toi et au plus vite, n’est-ce pas. Je n’ai rien dit î\ tante Marie que la vente de Djali a bien un peu surprise mais qui s’est rendue à mes raisons. Cher frère, bon courage et au revoir. Est-ce que j’aurais vraiment le bonheur de te revoir ainsi à l’improviste. Oh ! alors je m’écrierais dans ma joie s A quelque chose malheur est bon.

Ton impatiente petite sœur

- Mélite.

ItESE A MÉLITE.

Paris.

• » * .. *’• t fL.

Je m’en doutais, ma chère Mélite, tu as répondu à mon gémissement par un sacrifice. Cette Djali si aimée est devenue soudain un embarras et on l’a échangée contre un peu d’argent dont ce pauvre René avait besoin pour son voyage.

Le voyage est retardé, mais j’ai mis de côté ce

que je puis appeler le prix d’une larme, je ne l’emploierai que pour aller vers toi. *

Seulement je ne suis point encore parti, car

je me suis relevé, ma chère Mélite. Étourdi du

coup, je m’étais laissé tomber, mais j’ai ressaisi

ma forceet la Providence est venue à mon aide, *

toujours dans la personne de M, l’ingénieur Brastard.

Je n’avais pu dissimuler entièrement devant lui l’amertume de ma déception et pendant que je m’enfermais dans ma chambre pour y souffrir, en proie à un de ses découragements intimes* profonds, qui anéantissent tout notre être, il s’occupait de me trouver une position qui me permît du moins d’attendre. Hier matin il est venu lui-même m’annoncer qu’il avait réussi et en voyant mon changement il s’est estimé heureux d’avoir suivi la bonne inspiration qui l'avait porté à s’occuper de moi sur-le-champ.

Ceci est une fiche de consolation et peut me mener â quelque chose. Il s’est débarrassé d’un de ses employés et il me propose d’occuper cette place dans scs bureaux pendant deux ans. Malheureusement c’est un emploi des plus insignifiants et des moins rétribués, mais j’aurai

, occasion de m’instruire, je me trouverai en contact avec tous les grands industriels de Paris et son espoir est qu’à la première occasion un de ces hommes me voyant à l’œuvre m’honorera de sa confiance et me frayera la voie vers de plus hautes destinées. Il y a dans ce projet autre chose qu’une bienveillance banale, il y a certainement une foi sérieuse en mes aptitudes. Ce que je crois posséder m’est donc enfin attesté par un homme expert. D’un coup d’œil j’ai vu le parti que je pouvais tirer de cette situation et j’ai accepté avec transport. Mon enthousiasme a duré juste le temps de la visite de M. Brastard. Lui parti, la réflexion froide a élevé sa voix revêche, le chiffre dans sa laideur tortueuse s’est dressé comme un fantôme devant moi. Puis-je vivre à Paris pendant deux ans avec des appointements aussi insignifiants, et en me répandant un peu dans ce monde qui doit m’étayer pour monter?

Évidemment non.

Voici donc encore la terrible pauvreté qui me prend à la gorge au moment de mettre le pied sur le premier échelon de cette échelle qui mène au succès. C’est dépitant. Mais c’est en vain que je roule dans ma tête mille combinaisons ingé-

nieuses, c’est en vain que j’essaie de changer le langage des chiffres, ce langage est inflexible. Cependant renoncer à cette chance de salut est bien dur. Je ne vois qu’une chose à faire. M. et madame Dormans sont riches et n’ont pas d’enfants, tu as été une fille pour eux. Demande-leur, à titre de prêt, deux mille francs pour l’année prochaine. Leur promesse me suffira et j’embrasserai sur-le-champ un nouveau genre de vie. Nous n’avons encore rien demandé à personne, ma chère Mélite, et cette démarche coûte horriblement à ma fierté, mais il n’y a pas de déshonneur à demander un service et j’espère bien ne pas rester longtemps dans leurs dettes. La récente maladie de Mme Dormans t’avant donné

occasion de lui prodiguer des preuves d’affection désintéressée, elle n’en sera sans doute que plus disposée à accueillir favorablement ta requête. Pardon encore une fois, chère sœur, mais i! y va vraiment de mon avenir et je connais ton dévouement.

Ton frère et ami

Réné.

MEUTE A RENÉ

Damper.

U n’y avait pas à hésiter, mon cher René, et ta lettre reçue j’ai couru chez nos bons amis Dormans. Malheureusement M. Dormans n’était pas là, et aux premiers mots que j’ai prononcés madame Dormans a pris un air froid de bien mauvais augure. J’ai persisté le cœur un peu gros, la voix un peu tremblante, et j’ai adressé tout au long ma requête. Je t’avertis que j’ai plus bas une bonne nouvelle à t’annoncer, ainsi ne t’afflige ni ne bondis d’indignation en entendant sa réponse.

« Ma chère, m’a-t-elle dit en prenant une pose commode dans son fauteuil, je voudrais de tout mon cœur aider ton frère à sortir d’embarras, mais cela m’est impossible. Qu’il tâche de se tirer d’affaire tout seul cela vaudra beaucoup mieux. Tu ne trouverais pas à Damper une per-

gonne qui voulût ainsi avancer de l’argent et Hypothéquer sur les brouillards de la Seine.»

J’ai protesté un peu vivement peut-être, mais cet égoïsme excitait une véritable révolte dans mon cœur. J’aurais désiré qu’elle eût donné au moins une autre forme à son refus. J’étais fort triste en rentrant à la maison où j’ai trouvé providentiellement mon oncle Jérôme. H a de bons yeux, il a bien fallu lui dire ce qui me mettait la figure à l’envers. Jefinjssais à peine ma confidence quand la femme du percepteur est entrée avec son impétuosité ordinaire. Eneemomentelle était )a dernière des personnesque j’eusse voulu voir, et je ne prêtais qu’une oreille distraite à son babil décousu, quand un mouvement de tante Marie a réveillé mon attention. Notre commère parlait du nouveau receveur de l’enregistrement arrivé du matin à Damper et auquel elle cherchait en vain un logement. Elle avait visité aveu lui le logement du dernier receveur qui était garçon, impossible d’amener là une femme et quatre enfants. Le seul appartement vacant se trouve au dessus d’une auberge et encore trop petit. « Je ne sais vraiment où leur dénicher un

logis, disait l’empressée, ce sont des gens de grande ville, très-difficiles, il leur faudrait une maison comme la vôtre avec jardin, préau, etc. Ils tiennent absolument à avoir un grand jardin.

Si tu avais vu, mon cher René, le regard expressif que nous avons échangé tante Marie, mon oncle Jérôme et moi, tout un projet, tout un espoir.

La bavarde partie, chacun de nous s’est empressé de formuler sa pensée. Tante Marie et moi avions eu la même idée : louer notre maison et nous loger plus petitement à Damper. Mais ce n’était pas encore assez et voici que mon oncle Jérôme a trouvé le véritable nœud de la situation.

a Si vous louez votre maison, pourquoi rester à Damper, nous a-t-il dit, venez chez moi, mon presbytère est assez grand pour nous loger tous, et je vous offre place à la table, au feu, à la chandelle. Je ne vois pas une manière plus satisfaisante de fournir à René l’argent dont il a besoin pour vivre paisiblement à Paris pendant deux ans. »

Et nous donc ! Quel bonheur pour nous !

Notre résolution a été prise sur-le-ehamp et je t’écris pendant que mon oncle Jérôme court à la recherche du bienheureux receveur de l’enregistrement.

Cher René , ayons confiance. Grâce à la bonne Providence toutes les difficultés s’aplanissent. Nous nous croyions perdus, désespérés, et voilà que tout s’arrange, si facilement, si agréablement.

Je t’embrasse au milieu d’une joie folle et je me hâte de t’envoyer par la poste cet espoir, non cette certitude.

Ta sœur bien dévouée

Mélite.

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Non, ma sœur, je ne le veux pas, je n’accepterai pas ce sacrifice. Il y a des bornes à tout,

même au dévouement. Je sais que matante aime

son frère, mais je sais aussi qu'elle aime son chez soi, je sais que ma sœur aime à se dévouer, mais je sais aussi que sa vieille maison lui est chère, qu’elle y a ses habitudes, etje n’aeeepterai pas qu’elle aille s’enterrer dans un village pour me permettre de vivre à Paris. Je vous ai laissé vous dépouiller, mais je suis bien résolu à respecter votre indépendance et aucun raisonnement ne me fera consentir à l’exil que vous voulez si généreusement vous imposer. D’ici à quelque temps j’aurai pris une décision et je te l’écrirai, mais je jette ce billet à la poste pour qu’il arrive à temps.

Ton frère à jamais dévoué et reconnaissant

René.

P. -S. — J’ai rencontré Charles Desprè s tou contre le péristyle de la Bourse. Il s’est fait spéculateur, il ajeté là ses derniers mille francs, il a beaucoup osé et la fortune justifie son audace.

Deux fois, devant cet homme qui me parlait de l’or qui remplit ses poches et qu’il jette à pleines mains, j’ai été sur le point de formuler une demande, l’avouerai-je, une prière. Je n*ai rién dit. Qui sait ce que deviendra cette fortune

de hasard et qui sait ce qu’il m’eût répondu dan» l’enivrement de son insolent succès. Il y a des humiliations dont on ne se relève pas, celle-là eût été de ce nombae.

MÉLITE A RENÉ

Damper Coat.

Quelle va être la désolation de mon cher frère en apprenant que son billet est arrivé un peu tard. Le receveur de l’enregistrement trouvant le ciel ouvert et s’éprenant soudain de la vieille maison, du jardin et du préau, en a donné tout de suite huit cents francs pour un bail de trois, six, neuf. Nous n’avons vraiment pas eu le courage de détruire une aussi belle affaire, nous avons joyeusement signé le papier timbré, et il n’y a plus à y revenir. Huit jours plus tard, une charrette enlevait nos meubles de famille les plus précieux, et nous suivions dans une carriole

que conduisait mon oncle Jérôme et autour de laquelle gambadait Tack.

Tu le vois, mon cher René, la chose est achevée, parachevée, donc, résigne-toi. Je t’écris de Damper Coat, qui est le plus joli bourg qu’on puisse rêver. 11 est vrai que nous y arrivons dans une saison charmante. Cela a bien un peu pesé dans notre décision. Tante Marie a toujours aimé la campagne et pour moi j’en raffole.

Notre sacrifice a de grandes compensations, mon cher René, et tu peux vivre tranquille. A part l’inévitable déchirement du départ, notre changement de vie nous plaît infiniment. Cela me semblera très-drôle de passer enétrangère devant notre vieille demeure, de voir sous la tonnelle de chèvre-feuille des visages inconnus, d’entendre des voix et des rires d’enfant sortir de ces murailles ordinairement silencieuses, mais je ne serai que plus heureuse de m’y retrouver plus tard.

Connais -tu Damper Coat, la nouvelle paroisse de mon oncle ? Je n’aurais pas osé espérer si bien. L’église est un bijou gothique du plus pittoresque effet. Par l’une des fenêtres de ma chambre, je vois sa flèche élégante qui,

quand le ciel est bleu, semble criblée de gros saphirs, ses balustrades découpées à jour, ses clochetons dentelés, ses saints méditant dans leurs belles niches sculptées ; par l’autre, un regard tombe sur un gros ruisseau qui bouillonne en cascade, puis qui forme une espèce de mare limpide où les femmes du bourg vont laver et où les enfants mènent les animaux s’abreuver. De ce côté, l’horizon s’élargit, l’œil va loin et s’arrête à une masse verte et feuillue. C’est la montagne de saint Damper que la grande route traverse. En regardant cette grande route, qu’on prendrait pour une large écorchure peinte à l’ocre, je me rappelais tes journées de chasse, je te voyais descendant la montagne avec tous les Després, le fusil sur l'épaule, la carnassière au dos et Tack sur tes talons.

Ce que nous avons apporté de mobilier va donner un certain air au presbytère dans lequel notre cher oncle vit dans une simplicité tout â fait évangélique. Le soir de mon arrivée, il a tout à coup pensé qu’il fallait autre chose qu’un miroir à barbe dans la chambre d’une jeune fille, et il m’a apporté dans ses propres bras la glace à cadre doré de son salon.

Nous l’avons attachée à la muraille, j’ai déclaré qu’elle était d’un effet charmant, placée de manière à reproduire les festons de vigne qui encadrent ma fenêtre, et il est parti enchanté. Je t’avoue que ma vigne pourra se mirer à l’aise dans ce miroir superbe. Il me rend tellement verte et tellement contrefaite que je ne serai jamais tentée d’y chercher une satisfaction de coquetterie.

Je crois qu’au bout de quelque temps de séjour, nous pourrons donner à la simplicité de la maison quelque chose d’un peu plus élégant, d'un peu plus riant, mais il faut de la prudence. Un dragon aussi terrible que les dragons de nos légendes veille sur nous.

Fantik, la vieille servante de mon oncle, nous accable de belles protestations, mais, au fond, elle est très-peu charmée de notre présence dans cette maison dont elle s’est faite maîtresse.

Cette amabilité exagérée dénote chez elle une agitation intérieure d’assez mauvais augure. Elle regarde du coin de l’oeil tante Marie à chaque ordre qu’elle donne. Tante Marie va son petit train, et sa grande douceur calmera bien vite, je

l’espère, les appréhensions de l’ambitieuse fille. Je le devine, elle nous exilera de la cuisine où elle trône en souveraine, c’est certain, mais si cet empire peut lui suffire, nous le lui abandonnerons de bon cœur. Où l’amour du commande* ment va-t-il se nicher ?

Mon oncle Jérôme veut que je te répète qu’il est enchanté de posséder sa sœur et sa nièce. Tante Marie t’embrasse et paraît parfaitement heureuse, Taek te dirait, s’il le pouvait, qu’il se plaît extraordinairement dans la grande cour ensoleillée, et moi je te redis que je suis grandement heureuse de voir cette grosse difficulté aussi heureusement surmontée, et je t’embrasse de tout mon cœur.

Ta sœur affectionnée,

MéUTi,

V xviii. .

RENÉ A MÉLITE

Pari*.

J* vois qu’il ne me reste qu’à courber la tête, ma chère Mélite. U n'y a pas moyen de lutter

contre vos cœurs généreux. Cependant, si je sentais en moi le moindre ferment d’égoïsme, si je craignais qu’un jour cet argent qui m’est maintenant sacré, pût servir à un plaisir, je refuserais, je refuserais encore. Mais j’ai tellement l’espoir de réussir, et je reste par prudence si éloigné de la vip parisienne proprement dite, que j’ose accepter ce sacrifice suprême.

Me voilà donc momentanément arraché à ces incertitudes cruelles qui, insensiblement, épuisent les forces de l’âme, j’ai donc jeté l’ancre pour deux ans dans ce grand port où les naufrages ne se comptent plus. Au reste, ce n’est pas encore une navigation que j’entreprends, je l’avoue, je jette la sonde. Une fois les brisants connus et le pilote trouvé, j’espère pouvoir me lancer au large.

Aussitôt ta lettre reçue, j’ai fait à M. Brastard ma visite d’acceptation ; il m’a immédiatement installé dans ses bureaux situés boulevard Montparnasse. Ce travail de bureau est fastidieux, mais j’ai mes heures de liberté et je me sens vivre dans le centre d’affaires qui me convient. Ici je profiterai de tout ce que j’entendrai, de tout ce que je verrai, tout me servira.

Ma liberté commençait à me peser. Je suis très-heureux de retrouver un bureau qui semble m’attendre, des camarades qui me saluent cordialement quand j’arrive, une maison blanche qui semble me sourire de loin comme on sourit à un hôte attendu.

Celle des fenêtres qui est mienne donne sur le boulevard, et, lever les yeux, est toute une distraction. Bêtes et gens courent effarés devant moi sur le macadam. Tout y passe pêle-mêle, caissons d’artillerie, omnibus, chariots gigantesques, cavaliers fringants, voitures bondissantes, cortèges funèbres. Hier, j’ai suivi d’un œil attendri une belle vache noire et blanche qui foulait d’un pas lourd et mesuré ce sol factice.

Pour une exilée, elle n’avait rien de trop abattu, et elle s’en allait fort paisiblement comme si scs longues oreilles n’entendaient que le murmure de la brise dans le feuillage.

En l’apercevant, ma pensée a fait un bond, je me suis retrouvé à Damper, j’ai cru sentir l’odeur fraîche de l’herbe coupée dans le préau.

Charles Després continue, il paraît, ses bril-

lantes opérations et ses assiduités auprès de ma- ' demoiselle Berthe continuent aussi . Je vois souvent son élégant phaéton à la porte de M. Brastard, et ce dernier m’a fait dernièrement l’éloge de sa finesse et de sa souplesse d’esprit. « Ce garçon ira loin, s’il sait être prudent, » disait-il. Il paraît que Charles le tient au courant de ses affaires. Prétendrait-il vraiment à la main de mademoiselle Berthe ? Je commence à le craindre sérieusement.

J'ai quitté la rue du Vieux-Colombier, et je me suis logé rue Mayet, plus près du boulevard.

On démolit beaucoup dans le quartier que je quitte, et je ne connais rien dë plus triste que ces squelettes des vieilles maisons écroulées de Paris. Elles produisent l’effet que produisent parmi la foule riche ou aisée, les misérables, les déguenillés. Je détournais avec horreur les yeux de ces longues ipurailles décrépites sur lesquelles montent en zigzags comme de longs serpents noirs les traces des tuyaux des anciennes cheminées. Rien de pareil n’attriste ici mes yeux, et je commence à me sentir respirer.

Un de ces jours derniers, j’ai traversé les richesses artistiques accumulées dans l’ancien

palais de Médicis, au Luxembourg. J’ai trouvé là Flandrin, Horace Vernet, Eugène Delacroix avec sa barque de Dante et son fameux massacre de Scio. Quelle toile émouvante ! En regardant les famillos grecques du premier plan, je sentais la colère m’envahir, et toi, Mélite, tu aurais pleuré. Oui, tu aurais certainement pleuré devant ce pauvre enfant avide, devant cette vieille femme dont l’œil rouge, éraillé, reste sec et sur la figure attérée, implacable de laquelle on dirait que le délire de la démence va éclater, devant ce jeune Grec qui, on peut le dire, sourit à la Mort, la vie s’échappant à flots avec le sang de ses plaies. J’ai admiré la Mort de César, par M. Court, le farouche Marius sur les ruines de Carthage, des scènes rustiques ensoleillées par Jule3 Breton, leLarmoyeur d’Ary Seheffer, une jolie Pandore de M. de Curzon et bien d’autres merveilles. Maisje suis seul à flâner par ees merveilleuses galeries, et mon intérêt, d’abord trèsvivement excité, finit toujours par s’allanguir. Dans ma dernière visite, je me suis rencontré avec un autre exilé, avec un jeune soldat qui restait planté devant le magnifique attelage de bœufè de Rosa Bonheur. Sans s’en apercevoir il

poussait de gros soupirs devant celte toile qui fait illusion. Ce ciel pur, cette terre fraîchement remuée, ces prés si verts, ces animaux vivants lui rappelaient évidemment son passé.

Peut-être portait-il le costume rustique du paysan qui lève son aiguillon avant de revêtir, de par la loi, la veste bleue aux brandebourgs blancs. J’ai salué d’un regard sympathique le brave garçon qui ne voyait que ses bœufs.

En sortant du Luxembourg, je me suis promené quelque temps dans le jardin, et j’y ai été heurté par M. de Raubond. II m’a pris le bras et m’a emmené dîner au Palais-Royal. Pendant qu’il approfondissait les mystères de la carte du jour, je regardais l’entourage du palais, la gerbe d’eau qui retombait en pluie de perles, les mille promeneurs qui se croisaient dans le jardin. Une exclamation a interrompu le cours de mes réflexions. « Elles sont fraîches ! » criait une voix. Je me suis détourné vivement. Mon gastronome buvait avec recueillement dans une coquille d’huître. Il m’a fait signe de l’imiter, et nous avons commencé notre dîner en silence.

Pour moi, je ne m’étonnais que d’une chose, c’était de trouver l’amère saveur de l’eau de

mer parmi ces palais, ces arbres tailladés, ccs urnes, ces grilles dorées. J’ai pu faire en esprit tout une excursion sur la grève de Damper, mon hôte m’ayant averti qu’il parlait beaucoup avant dîner, mais très-peu pendant et pas du tout après.

J’ai aussi eu dans le salon même bien des motifs d’études dont l’intérêt me faisait beaucoup apprécier le silence hygiénique de mon compagnon.

Il y avait là comme partout quelques heureux d’un moment, mais plus encore de ces physionomies sur lesquelles était inscrit le souci poignant, secret qui assombrit tant de visages mondains. Chacun de ces êtres avait plus ou moins cependant la richesse, combien peu possédaient la paix. J’ai passé en revue tous ces visages, la griffe fatale de l’ennui était à peu près partout.

Il y a une sigrande diversité de souffrances chez les plus heureux en apparence, une fois la phase riante de la première jeunesse passée. Celui-ci lutte contre une passion qui l’envahit, celui-là souffre d’une maladie dont il sentie germe mortel en lui, cet autre a au cœur un regret vivant, éter-

nel.. À peu près partout, désolations intimes, froissements douloureux, déceptions cruelles.

11 arrive certainement une heure où l’homme ne sait où jeter son regard. Le passé est triste, le présent souvent douloureux, l’avenir inconnu et incertain. Élisabeth Seton a vraiment eu mille fois raison de dire : « Il ne faut regarder ni en arrière, ni en avant, toujours en haut. »

• Ce sursum corda féminin termine ma lettre, ma chère Mélite, ma bougie s’éteint. Mille tendresses aux habitants du presbytère de Damper- Coat ; j’espère que Tack ne sera pas trop malheureux sous le gouvernement autocratique de Fantik. Tu es là pour défendre l’innocent, et je me sens parfaitement rassuré.

Adieu, adieu, et tout à toi.

René.

Mélîtê a René.

Damper Coat.

Enfin, mon cher René, nous commençons à être passablement contents de notre sort. Te

voilà occupé, casé, comme nous disons à Damper, nous voici fort agréablement installés en pleine campagne dans cette ravissante saison que les poètes ont bien fait de chanter, et qui apporte vraiment avec elle un reflux de vie, de gaîté, de jeunesse. Mon oncle Jérôme mesure tous les jours la hauteur de son gazon et fait gaillardement ses deux lieues pour voir ses malades, tante Marie a des sourires pour le soleil et pour les haies reverdies, Fantik elle-même s’adoucit sensiblement et m’écoute chanter, Tack va et vient, saute et gambade comme un fou et accompagne M. le curé dans ses courses nocturnes. Pour moi j’ai fait une découverte qui va surprendre et charmer mon cher Parisien tout comme si je lui annonçais vraiment du nouveau. C’est que nous sommes tout près de la maison de campagne de madame Anne Bourgeauville où se loge pour ce printemps et cet été mademoiselle Fanny Bourgeauville. Voici donc que nous rencontrons à Damper-Coat une société choisie et intime qui ne laisse plus de place aux regrets. J’ai vu ces damés ce matin à l’église et au sortir de la messe Fanny m’a présentée à sa tante. J’avais déjà aperçu par Damper, les grands

jours, cette taille majestueuse, ce visage doux et intelligent encadré dans de grands bandeaux gris naturellement ondulés. J’ai été très-vivement intéressée en les revoyant de plus près et en entendant cette voix très-suave et très-pénétrante qui va doucement jusqu’à votre âme. Je comprends parfaitement que Fanny ait abandonné Damper pour vivre au moins quelque temps avec cette femme au front serein et au regard profond. Que de choses il y a dans ce regard, une vraie lumière ! Il n’y a donc pas besoin d’aller à Paris pour se trouver avec des natures supérieures, des êtres privilégiés. Voilà qu’à l’ombre de mon beau clocher de granit je me rencontre avec une de ces âmes. La grâce et la simplicité de son accueil ont fait tout à coup évanouir ma timidité. Quand on a tant entendu parler d’une personne, quand on a tant entendu vanter sa valeur intellectuelle, l’élévation de son caractère et de ses sentiments on éprouve en même temps qu’un vif désir de la connaître, l’appréhension de l’approcher. Devant madame Anne Bourgeauville l’appréhension fait tout de suite place à je ne sais quelle res pectueuse sympathie. Elle est jeune encore,

elle est belle encore, elle est souriante encore, mais comme on devine cependant qu’elle a passé sous la meule de la vie, comme à certains moments on saisit qu’elle a beaucoup souffert. Nous avons parlé de toi et elle m’a demandé avec intérêt de tes nouvelles. Par les Després, qu’elle connaît intimement, et par Fanny, elle est un peu au courant de tout ce qui se passe à Damper.

Je te dirai qu’ici je deviens active comme une abeille, ce qui me plaît beaucoup. Le presbytère est une sorte de petite maison de campagne.

Mon oncle a une douzaine de pommiers, cinq ou six grands cerisiers, une petite châtaigneraie, deux belles vaches qui passent la journée dans le verger, un petit troupeau de brebis. Fantick étant bon gré mal gré confinée à la maison par ses rhumatismes, il est reconnu que je puis m’ériger en surveillante du dehors sans lui faire ombrage. Je trotte donc par cet enclos, donnant un coup d’œil à tout, m’assurant que Loïzik le pasteur ne laisse pas ses brebis aller manger les salades des voisins, coupant ça et là une branche de châtaignier gênante et cherchant un

travail utile pour l’enfant pendant les moments

où toutes nos bêtes sont encore à l’étable. Je me sens maintenant un goût particulier pour la vie

tf

rustique, simple, je dirai presque pour cette évangélique pauvreté. Non pour la misère dont le spectre s’est présenté à notre porte le jour où s’est enfui le banquier chez lequel était déposé notre patrimoine, mais pour la vie active, sobre, Utile. Je m’intéresse à la santé de nos belles poules et de nos blanches brebis, je porte le plus vif intérêt à la pousse des légumes, je taille, je sarcle, je balayo, je lave, je mets la main à toutes les pâtes, excepté aux pâtes sacrées que pétrit Fantik avec tant de solennité. Les jours de marché je ne suis pas fâchée d’avoir la responsabilité de notre dîner et je transforme notre jolie cuisine en salle à manger pour être plus à même de servir mes deux chers vieillards.

C’est un de nos bons jours, un de nos petits jours de fête. Tu n’incrimineras pas, je l’espère, mon nouveau genre de vie, mon cher René. On peut devenir simple sans devenir vulgaire, que d’hommes puissants ont apprécié ce travail des mains, il y a des rois qui ont aimé à manier le ciseau et les grands Romains tenaient bien la queue de leur charrue. Pour une femme surtout

je n’aime pas le faux air grande dame qui consiste à s’éloigner systématiquement de la cuisine et du foui'. Je connais des jeunes filles qui n’ont pas plus de fortune que moi et qui passent leur temps à faire grincer les cordes d’un mauvais piano, à lire des romans absurdes, à se parer et à prendre des poses absolument pour le roi de Prusse. Que tout cela est sot et absurde et faux, et qu’il faudrait bien mieux apprendre et apprendre encore, être quelqu’un d’utile, d’indispensable, d’économe dans leur maison. La maison ! peut-on l’aimer quand on ne cherche pas à la parer dé ses propres mains, quand on n’y établit pas sa vraie royauté. Pour moi, puisque me voici devenue une campagnarde, je le serai tout de bon, de pied en cap, et quand tu reviendras tu expérimenteras mes connaissances acquises, tu me verras à l’œuvre et tu m’applaudiras des deux mains.

Je me promène aussi beaucoup ; tout doucement dans le verger avec tante Marie, très-prestement par les chemins raboteux avec mon oncle Jérôme qui marche comme un basque, et â mon pas quand je suis toute seule. En qualité de nièce de M. le curé je puis m'aventurer par

toutes les routes dans la paroisse, les femmes me sourient, les petits enfants accourent m’embrasser et les hommes m’ôtent leur chapeau du plus loin qu’ils m’aperçoivent.

Hier, sous une haie de pimprenelles, j’ai rencontré Colomban. Il n’était pas seul. Un autre vieux pauvre qui portait une défroque de bourgeois : redingote percée et graisseuse, gilet de satin éraillé, chapeau de soie défoncé, avait posé sa tête grise et échevelée sur les maigres genoux de son camarade d’infortune et dormait là fort paisiblement. Colomban m’a d’abord, comme toujours, demandé de tes nouvelles, et puis il m’a dit quelques paroles de compassion sur son vieux confrère endormi, un pauvre homme qui s’est gâté dans les grandes villes, qui ne veut plus croire à Dieu ni à diable, et qui, n’ayant pas à manger, boit pour s’étourdir.

Colomban espère le ramener à de meilleurs sentiments, il le loge dans sa cabane, partage son grabat et son pain avec lui, le fait accueillir par les ménagères charitables et le conduit à l’église le dimanche. « Et quand il refuse de venir, le païen, a-t-il ajouté, je lui redis le prône et il commence à reprendre goût au paradis, se

trouvant si mal dans ce pauvre monde. » Je Ici ai promis deux écuelles de soupe et deux bonnes places dans le grenier à foin du presbytère si sa tournée ne lui permet pas de regagner sa hutte, et . j’ai quitté le vieil apôtre qui pratique à sa manière et dans la mesure de ses forces le commandement évangélique.

Il faut aussi que je te quitte, mon cher René, nous t’embrassons de tout notre cœur.

Mélite.

P. S. — Au moment de fermer ma lettre, je reçois un billet de madame Anne Bourgeauville. Elle me demande d’aller passer la journée de mardi à son cottage de La Brise, elle me promet une promenade en mer. C’est bien tentant.

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Je suis heureuse de te savoir si bien avoisinée, ma chère Mélite, je suis heureux de voir que

cette vie acceptée par dévouement aura ses

petites joies, ses petits bonheurs. Tu vas, je l’espère, continuer à me tenir au courant de toutes les parties que vous allez organiser, je m’y joindrai par la pensée. Je me rappelle avoir vu madame Anne Bourgeauville chez les Després, je l’ai rencontrée souvent au retour de la chasse. Elle m’a invité plusieurs fois à m’arrêter à La Brise quand j’allais avec OJlivier Després chasser la bernache. J’ai été frappé de sa grande distinction et touché de sà fidélité à la mémoire de ceux qu’elle a aimés. Avec ce qui plaît au monde, elle s’est retirée du monde à la suite de profonds chagrins et elle a mené une de ces vies sérieuses, chrétiennes, dont la moitié reste ensevelie dans l’ombre, car c’est dans l’ombre qu’on fait le bien quand on le rattache au* espérances éternelles et non plus à la vanité d’une bonne réputation parmi les hommes.

Tu ne manqueras pas de me parler de ta promenade en mer. En fait d’eau, je ne vois plus que le grand fleuve jaunâtre qui traverse Paris et j’aime cependant à le regarder couler du haut des grands ponts qui ont comme une double arcade : l’arcade de pierre et l’arcade d’ombre qui s’arrondit dans l’eau.

.PiaUggi by

Je continue à croire que Charles Després a des intentions matrimoniales. Sonphaéton ne s’arrête plus seulement rue Saint-Honoré, il vient jusqu’à nos bureaux, ce qui dénote une certaine intimité qui n’existait pas entre M. Brastard et lui.

Mardi dernier les trois jolies sœurs m’ont présenté leur unique frère, un petit aspirant de marine qui ressemble beaucoup à Mademoiselle Berthe.C’estdoncun fort joli garçon avec ses cheveux ondulés, son œil ouvert, riant, intelligent, sa bouche ferme et gracieuse. Il a, je crois, comme son père, un grain d’ambition, on le devine, ce midsihpman imberbe regarde déjà dans l’avenir. L’ambition va naître, elle germe sous ce front encore blanc et uni comme un front de femme ; Charles Desprès et lui se traitaient en intimes, il y avait certainement eu une présentation préalable. Tout ceci confirme mes soupçons. Charles ne m’a jamais été sympathique et j’éprouve une certaine tristesse à le voir entrer dans cet intérieur dont je ne le crois pas digne.

Ce frivole esprit, ce cœur volage et égoïste, ce caractère sans dignité peut-il convenir à la femme délicate etdistinguée qui a le malheur de lui plaire ?

Je croyais M. Brastard plus clairvoyant. Malheureusement l’homme d’affaires chez lui entraîne et aveugle le père. Charles marche audacieusement vers une position brillante, il ne déplaît probablement pas à sa fille, il laisse aller les choses et se laisse tromper. C’est ce que j’aurais de mieux à faire de laisser aller les choses, et malgré moi, connaissant les habitudes et la société de Charles, je me sens attristé.

Nos jardins publics sont devenus ravissants, mais je suis cloué sur mon boulevard et je l’arpente en rêvant de sentiers ombreux et de prairies vertes. J’ai découvert que j’avais pour voisin un marchand de poulets qui donne parfois la liberté à ses pensionnaires. Sitôt que leurs piaulements joyeux m’apprennent que leurs cages sont ouvertes, je vais fumer un cigare à la fenêtre. Et je me crois un instant dans la cour du presbytère de Damper-Coat. Hier je suis revenu vingt fois à cette fenêtre pour le seul plaisir de suivre les évolutions d’un petit coq rouge si vif, si gai, si lustré que j’aurais voulu le transformer en pigeon voyageur et lui attacher sur l’aile l’adresse suivante : A Mademoiselle Mélite, au presbytère de Damper-Coat.

Quand je parcours les rues de Paris, toult ce qui est champêtre, frais, tout ce qui me fait sortir du plâtre, des moellons, m’attire et me rafraîchit la pensée.

En définitive, je suis un homme des champs et voici comment je comprendrais la vie industrielle : Fonder en pleine campagne, contre une de nos harmonieuses et indépendantes rivières, une usine dont les tuyaux se perdraient parmi les grands arbres, passer de nos ateliers dans un champ de blé ou dans une lande solitaire. Échanger parfois mon crayon contre mon fusil ou ma ligne de pêche. Si les rêves devenaient des réalités, voilà ce que je rêverais.

En attendant, je vis dans le bruit, le fracas. Fardent mouvement de Paris. Ce ne sont pas des paysannes au teint hâlé et sain qui encombrent les rues, mais des femmes coiffées de capelines éclatantes ou pas coiffées du tout ; les fleurs se vendent, l’air, le soleil, l’ombre, on ose le dire, se vendent.

Je crois bien que cet été les grèves de Damper-Coatte verront souvent. Mon oncle possèdet-il actuellement quelque moyen de transport ? Je lui ai connu dans le temps un cabriolet étran-

ge, traîné par un cheval qui avait une certaine ressemblance avec les chevaux apocalyptiques qui baissent si tristement le nez sur le pavé des stations de fiacres. La cabane de Colomban étant d’ailleurs située sur une des falaises, tu ne manqueras pas d’aller le visiter, ainsi que son frère le pêcheur. Combien j’aimais ces bonnes parties de pêche, combien j’aimais à voir retirer de l’eau ce filet rempli. Qu’ils étaient charmants sous le soleil, ces pauvres poissons, morts si vite hors de leur élément. Je n’aime pas à les rencontrer dans la petite charrette parisienne traînée par une vieille femme qui a l’audace de jeter ce cri : « A la marée fraîche! » Qu’ils sont flasques, décolorés, dégoûtants. J’en veux au commerce d’arracher à un pays souvent pauvre un aliment sain que lui sert à point la nature, pour venir l’offrir gâté, sans saveur, à de pauvres gens qu’il ne nourrit pas. Les ménagères, les restaurants achètent pourtant cela. On époussette nos brillants maquereaux, on lave nos soles délicates à l’éponge avec la plus touchante sollicitude et cela va frire dans les poêles parisiennes. Cette vieille femme et son éponge m’ont fait rire, elle avait positivement l’air de débarbouiller un enfant.

Sois donc heureuse de voir et d’admirer la nature telle que le bon Dieu l’a faite, ma chère Mélite, dis à la mer que je l’aime profondément.

Mille tendresses aux habitants du presbytère, dont tu prendras, chère petite sœur, la plus grosse part.

René.

P. S. — Charles Després a adressé une demande en mariage, il est agréé, c’est Raoul Brastard qui vient de me confier ce grand secret qui n’est encore connu que des deux familles. J’en éprouve je ne sais quel intime regret que je ne puis vraiment m’expliquer. Mademoiselle Berthe, la plus aimable des trois sœurs, ne se repentira- -elle pas un jour de son choix? J’en ai peur, j

MÉLITE A RENÉ

Damper-Coat.

Ce Charles Després est vraiment né coiffé»

mon cher René. Il lui tombe des nues un héri-

tage auquel il n’aurait aucun droit, il va à Paris, jette l’argent par les fenêtres, ce qui ruine tout le monde, et s’enrichit et, pour couronner le tout, il obtient en mariage une femme douée de touslesavantagesqu’on recherche en ce monde.

C’est beaucoup de bonheur et il est temps qu’il jette comme ce fameux roi de je ne sais quel pays qui se trouvait trop heureux, son anneau à la mer. Mais, puisqu’il est en veine, peut-être lui serait-il rapporté, toujours comme au roi trop heureux. Madame Després, que j’ai aperçue un instant par les rues de Damper, a une figure radieuse qui livre son secret. Ce secret, d’ailleurs, se murmure déjà dans la société dampéroise et les exagérations vont leur train. M. Brastard devient un personnage très-haut placé dans les régions officielles, mademoiselle Berthe, une fille unique immensément riche.

On ne connaît pas encore trop bien les situations et on brode avec l’activité que tu sais. Le mariage, il paraît, ne se fera pas tout de suite. IJn deuil menace la famille de l’ingénieur et on veut attendre une solution. Il ne s’agirait de rien moins que de la mère de M. Brastard et la noce pourrait se heurter à un enterrement.

On attend la fin de cette crise subite pour fixer l’époque. Charles Després ne m’inspire pas non plus une très-grande confiance, mais sa mère ’’

est une sainte, et sainte Monique a bien obtenu la conversion d’Augustin.

Enfin laissons cette grosse affaire que mes voisines de la Brise ne soupçonnent pas encore, et viens avec moi au cottage de madame Anne que j’ai visitée il y a quelques jours et chez laquelle je suis retournée hier pour la promenade en mer.

La maison, les jardins, la cour, tout est petit, ' . ' - j • ■ ?

simple, sans prétention, mais tout cela est bâti, dessiné, posé avec Jant de goût que cette petite habitationvouslaisscun souvenir plein de charme.

Madame Anne et Fanny m’ont reçue avec une cordialité qui m’a mise parfaitement à mon aise.

Comme tout marche vite quand les âmes se conviennent ainsi. Un regard suffit. Voici une de i

mes pareilles, une de mes semblables, je vois clair en elle, elle voit clair en moi, elle aura des , indulgences pour les ombres, des sympathies pour les clartés, c’est fait, nous sommes liées plus ou moins, mais liées pour la vie, nous nous

souviendrons de nous être rencontrées, fussionsnous l’une ou l’autre transportée au Congo. Mais

il n’est pas question du Congo et me voici bien confortablement installée dans la salle à manger de la Brise, un grandsalon carré, éclairé par deux grandes fenêtres à quatre immenses carreaux.

De ce côté c’est la campagne, on a vis à vis de soi un coteau planté de chênes, des montagnes de rochers moussus, dès prairies de velours traversées par une rivière turbulente dont la voix claire, joyeuse, forme une note gaie au milieu du concert solennel que chantent le vent et les vagues. A ces larges fenêtres pendent des rideaux de damas vert, la nuance bois de la tapisserie se confond avec la nuance des meubles dont le principal est un buffet en chêne sculpté.

Entre les deux fenêtres une table carrée sert de piédestal à un vase superbe où fleurit un bouquet gigantesque, au dessus est une jolie toile, un riant paysage dont le cadre est une loupe de frêne creusée, dans un coin s’élève une grande étagère verte où s’étalent de très-jolies fleurs de serres, un bel arum les domine, il y étale ses fleurs blanches en cornet et ses feuilles épaisses qui montrent leurs veines, leurs nervures transparentes dans lesquelles on croit voir couler la sève. Sur la cheminée des fleurs dans des vases

de porcelaine, rien que des fleurs se mirant „ dans une haute glace ; sur un large guéridon couvert d’un velours vert frangé sont des livres, des album3, une foule d'objets agréables ou utiles.

J'ai passé dans ce salon les heures brûlantes de la journée, de ces heures charmantes auxquelles on aime tant à revenir par la pensée. Madame Anne m’a parlé très-longtemps, trèsintimement de mon cher Parisien qu’elle a remarqué et dont elle désire vivement le succès. Elle s’intéresse dans sa solitude à tout ce qui est bien, beau, vrai. Elle a passé par des sentiers difficiles, elle connaît les mille souffrances de la . vie et on le sent, elle suit maintenant d’un regard attendri ceux qui luttent, ceux qui aiment, ceux qui souffrent. A trois heures, nous avons pris le chemin de la grève. Un cutter de la marine royale stationne pour surveiller la pêche des huîtres dans le petit port voisin, madame Anne est parente du commandant qui lui a offert galamment une embarcation pour une promehade en mer et une visite à son bord. Nous sommes donc montées sur la légère embarcation que faisaient manœuvrer les matelots de la

marine royale. Ces hommes silencieux au teint brun, à l’expression de figure forte et hardie, coiffés de leur petit chapeau de paille effrontément retroussé, parés de leur large collet bleu étaient d’un effet très-pittoresque dans le tableau. Le gouvernail était tenu par un vieux loup de mer à la figure dure et sombre, un jeune homme au teint halé mais très-beau de taille et de traits tenait l’écoute, un autre d’une laideur accentuée et puissante était accroupi devant nous, la drisse entre les mains, le quatrième qui commandait restait nonchalamment couché sur l’avant en plein soleil. L’horizon était bleu, la mer douce et brillante : c’était un plaisir de voguer sur ces flots souples et merveilleusement transparents.

A bord nous avons été accueillis avec une courtoisie dont les officiers de marine n’ont pas perdu l’habitude. Une collation nous attendait et pas une femme n’en aurait mieux choisi le composé. On nous a offert des bouquets et toutes les plus belles fleurs ont été saccagées pour être offertes à Fanny, qui était d’une beauté tout à fait rayonnante ce jour-là. Madame Anne et moi avons visité le joli petit navire de fond en comble. Tout était luisant, propre, coquet à faire

plaisir, j’étais émerveillée. La visite faite, nous sommes remontées sur le pont par de petites échelles qui demandent des pieds agiles et nous y avons trouvé tout une société dampéroise à laquelle le second faisait les honneurs. Fanny, entourée de petits aspirants et les mains pleines de fleurs, était au centre de ce groupe. Elle était très-pâle, si pâle que madame Anne s’est élancée vers elle pour lui demander ce qu’elle avait. Elle a essayé de sourire, a tendu la main vers la mer, touché sa joue comme pour accuser la fraîcheur de la brise et s’est voilée de ses bouquets. Mon oreille cependant avait saisi un nom qui m’avait expliqué tout de suite cette émotion subite ; on parlait du mariage de Charles Després; on se l’annonçait entre soi. Qui donc se doutait que cette nouvelle détruisait un reste d’illusion dans un cœur dont ce fat de Charles n’était vraiment pas digne?

Pendant le retour elle à été silencieuse mais beaucoup moins émue que je ne m’y serais attendue. Le temps était changé et nous étions toutes pâles. Un vent violent soulevait les vagues sur lesquelles dansait notre frêle bateau, la surface de la mer si bleue était verte et moirée et se

teignait parfois de toutes les couleurs de l’arcen-ciel. C’était une variété et une délicatesse de teintes impossibles à rendre.

Il était temps d’arriver et j’ai éprouvé un certain plaisir à me retrouver sur la terre ferme.

Nos matelots sont repartis gaiement, narguant le grain qu’ils voyaient venir, mais enchantés d’être débarrassés de passagères peureuses.

Madame Anne et moi nous étions blotties à l'avant ; Fanny était restée debout contre le mât : on aurait dit la fée chargée de commander à la tempête, tant elle était calme et belle.

J’ai été plusieurs jours sans revoir ces dames, et puis mon oncle Jérôme ayant eu la pensée de me faire rafraîchir les guirlandes de mousses qui forment ses reposoirs les a appelées à mon aide. Elles sont venues très-obligeamment travailler aux guirlandes. Nous avons passé des après-midi charmantes dans la tonnelle de laurier. Nous lisions, nous chantions, nous travaillions. A propos d’un livre tout récemment écrit sur Paris, j’ai commis l’indiscrétion de lire quelques fragments descriptifs de tes lettres. Tu ne m’en voudras pas surtout quand tu sauras que j’ai vivement intéressé mon auditoire. On a

encore parlé du mariage Després. C’est mon oncle Jérôme qui, comme un enfant terrible, est venu nous jeter bien mal à propos ce sujet de conversation. Fanny a écouté tout ce qu’on en a dit avec un sérieux glacé de très-bon augure. C’est une âme fière, ou je me trompe ou elle en a fini avec ce sentiment qui ne pouvait avoir sa source que dans l’habitude qu’elle avait de voir Charles Després tous les jours chez son oncle.

Cette semaine, ce ne sont pas des guirlandes de mousse qui m’occupent, mais une de nos plus importantes affaires de fermières. On tondait nos brebis et j’ai surveillé l’opération. Il a fallu peser la laine, la laver, la faire sécher. La tonnelle de laurier qui abritait nos babils de la semaine dernière sert maintenant de séchoir. Cette toison neigeuse sur cette verdure produit un bien joli effet. Tack tombe parfois en arrêt devant cette maison qu’on dirait revêtue de duvet de cygne et aboie étrangement en la regardant. Il ne reconnaît plus sa tonnelle.

Toutes ces occupations si diverses ne m’ont pas empêchée de griffonner beaucoup, mais il' faut en finir et ne pas retarder davantage l'envoi de cette lettre. Tout le presbytère t’embrasse,

mon cher René ; de la Brise te sont envoyés compliments et souvenirs. Pour moi, j’ai toujours à te redire que je t’aime bien et que je suis

Ta sœur dévouée,

Mélite.

RENÉ A MÉLITE

- - ' Paris.

Un travail très-important m’a absorbé pendant ces dernières semaines, ma chère Mélite. Je veillais tous les jours jusqu’à minuit et mon temps ne se passait plus dans les bureaux du boulevard, d’où je t’aurais bien écrit quelques mots ; j’étais ici et là, je parcourais des carrières, je montais sur des échafaudages, j’allais d’atelier en atelier. C’était éreintant mais trèsutile, et j’ai beaucoup appris pendant ce laps de temps.

Madame Brastard mère est morte, et mon

patron ne paraît plus que pour donner ses ordres. -

Je suis vraiment heureux de te savoir si satisfaite, je suis vraiment heureux de n’être pas oublié des habitants de la Brise. Les sentiments sympathiques dont madame Anne veut bien m’honorer ne m’étonnent pas, je les avais devinés, pressentis, et si mon ami Ollivier n’avait pas été aussi sauvage, je lui aurais renouvelé mes visites avec plaisir et profit. Mais il ne mettait les pieds à la Brise que par condescendance pour sa mère, et il n’y était pas entré qu’il désirait en sortir. Mes sentiments eussent été autres si j’avais osé.

Mais je ne voulais aujourd’hui que t’envoyer un bulletin de ma santé, je suis toujours trèsoccupé et surtout très-préoccupé. Il vient de m’arriver une aventure étrange, dont il faut que j’éclaircisse les tenants et les aboutissants.

Ne t’inquiète pas, ceci ne m’est pas personnel, mais cependant je ne puis, en conscience, rester dans l’incertitude où je suis. A bientôt les détails ; une erreur, je l’espère, est à la base de cette affaire, mais pour ma propre tranquillité il faut que je la découvre.

A bientôt, ma chère Mélite, et mille tendresses.

Rkné, .

xxiii. . 7 /

MÊL1TB A RENÉ.

Dampcr. .

Les jours passent et ne m’apportent aucune nouvelle, mon cher René; je me dis avec raison qu’il n’est pas raisonnable de se tourmenter pour une affaire qui ne te regarde qu’indirectement, et j’ai beau faire, je me tourmente. L’inquiétude s’impose à l’esprit et on est vraiment ingénieux à découvrir des motifs d’inquiétude. Je ne suis plus seule, heureusement, et les visites fréquentes que me font mes voisines de la Brise chassent momentanément mes préoccupations.

Nos causeries deviennent de plus en plus intimes, de plus en plus agréables, par conséquent. Elles m’emmènent très-souvent à la Brise dans leur petite voiture et nous finissons nos journées sur la grève. L’été marche déjà, nous voulons jouir de l’été.

Je ne sais pas trop comment j’aurais joui de la mer sans elles.- Mon oncle Jérôme avait com-» mencé par avoir une très-bonne voiture et» un très-bon cheval. Puis, à peine arrivé à Damper- Coat, il avait reconnu que l’église avait besoin de vitraux, et la voiture et le cheval avaient été vendus et remplacés par le vieux cabriolet qui nous faisait rire et la vieille Rossinante qui nous faisait pitié. Cela n’allait guère, mais c’était quelque chose. L’an dernier, le pain étant trèscher, voiture et cheval ont disparu ; mon bon oncle a repris son bâton de houx et reconnaît avec une joie sainte qu’il n’a plus de superflu. Le notaire de Damper-Coat a toujours un coin de voiture à nous offrir pour aller à Dampcr les jours de marché, et quand il le faut nous nous blottissons au fond de la carriole de toile du plus gros marchand de beurre de Damper-Coat. Mon oncle s’assied près du conducteur, sur le banc de bois qui se balance à l’avant, et je me glisse à l’arrière sur les saçs de blé, les bottes de foin et les mille paquets qui encombrent cette partie de l’étrange véhicule. Nous n’allons pas au galop, nous mettons deux heures à faire quatre lieues, mais nous sommes en fin de compte abrités et

portés. Colomban gémit un peu quand, sur le quai de Damper, il me voit sortir de ma boîte de toile, et, tout en hochant la tête, il me rappelle le temps où il y avait deux bons chevaux de trait dansTécurie de notre grand-père.

. Vains regrets! regrets superflus! Je me loge maintenant où je peux pour épargner mes jambes et ma toilette. Mais qu’est ce bavardage ? je voulais simplement te demander de m’écrire bien vite. Un mot, tu sais, un mot ou deux pour me tirer d’un travail fatigant d’imagination.

Ta sœur affectionnée,

Mélite.

P. S. — Nous n’avons qu’un défaut, mon cher frère, c’est de trop respecter notre sensibilité réciproque, tu hésites toujours à me dire une chose déplaisante et vice versa. C’est tout le latin que je sais.

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Je me porte bien, rien n’est changé dans ma situation, ma chère Mélite, mais l’affaire dont je

t’ai parlé me bouleverse. J’ai du temps, je viens te la raconter, tu me conseilleras, ma sœur, je ne sais vraiment comment faire.

Je t’ai annoncé la mort de madame Brastard.

Cet événement m’a fait sortir de mes bureaux. M. l’Ingénieur, tout à sa douleur et à celle de ses , . filles, qui aimaient leur grand’mère comme une mère, m’a donné plusieurs missions importantes, .

délicates, dont je me suis tiré à mon honneur.

Mes courses touchaient à leur fin. J’étais, un de ces matins, dans le bureau d’un des principaux : f

industriels, occupé à classer certains papiers, k

quand un bruit de voix est parvenu à mes oreilles. Plusieurs de ces messieurs venaient d’entrer dans le cabinet de M. Vincent, qui est jusqu’à un certain point l’ami de M. Brastard, et j’ai parfaitement entendu leur conversation qui n’avait rien de confidentiel ni de très-extraordinaire, . »

mais qui, pourtant, m'a terrifié. Après avoir par- ' * \

lé de l’absence forcée de l’ingénieur et de ses motifs, ils ont ajouté que le malheur qui le frappait arrivait peut-être à temps pour empêcher la conclusion du mariage de sa fille avec Charles <

Després. Et sais-tu pourquoi ils semblaient dési- [' - j

rer que ce mariage n’eût pas lieu ? parce que

mon SILLON i

Charles Després est ruiné, du moins ils l’affirmaient, et que M. Brastard est le seul qui ignore ses désastres à la Bourse.

Je suis resté tout étourdi. Je connais Charles, il est parfaitement capable de dissimuler sa situation présente pour en arriver à ses fins. Ce sujet de conversation n’a pas duré longtemps, comme tu le penses, ces messieurs ont causé d’affaires et, pour moi, j’ai patiemment attendu qu’ils quittassent le cabinet particulier les uns après les autres et je me suis représenté devant M. Vincent. J'étais très-ému, je lui ai cependant dit d’un air très-calme que j’avais bien involontairement entendu une partie de sa conversation et que je désirais savoir s’il était vrai que Charles méritât la mauvaise réputation qu’on venait de lui donner. .

— On le dit coulé et même fortement compromis dans des affaires véreuses, m’a-t-il répondu d’un air indifférent.

— Mais alors il ne peut épouser mademoiselle Brastard ? me suis-je écrié.

— Ceci regarde M. Brastard, jeune homme, m’a-t-il répondu d’un ton sec.

— * Mais, M. Després le trompe sans doute? »

Il m’a répondu :

— On ne doit pas se laisser tromper. »

J’ai insisté, je lui ai demandé s’il n’éveillerait pas au moins les soupçons du père, qui, une fois à demi prévenu, saurait bien arriver à connaître la vérité.

— Je m’en garderai bien, m’a-t-il dit. Ce jeune homme est agréé, il est d’un caractère audacieux * il joue, il peut se relever, et, d’ailleurs, ce ne sont pas mes affaires. »

Tu ne peux imaginer, ma chère Mélite, une physionomie plus parfaitement indifférente , plus sèche, plus égoïste que n’était en ce moment celle de cet hommequise dit l’ami deM. Brastard,

■ — Se taire serait d’un égoïsme révoltant, ai-je repris.

— . C’est de la prudence, m’a-t-il répondu.

— - Au moins, me permettez-vous de prévenir JV1. l’ingénieur du bruit qui court et dont on vient d’affirmer devant vous la vérité ? lui aije demandé.

11 m’a regardé, hoché la tête et souri.

— Faites-le si cela vous plaît ; mais je vom en préviens* vous ferez là un métier de dupe, et le moins qui puisse vous arriver, c’est d’être

renvoyé des bureaux. D’ailleurs, a-t-il ajouté, cette affaire a peut-être été bien exagérée et je vous engage dans tous les cas à ne pas vous servir de mon nom ; car j’ai pour principe de ne jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas. d

En disant cela, il s’est mis à rouler une cigarette entre ses doigts et m’a tourné le dos. Je suis sorti agité, dépité, ne sachant absolument que faire. Pendant huit jours, j’ai pris en dessous des informations, j’ai tout fait pour connaître la vérité. Hier je l’ai apprise de la bouche même d’un courtier de bourse. Charles est resté sur le dernier champ de bataille, il compte parmi les morts, mais le nom de l’agent de change son associé a seul paru dans les journaux. En attendant, je le vois toujours pimpant, élégant, rieur, accueilli comme un ami dans cette maison où il apporte la trahison. Je ne puis croire que ce mariage s’accomplisse. Mépriser son mari! Quel supplice ce doit être pour une femme qui a cru épouser un honnête homme. Or, certainement Charles Després apparaît ainsi à mademoiselle Berthe qui ne se gêne pas pour dire qu’elle a horreur de la déloyauté. L’honorabilité si an-

MON SrLLOîT.

tienne de sa future famille lui plaît par-dessus tout : devenir à moitié Bretonne l’honore. Quand je l’entends parler ainsi, mon sang bouillonne, et j’ai beau me mettre en présence de cet égoïsme qui permet à un homme que M. Brastard appelle son ami, de le laisser dans l’ignorance d’un fait de ce genre, je puis que le réprouver.

Comme ce secret me pèse, ma sœur ! plus j’y réfléchis, plus il me pèse. M. Brastard est plus que mon ami, il est mon bienfaiteur ; je vois presque tous les jours maintenant sa fille ; elle me laisse admirer comme à une connaissance intime la délicatesse de son âme, l’élévation de ses sentiments ; elle est à cent lieues de se douter que l’homme auquel elle va engager sa foi n’est qu’un menteur, un hypocrite. Ce luxe qu’il continue d’étaler aux regards seul est un mensonge. Enfin, j’espère toujours que la vérité se découvrira sans que je m’en mêle. Ce deuil est arrivé bien à propos, tout à fait providentiellement, je l’espère. Malgré toutes les instances de Charles et les prières de son père, mademoiselle Berthe persiste à ne pas vouloir revêtir sa robe de noce avant que les trois mois de grand deuil soient écoulées. Encore Six semaines d’attente.

Malheureusement, pendant ces six semaines, M. Brastard sera continuellement en voyage. lia chargé une de ses parentes de chaperonner ses filles pendant ces absences. C’est la meilleure femme du monde ; mais Charles aura beau jeu, elle le trouve charmant et tous ses troubles lui échapperont. Il est parfois troublé, inquiet, il est même très-change physiquement, mais il n’en paraît que plus intéressant à ces dames. Quand M. Brastard est absent de Paris, il passe sa journée rue Saint-Honoré. M. Brastard de retour, il a toujours de grandes affaires qui le retiennent à la Bourse. Parfois j’ai envie d’aller le trouver pour m’expliquer avec lui, mais ce serait peutêtre une maladresse qui n’avancerait à rien.

Quand on prépare de longue main une pareille infamie, on est disposé à en courir tous les risques.

Il me reste à prévenir M. Brastard lui-même, mais je recule devant cette ressource suprême. Non pas que je craigne pour moi-même, mais il y a quelque chose qui me répugne fortement dans cette dénonciation. Que ferais-tu à ma place, ma chère Mélite ? Faut-il laisser tomber cette nouvelle apprise par hasard» faut-il laisser aller

les choses? Faut-il éveiller les sollicitudes de ce père confiant qui, sur ce sol volcanique de Paris, a l’imprudence de ne plus s’occuper du gendre qu’il s’est choisi et qui appartient corps et âme à ses affaires matérielles, absolument comme s’il n’avait que cela à faire dans ce monde? Conseille-moi, ma sœur, tire-moi de cet embarras si tu le peux et crois à l’amitié sincère de Ton frère et ami,

René.

MÉLITE A RENÉ

Dnmper Coat,

Je comprends les difficultés de la position trèsdélicate où tu te trouves, mon cher René, et je ne saurais pas plus que toi comment en sortir, Charles Després agit indignement, mais il est le fils de madame Després, il est de Dampcr, il est bien dur de l’accuser, de découvrir ses lâchetés, de détruire d’un mot l’édifice de son bonheur. Attends eneore, attends au dernier moment. Ce

moment venu, Dieu t’inspirera, je n’en doute pas. Entre hommes vous êtes d’une susceptibilité si farouche et si orgueilleuse, et les affaires de ce genre peuvent prendre une tournure si tragique et si fatale qu’on ne voit absolument pas que vous conseiller. Charles Després serait un autre homme que je te dirais : Va le trouver, dis-lui ce que tu as appris et fais ressortir à ses yeux l’indignité de son silence. Mais un autre homme n’agirait pasainsi. J’ai cru pouvoir confier l’affaire sous le sceau du secret à ma voisine, qui possède l’expérience du monde. Elle n’a rien trouvé de mieux que ee que je t’ai dit.

Pendant que tu es livré à des préoccupations aussi pénibles, mon cher René, on s’amuse beaucoup à Damper-Coat et à La Brise. On va, on vient, à pied, en voiture, en bateau, à cheval, oui, même à cheval. L’autre jour, pour une petite excursion dans les montagnes, j’ai accepté de me jucher sur une belle jument pécharde dont on m’avait vanté la grande douceur et l’inaltérable tranquillité.

Fanny, qui n’a pas plus d’expérience que moi ' de ce mode de transport, s’en tire beaucoup plus brillamment. Elle est hardie , robuste ,

souple. C’est la plus charmante amazone qu’on puisse imaginer et, quand elle est assise sur sa selle avec ses beaux cheveux noirs nattés, sa taille et son profil de reine, son malheureux petit cheval prend des allures tout à fait triomphantes, comme une bête de race, il s’élance impétueusement en avant, précédant le mien qui le suit la tête basse comme il convient à une brave jument bien vulgaire, sans prétention, et à laquelle celle qui la monte ne communique aucune ardeur.

Madame Anne semble s’appliquer à distraire Fanny qui, depuis ma confidence, n’est plus triste mais sérieuse. Il y a des sentiments que le mépris efface instantanément dans les cœurs généreux. Ou je me trompe ou le sien n’a pas résisté à l’épreuve.

Nous avons assisté ensemble à une distribution de prix de l’une des principales pensions de petites filles d’une ville voisine. Je ne connaissais personne et le tableau n’a cependant pas manqué d’intérêt. Les femmes en herbe étaient bien gracieuses avec leurs toilettes blanches et leurs cheveux bruns ou blonds ornés de rubans bleus flottants, elles avaient de bien drôles de

petites mines naïves ou futées. Que c’est joli l’enfance î que c’est gracieux l’adolescence et la première jeunesse. Passé, présent et avenir étaient là en présence, et les petits incidents comiques n’ont pas manqué. Les petites faisaient les vieilles et les vieilles faisaient les jeunes. J’aimais à voir les dames appuyer leur joue couverte de poudre de riz sur la joue en fleur des blondes fillettes. J’étais tout près d’une de nos élégantes dampéroises. Que c’est laid une coquette vieillie qui essaye de se rajeunir ! Elle me faisait compassion avec son faux chignon frisé, sa taille, contournée et affaissée, son œil éteint dans un réseau de rides que la pâte ne parvenait pas à effacer. Cet œil se posait avec envie sur les tailles sveltes, sur les chevelures opulentes, sur les visages purs. Il y avait un monde de regrets dans ce regard-là. Mds nous avions quelques vieillesses dignement acceptées, dignement portées. Une sous-maîtresse faite de fer et de ficelles, guindée et horriblement prétentieuse, nous a bien un peu amusées avec ses saluts, ses révérences, ses attitudes, son étrange physionomie, où luttaient l’importance qui tend à se faire jour et la aueherie. résultat d’une

timidité habituelle. Il y a des gens auxquels on serait tenté de crier: « De grâce ! soyez simples.»

Le lendemain de cette petite échappée, nos voisines ont passé la journée au presbytère.

Nous avons lu à voix haute.

Madame Anne, pour faire plaisir à mon oncle Jérôme qui est un classique enragé, a déclamé avec un très-remarquable talent quelques beaux vers de Polyeucte ; on m’a demandé du René et j’ai cueilli ici et là dans mes lettres quelques phrases, quelques scènes descriptives, et l’oreille droite de mon frère a dû tinter, car on a dit beaucoup de bien de lui.

Malgré ces allées et venues, j’ai porté partout la préoccupation de l’épineuse affaire qui te chagrine et je voudrais être à im mois d’ici pour te savoir hors de cette impasse.

Ne manque pas de m’écrire aussitôt que tu auras pris ton parti. Mon oncle Jérôme, qui a dîné hier chez les Després, m’a dit qu’ils étaient tous rayonnants. On n’a parlé que du brillant mariage que fait Charles. Ils iront en bande à la noce. Leur joie m’attriste et je n’approche plus de Damper, craignant de les rencontrer les uns

ou les autres. Je sais qu’il m’est, inutile de te conseiller une grande prudence au moment décisif. Il est vraiment bien regrettable que tu te trouves mêlé à cela, mais je conçois que les rapports que tu as avec M. Brastard ne te permettent pas de rester neutre. La non-intervention, comme on dit en politique, serait dans ce cas une vraie lâcheté. On a beau faire, vraiment, la vie ne reste jamais un bon petit chemin bien riant, bien uni, bien facile. On a beau balayer, tailler, préparer la route, les pierres roulent, les ronces déchirent et adieu la douce sérénité de la paresse. Soyons donc forts et patients, mon cher René, et rappelons-nous que tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu. Mon oncle prêchait cela ce matin, je te le redis en t’embrassant bien tendrement.

Mélite.

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Le sort en est jeté, ma chère Mélite, la neutralité ne m’est plus permise, il faut que je

parle. Voici ce qui s’est passé : Hier soir, craignant de voir mal interpréter mon éloignement de la maison Brastard et, ayant même été interrogé là-dessus le matin par M. l’ingénieur, j’ai passé mon habit et me suis présenté dans le salon bleu, où je n’ai pas mis les pieds depuis la révélation qui me tourmente.

Charles Després n’était pas là, et comme en ces temps de deuil les réunions du mardi ne sont plus composées que des intimes, le cercle était très-restreint. M. Brastard et ses filles m’ont très-amicalement reproché ce qu’ils appellent ma sauvagerie et la conversation a repris son cours. On parlait d’un de ces mariages étranges qui peuvent prendre place parmi les escroqueries parisiennes. Un homme a été assez adroit pour épouser une héritière grâce à un nom qui n’était pas le sien, grâce à un titre qu’il avait usurpé et à une fortune qu’il s’était fabriquée. Il a berné tout une famille honorable et sa fourberie n’a été découverte qu’un mois après, trop tard, par conséquent.

« Quelle horreur ! s’est écriée mademoiselle Berthe, je ne me consolerais jamais d’être la femme d’un homme qui m’aurait menti un jour.

— Les tribunaux devraient avoir des peines spéciales pour ces élégants faussaires, a ajouté M. Brastnrd en fronçant les sourcils. 11 est permis de ne rien avoir, il est possible de tout perdre,mais tromper, cela né se pardonne pas.»

C’était à n’y pas tenir, j’ai prétexté une petite * affaire, je suis sorti, j’ai pris une voiture et je me suis rendu chez Charles qui occupe toujours son élégant appartement rue Vivienne. Il y avait nombreuse compagnie chez lui, et de l’antichambre j’ai reconnu qu’il n’avait pas mémo brisé avec le monde dans lequel il vivait avant de se faire recevoir dans la famille Brastard, une indignité de plus. Je me suis fait introduire dans un petit appartement qui lui sert de bureau et je l’ai fait mander pour une affaire importante. Je connais mon homme. Pour lui échapper et ne pas me laisser entortiller moi-même dans quelque fable bien ingénieuse, mon parti était pris de l’intimider un peu. Quand il est entré j’ai marché vers lui et, le regardant en face:

« Charles, je sais tout, » lui ai-je dit.

Il a pâli, évidemment il a cru que j’étais un envoyé de M. Brastard.

- « Fatalité! » a-t-il murmuré en se laissant tomber sur une chaise.

Et, relevant la tête, il a ajouté î « Sais-tu comment il a appris ce que j'ai pris tant de peine à lui cacher? »

Il fallait le détromper, je lui ai dit que je n’étais l’envoyé de personne.

Sa figure livide s’est empourprée.

« Que ne le disais-tu plus tôt? s’est-il écrié en se levant impétueusement. Eh ! que m’importe que tu le saches. Bien d’autres le savent, il ne m’a pas été possible d’en faire un mystère. Seulement les morts vont vite à la Bourse et, M. Brastard n’ayant rien appris dans le premier moment, j’ai tout lieu d’espérer que mes projets ne seront pas anéantis. Or, le lendemain de mon mariage j’aurai soixante mille francs dans la main et, avant un an, il ne restera plus trace de mon désastre actuel. »

Comme tu le vois, ma chère Mélite, on descend vite la pente dans les bas-fonds de la dégradation parisienne.

J’ai pris la parole à mon tour et je lui ai dit crûment ma façon de penser en ajoutant que j’étais venu vers lui pour le décider à un

aveu pénible, mais nécessaire à son honneur.

Il a souri ironiquement et m’a demandé de ne pas me mêler de ses affaires. Je lui ai développé les raisons qui me forçaient à m’en mêler, je lui ai parlé de la reconnaissance que je dois à M. Brastard, j’ai mis en avant son propre bonheur, je lui ai redit la conversation qui avait en quelque sorte dicté la démarche que je faisais près de lui. Je lui ai répété que me taire me serait impossible, mais que je voulais lui laisser l’honneur d’une sincérité qui lui ferait peut-être beaucoup pardonner.

Il s’est levé et s’est mis à se promener avec agitation en me parlant ou plutôt en se parlant à lui-même.

Il était impossible qu’il perdît de gaieté de cœur sa dernière chance de salut, il avait bâti sur cette dot tout un échafaudage d’opérations qui devaient immanquablement le mener à une très-brillante fortune. Ce mensonge n’était après tout qu’une peccadille bien permise, M. Brastard avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.

Je sentais l’indignation m’agiter le sang et les nerfs, car parmi tous ces plans, tous ces projets.

tous ces regrets, toutes ces espérances, le nom de celle qui se croit aimée et qu’il a feint d’aimer n’a pas été prononcé une fois. Il s’est beaucoup attendri sur son désastre financier, sur ce que lui réserve l’avenir s'il manque l’affaire de son mariage, il n*a pas trouvé une parole d’attendrissement pour celle qui peut lui échapper par une révélation. Il lui faut soixante mille francs, c’est son idée fixe, le reste échappe à son attention. J’ai encore essayé de le ramener à des sentiments d’honneur, je lui ai parlé avec un calme et une amitié dont je ne me serais pas cru capable en ce moment où tout me portait au mépris. Il n’a pas cédé et il m’a lâchement supplié de laisser les choses. Me voyant rester inébranlable il a menacé, il s’est emporté. Sans m’émouvoir, je lui ai déclaré que le silence m’était impossible, qu’il m’était insupportable de me faire son dénonciateur, mais que dans huit jours s’il n’avait pas parlé je parlerais.

Et je suisparti sur celte déclaration catégorique, il était temps que nous nous séparassions. Nous maîtrisions avec peine les sentiments si divers qui nous agitaient et s’il n’avait pas encore l’insulte et la haine aux lèvres, il les avait dans les yeux.

Voilà où nous en sommes, ma chère Mélite,

Je me figure être tout près d’une poudrière dans laquelle je dois, à un moment donné, lancer une étincelle. Ah ! qu’il est parfois pénible de faire son devoir, de suivre les inspirations de sa conscience Ml me faudra beaucoup découragé pour agir, mais j’agirai. Je veux encore espérer que, prenant ma menace, au sérieux, il aimera mieux se dénoncer lui-même. Enfin, je lui répéterai mon avertissement, j'attendrai le dernier jour, la dernière heure, la dernière minute, je ne puis mieux faire n’est-ce pas? Ma première lettre t’apprendrala fin de cette triste affaire et t’apportera peut-être l’écho d’une. explosion. Je t’embrasse bien cordialement.

Ton frère et ami,

' ’ •■/ !.. : • ■ . René.

RENÉ A MÉLITE

' t : ' V - .* Paris - Hélas ! ma sœur, le Parisien a eu raison. Tout a tourné contre moi dans cette affaire où je n’ai

apporté qu'une trop grande délicatesse, qu’une reconnaissance trop excessive. J’ai attendu huit jours, j’ai écrit à Charles, il n’y avait plus à attendre, j’ai parlé. M. Brastard m’a lancé pour toute réponse un merci sec accompagné d’un étrange regard et est entré dans son cabinet particulier.

Deux heures plus tard, je recevais un congé en bonne forme. Dans un billet laconique, M. Brastard me remercie ironiquement de l’intérêt que je porte au bonheur de sa fille et m’expulse de ses bureaux. Ce n’est pas à la légère, me dit-il, qu’il s’est choisi un gendre, et Charles Després pouvait se passer de cette trahison d’ami et de compatriote. Un billet foudroyant enfin. J’ai couru chez lui. Il venait de partir pour sa villa de Versailles avec Charles et ses filles. J’ai écrit, je n’ai reçu qu’une invitation à ne plus reparaître chez lui. Et je ne le reverrai probablement plus, car le mariage .se fera à Versailles très-probablement. N’est-ce pas écrasant, ma chère Mélite? Me voilà calomnié, conspué, et si Charles est assez adroit et assez heureux pour rétablir ses affaires, à tout jamais perdu dans l’estime de cet homme qui m’a fait tant de bien.

Religion, philosophie, j’appelle tout à mon secours et je souffre néanmoins cruellement. Me voici . de nouveau sur le pavé de Paris ayant perdu mon seul protecteur et plus découragé que jamais. J’ai voulu t’apprendre l’issue fatale de ' celte affaire, mais ne m’en demande pas davantage aujourd’hui, je suis brisé. Je n’ai plus même la ressource de reprendre ma place de clerc chez M. Després dans l’esprit duquel Charles ne manquera pas de me perdre. Par quel maléfice a-t-il aveuglé ainsi un homme comme M. Brastard?

Par quel ensorcellement peut-il lui dissimuler un fait clair comme le jour ? C’est à n’y rien comprendre. Et moi qui commençais à tracer si courageusement mon sillon.

Adieu, adieu, je suis désolé, furieux, je me demande avec angoisse comment cette affaire finira. Je n’ai jamais aussi cruellement souffert.

Ton frère affectionné mais bien malheureux.

René.

MÊLITE A nÇNÉ.

• Damper-Coat.

Que puis-je te dire, mon cher René? Je te citerai cette phrase qu’a écrite le comte de Maistre: il faut rester debout au milieu des tempêtes. Celle-ci se déchaîne bien mal à propos, il faut l’avouer. Enfin qu’importe d’où le vent souffle : restons debout. Toute cette machination est odieuse, les résultats en sont vraiment inattendus, mais la vérité sera connue et on te rendra certainement justice. Seulement te voilà encore désarmé, mon pauvre frère, encore arrêté dans ton chemin. Au reste, jamais sillonne s’est creusé sans fatigue et sans sueur, et le nôtre ne se creusera pas sans combats et sans souffrances. J’ai communiqué ma désolation à mes voisines de la Brise, n’osant pas encore la communiquer à nos bons parents. Je suis chargée de t’exprimer toute

leur sympathie. Comme moi, elles ne peuvent croire que tu restes la dupe de Charles Després, la victime de sa mauvaise foi. Dans tous les cas tu vas demeurer sur la brèche, n'est-ce pas?

Maintenant tu peux attendre. Recommence tes courses si intéressantes dans Paris, étudie, promène-toi, emploie ton temps de manière à te distraire. Dans ce pauvre monde, il faut toujours savoir attendre. Tu as suivi les inspirations de la loyauté, tu n’as aucun reproche à te faire, laisse tomber. J'en ai le pressentiment, il y aura un jour pour la justice.

J’ai dû recevoir hier toute la faidillë Després qui venait faire visite à madame Anne. Charles a nécessairement gardé un silence prudent envers sa famille qui le croit toujours riche et en train de devenir millionnaire. Ils étaient gais comme des pinsons et la pauvre mère surtout était radieuse. Ils partent tous dans huit jours pour Yersailles. M. Ollivier m’a demandé ton adresse. Intérieurement j’étais bien émue en la lui donnant. Ils s’attendent à te voir à cette noce. Dans quelle situation te met ce malheureux Charles !

Ah ! il est cependant bien plus à plaindre que toi, j’aimerais cent fois mieux être à ta place

qu’à la sienne. Que dirais-tu dans ce moment d’un petit voyage à Damper-Coat? Je te soumets bien timidement ce projet, ce serait une façon d’échapper à la noce Després. Dans tous les cas écris-moi un mot bien vite, ear je te sens bien découragé. Me faire attendre serait me faire souffrir, et tu ne le voudras pas. Madame Anne te propose de te faire faire quelques nouvelles connaissances à Paris. Réponds-moi aussi làdessus.

A bientôt, cher frère, s’il est des gens qui té méconnaissent, il en est qui t’estiment de toutes leurs forces et qui t’aiment de toute leur âme.

Mélite. ..

xxix •' •. y

RENÉ A MÉLITE

Fontainebleau.

J’ai quitté Paris, ma chère Mélite, et je l’ai quitté avec joie. J’étais tout préoccupé de Par-

rivée des Després et de l’étrange personnage que j’allais avoir à jouer, quand un de mes camarades de bureau est venu me proposer d’aller passer quelques jours dans un petit cottage que ses parents possèdent sur la lisière de la foret de Fontainebleau. C’était ce qui pouvait m’être proposé de plus agréable. J’ai accepté et me voici depuis plusieurs jours en villégiature. Tourmenté, troublé ainsi que je le suis, je ne jouis guère de mon repos ni des beautés naturelles, Tout mon être est comme blessé, et pour chloroformer la douleur, je n’ai qu’un moyen à employer : la lecture. Je lis beaucoup un genre d’ouvrages qui ne formaient pas d’habitude ma lecture intellectuelle, je lis des romans, et le temps passe. Hier j’avais dans les mains un livre que je ne te permettrais pas, mais qui a des pages , • vraiment saisissantes.

L’auteur, qui a du génie, peint son âme à deux ' périodes extrêmes de la vie. C’est un tableau de

maître qui m’a fait longtemps rêver. Rien de frais, de délicieux comme la page arrachée à v cette adolescence heureuse qui s’éclaire par une piété ardente, toute d’imagination, mais remplie de poésie. Comme contraste arrive la période

sombre. Les fleurs sont fanées, les rayons sont éteints, la vibration joyeuse se change en glas de mort. Le bonheur est mort, la foi est morte, . l’ennui, un ennui implacable, le désespoir, un désespoir sans remède, restent seuls. L’ennui désole ma vie, dit-elle, l’ennuie me tue, tout s’épuise pour moi, tout s’en va !

Cette page enivrante, désolée, m’a fait mal.

Qu’est-ce donc que la vie, si, à un moment donné l’âme pousse de pareils cris, éprouve de pareilles souffrances? Il me semble que quelque chose tremble en moi depuis que j’ai entendu ces accents passionnés ils ont remué des fibres inconnues en mon être. Et comme ils ne s’harmonisent que trop avec ma disposition d’esprit, mon âme s’agite douloureusement et de véritables cris d’angoisse montent à mes lèvres. Plains-moi, ma chère sœur, et prie pour que je ; domine la tentation qui me presse de me dépouiller violemment de tout ce qui m’est un obstacle pour parvenir, et de m’élancer comme tant d’autres dans la vie, en foulant tout sous mes pieds.

Plains-moi, plains-moi.

Ton frère affectionné,

René.

MÉLITE A HENÉ.

Je te plains, cher René, je te plains de tout mon cœur, mais, je t’en conjure, n’écoute pas ces voix, ces voix terribles qui te prêchent une révolte insensée. Le mauvais conseiller a fait son œuvre, mon vaillant frère se décourage tout de bon. Non, toutes les vies ne finissent pas par un cri d’ennui et de suprême dégoût. Tu ne me gronderas pas, niais ayant été surprise par madame Anne, pleurant, ta lettre à la main, je lui ai parlé du mauvais effet que la solitude produisait sur toi, je lui ai parlé de cette page qui t’a donné une fièvre de découragement et de rébellion. Voici comment elle a répondu à ma confiance. Elle m’a écrit le billet suivant : « Je connais lé livre où M. René a entendu ce cri de désespoir qui serait sublime s’il était chrétien, c’est-à-dire s’il se cîiangeait en un cri d’espé-

rance. J’ose lui envoyer ces pages qui m’ont toujours paru une sorte de contre-partie des pages qu’il a lues. Ceci n’est pas une question de style, mais une question d’éternel avenir. Qu’il réfléchisse, qu’il prie, qu’il espère surtout. »

Je te transcris ces pages. Voici ce qu’on peut appeler la partie lumineuse.

« Mon enfance ne me rappelle que de frais souvenirs, et ma jeunesse fut une aurore. Je vivais avec des parents affectionnés, mais insouciants, et beaucoup plus avec moi-même qu’avec eux ; je vivais à la campagne, j’absorbais, sans qu’ils s’en doutassent, la poésie, la vitalité, le rayonnement, la sève de la nature. Oiseau et fleur je ne fus pas autre chose jusqu’à seize ans. Personne ne m’enseignait la vie, ses obligations, ses devoirs, ses mystères, sa responsabilité ; aucune souffrance ne m’avait encore approchée. Mon monde à moi, mon univers c’étaient les grands prés de velours, les champs ensoleillés, les landes sauvages, les sentiers invisibles tracés sous les hautes futaies, les creux dans les masses rocheuses, les eaux vives, le ciel avec ses beaux aspects changeants. J’aimais vaguement toutes choses et j’aimais surtout ma fa-

mille, mon chien, mon cheval, les pauvres, les enfants. Un jour enfin j’aimai Dieu. Ce jour-là, j’étais assise sous une touffe d’aulnes, tout au bord de la rivière limpide, écoutant en même temps que son harmonieux murmure le chuchottement mystérieux et un peu confus des voix intérieures qui commençaient à parler en moi.

Je ne sais quel souffle de tristesse étrange passa soudain sur mon âme joyeuse, tout se voila, se ternit autour de moi. Cette angoisse sans nom que je pourrais appeler la première aspiration de l’idéal, à la poursuite duquel nous usons toutes nos forces dans la partie éclairée de la vie, ne dura que quelques secondes. Je relevai ma tête enfantine qui s’était courbée instinctivement, je regardai ardemment le ciel et un élan de mon cœur me porta jusqu’à Dieu, jusqu’au Dieu de ma première communion. Je fus singulièrement raisonnable et pensive pendant huit jours. Alors s’ouvrirent les exercices de l’adoration dans ma petite paroisse et je pris la résolution de les suivre exactement. Je les suivis, renonçant pour la première fois de mon plein gré à ma chère indépendance, remplaçant par une capote de crêpe bleu le commode chapeau sous lequel mes

grandes nattes s’arrangeaient d’elles-mêmes, laissant là mes lignes de pêche, mes flûtes do sureau, mes bâtons de saule enjolivés de des - 1 sins, oubliant presque mon cheval et mon chien. Pendant cette semaine de recueillement, la vie surnaturelle me fut en quelque sorte de nouveau révélée et j’en vécus deux ans, les deux plus ravissantes années de ma vie. Il me semblait qu’unie à Dieu, j’avais complété l’harmonie de mon être, et que rien ne me manquait. La poésie qui s’éveillait en mon cœur débordait en sentiments et en enthousiasmes religieux. J’avais des ailes aux pieds et probablement des rayons dans les yeux le jour où après avoir reçu mon Dieu sous l’apparence eucharistique, je revenais seule à pied, aussi parfaitement heureuse qu’on peut l’être sans souffrir. Ma solitude me devenait extrêmement chère. Dieu l’habitait. Je chantais toute la journée dans la maison comme par les chemins creux et je chantais des cantiques, ce qui transformait mon chant en une nouvelle prière. J’avais aussi mes heures recueillies, sérieuses. Quand ma campagne prenait ses grands airs et revêtait ses éblouissants aspects ; quand l’orage, avec ses éclairs fulgurants et ses ton-

nerres lointains, éclatait ; quand le soleil couchant me jetait ses splendeurs ; quand le vent, les arbres et l’eau avaient leurs solennels murmures, je me blottissais contre les haies ou je restais debout dans la lande et je finissais par tomber à genoux sous le choc d’une émotion puissante, éprouvant impérieusement le besoin d’adorer le Créateur de ces merveilles. Mon rêve, ces deux années furent un rêve, mon rêve finit. La vie réelle me saisit entre ses bras de fer, et mes divins élans et ma pauvre poésie furent momentanément étouffés sous ses étreintes, mais je gardai tout au fond de mon être ces purs, ces délicats souvenirs et un jour vint où je dus y rafraîchir, ma pensée.»

Ce chant printanier ne te rappelle-t-il pas notre propre enfance, mon cher René. Pour moi, je me retrouve quelque peu dans cette petite fille sauvage et rêveuse dont l’âme frissonne sous le premier appel de l’idéal, sous la première touche de la grâce. Seulement je n’étais pas, il faut bien le dire, ni aussi poétique, ni aussi hardie et je n’étais pas abandonnée. J’avais un compagnon, un fort et joyeux garçon, qui avait l’air de commander et qui souvent obéissait. Mais ne

nous perdons pas dans nos propres souvenirs et revenons au journal. L’enfant a fait place à la femme, l’aurore et le bonheur ont fui à tire d’ailes. Écoute ces accents désolés:

a L’heure sonne pour moi, l’heure fatale ; le poids douloureux de la vie tombe comme un manteau de plomb sur mes épaules et s’y attache. Les êtres qui m’étaient chers se sont fanés sous mes yeux, dans leur fleur, la terre les a impitoyablement engloutis. .

La main brutale de la Mort m’a dépouillée en un jour de mes tendresses les plus pures, de mes illusions les plus profondes. Dans cette phase sérieuse de la vie qui est la phase de la moisson, je me suis trouvée devant un champ nu, dévasté; j’ai vu tomber pièce à pièce, comme démoli par un bras invisible, le fragile édifice que j’avais baptisé du nom de bonheur, et, devant ces décombres, ces ruines, j’ai senti, misère suprême, l’ennui de la vie me prendre àla gorge. Mon œil s’est promené éperdu sur un monde désormais vide, tout s’est teint de néant autour de moi, les larmes ont affaibli ma force, aucune main délicate, compatissante ne ressaisissait encore mon âme blessée, le ciel même s’est voilé de deuil

sur mon front et est devenu sombre, sombre comme mon cœur. Je ne pensais plus, je n’espérais plus, je n’aimais plus, je souffrais. Je me sentais pleine d’une ironie amère contre les pauvres heureux de ce monde, tant ce monde me paraissait usé, débile, faux, frappé de mort. La mort était dans tout, dans ce que j’avais connu et ce que j’avais ignoré, dans ce dont j’avais •joui et dans ce dont je n’avais pas voulu jouir. Toute chaleur, toute lumière semblaient éteintes en moi. Les ténèbres se condensaient autour de mon âme qui agonisait dans un corps sain, vivant, mon cœur me semblait réduit en poussière comme celui des êtres chéris qui n’étaient plus.

C’était la nuit enfin, déjà la nuit, la nuit au milieu du jour. On compare la vie à une journée et chacun sait que l’heure où les derniers rayons lumineux s’effacent graduellement sur un ciel noir, pesant, livide, est l’heure écrasante du jour. C’est l’heure des souvenirs mélancoliques, des secrets découragements, l’heure redoutable pour tout ce qui souffre dans la nature. Mais l’imagination peut soulever le voile et on peut voir apparaître radieuse l’aurore du lendemain.

Pour la vie, le crépuscule, c’est le crépuscule; les ténèbres, ce sont les ténèbres ; la nuit, c’est la nuit. Nuit sans lendemain, sans aurore. On vit dans la mort, on voit avec des yeux jeunes la fin de tout, le vide de tout, le néant de tout. Les grandes douleurs, celles qui pénètrent jusqu’aux mystérieuses profondeurs de l’âme vous jettent dans le néant. J’y étais donc. Ai-je été mortellement découragée? Oui. Désespérée? Jamais. Je croyais en Dieu, j’ai crié vers Dieu.

Un jour dans mon austère solitude, j’ai saisi le livre de ma vie arrivée à son milieu, il s’est ouvert à la page sur laquelle s’étendait la teinte de néant, j’ai tourné les feuillets, et je suis revenue aux premières pages. Pages embaumées où s’étaient fixées mes pures extases, mes élans consolateurs. Et ma pensée s’est arrêtée là et j’ai dit: « Il était alors, il est aujourd’hui, il sera demain. Mille ans devant lui sont comme un jour et un jour comme mille ans. Ma vie n’est-elle pas un rayon de ce soleil et ce rayon ne peut-il se rattacher plus directement à l’astre immuable ? serait-ce là le divin secret de mon épreuve?

Mais comment remonter là? Comment en suis-je insensiblement descendue?

Par la facilité de mon esprit, par la dispersion des forces de mon cœur, par la trop grande concentration de mon être en moi-même et en mes affections choisies. Il faut cependant, à tout prix, gravir cette montagne et pour cela se simplifier, se concentrer, embrasser la vie pratique du dévouement, du sacrifice, ne plus traîner la croix, la charger sur ses épaules et marcher comme un soldat, comme un ouvrier de Dieu. J’allai prier devant lui, à l’église. J’y retrouvai le silence d’autrefois, la paix d’autrefois. Ce n’était plus l'extase, mais c’était la paix dans la souffrance acceptée et comprise.

Et je m’aperçus que s’il n’y a pas de levier pour soulever le monde, il y en a un pour soulever l’ennui de la vie. Tout m’avait échappé, il me restait la foi, la foi vivante en un Dieu incarné mort sur la croix: c’était assez, j’avais enfin senti la véritable valeur de la vie. Dans le vide de mon cœur, dans la désolation profonde de mon âme, la foi grandit comme grandit dans le désert aride l’ombre du palmier solitaire qui offre, au voyageur épuisé, le rafraîchissement et la force ; comme grandit dans l’admirable firmament quand l’éclair a brillé et que le vent dis-

perse les nuages chargés de foudre, l’étoile fixe momentanément éclipsée par ees puissants agents de désordre. L’amour est venu sur les pas de la foi et alors plus de solitude, plus de vide. Dieu remplit le monde, je vois Dieu resplendir en chaque créature ; Dieu même, comment le dire sans trembler, peut habiter en moi. Le jour, j’agis en son admirable présence, la nuit, quand je me réveille, je l’adore dans le silence qui m’enveloppe, silence plein d’indicibles angoisses pour les âmes sombres, muettes, délaissées, douloureusement repliées sur ellesmêmes. A ce maître aimé, à ce Père invisible, â cet ami éternellement vivant, éternellement fidèle, j’offre la larme qui brûle ma paupière, le sanglot qui gonfle ma poitrine, la goutte de sang que distille mon cœur, et le sang et les larmes se transforment en un baume mystérieux, et le sanglot s’achève en un cri d’espérance.

Le matin, comme le conseille le saint père de Ravignan, au premier réveil de la raison, je jette vers Dieu mon esprit et mon cœur et je commence vaillamment ma journée invisiblement soutenue dans mes défaillances, invisiblement protégée et sentant que, chaque jour l’ennui de la

vie fait place à la résignation de la vie. »

Ces pages comparées ne sont-elles pas tout un enseignement, mon cher René. M me Anne

m’a permis d’établir la comparaison en me donnant à lire les pages qui t’ont découragé. Quels tableaux ! Ici une âme qui agonise, là une âme qui ressuscite. C’est un drame intime, vivant, qui a bien son intérêt en ce moment, n’est-ce pas ?

Je le livre à tes réflexions, mon cher frère, et je fais les vœux les plus ardents pour que cet accès de faiblesse passe bien vite. La calomnie est lourde à supporter, je le sens ; je le sens, cette épreuve est dure, mais ne doit pas dépasser nos forces. Mon frère, écris-moi, parle-moi de l’état de ton âme, je souffre pour toi, avec toi.

Ton amie et ta sœur,

Mélite.

RENÉ A MÉLITE

Fontainebleau.

Ma chère Mélite,

La fièvre est tombée et j'ai pu lire dans un commencement de calme les pages pour lesquelles tu offriras à madame Anne tout ce que tu trouveras de plus profondément reconnaissant.

J’ai repris mon travail, j’ai commencé des promenades dans la forêt et j’éloigne de mon esprit tout souvenir irritant. Mon ami me laisse pendant quelques jours la jouissance de son petit cottage et cherche à me persuader d’accepter une place de commis dans le bureau d’un de ses parents. A mon âge, ce genre d’occupation m'enfouit à jamais dans les positions subalternes; c'est la mort de tous mes rêves d'avenir. Et puis-je accepter la vie isolée à Paris dans de pareilles

conditions ? ce serait y végéter toujours. Depuis hier j’ai des tentations de plier bagage et de partir pour Damper-Coat. Avec un peu de bonne volonté je pourrai trouver une petite étude de notaire dans les environs et je ne vivrai pas séparé de tout ce qui m’est cher.

Je commence donc à porter la main sur mes pauvres espérances, j’espère arriver à leur arracher les ailes, à les étouffer, mais, ma sœur, dans ce travail de destruction, il me semble que c’est mon être lui-même que je dépèce, et je souffre d’intimes angoisses que rien ne peut te peindre.

C’est une agonie que de mutiler ainsi son intelligence, ses aptitudes. Je sens que ma force est dans l’industrie et non pas ailleurs. Au plus intéressant de la lecture, qu’en prévision de ma position à venir, je me condamne à faire dans un livre de droit, ma pensée fuit, s'échauffe, je vois se mouvoir les machines puissantes dont j’ai tant aimé à découvrir les secrets ressorts, dont j’ai essayé de modifier les mouvements. Dans ces moments, les combinaisons les plus difficiles semblent se simplifier, je résous les problèmes les plus ardus. Il me semble que le succès est

assuré, que la fortune est là sous ma main, avec tout ce qui en découle pour moi, pour les êtres qui me sont chers, pour les causes auxquelles appartiennent mon cœur et mon bras, et il faut que je foule tout cela sous les pieds, il faut que j’éteigne ces éclairs, que j’étouffe ces élans et qu’entre mes mains frémissantes je reprenne, ô dérision ! le Manuel du notariat.

Mais pourquoi t’initier à ces souffrances viriles, ma chcre Mélite. Je sais que tu en auras l’intuition, mais n’est-ce pas t’attrister inutilement. Je joins à ta lettre une missive d’affaire pour mon oncle. Avant de quitter Paris je désire savoir si je trouverai de quoi m’occuper dans notre chez nous. Ici on fait n’importe quoi, en attendant, surtout quand on n’a plus d’espérances, plus d’aspirations, et qu’on a brisé en soi , cette corde dont les vibrations rendent tout autre son monotone.

Donc, j’attends sa réponse avant d’accepterde devenir pour un temps une machine à chiffres dans le premier comptoir venu. Ton affection dévouée me reste, ma chère Mélite, et je serais bien malheureux si ma pensée ne pouvait se poser sur ce coin de terre où respirent des êtres

dont mes déceptions cruelles ne feront que redoubler l’amour.

On me trouvera bien changé physiquement, je crois que cette dernière épreuve m’a honoré de quelques cheveux blancs.

Adieu ou plutôt au revoir, ma sœur. S’il me faut végéter et mener une existence antipathique à mes goûts, je ne la comprends que sur le sol fleuri de nos bruyères ou sur les bords de notre mer qui pousse elle aussi, d’éternels gémissements.

Jet’embrasse cordialement,

René.

P. S. — Charles Després s’est marié hier à Versailles, le malheur de mademoiselle Berthe est consommé et je ne me relèverai jamais de dessous cette calomnie.

RENÉ A MKLITE.

Fontainebleau.

La Providence a dit son mot, le malheur de

mademoiselle Berihe n’a pas été consommé, justice me sera rendue, le jour s’est fait.

Ma sœur, la joie me ferait délirer.

Hier, une voiture s’est arrêtée devant le cottage, j’ai vu, ne sachant pas si je rêvais, M. Brastard en descendre, je l’ai entendu monter l’escalier, je l’ai vu entrer, se jeter à mon cou et il m’a dit: « Pardonnez-moi. »

C’était suffoquant. Quand nous avons été l’un et l’autre un peu remis de notre saisissement, il m’a tout expliqué, il m’a raconté avec détails ee qui s’est passé. Charles avait bandé les yeux et bouché les oreilles. Tournant perfidement la menace que je lui avais faite contre moi, il lui avait confié sous le sceau du secret que le mariage de mademoiselle Berthe me désespérait et qu’il venait d’apprendre, de bonne source, que je cherchais déloyalement un moyen de l’empêcher. Ce moyen, il avait feint de l’ignorer par une infernale habileté, mais il avait conseillé à M. Brastard de se tenir sur ses gardes. Quand donc je me suis présenté, hésitant, troublé, triste d’avoir à dénoncer un compatriote, un parent, l’ingénieur a maîtrisé avec peine son indignation et il m’en a voulu de tout l’intérêt qu’il me portait.

Mais la Providence a des manières à elle pour déjouer les ruses des hommes. La veille même du mariage, M. Brastard a été appelé chez le ministre des travaux publics. Il a rencontré là un de ses confrères qui voulait arranger une seconde conférence pour le lendemain et auquel il a dû faire part de la cause de son absence forcée de Paris ce jour-là. Cet étranger avait des fonds placés chez l’agent de change ami de Charles, et avait entendu ce nom plusieurs fois. Il a machinalement cherché où il avait pu l’entendre. Il s’en est suivi une conversation demi-plaisante, demi-sérieuse entre eux.

Il a été dit, convenu, que c’était le même nom, non le même homme, mais en sortant du ministère, M. Brastard avait un poids sur l’esprit. Mes révélations revenaient à sa mémoire. Au lieu de reprendre le chemin de Versailles, il s’est fait conduire à la Bourse, il a pris des informations, la vérité lui a été dûment révélée par des hommes qui n’avaient aucun intérêt à le tromper, et il est revenu dans la nuit en proie à une agitation et à une fureur qu’il s’est efforcé de calmer afin de faire subir au déloyal une dernière épreuve. Au matin il a mandé Charles qui

est revenu très-naturellement sur le contrat qu’ils allaient signer et lui a fait répéter les chiffres fabuleux de sa fortune mobilière prétendue. Chacun d’eux a bien joué son rôle. L’un a questionné bien paisiblement, l’autre a menti avec une superbe effronterie. M. Brastard est ensuite passé chez sa fille et après l’avoir préparée à entendre une nouvelle désespérante, il lui a tracé le tableau de la conduite de son fiancé. Il y a eu un moment affreux de déchirement, mais heureusement elle n’avait pas pour Charles un de ces sentiments aveugles qui ne raisonnent pas. Le mépris a agi instantanément sur elle et elle a laissé pleins pouvoirs à son père. Tu te représentes la scène qui a eu lieu. Il paraît que madame Després a été sublime et que la révélation faite, elle s’est levée pour dire qu’elle serait la première à refuser son consentement à un mariage basé sur une tromperie.

Dans son affusion M. Brastard ne parlait rien moins'que de me permettre plus tard, de devenir le consolateur de sa fille si vraiment elle ne m’était pas indifférente. Pour lui prouvera quel point ma conduite avait été désintéressée, je lui ai avoué que mon cœur n’est pas libre et qu’il y

a à Damper une femme que je ne réussis pas à oublier.

Nous nous sommes quittés les meilleurs et désormais les plus inséparables amis du monde, ses dernières paroles ont été presque des promesses d’avenir et je t’écris en courant mon . bonheur.

Tu m’as soutenu dans mes défaillances, ma chère Mélite, à toi le premier élan de la joie qui remplit le cœur de

Ton frère et ami

René.

Mélite a René.

Damper-Coat.

Depuis la réception de ta lettre, mon cher René, je cherche en vain ce qu’est devenue la sage et tranquille petite ménagère de Damper- Coat, je ne trouve plus qu’une petite affolée qui

rit à tout propos ; qui ne peut rester èn place, qui chante comme si elle avait quarante loriots dans la tête.

L’excès d’inquiétude engendre l’excès de gaieté et, pour moi, je ne suis plus que rires et chansons. Je chante en frictionnant la main rhumatisée de tante Marie, je chante aux oreilles de mon vénérable oncle, même en lui versant son café, je me sens des envies de faire pirouetter la solennelle Fantik, j’embrasse les soyeuses oreilles de Tack qui aboie de joie, instinctivement, enfin je suis heureuse, presque aussi heureuse que toi, ce qui n’est pas peu dire. Ta précieuse lettre dans ma poche, j’ai pris à grands pas après dîner le chemin de la Brise. J’avais besoin de mouvement et il est si doux de porter une nouvelle heureuse. En route j’ai rencontré l’éternel Colomban. Notre juif errant dampérois cassait une croûte, assis sur la pierre enguirlandée de la fontaine Verte, dans les eaux limpides de laquelle il plongeait comme une coupe de bronze sa main calleuse, quand la soif venait. J’ai épanché dans ce cœur fidèle le trop plein de ma joie et afin que ce jour fût aussi pour lui un jour de fête, je lui ai demandé d’aller finir de dîner au

presbytère. Il ne s’est pas fait prier, apprenant que notre cidre est bon, ce que je n’avais garde v de lui laisser ignorer, et il est parti emportant comme un talisman un billet au crayon destiné à adoucir les airs d’ogre de Fantik qui, connaissant la faiblesse de mon oncle pour ses chers pauvres, s’imagine de les rebuter personnellement par des physionomies qu’on n’inventerait pas.

A la Brise j’ai été reçue à bras ouverts. Ma figure avait annoncé que j’apportais de bonnes nouvelles. Dans la lecture émue que j’ai faite de certains passages de ta lettre, j’ai manqué de prudence et le motif de ton indifférence pour toutes les jolies parisiennes m’a échappé. Cette simple phrase a couvert les joues de Fanny d’une rougeur bien étrange. M me Anne m’a aussitôt regardée d’un air d’intelligence. Ou je me trompe grossièrement, ou l’on est bien près de rendre justice à mon cher frère sur toute la ligne. C’est qu’il est bon à connaître, à voir de près mon cher René. Il ne lui manquait qu’un peu de cette élégance parisienne qui est tout chez Charles Després. S’il revenait maintenant, s’il parlait maintenant, qui sait si, un jour ou

l’autre je n’aurais pas pour belle-sœur la . plus charmante des Dampéroises.

Je crois voir sortir de cette nouvelle complication d’événements, toutes sortes d’épisodes providentiels. Monsieur Brastard aura certainement à cœur de réparer son injustice involontaire et j’attends avec impatience ta première lettre.

Nous te félicitons, nous t’embrassons et nous sommes avec toi et par toi, mon cher frère, les plus heureuses gens du monde.

Mélite.

René a Mélite.'

Il y a dans ta dernière lettre, ma chère Mélite, une phrase que tu n’as pas, je l’espère, prononcée à la légère. Serait-il vrai que l’espoir me fût permis ! Ma fidélité recevrait-elle cette suprême récompense ? Un mot encore et je pars pour

Damper-Coat. M. Brastard a mis le doigt sur un plan qui réaliserait pleinement mes rêvesd’a venir. Un de ses amis veut établir une imprimerie à la vapeur. Il lui faut un ruisseau et un homme dans lequel il ait pleine confiance. Le ruisseau coule à Damper-Coat dans notre dernier lambeau de terre, l’homme, ce serait moi, mais la double difficulté se présente : diplôme d’ingénieur, cautionnement. Si ce rêve se réalisait voici ce qui adviendrait : La vieille maison croulante ferait place à une belle usine et à une riante maison d’habitation où se transporteraient immédiatement ma vieille tante et ma chère sœur, et le directeur de l’usine oserait peut-être offrir à mademoiselle Fanny un cœur qui lui est resté fidèle.

Un mot plus explicite, je t’en supplie, parle hardiment du cœur et des lèvres, je t’en donne le pouvoir et le droit. Tout un monde d’espérances revit en moi.

Ton frère impatient et affectionné,

Rfssé.

MÉLITE A RENÉ

Oui, reviens mon cher René, c’est de la Brise que part cette invitation. Il est sage d’attendre que ta position se dessine pour en arriver à traiterl’autre grande question, mais je tiens de madame Anne que Fanny s’étonne chaque jour de t’avoir si mal jugé. Le temps fera maintenant le reste.

Il faut avouer que le bon Dieu nous comble de joies et pour bien lui prouver ma reconnaissance je lui fais de fréquentes visites. J’ai bien pleuré dans cette chère église, j’ai bien parlé de mon frère afin que son courage fût toujours au niveau de ses épreuves. Je vais maintenant y répandre le trop plein de ma joie et murmurer de ces remerciements intimes qui soulagent un cœur reconnaissant.

Je t’arrange une chambre au presbytère, il faut dépouiller ici, voler là, mais nos chers

vieillards sont les premiers à‘ s’imposer des privations que je n’accepte pas toujours. Et dire que xe cher frère auquel on ne peut procurer qu’une cuvette ébréchée et qui n’aura pas de fauteuil dans sa chambre, aura peut-être beaucoup d’or quelque jour.

J’ai un pressentiment que tu nous arriveras bientôt. Hâte-foi de me détromper si tu prévois devoir retarder ton voyage, car mon cœur fait un tic tac effréné, extrêmement gênant. Depuis quelques semaines nous nous nourrissons d’imprévu et cela cause tout un ébranlement qu’il est raisonnable de faire cesser.

Adieu, au revoir, à bientôt, mon cher René.

De toutes ces formules, c’est à la dernière que je m’arrête. Il me semble que tu habites déjà notre pauvre petit presbytère ; tout à l’heure en caressant Tack je lui disais : « René va venir. »

Je dis cela à tout et à tous: aux pauvres qui remarquent que je suis généreuse encore plus que d’habitude, aux ménagères du*bourg qui me trouvent gaie, à mes poules, à mes brebis, aux oiseaux qui sautillent devant moi, j’annonce que René arrive. Et vraiment il me semble qu’ils ne sont pas insensibles à cette saisissante nouvelle.

Assez de folies comme cela. Ne manque pas de m’écrire et crois à la tendre affection de ton heureuse sœur,

Mélite.

vtvt

RENÉ A MÉLITE

Paris.

Encore une lettre, ma chère Mélite, pour t’annoncer que ton billet m’a rendu à l’espérance. Le projet dont je t’ai parlé est devenu une belle et bonne réalité. J’ai eu plusieurs entrevues avec le grand industriel qui est directeur responsable d’une compagnie puissante, et les deux effrayants obstacles ont été aplanis. M. Brastard a obtenu que son ami me fît subir une sorte d’examen à la suite duquel il m’a dit, en souriant, que je n’emprunterais rien à un diplôme et que j’étais, de ce moment, l’agent de la compagnie si je pouvais fournir le cautionne-

ment. C’est mademoiselle Berthe qui a trouvé le nœud de cette dernière et immense difficulté.

Elle a généreusement demandé à son père qu’il m’avançât, à l’intérêt légal , l’argent de sa dot puisqu’elle ne se mariait pas. C’est, en effet, une manière de nous acquitter envers vous, m’a dit l’excellent homme, et je prends hypothèque sur votre loyauté, vos capacités et votre bonne conduite.

Les bases de l’entreprise sont jetées, c’est à Damper-Coat que s’élèvera l’usine, c’est donc là que je vais creuser mon sillon, dans la vie. J’écris à M. Després pour qu’il me fasse parvenir une procuration en règle, car tu as ta part dans notre petite terre dont j’utilise l’admirable position.

Hier, j’ai entendu parler de Charles Després. Un de mes amis qui passait très-rapidement contre le vitrage éblouissant d’un magasin de nouveautés s’est entendu appeler. C’était Charles qui, penché à une fenêtre de l’entresol lui faisait des signes d’appel. Il est monté machinalement et il l’a trouvé non point en acheteur, mais en marchand dans cette serre chaude enveloppée de larges pièces de cotonnade, entourée de

rayons chargés de paquets. Des lapis qui descendaient du plafond, interceptaient le peu d’air dont on pouvait jouir et c’est contre ces rideaux d’un terrible aspect, entre ces panthères bondissantes, ces lions couchés, ces éléphants ce laine, cette végétation grotesque qui faisait peut-être rêver du Nouveau-Monde aux malheureux commis, qu’il a aperçu Charles toujours élégant, mais pâli, changé, nerveux.

« Étonne-toi à l’aise, honnête provincial, lui a-t-il dit de son ton le plus caustique. A Paris, quand on ne roule pas en carrosse, on a toujours la ressource de vendre du calicot. »

Mon ami était fort surpris, sinon embarrassé.

« Ne prends pas un air aussi contrit, a repris Charles, j’ai joué à ton Pylade un tour pendable et en réalité ce n’est pas lui qui fait manquer l’affaire, le diable s’en est mêlé. Tu peux dire à René que je lui demeure parfaitement indifférent. »

Mon ami l’a questionné sur ses projets ne pouvant supposer qu’il consentit à rester commis de nouveautés. Il en a deux, hélas! et en vérité il est triste d’avoir à les écrire. Ou il va se faire

épouser par une vieille femme excessivement riche qui en est folle, ou il s’embarque pour l’Amerique avec quelques recommandations qui lui paraissent suffisantes pour se lancer dans ce hasardeux genre de vie.

Ces confidences ont été interrompues par l’arrivée de deux belles dames auxquelles il devait montrer des tapis* Mon ami l’a quitté, admirant avec quelle facilité il parlait le jargon nécessaire à son emploi. Les couleurs étaient sérieuses, le coton soyeux, les rayures avaient une distinction, un cachet

J’aurais bien ni en écoutant son récit, si je n’avais pressenti sous tout cela un véritable naufrage. Il y a des êtres que les épreuves relèvent, anoblissent. Lui se laissera glisser, et je me demande en vérité comment il finira. Heureusement que madame Després a d’autres fils qui font sa consolation et qui lui forment une véritable couronne d’honnçur. Mais qui sait ce que pleureront ses yeux maternels pour le fleuron perdu.

Cette lettre est la dernière que je t’écris. Tout est signé, paraphé, et les derniers arrangements pris, je pars pour Daniper-Coat où j’espère bienfinir

mes jours. L’entreprise qui m’est confiée peut remplir toute une vie d’homme. Je ne sais ce que Dieu versera de douleurs, de consolations et de charme sur cette existence, mais je sais que j’éprouverai un bonheur profond à vivre près de la vaillante et chère petite sœur qui s’est tenue comme un ange d’espoir à mes côtés pendant que j’essayais si péniblement de trouver un sol où s’enfonçât le soc de ma charrue.

Tu peux chanter en m’attendant, j’arrive, non pas en brillant paladin, comme cela se chante dans la Dame Blanche , mais comme le plus heureux des hommes.

Ton frère et ami,

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