Mon tour du lac Léman raconté à mes enfants
Lecteurs jeunes et vieux , il faut d'abord que vous le sachiez, c'est ici une préface que je cache sous un titre pour vous la faire lire.
Mais, direz-vous, pourquoi donc une préface, puisque nous les détestons? — C'est afin de vous parler de moi-même, de me recommander à votre bienveillance et à votre admiration, par l'examen de cette haute question de philosophie morale : Quelle est lâ sensitive de l'espèce humaine ?
Et d'abord je suppose que , jeunes et vieui^. vous avez tous entendu parler de cette plante qui, au moindre contact d'un corps étranger, fléchit ses rameaux, rapproche ses feuilles, comme irritâ^ de cet attouchement indiscret. Cette ûew H
délicate, si pudique, a sa sœur dans la race hi maine , et je viens vous demander laquelle c nos facultés mérite le mieux ce nom ; en un mo dans l'homme, quelle est la sensitive ?
— C'est le cœur, direz-vous , car Tépithèle ( sensible vient s'y joindre d'elle-même; on c très bien et constamment : un coBur tendre^ un cm sensible.
— C'est vrai, vousrépopdraî-jej m^}s pp ne c ni plus mal, ni moins souvent : un cœur dur y t cœur insensible. Le cœur n'est donc pas noire se silive.
— Ne serait-ce pas notre âme? Car on dit v lontiers : une âme aimante, délicate, expansive, ép nouie , qujalités qui conviennent également ai fleurs; ce qui rendrait d'autant plus heureu votre comparaison.
— Oui; mais on dil aussi : une âme basse y avar cruelle ; ce (ju'on ne saurait appliquer aux bo quets.
— La sensitive humaine serait-elje notre espr qui brille comme la tulipe, répand son parfu comme la rose, s'élève et pivote comme le ton nesol?
— Non, car notre esprit, bien loin d'être se sible, se moque de tout, même de Isl vérité.
— C'est donc notre conscience?
— Hélas! la conscience s§ durcit; et, à force de coups infligés par la passfqp, elle en vient à ne plus rien sentir. Comment serait-elle la sensitive, cette fleur à la fois si délicate et si fière , qui reprend toute sa beauté, toute sa fraîcheur, dès que notre doigt s'en retire ?
— Qu'est donc notre sensilîyio hwpaû^S ?
— Devinez!
— Je ne puis.
— Eh bien! la sensitive humaine que tout irrite, même rombre de la main qui s*approçhe, même le sourire de la bouche qt}) se tait, ipême le soupçon d'une pensée cachée, 1^ sensitive humaine, plus délicate que le satin, plus douillette que la fleur, sa parente, plus [ragilp que la bulle de savon, à la fois plus visiJDle que l'aigle dans les airs et plus cachée que la violette sous l'herbe , c'est l'amour-propre de moi, qui vous parle, et de vous, qui me lisez ; Tamour-propre de tout bipède levapt volontiers sa tête vers le firmament étoile. L'amour-propre est le caractère fondamental de l'humanité. Les corps physiques se distinguent par I9 pesanteur; les végétaux par l'organisation; les brutes par la volonté ; mais l'homme seul se signale par la bonne opinion qu'il a de lui-même. On le reconnaît même à dislance , à son incommensurable vanité. C'est son caractère constitu-
(if. Commô il n'y A m corps sans pesatitear.
Végétal sans vie, il A^existe pas non plus dJhou sans amour-piopre. Non-seulement c'est le raclère essentiel de notre espèce^ mais c'en encore le caractère dominant. On peut trou un homme sans esprit , sans cœur^ sans c science, sans flme ; mais jamais, au grand jami sans vanité. Il y a des hommes sans bras, s jambes, sans oreilles; il n'y en a pas sans germe plus ou moins visible ou caché d'i énorme estime secrète de soi-même.
Or, cette plante humaine est si délicate; il si difficile de parler d'un homme, de le regard de le toucher, sans que son amour-propre s irrite, que je me crois autorisé à conclure : No sensitive, c'est la vanité !
Cet axiome posé , je passe au problème s vaut : Comment moraliser les hommes sans les cr
D'abord, toute morale (un écrivain vaudois quelque valeur, M. Vinet, l'a dit), toute mon suppose une critique. Pour améliorer les peuph les pays, les arts et les sciences dont on par! il faut les critiquer; pour plaire au lecteur c doit vous lire, il faut encore critiquer; peut-êl même, pour satisfaire la démangeaison de Téc vain et rencouraiger à tenir la plume, il faut aui
lai permettre de critiquer; en sorte que la critique est nécessaire à moi, qui vous parle, à vous, à qui je parle, et à ceux dont je parle : comment donc puis-je faire un livre, si vous m'interdisez de critiquer ? Mais c'est rendre ma plume inutile! Si je ne dis du mal de quelqu'un, je n'ai plus rien à dire! Ne pas critiquefi lecteur, c'est vous ôter tout plaisir. Si je ne médis pas de votre prochain , vous n'aurez pas la satisfaction de vous croire meilleur que lui ! Si je tais le mal, que me reste-t-il à dire? Si je dois faire des éloges sincères, de qui devrai-je parler? Je puis bien vous flatter, messieurs et dames ; mais je ne peux pas vous admirer.
C'est vrai ; mais alors gare la sensitive ! Elle s'émeut, se recoquille, me montre ses épines et m'envoie son venin. On peut oublier une blessure à son corps, à sa bourse, à son honneur même ; mais à sa vanité , jamais ! Dès lors, je vous laisse à mesurer l'insurmontable difficulté d'écrire sans blesser, ni les habitants du pays que je dépeins, ni le lecteur qui parcourt mon livre, ni Timprimeur qui le noircit, ni le brocheur qui le ploTé, ni le libraire qui le vend, ni le passant qui le regarde derrière le vitrage, et qui, blessé du seul aspect de la couverture,
1^ pense qu'en la choisissant, j'ai voulu l'outrager
flélas! satis le vouloir, que de sensitives j'a
; blessées! Sensitive romaiile, qui m'intente dei
procès, m'impose des amendes et m'emprisonw colporteurs et libraires ! Sensitive irlandaise, qtï me boude, parce que je n'ai pas déclaré soi exposition nationale stlpérieure aùi Exposition!
} universelles! Sensitive Vaudoise, froissée pai
des plaisanteries et des caresses ! Sensitive.... Mais ne réveillons pas le chat qui dort encore e
, qui pourrait bien m'égf atignôr (1 ) . Lecteur, qu'i!
)• vous suffise de savoir t(tie j'ai tant et tellemen
irrité, vexé, broyé dé sensitives, qtte je n'ose pluî
' ni bouger, ni parler. Je vais être obligé de dé-
clarer que toutes les religions sont meilleures lei lines que les autres ; que toutes les Exposition: surpassent leurs rivales ; que tous les peuples
sont plus morrtilx que leurs* Voisitis Mais alors
qui sait si Ton ne prendra pas nies éloges poUi des moqueries ? Je tne vOli^ donc réduit au si lence. Si, eh l'dbWtiCe de mes critiques, le mond( ne se corrige pdsy tant pis pour lui! Je veux dé sormais troùter tous les hommes humbles, mo destes, parfaits ï
(1) Depuis six ans. Je n'ose pas publier un petit Yolume intitulé Comment il faut ne pas prêcher. Cependant tant de sermons m'^ encouragent qu'à la fin peut-être je m'enhardirai.
Mais calons cette lifivaise humeur ; soyons juste et reconnaissons qu'il est quelques hommes qui ne se sont pas plaints de mes critiques : ce sont les Bédouins dépé|bit8 dans Mon voyage en Algérie; en sorte que je ii'ài rencontré Thumilité chrétienne que chez des musulmans ! Et encore, qui sait? Peut-être ces Bédouins ne m'ont-ils t)as lui
Mais enQû ma question est maintenant posée; ta voici y j*éii attends la solution : CimiinjlÉii morAliiér tes hommes sans les critiquer? Jusqu'à l'arrivée de la réponse, on me permettra de publier cette seconde édition du tour du lac Léman, toutefois revue ET CORRIGÉE. Cela dit, je mets ici la fin de la î^réface de la première édition.
On m'a reproché, et non sans fondement, de viser parfois, dans mes pages adressées aux enfants, plus haut que leur tête, comme si j'avais intention d'atteindre au cœur de leurs parents. L'accusation est fondée, et si c'est une faute, je m'en accuse coupable ; seulement, je désire &iJEé connaître le motif qui m'a dirigé. Peut-être mé servira-t-il d'excuse.
Le fait est que je n'ose pas écrire pour U$ grandes personnes ; elles me font peur! et, bien que j'aie plus d une c^|^ à leur dire, je tremble à la pensée d'apprdSMK aux gens ce qu'ils sa-
GEfkVE.
Le père. Avant de partir pour notre tour du lac, mes enfants^ arrêtons-nous un instant à Genève.
Jules. Oh ! non. Genève, je la connais déjà.
J'aimerais mieux entendçe de suite le récit d'un voyage que je n'ai jamab fidt, que d'écouter la des€in{ktion d'une ville que j'ai vue.
Le père. Voilà bien votre impatience ! Vous n'êtes pas partis que vous voulez arriver, toujours pressés d'aller où vous n'êtes pas, jamais contents des lieux où vous vous trouvez. Mais apprenez donc à vivre dans le jour présent; vous n'en vivrez pas moins le lendemain. C'est exactement ce que vous faites daxvs les toôs^ v<w&
êtes toujours le nez en l'air, regardant au loin, . si bien que vous ne voyez rien à vos pieds. Aussi, qu'arrive-t-i! ? les curiosités qui vous touchent passent inaperçues , ou bien vous êtes obligés de Ifitourner la tête pour les voir; pendant ce temps ^''iwrrive un portefaix, un chien, une voiture, et ;^fVous êtes salis, heurtés, éclaboussés pour n'avoir ;, pas eu le temps de regarder à vos côtés. De j|même, à cette heure, impatients de courir les aventures eu pays inconnus, vous ne voulez pas écouter sur Genève les détails que peut-être vous me demanderez demain. Cela me rappelle Zizi, commençant son livre de gravures par la fin, et n'y comprenant rien, parce que l'explication s'en trouve au commencement.
Jules. Eh bien, parle-nous de Genève.
— C'était donc à Genève, en 1825...
Adelphe. Papa, où étais-je alors?
— Compte. Nous «KMpmes en 1843, et tu as eu douze ans le mois déi^dr. .^
— Ce n'est pas difficile; je suis donc né en
— Précisément; donc en 1825 tu n'existais pas.
— C'est singulier ! je ne puis pas me représenter un temps où je n'étais pas au monde; il me semble que j'ai toujours existé, car depuis
vue je me connais. . .
— Sans doute 9 depuis que tu te connais, il est certain que tu existes. Mais sais-tu pourquoi tu as peine Ji concevoir une époque où tu n'étais pas au monde ?
— Non.
— C'est que toi, comme tant d'autres, tu te fais le centre de toutes choses. Sans t'en douter, tu penses et tu agis comme si l'univers aivait été créé pour toi seul. S'il arrive quelque chose de nouveau, ta première réflexion est celle-ci : Que m'en reviendra-Ul ? Le feu a pris dans la maison voisine; est-ce qu'il ne pourra pas s'étendre jusqu'à moi ? Il pleut, il grêle, le vent souffle et le tonnerre gronde ; bon, je n'irai pas à l'école! Lé maître est malade; bon, nous aurons congé. Tu vois que si je voulais allonger ce chapelet, la chose me serait facile. Mais, écoi|||^ tandis que tu pens|flH)i, la maison du voisin brûle; tan- IwrquelQPe frottes les mains, ton maître soufiTre. et la grêle qui te fait rire ravage les moissons du pauvre paysan !
— Mais alors, c'est bien vieux ce que tu vas nous raconter, puisque cela se passe en 1825 ?
— Il n'y a pas encore vingt ans.
S^. C'est beaucoup, vingt ans !
— Qu'importe ?
— Rien... mais...
— Mais quoi ?
— Oh! rien...
— Enfin, explique-toi î ^
— Eh bien, il me semble que ce qui s'est passé jadis ne doit pas être très intéressant. Tout ce qui est nouveau, ou, comme on dit, moderney me p^tt mieux fait, plus... enfin, je ne sais pas, mais je crois qu'aujourd'hui on a plus d'esprit, pidl dô science, et que tout est bien ïnieux qu'autrefois.
— Et sais-tu pourquoi tu estimes ïe présent supérieur au passé ?
— Non.
— ^arce que tu vis dans ce présent, Conj|te atome du présent, tu t'accordes une partie de sa gloire. Ënsi^, tu n'es pas fâché de te promettre beaucoup cfflK^antages et de plaisiii|fes grands perfectionnements introduits pendaflH|^ vie j^^^ comjmfssurup. nouveau progrès chaquejour, mû espères qu'avant ta mort on enseignera les cailles à venir te tomber toutes rôties dans lai bouche...
— Ah ! pas tout à fait.
— Non, mais un peu, n'est-ce pas ? Et pensestu que de nos jours on fasse mieux lès micptagnes et les lacs que jadis . ^'^
— Ce n'est pas ce que je veux dire; je parle seulement des hommes.
— Je te comprends ; mais moi, je te demande si tu penses qtie Dieu fût moins capable jadis qu'aujourd'hui de faire ilti lac et des mott(i(gt(es.
— Bien sur que non !
— Or, ce lac et ces montagnes ne sont-ils pas tefe quels de magnifiques créations ?
— Sans doute.
— Ëd ce cas, voici ce qu'il en f At coficltire : c'est que Dieu, du premier coup, a atteltit la perfection; tandis que l'homme, en faisaùt des progfès, manifeste encore ainsi sa faiblesse. Pôtir développer une science, il lui faut des siècles; à perfectionner un art, il use vingt générations.
— Alors, il ne faut donc pas faire de progrès ?
— Oh ! je ne dis pas cela ; mais je dis qu'il ne faut pas s'enorgueillir de ce qui n'est, après tout, qu'un signe d'igniôrance et d'infirmité.
— Eh bien, à présent, j'aimerais tout autant que tu nous parlasses de Genève que dti lac et des montagnes. ,j^
— Sais-tu pourquoi ?
— Non.
-— Parce que, au nom des montagnes et du lac, j'ai rattaché la pensée de Dieu; or, la pensée de Dieu te rappelle un sermon, de la morale, enfin tout ce qui esA^en , c'est-à-dire tout ce qui t'ennuie et te fat^ple, comme^ car exem^jle^
co que je dis dans ce moment. Je veux, à ce sujet, te raconter deux petites histoires.
L'autre jour, je rencontrai aux Tuileries un jeune enfant que promenait sa bonne ; je lui mis ' à la main droite un joli petit livre, et j'allais placer dans la gauche un morceau de sucre d'orge, lorsque l'enfant laisse tomber le livre à terre pour saisinm peu plus tôt le sucre. Tu vois donc qu'il avait, non-seulement plus de goût pour les gourmandises que pour la lecture, mais encore qu'aux deux réunis il en préférait un seul, non pas le livre, mais le sucre. Voilà précisément pourquoi tu préfères Genève à...
— Oui, oui, je comprends; et l'autre histoire?
— C'est encore pourquoi, dans ce moment, tu ne me permets pas d'achever la première. Voici la seconde ; elle te tQnche de plus près :
Une fois, deux petits garçons avaient invité deux jeunes voisins à venir regarder les gravures de leur Journal des enfants. Achaque feuillet qui couriffious leurs doij{ts, l'un des deux expliquait les images par le texte qu'il avait déjà lu, et dont il rappelait en passant les détails les plus amusants. Arrivés vers la fin des récits, l'un des voisins voulut lire quelques phrases ; mais le narrateur lui dit : Oh ! pas^e, passe; ce n'est rien, c'est la morale ! ijf^
Dis-moi 9 connais-tu ce gaMC m ?Oui ne dit riStf consent. Avoue donc du m^ffil que toi^ comme l'enfant des Tuileries et comme beaucoup d'autres, vous avez une certaine antipathie pour tout ce qui est moral, religieux; ce qui prouve que votre cœur n'est naturellement ni moral, ni religieux, et que vous avez grand besoin d'être change par l'Evangile. Rappelez-vous bien cela ; car ce n'est qu'à celte condition que je vais enfin commencer mon tour du lac, précédé de quelques mots sur mon séjour à Genève.
Quant à oe séjour, j'aurais trop à dire. Je me bornerai donc à deux souvenirs : au plus gai et au plus triste. Je commence par ce dernier, car il faut vous dire que depuis quinze ans il fait, tous lesiieux ou trois mois, l'objet d'un rêve qui me revient toujours exactement le même.
— Quoi! depuis quinze ans tu fais un rêve, toujours le même ?
— Oui.
— Et un rêve toujours triste ?
— Oui.
— Que rêves-tu donc ?
— Je rêve que je fais mes grands examens d'hébreu et de théologie !
— Mais il n'y a rien de triste, puisque, comoïg tu nous le disais tout à l'heure, ce sont là de
bônnes choses q|||^e doivent pas ennuyer ?
— Sans doute; mais ce qu'il y a de triste, de terrible, d'angoissant, c'est que je rêve...
— Quoi?
— Que je ne sais rien ! pas lin mot d'hébreu, pas un mot de théologie ! rien enfin des objets sur lesquels les professeurs réunis vont m'interroger ! Dans mon rêve, j'arrive tremblant devani l'assemblée, où se trouvent aussi, conime auditeurs , mes anciens camarades ; je repasse d'avance dans ma tête, non pas ce que je sais, car je ne safe rien, mais ce (Jue je devrais savoir : ma grammaire hébraïque, mes soixante cahiers de dogmatique ; mais pas un mot, pas un pauvre mot ne me vient à la mémoire. Je me creuse la tête, rien ! je souffre, rien! je sue sang et eau, rien, rien ! On me questionne, je ne réponds pas ; on me questionne encore , je rougis, je pâlis, je tremble, j'ai froid ; je change de place sur mon banc, je croise mes jambes, la droite sur la gauche, la gauche sur la droite. Enfin, quand il s'est écoulé assez de temps pour qu'il soit évident à tout le monde que je suis embarrassé, le professeur me pose une troisième fois la question.
Alors, mon angoisse est au comble, et je m'éi^^Q^I Oh( mes enfants^ si vous pouviez vous faire une idée de ce rêve a&eux, renouvelé pen-
dant quinze abs Uïie fois par trimestre, certahtèk Aient votis travailleriez plus et mieux que iûxA , àflfl de ne jamais rêver que vous faites de mauvais examens !
-^Mais, I)âpa, tous ceux qui n'étudient pas bien n'ont pas cô mauvais rêve ?
*— îi paraît qiie tu en sais quelque chose , toi qiii (fàvâilles inal et rêve toujours bien? Mais je te dirai que ce rêve je ne le faisais pas quand j'étais comme toi sur le banc de Técole, et qu'il ne ine vint que lorsque j'en fus sorti. Tu vois donc qu'il te reste de tristes espérances ! Et pour te montrer que je'ne suis pas le seul qui rêve ainsi, je te dirai qu'un de mes amis, aujourd'hui banquier, jadis apprenti négociant sous un maître un peu dur, et chez qui, peut-êlre, comme moi , il ne travaillait pas très bien, me racontait l'autre jour que depuis vingt ans il fait toujours le même rêve ; c'est qu'il est en apprentissage et qu'il n'apprend rien ! Je suppose que lui et Ttii^ ne sommes pas les seuls, et j'en conclus que votïè fêtez bien de toietix travailler, si vous ne voulez pas téver que vôtis faites de mauvais exattiens!
— Papa, voilà le plus triste souvenir; maintètiânl raconte-nous le plus gai.
— Le voici ; il conduit exactement à la même
oondasion. Nous avions un condisciple (qui se déridera pdut-étre en lisant ceci), intrépide travailleur ; il ne perdait pas une heure, bien qu'il eût pu le faire sans danger pour ses examens, car son intelligence répondait à son activité. Il travaillait le jour, il travaillait la nuit, et ne se couchait fort tard qu'avec la crainte de ne pas se lever assez tôt. Son génie inventif, secondant son zèle, imagina donc un singulier moyen pour l'arracher du lit à quatre heures du matin. Il avait depuis longtemps remarqué, que quelles que fussent ses bonnes intentions à son coucher, il avait toujours une peine infinie , au lever , à sortir d'un lit bien chaud pour entrer dans une chambre bien froide, et qu'avant qu'il se fût retourné sur les quatre côtés (oui, un paresseux a quatre côtés pour dormir), avant qu'il se fût rendormi pour un tout petit moment, il arrivait à sept heures du matin !
— Mais, enfin, qu'imagina-t-il donc ?
— Un moment. 11 ftvàil une pendule de bois de six francs (c'est la règle , un étudiant est en général aussi pauvre que prodigue), une pendule placée au chevet de son lit, et dont les formes contre-poids pendaient et descendaient perpendiculairement au-dessus de sa tête. La
pendule de bois sonnait les Yiewre^^ diÇi ««w >jœ5L-
bre criard , %j^ rétudiant ^j||lDait toujours* Alors il la remfâaça par une autre à réveil qui faisait à quatre heures un épouvantable carillon ; mais rétudiant réveillé se mettait un moment les oreilles sous la couverture, et se rendormait bientôt. C'est alors qu'éclata son génie; notre ami monte le contre-poids, et calcule k quel point précis il sera descendu à quatre heures du matin ; à cette hauteur il suspend par une ficelle un verre plein d'eau posé sur une planchette à bascule ; quand quatre heures arrivent , le contre-poids touche la planche, la planche en basculant renverse le verre, et le verre renversé arrose de son eau frcAig la figure brûlante de
rétudiufcj^wfe^ ''^^^M^É^^ ^^^' "^^ y^^^ ^^ ^^'
mand«gpil|iiént, msUjpMoute ^a mauvai$(Q. volonté ,Wester dans un lit trempé d'un vërre d'eau? comment appuyer sa tète sur un traversin à la glace ! Aussi, faisant de nécessité vertu, 9iOmme sautait en bas du lit, s^habiHait, îtlait et nassait de bons examens. Je suis sûr qu'il ne Tfést jamais repenti de son verre d'eau firaîche ! Aussi c'est «j^rd'hui un de ces hommes... tel que je soujjgSïe que vous soyez un jour. W
— cubent s'appelle-t-il ?
— >Sot nom ne ^ïi r^ a VôSa«^^\û5^ ^^
Iiisloirei coinine la mienne; son verre d*eaa, rorninc mon rôve, prouvent également qu'il faut tniv^iiller quand on est jeune, si Ton veut être \t()\\ il quelque chose quand on est \ieus, et, piir-des.^iis le marché, ne pas rêver qu^on fait de hinu;ntid)los examens.
Ji LKs. Ail ! maintenant le tour du lac.
AiioM»iiK. Mais, commence donc !
Jllks. Papa, qu'as-tu?
Adolphe. Tu parais triste?
JiLKs. Tu ne dis rien ?
Kk l'KiiK : Assez, mes enfants^ assqz. Si je me tais, ce n'est pas sans raison. Au moment de conuiKMicer un récit où se mêlent les nom§ de quatre amis , je no pais m'empôçi^çr de peqser (pu; do ces (juatro condisciples, il y ^(nunze ans, fyarfaitement unis de cœur , d'opinionï et de honrst; ni('me , deux aujourd'hui sont poiorts: l'un à vin^'t ans, l'autre à trente ans; et que les d(îux autres , après avoir été, chacun de cAlé, déchirés par mille épreuves, sont c maintenant séparés de lieu et dépensée! Que de choses en quinze ans, et que de tristes choses ! Nous voilà cinq dans cette chambre ; qui sait où nous serons dans quinze nouvelles années ? Le sort de ces quatre amis n'est pas une exception. Ce qui leur est arrivé doit nous arri-
ver aussi ; et s*il fallait dire ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'en 1888, de nous cinq, deux seront morts, deux autres séparés de demeure et peut-être... (1) Oh ! mes enfants, que ces pen- ^^es sont tristes, et cependant qu'elle sont vraies ! lie vous bercez donc pas trop de ces espérances de vie , de succès, de bonheur dont ces quatre amis se berçaient ensemble, et qui les ont trompés ; une seule espérance ne déçoit jamais, celle qui repose sur Dieu; une seule vie ne donne aucun mécompte vceUe de l'éternité ; un seul bonheur ne tro|dH|^Mpelui du ciel.
— Mais, papa^^^fïiieurl pas ordinairement à vingt ans ?
— Nj^ , pas toujours , mais quelquefois ; et l'ami dont je vous parle en est un exemple.
— Mais il était probablement d'une mauvaise santé ?
j^j- Au contraire ; il avait une santé plus forte qflir celle d'aucun de nous. Et cependant un verre d'eau glacée , pris au milieu d'une abondante sueur, a suffi...
(1) Postscriptum ; treize ans plus tard : Aujourd'hui le premier est exposé aux balles russes en Asie; le second au fond du Canada en Amérique ; le troisième demande la santé au soleil du midi de la France. Les deux autres sont, l'un cloué sur un fauteuil par la paralysie, l'autre traçant ces lignes, les yeux et la voix épuisés.
^~ÛhI il est bien fodle d'éviter un tel dent!
— Oui, mais il n'est pas aussi facile d'é une poitrine faible, comme l'avait mon se condisciple, mort, connue le premier, à la de l'âge.
— Mais, papa, tout le monde n'a pas la trine faible...
— Voyez, mes enfants, combien sont vaii raisonnements dont nous aiiOODs à nous p pour nous promettre JË^^Ji||ue vie. Je cite l'exemple d'une iflK^ji^nie, et Joli rassure en me disant : ^TÏTIn^ facile d'évité accident. » Je vous cite une mort ameôée une constitution délicate, et Adolphe mé fëp< <c Tout^e monde n'a pas la poitrine faible, je pouvais vous dire d'avance les maladies mourront les deux amis qui restent, vous d riez également ajouter : « On peut les ô^ tout le monde ne meurt pas ainsi. » En { qu'en raisonnant de la sorte, vous pouvez esf ne jamais mourir ; mais alors vous êtes sûr vous faire illusion ! Savez-vous quelle est la ladie dont il meurt le moins de monde ?
— Non.
— C'est la vieillesse.
— Oui, cW la maladie dont il est le plus prô'^ bable que vous ne mourrez pas. Quant à toutes» les autres , elles sont également probables , et vous pouvez choisir.
— Papa y comment s^appelaient ces quatre amis ?
— Il en est trois que je ne puis nommer, et auxquels, ici, je donnerai des noms supposés; quant à l'autre... vous me connaissez. J'en viens donc an récit.
— Nous étions en vacances ; mais quelles vacances ! Vos mattres du collège Bourbon sont des fous, comparativement à nos professeurs; on vous donne cinq semaines de congé, on nous donnait cinq mois !
— Cinq mois de vacances ?
— Oui, cinq mois; il est vrai que nous avions la liberté de travailler ; mais nous n'en usions pas. Donc, à la fin du quatrième mois, lorsque nous commencions à nous ennuyer furieusement de ne rien faire (car il n'y a pas de travail plus pénible que de se reposer ; et, dans ce sens, nous prenions beaucoup de peine) ; au bout de quatre mois de cette longue fatigue. Edouard, Albert et moi conçûmes, à quatre heures de l'après-midi, le projet de faire un tour du lac. Il ne nous manquait^ pour cela^ que de Targeot; mais te o\}ia«
iiu'uui iuuij qui heureusement en avait, et qui ih; \oulîiil |);is venir avec nous, en nous prêtant ili\-liiiil fnuirs, (*()ni|)létu la somme de cinquante rraiir^ flonl nnus axions strictement besoin. L*ar- ^(•nt troiixr, nous partiinesà l'instant.
— (^uoi ! SUIS retenir vos places à la diligence?
— Ouoi, toi-iu()nic! parce que tu vois quaraille mille voilures dans Paris^ des omnibus dan< toutes les rues, des cliemins de fer aux quatn points cardinaux, tu t'imagines qu'il en est d( inf'iiie partout, et qu'en Suisse on est impoteni connue en Franco ! Non, mon garçon ; eu Suisse, tout le inonde marche, môme les Français. Nous en soiuiucîs un l)el exemple; car tous trois Franrais, nous |)artlniesà pied, ayant cinquante franc a dr|Mînsr.r, pour faire ensemble une promenad( de (piaranle lieues en trois jours! Rien x\e rem paress(}ux connue les voilures, et cependant 11 |)an^sse ([u'elles donnent est le moindre de leur inconvénients.
— Quels sont donc les autres?
— Primo y on s'enrhume plus vite, quaqd (M est ensuite obligé d'aller à pied.
— Ensuite ?
— Secundo j on perd l'appétit, car on ne fai pas d'exercice.
— Enstïite?
— Tertioj on dépense son argent sans nécessité.
— Ensuite!
— Quoi ! ce n'est pas assez : perdre sa santé, soi) appétit et son argent ?
— Oh! si.
— Eh bien, apprenez donc à marcher aussi souvent qu'une voiture ne vous sera pas indispensable ; d'ailleurs, ce qui prouve que cela vaut mieux, c'est que la marche est bien plus naturelle que la voiture.
— Pourquoi ?
— Parce qiié nous sommes venus au monde 6dt deux jambes, et non sur quatre roues.
— Ah!
— Il paraît, Jules, que Àh! est ton plus mauvais argument ; car tu l'emploies quand tu n'as plus rien à répondre. Mais puisque vous voilà presque de mon avis, je vais vous donner encore une bonne raison ; car rien n'est agréable comme de convaincre ceux qui déjà sont à demi convaincus. Ma raisoti, comme toujours, est une histoire, et je l'intitule :
INCONVÉNIENT DE FÀlHfi UN TOUR DE LAC EN CHAR DE CÔTÉ.
— Qu'est-ce, papa, qu'un char de côté ?
— C'est une voitare telle qu'il s'en trouve beaucoup à Genève, qui présente un dossier où les nôtres présentent une portière, telle que serait, par exemple, la moitié d'un omnibus, avec cette différence qu'au lieu du vitrage transparent, se trouverait un cuir très opaque arrêtant les regards. Donc un certain voyageur partit un jour de son pays...
— D'où?
— Je ne veux pas le dire.
— Pourquoi?
— Parce que ses compatriotes se fâcheraient, et moi je ne veux fâcher personne. Je veux, au contraire, faire plaisir à tout le monde. Ainsi, chacun est libre de penser que mon voyageur en char de côté n'est pas de son pays.
— Mais pourquoi serait-on fâché ?
— Vous allez voir. Un voyageur de son pays vint donc à Genève exprès pour faire le tour du lac Léman. En arrivant, il loue un char de côté, y monte et part sans rien dire au cocher , sinon qu'il veut faire tout de suite le tour du lac, en s'arrêtant deux fois par jour .dans les meilleurs hôtels. Le cocher, aussi respectueux que le voyageur était peu communicatif, monte sur le siège et fouette ses chevaux. Or, le char de côté tournait le dos au lac, et les regards du voyageur
tombaient a Topposé. Mais notre homme était patient, très patient, et il se dit que le lac viendrait à la fin se présenter à ses yeux, sans qu'il prît lui-même la précaution de se retourner. Arrivé à Nyon, le cocher conduit le voyageur dans le meilleur hôtel pour dîner, et va lui-même à la cuisine. Après son repas, pris paisiblement, le monsienr de son pays remonte en voiture, et attend toujours patiemment qu'il plaise au lac de se montrer. Le cocher fouette ses chevaux; leschevanxfranchissent le terrain, et le lac ne se montre pas. La nuit vient ; le voyageur se couche, voit Je Jac en rêve, en tire bon augure pour le lendemain, remonte dans le char de côté et arrive :; enfin à l'extrémité du Léman. La route tourne , le char tourne aussi ; mais le voyageur ne se retourne pas, si bien qu*à la fin du second jour il rentre à Genève , monte à son hôtel , et reconnaissant sa chambre, dit avec calme à son cocher : Hais, où donc est votre lac Léman ? Il y a deux jours que nous voyageons, et je ne l'ai pas encore vu.
— Monsieur, dit le cocher, c'est que vous ne vous êtes pas retourné; le lac était derrière vous.
— Hais alors, c'est la faute de votre char do côté.
— Non; car si nous étions [îarlis par Tai rive, vous auriez, vu le lac tout du long.
Vous voyez donc, mes enfants, que mon vo geur aurait mieux fait aussi d'aller à pied qi voiture, à moins qu'il voulût bien condescei jusqu'à se retourner.
Mais je reprends mon récit. Nous sortîmeî Genève tous les trois, à quatre heures du s par la porte de Rive.
Il me semble que je me vois encore : j'a un habit neuf, bleu clair, avec des boutons I lants, si bien qu'Edouard et Albert voulaie toute force m'obliger à le poser,
— Pourquoi ?
— Ils prétendaient que mon habit neuf i forait payer tout plus cher, irfais moi, qui a autant de gloriole qu'ils avaient d'économie tins bon et gardai mon habit. Hélas, il î coûta cher; car dès qu'on nous écorctiait un dans les auberges, c'était toujours la feifitc mon habit ; si des guides grognaient en récè^ notre faible bonne main, c'était là fauté de i habit ; si bien que j'achetais, au prix, de sepi huit sermons, le plaisir d'un peu de van Voyez-vous, rien n'est cher comme la vaîi C'est la béte qui coûte le plus à tenir à Técu
Il y a des gens qui lui donnent , en foin et avoine, pour dix, vingt mille francs par an, et qui ne parviennent qu'à se faire moquer d'eux. Il en est d'autres qui sont trop pauvres pour faire une telle dépense, mais qui n'en sont ni moins sots, ni mcttSB ruinés; et quand on fait exactement le budget, il se trouve qu'ils ont plus dépensé en vanité qu'«h pain.
— Coiïàiient cela ?
— Ecoute ; un homme mange à peu près une livre de pain par jcwir., ce qui, à 15 c, fait 54 fr. par an. Or, penses-tu qu'il ne dépense pas beaucoup plus en finesse d'habits, en luxe de meubles et recherche de table ? Je vous le répète, rien n'est ruineux comme la gloriole ; si nous savions nous en sevrer, nous amasserions des rentes pour nos vieux jours ; et, ce qui vaut beaucoup mieux , ce serait un signe que nous nous approchons de cette humilité chrétienne qui louche à notre salut. Mais je reviens à mon habit, ou plutôt à notre départ; car il faut bien me mettre en. route, si je veux commencer mon voyage avant de terminer mon récit.
6ADCHE.
Le souvenir le plus profond que j'aie de ce v^|[l^|è'^^ont J6 ne me souviens guère, est celui de oÉa fatigue. Nous fimes d'abord quatre lieues sans nous arrêter ; il nous en restait deux pour ari^rat à Tbonon, où nous pensions coucher.
DeV lieues à faire denuit, à pied, après quatre beté^ de marche, pour quelqu'un qui n'est pas habitaé aux voyages pédestres dans les ténèbres, c'est déjà quelque chose. C'était beaucoup pour moi, et si fose dire que ce n'était guère moins pour mes compagnons, c'est que nous commençâmes à demander en chœur une toute petite voiture, ne dàt-elle avoir que trois places, y compris le siège sur le devant, et dfit le conducteur, com me
le cheval, aller à pied. Ce n'était pas un désir charitable, mais bien naturel. Tâchez de vous représenter exactement notre position : nous étions venus pour voir, et dans ce moment nous ne découvrions rien, pas même notre route ; nous étions venus pour nous promener, et notre promenade, depuis deux heures, s'était transformée en une marche forcée. Si nous suivions le milieu du chemin, nous piétinions dans la boue; si noiu prenions un peu à droite ou a gauche, nous tombions dans les ornières ; et si nous suivions l« fins bords, nous allions culbuter sur des mon' ceaux de pierres destinées à réparer la route, qu'on né réparait pas; or, comme sur troiâ voya geurs il s'en trouvait deux à vue basse, Aâtt risquâmes plus d'une fois de nous rompre le cet en tombant sur nos mains.
Yoyez*vous, chers amis, il en est des vdyd^ comme d'une belle perspective sur la campagtld de loin, rien n'est si beau; de ptès, rien tt'és plus triste, parce qu'on se heurte à chaqtlë pi contre un de ces détails mesquins, fastidieni prosaïques, qui démonteraient la plus vive itnagl nation. On y paye un plaisir de cinq minutes pa cinq heures de souffrance. Vnulez-vous une bell vue? il faut monter. Pzétefliez-vous dîner, i faut attendre et avancer. Avez-vôus solunieii? i
faut marcher encore, ou du moins se laisser se- [?ouer, torturer, réveiller dans une voiture. Le broyage est le moment de la vie où l'on fait le moins sa volonté : la route vous fatigue, l'aubergiste vous écorche, les habitants du lieu vous Importunent, les curiosités trompent votre attente, et Ton revient à la rnaison heureux , non l'en être parti, mais bien d*y rentrer. Je ne connais qu'une manière agréable de voyager.
— Laquelle ?
— Devine.
— En chemin de fer ?
— Non; on y risque sa vie.
— En bateau ?
— Non ; on y meurt de froid.
— En voiture à vapeur ?
— Non ; la fumée vous aveugle et les étincelles vous brûlent.
— En ballon ?
— Non ; Ton s'y casse le cou.
— Mais, comment donc ?
— C'est assis dans un coin de sa chambre, le^' yeux sur un livre, jouissant d'un récit de voyage, sans se fatiguer sur la route.
— C'est-à-dire que ce voyage est une lecture?
— Oui , un récit tel que celui je vous fais à
celle heure et auquel je reviens. Nous étions donc bien fatigués ^ et quoique notre bourse de filoclie fût plus longue que gonflée, nous primes un char vide qui passait dans ce moment.
Noire cocher n'était pas moins désireux que nous d'arriver à Thonon ; car il se faisait tard, et nous avions à craindre que, dans une ville aussi paisible, toutes les auberges ne fussent déjà fermées. La seule espérance qui nous restât était celle qu'avait fait naitre un piqueur tout galonné, qui venait de nous devancer à cheval, et qui nous présageait l'arrivée prochaine de queK que prince allemand ou milord anglais. 11 était à croire que le courrier allait mettre un hôtel en branle, et qu'à la faveur de la Russie ou de l'Angleterre, nous pourrions encore souper et dormir.
Notre conducteur fouetta donc son cheval pour arriver entre le piqueur et son maître, par cette judicieuse réflexion qu'après l'arrivée du domestique l'aubergiste serait réveillé, tandis qu'après celle de monseigneur, l'aubergiste réveillé ne s'occuperait plus de nous.
Nous voilà donc trollanl d'abord, galopant ensuite, et arrivant à Thonon ventre à terre. Le fouet claquait, la voilure roulait, le pavé reten* /entJBsait^ et eufiu nou$ descendons. Une filto
d^auberge, debout sur la porte , semblait at-* tendre. Je Tobservai de loin, portant ses regards sur notre voiture et se retournant de temps à autre pour parler aux gens de Tintérieur. Elle avait un tablier blanc, tenait un flambeau de la main gauche et tendait l'autre comme pour ouvrir la portière. J'étais déjà fier de voir l'attention vraiment délicate de la jeune fille pour nous, pauvres inconnus ; aussi me proposais-je bien de l'en remercier. Nous entrons dans la cour, le bruit du pavé redouble, le fouet claque plus fort, enfin la voiture s'arrête tout court. Un garçon d*écurie s'approche, nous ouvre, et nous descendons tous trois en face de la jeune personne qui nous jette un regard, et, sans bouger de place, tourne la tète à l'intérieur et dit avec calme : Nimte.
— Nimle 1 me dis-je , moi qui avais appris l'italien en une seule leçon; niente! nous trois réunis nous ne sommes personne, ni rien ! L'indignation me coupa la pensée (car je pensais sans parler) ; mais enfin je rentrai en moi-même, et me dis que toute ma colère n'empêchait pas que le fait n'eût eu lieu, et qu'en nous voyant tous trois, de près et au complet, une servante n'eût dit : Ce n'est personnel bien pire, ce nesi riml £ii forte que, moi persopoelleinent, vm
tout entier, j'étais le tiers de rien ! Mes enfants, ma mémoire est si mauvaise, que je crois avoir oublié dans ma vie plus de choses que je n'en a appris, mais je n'ai jamais oublié celle-là. J'en étais vexé, tourmenté ; j'en aurais souffleté la jeune fille. Mais aujourd'hui je reconnais qu'elle avait parfaitement raison : je ne suis rien, absolument rien; pas plus que vous et pas plus que tout autre. Nous n'avons qu'une valeur imaginaire, que nous nous donnons à nous-miémes, ou que nous attribue le monde; mais devant Celui qui nous connaît^ devant Dieu de qui tout vient^ nous ne sommes par nous-mêmes que des zéros isolés ! Nous empruntons toute notre valeur de l'unité, c'est-à-dire du Créateur mis à nos côtés.
— Mais,, papa, est-ce que nous ne sommes rien du tout?
— Si bien, nous sommes quelque chose ; maià quelque chose qu'il vaudrait mieux n'être pas : de pauvres petits êtres pétris d'égoïsnie, bouflBs d'orgueil, qui veulent qu'on s'occupe d'eux et qu'on les admire, naérne avant de les connaître, tel que moi, m'attendant aux préveûances d'une servante qui ne m'avait jamais vu, et auprès de laquelle je n'avais d'autre mérite que de l'avoir empêchée d'aller se coucher. Oui, niénte^
nienief nimte! voilà tout ce que nous valons tous ensemble et chacun eil particulier.
Cependant, la vanité blessée ne nous empêcha pds de sentir notre appétit j on nous fit entrer dans la salle à manger, où d^à se trouvait servie une jolie petite table. Albert, non moins présomptueux que moi, allait y prendre place, lorsque la servante piémontaise nous cria : « Par ici, par ici ! » et nous mit dans un coin de la salle, autour d'une table n'ayant encore pouf nappe que des taches de graisse et de vin.
Nous nous regardâmes tous trois, ce En tout cas, dis-je à mes camarades, cette fois ce ne sera pas la faute de mon habit. » Mais enfin, comme nous avions de l'argent en raison inverse de notre prétention, nous ne fûmes pas fâchés d'être traités simplement, même à côté d'une table splendidement servie.
Vous avez déjà deviné, mes enfants, que ce n'était pas nous qu'attendait la servante piémontaise, ni à notre intention que se dressait proprette la table mise, ni pour nous fêler que s'agitait Umte la maison illuminée, affairée et bruyante, mais bien pour le prince allemand ou le inilord anglais. Je me trompe : prince ou milord, comme nous-mêmes, c'était nimte; mais ce qu'on attendait; ce qu'on allait saluer^ servir, honorer,
ndorer même, c'était leur argent. Cette pensée me rendit presque fier en rabaissant à mon niveau ce grand seigneur ; tant il est vrai que, nous sentant petits, petits, nous sommes obligés, pour nous élever, à rabaisser les autres. Toujours et toujours niente, nimte !
Ainsi remis à notre place, c'est-à-dire parlant bas, et priant au lieu de commander, nous demandâmes du poisson et des pommes de terre frites. Oui, des pommes de terre frites ; Qt si je me le rappelle si bien, c'est qu'on n'oublie jamais ce qu'on aime : or, je suis fou des pommes de terre frites. Quant à notre demande de poisson, elle vous est expliquée par la proximité du lac; au reste, ce qui vient ici au secours de ma mémoire, c'est que, pendant tout le voyage, nous demandâmes partout du poisson et des pommes de terre; et ce qui vous fera comprendre ce choix toujours le même , c'est qu'il promettait le bon marché. Je lisais l'autre jour, dans l'ouvrage d'un illustre touriste, qui aime mieux faire de l'esprit que dire la vérité, qu'il fallait dépenser 35 fr. par jour pour voyager en Suisse, ce qui aurait dû faire 315 fr. pour trois jours à nous trois. Or, moi, je déclare que nous n'avons pas dépensé plus de 50 fr., ce qui fait six fois ffoias^ et doub avons voyagé, comme la dît Jo
littérateur touriste ^ tantôt à pied^ tantôt en voiture, voire même en bateau à vapeur. Vous voyez donc que tout le monde ne marche pas comme Alexandre le Grand.
— Mais, alors, ce touriste a menti.
— Pas précisément.
— Alors, toi-même tu te trompes?
— Pas davantage ; mais voici Texplication.
Avec un peu d'élasticité de conscience et un peu de souplesse dans la langue, on prouve tout ce qu'on veut. Si vous ne me comprenez pas bien, vous saisirez mieux ma pensée quand je vous dirai que Texagératiôn et le mensonge sont à droite et à gauche de la vérité. Or, vous comprenez que si, partant de ce milieu , deux hommes marchent en sens contraire, ne fissent-ils chacun que la moitié du chemin, ils se trouveront bientôt aux deux extrémités ; c'est-à-dire Vun par rapport à l'autre sera dans une complète erreur. Le chat était blanc, dit l'un; il était noir, dit l'autre ; le fait est que le chat était gris. Qui donc a dit la vérité? Aucun. Qui donc a dit faux? Tous deux. Voilà ce qu'on appelle dans le monde une amplification, et dans TEvangile un mensonge.
Nous attendions encore nos pommes de terre frites, quand le pavé de la cour retentit de nou-
— w — V6au ; omis cette fois sous les huit fers de deux duivaux et les quatre roues d'une chaise de fKiHU3. I^ servante y qui, dans ce moment, daignait mettre notre couvert et même nous parler, jeta brusquement sa serviette sur la table et iumrui à toutes jambes au-devant de Sa Grandeur; car c'était bien elle qui venait d'entrer. Ce fut pendant une heure un brouhaha à ne plus s'entendre : on appelait du haut, on répondait du bas; tandis que nos pommes de terre frites, oubliées sur la table de la cuisine, se refroidissaient dans leur jus. Albert prit le parti le plas sage : il mit sa serviette sûr son bras, cqurut à la cuisine, et, rentrant un plat à chaque maio, nous dit du ton le plus sérieux :
— Messieurs, vous êtes servis.
Cette fois la plaisanterie, ou le fumet du sou^ per, nous fit partir par un éclat de rire. Cette gaieté était de bon augure, comme vous allez voir.
Monseigneur se présenta , se mit à table et mangea comme un simple mortel, se servant de ses deux mains et portant à sa bouche...
— Tu ris, toi Jules?
— C'est bien sûr que je ris ! comment pourrait-on manger, si ce n'est en se servant de ses mains et portant à sa bouche?
— Eh bien ! mon garçon, tu es plu^ philo*^
— *8 — ophe que moi; car, à ton âge, il me semblait oujours que les illustres personnages devaient igir en toutes choses autrement que de simples nortels. Un prince se mouchant, un roi se faiant la barbe, une princesse commandant son liner, tout cela me paraissait impossible, ou du noins il me semblait que Leurs Excellences deraient£aire ces mêmes choses tout autrement que QOUB, pauvres bourgeois. Mais depuis que j'ai vu dîner notre prince ou milord, j'ai compris que les grands faisaient exactement comme les petits, 3t n'avaient de plus qu'eux qu'un nom, des préentions... et la sottise de leurs admirateurs.
— Il n'y a donc personne véritablement çrand?
— Si, bien, mon garçon i ce sont ceux qui l'estiment eux-mêmes tout petits et qui, étant es premiers, se sentent les derniers ; en un mot, les hommes véritablement grands sont les homues véritablement humbles.
Pour en revenir à notre grand seigneur, il lîna donc et copieusement ; car il ne souffla pas m mot. Il était seul à table, et la servante était ;eule pour lui. S'il voulait un plat, il le montrait lu doigt, et le plat venait se placer sous sa main, ^uand il eut goûté de tout, on servit le dessert. Monseigneur parcourut des yeux la poire, le
h\nru\i nt \(i^ raisins, et, sa» looclier â rien, dit, nri H» frHirnant vers la fille, un seul mot que je vdis f'rrin; tel qu*il le prononça :
— Trhize.
Iaî PiomontainC ne bougea pas; elle crnl que inrHisnigrieur avait étemné.
— 7rA/sf , r(;[)éta le dîneur.
— iJiiO. '} <lil la servante en faisant une grh fiiHcc (!l avançant l'oreille droite pour mieux oril<!n(lro.
- Tvhize^ n';[)ondii imperturbaUement iegaslr(»ri(Mii().
— OiK>i? nm; chaise? dit la pauvre fille criast |KHir HO l'aim mieux comprendre.
— TrMzp.j fit toujours notre homme avec le iii^mo calmn, la môme immobilité et les deni rnaiiis sur les dnux cuisses, Tchizel
{\v,\U\ Fois la sorvanlo va prendre une chaise, la lui porto sous le nez et lui répète en criant l»lns haut et |)rolon;{eant le mot : Une chaise?
Toujours (ligne et toujours calme : Tchix»^ ré- [N>lo nionsoignour.
— iMais que voul-il donc? dit à haute voix la Piémontaiso se parlant à elle-même. Et nous trois étudiants de rire et d'étouffer nos rires en nous fourrant la serviette dans la bouche ! Nous n'en pouvions plus de gaieté, la servante n'en
pouvait plus de tristesse, et l'étranger sans effort et sans trouble persistait dans son éternelle répétition.
Enfin la jeune fille, qui jusque-là nous avait oublié dans son triomphe, se ressouvint de nous dans sa détresse; et, s'adressant à Edouard, lui dit :
— Comprenez-vous ce que veut cet homme avec son baragouin ?
— Il vous demande du fromager
— Eh! que ne le disait-il plutôt ! Il y a deux heures qu'il me crie : Tchize^ tchize ; s'il avait dit seulement du fromage, j'en aurais donné et tout était fini.
Cette fois nous ne pûmes plus nous contenir, Albert se renversa sur sa chaise en éclatant de rire ; Edouard, qui venait d'avaler de travers et qui voulait rire aussi, se leva et parcourut la salle riant et toussant ; moi je m'enfonçai dans J'angle du mur, protégé par la cheminée et faisais mille efforts pour manger et ne pas rire. Enfin le fromage arriva ; monseigneur en prit deux fois pour aider sa digestion, et sortit, sans rire, ni pleurer.
— Papa, et la morale de Ion histoire?
•—' Mon garçon, c'est que lu feras bien d'apprendre l'anglais et l'g^lleipaod, avant de voy»-^
ger en Angleterre ou en Allemagne; et que dans ce but tu feras bien aussi de travailler un peu plus et un peu mieux.
— Oui 9 mais moi je sais dire fromage en allemand et en anglais !
— Et sais-tu dire vanterie?
— Non.
~ Eh bien, vas apprendre ce mot dont tu connais si bien la chose, ensuite nous reprendrons notre voyage.
Le lendemain nous partîmes de bonne heure, et nous fûmes bientôt en face de Ripaille*
Jules. Ripaille ? je connais ce mot.
Adolphe. Tu Tas vu sans doute dans ta géographie ?
— Non, non, je l'ai entendu dire pour tout autre chose que pour une ville, une montagne ou une rivière. C'était à la fête du maître de la pension; après un bon dîner, nous voyons entrer un professeur qui arrive quand nous aiHons tout bu et tout mangé, et il nous dit : « Ah ! vous avez fait ripaille ? » Depuis lors je me suis toujours rappelé ce mot et la cuisse de poulet que j'avais à la main.
— Eh bien, mon garçon, tu as maintenant une juste idée de ce que signifie faire ripaille. C'est manger bon, beaucoup et sang besoin.
-^- Oui, je comprends.
— Et déplus, c'est être gourmand et goulu.
— Ah!
— A mon tour je comprends ; tu t*es vite reconnu. Eh bien, ce qui vous étonnera, c*est que l'expression faire ripaille a pris son origine dans les lieux dont je vous parle, parce que leurs habitants étaient réputés, dans le monde entier, pour la bonne chère qu'ils y faisaient.
— Mais, quel était ce tieu ?
— Un couvent.
— Et ces gourmands ?
— Desn^oines.
— ViaHÉpit! Mais j'ai toujours cru que les moines éffiP^t des religieux?
— En effet, ils commençaient ordinairement ainsi ; mais ils finissent souvent comme à Ripaille. Tenez, voici en abrégé l'histoire d'un couvent à cette époque; et, hélas! à peu près dans tous les siècles- Un homme sérieux, mais qui se fait de fausses
idées de la piété, prend la résolution de se séparer du monde pour échapper aux passions, sans songer que ks passions, enracinées dans son cœur, le suiyrbifiitdans la solitude aussi bien que dans la foulé. H s^ construit un petit ermitage sur le s^aunet d'nne montagne ou dans le fond
d'une vallée, mais en tout cas dans un lieu retiré. Là, il prie, vit d*aumône, et bientôt obtient (je ne dis pas qu*il mérite) obtient une réputation de sainteté ; on en parle dans le voisinage ; on le vénère, on le charge de prier pour les autres, et chacun lui apporte en payement quelques légères provisions. Bientôt sa renommée se répand; des compagnons de solitude lui arrivent; il les soumet à telle ou telle règle; par exemple au célibat, à la pauvreté, à l'obéissance envei's lui-même. Quelquefois il leur impose des macérations volontaires et inutiles; par exemple, garder le silence, cx)ucher sur le bois, se vêtir de laine, porter une ceinture garnie de poqlÉL. se lever la nuit [)our prier sur les froides dallefae l'église, jeAner pendant des mois, et tant d'autres prati- (|ues funestes à la santé, inutiles à la sanctification, et condamnables devant Dieu. Mais enfin, le peuple, qui juge la sainteté d'une chose par sa dureté, se laisse prendre à ces vaines apparences, vénère ces moines, leur apporte mille objets; quand le peuple ne les apporte pas , les moines vont les chercher. Ainsi, par la mendicité d'un côté, et la vente des prières de l'autre, ces couvents s'enrichissent. Alors la sénérilé de la règle fléchit; les moines ont des apprentis qui Tobser^ y^fjt à leur place } ils obUwiiÇi^t çqvxiç ^i^-mén»»
— iodes dispenses du pape pour tout ce qu'il leur plaît de ne pas faire; la bure grossière du manteau, est remplacée par le drap fin ; la simplicité par le luxe ; les macérations par la mollesse; les jeûnes par de bons repas; et le célibat par la débauche ! On a vu des couvents posséder la moitié du pays , nourrir des centaines de chevaux, ouvrir des galeries de peinture, faire venir des denrées de tous les bouts du monde, et, pour fournir à ces désordres, pressurer le pauvre peuple sous prétexte de faire pour lui de « longues prières ! » Voilà comme on servait Dieu ! ou plutôt comme on servait Satan! Aussi qu'arriva-t-il ? quand l'abondance avait produit le désordre, le désordre amenait la division; les moines se disputaient, se battaient ; et leur ordre discrédité tombait enfin anéanti. Telle est l'histoire de presque tous ces prétendus religieux.
— Mais quel était le chef de ces mangeurs à Ripaille ?
— Le pape Félix V.
— Quoi! un pape?
— Oui, un pape.
— Mais les papes vivent à Rome ?
— Oui, quand il n'y en a qu'un ; mais à cette époque il y en avait deux : l'utï en Italie et l'autre ^ Savoie,
— Je croyais qu'il n'y avait jamais plus d'un pape à la fois ?
— C'est la règle, mais la règle n'est pas mieux suivie ici que dans les couvents; et par exception, on a vu jusqu'à trois papes en même temps.
— Il y avait donc le pape des Romains et le pape des Savoyards ?
— Non, chacun prétendait être le pape de tout le monde.
-»— Mais alors, ça ne pouvait pas aller?
— Aussi, cela n*allait-il pas. Le pape Félix Y maudissait {\) le pape Eugène lY. Le pape Eugène lY maudissait le pape Félix Y.
— Et il n'y avait personne pour les mettre d'accord?
— Si, bien; il y avait le Concile de Bâle qui maudissait le Concile de Constance, et le Concile de Constance qui maudissait le Concile de Bâle; au milieu de toutes ces malédictions, TEglise entière vivait dans le désordre, et les peuples scandalisés n'échappaient à la superstition que pour tomber dans l'incrédulité.
— Il me semble que dans ce temps4à il ne devait pas faire bon être pape?
— Aussi Félix V, qui avant d'être pape s'ap-
fi) Le mot propre est anathématiser; mais maudire, son éq[uitàr Jentj sera mieux compris de nos ie\m.QS YecXftxa^» " >
pelait Àmédée YIII, duc de Savoie, ne tenait pas beaucoup à cette dignité ; car il hésita longtemps à l'accepter, lorsque les députés du Concile de Bâle vinrent la lui offrir.
— Pourquoi hésita-tril à accepter la place de pape?
— Parce qu^il était obligé de faire couper sa longue barbe (1).
— Pas possible }
— Dis donc que ce n'est pas probable! mais tu connais ce vers de Boileau.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
— Enfin, s'y décida-t-iU
— Oui, mais tout juste ; car, quelques années plus tard il abdiqua.
— Quoi! il abdiqua pour reprendre sa barbe?
— Non , mais pour revenir à Ripaille faire bombance. Voilà, mon enfant, les dégoûtants abus que les hommes ont f^it de la sainte reli-
(1) Ce n'est pas notre faute si ces choses-là sont risibles; car elles ne sont pas de notre invention. Voici ce que nous lisons dans un Abrégé de VHistoire ecclésiastique, en 16 volumes, publié à Cologne aux dépens de la Compagnie, en 1752 : « Quand il sut « qu'on l'avait élu pape^ il témoigna en être fâché ^ et ne consentit « à son élection qu'après avoir versé beaucoup de larmes, et crut <c faire un grand sacrifice en laissant couper sa barbe, qui était « d'une longueur extraordinaire et à laquelle il était fort attaché.» (îome Vn^ pagre 182.)
gion ! Que ceci vous montre qu*il est deux choses difliciles à concilier avec le chrisliaDisme : les richesses d'abord, car Jésus a dit : « Il est difficile à ceux qui se confient aux richesses d'entrer dans le royaume des cieux; » la puissance ensuite : aussi ce même Sauveur a dit encore : « Mon règne n*est pas de ce monde. » Défiezvous donc de ces deux tentations pour voosmômes; car on peut abuser de la fortune sans être moine, et de l'autorité sans être pape. Enfin réjouissez-vous de n'avoir pour maître ni moine, ni pape, mais uniquement votre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.
— Ce qui m'étonne le plus dans tout ced, c'est qu'on puisse hésiter entre un trône et une barbe.
— El moi ce qui me surprend , c'est que lu en sois étonné !
— Pourquoi ?
— Parce que tu connais fort bien un petit garçon qui, l'été dernier, se laissa persuader qu'en se frottant la lèvre supérieure avec une certaine pommade il faciliterait la pousse de son poil follet, et que bientôt ce léger et blond duvet deviendrait noir et touffu. Or, tu sais tout aussi bien que moi (juo le conseil fut suivi, la lèvre frottée, et que Je lendemain , à la place de la vnouîitacbe, ^
trouvait une plaie rouge gracieusement arrondie^ jusque sur la joue ! Or, si ce petit garçon est assez sot pour croire qu'à l'âge de onze ans des mous* taches vont lui pousser, assez vaniteux pour le désirer et Tacheter même au prix de huit jours de démangeaison, il me semble qu'après tout cela tu peux bien comprendre qu'un homme fait hésite à couper sa barbe.
— C'est égal, je ne peux pas comprendre que l'on hésite entre des moustaches et un trône.
— Eh bien, puisque j'ai tant de peine à te persuader, il faut que je te raconte une histoire qui a commencé lorsque tu es venu au monde, et qui dure encore ; en sorte que toi-même en es témoin et peux en vérifier l'exactitude. Je l'intule :
HISTOIRE DES BARBES ET DES MOUSTACHES DEPUIS 1830^ ET LEUR INFLUENCE SUR LE CARACTÈRE FRANÇAIS.
Avant la révolution de juillet, personne, en France, ne portait de moustaches, excepté les officiers; ni de barbe, si ce n'est les rabbins. Mais lorsque le peuple de Paris, de Lyon, de Rouen et de la France entière se fut transformé en un peuple de héros et en garde nationale, les moustaches poussèrent de toutes parts; le simple
= 6*^ ouvrier, le décrottear, le portefaix, tout le moQde &*eQ noircit la figure. Il en résulta qu'à la place de Tair enjoué qu'ils avaient auparavant, toiis prirent un air sérieux, ne fût-ce que pour éyiler le contraste de la moustache et du sourdre. Je me rappelle que la vue d'HP balaypur de rue ea moustaches me peinait, me froissait, pu plutôt me faisait pitié ! Le contraste de l'habit déguenillé, des traits benêts, de la démarche effétninée, des occupations pacifiques, avec la oiou^t tache guerrière, éta^ si désagréable pour moi, que j'aurais presque dit à Tpreille de ces pauvres gens qu'ils n'en étaient ni plus valeureux pour avoir quelques poils sur la lèvrp, ni plus beaux pour être mâchurés, et qu'à coup sûr ils m étaient beaucoup plus ridicules. Enfin, la moustache tomba dans un tel discrédit, qu'un colonel, honteux de la porter, lui et ses soldats , fit un jour raser tout son régiment, et défendit de laisser pousser un seul poil sous peine de salle de police. Voilà la première période de mon histoire.
Mais bientôt, soit que tout le monde n^eàt pas la lèvre supérieure également bien fournie , soit que d'autres eussent quelques défectuosités à cacher sur leur figure, on en vint à joindre aux moustaches les favoris, é^is et lou^a^ si kmgs