RIVE DROITE
Nous quittâmes Saint-Maurice en traversant un pont romain jeté sur le Rhône, et qui joint le Valais au canton de Yaud. Nous marchâmes sans nous arrêter jusqu'à Bex, que je voudrais bien vous décrire, mais que je n*ai pas visité ; or, je suis bien décidé à ne pas puiser dans un livre ce que je veux vous dire. Ici nous demandons une voiture ; mais soit qu'il n^y en eût pas, ou, ce qui est bien plus probable, soit que celles qui s'y trouvaient fussent trop chères pour notre bourse de plus en plus mince, nous continuâmes à [Hed. Oui, à pied; rien que d'y penser cela me fatigue. Au bout d'une heure, à travers la montagne» nous airivons amL salines que nous
désirions surtout visiter. Je dis nous, je devrais dire mes amis ; car j'étais tellement exténué, que j'aimai mieux m'arréter dans l'établissement de l'exploitation que de faire encore une lieue pour voir la profonde caverne creusée par les hommes pour chercher dans les entrailles de la terre les filets d'eau salée. Ainsi vous voyez à quoi sert la paresse ; non-seulement je n'ai pas vu jadis la caverne, mais aujourd'hui je ne puis pas vous la dépeindre ; en sorte que vous et moi sommes privés d'une utile instruction. Songez-y ! ce que vous n'apprenez pas vous-mêmes maintenant, vous en privez d'autres pour plus tard.
— Mais au moins dis-nous à quoi servent ces filets d'eau salée ?
— Le nom seul répond pour moi : de Teau salée on extrait du sel.
— Mais je croyais que le sel s'extrayait de l'eau de mer, et même je me rappelle avoir vu sur les bords de la Méditerranée des couches d'eau vastes et minces que le soleil vaporisait, et qui ne laissaient après elles sur le terrain que le sel pour la soupe.
— C'est vrai, bien que ton exposition ne soit pas très complète; mais on peut tirer d'une source le même sel qu'on tire de la mer, et même en plus grande abondance ; car l'eau de mer ne
renferme qu'une cinquantième partie de sel, tandis que celle de Bex en contient la vingtième, c'est-à-dire qu'il y a deux fois et demie plus de sel dans l'eau de Bex que dans les eaux de l'Océan (1). ^
Mais si je ne suis pas allé chercher les filets d'eau salée à leur source dans la caverne, je les ai du moins attendus au passage : ils sont conduits par de petites rigoles de bois, et traversent sur plusieurs points des fagots d'épines.
— Des épines?
— Oui, des épines qui font précisément le contraire de ce que font les enfants.
— Comment cela?
— Elles retiennent le bon et laissent passer le mauvais; en d'autres termes, elles retiennent le sel que le filet en passant y dépose, et laissent couler l'eau dessalée.
— Je me rappellerai cette explication.
— C'est bien dans ce but que je te l'ai donnée.
En quittant les salines de Bex, nous nous dirigeâmes sur Aigle, petite ville du canton de Vaud, qui comme la plupart des petites villes se compose d'une longue rue centrale et de quel-
(1) On nous pardonnera de ne donner ici que des quantités approximatives; c'est le seul moyen de graver les nombres dans la mémoire des enfants.
ques autres plus petites qui sont venues s'y ajouter. Ici, comme à Bex, nous nous enquêtons d'une voiture ; ici comme à Bex, elle est trop chère, du moins pour nous qui n'avons pas assez d'argent; enfin d'ici comme de Bex, nous repartons à pied , et nous voilà de nouveau sur la grande route.
— Ainsi, papa, tu n'as rien à nous dire sur l'Aigle?
— Pas plus que sur Bex.
— Mais alors ce n'était pas la peine de faire un voyage si long, si fatigant pour traverser les villes sans les voir.
— C'est vrai, mais je dois te dire qu'il en a toigours été ainsi de moi : à cent lieues d'une curiosité, je brûle du désir de la voir, je pars, j'arrive et l'envie m'en a passé avant de l'avoir visitée. C'est une des raisons pour lesqiioUii j'aime le séjour de Paris , où sont amoncelées tant de merveilles. Si j'étais loin, je voudrais les aller contempler j étant sur les lieux l'idée ne m'en vient pas; en sorte que c'est une grande économie de temps et de désirs. Mon histoire eo cela est celle de beaucoup d'autres. Combien de Parisiens, n'ayant jamais visité le Panthéon de Paris, qui meurent d'envie de voir le Panlhèon de hoïDQ ! Et combien de Romains n'ayant jamais
parcouru le Panthéon de Rome, qui rêvent le plaisir de voir le Panthéon de Paris !
— Tout cela ne m'empêche pas de regretter quelques détails sur la ville d'Aigle.
— Eh bien ! mon enfant, ton désir sera satisfait. Je vais te conter l'histoire d'un maître d'école dans cette ville.
— Oh ! j'écoute, j'écoute ; rien n'est amusant
conmie une histoire d'école, parce qu'il s'y trouve toujours des enfants pour faire rire..,
— Oui, maia^on maître d'école est d'un tout autre genre. Ecoute :
Un jour un petit homme maigre ,. |^(i|':||[ial
Cué, l'œil vif et la parole alerte, vîiw^rsou^ om de naaître Ursinus, ouvrir dans la ville d'Aigle ui^<||Hk école. Il enseignait à lire et à écrire et ciHjiâtfB un livre inconnu dans le pays. Bientôt le nombre de ses élèves s'accroît et s'accroikàdfçl point que ladite de l'école ne péîA plus Tire contenir. Maître* Ursinus se met doiic à enseigner dans les rues, dans les places publiques et jusque dans les églises; partout ses élèves le suivent et l'écoutent avec plaisir. Mais vous savez qu'il n'est si bon maître, ni si bonne méthode qui n'aient leurs adversaires, et, des adversaires d'autant plus violents que le maître est plus capable et la méthode plus excellente.
C'est ce qu'obtint aussi notre maître Ursinus. Ce qui irritait contre lui, ce n'était ni sa méthode de lecture ni sa calligraphie; c'était seulement le livre dans lequel il faisait lire et copier ses élèves. Tout y était si nouveau, si étrange pour le pays qu'on ne voulait pas en entendre parler. Mois ce qui blessait le plus vivement petits et grands, c'était de voir tous ceux qui s'attachaient à ce livre renoncer en même temps à leur mauvais train de vie ; or, cette réforme de conduite semblait une critique fùdirecte de ceux qui n'en changeaient pas. L'irritation devint telle qae le mrftre d'école fut bientôt une véritable puissance dans la petite ville. Lesma^g trats eux-mêmes n'osant plus amt ouverte!
soulevèrent en secret la popula^^Rkre lui. Mais Ursinus ne s'efifraya de rien ^Pîbntinua ses leçons; les persécutions s'accrurent avec son zèle, et sonzèl&^vec les persécu|^|3. Dans sa maison même, on venait l'insulter ; oans les^^i)ffi|| on le frappait, un jour, on le sangla de coupènSe fouet; une autre fois, on le mit en prison ; mais toujours après les insultes, les coups et la prison il reprenait son livre et son enseignement. Ainsi, un jour qu'il était occupé dans un vaste édifice à donner sa leçon en face d'un nombreux auditoire, une foule turbulente vint à la porte faire
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enlendre des chants et résonner des tambours uniquement pour Tinterrompre. Ursinus lai8|$ crier et tambouriner, et reprend son discours. Une autre fois, comme il parlait au peuple et tandis que les hommes Técoutaient paisiblement, les femmes furieuses se jettent sur lui et l'accablent de coups. Le mari d'une d'elles , enhardi par l'exemple de sa femme, va saisir par la barre la chaise du professeur, la secoue et la renverse. Maître Ursinus se relève et continue.
Tant de courage et de persévérance furent enfin couronnés d'un ^.p^pa succès. Le maître d'école visita les vi&||§^p'Bex, d'OUon et des Ormons ; et Bex, 01{9|p[,les Ormons se rangèrent sous la bannière du fameux instituteur, si bien qu'en trois ans tout le pays fut gagné à son enseignement.
— Mais, papa, dans quelle année tout cela s'est-il donc passé? car la Feuille du canton de Vaud n'a rien dit de ton histoire ?
— C'est que mon histoire est vieillie trois cents ans!
— Et quel était ce fameux Uvre ?
— C'était l'Evangile.
— Quoi ! l'Evangile prêché par un petit maître d'école ?
— Ce petit maître d'école était le grand réfor-
matenr de la Suisse, Guillaume Farel^ qui s'é* tait fait pédagogue à Aigle pour gagner l'attention de ceux dont il voulait sauver les âmes.
— Ah ! c'est cela !
— Oui. Comme tu vois, c'est encore de l'histoire ecclésiastique.
— Je croyais que c'était une histoire de nos jours ?
— Mon garçon, ce qui est de nos jours, dans cette histoire, ce sont les résultats : ces ocmtrées, qui, avant Farel, ressemblaient à la rive gauche du lac, ressemblent aiyourd'hui à la rive droite. Et vous connaissez la J^feence.
— Où donc est placalit ville d'Aigle ?
— A l'extrémité du lac. Nous voici donc à mi-chemin du tour du Léman, et nous allons revenir à Genève, en longeant le canton de Vaud.
Tandis que vous écoutez ici, bien à votre aise, mon voyage autour du lac, il faut que vous sachiez que je suis sur la grande route d'Ajgle à Villeneuve , fatigué , harassé , me traînant à peine. Et ce n'est pas une manière de parler, car je traînais une jambe tandis que je sautais de l'autre; de demi-heure en demi-heure, j'étais obligé de m'arrêter quelques instants. Je parle de moi y car mes deux compagnons, plus
- 103 ^ forts ou mieux exercés , cl^^emiDaient passablement. Il était huit heures, nous avions encore deux lieues à faire, et, à la lettre, les jambes me manquaient. Cette marche, la plus pénible que j'aie jamais supportée^ me rappelle, par le contraste, la plus douce que j'aie jamais faite.
-—laquelle ?
— Une marche nu-pieds.
— Une marche les pieds nus?
— Oui, les pieds nus.
— Oh ! raconte nous donc ça !
— Volontiers. J'allais un jour de Saint*Etienne à Annonay. Cette fois, pour mon voyage à pied, je n'avais pas mis un habit neuf, mais bien des souliers qui n'avaient jamais^core été portés, et que j'avais pris en passantV^iB le cordonnier. Ils m'étaient trop étroits ; mais, comme tous les marchands, mon cordonnier me 'dit : « Ça n'est rien, ça s'élargira. » Le fait est que cela ne s'élargit pas du tout, et qu'après une heure de marclIwiBbn talon gauche était écorché. Toutefois, oonfiant en la parole du cordonnier, je marchais toujours, attendant que le soulier s'agrandit; hélas! BnàOiim^y c'était ma plaie qui grandissait. l'avai&jU lieues, il m en restait dnq à faire^ jalraTÎ^ les bois et les moa«
- 10* — tagnes; et pas un cordonniery pas même une paire de pantoufles sur la route. Enfin, je prends un grand parli, j'ôte mon soulier gauche, et je marche en boitant. Je vis bientôt que cela ne pouvait pas durer. J'enlève donc mon second soulier et je marche sur mes bas , comme vous le faites si souvent sans nécessité ; mais je compris bientôt que mes bas allaient se trouAr, et je les retirai. — Vous riez ; mais ne valait-il pas mieux déchirer un peu ma peau, qui se raccommoderait toute seule, que mes bas qui, ne se retricoteraient pas d'eux-mêmes? Au reste, rassurez-vous sur ma douloureuse marche, car, je vous le répète, je n'en fis jamais de plus douce. Dans ce moment, je traversais, près de Tauberge de la République, ce qu'on appelle le Grand-Bois. Nous étions au mois d'août et à l'heure de midi ; le soleil était chaud; la route, sèche et propre, semblait avoir été finement sablée à mon intention.
Déjà j'avais oublié la singularité de ma marche , lorsque je vis devant moi un t^idlier qui s'arrêta tout court, lui et ses chevaux. Il me suivit des yeux sans mot dire, les bras pendants et d'un air étonné. Je passai devant lui, sans rire, et j'aperçus bient6t, un peu plus loin, une bonne femme agenouillée sut la route, foîsant le
signe de la croix. Qu'e8l*ce qiïe cela veut dire ? pensai-je en moi-même ; et à l'instant le rouUer partit d'un grand éclat de rire. Je me dis alors que je pourrais bien être la cause de sa gaieté. Mais encore, pourquoi cette femme à genoux ?
Enfin, je préférai souffrir que de faire rire à mes dé^llls, et après avoir acculé mes souliers, je les liai par des ficelles à mes pieds. Toutefois, compensation, je posai mon habit et je ce nu ai ma route. Après quelques instants, toujours à distance de la paysanne, qui s'était remise en marche, je la vis s'arrêter et s'ageikmil- 1er de nouveau; cette Ibis c'était en face d'une aubergéijt^t là, elle marchait, non sur les pieds que Dieu lui avait donnés pour cela, mais sur ses deux genoux, étonnés de l'étrange service qu'on leur demandait. J'allais de surprise en surprise et je résolus de m'assurer si cette bonne feï avait bien sa raison. Quand j'arrivai près Tauberge, ou^li|^ était entrée, je m'arrêtai dona^'î???' pour dema|dMM^%ârç^ d'écurie, assis sur un ""' ' banc à la p(^^, pourquoi cette femme s'était mise à genoux. Notre homme sourit, et me jeta un coup d'œil en dessous. Comme j'attendais une réponse plus claire, il me dit enfin :
— Bôt-ce que vous ne voyez pas la sainte ?
— Quelle sainte ?
— Sainte Â^èts (1). Cest le boui^eoîs qui la &H mettre là.
— Pourquoi ?
Le domestique sourit encore et regarda pour se faire comprendre l'enseigne de sa maison.
J'y porte les yeux et je vois ces mots : « A sainte Agnès, on sert a boire et a manger, d J6l(||^m-
ançai à soupçonner la vérité ; je pressai ennotre homme, qui cette fois me répondit :
— Eh bien ! le bourgeois a pensé que le meilleur moyen dans ce pays, pour attirer les chalaods, c'était d'avoir son cabaret au terme d'un pèlerinage. Mais comme le bourgeois ne pouvait pas transporter sa maison aupf|||t de tel saint ou de telle sainte en renom... (Nouveau sourire et nouveau silence.)
— Ji comprends, lui dis-je en achevant sa j|tra9e, le bourgeois a transporté la sainte au- "p^s de sa maison.
Le malin garçon sourit encore et ajouta ;
— Le bourgeois a découverf^jÉtteliques dans son jardin, à l'endroit où vous^yèz cette petite niche que Jui-môme a fait dresser, et depuis lors... (Nouveau silence.)
— Le commerce va bien, n'est-ce pas?
(1) Ma mémoire ne me garantit pas le nom; mais moi je garantis le fait au lecteur.
Nouveau sourire.
Enfin, je jetai mon habit sur le banc de pierre, et m'assis dessus, précisément en face d'une croisée entr'ouverte qui donnait sur la cuisine. J'allaia m'informer du domestique s'il connaissait cette paysanne et s'il la croyait dans son bon sens, lorsque j'entendis à l'intérieur, entre deux femmes, la conversation suivante, qui m'épargna cette peine :
— Je vous dis que je Tai vu, moi, moi-même, de mes yeuxf^ comme je vous vois I C'était un saint en habit noir; il paraît qu'il jeûnait depuis longtemps, car il étail pâle, maigre, et pour le certain il faisait une grande pénitence, puisqu'il marchait les pieds nus. Je suis sûre qu'il venait en pèlerinage à sainte Agnès. Aussi je me suis signée et mise à genoux.
— Et qu'a-t-il dit ? demanda la cuisinière»
*— Rien ; parce que sans doute c'est un saint
trappiste. Mais venez sur la route, je suis sûre que nous allons le voir arriver. Les deux femmes sortirent de l'auberge, regardèrent sur la roule, mais ne virent personne ; alors la dévote, se tournant vers moi, me dit :
— Dites donc, l'homme, n'avez-vous pas rencontré un saint religieux à quelques pas d'ici?
— Oui, vous voulez parler du saint devant lequel vous vous êtes mise à genoux?
— C'est ça!
— Eh bien, c'est moi.
— Comment, vous ? Mais il était tout en noir, et vous êtes en manches de chemise, sans cravate et sans chapeau?
Pour réponse je montrai du doigt mon habit * noir sur lequel j'étais assis, et mon chapeau déposé sur le banc.
— Mais il était nu-pieds? ajouta la paysanne, Sans répondre, je fis sauter mooâoulier gauche
acculé.
— Ah ! fit k dévote ; alors, vous êtes peutêtre le curé de
— Non; car je suis protestant.
La paysanne fit un saut en arrière, comme si elle eût marché sur un crapaud.
— Ainsi, ma bonne mère, lui dis-je alors, une autre fois vous ferez beaucoup mieux de ne vous mettre à genoux devant personne, dans la crainte d'adorer une idole de bois ou de pierre, ou même un protestant. Croyez-moi, Dieu seul doit être adoré, et devant Lui seul vous devez fléchir le genou et prier.
La bonne femme prit son chapelet et se mit à réciter des Avé Maria pour pénitence.
Mais, chers enfants, je reviens à mon tour du Jac, que vous pourriez bien perdre de vue. Nous
arrivons à Villeneuve. Nous entrons dans la fremière auberge, et là (indicible bonheur), je m'assois, je m'étends sur une file de chaises dont les montants m'entrent agréablement dans les épaules. A Saint-Maurice, je n'avais que bien soupe; à Villeneuve, je soupai et dormis bien; à quelque chose est bonne la fatigue.
Villeneuve est une petite ville agréablement située à l'extrémité du lac, non loin de l'embouchure du Rhône. Nous allons donc maintenant descendre la rive droite du Léman, comme nous en avons remonté la gauche ; nous avons parcouru la Savoie et le Valais ; nous allons longer le canton de Vaud. Je vous ai dit que le lac s*arrondit en forme de croissant; et si vous m'avez compris, nous allons maintenant parcourir le bord extérieur de cette demi-lune. La route que nous tenons est sur la gauche , constamment bordée par le lac; et sur sa droite par une colline à pente douce, qui dans sa longueur va toujours s' abaissant jusqu'à Lausanne où elle vient mourir.
Mais revenons à notre point de départ et suivez-moi pas à pas. Nous partons le matin de Villeneuve, et après une demi-heure de marche nous voyons sur le bord de la roule, s'avançant dans le lac comme un immense navire, lié au rivage par un pont-levis, le château de Chillon.
Ce Aàteati fort^ jadis prison d'Etat^ aujourd'hui arsenal 9 est bâti sur un roc formant une lie sur le bord du Léman^ en sorte que ses cachots creusés dans le roc sont au-dessous du niveau du lac, et le soupirail percé au sommet se trouve à fleur d'eau. Cequ^on vient visiter à Chilien^ et la seule chose aussi que je me rappelle y avoir rue, ce sont des cachots sombres, humides^ dont la voûte est soutenue par d'énormes colonnes^ C'est là que jadis les prisonniers d'Etat étaient jetés vi* vants pour n'en sortir que morts. En effet^ plu« ^^ sieurs de ces cachots n'avaient ni escalier pour y descendre, ni porte pour en sortir; seulement la voûte supérieure était percée d'une étroite ouverture^ par laquelle on faisait pénétrer les aliuiefits* On y jetait l'homme vivant, comme tm cadavre dans sa fosse^ éi si on lui donnait quelque nourriture ce n'était qiie pour U faire motirir plus lentement...
Cependant, le prisonnier dont Chillon perpétue le souvenir^ celui dont le nofii s'élève au* dessus do tous les autres, n'y est pas nK>rt } mais il y resta six ans^ enchaîné du pilier central d'un cachot. Six ans à la même place } six ans privé d'air et d'action, mais Uon pas de pensée et d'àmottr. Ohl me» enfonts^ oomprenez^voua ud tel
— Pourquoi donc avuMl été jdté dans ce cachot?
— C'est encore une longne et intéressante histoire.
— Que ttf vas nous dire ?
— Volontiers. François Bonnivard^aéen 1496^ était Savoisien ; son crime auprès de ses ennemis fut de s'être fait Genevois et d'avoir aimé pour lui, comme pour tous, la liberté. Toutefois ne croyez pas que ce fût de la liberté de tout faire qu'il était épris ; non, cette liberté^ il la nommait licence et il n'en voulait ni pour lui ni pour les autres. Au reste, son histoire vous le fera connaître.
Après la mort de son oncle, auquel il succéda comme prieur de Saint-Victor, couvent situé aux portes de Genève, il montra bientôt son aversion pour la tyrannie du duc de Savoie et son affection pour la république genevoise, en accordant à celle-ci l'échange de quatre pièces d'artillerie contre des cloches , et plus tard l'échange du couvent lui-même contre une faible pension} il avait donc compris, d'abord qu'il seyait mieux à un monastère d'avoir des cloches que des canons, et ensuite que le chrétien peut être plus utile dSiiis la société que dans un cloître.
Vous comprenez vous-mêmes que cette ten-
dance de Bonnivard vei» l'esprit de la Réforme ne fit pas grand plaisir au duc de Savoie, champion du catholicisme. Le duc s'empara donc de Tex-prieur par ruse et le tint deux ans en prison. En sortant de là, Bonnivard n^'en aimait ni plus le duc de Savoie, ni moins Genève et la liberté.
Mais peut-être pensez-vous, mes enfants, qu'il avait quelque puissant motif d'intérêt et de gloire à faire cause commune avec les Genevois? Dans ce cas, détrompez-vous; il était si pauvre que la ville dut lui faire l'aumône pour payer ses dettes, et il était si loin d'ambitionner les honneurs qu'il n'occupa jamais auci]jpe place à Genève dont, à cette époque, il n'était pas même simple bourgeois !
Au reste, vous apprendrez à le connaître et à l'aimer, quand vous saurez qu'il exposa sa vie uniquement pour aller voir une dernière fois sa mère mourante dans sa patrie, où il ne pouvait rentrer sans tomber au pouvoir du ducde Savoie. Bonnivard, plein de droiture et de bonne foi, et jugeant les autres d'après lui-même, crut que si le duc lui promettait de ne pas le faire arrêter, il pourrait, sur la foi de cette promesse^ ^jM^enclre à Annecy pour fermer les yeux de %|)auvre mère ; mais il s'était UoToçé. Le grince sa-
voisien accorda la permission, et quand Texilé eut quitté Genève, il le fit arrêter par ceux mêmes qui devaient le proléger. Cest alors que, pour la seconde fois, Bonnivard fut conduit dans les souterrains de Chillon où il passa six nouvelles années, lié d'une courte et pesante chaîne qui venait se fixer à Tun des piliers du château, et dont j'ai vu moi-même le dernier anneau encore scellé dans la pierre. Quelle horrible position ! être jeté là sans juste motif, sans jugement, sans terme assigné pour en sortir ! Se dire que chaque lendemain ne ramènera jamais qu'une chaîne et un cachot jusqu'à ce que le dernier apporte enfin la mort ! Pour se distraire de ses sombres pensées, le prisonnier essaya de redire à haute voix ses chants de liberté; mais cette voix, renvoyée par les échos d'une prison de rocher, eufimcée audessous du niveau du Léman, lui revenait sourde, lugubre, sépulcrale, et le malheureux dut la réprimer pour ne pas assombrir encore un si tviste séjour.
Mais si Bonnivard ne peut pas seulement se parler à lui-même, il pourra du moins penser. Heureusement sa méiopire était non-seulement riche des beaux souvenife de sa vie, mais encore ornée de ceux de l'histoire du monde. Le passé devint donc pour lui la seule richesse de l'ave-
nir. Il se mit à reconstruire dans sa tôte toute sa vie, celle de ses amis et de ses compatriotes, que sa puissante imagination fit parler, agir, revivre dans sa prison. Hélas 1 ce bonheur aussi devait lui manquer; en s'usant, il perdit son prix, et le prisonnier dut encore chercher ailleurs un aliment à l'activité de son cœur et de son esprit. Quand il avait été arrêté pour la seconde fois, il s'était écrié : « Je vais seul avec Dieu subir ma passion. » Il avait dit vrai; car, après la pensée de ses amis, celle de son Dieu lui restait. On se lasse do se souvenir; jnais on ne se lasse pas d'espérer; or, Dieu devient, par la foi? la source des plus riches espérances. Le duo avait bien enehatné ses membres périssables, mais non pas soQ esprit immortel ; et Bonnivard, même privé de cette Bible qu'il ayait tant lue, pouvait se ré* péter encore cette parole : a Ne craignez pas oeux qui ôtentla vie du corps, et qui ne peuvept faipft mourir Pâme. »
Des mois, des années se passent, et Bonnivard reste étranger au monde entier ; à peine distingue«-t-il le jour de la nuit; car ce n'est que par un soupirail étroit et tortueux que lui arrive une pâle clarté. Il ne sait si (|j»nève est heureuse, si la cause de la liberté triomphe, si la Réforme rotlig^euse s'éfend ; ou bien i\ U>u& ces trésojjp-ODt
péri dans le long courH de sa captivité. Ce qu'il sail biep, c'^st que le duc règue, puisque Boupîyard est en prison. Le seul bruit qui lui vienne du dehors est celui de la tempête sur le Léman. Parfois les vents se soulèvent , les flots mugissent et jettent par le soupirail leur écume en poussière à la face du prisonnier, Bonpivard essuie 46 sa faible main ses traits amaigris, et contemple avec bonheur ce triste signe de la vie, le seul qui parvienne jusqu'à lui,
Bonnivard, qui espérait pour le ciplf n'attendait plus rien de la terre. Cette activité d'esprit qui le dévorait jadis s'était enfin brisée, et il restait là résigné, immobile, acceptant saps colère soa cachot pour tombeau... lorsque tout à cpup un bruit épouvantable éclate sur sa tête ; la voix terrible du canon rélBonue w% alentours; elle vient de la montagne et du milieu du laç| mais elle part aussi du sein de sa prison, évidemment c'est un combat, Mais de qui? contre qui? Et lors même que Genève serait là, et que Geuèva serait vainqueur, qui lui dit que ses ennemis ne viendront pas, avant dç fv^, jui donner la mort?
Comprenez^VQus, mes ôufant$| quelles durent être les anxiétéfi de Bonnivard, peut'-êtrô libre dans une heure, nmiâ peut^tre aussi, ()au9 une
heure, assassiné! Le bruit cesse : tout est-il fini? Bonnivard l'ignore. Il prête Toreille; mais rien. N'était-ce donc qu'un rêve ? ou bien les Genevois sont-ils vaincus? C'est le plus probable pour Bonnivard. Mais un tumulte s'élève. Il semble qu'on s'approche; la lueur des flambeaux parvient jusqu'au cachot. Que lui apporte-t-on, la liberlé ou la mort? Un verrou se tire ; la porte s'ouvre; des guerriers s'avancent.
— Bonnivard! Bonnivard! lui crie-t-on.
— Me voici.
— Tu es libre !
— Et Genève?
— Libre aussi !
Je m'arrête, mes enfants, la parole ne suffît plus à décrire les émotions qu'apporte cette scène, et je laisse à votre cœur le soin d'achever le tableau.
Genève et Berne avaient à la fois envoyé des forces contre Chillon. Le duc avait été vaincu, la Réforme avait triomphé et Bonnivard revint libre dans sa patrie adoptive. Maintenant, pour compléter l'histoire, je vais vous répéter mot pour mot quelques lignes extraites des registres du conseil de Genève, rédigées, par conséquent, aux heures mêmes où se passaient les événements. Ce ne sera plus \e çÔlV^ védl d'une vie
paBsée, mais le journal quotidien du présent. Bonnivard va revivre pour vous. Voici ce qu'on lit dans ce registre authentique :
« 1536, V^ avril. — Le château de Chillon a (c été pris le 29 mars à midi. Nos gens y ont ce trouvé messire François Bonnivard , et autres a pris sur la foi des Gentils ; le peuple s'est bien ff réjoui de leur libération. »
Voulez-vous savoir maintenant à quoi Bonnivard, libre, va consacrer sa vie ? Lisez une seule ligne du registre :
« 1542, 31 août. — Ordonné à François Bon- « nivard de travailler à écrire les Chroniques de « la ville. »
Vous croyez peut-être que le voilà devenu grand seigneur dans la petite république et qu'il use largement de sa liberté? Eh bien, non; il ne se permet pas même de publier quelques vers sans y être autorisé. Lisez vous-même :
« 1543, 11 juillet. — Permis à Bonnivard de « faire imprimer une ballade sur l'ancienne et « nouvelle devise de Genève. »
Mais s'il ne peut écrire sans autorisation, peutêtre aura-t-il une grande liberté de parler? Pas plus, lisez :
<c 1545, 16jutn. — François Bonnivard, ayant a parlé injurieusement de M. le lieutenant, a été
<r coadanioé aux prisons et à demander pardim « audit magistrat. »
N'êtes-vous pas attristés , mes aqiis, de voir celui qui 9 pour sa patrie adoptive^ a subi six ans de captivité, emprisonné par cette même patrie? Cependant, à le bien prendre, ce fait est honorable et pour Bonnivard , et pour la répu« blique, puisqu'il prouva que le premier n'avait pas abusé de sa position pour s'élever, et que la dernière faisait observer les lois, sans égard aux personnes.
Mais voaa pensez sans doute que Bonnivard va s'irriter d'un tel jugement, et fuir la ville qui le jette en prison? Sachez donc quelle fut sa vengewee :
(K 1547, 31 mar$. -^ Bonqivard fait préseqt a de ses livres à U ville, pour commencer une a bibliptbôque publique. »
C'est qu'il étiit devenu riche , pem^erez-vouB peuirtétre? Spoutens Iq répon^q ;
<c i547, &juin. ^^ liQ sieur François Bonui^ <K vard prie le conseil de lui assigner un lieu <c pour trav^illôr Tbiver prochain j plus propre <x que sa maisony m pouvant pas écrire commo* (c dément et composer comme il faut dans la a chambre oti il mange avec sa fanullo* ^
Voilà donc Bonnivard assez pauvre pour n'a<>
voir pafi même un cabinet de travail, et réduit à composer ses Chroniques dans sa ouibipe, au milieu des ustensiles de ménage et aux cris de ses enfants I
Mais enfin, me direz-vous, ne reçut-il pour récompense ni honneur, ni fortune? Si bien : il obtint tout rhonneur que peut donner une république : il fut reçu bourgeois de Genève; et quant à la fortune , voici le dernier extrait des registres que je veux voqs donner} \\ honoro autant Bonnivard que le Conseil lui-méiQQ ;
« 1S58, 29 aaûh — Arrêté de faire du bieq a à François Bonnivard, qui a ren^ercié Messieurs dc de l'avoir fait servir et nourrir dans sa ipaladie, a en se recommandant à eu:^ pour avoir soin de a lui dans son extrême vieillesse. »
Bonnivard avait alors soixante-deux ans. Je ne pousserai pas plus loin son histoire, poi^r vous épargner le chagrin de le voir mourir.
Mais il est temps de s'éloigner de Chillon ; car il est dix heures du matin, et le bateau à vapeur part à midi de Vevey pour Genève. Or, comiqe notre marche est aussi pesante que notre bourse est légère, nous nous laissons persuader, par la double raison de la fatigue et de la pauvreté , de terminer par eau le tour du l^aç que nous avons commencé sur terre.
De Chillon, que nous laissons derrière nous sur la gauche , portez vos regards en avant sur la droite, et voyez, sur cette longue colline en amphithéâtre que je vous ai déjà dit longer le lac et notre route , ce gracieux paysage tapissé de verdure, traversé de torrents et semé de villages. Levez un peu la tête, vous verrez Mon- Ireux, jeté comme un nid d*aîgle à mi-côte d'un rocher escarpé. On croirait que les hommes ne l'aient placé là que pour se procurer le plaisir de contempler l'admirable tableau du lac, déposé au centre du plus beau des paysages, renfermé lui-même dans un cadre de montagnes et de glaciers. Le touriste porte avec lui, parfois, une de ces cannes qui se déploient en chaise triangulaire, et il s'en sert au sommet d'une colline, moins pour se reposer que pour jouir longtemps et à l'aise du spectacle qui s'étale à ses pieds. Eh bien, Montreux me fait l'efifet d'un de ces sièges , déployé sur la montagne par des voyageurs qui voulaient contempler la nature , non pas pendant une heure , mais durant leur vie entière. Dans le temps de sa construction, on ne courait pas après les bateaux à vapeur; aussi pouvait-on décrire, sans se hâter, le magnifique pays que je traverse à la course jusqu'à Vevey. Toutefois y je ne puis çassev de^^^xA Vernex,
Vevtaux , Clarens et La Tour sans les nommer.
Voilà le sort des gens qui sont toujours pressés I Ils ne jouissent de rien; ni du passé, dont ils se débarrassent l'esorit pour songer à leurs urgentes affaires ; ni du présent, qu'ils ont hâte de traverser pour achever leurs longs travaux ; ni de l'avenir, ^*ils ne tiennent pas encore et qu'ils n'atteindront jamais, car il se transforme chaque jour en présent , et que dans ce présent ils sont toujours pressés.
Vevey, où nous arrivâmes essoufflés, juste trois mixtes avant le départ du bateau à vapeur, est peut-être la plus jolie ville du canton. Je puis vous en dire quelques mots, parce que je l'ai visitée dix ans plus tard. On se figure parfois, les enfants surtout, qu'il ne fait chaud que dans le Midi : c'est une erreur. Le climat varie beaucoup , selon le plus ou moins de proximité des montagnes , ou la position des localités situées dans le fond d'une vallée ou sur une hauteur, ou enfin abritées par des collines qui , en même temps, garantissent du vent glacial du nord et réfléchissent sur vous les rayons d'un soleil bienfaisant. Tels sont Montreux et Vevey; si bien qu'on trouve par là, comme égarés, en vue des glaciers éternels de la Savoie et de la Suisse, des coins de terre où croissent plusieurs
des fruits qui ne se cueillent dans notre patrie qu'au fond de la Provence. C'est ainsi que Dieu Ta voulu , pour que , sur tous les points ^e la terre y on pût jouir d'w p^tit paradis terrestre et de cette douceur oe climat nécessaire pour r^tl^lir une santé affaiblie. J'en dis autant de ces eau^ médicales dont les sowcpl'jaillissent aussi ))ien eu France qu'eu Suisse, en Allemagne, en Angleterre. Mais l'homme , qui pense être plus sage que Dieu, court au bout du mDnda pour chercher l'eau sulfureuse qui coule peut-être à ses côtés. Non, je me trompe; ce n'i»t pas la prétention d'en savoir plus que Dieu qui lance ainsi le malade voyageur ; c'est bien plutôt le plaisir de vagabonder, On est si heureux d'avpir un prétei^te pour aller Iqhl, qu'OR se bouche les oreilles en apprenent que l'objet désiré se trouve là tout près. Cela me rappelle une anecdote que je vous donne toute fr^tche , car je la sais d'hier» Monsieur le comte de trois étoiles, millionnaire dont j'ignore le nom, avait la ma* nie d'acheter tout ce qu'annonçaient les jour^ naux, c'est-à-dire, tout ce dont il n'avait paa besoin. Vingt ans de cette folie, passés à écrire en Suisse, en Allemagne, en Orient, en Chine, pour fpire venir de ces contrées mille objets tous plu^ ioutiles les uns que les autres^ avaient fini par
remplir un vaste hôtel, uniquement acheté pour ^oryir d'abri à cet amas da richesse^ que con-p lemplai^nt l^s mouche^ et ^e rongeaieql les vers. Un jour, notre comte entend parler d'une statue, chef-d'œuvre de Tanliquité, qui se trouve pn nA^it dan^ quelle partie du monde, Monseigneur convoite, se met en quête pour la dé»
couvrir, et n'y réussit pas, La^ dernière leUre écrite par lui dans ce but, en Italie, venait d'obtenir une réponse, que le valet de chambre avait respectueusement remise à M. le comtei désQlé: la réponse était négative ; la statue était introuvable! Monseigneur s'impatiente, frappe du pied, et crie à haute voix :
-^ Je ne sais ce que je donnerais pour l'avoir 1
r=rr Quoî ? dît [q domestique,
— La statue de..,
-— Combien mpuseigneur donnerait- il pour cela ?
-r-^ Mille écus !
»-rs Ce n'est pas la peine, monsieur le comte ; elle est dans un de vos magasins, ou elle dort depuis quinze ans !
,-r- Vraiment ?
-Oui.
-^ Oh bien l c'est bon l q^'on la laisse là.
Mes àimt c^est ce que nous faison^l de tous leji
biens faciles à obtenir, ou qui sont sous notre main : nous les laissons là, comme un livre fermé dans notre bibliothèque, pour aller chercher au bout du monde un double de la même curiosité.
Mais il est temps de nous embarque^jgoar it me semble encore être à Vevey et craindre que le bateau ne pacte sans nous.
— Mais, papa, nous allons donc quitter le canton de Vaud, si beau, sans le visiter?
— Puisque vous y tenez, je vous en dirai deux mots, mais toujours d'après les souvenirs de mon second voyage. Après Vevey, à quatre heures de marche, on rencontre Lausanne, la ville capitale du canton et de beaucoup la plus considérable. Lausanne est située à une demi-lieue du bord du lac, et bâtie sur trois montagnes rapprochées. En vérité, il faut bien aimer l'exercice pour aller se nicher ainsi dans les rochers quand , deux pas plus loin, se trouve la plaine. Les deux points les plus élevés sont la promenade du Signal , dont je vous ai déjà parlé , et la cathédrale, dont je ne vous dirai rien, malgré toute sa beauté, parce que je déteste de faire des descriptions d'architecture plus encore que celles de paysage. Du Signal, on voit des montagnes dans la plaine; du cloclieT de \^ e^l\védrale, des
hommes dans la rue. Du Signal , les montagnes restent grandes pour la vue la plus faible ; mais du clocher, les hommes deviennent petits pour lém meilleurs yeux. Cependant les montagnes sont à Tingt lieues de distance et les hommes ne sont (ju'à quelques pas ! Le plus curieux, c'est que cet homme que vous voyez si petit du haut du clocher, lui, en passant dans la rue ne s'en croit pas moins grand , et s'il levait la tête vers vous , il dirait peut-être à son voisin : « Regar- « dez là-haut, là-haut ! ces personnages ne sem- « blent-ils pas des mouches ? » Ainsi , des deux côtés, chacun se croit grand, parce qu'il se voit de près ; juge les autres petits parce qu'il les aperçoit de loin, et finalement s'estime plus que son semblable; aussi chacun se trompe-t-il, et pour connaître sa véritable grandeur, ferait-il bien de se voir lui-même dans ceux qui passent là-bas, là-bas.
— Mais il me semble, papa, que tu oublies le canton de Vaud ?
— C'est vrai, j'y reviens.
Ce qui frappe le voyageur au premier abord , surtout le voyageur qui vient de parcourir la Savoie et le Valais , c'est la propreté du canton de Vaud. Rues, maisons, meubles, personnes, tout a un air d'ordre , d'aisance , qui fait çlaisir à
voir. N'allez pas toutefois, mes enfants, fjous représenter le peuple vaudois comme la (bule en* dim^nchée des Champs-Elysées^ ou des Tueries; non^ nos mille colifichets, nai fiit^ttpi inutiles, sont là remplacés par le œmmo^'M.^ confortable. Il en résulte que l'argent écoTOftlsé en luxe , se retrouve fort à propos pour acheter les choses de première nécessité. Mieux valent des gants fourrés et chauds que des gants étroits et glacés.
Quant au caractère des Vaudois, c'est un caractère à part , comme son langage et son accent. On peut prendre tel Genevois pour un Français , mais rarement un Vaudois. C'est un oa Ime étonnant pour nous, méridionaux, qui voudrions parfois pousser ces gens-là pour les faire marcher et parler un peu plus vite. Awc cela , j'aime les Vaudois ; ja voudrais être comme eux, et je souffrirais moins de mon impatîwoe ; je les (rouve si bon» , si simples , si droits et si paisibles , que je voudrais pouvoir un jour aller oal» mer mes nerfs irrités par le séjour de Paris, dans l'atmosphère amorale du canton de Vaud. Maintepant, me§ enf^otiy laisse^^^moi me rembarquer. h commence à me fatiguer» et d'ailleurs nous arriverons plus tôt, Le voyage de \evô^ K Gtevv^N^ %^ hateau à
vapeur est une véritable promenade, une partie de plaisir. C'est la vue constamment renouvelée d'un délicieux panorama qui court devant vous, et cependant après quelques heures de cette Jouissance, j^en avais parfaitement assez, tant ^admiration a peine à se soutenir chez nous, et peut-être aussi , si grande est rimpatien(5e d'arriver en approchant du port !
Pour mesurer le chemin déjà fait et le chemin encore à faire , je portais donc alternativement mes regards sur un bout du lac et sur Tautre $ je voyais Villeneuve, et je cherchais des yeux Genève. Villeneuve s'éloignait )|ien , mais Genève ne s'approchait pas. J'allais perdre de vue la première et je n'apercevais pas encore la se^ conde. Sauries-^ous me dire pourquoi, mes en* fânts ?
-n^ Parce que la distance e^t trop grande saii9 douta?
— Non , mais parce que le lac n'est pftS en }igne droite e^ïque âès lor» mv chacun da ses points, l'unsipi l'autre de i^eg rives s'oppose à I4 vue simultanée d^ deux ej^lrémités, Mais je ne m'inquiétais pasaé si p^ #t plutôt que de réfléchir, je m-obstinaisi à cEweher k la fois Ville* neuve et Genève. La terrain ne se prêtant pas à ma fantaiftiei je dus modi&er un peu ma préten-
tion. Je me dis que je me contenterai de voir simultanément Chillon, à la sortie de Villeneuve, et le pénitencier, l'entrée de Genève.
Chillon et le pénitencier ! étrange rapprochement! deux prisons d'Etat; deux prisons aux deux extrémités du même lac; deux prisons, l'une appartenant jadis à la Savoie, et l'autre aujourd'hui à Genève ; Tune catholique, et l'autre protestante ; l'une qui s'était ouverte au martyr qu'on voulait séparer de la Bible , et l'autre offrant la Bible à tous ses prisonniers! Je savais comment l'innocent avait été traité à Chillon, et ce rapprochement fit naître en moi le désir de savoir comment on traitait les coupables au pénitencier. Je me promis bien d'y faire une visite en arrivant à Genève , même avant de descendre chez moi. Telle a toujours été ma malheureuse impatience, que j'ai rarement laissé couler une heure entre la conception d'un projet M son exécution.
J'arrive à la maison pénitentiafre de Genève, je sonne ; une femme m'ouvre la.;porte, et je suis d'abord tout étonné de ce contraste avec louverture d'autres prisons par des guichetiers à figures souvent féroces. J'avais tant lu d'histoires de geôlier que je ne pouvais me persuader que ce fût ici une geôlière powt \û\A dô bon. Je me
dis donc que ce n'était là qu'une portière, et que sans doute le véritable directeur ferait sur moi un tout autre effet. Je demande à lui parler. Eh bien! le croiriez-vous, mes enfants? c'était encore un homme comme tous les autres; je me trompe, mieux que beaucoup d'autres. Au lieu d'un regard sombre, je lui trouvai le sourire sur les lèvres : il portait dans sa main droite, non pas le terrible trousseau de clefs, mais une Bible! Oui, mes enfants, une Bible. C'était là, comme vous allez voir, son moyen le plus eflScace pour agir sur les prisonniers. Je manifestai à M. Aubanel mon désir de visiter son établissement, et je ne fus pas moins agréablement surpris de lui voir accueillir ma demande avec toute l'obligeance que j'aurais pu me promettre de la part d'un ami. Il eut même la bonté de m'accompagner et de m'exposer, en visitant la maison, tous les détails du service. Plus j'avançais, plusjVtais étonné. Il me parlait non de punir les prisonniers, mais de les améliorer; non par l'attrait du gain, mais par raltente du ciel. Les mots d'Evangile, de Christ, de régénération par le Saint-Esprit me paraissaient, malgré moi, faire un étrange contraste avec les murs d'une prison. Et cependant, ils ne furent nulle part mieux à leur place.
Mais que voulez-vous? la force du souvenir
remportait même sur Tévideiice de la vue. J'a« vais tant ouï parler de la grossièreté et de la corruption des hommes préposés jadis, et même encore en France, à la garde des prisonniers, que j'avais grand'peine à me faire à la présence d'un directeur de pénitencerie me parlant morale et religion.
Ici je passe rapidement sur tout ce qm m'intéresse moi-même, pour arriver plus vite à ce qui vous intéressera, vous, mes enfants; seulement laissez-moi vous dire que l'anecdote qui va suivre est parfaitement vraie. Après avoir jeté un coup d'œil sur les ateliers où une soixantaine d'hommes travaillaient dans le plus profond silence, et avoir parcouru les cellules des prisonniers, qui me parurent si propres que je les crus neuves et encore inhabitées, je me promenais avec le directeur dans le corridor sur lequel s'ouvrent toutes les cellules. Un gardien sortit de l'une d'elles et vint dire à M. Aubanel qu'un prisonnier se disant malade était là dans la chambre^ désirant lui parler.
— C'est un malheureux , me dit alors le directeur, qui probablement ne sortira jamais d'ici ; car il doit subir encore plus de vingt ans de détention.
• Vingt ans? m'écriai-je.
— Oui, vingt ans, qui, passés dans le silence absolu pendant le jour et la réclusion complète durant la nuit, équivalent aux travaux forcés à perpétuité en France.
— Cet homme a donc commis un biin grand crime ?
— Qu'il vous suffise de savoir qu'il a déjà subi en France et en Suisse plusieurs emprisonnements!
— Et que peut-il vous vouloir maintenant?
— Je rignore; je vais lui parler.
— Je serais bien curieux de le voir moi-même.
— Rien n'est plus facile. Je vais d'abord entrer dans sa cellule ; quand la porte en sera fermée sur moi , venez appliquer votre œil à cette étroite ouverture, pratiquée pour voir le prisonnier sans en être vu ; et là vous pourrez non-seulement l'apercevoir, mais encore l'entendre.
J'acceptai Toffre obligeante, et M, Aubanel ne fut pas plus tôt dans la cellule que mon œil futt, au guichet^e vis d'un seul coup d'œil le lit à gauche, près de la porte, une table à droite dans le fond, et un Nouveau Testament sur la table. Le prisonnier était nonchalamment assis sur son lit, tout habillé, les jambeô pendantes, les bras croisés, la figure sombre, comme un homme qui médite une mauvaise action. Je trem-
blai pour le directeur entré sans arme et renfermé avec un tel scélérat. Je suppose que la même crainte saisit M. Aubanel, car je vis son regard se diriger vers le ciel et ses lèvres s'agiter comme en prière. Puis, abaissant ses yeux, il les tint constamment fixés sur ceux du prisonnier, comme s'il cherchait à deviner sa pensée et voulait le fasciner du regard.
— Que désirez-vous ? dit le directeur,
— Je souffre et ne peux plus y tenir.
— Je vais faire demander un médecin.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais de ma captivité.
— Sous ce rapport je ne peux rien pour vous.
— On peut tout pour moi si l'on veut, mais on ne fait rien et Ton se plaît à me voir souffrir.
— François, vous avez tort de parler ainsi, et vous ne seriez pas si colère si votre conscience ne vous reprochait rien.
A cette parole, l'œil du prisonnier, toujours suivi par l'œil du directeur, s'abaissa, et François garda le silence.
— Allons, mon ami, reprit M. Aubanel, prenez courage! si les hommes n'ont pas pu vous pardonner, Dieu le peut encore ; bien plus, il le veut, et dussiez-vous mourir dans cette prison,
votre âme pourrait encore de\em\: libre et heu-
reuse; libre et paisible; libre et sainte en cherchant la liberté morale, l'affranchissement du péché. Eh! que savez-vous si Dieu^n'a pas eu sur vous des vues toutes particulières d'amour, en vous jetant ici pour le reste de votre vie? Libre dans le monde, auriez-vous jamais eu la volonté de réfléchir? Jamais un Nouveau Testament fùt-il venu se placer sur votre table ? Sachez donc voir en cela la plus grande des miséricordes; c'est un Père qui vient à vous, la main tendue, les yeux humides, et qui vous dit :
« Mon fils, donne-moi ton cœur. »
Pendant ces douces exhortations je voyais François changer de figure , ses muscles se détendre, sa tête s'incliner et tout son corps tomber dans l'affaissement. Parfois il se redressait en tressaillant, se saisissait le bras gauche du poignet droit et se tordant les membres, poussant un cri indéfinissable de rage ou de remords.
— Courage, courage, dit le directeur, je vois que vous luttez contre le mal ; priez et vous vaincrez. Allons, mon ami, donnez-moi cette main et que Dieu bénisse la promesse que vous allez me faire de mieux vivre à l'avenir.
Le prisonnier se lève brusquement, joint les mains et tombe aux genoux du directeur.
— Je suis un misérablifl un misérable! digne.
aoD du cachot, mais de Téchafaud! Je ne vous ai demandé de venir ici que pour y(»is faire ttn mauvais parti et tout au moins poi^r vous casser un membre !
— Vous ?
r— Oui, moi ! mais c'est vous^m'avez «aioM, et je vous en donne pour preuve hkhi aveu» . .
Mes enfants, vous deviner le rësM 4é cette scène; mais ce que vous ne pouvez deviner, c'est que cet homme n'a pas cessé depuis lors de se conduire d'une manière exemplaire*
— Papa, il doit être encore en prison, puisqu'il ne s'est passé que quinze ans depuis to» voyage, ^t que cet homme était condamné pour vingt années?
— Ton calcul est juste ; lonais la conséqmœce que tu en tires ne Test pas; car j'ai vu précisée ment hier, à Paris, M, Âubannel lui-même qui m'a parlé de ce prisonnier.
— Vriaimenj! et qu'a-t-il dit?
— François est Ijyture. Saboonecondiutoet une loi i^jjiveUe put permis d'abréger sa détention*
— Et qu'est-il devenu?
— Pour réponse, je vais vous lire U fin d'une lettre que j'ai reçue ce m^tin de M. Aubanet
« Il a été gracié il y a environ trois ans,
a et dès lors sa conduite a réalisé toutes les espèce rances qu'on en avait conçues. Il ne cesse de a lutter avec courage, persévérance et résigna- « tion contre tous les genres de misères, de préce vention, de difficultés pour sa vie animale, « qu'il n'obtient que très difficilement, sa santé « ne lui ayant pas été laissée pour exercer le ce métier qu'il avait appris. Mais enfin il lutte ce avec succès, et sa conduite est irréprochable ce dans la misère et avec encore d'immenses e< moyens pour faire le mal, s'il le voulait. Je suis ce resté son meilleur ami et je le vois au moins ce une fois par mois, et plus souvent dans ses moce menls de détresse, à Genève, où il demeure. »
— Papa, ne pourrait-on rien faire pour lui?
— Sans doute; tu peux t' adresser tout simplement à M. Aubanel, ancien directeur de la maison pénitentiaire à Genève.
Mais, en attendant, je remonte sur le bateau à vapeur pour tirer ma conclusion du rapprochement entre Chillon et le pénitencier.
— Oh ! je sais ! je sais !
— Eh bien ! puisque tu sais tout d'avance, je ne dirai plus rien !