‹ Mon villageChapitre 4 sur 22 · Rester à la maison · texte numérisé non relu

Rester à la maison

et les langues tournent, tournent pareillement aux rouets des meilleures fileuses.

— L’hiver viendra sans oraisons, dit le père Roux, berger, en faisant trotter ses aiguilles plus vite que ses moutons^.

■; — Taisez-vous, vieux huguenot, dit la petiote à Perpétue , vous ne savez qu’offenser le bon Dieu.

— Qu’est-ce que tu chantes là? des psaumes? Garde-les pour monsieur le curé. Tiens!

voilà Jean-Claude. Bonsoir, Jean-Claude!

— Bonsoir, mon frère, dit Norine.

— Bonsoir, la compagnie, dit Jean-Claude.

Devinez par qui je me suis laissé suivre? Par

1, Tous les bergers du pays tricotent.

Basset êt sa femme, qui s’embrassent à la porte comme s’ils étaient du pain blanc.

— Voilà une preuve qu’on peut s’aimer tout de même dans le mariage, dit le fieu du père Roux, berger, à l’oreille de la Rose. M’est * avis pourtant que la Bassette est rabotée dans le genre des planches de défunt ton pèrefqui était charron; ce n’est pas comme toi.

Et, par manière de flatterie, il prit la fillette à bras-le-corps.

Assuré que le moment se trouvait mal choisi. La Rose n’a jamais passé pour endurante; elle se détourna par devers Gaspard et lui fit cadeau d’une belle paire de giroflées à cinq feuilles.

— Combien de chandelles? dit la malicieuse en montrant ses petiotes dents.

MON VILLAGi:.

— Trente-six! dit Gaspard sans broncher.

Tant de chandelles, tant de baisers, et payés comptant, ça se doit.

Un chacun se leva de sa chaise pour voir celui des deux qui l’emporterait.

— Défends-toi, la Rose! criaient les bon-

nets blancs.

— Hardi, Gaspard! criaient les fieux.

La fille à Norine eut beau se débattre, Gaspard, qui était fort comme un batteur en grange, lui compta sur le cou, sur les yeux, sur la bouche, trente-six bons baisers sonnants.

Tout le monde prit le parti de rire, hormis la grande Jacqueline, parce qu’elle se sent comme une manière de faiblesse envers ce rien qui vaille de Gaspard.

Le gars Denis, tout en tenant par la taille une (les filles à Norine, Di'sircîc, sa promise, dit, pour parler de quelque chose, à la mère Leroy :

— Hé! la vieille, chante la conscription; faut chanter, sans ça on ne finira pas de se faire endêver.

— Non, non, dit bien vite Désirée, en coupant la parole à son* promis; nous la chanterons toujours assez vite, cette chanson-là.

Ne tires-tu pas au sort à l’année?

— Je défends qu’on chante la conscription, dit le père Roux, ça me ferait songer à mon Gaspard pour le même motif.

— Vous avez raison, dit la grande Jacqueline, en fixant le fieu du père Roux.

Mais Gaspard fixait la Rose, et la Rose

fixait la porte pour voir si le fieu du maître d’école, Pierre, le dragon, n’entrerait pas.

Pierre est un grand bel homme, brillamment attifé , et revenu de l’armée de la guerre pour quelque temps, en permission.

— Chante, toi, la Rose, dit Jean-Claude ; le dragon viendra pendant ce temps-là,.

— Je veux, au contraire, l’attendre pour chanter, dit la Rose d’un ton piqué.

— Chante, dit Gaspard, ou sinon...

— Tu deviens par trop bravache, petiot Roux, dit Norinc; tâche un peu de te tenir tranquille.

— Je vas chanter, moi, dit le fieux berger.

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— En ce cas-là, je me sauve, dit la petiote Perpétue.

— Non, dit le lieu de Toinon, son promis ; si c’est trop fort, tu te boucheras les oreilles. Reste.

— Méchante bigote, dit Jean Claude, tu en écoutes bien d’autres en latin.

Voilà donc, s’il vous plaît de l’apprendre, la chanson du vieux berger :

Jeanneton prend sa faucille Et s’en va couper du jonc , Mais quand sa botte fut faite Elle s’endormit tout du long.

Las! pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

Las! pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

Mais quand sa Lotte fut faite, Elle s’endormit tout du long.

Voilà qu'il passe près d’elle Trois cavaliers de renom.

Las! pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

Voilà qu’il passe près d’elle Trois cavaliers de renom.

, Le premier mit pied à terre Et regarda son pied mignon.

Las! pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

Le premier mil pied à terre Et regarda son pied mignon.

Le second fut moins timide,

Il l’embrassa sous le menton.

Las ! pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

Le second fut moins timide,

II l’embrassa sous le menton.

Mais ce que fit le troisième

N’est pas dit dans la chanson 1

LasI pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton?

— Retiens celle-là, hé! petiote Perpétue,

(Jit le père Roux, berger; tu la chanteras au mois de Marie.

— Avez-vous bientôt fini ? dit la mère Rem- • blay. Dans notre pays, on ne vous laisserait pas détruire comme ça la religion. .

— Dans ton pays, la mère, dit le vieux ber- * ger, on est encore plus renie-Dieu que par ici; il n’y a-t-il pas de quoi se rengorger! un pays où on ne parle pas d’à-seulement français.

— Comment ! on ne parle pas français chez nous? Je ne suis mi déjà de si loin : Vermand, ce n’est jamais qu’à vingt lieues d’ici.

— Je soutiens que Vermand c’est hors de France! Tiens, puisqu’on chante, chante dans ton parler, la mère, et on verra, dit le père Roux.

'Jü

— Chantez, chantons, qu’on chante ! dit le dragon en refermant la porte. Bonsoir à un chacun.

— Bonsoir, Pierres dit la compagnie:

La mère Rcmblay se mit à chanter, d’une belle voix perçante, une chanson. En voilà le refrain ; comprenez si vous pouvez :

cil’ solé y r’iuit, ch’ moinet y cainle,

Ch’ mouguet flourit, ch’ lépène s’épanouit ; V’nez, m’iiote caille, v’ncz, n’eussioz pau de crainte, V’nez dans nos bous, tout y sourit,

V’nez dans nos bous sous leu n’ombrache,

V’nez donc bachelelle, v’nez aveu nous;

Eussiez une tiole miette d’courache,

Y foel rud’menl dous dans ché bous *.

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