‹ Mon villageChapitre 5 sur 22 · Pierre-Louis Gosbeu · texte numérisé non relu

Pierre-Louis Gosbeu

i. Le soleil luit, l'oiseau chante.

Le muguet fleurit, l’épine s’épanouit;

Venez ma petite caille, n'ayez nulle crainte. Venez dans nos bois, tout y sourit,

Venez dans nos bois, sons leur ombrage.

Venez donc bachelette, venez avec nous; Ayez un petit peu de courage,

11 fait tellement doux dans les bois.

C’est pourtant de cette manière-là qu’ils devisent du côté de Saint - Quentin ; mais fùt-ce !

La retraite sonne, pour bien dire, neuf heures. Les bonnets blancs tirent de leurs poches des noix, des pommes et puis du pain.

Filles et garçons, à qui mieux mieux, font claquer leurs mâchoires.

Le père Nom-de-Nom, l’ancien braconnier, au jour d’aujourd’hui notre garde champêtre, entra sur le même moment.

— Bonsoir, les autres, dit-il.

— Faut lui faire raconter son histoire du renard, dit le père Roux à Jean-Claude, ça nous amusera; de plus, ça engagera peut-être le dragon à se ramentevoir quelque chose.

des Instoires de guerre, dit Jean-

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Claude, on en sait toujours suflisamment pour attrister le pauvre inonde.

— rùt-ce ! dit le vieux berger; et puis il cria : Hé ! père Nom-de-Nom, avance ici ; on demande ton histoire du renard.

— Ah! c’est toi, sorcier, dit le garde champêtre, tricoteur du diable, père Chausson-Chaussette; je veux bien, mon camarade, si ça peut être agréable à la société.

M’est avis qu’il serait bon de vous apprendre qu’on se risquait, de Sylvain qu’il s’appelait, à le surnommer le père Nom-de-Nom, parce que, au milieu de ses paroles, ce juronlU revenait à tout instant.

Il fallait de la place au garde champêtre quand il racontait son histoire du renard, un chacun le savait. Dans maintes et maintes joyeuses compagnies on l’avait entendue.

rhistüii’G en question ; on l’avait entendue, et on aimait à l’ouïr de renouveau, rapport à l’action et à l’air de vérité qu’y mettait le père Nom-de-Nonni.

Adonc, les chaises se rapprochèrent si bel et si bien que les fillettes et leurs galants fte s’en plaignirent point, à réserve de Gaspard, qui voyait, à son idée, le dragon trop près de la Rose.

— Nous pouvions, dit le garde champêtre, nous trouver aux environs de la Toussaint ; il faisait un froid de loup. Fùt-ce! que je pense, faut s’hiverner, nom de ilom ! Je siffle Médor, je prends mon fusil, je le charge à balles, j’allume ma pipe, une pipe culottée, il n’y a pas de ça (pauvre pipe ! je me la ramentevrai jusqu’à la fin de mes jours). Me voilà donc parti. 11 s’ensuit qu’une fois arrivé à la Carrière-Fondue, je me plante derrière une touffe d’épines, en regard des terriers ;

MON VILLACR.

j’attends une heure; deux lieures se passent; nom de nom ! je commençais à geler bel et bien. Ces loups-garous de renards, que je me dis à part moi, seraient-ils devenus frileux et douillets? Adonc, comme ma pipe se creusait de plus en plus, je me mets tranquillement à la rebourrer. Chut! voilà un renard qui montre son nez. Je battais le briquet, je m’arrête. Mon finot regarde de droite et de gauche et sort de son trou tant soit peu. Ma pipe hochait dans ma bouche; j’avais ma blague ouverte, ma casquette sous mon bras, mon débourroir d’une main, mon fusil de l’autre. Je tire à l’aventure ; le renard tombe, je saute sur lui; mais... je le vois c[ui me regarde comme ça, fixe, avec deux yeux luisants comme des furolles. Était-il mort? ne l’était-il pas? Des renards, c’est malin, ça contrefait le mort et ça vous sauterait à la figure sans crier gare ! Portant toujours mon fusil, ma blague, mon débourroir, ma casquette, je m’approche...

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MON villagf:.

— Qu’est-ce donc que tu avais fait de ton briquet? dit le père Roux.

— Je le tenais d’une main.

— Et ton amadou?

— De l’autre.

— Mais ton fusil, ta blague et ton débourroir? ' ' * .

— De mon autre main.

— Ah ! de ta troisième, dit le vieux berger, en clignotant ses petiots yeux de sorcier.

— Fût-ce ! dit le garde champêtre. Je saute sur mon renard, j’attrape sa queue; mon chien se fourrait dans mes jambes. Nom de nom! quel embarras! Était-il mort? ne

l’était-il pas? Je le tournais, je le retournais. .

Était-il mort? ne l’était-ilpas? Je le tournais, je le...

— Assez ! cria Jean Claude ; ça commence à se comprendre.

— Vous parlez d’un homme dans un terrible embarras, dit Norine.

■ — Ah! je le crois bien, dit le père Nomde-Nom ; écoutez-donc ! Celle de mes mains qui gardait mon fusil, et puis ma blague, et puis ma casquette, et puis mon débourroir, non celle... que... je m’embourbe! Cette main-là ou une autre se trouva donc tout à coup sotte de froid. Mon fusil tombe, le second coup part, voilà le plus fort! Mon reftard se ravigote, il saute de côté et file au triple galop, me laissant sa queue pour gage. Je bâillais pour Voir clair. De plus, aussi Vrai que je vous le dis, au moment de ren- *trcf dans soü trou il me regarda d’un air

qui signifiait : « Te voilà J)ien avancé avec ma queue ! »

— Il avait donc une queue postiche, votre renard? dit le dragon.

— Fût-ce ! dit le garde champêtre d’une voix fière, vous oubliez, dragon, que nion second coup pouvait sans miracle avoir coupé celte queue de malheur! Pour mol, patatraque! je culbute dans la carrière les pieds en l’air, et ma pipe se casse, norn de nom!

— Je parie qu’on n’a jamais ouï conter une semblable histoire , dit Jean Claude en riant tant que c’est assez, avec un chacun.

— Fichtre ! dit le dragon en goguenardant, ce n’est point moi qui me mettrai dans la tôle d’amuser le monde après un récit pareil. Je ne soutiendrais pas honorablement la concurrence. Suffit!

— Peut-être, dit la Rose d’un air aimable; faudrait entendre.

— Oui, faudrait entendre, dit le père Roux.

Allons, allons, Pierre, en route !

— Si c’est des histoires de guerre, dit le garde champêtre, je m’en vas ; ça me ferait songer à mon pauvre fieu qu’ils m’ont tué...

Un si bon ouvrier! Ton promis, Armandine, ne l’oublie pas... tout de suite, ma fille, ça me frapperait d’un coup mortel.

Et le père Nom-de-Nom pleurait disant cette parole-là.

— Soyez tranquille, dit Armandine en essuyant ses yeux; c’est des choses qui n’ont pas besoin de se commander.

Sur ce, le garde champêtre prit 1e chemin de la porte.

■ C’est beau des militaires, comme dit la Rose ; mais ça n’empêche que le monde ne peut pas les regarder toujours sans avoir gros cœur, les pères et mères surtout.

— Il est temps que je m’en retourne, de crainte du revenant, dit la mère Remblay.

Je ne vois point venir mon homme !

— Va, va, la mère, dit Jean-Claude, et fais -lui savoir, à ce mauvais revenant, qu’avant peu, foi d’huguenot! je le démolirai.

— Prenez garde, cousin, dit la Reiny, faut pas se moquer des esprits ; ils vous apparaissent en tous lieux, et...

— Rah! la Remy, dit le père Roux,, ce n’est jamais le tien d’esprit qui nous poursuivra; on peut être tranquille, situ meurs, > il ne reviendra ni nuit ni jour.

MON VILLAGK.

ap

— Viepx niai appris!

— ftîalicieuse !

Les paroles commençaient à mal sortir; je dis copime ça, pour faire taire ]e père Roux, berger :

— Le curé de Morlincourt va quitter, le savez-vous? et par suite d’une aventure qui ne surprendra guèi^ un chacun.

— Le père Roux, berger, puis le frère de Norine, qui passent h bon droit pour huguenots, se retournèrent vilement de mon côté.

— Par suite de quoi? dit Jean-Claude.

— Norine, que je dis, donnez-moi permission de conter ce que j’ai à conter, parce que ça pourrait, m’est avis, fendre les oreilles aux dévotes.

MON VILLAGK. ' 31

— Conte, Cellier, dit Norine ; on peut, sans péché, médire une miette des robes noires, surtout quand il y a matière. Défunt mon père et celui de JeamClaude, qui avait vu les cnrés dans d’autres temps, nous apprenait à en deviser par occasion.

— Bonsoir -la compagnie, dit la petiote à Perpétue; nous nous reverrons demain.

— Voilà donc l’histoire que je me suis laissé dire : De tous les curés des environs, le plus gaillard était, sans contredit, le curé de Morlincourt; buvant bien, festoyant volontiers, pas fier du tout, et prêchant aux hommes et aux bonnets blancs de ne pas user leurs deux genoux au confessionnal. « Le bon Dieu donne la vie pour qu’on vive,» répétait-il souvent. Il s’ensuit que, plutôt dehors qu’à Téglise, le curé de Morlincourt poussait à vue d’œil comme un champ de blé en plein so-

leil. Aussi le voyait-on devenir dodu, rondelet, ventru.

Faut convenir que si les fillettes le rencontraient maintes fois sur leur chemin, les maris ne le trouvaient jamais, en revenant flc travailler, devisant avec leurs femmes de la sainte Vierge Marie. Il aimait à faire endêver la jeunesse, on ne saurait le nier, mais il savait mieux qu’aucun de nous respecter le mariage.

Au milieu de tout ça, le curé de Morlin-

court était resté un homme comme un autre ;

il devait, à coup sûr, lui arriver quelque malheur.

Adonc, quand M'*® Léonie, sa cousine et sa servante, se coiffait de son tour gris des dimanches, quoiqu’elle eût l’âge requis pour une servante et une cousine légitime de curé, elle pouvait en dire encore un brin. Mais il y

a des gens qui n’ont pas de chance; en voilà

une forte preuve. Le jour même de la visite annuelle du seigneur l’évêque à Moiiincourt, un petiot chrétien naissait au presbytère.

Vous jugez de l’aria. On rapporte que le seigneur l’évêque se mit dans une colère des cinq cents diables, et que quelques-uns l’entendirent crier :

— Chez vous, curé! c’est irrlpardonnable.

Vous quitterez la commune!

— Ce pauvre curé de Morlincourt !. dit un chacun, si parlant, si brave homme! On ne sait pas ; peut-être bien qu’au lieu d’un mauvais curé il eût fait un bon mari.

— Des histoires de curé, il en pleut! dit le père Roux; mais je penche toujours pour celle de défunt mon grand-oncle :

Ne trouva-t-il point un jour défunte ma

MON VILLAGÇ.

grand’tante en conversation (pour bien parler devant les bonnets blancs) avec le receveur des dîmes de son village. Il n’y avait guère de justice alors pour un simple berger. En criant fort, défunt mon grand-oncle pouvait arriver à se voir pendu, voilà tout. Il prit donc le parti de faire semblant de rire. Bien mieux, surplace, il commanda à sa. femme de cuire des gauffres. Il y a manière de s’arranger.

Deux heures après il reportait monsieur le curé dans son lit, furtivement, par la nuit sombre. Or, le lendemain se trouvait être un dimanche. Las! mes camarades, dans le village, les plus bigots se virent forcés de se - passer de messe, parce que monsieur le curé était, sauf votre respect, crevé.

Pe profundi^ !

— De profundis I répéta Jeacquet, qui venait d’entrer. Vous parlez d’un curé mort?

Que le bop Dieu ait pitié de son âme !

— Il en a bien besoin d’après ça, dit la Rose.

— Tu deviens par trop gouailleuse, la Rose, dit Jeacquet, tu tourneras mal.

— Je vois à mes étoiles qu’il est déjà tard , allons-nous-en, dit le vieux berger. Quant à toi, la Rose, je souhaite que le mot de Jeacquet ne te porte pas malheur !

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