LES PARIGOTS
Le parigot de Thérèse, la femm« à Jean- Claude, avait toussé la nuit d’une toux qui ne semblait pas naturelle.
Dès le fin matin, le frère de Norine s’habilla pour aller quérir le médecin.
— Hé! cousin, lui cria Toinon, l’épicièrc, en le voyant passer. Tournez- vous d’ici à Morlincourt? Vous marchez bien fier. Ne
1. Nourrissons de Paris, sortant pour la pluiait des l)ureaux de nounices.
sauriez-vous trouver un bonjour pour les gens? Qu’est-ce donc qui presse si tellement que vous no prenez pas le quart d’heure de regarder autour de vous et de deviser un brin avec les amis ?
— Je m’en vas vite et vite à Morlincourt, ‘
dit Jean-Claude, chercher M. Céran; notre
parigot est dangereusement malade.
Toinon se posa sur sa porte et, dans le but de mieux goguenarder, elle mit les deux poings sur ses hanches.
— Voilà du nouveau, dit-elle. Oui-da !
Claude le lettré, tu portes ton argent au médecin pour un parigot. Avec tes quinze francs par mois, tu peux bien, en vérité, payer des visites. Ne faut-il pas être fou à lier?
M’est avis qu’il serait bon de vous expliquer le saisissement de Toinon en voyant Jean-
Claude aller à Morlincourt, rapport à son parigot. Je me vois donc forcé de vous dire que chez nous les parigots ne sont guère mieux traités, en parlant par respect, que des habillés de soie. Ils sont nourris d’ordures, couverts de pièces et de morceaux ; d’aucuns vivotent, queussi-queumi ; mais ceux qui réchappent du froid, de la saleté, du mauvais lait, des maladies, il n’est besoin d’un tas de cailloux pour les compter.
A mon dire, quand le fossoyeur passe avec une petiote boîte sous le bras, il répond, un brin trop souvent, aux questions des bonnets blancs de droite et de gauche : « C’e.st rien, c’est un parigot ! »
Jean-Claude coupa dans les terres ; il voulait arriver à Morlincourt tôt et tôt, avant la tournée de M. Céran. Il rencontra, par un pur hasard, notre médecin au droit des Feuillants.
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— Je suis plus aise que de droit, à ce momenî-ci, lui dit Jean-Claude ; j’ai là une fière chance de vous attraper comme ça; je ne vous lâche point; faut que vous veniez tout de suite voir notre parigot, qui est bien malade.* Thérèse et puis moi, nous sommes dans de grandes inquiétudes.
■ — M. Céran tomba de son haut, il prit la main de Jean-Claude, et un vrai contentement se montra sur sa brave figure.
— C’est bien, ami Jean-Claude, dit-il, tu devais être le premier à me donner ce bonheur, oui bonheur. Croirais-tu que je n’ai jamais été appelé pour un parigot?
Le frère de Norine repassant dans son idée les paroles de Toinon et un tas d’autres choses, dit tristement :
— Le fait est que d’aucuns pourraient être pris plus on pitié.
ni
— Oui, va, on s’émeut au récit des misères, des souffrances de gens inconnus, d’esclaves étrangers, on crie liaut son dévouement à des causes lointaines, on affiche sa charité à jour convenu ; et, s’il s’agissait d’arraclier par milliers d’innocentes créatures à des tortures sans nombre, peut-être hésiterait-on? Des gens les nient ces tortures, quand, le cœur navré, je les raconte. Mais elles ne sont que trop rédles, hélas! je les constate à toute heure; les palpant sans cesse, je n’ai pu m’y endurcir. Je suis impuissant a les soulager, moi, pauvre chirurgien de campagne. Si l’on savait pourtant les haines qui germent en l’ame de ces petits misérablœ, refoulés, abaissés, * repoussés, détestés, on aurait peur ou pkié. Ah ! mes chers parigots, qui donc avec moi vous aimera?
Et Jean-Claude et M. Céran se détournèrent l’iin de l’autre, craignant de se laisser voir qu’ils pleuraient.
Quand Jean-Claude eut repris haleine, il dit comme ça : . -
— A propos de parigots, je me ramentevrai toujours ceux que votre beau-père apporta cliez nous.
J’étais tout petiot encore, et il gelait à pierre fendre; la famille se tenait tout près, tout près du feu, le sarment flambait sec, il se
faisait lard. Voilà qu’on bûche à la porte, tant
que c’est assez. Notre mère se dérange en criant : Ouvrez! et votre beau-père entre portant dans ses bras deux parigots entortillés avec son manteau. Il» les avait trouvés dans les pays de bois, tout nus, les pauvres petiots, sur des feuilles sèches, en plein mois de janvier. On ne savait leur voir figure humaine, et ils criaient comme de vrais bêtes. Mes frères et sœurs, moi comme les autres-, nous , nous reculions dh pour. Notre mère, pour lors nous dit :
— Mes petiots, ne vous détournez pas, c’est des créatures du bon Dieu, pareilles à vous.
— Chaque jour, nouveau fait, dit M. Géran, comme pensant à beaucoup de choses.
Ces temps-ci, j’entrais chez le berger de Favette, sa femme était un peu malade, je l’examinais. Tout à coup j’entends des cris alTreux sortir d’une diambre voisine. — Qu’est-ce?
demandai-je? — « C’est rien, me répondit la bergère ; c’est un parigot ! »
— Oui, mais, dit Jean-Claude, depuis notre mairesse, on ne -voit plus tant de misères.
— Allons donc! elle n’arrive à rien. Les nourrices se moquent d’elle; le mois passé, n’a-t-elle pas essayé de reprendre le parigot de la femme Jcacquet? une misérable qui le laissait brûler pour la sixième fois. Il a fallu
rendre le parigot. La Jeacquet, une dévote, a fait intervenir M. le curé et menacé le maire d’une plainte aux gendarmes; le maire a eu peur, comme toujours.
— Je l’abomine, moi, celte Jeacquet, dit Jean-Claude, c’est une paresseuse. Hier, en plein jour, ne se promenait-elle pas dans le village avec son petiot en grandissime toilette ! Figurez-vous que le meneur ^ lui avait remis, pour son parigot, un paquet de nippes, et qu’elle s’en allait montrant ces nippes-là, sur le dos de son propre enfant, tandis que le nourrisson se tramait, tout en loques, devant sa porte. Afin de reparler de madame la mairesse, ce n est point de sa faute si elle n ai— rive pas à, bien.
— C’est vrai, dit M. Céran; mais que peut une femme, de quel droit userait-elle?