Celui qui amène les nourrissous de Paris et les y remène
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— Du droit que lui donne sa grande bonté, dit Jean-Claude; vous ressouvenezvous, de ce qu’elle a fait pour la parigote?
— Oh! cela, dit le médecin d’une voix émotionnée, c’est un de ces actes qui illuminent toute une vie.
Assuré que vous no connaissez pas l’histoire de la parigote. Pendant que Jean-Claude et M. Céran devisent, fautque je vous la raconte ;
Là parigote, nourrissonne de Maria, la sorcière, s’était trouvée orpheline de mère et abandonnée de son propre père, au bout de trois mois de nourrice. Maria l’avait gardée tout de même, l’utilisant le mieux possible dans ses sorcelleries, et l’envoyant mendier son pain sur les grandes routes. Brûlée de tout un coté, boiteuse, mal nourrie, mal nippée, sale à plaisir, les petiots du village la
huaient sans cesse. Les grandes gens se dé-
'tournaient d’elle comme en manière de dégoût.
Elle passait, la parigole, à bon droit, pour paresseuse, voleuse, hargneuse, cherchant mal à, faire en tout et partout.
Madame la mairesse, le croiriez-vous? la soutenait hardiment, l’appelait dans sa propre maison, et lui disait à chaque rencontre des ' mots d’amitié.
— Vous perdez votre temps, notre mairesse, répétait un chacun, elle se moque de vous par derrière. Une parigole, d’ailleurs, ça ne saurait être rien de bon. Notre mairesse ne se décourage pas pour si peu! Elle moralisait la petiote, sans se soucier des dires.
Or, elle avait obtenu de la placer chez le cordier de notre village comme tourneuse de
roue; mais la. parigote, le second jour, planta
'là le cordier et s’en retourna vagabonder de plus belle.
Madame la mairesse ne s’avoua point battue, elle monta jusqu’aux carrières, reprit la fuyarde. Ce qu’elle mit dans l’esprit de la parigote, je ne peux vous le dire; tout ce" qu’on raconte, c’est qu’elle se sentit le courage d’embrasser une pareille saleté, ce que voyant,
la petiote, émotionnée de fond en comble, se
jeta aux genoux de notre mairesse et lui pro-
mit monts et merveilles. Au jour d’aujourd’hui on a bel et bien vu que la parigote à un cœur comme les autres, et on se demande on catimini s’il était juste de la tant rebuter. Madame la mairesse parlait, ce dernier soir, de la marier à temps et heure avec le petiot Savoyard.
M’est avis qu’il est bon que vous appreniez aussi l’histoire de ce Savoyard-là :
Au village, de même qu’à la ville, il est d’usage de ramoner les cheminées. On voit venir, autour de l’hiver, les ramoneurs des pays lointains; ils travaillent sous les ordres de ceux qu’ils appellent leurs maîtres : mauvais maîtres souvent! qui les battent comme plâtre, les laissent geler de froid et crever de faim. Le métier est vraiment dur, dans nos villages surtout, car il n’y a pas de gendarmes pour défendre les pauvres petiots.
Celui dont je vous parle, c’est encore notrg mairesse ({lü l’a réchappé. Il se mourait de lassitude et de faim dans une grange, seul, comme un lépreux. Notre mairesse eut la charité de le racheter à son maître, moyennant la somme de cinquante francs; puis elle l’a soigné, guéri. Le garçon a bon cœur, il est honnête, fort au travail et des plus rangés.
Ne vous semble-t-il pas que la parigote et le Savoyard seraient bien unis ensemble?
M0.\ VILLAGK. 6'J
Pour en revenir à Jean-Claude et à M. Céran, ils devisaient toujours, marchant côte à cote.
— Allez, monsieur Céran ,• disait Jean- Claude, vaudrait mieux que notre mairesse soit le maire de la commune.
— Ce n’est pas à elle, dit notre médecin, de présider votre conseil municipal, ni de surveiller la réparation de vos chemins; mais, à la vérité, elle aurait dans la commune mille autres choses à faire et tout aussi utiles, si elle était mairesse pour de bon.
— Vous parlez de nos chemins, monsieur Céran, dit Jean-Claude, avec ça qu’ils sont réparés ! et puis que nous pouvons nous vanter d’être gouvernés par un maire bien avisé. A ce propos-là, faut que je vous redise une question que nous avons entreprise hier avec lui en plein conseil. Nous sommes, depuis
l’année passée, en bisbille avec ceux de Morlinval pour une source qui traverse leur terroir. N’eurcnt-ils pas l’idée / il y aura tantôt un an, de nous couper le tuyau de notre fontaine ! Vous savez qu’au jour d’aujourd’hui les femmes vous consultent, rapport aux grosseurs qui poussent à leurs cous. Vous observez que l’eau de Saint-Brunelle est nuisible. Tout ça, c’est la faute de notre maire. Il ne veut àaucun prix de procès, et de plus il s’amuse à prétendre que l’eau de nos puits est préférable à l’eau de notre source.
Je reviens sur nos chemins. Ce vieux huguenot de père Roux, berger, soutient que d’aucunes fois il a perdu des brebis dans les ornières. D’autre part, tous les riverains des communaux empiètent à la queue-leu-leu. Ah 1 nous sommes emblavés d’un fameux maire; et ma foi, un bonnet blanc, quelque peu malin, ne serait pas de trop pour nous débrouiller de nos embrouillages. Nous voilà arrivés.
Comme M. Coran sortait de chez Jean- Claude, on s’en venait le prier de monter par la maison do Norine. La Rose était, à ce qu’on disait, tombée dans les convulsions.
Je vas vous confier, ne vous déplaise, mon sentiment sur M. Céran. M’est avis que je peux le montrer tel qu’il est. Il jure de bon cœur, à propos de rien, et ne se gêne guère pour vous traiter du haut en bas. Sa première parole, quand on le dérange, surtout la nuit, n’est pas toujours celle qu’on -désirerait entendre. Mais fùt-cc! le cher brave homme!
si je devais vous raconter tout ce que je sais de lui, je n’en finirais point; j’aime mieux vous récidiver qu’il est de la pure crème des hommes. Comme il se dévoue au pauvre monde!
Allez, allez! il ne vous ruinera pas en drogues, prenez-le; scs écritures vous conduisent plutôt chez le boucher que chez l’apothicaire; on ne s’en plaint jamais, car souvent c’est par faiblesse qu’un chacun tombe malade au village.
Notre médecin est grand ami de madame la mairesse, et presque aussi charitable qu’elle, ce qui n’est pas peu dire.
Elle et lui, s’il vous manque quelque chose, sauront bien vous le trouver, soyez tranquilles. Ce pauvre M. Céran, on l’aime fort à Saint-Brunelle, à cause de beaucoup de raisons.
C’est un homme capable, je vous l’assure, quoi qu’il dise. A l’entendre, ce n’est guère de sa faute quand nous guérissons. Madame la mairesse nous a prévenus de la modestie de notre médecin, et Jean-Claude dit que le mot de madame la mairesse signifie qu’il ne faut jamais donner de louanges à M. Céran.